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OF ILLINOIS
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REVUE BELGE
Le DE
PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE
TROISIÈME ANNÉE
1924
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REVUE BELGE
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PHILOLOGIE er D'HISTOIRE
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PUBLIÉ PAR LA
SOCIÉTÉ POUR LE PROGRÈS DES ÉTUDES PHILOLOGIQUES ET HISTORIQUES
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À Delphes
La statue d’Agias
(PL. 1)
La plupart des archéologues considèrent ce marbre
comme une réplique d'un bronze de Lysippe. Je citerai :
Th, Homolle, M. Collignon, G. Radet, G. Fougères,
H. Lechat, E. Bourguet, Em. Preuner, P. Gardner, G. Cul-
trera, P. Ducati, Fr. Poulsen.
Cette opinion doit être abandonnée et je me propose de
détruire successivement, en suivant l'ordre chronologique,
tous les arguments qui ont été présentés pour la justifier,
tant ceux qu'on à formulés avant 1899, que ceux qu’a
apportés la publication de l’épigramme de Pharsale. Jene
ferai d'ailleurs que grouper en une argumentation continue
des objections disséminées dans plusieurs travaux.
Lors de la découverte de la statue d’Agias (1894) (1), ce
qui a frappé tout d’abord les archéologues, c’est la ressem -
blance qui existe entre l’Ag'ias et l’Apoxyoménos du Brac-
ci0 Nuovo (*), au point de vue du rythme et des propor-
tions (). L'Apoxyoménos du Vatican étant généralement
considéré comme l'œuvre type de Lysippe, nous sommes
amené à contrôler la valeur de ce rapprochement.
L'identification de l’athlète trouvé en 18494, au Transté-
vère, avec l’Apoxyoménos de Lysippe, était présentée par
Braun, en 1850, comme une simple hypothèse. Les années
ont répandu cette supposition, sans la confirmer, et l’on
peut toujours faire valoir contre elle deux choses :
1° Le témoignage des anciens. Je l’invoquerai plus loin
à propos de l’Ag'ias même. |
(1) Inventaire : TH. HomoLLE, Bull. corr. hell., 1899, p. 430. — Reproduc-
tion : Fouilles de Delphes, t. IV, pl. XLIHI-XLIV. ‘
(2) AMELUNG, Sculpt. d. Vat. Mus., 1. [, p.86, pl. 11, n° 67.
(3) Tu. Homoze, Bull. corr, hell., 1899, p. 450.
D87 4103
4 H. PHILIPPART
2° L'absence de toute réplique. Il serait vraiment
extraordinaire qu'une œuvre qui jouissait de la célébrité
dont parle Pline ({) n’eût jamais tenté les copistes.
Or, il existe au musée des Offices à Florence un Apoxvo-
ménos du milieu du 1v° siècle qui remplit parfaitement les
conditions requises : les proportions de ce marbre sont
conformes à celles qu’indiquent les textes latins et son
importance est attestée par une dizaine de reproductions.
Ada Maviglia (?) s’est servie avec succès de cette statue
comme d’un point de départ pour retracer l’activité artis-
tique de Lysippe.
Mais on peut aller plus loin et réfuter ceux-là même qui
persistent à croire que l’Apoxyoménos du Vatican symbo-
lise l’athlète lysippéen : autant un examen superficiel
relève de ressemblances entre le marbre de Delphes et
celui de Rome, autant une observation attentive met en
relief de profondes différences. Il est impossible qu’une
même main ait modelé ces deux corps, il faut renoncer à
attribuer à un même artiste deux productions qui ont vu le
jour à une centaine d’années d'intervalle. P. Gardner (À)
nous à fourni à ce sujet une démonstration rigoureuse et
d'autant plus intéressante qu’il ne cherche pas à contester
le caractère lysippéen de l’Ag'ias.
Laïissons donc de côté l’Apoxyoménos et remontons aux
auteurs anciens pour connaître le style de Lysippe :
1° Pour les proportions, il reprend le canon de Poly-
clète, mais il l’améliore en rendant les statues plus élan-
cées en apparence.
a) Cicéron, Brutus (86, 296) : ut Polycliti doryphorum
sibi Lysippus aiebat, sic tu suasionem legis Serviliae tibi
magistram fuisse.
Je remarque en passant que M. Collignon ne prêtait
(1) 34, 19, 13 : .…..destringentem se, quem M. Agrippa ante Thermas suas
dicavit, mire gratum Tiberio principi : qui ..….transtulit in cubiculum ...cum
quidem tanta populi romani contumacia fuit, ut theatri clamoribus reponi
apoxyomenon flagitaverit, princepsque quamquam adamatum reposuerit.
(2) Lisippo, Rome, Loescher, 1914. Cf.S. Reinacu, Rev. arch., 1914, 2, p.157.
(3) The Apoxyomenos of Lysippus, Journal of Hellenic studies, 1905,
p. 234-259.
A DELPHES 5
plus, dans son ZLysippe (1), un sens ironique à cé pas-
sage, comme il le faisait dans l'Histoire de la sculpture
grecque (?).
b) Rhétorique à Hérennius (IV, 6): ut Lysippus capuüt
ostenderet Myronium, brachia Praxitelae, pectus Poly-
cletium.
c) Pline (34, 19, 15) : Idem fecit Hephaestionem Alexan-
dri Magni amicum, quem quidam Polycleto adscribunt,
cum is centum prope annis ante fuerit.
Ce dernier texte est très important : il n’y avait pas une
bien grande différence entre les œuvres de Polyelète et
celles de Lysippe, puisqu'on pouvait les confondre, même
quand il s’agissait de l'effigie d’un personnage qui avait
vecu cent ans après Polyclète. Et cela ne doit pas nous
étonner : les deux artistes étaient nés à Sicyone, ils appar-
tenaient à la même école dorienne et nous savons que le
disciple avait repris entre autres un sujet de son prédéces-
seur le Kairos.
Dans l’Agias on ne retrouve plus rien du canon de Poly-
clète. Sans doute, depuis la découverte de lApoxyvuiménos
du Transtévère, on s’est fait de plus en plus à l’idée qu'une
statue lysippéenne devait mesurer huit têtes, mais il faut
reconnaître que cette conception est en contradiction avec
les passages déjà cités et avec le suivant :
d) Pline (34, 19, 16) : Non habet latinum nomen symme-
tria, quam diligentissime custodivit, nova intactaque
ratione quadratas veterum staturas permutando, vulgoque
dicebat ab illis factos, quales essent homines, a se quales
viderentur esse.
Le sens de ces derniers mots, à se quales viderentur
esse, a été beaucoup discuté. Littré est allé jusqu’à tra-
duire : il avait représenté les hommes tels que l’idéal les
montrait. L’idée est pourtant claire si l’on se rappelle le
conseil que le peintre Eupompos donnait à Lysippe : natu-
ram ipsam imitandam esse (*),et si l’on rapproche de notre
Paris 0 p.101:
2) T. II (Paris, 1897), p. 416,
(
Le)
($) Pline, 34, 19, 12.
6 HN H. PHILIPPART
phrase une autre phrase de Pline (34, 19, 15): per quae
proceritas signorum major videretur. Lysippe n'a pas
copié mécaniquement des modèles d'atelier ; il voulait sur-
prendre dans la vie l’attitude à donner aux statues, il a
poussé le réalisme jusqu’à préférer à la vérité objective le
naturel tel qu’il frappe l’œil humain. Il v a ici une alté-
ration voulue de la ligne en vue de l'effet qui s'accorde
bien avec le parti-pris d'éviter la perfection géométrique
dans le temple grec ({). Gloria Lysippi est animosa effin-
gere signa, dit Properce (III, 7, 9), et Quintilien écrit aussi
(XII, 10, 9) : Ad veritatem Lysippum ac Praxitelem acces-
sisse optime affirmant.
- Quant à la symmetria, Pline établit une gradation qui
part de Polyclète, passe par Myron, quam Polycletus ….. in
symmetria diligentior, et aboutit, sans solution de conti-
nuité, à Lysippe, quam diligentissime custodivit.
On peut donc traduire : «Nul n’observa mieux que lui
cette partie de l’art pour laquelle la langue latine n’a point
de mot, la symétrie, en changeant par une méthode nou-
velle les proportions carrées des anciennes statues (?); et
il se plaisait à dire qu’il représentait les hommes non pas
tels qu’ils étaient, à la facon des vieux maîtres, mais tels
qu’on les voyait. »
La statue d’Agias ne produit pas du tout cette impres-
sion d'harmonie parfaite que nous promet Pline : il y a, au
contraire, une disproportion marquée entre la longueur
des jambes, la largeur du buste développé à l’excès dans
les limites de deux plans parallèles, et la petitesse de la
tête. Le modèle n’est nullement responsable de ces
défauts : nous sommes en présence d’un athlète idéalisé
une centaine d'années après sa mort. D'ailleurs, aucune des
œuvres qu’on s'accorde à attribuer, avec un certain degré
de probabilité, à Lysippe ou à son école — statues
d'Alexandre, d’Éros, d’'Héraclès, de Poseidon, bronze
portrait d’un prince grec du musée national romain —
n'offre un pareil système de proportions.
(4) W. H. GoopYEaR, Greek refinements, Londres, 1912.
(*) M. CorrieNox, Lysippe, p. 102.
A DELPHES /
Photo Papajanopulos.
STATUE D’AGIAS
(Musée de Delphes)
8 H. PHILIPPART
2° De même. on ne trouve pas dans le style de l’Ag'ias le
souci du détail, du fini, et le soin de la chevelure qui
devraient le caractériser : Propriae hujus [Lysippe] viden-
tur esse argutiae operum custoditae in minimis quoque
rebus. — Statuariae arti plurimum traditur contulisse
capillum exprimendo... (1).
Non seulement les cheveux sont manifestement traités
avec négligence, mais la technique est ici celle du marbre
et n’a nullement subi l'influence d’un original en bronze (?).
Les imperfections du modelé et même de la ligne d’en-
semble, de l'équilibre, apparaissent surtout quand on
regarde la statue par derrière : les mollets sont anguleux,
les formes épaisses (?), l'attitude est assez gauche. Ce n est
pas cette œuvre qui marque l’affranchissement des plans
parallèles, la conquête des trois dimensions, qui peut être
contemplée avec autant de satisfaction de tous les côtés, et
qui aurait poussé Pétrone (88) à répéter avec la légende
que Lysippe était mort en s’acharnant à parachever un
bronze. Enfin, et ceci est capital, les FépHiques font totale-
ment défaut pour l'Ag'ias.
Et qu’on ne dise pas, pour expliquer ces contradictions
entre les jugements des anciens et nos propres constata-
tions, que l'effigie de Delphes n'est qu’une copie d’une
œuvre de jeunesse ({) : l’original a été dédié à Pharsale
vers 340 (?), c’est-à-dire précisément à l’époque où Lysippe
déjà en pleine possession de son talent exécuta pour la
cour de Macédoine la statue d'Alexandre enfant que Néron
fit dorer (5).
(4) Pline, 34, 19, 15-16.
(*) TH. Homoze, Bull. corr. hell., 1899, p. 444, n. 1 : la chevelure «est seu-
lement massée, et le bronze la détaille pour l'ordinaire par des traits de
burin ». Cf. FR. Pouzsex, Delphi (Londres, 1920), p. 284,
(3) H. LEcnar, Rev. ét. anc., 1914, p. 191, cf. Ém. BourGver, Delphes
(Paris, 1914), p. 199.
(+) H. Lecuar, Rev. et. anc., 1914, p. 194. Cf. P. Ducari, Arte claxsica (Turin,
1920), p. 504.
(®) ln. Homo, Bull, corr. hell., 1899, p. 445; M. CoruiGxox, Lysippe,
p. 24; Ex. BourGuer, Delphes, p. 200.
(6) Pline, 34, 19, 14.
A DELPHES 9
I] reste à discuter une donnée de fait.
Sur la face antérieure de la base dans laquelle était
encastrée la plinthe de la statue, on lit l'inscription sui-
vante : |
TpÜTOs OÂüuUTIOA TAykpATIOV, Papodie, vikauis,
’Ayia ’Akvoviou, yñs dm OeUOaid,
nevräkis ÉV Neuéoi, Tpis TTUO10, mevrükis lo8uot
Kai DV OÙUdEIÏS TW OTÂDE TPOTUÎU XEPUWV (1).
En 1900, E. Preuner a publié une étude intitulée Æin
delphisches Weihgeschenk, que M. Th. Homolle annonça
en ces termes : «.., M. Preuner, mis en possession par
M. Georg Loeschcke d’une copie du journal de voyage de
Stackelberg en Thessalie, y découvrit avec une joyeuse
surprise le commencement de l’épigramme d'A g'ias,accom-
pagné de la signature de Lysippe. De ce fragment il en
rapprocha très habilement un autre, publié par MM. Pri-
dik et de Sanctis, insignifiant en soi, mais précieux pour
la restitution du texte, car il montrait que l'original, mal
reproduit par Stackelberg, ou par un copiste maladroit,
était gravé oToiyndôv. M. Preuner à obtenu ainsi le texte
suivant :
mpÈTos OÀÂvuTIA TOAYkKPUTIOV, PAPOGE, VIKais,
"Ayias Akvoviou, yñs dr OEeooakiag,
nevtükis év Neuéoic, T60a TTÜG10, mevtükis ‘loBuoî
Kai OV OUdEIS TW OTÂÎOE TPOTOÏU EP V.
AvoinT|os ZikuwWvioç ÉToOINGEv. » |?)
Bien que nous ne devions cette dernière épigramme qu'a
une série de copies et de restitutions, puisque l’inseription
déchiffrée par Stackelberg en 1811 a disparu, je ne mettrai
pas en doute son authenticité, mais je m’attacherai à mon-
trer la fragilité de la preuve qu’on a prétendu en tirer. On
a dit, tenant pour démontrée l’antériorité de l'inscription
de Pharsale : « I1 y avait à Pharsale un autre monument
(4) Bull. corr. hell., 1897, p. 592.
(2) Bull. corr. hell., 1899, p. 422, cf. H. LEcnar, Rev, et. anc., 1900,
p. 195-208.
10 H. PHILIPPART
honorifique, consacré par Daochos, et semblable au monu-
ment de Delphes. La statue d’Ag'ias y avait également sa
place; maïs cette fois c'était un bronze signé de Lysippe.
Donc le groupe original était à Pharsale, et non point à
Delphes. Le grand sanctuaire d’Apollon ne possédait que
des copies en marbre des bronzes pharsaliens... (1) »
Je crois au contraire, avec M. Paul Wolters (?), que le
monument de Delphes est antérieur à celui de Pharsale
et que, par conséquent, l’Agias de Delphes ne peut pas être
une copie de celui de Pharsale :
4° Les dimensions de l’offrande de Daochos ont été cal-
culées d’après celles du trésor des Thessaliens qui existait
déjà et qui devait abriter les neuf statues à Delphes: il
serait extraordinaire que le contraire fût vrai et que ce
trésor eût pu contenir exactement une série d’effigies dont
l’ensemble avait été créé pour Pharsale.
2 Les épigrammes {*) ont été composées pour Delphes
et non pour Pharsale :
a) La VIITI, celle de Daochos II, contient la dédicace à
Apollon :
Tade dwpo
oThOEv Poifw dvaxTi FÉVOS Kai TATPIdA TIMDV.
b) La IIIe, celle d'Agias, et la VIS, celle de Daochos Er,
citent la ville natale, Pharsale, ce qui ne convient qu’en
dehors de la Thessalie :
TpÈTOs OAUUTO TarkpaTiov. Papode, vikais
‘Ayia Akvoviou, yñs àrd OeTTaliag.….
Aüoxos ÂAryia eiui, Tatpis Papoalos, 4TAONS
Oecoakias dpEas, où Bi AAA vouUWw...
c) On a conservé les restes d’un quatrain de Pharsale
qui manque à Delphes ({). |
Enfin : d) la IV* épigramme ne pouvait être la même à
Delphes et à Pharsale, car celle de Delphes se borne à
(1) M. Cocri6xow, Lysippe, p. 23. Cf. FR. PouLusex, Delphi, p. 281.
(?) Sitz. der Akad. zu München, 1913, p. 40-50.
(8) Bull. corr. hell., 1897, p. 592-594.
(*) Bull. corr. hell., 1899, p. 493.
A DELPHES te
La
dire que Télémachos a remporté autant de victoires
pythiques que son frère Agias :
KA TOÛdE OUAdÉA POS ÉDUV, ApiBUdV dE TÜV AUTOV
NuaOi TOÎS AUTOÎÏS ÉXPÉPOUUL OTEPÜVUWV.
Or l’épigramme de l’Ag'ias en indique trois à Delphes et
cinq à Pharsale :
mevTükis ÉV Neuéa, Tpis TTUB10, mevrükig lo 8uof...
rrevTäkig Êv Neuéoic, TÔ000 TTÜG1o, revrükis ‘loBuot..
C’est d’ailleurs cette différence de texte qui fournit la
preuve décisive de l’antériorité de l'inscription de Delphes.
Le premier vers est excellent, le second est mauvais. Il est
certain que ce n’est que la correction, légitime ou non, de
Tpis en TÜ0€ qui a amené cette rédaction bizarre : TEVTÜKIG...
TOOO.. TEVTOKIG.. Un poète, chargé d’exprimer l’idée telle
qu’on la trouve à Pharsale, se serait contente d’énoncer une
seule fois le nombre nevrükis. Et si l'on ne peut admettre
que la rectification forcée du T600 de Pharsale ait préci-
sément donné le vers de Delphes qui est bon, par contre,
il est tout naturel de supposer que l’ambitieux Daochos ait
refait dans son pays, en grossissant le chiffre des victoires
agonistiques de ses ancêtres, un monument qui flattait
l’orgueil national. Et cette fois, il ne s’est plus adressé à
un sculpteur local, dont l’histoire n’a pas conservé le nom,
il a confié au célèbre bronzier de Sicyone l’exécution de
l’œuvre dont il attendait l’immortalité.
La statue delphique d’A2'ias n’est donc pas une réplique
d’un bronze de Lysippe. Les copies pouvaient se multiplier
à l’époque alexandrine ou gréco-romaine, mais au 1v° siècle,
l’Hellade enfantait trop d'artistes, manifestait, jusque
dans les produits de l’art industriel, vases, terres cuites
ou bas-reliefs funéraires, un trop grand souci de variété (1),
pour accepter, dans le riche sanctuaire d’Apollon, autre
chose que des originaux. Et, dans ce cas-ci, le dieu n’était
pas le seul intéressé : Daochos, l'ambassadeur de Philippe,
aurait-il toléré que sa propre effigie fût négligemment
(*) Ant. KÉRAMOPOULLOS, Delphes (Athènes, 1909), p. 22-23. La réponse de
Em. Bourguet, Delphes, p. 200, est insuflisante.
12 H. PHILIPPART
reproduite d’après le modèle que venait de créer Lysippe?
Celui-ci, de son côté, aurait-il abandonné à un marbrier
maladroit, l’année même où il modelait l’Alexandre à la
lance (), l'exécution d’une réplique qui devait se placer à
côté des chefs-d'œuvre les plus appréciés?
H. PHILIPPART.
(4) Cu. Picarp, Rev. arch., 19114, 1, p. 267 : « ...V’Alexæandre à la lance a pu
être exécuté vers 334-333. » M. Collignon, Lysippe, p. 20, admet que le monu-
ment de Delphes « avait été élevé entre les années 338 et 334 ». Cf. Fr. Pou1.-
SEN, Delphi, p. 268.
Liste d’éphèbes athéniens de 128 127
L'inscription que nous publions semble être restée iné-
dite, bien qu'elle se trouve depuis nombre d’années dans
la cour du Musée épigraphique d'Athènes (inventaire,
n° 64). La provenance en est inconnue; on sait seulement
que le texte faisait partie de la collection de la Société
archéologique.
Le texte est gravé sur marbre bleuâtre de l'Hymette. Il
est incomplet de partout, sauf à gauche (hauteur, 0.88 ; lar-
geur, 0.38; épaisseur, 0.15. Lettres de 0.005 à 0.01, à ren-
flements AMTToZ (barres légèrement divergentes).
C'est une liste de noms. Ces noms sont ceux d’éphèbes
rangés par tribus : la liste est suivie d’une couronne où est
gravé le nom du pédotribe. De plus, beaucoup de ces noms
reparaissent dans le catalogue d’éphèbes qui suit l’inscrip-
tion de la Pythaïde de l’année où Atiovuoios uerà Auxkiokov
était archonte à Athènes, c’est-à-dire de 128-127 (1, Nos
deux documents sont contemporains, cela n’est pas dou-
teux, et se complètent mutuellement : comme l'avait vu
Colin, tous les éphèbes n’accompagnaient pas la Pythaïde
et ils n’y sont pas rangés par tribu, contrairement à ce
qui à lieu dans notre liste, qui a l’avantage de nous faire
connaître les dèmes des éphèbes, ou tout au moins leur
(4) Cou, BCH, XXX, 1906, p. 226; Le culte d'Apollon Pythien, p. 72, n° 9
(pl. 1); Fouilles de Delphes, I, 2, 24 = SIG*, 697E, qui ne reproduit que
l'intitulé de ce document, non la liste d’éphèbes. Pour la date de cet archonte,
cf. Kozse, Die attischen Archonten von 295/292-31/30 v. Chr., Abhandl. der
Gesellisch. der Wissensch. zu Gôttingen, Phil.-hist KI,, neue Folge, X, 4, 1908,
p. 76; 1G, IR, 4, 1, p. 20; SIG*, 733, col. 1; GraNpor, Chronologie des
archontes athéniens sous l'Empire, Mém. de l'Acad. de Belgique, NI,
1921 (4°), p. 40.
14 P. GRAINDOR
tribu. Notre texte nous donne aussi quelques variantes
pour l'orthographe des noms déjà connus.
[TTavbtovidos]
CLT YCT LES DU AT L ri
RENE RER [Ta lmeÿc,
————————— [TTaljavieus,
l'Eotiaios Dio]kpätou (?) Taavieüc,
5 [Aelwvridoc
Mnvodwpoc ‘Hpakkeidou KolwvñBev,
NiKkiaç Etpnuidou Kpwrmidnc,
"’AyéAaoc ’Ayeldou é£ Oïou,
TToAvaivetoc ‘Aubük\ou ZkauBwvidnc,
10 ’AmoÂ\6dotoc ZBeviou 2 HTTLOc,
Tiuokpatncs AÂerdvôpou TTotaäuioc,
Aioxükos Aioxükou “YBadnc,
Zwoifios TéAwvoc “YBddns,
TIrloÀjJeuaidoc
15 Atookoul pià Inc ’ApioTok\éoOU PAuerc,
‘Aënvayé|pals TTuppivou Kubavridnc,
Néwv Duokptou Oivaioc,
OecokAñs EdBukléouc Bepevikidng,
NikokAñs AnuntTpiou PAueuc,
20 Duuwvidns ApiotTouévou TTpoomdAtios,
Eduaxidns ‘Apiotdvdpou ‘ExaAñ@(e)v.
AMovüoios Movuoiou TTpoomdATios,
’AkauavTidoc
Tiuokpdtns Oeoddpou Xokapye[üc],
25 Oeddwpoc Atovuoiou KepaAñBev,
Mevekpdtns Auxéppovos XoA|apyeüs],
"OAuumédwpos Adtokkéouc Oo[pikoc],
Eüvwidnç Anuntpiou Eitel oc],
ZTpatôvikocs Oeoyévou”Ep{uoc]
30 ‘H Bouir
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TÔv TudoT|pij-
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[Oivnidos]
’Avt[iuaxoc Nikiou](?) — —
AVOIR EE ER
[Kekponidoc]
Knpio6dwpoc [Anuntpiou] —
Aôdotoc ‘“Hparke[idou|— —
AMovüotioc Atovuo — — — —
ZnvodotTog OEeod — — — —
"Attaloc ’Adpdoto|u] — — —
“AroAdvioc Atovul oiou]— —
’ApiotTiwv EdbéEou M{elteüs]
AeivorkAñs Pioot/pätou]. —
PavokAfñc TTpwroylévouc] (?)
Duvridnc ‘Innldpxoul — —
‘ro ewvridoc]
‘Apiotôovik|os Auoiudxou] —
Teiois Di — — -— — — — —
Anulayépas Edeudéuou] (!?)
Notre liste, de même que les documents similaires anté-
rieurs à l'Empire, était précédée d’un décret en l’honneur
du pédotribe et sans doute aussi du cosmète ou d’un autre
fonctionnaire éphébique : si le pédotribe était le seul per--
LISTE D'ÉPHÈBES ATHÉNIENS 15
sonnage honoré, la couronne qui sert de cadre à son nom
n'aurait sans doute pas été gravée tout contre le bord
gauche de la stèle, mais au milieu de celle-ci. D’après la
largeur de la stèle il devrait y avoir au moins trois cou-
ronnes. Ce décret, comme l'attestent les 11. 30 sq. avait été
voté par ia Boulè et le Peuple.
Nous désignons par P le texte de Delphes, par PA la
Prosopographia Attica et par NPA les suppléments de
Sundwall à cette Prosopographia (1).
Col. I, 1. 3. La restitution |‘Eoriaios Piolkpätou est
empruntée à la col. I, 1. 24 du texte de Delphes; elle n’est
que possible : nous ne possédons pas tous les noms
d'éphèbes. En tout cas, on ne peut songer à Néon, fils de
Philokratès, ni à Diodotos, fils de Philostratos, dont les
noms figurent en entier sur notre liste comme sur celle de
Delphes.
L. 6. Cf. P, I, 48. C’est à tort que NPA, p. 128, donne
comme dème KoAkuteus à Mènodôros et considère PA, 6470
([Hèra/kleidès, f. de Mènodôros, Kollyteus) comme son fils.
L. 7. Cf. P, II, 20 et NPA, p. 134. Notre éphèbe pourrait
être le petit-fils du Nikias Kpwridns connu par une liste
d'épidosis de 183-182 (1G., II, 983, col. I, 69 — PA, 10806).
L. 9. Cf. P, II, 41 (NPA, p. 144). Son fils fut éphèbe
en 101-100. Cf. PA, 733.
L. 10. Cf. P, II, 33 et NPA, p. 19, où l’on restituera
> 8e|viou]. | |
L. 11. Of. P, II, 37 et NPA, p. 160. Un Mekirwv Tiuo-
kpatTouç Îlorduwos est connu comme éphèbe en 105-104
(PA,9845) : ce pourrait être le fils du nôtre.
L. 15. Cf. P, I, 30. où le patronymique est orthographié
_ Apiotokkéous et NPA, p. 63. C’est sans doute le même que
le kleidouque Dioskouridès, fils d’Aristoklès (ROUSSEL,
BCH, XXXII, 1908, p. 398, n° 202) : en tout cas, il est sûr
maintenant que l’éphèbe n’a rien de commun avec un
[Dioskou]rid[ès] de Marathon (RoussEeL, ib., n° 203).
Bad6nCfsP,11;30'et NPA; 'p. 5!
LM CLIP AT, 40 et N PAS DH A139
(4) Suxpwazz, Nachträge zur Prosopographia Attica, Helsingfors, 1909.
L
16 P. GRAINDOR
L. 19. Cet éphèbe est sans doute un descendant du Niko-
klès Phlyeus connu en 232-931 (PA, 10908).
L. 21. Le marbre porte Exkakn6nv. Cet Eumachidès est
sûrement le fils d’Aristandros, fils d'Eumachidès, vain-
queur aux Théseia, vers 160 (PA, 1646).
L. 22. Notre liste mentionne peut-être deux éphèbes du
nom de Dionysios, fils de Dionysios (cf. col. IT, 1. 6 : Ato-
vüuo10ç Movuo!iou]|?); la liste de Delphes n’en connaît qu’un :
dans la col. II, 1. 34, on trouve bien. ... [Atov]uoiou, mais
il n’est pas sûr que le nom qui manque ici soit Dionysios.
On pourrait aussi songer à Theodôros, fils de Dionysios,
connu par notre liste, col. I, 25.
L. 24 Un Timokratès, de la même tribu, est inneuç
en 106-105. Cf. NPA, p. 160.
L. 27. Pythaïs, femme d’Autoklès de Thorikos, apparte-
nait probablement à la même famille. PA, 12337 (date
inconnue). |
L. 33. Pour le nom du pédotribe, cf. P, 11.
(GOoLSET:
L. 1. On peut songer à la restitution ‘Avr/iuaxos Nwxiou].
Cf. P, II, 27 et NPA, p. 16. Mais cette restitution ne con-
viendrait pas pour la ligne qui suit : la cinquième lettre
commence par une haste horizontale, tandis que le u a les
barres externes divergentes dans notre texte.
L. 4. Pour la restitution, cf. P, I, 20 et NPA, p. 109. Le
même était ruôaiotis mais en 138-137 (pythaïde de Timar-
chos. Fouilles de Delphes, III, 2, 11, 19. Pour la date,
cf. 1G, IT?, 4, 1, p 20).
L. 5. Restituée d’après P. I, 99. Cf, NPA, p. 54.
L. 7. Cf. P, III, 19 — NPA, p. 82, où il faut évidemment
restituer [Z]nvodo[tos Oeod] — —
L. 8. Cf. P, I. 42 et NPA, p. 40.
L.9. Cf. P, III, 24 et NPA, p. 93, qui a peut-être tort de
supposer, vu la fréquence du nom cet l’absence de dème,
que cet éphèbe doit être identifié avec le oOuotTpatTiwTns
homonyme, Fouilles de Delphes, IIT, 2, 28, col. IV, 13
(archontat d’Agathoklès, 106-105. Cf. IG, IT?, 4, 1, p. 22).
L. 10. L’éphèbe est connu par P, III, 22. Sur ce person-
nage qui fut aussi prêtre de Sérapis en 114-113 et polé-
LISTE D'ÉPHÈBES ATHÉNIENS | dr
marque en 96-95, cf. Roussez, BCH, 1. 1.. p. 314, n° 84:
D nrunA4ts NPA D207; IG, II; 4, 1 ,;p..23:
L. 11. Le nom de cet éphèbe est orthographié AivokAñs
HP LP OS ACFANPA" Do.
L. 12 Un Phanoklès de la même tribu est connu au
ivesiècle. Cf. PA, n° 14049. Pour le nom du père, il semble
qu'on ne puisse restituer que Tpwroy{[évous] : après le pre-
mier 0, il subsiste l’extrémité de la haste horizontale supé-
rieure d’une lettre qui ne peut guère appartenir ici qu à
un Ÿ.
L. 13. L’éphèbe est connu par P, II, 44. Cf. NPA. p. 168.
L. 15. Cet Aristonikos mentionné aussi dans P, I, 23,
fut nuôaiorns mais en 138-137 (archonte Timarchos).
Cf. Fouilles de Delphes, III, 2, 11, 1# et NPA, p. 30.
L. 16. Dans P, III, 18, il faut, semble-t-il, restituer le
nom de cet éphèbe [Teïîlois fi] — — bien que la copie de
Colin indique une lacune de six lettres avant -o1.
L. 17. Deux restitutions sont ici possibles : Anu[ñTtpioç
An]-— — (P, 11, 19 — NPA, p. 48) ou Anulayopas EùBudouou]
(P, II. 48 — NPA, p. 41) : les vraisemblances sont en
faveur de la seconde; ce Démagoras est le seul des deux
pour lequel nous soyons sûr qu’il appartenait à la tribu
Hippothontis. Cf. PA, n° 5569 avec la restitution de NPA,
1. 1. Du reste, on croit distinguer sur le marbre l’extré-
mité supérieure d’un à après le pu.
La liste de Delphes comprenait 69 noms; la nôtre en
ajoute 15 nouveaux, ce qui porte à 84 au moins le nombre
des éphèbes de 128-127.
PAUL GRAINDOR.
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DPPATET:
L'emplacement
de la bataille de la Sambre.
(57 avant J.-C.).
Où les Belges ont-ils été vaincus par les Romains ?
Telle est la question qui préoccupe, depuis des siècles,
le monde historique, sans que jusqu’à ce jour, on soit
parvenu à lui trouver une réponse satisfaisante. Celle-ci,
d’ailleurs, ne pourrait être donnée avec quelque possibilité
de rallier tous les suffrages, que moyennant une concor-
dauce parfaite des lieux présumés avoir été le théâtre de
la bataille, avec le texte des « Commentaires de la Guerre
des Gaules » de Jules César, seul document authentique
que nous ayons là-dessus. Interrogeons-le donc, mais
sans parti pris, à l'encontre de certains historiens locaux
de la Sambrie, torturant ce texte pour étayer leur thèse.
: Après avoir raconté sa marche triomphale à travers la
majeure partie de la Gaule, le général romain nous dit
qu'ayant reçu la soumission des Ambiani, il s’informa
auprès d’eux du caractère et des mœurs des Nerviens ; on
lui apprit qu'ils ne permettaient aucun accès chez eux au
commerce étranger ; qu’ils rejetaient l'usage du vin et des
autres superfluités propres à énerver les âmes et affaiblir
le courage; qu'ils étaient remplis d’indignation pour la
conduite de leurs frères du midi(!)}, auxquels ils repro-
chaient de s’être làchement donnés aux Romains et d’avoir
ainsi renoncé à la valeur de leurs pères; qu’enfin, ils
avaient résolu de n’envoyer aucun député au conquérant
et de n’accepter la paix à aucune condition. César, acculé
ainsi à la nécessité de leur faire la guerre, part avec huit
légions à la rencontre des Nerviens et de leurs alliés.
(4) Rémois, Trévires, etc.
20 G. BOULMONT
Après trois journées de marche sur les frontières méri-
dionales de la Nervie, César, parvenu apparemment aux
environs de Rance ou de Sivry, apprend, d’indigènes
faits prisonniers en cours de route : 1° que la Sambre
n'était qu'à dix mille pas (environ 15 kilomètres) de là,
et que les Nerviens, réunis aux Atrébates et aux Véro-
mandois, leurs voisins, s'étaient postés de l’autre côté
de la rivière, pour y attendre l’armée romaine; 2° que les
Atuatiques étaient en route pour les rejoindre; 3° que les
femmes et tous ceux que leur âge rendait inutiles, avaient
été placés dans un lieu sûr, défendu par des marais, et
inaccessible à une armée (!).
César envoie immédiatement une reconnaissance, ayant
à sa tête quelques centurions, à la découverte du campe-
ment de l’armée des Belges, avec mission de choisir, à peu
près en face, l’endroit le plus avantageux pour y camper
lui-même. Il nous décrit comme suit l'emplacement choisi :
« C’était une colline qui, depuis son sommet, s’abaïssait
régulièrement vers la Sambre. Sur le bord opposé s’éle-
vait une autre colline, ayant une même déclivité. Son
versant inférieur était nu et découvert et aboutissait à la
rivière par une plaine d'environ deux cents pas; mais le
haut était garni de grands arbres, dont le feuillage épais
arrêtait la vue et empêchait de découvrir ce qui s’y passait.
Au dedans de ces bois, les ennemis se tenaient cachés (?) ».
Malgré la clarté apparente de ce texte et après tant de
publications consacrées à ce sujet, il existe une telle diver-
gence de vues entre celles-ci, que les historiens les plus
autorisés de notre époque en sont encore à se demander
en quel endroit précis a dû se dérouler le drame de la
bataille de la Sambre où faillit sombrer la fortune de
l’heureux conquérant des Gaules.
En effet, sans tenir compte de ceux qui, comme Namèche,
se bornent à mentionner les opinions en cours, les uns, à
(1) César, IL, XV-XVI.
(?) Collis, ab summo æqualiter declivis, ad flumen Sabim, quod supra
nominavimus, vergebat. Ab eo flumine pari acclivitate collis nascebatur,
adversus huie et contrarius, passus circiter ducentos, infima apertus, a
superiore parte silvestris, ut non facile introrsus perspici posset. Intra eas
silvas hostes in occulto sese continebant (César, Il, XVIII).
BATAILLE DE LA SAMBRE a
la suite de Des Roches (1) et de Dewez (?) et plus récem-
ment de Kaisin (*)}, Gantier (4), etc., placent encore le
s
théâtre de cette bataille à Presles et aux alentours;
d’autres, à l’exemple de Baert (5), Van der Elst(6) et
Wauters (7), adoptent, plus ou moins timidement, l'opinion
que cet événement mémorable a dû avoir lieu entre Thuin
et la frontière française; d’autres (et ce sont les plus
nombreux) croient devoir s'arrêter à Haumont, opinion
émise dès le xvir siècle par les pères Bouchez (5, et
Ruteaux (?), reprise au xvrri* siècle par le père Wastelain (10),
puis préconisée au xix° siècle par le général Renard {ft},
Moke (!?), Schayes (!3) et les auteurs français, comme le
général de Creuly, Dinaux, Piérart, Napoléon III, etc.,
plaidant tout naturellement pro domo, s’évertuant à situer
sur les bords de la Sambre française le théâtre de la
bataille où s’effondra l'indépendance de la Belgique (14).
Cependant, cette question est-elle réellement insoluble ?
Une exploration plus attentive des terrains qui ont pu être
le théatre de la bataille, ne peut-elle servir de base à une
nouvelle hypothèse, plus vraisemblable que celles émises
jusqu'ici ? Nous avons osé le croire.
(4) Des Rocnes, Histoire ancienne des Pays-Bas autrichiens, édition de 1787,
II, 287.
(2) Dewez, Bull. de l'Ac. Roy. de Belg., année 1820, IE, p. 237; Hist. géne-
rale de la Belgique, édit. 1826, p. 148.
(3) Kaïsin, Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, 1903, t. XXVI.
(4) GaNTIER, La Conquête de la Belgique par César, 1882, p. 107.
(5) BaErr (d’après Roulez), Mém. sur la Camp. de César, 1833, p. 58.
(5) Van per ELsr, Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, t. I, p. 119.
(7) Waurers, Nouvelles études sur la Géogr. anc. de la Belgique, 1867.
(S) Ecmius Buceri. Belgium rom. eccles. el civile, 1655, p. 612.
(*) RurTeaux, Annales de la province de Haynau, 1648, ch. VI, p. 33.
(10) WaAsTELAIN, Description de la Gaule Belgique, 1751, IV, p. 20.
(11) Renar», Histoire politique et militaire de la Belgique, 1849, T, p. 414.
(2?) Moke, La Belgique ancienne et ses origines, 1855, p. 172.
(15) Scnaxes, La Belgique et les Pays-Bas, avant et pendant la domination
romaine, 1858, 1, p. 349.
(44) Comme échantillon de trop ingénieuses étymologies, consulter : V. GAn-
TIER, La conquête de la Belgique par Jules César. Buxelles, Office de Publicité,
1832, notamment p. 161. — J. Kaïsin, Notre opinion sur la Bataille de Presles
— tome XXVI des Documents et Rapports de la Société archéologique de Char-
leroi. — Prérart, Recherches historiques sur Maubeuge et son canton, 1851,
p. 410 et suiv. — Mixox, Haumont el son abbaye, 1895, chap. VE.
22 G. BOULMONT
Après nous être astreint à prendre connaissance de
tout ce qui avait été publié jusqu'ici d’'important sur la
matière, et avoir entrepris de contrôler sur place les con-
clusions des auteurs consultés, il nous est bientôt apparu
que l’une des principales causes de leurs divergences de
vues devait être la désinvolture avec laquelle la plupart
d'entre eux placent l2 camp des Belges sur la rive gauche
de la Sambre ou sur la rive droite, selon les besoins de la
thèse qu'ils entreprennent de défendre. Citons. entre
autres, notre savant historien militaire, le général Renard,
qui, pour avoir exploré, semble-t-il, beaucoup trop super-
ficiellement la haute Sambre belge ({) et adopté alors la
localité d'Haumont comme l’endroit témoin de cette lutte
gigantesque, est forcément amené à y placer ensuite, en
dépit de la logique la plus élémentaire (ainsi que nous le
prouverons bientôt) le camp de Boduognat sur la rive
droite de la Sambre. Celle-ci, en effet, non pas à Haumont
même, mais un peu en amont, au village de Saint-Remy-
Mal-Bâti, est la seule rive qui, dans cette région, rappelle
quelque peu la description que César nous fait des abords
du camp belge, menant en pente très douce à la rivière.
Quelques années plus tard, le général de Creuly, dans
sa Carte des Gaules, et à sa suite, Napoléon III, dans son
Histoire de Jules César, firent leur la thèse du général
Renard, si flatteuse pour l’amour-propre national fran-
çais (?).
Ce procédé est évidemment très commode, mais il est
peu conforme aux règles de la saine critique historique.
Avant toute autre recherche, il fallait déterminer au
(*) ReNaRp, 0p. cil., 1, page 416 (en note) : « J'ai examiné avec soin (dit-il)
les rives de la Sambre au-dessous de Charleroi, et j'aftirme qu'aucune localité
ne répond à la description qu'en font les « Commentaires »; la nature des
rives s'oppose également à ce que l’action ait eu lieu en amont de Charleroi. »
(?) Pour donner plus d'autorité à cette thèse, Napoléon IIT, de concert avec
la Commission de la topographie des Gaules, sa très humble servante, fit insérer
cette note au Moniteur du 25 novembre 1861 : « M. le général Creuly et
M. Bertrand ont suivi en barque et exploré le cours de la Sambre dans toute
l'étendue du pays indiqué par le texte. Il résulte de leur rapport que les
hauteurs d'Haumont répondent seules aux particularités consignées dans les
Commentaires. Frappée des raisons qu'ils ont fait valoir, la Commission a
placé à Haumont le lieu de la bataille. »
BATAILLE DE LA SAMBRE 23
préalable sur quelle rive de la Sambre devait logiquement
se trouver le camp de Boduognat, César n'ayant pas jugé
expédient de nous l’apprendre.
Or, il est généralement admis aujourd'hui que les Ner-
viens occupaient la contrée s'étendant entre la Sambre
et l’Escaut, et que l’Entre-Sambre-et-Meuse n’était habitée
que par certains de leurs clients, tels que les Gordunes,
les Lévaques et les Centrons. D'autre part, nous savons
par César lui-même qu'à son approche les Belges avaient
caché les membres faibles de leurs familles en un refuge
sûr, entouré de marécages et inaccessible à une armée
ennemie.
Comment done pourrait-on concevoir que Boduognat,
au lieu de barrer aux envahisseurs de sa patrie les passages
pouvant donner accès au refuge susdit, ait fixé son
campement sur la rive droite de la Sambre, laissant ses
ennemis maîtres de la rive gauche et libres d'évoluer ainsi
à leur guise, en pleine Nervie, au nord de la Sambre ?
Le simple bon sens s'insurge contre une telle supposition
et nous oblige à admettre que le camp de Boduognat ne
pouvait se trouver que sur la rive gauche de la Sambre.
D'ailleurs, si on s’obstinait à vouloir situer ce camp sur
la rive droite, comment serait-il possible d'expliquer que
les Tréviriens, ayant, ainsi que le raconte César, fait
volte-face à la vue des Nerviens maîtres momentanés du
camp romain et de la panique des légionnaires, aient pu
s'enfuir vers leur pays (domum contenderunt, dit César) ?
Si le camp romain, envahi alors par les Nerviens, se fût
trouvé sur la rive gauche, il est de toute évidence que la
fuite des Tréviriens n’eût pu s’effectuer que dans la direc-
tion de Mons-Bavay.
Dès lors, notre tache se simplifie singulièrement; elle
se réduit à rechercher quel est le site de la rive gauche de
la Sambre se rapportant le plus exactement à la description
minutieuse que César nous faite des abords du camp belge.
Or, si étalant sous nos yeux les cartes de l’Institut
cartographique militaire belge donnant le cours de la
Sambre de Jeumont à Charleroi, nous y examinons la
topographie de la rive gauche, nous n’y rencontrerons
qu'une seule localité riveraine, Sars-la-Buissière, nous
24 G. BOULMONT
présentant un site absolument conforme à la description
que fait César de l'assiette et des abords du camp de
Boduognat.
En effet, dès qu’on a franchi le pont de Sambre (ancien
gué) à Fontaine-Valmont, distant de quelques pas de la
station du chemin de fer dans la direction de l’est, on se
trouve, sur le territoire de Sars-la-Buissière, à l'entrée
d’une belle plaine herbeuse, d’une largeur moyenne d’en-
viron 300 mètres, équivalant aux deux cents pas romains
des « Commentaires ». De forme presque demi-cireculaire,
la plaine se déploie entre la rive gauche de la Sambre et
le pied de la colline dont le sommet, ? kilomètres plus
haut, a dû supporter le camp de Boduognat. Cette colline,
en pente très douce et régulière (inclinaison moyenne de
0%03 par mètre), commençant à la courbe de niveau de
193 mètres, s'élève jusqu’à 188 mètres d'altitude. Au delà
de la ferme du Sarty, après un léger rétrécissement invi-
sible à l’œil et à peine appréciable à l’aide des instruments
de géodésie, la plaine ne tarde pas à prendre une assiette
plus caractérisée encore sous forme de prairie basse et
submersible, indiquant nettement par ses limites celles
des débordements de la Sambre à la mauvaise saison,
lesquels couvrent ainsi alors exactement les deux cents pas
(passus circiter ducentos) des « Commentaires ». Enfin elle
vient expirer aux pieds de l'oppidum de Grignart, recon-
naissable aujourd’hui de très loin grâce à son châtelet
moderne, porté par les soubassements rocheux de l’antique
forteresse à 150 mètres d'altitude.
Aussi, du haut de cet observatoire antique, on domine
tout l’ensemble du champ de bataille préconisé par nous,
De cet oppidum, dont l'existence au temps de la conquête
de la Belgique, attestée par des fouilles heureuses ({) ne
peut être mise en doute, une cinquantaine d’habiles tireurs
pouvaient faire victorieusement obstacle à tout essai de
passage de la Sambre par les Romains. en les prenant en
enfilade, aussi bien en amont qu’en aval, tandis que le gros
de l’armée belge. dissimulé à la lisière des bois dorainant
(1) Documents et Rapports de la Société archéologique de Charleroi, t. XVUIE,
p.377 et suiv. — Annales du Cercle archéologique de Mons, 1. HE, p. 397.
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26 G: BOULMONT
la rive gauche (vers la eourbe de 150 mètres), les accable-
rait de face, sous une grêle de traits meurtriers.
Cette masse rocheuse, taillée à pic, haute de près de
30 mètres et absolument inaccessible du côté de la rivière,
formait done comme le point central de résistance des
4 à » kilomètres du front de bataille des Belges, au pied
de leur campement du Grand Fayt, vaste plateau de plus
d’un kilomètre carré, à présent déboisé, couvert alors,
ainsi que son nom actuel l’indique, de grands hêtres, au
travers desquels nos pères pouvaient aisément apercevoir,
sans être vus, tout ce qui se passait dans le camp romain.
Encore aujourd’hui, de l’emplacement du camp belge,
où cent mille hommes avec leurs chariots devaient être
à l’aise, on domine complètement le pays, de Merbes-le-
Château à Thuin, ainsi que le cours de la rivière, décri-
vant ses méandres à une soixantaine de mètres au-dessous
du spectateur. Il eût été difficile aux Belges de faire un
meilleur choix.
En considérant cet ensemble il serait injuste de ne pas
reconnaître à nos pères un certain génie militaire. Et
mème, on est porté à se demander ce qui serait advenu, en
l’occurrence, de l’armée romaine, si les Belges, au lieu
d'attaquer sur un renseignement erroné, fourni par des
transfuges, s'étaient bornés à utiliser d'aussi remarquables
moyens de défense ?
Quant au silence de César sur l’oppidum en question, il
s'explique par la simple raison que celui-ci n'ayant pu
jouer aucun rôle dans la bataille, le général romain,
toujours si concis dans les relations de ses campagnes,
n'avait pas plus de motifs de le mentionner que celui de
Thuin, son puissant voisin, dont l’existence à cette époque
paraît également certaine, Quoi qu'il en soit, une fois bien
fixés sur l'emplacement du camp belge, tel que César le
voyait et décrivait du sien, rien de plus facile pour nous
que de situer le camp romain, car il ne pouvait se trouver
qu’en face (adversus et contrarius, dit César), donc sur
Fontaine-Valmont, Leers-Fosteau, Ragnies ou Biercée.
Le site de Fontaine-Valmont, à cause des escarpements
de la « Rochelle » (carrières) ne se prête pas à la concor-
dance avec les données des « Commentaires »; le plateau
BATAILLE DE LA SAMBRE 21
de Leers-Fosteau étant à une altitude moyenne de 190 mè-
tres ne s’y prête guère davantage, à cause de sa trop grande
élévation, car César, en racontant la prise sans coup férir
du camp belge par Labiénus, nous apprend qu’il était plus
élevé que le camp romain (ex loco superiore, César, IT,
xx vi). L’altitude de celui-ci doit donc être tout au moins
inférieure à 185 mètres. De plus, les versants menant de là
à la Sambre n’aboutissent guère à la rivière que par des
escarpements plus ou moins raides, se dressant entre les
gués de Pommerœulx et de Fontaine-Valmont. Seule, la
déclivité partant du plateau de Bois-de-Villers à Biercée,
dont l’altitude ne dépasse pas 175 mètres, descend à la
Sambre par une pente presque insensible, tellement douce
et régulière (elle n’est au plus que de 3 centimètres par
mètre, en moyenne), qu’elle finit par s’y confondre avec la
rive droite, réalisant ainsi, point pour point, le site du
camp romain décrit par César ({).
D'ailleurs, dès lors que les Belges étaient campés au
Grand-Fayt, les Romains ne pouvaient guère faire choix
d'un meilleur emplacement pour leur camp. Outre l’accès
si facile à la rivière, laquelle leur servait d'autre part de
fossé de défense extérieur vers l'occident, il étaient pro-
tégés au sud-ouëést par le Ravin de Pommerœulx et au
nord, par le Ravin du Ry de Villers, tous deux assez
profonds et escarpés., du moins aux approehes de la rivière.
De la sorte, leur camp n’était guère accessible de plain-
pied que du côté méridional, c’est-à-dire du plateau de
Leers-Fosteau, témoin de leur arrivée et par où ils atten-
daient leurs bagages, ainsi que les deux légions de l’arrière-
garde, et du plateau de Ragnies ou côté sud-est, qui vit
l’arrivée, puis la volte-face, de la cavalerie trévirienne.
Quant à la bataille elle-même, voici, à notre avis, Comment
elle a dû se dérouler.
L'armée romaine, composée des six légions d’avant-
garde, s'arrêta sur le plateau de Biercée au lieu-dit « Bois
de Villers », à une distance d'environ ? kilomètres de
la Sambre et de 4 kilomètres du camp de Boduognat,
sur la situation duquel elle n’avait, semble-t-il, qu’une
(1) Collis ab summo œqualiter declivis ad flumen Sabim.…. vergebat,
28 G. BOULMONT
idée très vague. Aussitôt elle se mit en devoir de
construire les retranchements, sans trop s'inquiéter de la
présence d’un ennemi qu'elle ne connaissait d’ailleurs que
fort imparfaitement et qu'elle avait vu se retirer loin d’elle
sans combattre lors de la grande coalition belge si triste-
ment avortée. Aussi, tous les légionnaires mettaient-ils la
main à l’œuvre et, tandis que les uns maniaient la pelle,
les autres s’éloignaient sans appréhension pour confec-
tionner les fascines, Chacune des quatre faces retranchées
de l'emplacement rectangulaire du camp devait être con-
struite par deux légions : la face occidentale ou centre
regardant la Sambre, par les 8° et 11° légions ; celle du sud
ou aile gauche, commandant au sud-ouest le haut du ravin
du Pommerœulx et dominée elle-mêne au nord-est par le
plateau de Ragnies, par les 9 et 10° légions ; celle du nord
ou aile droite, défendue par le ravin de Villers, par les
7e et 1% légions; enfin, l’arrière du camp ou côté oriental,
vers le haut de la colline, par les deux légions escortant
les bagages, dont les premières voitures commencçaient en
ce moment à apparaître sur les hauteurs de Leers-Fos-
teau.
Pendant l'exécution des travaux préliminaires d'instal-
lation du camp, des avant-postes de cavalerie, belges et
romains, escarmouchaient entre eux sans grand résultat,
tant dans la prairie large d'environ 300 mètres, citée
plus haut, que sur les parties inférieures, plus ou moins
découvertes et buissonneuses, du versant oriental des
hauteurs supportant le vaste camp belge. De là-haut,
Boduognat, posté sans nul doute au point culminant
(188 mètres), suivait attentivement les mouvements des
Romains, tandis que ses braves attendaient ses ordres,
massés à la lisière de la forêt (vraisemblablement aux con-
fins sud et est du versant boisé, à l’altitude de 1950 à
160 mètres), rangés en trois corps de bataille, savoir: les
Atrébates à droite, au nombre d'environ 15,000, les Véro-
mandois au centre, comptant environ 10,000 combattants,
et enfin, à gauche, le corps beaucoup plus nombreux et plus
aguerri des 60,000 Nerviens.
Dès que Boduognat à aperçu les premiers bagages de
l’arrière-garde, dessinant leur silhouette animée sur le
BATAILLE DE LA SAMBRE 2Q
point culminant de Leers-Fosteau, dit aujourd'hui le
Tourne-bride, à 193 mètres d'altitude, il s’empresse de
donner le signal impatiemment attendu, auquel de bruyan-
tes clameurs font immédiatement écho de tous les points
du vaste campement sous bois, à la grande stupéfaction
des Romains, qui croyaient les Belges beaucoup plus
éloignés et les voient apparaître en ordre de bataille quit-
tant la lisière de la forêt, sur un vaste front s'étendant de
La Buissière à Lobbes. Le corps des Veromandois s’élance
d’abord, couvrant toute la partie du versant inférieur
sud est comprise entre les gués du Pommerœulx et de
Grignart, refoulant les éclaireurs romains, tant cavaliers
que fantassins, aventurés sur le terrain découvert et dont
la masse sans nul doute s'enfuit pêle-mêle, dans la direction
des gués de Fontaine-Valmont et du Pommerœulx déjà
connus d'eux. Quant à leurs vainqueurs, dédaignant de
s’attarder aux passages guéables et traversant la Sambre
à la nage, malgré ses trois pieds de profondeur, sans
rompre leur ordre de bataille, ils abordent de plain-pied la
rive opposée et v reprennent leur course sur le terrain
également en pente très douce du territoire de Ragnies,
menant à Biercée et au centre du camp romain. Ils tom-
bent sur les soldats des 8° et 11° légions, occupés à leurs
travaux de retranchements. jetant ainsi tout le camp
dans un désarroi indescriptible. César peint cette course
des premiers bataillons belges par ces mots si éloquents
dans leur extrême concision : « Presqu’au même instant
nous les vimes à la lisière du bois, dans le fleuve et sur
nos bras » {1). C’était surtout exact pour les Veromandois
et les Nerviens, ainsi qu’on le verra plus loin.
Quant aux nombreux bataillons nerviens, ils étaient
massés en bon ordre aux confins orientaux de la forêt
(apparemment, comme on l’a dit plus haut, le long de la
courbe de niveau. de 150 mètres), depuis les abords de
Grignart jusqu'aux limites de Lobbes. Mieux rompus aux
fatigues de la guerre, ils avaient assumé la tâche la plus
difficile, qui était d'attaquer l'aile droite et l’ensemble du
(1) Incredibili celeritate ad flumen decucurrerunt ut pœne uno tempore et
ad silvas, et in flumine, et jam in manibus nostris hostes viderentur (CÉSAR,
11, XIX).
30 G. BOULMONT
camp romain. Au signal donné, ils se ruent vers la Sambre,
dégringolant à travers les escarpements broussailleux de
la rive gauche, traversent la rivière à la nage, sur un front
de plus d’un kilomètre et, toujours observant leur ordre de
bataille et sans presque ralentir leur course, si du moins
on s’en rapporte au récit de César (1), ils escaladent les
hautes rives (altissimas ripas) opposées.
De là, ils s’engouffrent dans le Ravin du Ry de Villers,
où, se joignant à ceux d’entre eux qui les y ont précédés
en amont et sans se soucier de l’extrême désavantage de
la position (locum, iniquissimum locum), ils s’élancent
impétueusement sur le versant opposé à l'attaque de l’aile
droite romaine, culbutant au passage les 7° et 19° légions.
Alors, tandis que celles-ci, en plein désarroi, sont tenues en
respect par une partie d’entre eux, le gros de leurs com-
battants se précipite dans l’intérieur du camp dont il fait
le maïgre pillage, chassant ses nombreux gardiens, qui
s’enfuient dans toutes les directions. Ceux-ci communi-
quent leur panique à la cavalerie trévirienne arrivant
précisément offrir son concours à César et qui, croyant la
bataille perdue pour les Romains, prend la fuite vers la
Trévirie, annonçant partout sur son passage que les armes,
jusque-là invincibles, du Peuple-Roi ont subi un désastre.
De fait, toute autre armée que l’armée romaine com-
mandée par César eût été perdue. Mais ici brillèrent dans
leur plein éclat les vertus guerrières des dernières milices
de la République romaine.
Les officiers et les soldats ne se dounent point la peine,
ceux-là de revêtir les insignes de leur grade, ceux-ci de
mettre le casque ou d’ôter l'enveloppe des boucliers. Les
premiers arrivés se placent sous les enseignes qui se
trouvent à leur portée, et ainsi se forment instantanément
des cohortes qui arrêtent enfin les efforts de l’ennemi.
L'aile gauche est prête la première. Là se trouve la
10° légion, que ses hauts faits ont rendue immortelle. Les
Atrébates,surgissant du «ravin de Pommerœulx », fatigués
de leur course plus longue et plus difficile que celle des
Véromandois, arrivent par le « Bois Janot » en contre-bas
(2) César, II, XXVIIT.
BATAILLE DE LA SAMBRE 31
de l'aile gauche romaine; les légionnaires, sur l’ordre de
César, lancent leurs traits, chargent les Atrébates et les
forcent à reculer peu à peu vers la Sambre.
Quelle peut être la cause du retard des Atrébates dans
l’attaque générale ? (1)
Un coup d'œil jeté sur la carte va nous renseigner.
Nous remarquons que, contrairement aux Véromandois
qui, une fois la Sambre franchie, ne trouvèrent plus devant
eux qu'une colline en pente presque insensible, les Atré-
bates passant la Sambre à la nage, entre les gués de
Pommerœulx et de Fontaine, se sont trouvés en présence
de rives élevées, difficiles à escalader, sauf aux abords des
gués. Il en était de même entre les gués de Fontaine et de
La Buissière, notamment à la Rochelle. D'où retard inévi-
table, surtout pour des hommes n'ayant pas l'endurance
nervienne. Il se peut aussi que, prévoyant les difficultés
d'escalade, bon nombre d’Atrébates aient préféré utiliser
les chemins menant de leur camp aux gués de Pommerœulx,
de Fontaine et de La Buissière pour aboutir au ravin
de Pommerœulx, leur rendez-vous général. D'où retards
encore plus considérables, suite de la marche en colonne.
Les 8° et 11° légions du centre, surprises par les Véro-
mandois au milieu de leurs travaux de terrassement,
s'étant aussi reformées tant bien que mal, commencent
déjà à tenir tête aux Belges et même à les faire reculer,
quand César arrive au milieu d'elles. Ces légions, postées
avantageusement sur une légère hauteur, presque égales
en nombre aux assaillants, arrêtent ceux-ci et les forcent
même à rétrograder jusqu’à la Sambre. Les Véromandois
ne tardent pas à se voir refoulés sur le territoire de
Ragnies ; mais là, ils font bravement volte-face et soutien-
nent la lutte jusqu'au dernier survivant. Quant aux Atré-
bates, placés dans une position désavantageuse, sur les
pentes abruptes par lesquelles ils étaient montés à l’assaut,
ils finissent par dégringoler suit dans le «ravin de Pomme-
rœulx », soit sur les bords mêmes de la Sambre, qu'ils
(1) César montre les Atrébates, surgissant tardivement en face des Romains,
déjà ressaisis, rangés en bataille et les attendant de pied ferme, tandis
qu'eux-mêmes étaient épuisés de leur course et hors d'haleine. Cursu ac
lassitudine exanimatos (César, 1, XXII).
3
32 G. BOULMONT
franchissent; les Romains les y poursuivent. Alors par-
venus, semble-t-il, à la lisière du Bois de Malmarais auquel
ils s’adossent au delà du Sarty, dans une position d’où ils
dominent à leur tour quelque peu les Romains, ils recom-
mencent la lutte, mais bientôt les survivants cherchent
leur salut dans la fuite à travers ce qui porta, jusqu’à la
fin du xvrri* siècle, le nom de « Bois de Malmarais », sur
l'emplacement duquel se trouve à présent la vaste exploi-
tation du « Sarty ». Labiénus, demeuré maitre du terrain,
en profita, selon sa coutume bien connue, pour aller piller
le camp belge, resté là-haut sans défenseurs.
Pendant ce temps, à l’aile droite, les 7° et 12° légions
n'avaient point repris leur ligne de bataille, lorsque les
Nerviens, franchissant au pas de course le « ravin de
Villers », surgirent devant elles, les rejetant sur le côté
pour se frayer un passage vers le camp romain, rempli
alors de valets et de conducteurs de bagages; une horrible
mêlée s’ensuivit. Chose étrange, la victoire des légions du
centre sur les Véromandois plaça l’armée romaine à deux
doigts de sa perte. Leur marche en avant découvrait, en
effet, le camp de César; les Nerviens s’empressèrent d’en
profiter. Un secours inespéré vient pour quelques instants
rendre l'espoir aux 7° et 12° légions; la cavalerie et l’infan-
terie légère, chassées au début de l’action de la plaine de
Malmarais, s'étaient ralliées en arrière des lignes et mar-
chaient au secours de l’aile droite; mais devant l’impé-
tuosité nervienne, ces troupes se dispersent de nouveau.
Dès lors, la confusion règne sur la colline et dans le camp.
L'armée romaine paraît être arrivée à sa dernière heure (1).
César arrive en ce moment sur le lieu du combat, après
avoir réconforté l'aile gauche et vu les premiers succès du
centre contre les Véromandois.
Les troupes reprennent courage; des renforts leur arri-
vent. Ce sont d’abord les deux légions de la réserve
escortant les bagages, lesquelles, attirées par le bruit de la
bataille, ont hâté leur marche et apparaissent bientôt
descendant le plateau de Leers-Fosteau, à proximité du
camp, vers le haut duquel elles se précipitent au pas de
(1) C’est alors qu’eut lieu la fuite de la cavalerie trévirienne.
BATAILLE DE LA SAMBRE 38
course, D'autre part, Labiénus, du camp belge (qui domine
de 10 à 15 mètres le camp romain) voyant ce qui se pas-
sait et s'était empressé d'envoyer au secours de César la
légendaire 10° légion, dont l’arrivée à l’aile droite changea
immédiatement l’état des choses. Enfin, la cavalerie
romaine et toute l'infanterie auxiliaire, impatientes de
réparer leur faute, reviennent au combat.
La défensive romaine se transforme en offensive, refou-
lant petit à petit les masses nerviennes, dans le vaste
espace de terrain incliné, compris entre l’aile droite du
camp romain et le « ravin de Villers » et quiporte aujour-
d’hui le nom de « Champ du Charnia ».
Cependant les Nerviens ne songent point à se dérober
par la retraite à une lutte devenue désormais inégale. Des
rangs nouveaux surgissent des profondeurs du ravin de
Villers. Les cadavres de leurs compagnons servent de
marchepied aux survivants, lesquels du haut de ce rempart
de corps, renvoient aux légions les traits dont celles-ci les
accablent. Sur ce champ de bataille, où, d’après Dion
Cassius (D. B., t. I, p. 496), les Nerviens étaient sans
pareils au combat (ad pug'nam non pares) (!), plutôt que de
prendre la fuite ils meurent comme les Véromandois, là
où ils ont lutté. Ainsi la bataille se termine sur les confins
actuels des communes de Biercée et de Thuin, après s'être
déroulée d’abord sur le territoire de Sars-la-Buissière et
Fontaine-Valmont, témoins de la défaite des Atrébates,
de Ragnies, tombeau des Véromandois et de Biercée-centre
(Bois-de-Villers) qui a vu la prise momentanée du camp
romain par les Nerviens.
Sars-la-Buissière, Fontaine-Valmont, Ragnies, Biercée,
Thuin (confins occidentaux), Lobbes et La Buissière,
forment le seul ensemble de localités de la Haute Sambre
belge, susceptible de s’harmoniser avec la description du
champ de bataille par Jules César.
Si notre présente explication du texte des « Commen-
‘ taires » appliqué à la topographie sambrienne, a l'honneur
(1) Ils arrachent à leur vainqueur ce cri d'admiration : ut non nequidquam
tantae virtutis homines judicari deberet ausos esse transire latissimum flumen,
ascendere altissimas ripas, subire iniquissum locum ; quae facilia ex diffici-
limis animi magnitudo redegerat (CÉSAR, IT, XX VIT).
34 G. BOULMONI
d'être admise, comme il y a eu plusieurs batailles de la
Sambre, et que, par suite, il est utile de préciser le théâtre
réel de celle qui nous occupe, il y aura évidemment lieu de
décider par quelle dénomination il conviendra désormais
de remplacer celles de « Bataïlle de Presles » ou de « Bataille
d’'Haumont », trop légèrement adoptées.
I1 est d'usage de caractériser une grande bataille en lui
donnant le nom de la localité qui a été le foyer principal
de l’action ou de son dénouement. Or, ici le plus fort de
l’action a dû se passer au centre de Biercée(Bois de Villers)
autour du camp romain, tandis que le dénouement ou
l'effondrement belge eut lieu, selon nous, aux abords du
Ravin du Ry de Villers, c’est-à-dire aux confins de Biercée
et de Thuin. D'autre part, le petit village de Biercée,
ancienne dépendance de la ville de Thuin, n’en fut séparé
qu’au début du x1x° siècle, et Thuin y possède encore la
majeure partie du « Charnia ». Cela étant, il paraît tout
naturel de dénommer ce grand drame historique Bataille
de Thuin-Biercée, ou plus simplement Bataille de Thuin.
G. BouLMonT.
La « Romania » danubienne
et les barbares au VI siècle
Une théorie courante, qui s’est répandue depuis un siècle
et qui à été soutenue par des savants éminents, jouissant
d’une très grande réputation universelle, prétend que la vie
des sociétés européennes, surtout de celles de l'Occident,
a été renouvelée dans ses éléments les plus fondamentaux
par l’apport de l'invasion germanique. Rome, profondé-
ment démoralisée et déchue, avec ses institutions flétries
et ses mœurs gangrenées, n'aurait pu donner que la pous-
sière mouvante de sa population incapable de s’administrer
et de se défendre, pour qu’elle soit de nouveau réunie dans
des formes stables par la volonté des chefs barbares, par
la réglementation précise des envahisseurs, qui auraient
été des innovateurs conscients et persévérants dans leurs
efforts.
L'auteur de la « Cité antique », qui, en découvrant les
principes de la vie religieuse et politique des anciens,
avait posé aussi les bases d’une nouvelle histoire du
moyen âge, avait vainement invoqué des témoignages
indiscutables et présenté des arguments d'un grand poids
pour démontrer que la société romaine était parfaitement
viable et nullement inférieure sous le rapport moral aux
“maîtres imposés par le hasard et que, quant aux nouveaux
établissements, ils peuvent être expliqués par le déve'oppe-
ment des situations historiques et par l'intervention de
circonstances bien connues. On s’en tenait à une conception
qui avait l'avantage de donner une seule explication, d’ap-
parences assez plausibles.
36 N. JORGA
Dans une série d’études en roumain sur le moyen âge (1)
nous avons essayé de prouver que ce qui forme l'originalité
de cette longue époque, du plus haut intérêt, vient des
éléments mêmes que Rome lui avait fournis, que toutes les
transformations sont dues à l'action des facteurs formés
dans l'ancien monde romain, que c’est la « cité antique.»
dans son dernier stade qui a donné d'elle-même les carac-
tères distinctifs de la nouvelle ère.
Ayant repris tout dernièrement une partie du sujet à un
autre point de vue (*}, nous avons présenté des chapitres
d'histoire universelle, à partir du 1v° siècle, dans lesquels
on voit qu'après la retraite des légions, après la décadence
complète du régime centralisé, après la disparition de ce
qu’on appelle l’ « Empir>: romain d'Occident », les pro-
vinces, les régions, les villes continuèrent à vivre à l’an-
cienne manière, réduisant bientôt les Germains, venus par
bandes et établis au hasard de leurs migrations, même
sous les rois de conquête, à la situation de disciples à
l'égard des évêques, vrais princes entre les murs de leurs
résidences, de respectueux exécuteurs des conseils donnés
par ces riches sénateurs qui pendant longtemps furent la
classe dirigeante des cités. Et, en même temps, les popu-
lations romanes, en Gaule aussi bien qu’à Rome, dans
l’ancienne capitale de même que sur la rive de l'Adriatique,
dans les vallées des Balcans, sur le Danube et dans les
Carpathes, en Sardaigne, réduites à se protéger et à s’orga-
niser elles-mêmes, s’érigèrent en démocraties populaires,
ayant l’orgueil de représenter, devant un maître établi dans
leur voisinage ou sur leur territoire même, des Romaniae,
des pays de romanité nationale, dont le souvenir s’est
perpétué dans les noms de la Romag'ne italienne, de même
que dans celui des Roumanches alpins, dans celui des
Romäni, des Roumains de la péninsule balcanique et du
territoire de l’ancienne Dacie.
Avec un puissant apport de vie paysanne, qui est d'autant
plus naturel que la romanisation, d’après notre hypothèse,
(1) Entre autres Histoire du peuple français, Bucarest, 1915 ; Papes et empe-
reurs, Bucarest, 1919.
(*) Orient et Occident au moyen âge, Paris, 1923.
LA ROMANIA DANUBIENNE 37
a été accomplie par des éléments ruraux ayant quitté
l'Italie sans aucun mandat officiel et sans aucune protec-
tion des armées, et que les indigènes dénationalisés avaient
été des paysans ayant transmis à leurs descendants, sinon
la même langue et le même nom, au moins les mêmes
institutions et les mêmes coutumes, ces démocraties à
base d'élection pour toutes les charges et les dignités, de
l’évêque au dernier centurion et agent fiscal, ont donné à la
nouvelle vie religieuse chrétienne un caractère archaïque,
patriarcal, qui lui resta pendant longtemps et qui est
reconnaissable dans les termes définitivement adoptés.
Pour une partie de ces « Romani », d’une influence sur les
barbares beaucoup supérieure à la valeur qui leur est
attribuée par le wehrgeld, l'Église est, de la Sardaigne à
la Rhétie et à la Dacie lointaine, la propriétaire autorisée
de la basilique : baselg'ia, biserica. C’est entre ses murs
que se concentre, se reconnaît et se développe une nouvelle
conscience, qui n’est pas seulement religieuse, sous l'égide
de cet évêque qui deviendra pour l'Occident un dominus,
un domnus, comme les empereurs, et qui restera, dans la
nouvelle dénomination slavone pour les Balcaniques et les
Danubiens, un vladicä, un « dominateur ».
Les nouveaux langages eux-mêmes prennent leurs
contours dans cette atmosphère de démocratie à demi
paysanne. Des changements sémasiologiques se dégage
une âme toute simple, d’une poésie naïve, se plaisant à
s'arrêter sur les occupations et les spectacles de la vie des
champs : tromper, c'est pour le Roumain a insela, mettre
habilement la selle sur un cheval encore sauvage, empé-
cher, pour lui aussi, a impiedeca, mettre des chaînes aux
pieds du même cheval récalcitrant, aller a merg'e, plonger
dans le ravin qu’on descend, acheter comparare, a cum-
pära, mettre en regard les éléments du troc, fâcher, a
supära, superare, vaincre dans la lutte,apprendre a invata,
d’invitiare, l’objet lucru (lucrum), le gain journalier. Les
éléments compliqués d’une langue longuement développée
et artistiquement faconnée, assimilée sous tant de rapports
au modèle hellénique, se réduisent à ce que la pauvre rai-
son de ses commencçants, qui n'étaient donc pas des dégé-
nérés, peut saisir de ses artifices. En fait de flexion, les
38 N. JORGA
formes verbales se réduisent à des schémas généralement
compréhensibles et de l'usage le plus courant, le nombre
des cas diminue, l’accusatif prenant la place du nominatif.
Les désinences tombent, les voyelles s’obscurcissent ou
se confondent, les sons plus énergiques s’adoucissent, l’ac-
cent seul conserve souvent la valeur phonétique ou l’exis-
tencée même d’une syllabe. On emprunte sans aucun scru-
pule, puisque c’est aussi sans aucune conscience, au parler
des vaincus, des envahis, des assimilés, les éléments de
vocabulaire qui paraissent plus clairs, d’une euphonie plus
frappante, d’une appropriation plus évidente, en même
temps que les habitudes syntactiques, reproduisant une.
pensée différente, se perpétuent et que les organes de la
parole, sous un même ciel que ces vaincus et expropriés,
donnent une autre inflexion aux sons de la langue latine
populaire, elle-même — il estinutile de le dire — tellement
différente du beau langage des poètes, des philosophes,
des orateurs et des jurisconsultes.
Devant l'instabilité générale, le roi barbare ne pouvant
jamais réaliser le même « ordre » que l’empereur romain,
dans le cas même où il en revêtait la pourpre par la volonté
du « peuple », de la « démocratie » de Rome, plus que par la
faveur intéressée du Pape, lui-même plutôt un mandataire
toujours contrôlé, souvent renversé, de ce « peuple », üil
fallut que ces nouvelles sociétés, au milieu desquelles les
Germains de toute espèce ne faisaient que « camper »,
s’accommodassent, produisant d'elles-mêmes de nouveaux
organes. La «recommandation » des terres, restées seul
exponent de la richesse, seule mesure de la valeur, seul
appui matériel de l'importance politique et sociale, la hié-
rarchie qui en résulta, beaucoup plus que le « fief » et le
« bénéfice » des protecteurs militaires, façonnèrent ce
monde du moyen âge, qui, tout en fixant les principes
brefs et durs des leges barbarorum, restait assoiffé de
la justice romaine, qu’il arriva à découvrir dès avant l’an
mille, d'autant plus que l'Orient n’avait jamais abandonné
l’ancien droit, pendant longtemps enseigné en latin.
Partout, c'est l’ancien élément qui persiste, qui domine,
malgré les formes de la royauté barbare et de sa dépen-
dance militaire, qui se continue et se développe, à peine
LA ROMANIA DANUBIENNE 39
influencée par les nouveaux venus — des hôtes coutu-
miers, du reste — d’elle-même et pour elle-même.
A quelle époque ce procès s’était-il déjà prononcé suffi-
samment pour dire que le moyen âge existe, avec ses
provinces, avec ses races, avec ses langues, avec ses insti-
tutions et ses coutumes ?
À ceux qui parlent de l'effondrement préalable de cet
« empire » de Charlemagne qui ne fut, à côté de la royauté
franque, restée intacte, en théorie aussi bien que dans ses
moyens d'action, qu'une manifestation armée de l’unité et
de l'initiative de l’Église, en même temps qu’une rémi-
niscence des masses, à ceux qui s'appuient pour le langage
sur les serments de Strasbourg, à ceux enfin qui cherchent
dans Richer la première conscience de la romanité opposée
au germanisme désormais inattaquable, on peut opposer
les témoignages autrement concluants qui concernent la
vie de l'Orient européen.
Telle Vie d'Ulphilas par Auxence, évêque de Duros-
trorum (Silistrie), fait, au 1v° siècle déjà, une distinction
entre la Romania danubienne et le barbaricum. Telle
autre Vie de Saint, celle de Séverin, évèque du Norique {{},
présente la cité démocratique défendue par son chef
spirituel contre les Germains de passage ou campés aux
alentours. Telle inscription de Sirmium représente cette
Romania protésée par le Christ contre les A vars{?). On voit
plus tard, au commencement du vi* siècle, d’un côté l’auto-
nomie religieuse de ces moines scythes de la Dobrogea
actuelle, forts de leur conviction, allant jusqu’à Rome,
non seulement pour parler au Pape, leur chef latin, mais
aussi pour faire appel au peuple près des « tombeaux des
rois ». On assiste au soulèvement de ce Vitalien de Zaldapa
sur le Danube, près de Novae (Sichtov), ancienne résidence
du Goth Théodoric, qui, à la tête des barbares et de la
population romane de ces régions, combat contre les
impériaux de Constantinople pour regagner cette couronne
des Césars qui échut à un autre chef de ce même mouve-
(1) Voir plus loin.
(?) Voir nos Latins d'Orient, Paris, 1920.
40 N. JORGA
ment, Justin, et fut transmise au brillant neveu de ce
dernier, Justinien (1).
Or, l’œuvre officielle que cet empereur commanda au
rhéteur de Gaza, Procope, dont il fit son historien attitré
pour ses campagnes d'Afrique, d'Italie, de Mésopotamie,
pour la célébration de ses bâtisses militaires, présente vers
la fin du vi* siècle un tableau des provinces de l’Empire
romain d'Orient qui, observé de plus près que jusqu'ici,
confirme de la facon la plus éloquente chacune de ces
conclusions.
IT
Ce qui frappe d’abord dans les deux passages où Procope
donne pour la plupart des listes de noms appartenant à
LAC Et l'Épire, aussi bien qu'aux bords du Danube, que
lui avaient communiquées les bureaux impériaux de Justi-
nien — Car son essai de ranger d’une facon correspondante
aux réalités géographiques la nomenclature topographique
des rives danubiennes n’est guère réussi — c’est la prédo-
minance du village et, en première ligne, du village bar--
bare, trouvé, transformé, mais conservé quant au nom par
l'infiltration et puis par la conquête des Romains.
Toute une longue série finit par le suffixe para, précédé
de désignations d’origine thrace sur lesquelles les ph1lo-
logues de profession eux-mêmes hésiteraient à se pro-
noncer : Bési (n’est-ce pas Bessapara, la capitale des
Besses?), Béri ou Viri (Bñpi), Isgui (loyi), Bélaïdi ou
Vilaidi (Bn\aïdi), Bé ou Vé, Bri ou Vri, Chesdou, Grinkia,
Skari. Dans Dardapara on peut reconnaître le nom des
Dardanes, dans Priskoupéra ou Priskoupara le nom
romain de Priseus, dans Moutzipara celui d’un Mucius (*).
Il faut en rapprocher des noms de personne terminés en
-por, comme Pupor, Natapor (3). 11 faut admettre, je crois,
que cette espèce de formations rurales avaient un carac-
tère généalogique, la para correspondant à la fara alba-
(1) Cf. Orient et Occident au moyen “ge.
(2) A cette catégorie il faut ramener peut-être aussi Moupki[t/äpa. Cf. la
Zourobara des Biephii.
(3) J. VAN DEN Gneyx, « Les populations danubiennes », extrait de la Revue
des questions scientifiques. Bruxelles, sans année.
LA ROMANIA DANUBIENNE 41
paise qu'on rencontre jusqu’aujourd'hui. De même chez les
Roumains l'héritage, la mosie des héritiers consanguins
d'un Petru, Pierre, s'appelle Petresti et chacun de ses
habitants est donc un Petrescu.
Au delà du Danube, il y a, comme on le sait bien par de
nombreux témoignages appartenant à toutes les époques,
d’autres groupements d'agriculteurs, surtout d’agricul-
teurs, — les habitants des para balcaniques pouvant être
aussi des bergers, ayant comme abri provisoire quelque
&chose comme les « Katouns » actuels —, dont le nom finit
par dava, les Davi, Daïi ou Daci, les Daces, étant les pay-
sans des «davae ». La Deva transylvaine de nos jours, avec
sa forteresse sise sur la cime d’une hauteur pointue, con-
tinue très probablement un de ces villages. Dans les noms
des « davae » primitives on rencontre parfois des racines
qui paraissent rappeler des tribus daces, comme dans
Buridava ou Capidava, peut-être Carpidava. La liste
byzantine contient: Kyridava, qui doit être une Quiridava,
Zikidava, qui correspond à la Sicidava qu’on retrouve ail-
leurs, dans cette même source aussi: Mouridava, Brégé-
dava (BpeyédaBa), Itadava, Aiadava ou Aédava, Koumou-
dava (i). L'idée se présente que ces « davae » avaient plutôt
un caractère local sans le lien généalogique qui relie les
membres des « parae ».
À côté, des châteaux, c’est-à-dire !es villages au-dessus
desquels ils s'élèvent, ont les suffixes -sara (cf. Badisara
ou Vadisara avec la Germisara dace de l’époque romaine),
-béta (cf. Brébeta, Bpéfera avec la Droubetis de la rive
gauche, antérieure à la conquête de Trajan), -ista (Bpü-
TAOTO, qu'on peut rapprocher de la Siatista macédo-rou-
maine actuelle), -apa (Zaldapa, Moundépa, Tharsandapa,
Oapoavdala (sic); cf. Axiopa), -ina (Bisdina ou Visdina,
Rhésidina, Bassidina, Baooidiva, Bekediva, Aïtina ; cf. l’An-
tina actuelle du district valaque de Romanati : on y
a découvert d'importantes traces de la vie antique), -isi ou
-120$ (Bourtoudguizi, Kistidizos, Briguizis; cf. l’Azizis de
(4) Parfois le suffixe est -deva. Cf. aussi Deutréva (Aebtpefa), Danédeva. On
trouve aussi tel nom terminé en Aâvai (Ooubdavehâävar ou Opadouoouôdve-
Àov).
42 N. JORGA
la Dacie conquise par Trajan), -bré, « ville » (Soukabré,
YuaurdapouBpi, ZaBiviBpies; cf. Sélymbrie), -doula, -oula,
-oulos (Alioula (t)}, Kouskoulos, Békouli ou Vékouli,
Toroulis, Tézoulis, Loutzolo), enfin des suffixes rappelant
l'Asie, perse ou arménienne, dont la population ne diffé-
rait pas trop des Thraces : -arba (Kastrazarba, c’est-à-dire
Castra Zarba, Dalatarba; cf. l’'Anazarba asiatique) et -arta
(Diniskarta, Stenokarta; cf. l’Iaxarte). Il paraît que le
sens de « gué » est attaché à la racine dor ou dour, qu’on
rencontre aussi bien dans Durostorum (S$Silistrie) que dans
des noms conservés par cet écrivain byzantin du vi siècle,
comme Kamotoupia, KapaoOupa, KouZouo{[tloupa (?).
N'oublions pas les vieux noms grecs pour des groupe-
ments devenus maintenant ruraux : Troesmis, Kallatis,
Abrittos, Tomis, Dyrrhachion (Aupläxiv), Aulona, Chi-
maira, Europa, les noms illyres, comme Skodra (>kidpéwv.
rméls), Skoupi (Zkoëmov), KäTrapos, Katrapixds (Cattaro);
des noms scythes, comme Sérétos correspondant à la
rivière du Séreth (le Tiüpavros d’Hérodote), AëéBpn, l’ac-
tuelle Dibra; cf. AéBpepaj, d’autres de caractère très
archaïque : "Aplov (cf. Arxava), ZôeBpiv, Béxis, TTaxouë,
Tpéidis: BouMBäs, Tpava, Piknous, Koëurous, Kantavazatis
(KavraBazatnsi, Smornis, Kampsis, Tanatas, Armata, Ti-
mena, Almon, Trikésa, Kébron. Onos, Tôues, Palmatis,
Tiuxkiwv. On a même le souvenir des rois macédoniens dans
la Baoilixkà ’Auüvrou (5).
De même dans la Norique on rencontre encore des noms
de localité appartenant à la population qui y précéda les
Roumains, comme : Asturis, Juvao, Batavis, Lauriacum,
Boiotro.
L'apport romain est de beaucoup moins important.
Comme seules dénominations anciennes : Ratiaria, Bono-
nia. Lederata, Viminacium et Zerna (Zépyns, Oescus,
(4) Cf. VAN DEN GHEYN, ouvr. cité, p. 108, toute une série : Perula,
Rebula, etc. ; CucuLuis dans la « Vita Sancti Severini » d’Eugippe (éd. Sauppe;
dans les Monumenta Germaniae historica, Auctores antiquissimi, L?, Berlin,
1877).
(2) Cf. VAN DEN GHEYN, ouvr. cité, p. 73.
(3) M. V. Pârvan l'avait déjà remarqué dans son étude sur les noms de
fleuves scytho-daces.
LA ROMANIA DANUBIENNE 43
Augusta, Quintae, Halmyris, Aegistus, Trasmarisca,
Securisca, de même que Singidunum et Novae. Certains
noms imposés par les nouveaux habitants ou les maitres
récents paraissent rappeler les mêmes prédécesseurs bar-
bares : Boupdénrou les Bures, ZapuaBwv, Zapudrtes les Sar-
mates, Fnniorpüous les Gètes, Baotépvas les Bastarnes,
: ZkvGiüç les Scythes, certainement "I\Aupiv les Illyres, Aüi-
uatas les Dalmates, lpaîkos les Grecs, ‘loudaios le Juif,
æpoupiov Oüvvwv, les Huns. D’autres noms représentent
l'aspect de la localité : Vindemiola, Crispas, Pontes (1),
Meridio, Palatiolo, Lapidariae. Des noms composés d’élé-
ments de la nature locale rappellent, comme aujourd’hui.
et toujours, en Macédoine ou en Thessalie valaque, les
points de repère du pâtre : Ad aquas, Akys pour les Grecs,
Tpedeririiouc, Tredecim tilios (ef. les Kakai dpüg, les « beaux
arbres » de Cedrène), Loupofantana, Paulimandra, « Fon-
taine du loup », « Troupeau de Paul », FeueAlouoûvrte,
Ulmetum. Aouxkérpatous, de « Lucae pratum », Caput-
bovis. |
11 semble que les noms finis par -iana indiquent la per-
sonne du propriétaire d’un fundus: Candidiana, Floren-
tiana, Romuliana, Variana, Mocatiana, Valeriana, Aure-
liana, Trasiana, Susiana, Longiana, Quartiana, s’il ne faut
pas y voir des qualificatifs se rapportant à castra, aux
camps de vétérans (cf. Castra Martis) (?} D'après des
monastères et des églises on a des localités qui s'appellent
Saint-Trajan, Saint-Théodore, Saint-Julien, Saint-Sabi-
[nijen, Saint-Étienne, Saint-Donat, Saint-Cyrille Il y a en
Mésie près des ruines du Pont. de Trajan une « cité de
Théodore ». Des « burgi » (5) se sont ajoutés aux anciens
châteaux : Burgus (TTüpyos), Siliburgus, « Bourgonovoré »,
Bourgonalton, Lakkobourgo, Lucernariabourgo, Saltou-
bourgo, etc. Ajoutons la notion de curtis dans Zntvoi-
KOPTOS.
Quant aux nouveaux barbares, aux envahisseurs du 111°
au vi° siècle, malgré la présence pendant longtemps de
(1) Voir aussi Tovtecépto.
(?) Dans la Vita Sancti Severini on a l'oppidum de Favianae.
© (8) Cf. Vita Sanctr Severini, p. 9 : « Secretum habitaculum quod burgum
appellabatur ab accolis. »
44 N. JORGA
Théodoric à Novae, à peine y a-t-il quelques localités qui
les rappellent. Opaoapixou, Bidryis, en relation avec un
Thrasaric, un Vitigès, sont les seuls venant des Germains
et peut-être un Bo6daç (eau), un AoupBouàin (de drv, arbre),
une Laboutza (ou Lavoutza), à cause du suffixe, les seuls
venant des Esclavons, des Sclavini d’outre-Danube,
nm
Ces villages se trouvent dans le voisinage et sous l’auto-
rité d’une ville, d’une môks ou d’un oppidum; sinon, ils se
rassemblent pour former une ywpa, un territorium, une
terra.
Tels, pour la première catégorie, dans Procope, les
rayons de Serdica, le lépuava, de Panta (ou Pantalia). La
Vie de Saint-Séverin nous renseigne, avec une grande
richesse de détails, sur les conditions de vie dans ces for-
mations mi-urbaines, mi-rurales, du côté de Vienne, de
Tulln, de Passau. La population à, dans les environs de la
cité, des champs, « sata » (fl), des vici et élève des trou-
peaux, 2'reges. Elle forme une société religieuse, une eccle-
sia (le terme étant employé aussi dans le sens de l’édifice
sacré) (?). On se rassemble dans la basilica — on dit aussi :
basilica monasterii (*), ce qui en précise le sens — pour
prendre les mesures de défense, aussi bien que pour élire
ses chefs. Ce sont les «tribuns » commandant à la «milice »
payée par «le gouvernement impérial » (), les juges. Am-
mien Marcellin connaissait déjà, comme aussi Auxence de
Durostorum, un «juge » chez les Visigoths, qui n’avaient
pas sans doute créé cette fonction, et les Vandales, établis
en Afrique, avaient nommé des « praepositi romanis judi-
(1) Vita Sancti Severini : « Perparva seges inter aliorum sata », p. 14.
(?) Cf. « Vocate coetum, congregate ecclesiam » (p. 14). Mais aussi «in
ecclesia congregati » (2bid.). « Ecclesia loei » (p. 15).
(5) « Basilicam quam in monasterio construxerat » (p. 12). « Basilicae
monasterii fuit aedituus » (p. 13). « Intrantes basilicam » (pp. 14-15). « Basili-
cae extra muros » (p. 19). « Cunctos pauperos in una basilica statuit congre-
gari » (p. 21).
(*) Per id tempus quo romanum constabat imperium, multorum milites oppi-
dorum pro eustodia limitis publicis stipendiis alebantur.. Militares turmae-
deletae, p. 18.
LA ROMANIA DANUBIENNE 45
ciis » (1). De plus, si à Venise les premiers magistrats, élus
par une «ecclesia » semblable, furent des « tribuns », les
chefs du « populus » de Rome sont tous sans distinction
des « praepositi » sans doute, mais aussi des judices. Et la
Sardaigne eut, d’après une ordonnance, douteuse, de Jus-
tin II (569), son « juge » autonome, au choix d’un peuple
sans autre défense, formant la corona avant le partage de
l’île en quatre « judicatures » (?). Mais l’autorité suprême
est celle du vir Dei, de l’évêque, qui peut avoir été avant le
moment même de son élection un membre quelconque de
la société des laïcs, avec ses diacres, ses presbyteri, ses
aeditui, ses ostiarii, ses « vierges consacrées ».
Tout autour, la campagne est pleine de brigands, latro-
nes (3), latrunculi, de soldats d'aventure « que les habitants
appellent skamares ». Des rois, Ruges, Scires, Alamans,
Goths, les commandent, accessibles aux prières et aux
gestes d’incantation des évêques thaumaturges. Ils ont des
régions qui les écoutent et leur payent le tribut; on cherche
à y attirer, de gré ou de force, les voisins (4). Il arrive
même que les barbares s’établissent quelque temps dans
les cités pour en sortir à la première alarme ou au premier
accident qui les impressionne; ce sont les « barbari intrin-
secus consistentes » ou « habitantes », qui ont avec les
citoyens un « foedus », une convention formelle {°)}. Ordi-
nairement ils se rencontrent avec ceux-ci dans les foires,
les « nundinae barbarorum » (6), Le commerce est fait pour
les uns et pour les autres, les chemins de terre étant impra-
ticables, par eau : les provisions pour les villes menacées,
a ssiégées du Norique, arrivent par l’Inn et le Danube (?).
(2) Cf. Besra, Sforia di Sardinia, IX, p.13 et MARTROYE, Genseric, La conquête
vandale en Afrique et la destruction de l'Empire d'Occident, Paris, 1907,
pp. 265-266.
(2) Dr Tucar, Sforia di Sardinia, p. 35.
(3) Latrones quos vulgus scamaras appellabat, p. 13. Cf. Jornanes, 58, éd.
Mommsen, p. 135 : « Abactoribus scamarisque et latronibus »; MÉNANDRE : oi
OKaudpeis ÉYXWpiws dvouazôuevor; éd. de Bonn, p. 313.
(*) In oppidis sibi tributaviis atque vicinis.. Vicina ac tributaria oppida, p. 23.
(5) Pp.8, 8.
(6} P:u12:
(*) « Rates de partibus Raetiarum », p. 8.
46 N. JORGA
IV
C'est exactement la situation dans laquelle on trouve
au vu siècle, dans les pages d’un Théophane et d'un
Théophylacte Simocatta, la population des bords du
Danube, à cette seule différence que, du côté des barbares,
à la place d’un Flaccitheus, d’un Ferduruchus ou d’un
Frédéric, les Germains, on a des chefs slaves, des rois
«eselavons ». Lorsque le général byzantin Pierre, le propre
frère de l'empereur Maurice, arrive sur ce Danube infé-
rieur infesté par les incursions de ces nouveaux « bri-
gands », tout aussi peu respectueux des « foedera » et des
« societates », il trouve des châteaux abritant une popula-
tion qui, à cette époque, ainsi que quelques dizaines
d'années auparavant, considérait sans doute son terri-
toire comme une Romania opposée au barbaricum (1) et
s'intitulait Romains, Romani(*?;. Ces Romains sont à Akys,
à Zaldapa, à Novae, à Pistos, à Létarkion, à Théodoropolis,
à Securisca, au Skopis danubien, celui que saint Paulin,
faisant l’éloge de saint Nicétas, évèque de Ramesiana et
apôtre du Danube, place à côté de Tomi(). L’évêque à leur
tête, ils entretiennent une milice qui leur appartient en
propre, d’après un décret de Justin IL (#). Aux barbares
voisins ils offrent une ravñyupis (les Roumains, qui con-
naissent la nedeia slave, le tàrg, aussi slave, le bâlciu
hongrois, ont aussi le panair qui en dérive), comme les
anciennes nundinae. L'arrivée des troupes impériales est
accueillie par des transports de loyauté, mais on refuse
(1) KAUFFMANN, Aus der Schule des Wulfila, Auxentii Dorostorensis epistula de
fide, vita, obitu Wulfilae, Strasbourg, 1899, pp. 21, 22 : « De varbarico in solo
« Romanie.. honorifice est susceptus.. De varbarico liberavit et per Danubium
transire fecit ».
.(2) Vita Sancti Severini, p. 11 : « Romanos tamen duris condicionibus aggra-
vans », p. 12 : « Romanos... retransmisit»; p. 21 : «Romanos hortabatur » ;
p. 24 : «Romani... pacificis dispositionibus in oppidis ordinati ».
(8) Paulini Carmina, XVII, 195, 213, 249, 269 et suiv. apud ERNST HuMmEz,
Nicetas, Bischof von Ramesiana, thèse de Bonn, 1895.
(4) Tivdv ônArTiKkoôv…. mi diappoupä Tv Tñs nmôkewc; Théophylacte,
pp. 274-275. Xapilouévou Th TOÂE Tv ÉvorAov Tautnv d1ddoyov Tpo-
voiav; tbid.
LA ROMANIA DANUBIENNE 47
absolument de réunir les bannières de ces soldats urbains,
leur banda, à celles de l’Empire. Un chef militaire, un
« scribanus », envoyés pour les sommer, échouent. La
population, l’évêque la conduisant, se réfugie, menaçante,
dans l’église (1). Il faut lui céder. e
Il arriva ça et là, comme sur le Danube de Mésie ou
dans le Norique, où les barbares brûlaient et tuaient,
que les habitants des villes et de leur territoire étaient
recueillis par des fonctionnaires délégués dans ce but et
transportés avec leur bien en « terre romaine », en terre
d'Empire, où on leur donnait des terres (?) Maïs on a vu
qu'après des dizaines d'années occupées par les incursions
slaves toute la ligne du Danube était garnie de cités capa-
bles de se défendre, elles et leurs territoires ($).
Mais, à côté, une vie purement rurale se développait et
pouvait se maintenir. Elle ne cherchait pas non plus dans
l’Empire branlant ses moyens de défense. Quand, sous
Justinien, la Rome d'Orient marcha de nouveau à la con-
quête de sa frontière danubienne, elle trouva ces démo-
craties paysannes déjà organisées en xWpoi, en « terres »,
dont les Roumains — successeurs de ces Romani dont ils
gardèrent le nom et la langue — firent feri (singulier fara).
Ainsi la «terre Lavita », la « terre Skassétana », toutes
nouvelles, dans Procope, à côté des «terres » en relation
avec Ad Aquas — Akys et avec la Remesiana de Nicétas :
l’Akueoïia et la ‘Peueoriaveoia.
Ceux qui y vivaient, agriculteurs et bergers, dans leur
æoooüta, d’où l’albanaiïis fsat, le roumain sat, sous leurs
simples chefs autonomes — comme on le constate en Sar-
(1) Métoxoc Th Tavnyüpewc... Kaëbuvouv Taîs eüpnuiais TÔv aÙTo-
kpätopa;tbid. Cf. "Eni TÔ Ts ToÂeEWG iepôv.
(2) Vita Sancti Severini, pp. 26, 29 : « De his oppidis emigrantes ad romanam
provinciam; Onoulfus... universos jussit ad Italiam migrare Romanos..
Universi per comitem Pierium compellerentur exire... Provinciales..., qui,
oppidis super ripam Danuvii derelictis, per diversas Italiae regiones varias
suae peregrinationis sortiti sunt sedes ».
(3) Julius Jung l’a déjà relevé dans ses deux ouvrages, « Rômer und Roma-
nen », Innsbruck, 1877 (extrait de la Zeitschrift für üsterreichische Gymnasien)
et « Die romanischen Landschaften des rômischen Reiches, Studien über die
inneren Entwickelungen in der Kaiserzeit, Innsbruck, 1881.
48 N. JORGA
daigne, où les dignitaires, au nom de la « couronne du lieu »
(corona de log'u), de la « communauté » (le gollectu; cf. le
conventus, kuvent des Albanais), sont l’ « armentariu »
pour les troupeaux, le « berbecariu » pour les béliers, le
« porcariu » pour les cochons, le « maiore de caballos »
pour les chevaux (f) _— étaient des « Romains », des
« homines latini » comme l’heureux Séverin (?). Leur
« loquela », qui était aussi celle des cités et même déjà un
langage littéraire, dans les écrits d'un Fortunatien d’Aqui-
lée (#), sous l’empereur Constance, était déjà formée dans
ces vallées du Sud-Est européen dès la seconde moitié du
vie siècle.
En effet, il n'y a plus dans la nomenclature topogra-
phique un m final. On dit Solvanou, Zimarkou, Oungou,
Kouintou (pour Quintum), Provinou, de même que Vour-
depto, Limo, Grapso, Nono (pour Nonum), Tillito (pour
Tillietum, « bouquet de tilleuls »), Castellonovo, Carso,
Presidio, Capomalva, Viconovo, Skoumbro, Toulkobourgo
ou SkKoulkobourgo. La même finale disparaît pour la
troisième déclinaison aussi dans Herkulente, Juliovalle,
Maurovalle et à l’intérieur d’un mot composé, dans Monte-
regine (Movrepeyive). Il n’y a plus parfois même le son s à
la fin des formes de pluriel de cette même déclinaison :
Asilva est à la place de Ad silvas (cf. dans la Vita Sancti
Severini : Ad Vineas). L’a intérieur non accentué prend
une teinte plus obscure, qu'on saisit dans Noveiustiniane.
I s’affaiblit en e, dans Medeca, de « Medica ». Le ch à la
place d’un s devant un { apparaît souvent : Skeptekasas
est un exemple connu, mais on a aussi Skemnas, Skitakes,
Skédéva, Skéménitis, Skentoudies, Cherdouskéras. Un t
devant la même voyelle devient un {3: Loutzolo, Tzou-
trato, Pontzas, Tzitaétous, Tzyeidon, Tzonpologon, Itzis,
Tzasklis, Edetzio, Tzimes, Vetzas, Tzerzenouza, Prétzou-
(*) Dr Tucci, ouvrage cité, pp. 37-38.
(?) « Loquela ipsius manifestabat hominem latinum.…. de partibus Orientis »;
Vita Sancti Severini, pp. 3, 7.
(3) Aôyw &ypoikw..…. «Breves sermone rustico scripsit commentarios »,
dit saint Jérôme, dans son De viris illustribus, chap. 97; cf. VAN DEN GHEYN,
loc 'eitss p.288;
LA ROMANIA DANUBIENNE 49
riès. Le v disparait dans Karoutôes — Caput bovis. La
diphtongation du o apparaît dans Nœiodoüvw, Noaiïodouno
à la place de Noviodunum, peut-être même dans Brrpavaÿ,
si le mot signifie Viglia nova (en roumain : noauä, nouä).
Et en même temps, partout l’accusatif prend la place du
nominatif : Augustas, Oùpdaoùs, Türaerods, BnhaotTüpug,
Bpédas, ’Aovyiïous, NôBas, Victorias, Katrelates, Stenes,
Strouas, Scares, Tugurias, Stramentias, Candilas, Dous-
manes, Strongues — deux termes thraces anciens —, Ar-
gentares. Dans KoBéykikes, qui ne donne pas un sens, on à
cru même reconnaitre l’article postposé que les langues
des aborigènes balcaniques ont transmis aussi au bulgare,
au scandinave.
Cette vie s’arrêtait-elle à la frontière du Danube? Il n’y
avait pour cela aucune raison. Seulement, de ce côté les
conditions offraient moins de sécurité, et tel des com-
pagnons d’Attila avait pu jadis réunir des « skamares » et
d’autres brigands et, occupant « la tour dite Herta », d’où
il partait pour ses raids de pillard, était assez hardi
pour se proclamer roi et assez puissant pour s'opposer aux
armées de l’Ilyricum (!).
I1 y avait donc dans les villes et leur rayon, dans les
« terres », une population d’« hommes latins », de « Ro-
mains », de Passau à Tomis et des vallées de la Macédoine
aux plaines de la Dacie officiellement abandonnée, mais
baignée par le Danube qui était traversé ici, comme sur
son cours moyen, par les vaisseaux des marchands, la
population s’étant donné spontanément des institutions
de liberté basées sur l'élection, comme partout où on ren-
contre, dans l'Ouest européen, la tradition de la cité auto-
nome, institutions que l’Empire reconnaissait par des
« lois » (vôouoi) formelles. Plus tard, d’après le témoignage
de Constantin le Porphyrogénète, les villes de Dalmatie
(4) JorpanEs, S 58. éd. Mommsen, p. 125 : « Ultra Danubium in incultis
locis sine ullis terre cultoribus divagatus et plerisque abactoribus scamaris-
que et latronibus undecumque collectis, turrim quae Herta dicitur, supra
Danubii ripam positam, occupans ibique agresti ritu praedasque innectens
vicinis, regem se suis grassatoribus fecerat. »
50 N. JORGA
elles-mêmes passèrent à l'autonomie, rejetant l’autorité de
l'Empire sans en adopter une autre. Et déjà une langue
romane existait, avec tous ses caractères, deux siècles
avant cette date des « serments de Strasbourg » avec
laquelle on veut commencer l'histoire des langues romanes
en Occident. Il y avait tous les éléments du moyen âge et
le germanisme n’y intervenait pour presque rien.
N. JorGA.
La grandeur des fiscs
à l’époque carolingienne
Dans un ouvrage sur le développement économique de
l’époque carolingienne, M. Alfons Dopsch prend à partie (!)
la théorie régnante depuis les travaux d’Inama-Sternegg (?)
et de Lamprecht (3) et même depuis von Maurez (4), théorie
qui veut que les possessions royales, les fisci, curtes, villae,
fussent des domaines « clos » et d’une grande étendue.
Le savant autrichien a sans doute raison de protester
que la réalité était plus compliquée que ne veut cette théo-
rie trop schématique. Le domaine royal n’était pas tou-
jours d'un seul tenant et il n’était pas aussi « clos » qu’on a
bien voulu le dire.
Mais ce qui nous intéresse, c'est moins la structure que
la grandeur du fisc. Par réaction contre ses prédécesseurs,
M. Dopsch s’est laissé aller, croyons-nous, à diminuer la
grandeur des domaines royaux. Son interprétation nou-
velle se fonde particulièrement sur les Previum exempla
ad describendas res ecclesiasticas et fiscales (5). Nous la
croyons viciée par de grosses erreurs.
Ce texte n’est connu que par un manuscrit de Wolfen-
büttel. I1 a échappé à la connaissance de Baluze. Publié par
Eccard en 1729 dans ses Commentarti de rebus Franciae
(*) Communication faite à la section d'Histoire économique du Ve Congrès
International des Sciences historiques (Bruxelles, 1923).
(:) Die Wirtschaftsentwickelung der Karolingerzeit, vornehmlich in Deutsch-
land, t. 1, 1913, p. 135-137.
(2) Deutsche Wirtschaftsgeschichte bis zum Schluss der Karolingerperiode,
2e éd., Leipzig, 1909. |
(3) Deutsches Wirtschaftsleben im Mittelalter, Leipzig, 1886 ss.
(4) Geschichte der Fronhôüfe, der Bauernhôüfe u. der Hofverfassung, Erlangen,
1862.
(5) Capilularia, éd. Borenius, t. 1, p. 250.
52 FLO
Orientalis (t. II, p. 902), puis par Bruns en 1979 dans ses
Beiträge zu den Deutschen Rechten des Mittelalters (p. 57),
il à été imprimé dans les recueils de capitulaïres de Pertz
(1, 135) et Boretius, comme illustrant le célèbre Capitulare
de Villis, et par B. Guérard dans son Polyptyque d'Irminon
(II, 296.304). On en place la composition vers 810.
C’estun modèle de description pour les agents domaniaux
du prince. Les chiffres ne sont pas fantaisistes : on a copié
la description réelle de quatre fiscs royaux. On a même
pour l’un d’eux laisse son nom, Asnappis, sans le rempla-
cer par ille.
Or, pour la récolte totale du fisc, on a eu 2,550 muids. Le
muid étant de 21 litres, on obtient 537 hectolitres 285, ce
qui, au produit présumé de 12 hectolitres à l’hectare, cor-
respond à une superficie de terres labourables d'environ
45 hectares. Avec l’assolement biennal, cela donne une
superficie de terres labourables de 89 hectares 5470 ou
155 joch 57. Ajoutons largement prairies et pâturages et
nous arrivons, pour ce fisc, à un chiffre rond : 00 joch
(285 hectares).
Pour d’autres fisces les résultats seraient plus faibles
encore. Un fisc serait donc une grande propriété, mais non
un village.
* È *
Il n’est pas un seul de ces chiffres qui n’appelle de
sérieuses réserves. Nous y reviendrons. Faisons remarquer
que, dès 1914, G. Baiïst (1) fit observer (p. 33) qu’un domaine
de l’étendue proposée par Dopsch ne saurait nourrir
91 chevaux, 127 têtes de gros bétail, 365 bêtes porcines,
533 brebis et chèvres. Le gros bétail seul exigerait au
moins 100 hectares.
Observant en outre une disproportion considérable entre
la récolte et la semence (pour 1,978 muids de semence, il
faudrait au moins, à 1/5, 9,890 muids de récolte au lieu
de 3,848), Baist imaginait que la description avait été
opérée en vue d'une année de disette. Il proposait, au lieu
de 4ÿ hectares mis en labour, le chiffre de 160, en admet-
tant que le muid fût de 21 litres. « Warscheinlich ist auch
(t) « Zur Interpretation der Brevium exempla und des Capitulare de Villis »
(dans Vierteljahrschrift fü- Sozial- u. Wirtschaftsgeschichte, t. XII, p. 22-70).
GRANDEUR DES FISCS 53
diese etwas zu niedrig. Sie beruht auf Dipl. Carol. I, n° 132
vom Jahre 781, wo dem Handel von Comacchio zugesagt
wird, dass von ihm die Hafenzülle, wie vor alters, nach
dem modius von 30 Pfund (per libras) und nicht von
45 Pfund erhoben werden sollen. und auf der Annahme
dass hier das mit 327.45 gr. angesetzte rômische Pfund
gemeint sei. Da im selben Jahr in Cap. von Mantua die
alten Denare verboten werden, sollte man doch zunächst
an das mit dem Münzsystem unlôslich verbundene Karo-
lingerpfund denken, dessen niederster Ansatz (vel. Inama,
I, 635) sich auf 400 Gramm beläuft. Damit würde man
gegen 200 Hektar kommen (p. 34). »
Les réserves de Baist étaient prudentes. Le diplôme
de 781 concerne uniquement l’évêque et les habitants de
Comacchio : pour eux, à Mantoue, le muid sera compté
comme au temps du roi Liutprand.
La capacité du muid de Gaule était infiniment plus con-
sidérable. Guérard l’évaluait à 2 litres (1). Reprenant ses
calculs, nous arrivons par diverses voies à 63 litres en
moyenne, soit le triple du chiffe d’Inama accepté sans con-
trôle par Dopsch. La surface de 45 hectares devrait donc
être triplée (135 hectares) ; avec l’assolement triennal —
car l’assolement biennal est inadmissible à cette époque —
il faudrait la porter au triple, soit 405 hectares de terres
de labour au lieu de 89. La marge est large (?).
Si l’on ajoute la prairie nécessaire au gros et petit bétail,
très nombreux, la forêt, qui devait être considérable —
— comme l’a vu von Baiïst (p. 36) pour 265 porci majores,
plus les minores — on arrive à la conclusion que les
400 hectares de terres labourables ne représentent pas
même la moitié de la superficie du fisc d’Asnappis.
Mais, au fait, qu'est-ce qu'Asnappis ?
Dopsch n’en dit rien. Il ne s’est pas aperçu que H. Brun-
ner avait déjà fait l'identification (*) avec ANNAPES entre
(1) M. Audouin arrive au même chiffre (52) par d’autres procédés. Voy. Bul-
letin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1918, p. 421.
(2) Les assertions de M. Dopsch ont aussi étonné M. Halphen, qui en à mon-
tré Ja fragilité dans ses Études critiques sur l'histoire de Charlemagne (1921),
p. 249-252, |
(%) Selon G. Baist, p. 32.
54 FTDOTL
Lille et Tournai (Nord, arr. Lille, cant. Lannoy). Baist à
achevé de la rendre certaine en identifiant Grecionem,
dépendance d’Asnappis dans les Brevium exempla, avec
Gruson, petite commune de 311 hectares située à 5 1/2 kilo-
mètres à vol d'oiseau au sud-est d’'Annapes, à 2 1/2 kilo-
mètres au nord de Bouvines (1). Annapes est une com-
mune dont le territoire couvre 1156 hectares. J'imagine
que telle était la superficie du fisc d’Annapes il y a onze
siècles.
Palaiseau, donné à Saint-Germain-des-Prés par le roi
Pepin le 25 juillet 754, avait exactement la même étendue :
la commune actuelle a 1,151 hectares (?).
Mais restons dans la région du Nord.
Annapes fut concédé, évidemment par Louis le Pieux,
au comte Évrard, plus tard marquis de Frioul (*), époux
de Gisèle, fille de l'Empereur, sans doute avant 837 ({).
Celle-ci obtint de son frère, Charles le Chauve, un fisc
royal Summinium in pago Hostrewant, qui est Somain
(Nord, arr. Douai, cant. Marchiennes). Elle en gratifia,
eu 869, l’abbaye de Cvsoing, sous réserve d’usufruit à son
fils Alard.
A cette occasion, elle donne des précisions sur ce bien,
que lui à concédé le roi Charles, si dicere audeam, germa-
nus (°). Le manse seigneurial renferme 179 bonniers de
terre arable, 32 de prés, 561 de forêt, atque huic servien-
tia 93, simul etiam terre bunaria 4. Précédemment l’église
avec sa dotation de 9 manses avait déjà été donnée par la
princesse à Cysoing. Même en ne tenant pas compte de la
capella et de ses 9 manses, on a un total de 869 bonniers
pour le fisc de Summinium, soit, à 138.5 ares le bonnier (6),
1,203 hectares. \
Si l’on considère comme une annexe les 93 huic servien-
(!) Ajoutons que Treola, au NS 36, où il y a des vineas dominicas, est Trieu à
4 1/2 kilomètres à l’E.-E.-S. d'Annapes.
(?) Nous nous permettons de renvoyer à nos Conjectures démographiques,
p. 40-41.
(8) Énouarp FAvRE, Etudes d'histoire dédices à Gabriel Monod, p. 151.
(+) G. Baisr, p. 32-33,
(5) Cartulaire de Cysoing, n° 3, p. 17.
(5) Évaluation de Guilhiermoz.
GRANDEUR DES FISCS 5
tia, on n’a plus pour le finage du fisc que 772 bonniers,
soit 1069 hectares, chiffre qui se rapproche de la commune
actuelle de Somain (1).
Autre exemple :
Le 30 mars 850, à Amiens, (?), Angilguinus (*), d'accord
avec sa femme Rumildis, se dessaisit en faveur de la cathé-
édrale d'Amiens des biens que l’empereur Louis et le roi
Charles lui avaient concédés en pleine propriété; c’est à
Savoir :
En Amiénois, dans la villa appelée Fontanas super flu-
vio Salam, c’est-à-dire Fontaine-Bonneleau (Oise, arr.
Clermont, cant. Crevecœur), sur la Selle naissante,
47 manses :
10 Le manse seigneurial, avec 2 moulins et 3 brasseries
(cambae). Ce manse seigneurial à de terre arable, plus
minus bovorum (bonuariorum) CCCC. En outre la moitié
de Dulci Melario (Domeliers, Oise), près de Fontaine, les
prés jusqu’à Bonoglo (Bonneuil. Oise) et de Bonneuil à
Crisciacum (Croissy, Oise). De forêt, à A/tavio (inconnu),
de quoi engraisser 2,000 porcs.
2° Les « manses fiscalins », au nombre de 46, avec les
mancipia et 38 acclae.
Vient ensuite la liste des mancipia : ils forment exacte-
ment 100 feux, dont 67 ménages : 48 fois le mari et la fenime
sont nommés ; 19 fois la femme n’est pas nommée); 26 fois
. l'homme seul est nommé avec on sans enfants; à fois la
femme seule avec ou sans enfants; ? fois le fils et sa mère.
Cela fait done 67X2 — 134 mancipia mariés+ 26 hommes et
5 femmes célibataires ou veufs et 4 mères et fils. Soit en
tout 169 adultes. À 4 enfants par ménage, on a 268 enfants,
non compris ceux des veufs et veuves. En tout la popula-
tion villageoise atteint au moins 500 personnes. Ce n'est
pas tout : un certain nombre de mancipia sont dits possé-
der des servit et ancillae !
(:) Soit 987 hectares. — A 198 ares le bonnier, le fisc a 988 hectares.
(2) Cartulaire du Chapitre de la cathédrale d'Amiens, publ. par chanoine
Rose, Roux et Soyez, t. I, p. 1-5 (Memnotires de la Soc. des Antiq. de la Picardie ;
Documents inédits concernant la province, t.. XIV, Amiens, 1905, in-4°0).
(3) Probablement Angelwinus nobilis, fait prisonnier en 844 dans la bataille
livrée en Poitou à Pepin d'Aquitaine. II fut en 853 missus en Parisis, Mulcien,
Sellentois, Vexin, Beauvaisis et Vendelais (Capitularia, II, 275).
D6 F. LOT
Le bien royal donné à Angiiguinus représente donc un
ou plusieurs villages ({), qu’on ait égard à la population ou
à l'étendue approximative du terrain.
Cette étendue comporte, en effet :
D'abord 46 manses à 10 hectares — 460 "A 38 accoles de
1 hectare, soit environ oU0 hectares (?).
Plus de 400 bonniers de labours du manse seigneurial,
soit 594 hectares.
L'’étendue des prés était considérable, si l’on en juge
par la description. La forêt devait être très grande,
puisque Saint-Germain-des-Prés pour 1,000 pores avait
> lieues de tour dans la forêt d’Iveline, soit 800 hectares
pour M. Hulin (*).
La réserve seigneuriale comprenait au moins 550 hec-
tares de terres de labour, 1,500 à 1,600 de forêts, quelques
centaines de prés : en tout plus de 2,000 hectares.
Les tenures ayant une superficie égale à la réserve en
règle générale, c’est une grande propriété de 4,000 hec-
tares que Louis le Pieux et Charles le Chauve ont concé-
dée au fidèle Angilguinus. Son étendue ne saurait en tout
cas être inférieure à 2,500 hectares; c’est le minimum.
Aujourd’hui Fontaine-Bonneleau est une grosse com-
mune de 1,837 hectares, avec 336 habitants. 'Domeliers,
dont une partie fut concédée, a 613 hectares et 475 habi-
tants Enfin, les prés s’étendaient de Bonneuil-le-Plessis
(1,829 hectares, 830 habitants) à Croissy.
On pourrait relever encore dans les diplômes carolin-
giens plusieurs exemples de donations de fises ou de
portions de fiscs. En 867, Charles le Chauve donne à Saint-
Germain-des-Prés, pour lui servir d’asile contre les Nor-
(!) Outre Fontanas et 11 moitié de bulci Melario, une localité dite Trudaldi
valle, non identifiée.
(2) C'est là un minimum ; peut-être les tenures s’élevaient-elles au double ;
car à Saint-Bertin, la moyenne n’est pas de 10 hectares par tenure, comme à
Saint-Germain-des-Prés, mais de 19.5.
(3) Polyptique d'Irminon, éd. Longnon, p. 252. — Aujourd'hui encore, près
Fontaine, à l'O., se trouve le Grand Forest bois de 2 1/2 kilomètres de long
sur 1 kilomètre de large; au S.-0., le Bois au Vidame, de 3 kilomètres sur 1 ;
auS$., le Bois de la Perrière ; à l E., le Bois de la Haye, de 2 kilomètres sur 1;
ar Bonneleau et Peut un De. non nommé par Cassini, de 3 kilomètres
sur 1 1/2; au N. de Domeliers, le petit Bois du Fay.
GRANDEUR DES FISCS EL
mands, la villa Bospatium en Laonnois, laquelle compre-
nait 70 manses (1); il s’agit très probablement de Voulpaix
dans l'Aisne, commune de 1,139 hectares. En 879, le roi
Louis IL fait don en pleine propriété au comte Aleran de
propriétés royales également en Laonnois : 1° la villa Res-
bacis. avec 50 manses et une église, avec sa donation; 2 à
Autreppes, 40 manses avec l’église (?), Autreppes (Aisne)
est une petite commune de 675 hectares: Resbacis, ruiné,
fut repeuplé parles Flamands au xri* siècle, d’où le nom de
La Flamengerie (Aisne), que porte depuis lors cette loca-
lité, grosse commune de 2,643 hectares (*).
Des localités bien connues, Issy ({‘)}, Suresnes (°),
Cluny (6), etc., sont d'anciens fises rovaux.
Les bénéficiaires de ces fiscs sont très souvent des éta-
blissements ecclésiastiques, mais aussi des comtes et des
vassaux royaux. Ceux-ci n’obtiennent, semble-t-il, le plus
souvent que des portions de fises; quelquefois, cependant,
ils ont été gratifiés de fisces entiers, comme le montre
l'exemple d’Angilguinus rapporté plus haut, et cowme le
fait supposr un capitulaire de l’année 780, qui parle de
vassi dominici, détenant jusqu’à 100 et même 200 manses (7).
En résumé, il résulte des exemples que l’on vient d’énu-
mérer que le fisc royal à l’époque franque correspond pour
la superficie non à une ferme, même à une «grosse ferme »,
mais à un village moderne.
FERDINAND Low.
Professeur à la Sorbonne,
Directeur d’études à Ecole pratique des Hautes-Etudes.
(1) Pouparnix, Chartes de Saint-Germain-des-Pres, p. 57, n° XXXV.
(?) Historiens de France, t. IX, p. 414-415; Tanpir, Cartons des Rois, n° 213f
(3) Roubais, qui conserve son premier nom, n'est plus qu'un écart de cette
commune.
(4) La donation d'Issy ne nous est connue que par un acte refait entre 1003
et 1015 (LASTEYRIE, Cartulaire de Paris, p. 3).
(5) Suresnes fut donné en 918 par Charles le Simple à Saint-Germain-des-
Prés, pour dedommager cette abbaye de la perte de La Croix-Saint-Leufroy,
abandonné aux Normands (Tarpir, Cartons des Rois, n° 298, p. 143).
(6) Prexor, Histoire de Cluny, 1, 32.
(*) Borerius, I, 52.
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Les doyens de chrétienté
Étude de diplomatique
sur leurs actes de juridiction gracieuse en Belgique au XIII siècle.
L'étude de la juridiction gracieuse du xir* siècle n’a
guère tenté, malgré son intérêt évident, la curiosité des
érudits. Si l’on veut savoir combien peu on s’est occupé
de ces questions, il suffira de parcourir la littérature du
sujet, très maigre, mais complète néanmoins, qu'en à
dressée, en 1911, M. Oswald Redlich dans son manuel de
diplomatique des actes privés (1).
Quand on aura cité le travail de M. Paul Fournier sur
les officialités (2), l'étude de M. G. des Mare: sur les lettres
de foire à Ypres(), la dissertation récente de M. A. de
Bouard consacrée aux notaires du châtelet de Paris (4), et,
enfin, l'introduction de M. Aloïs Schulte au cartulaire de
la ville de Strasbourg ()}, on connaîtra ce qu'on a publié
d’essentiel sur les actes de juridiction volontaire du nord
de la France, de la Belgique et de l’Alsace-Lorraine.
Je voudrais montrer ici sur le vif l’action des doyens de
chrétienté durant sa période de splendeur, — on devrait
dire pendant sa seule période — c'est-à-dire tout le long du
xu1® siècle. On y verra à l’œuvre un personnage ecclé-
siastique, le doyen, faisant l’office d'écrivain public, prési-
dant aux actes juridiques de ses ouaiïlles (ventes, contrats,
\
(4) O. Reputcn, Die Privaturkunden des Mittelalters. 1911, p. 170 et passim.
(2) P. Fournir, Les officialités au moyen äge. 1880.
(5) G. nes Marez, La lettre de foire à Ypres au XIIIe siècle, dans Mémoires
Académie royale de Belgique, t. LX (1901), in-8°.
(4) A. pe Bouarp, Études de diplomatique sur les actes des notaires du
chätelet de Paris. 1910.
(#) AL. ScnuLte, Strassburger Urkundenbuch, 3. Einleitung, pp. xvu et suiv.
60 H. NELIS
testaments), rédigeant les chartes qui en fixent le souvenir
et garantissant celles-ci au moyen du sceau de sa fonction.
_ Ce sujet est entièrement neuf, bien qu’il présente de
frappantes analogies avec l’étude de M. P. Fournier; mais,
si la bibliographie est nulle, par contre, les sources d'infor-
mation sont abondantes. Elles consistent uniquement dans
les cartulaires et chartriers d’abbayes, imprimés ou manus-
crits, de Belgique, de Hollande, quelques-uns d'Allemagne
et du nord de la France. Elles permettent de donner une
idée d’ensemble sur l’activité des doyens en tant que
notaires. Je me propose d'examiner spécialement ces deux
points : 1) l’exercice de la juridiction volontaire par les
doyens de chrétienté; 2) les actes rédigés par eux en cette
qualité.
S I. Origine de la juridiction gracieuse
des doyens de chrétienté.
Une décrétale (non datée) du pape Alexandre III
(1159-1181) constitue une date importante, on ne saurait
assez le rappeler, dans l’histoire de la diplomatique du
moyen âge et dans celle de la preuve écrite en justice.
Non pas que ce pape ait créé la doctrine touchant le sceau
authentique (1), mais parce qu’il l’a fait connaître officielle-
ment et fixé de la sorte sur elle l’attention des juristes et
des glossateurs. Alexandre III est d'avis (videntur nobis)
que les actes authentiques n’ont aucune force probatoire
[en justice ecclésiastique], en dehors des actes passés
devant des notaires publics ou bien ceux munis d’un sceau
authentique (*).
L'opinion pontificale est, comme on voit, très clairement
libellée ; maïs elle laissait la porte ouverte aux interpréta-
tions les plus opposées. Car, que faut-il entendre au juste
par sceau authentique et qui a le droit d’en avoir un? La
(1) Sur le sigillum authenticum, voyez : H. BRessLAU, Handbuch der Urkunden-
lehre für Deutschland und Italien, t. T, 2e éd. (1912), pp. 656-660; 718-721 ;
Gross, bas Beweisverfahren im Kanonischen Prozess.
(2) « Scripta vero authentica, si testes inscripti decesserint, nisi (forle) per
manum publicam facta fuerint, ila quod appareant publica aut authenticum
sigillum habuerint, per quod possint probari, non videntur nobis alicujus
firmitatis robur habere. » C. 2, X, de fide instrum., 2, 22.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 61
difficulté de déterminer exactement qui pouvait user d’un
tel sceau permettait à une foule de gens de réclamer pour
eux ce privilège. De fait, cependant, la doctrine et la cou-
tume étaient d'accord, à la fin du xrri* siècle, pour recon-
naître à certaines catégories de personnes ou personnes
morales la qualité d’être détentrices d’un sceau authen-
tique; c'étaient, dans le monde ecclésiastique, les hauts
dignitaires, tels l’évêque, l’archidiacre, l'official, puis l'abbé
d’une abbaye exempte et le doyen de chapitre; dans le
monde laïque, c’étaient les grands seigneurs ainsi que les
cours de leurs hommes de fief.
Il fallait rappeler ces idées régnantes de l’époque pour
comprendre à la fois l’origine et la grande vogue dont a
joui au xrr° siècle, dans certaines contrées, la juridiction
gracieuse des doyens de chrétienté. La décrétale du pape
Alexandre III n’a pas octroyé à ceux-ci le pouvoir de
notaires publics, puisque tel n’était, en vérité, pas son but,
mais ele a aidé indirectement à le faire en reconnaissant
de la valeur juridique aux actes munis d’un sceau authen-
tique. La décrétale était l’affirmation solennelle d’une
doctrine dont nous allons voir l’application pendant tout
un siècle. L'acte du doyen de chrétienté forme juridique-
ment le trait d'union entre la charte scellée par un parti-
culier du xri° siècle et l'instrument du notaire public dont
l'emploi commence à se généraliser en Belgique vers
l’année 1300.
La juridiction volontaire, dont les doyens de chrétienté
sont investis, ne leur à pas été donnée par voie d'autorité
administrative; c’est là un point bien établi; cette juridic-
tion découle des circonstances ou des idées qui avaient
cours touchant la valeur juridique de la charte.
Au moment où nous sommes, c’est-à-dire vers l’an 1200, il
y avait de longs siècles que la preuve testimoniale était
— faut-il le rappeler? — la seule en vigueur en justice
lors de contestations relatives à des matières de droit
privé. On sait que le document écrit, ou la charta, jouissait
aux yeux du juge d’une faible force probatoire; c'était un
témoignage, certes mais que pouvait valoir un écrit, un
parchemin composé en dehors de toute participation d’une
autorité légale, rédigé très souvent par celui-là même qui
62 H. NELIS
bénéficiait des faveurs que l’acte renfermait ? (?) Nul, en
effet, ne pouvant se créer des titres, quelle garantie juri-
dique pouvaient-ils présenter ?
Mais, d'autre part, le témoignage oral n’est pas éternel,
il s'évanouit avec le temps, et on ne peut l’opposer, par
conséquent, en cas de conflit, à des tiers après la mort des
témoins. La force des choses obligea donc insensiblement,
vers le milieu du xn° siècle, à consigner sur le parchemin
des contrats, comme on l'avait fait au 1x° et au x° siècle,
et à les entourer d’effets juridiques considérables (?). Il y
eut ainsi une série de tentatives, d’expédients, les uns
heureux, les autres maladroits, pour arriver au but auquel
on désirait aboutir. Dans le duché de Brabant, le duc est,
en quelque sorte, au xri° siècle, l’unique officier public de
la contrée (*); par contre, les abbayes s’efforcent, au moyen
des chirographes, de munir leurs titres de propriété de
fortes garanties pour l’avenir(4). Restaient encore d'autres
systèmes. ‘
Parmi ces modalités, celle qui consistait à s'adresser à
une juridiction à sceau authentique, comme la juridiction
décanale, paraissait toute désignée vers la fin du xrr° siècle
et présentait, au surplus, les plus grandes garanties de
succès. Elle découlait de la nature même des faits et on y
arriva par une suite de phases successives.
Le transfert des biens meubles, soit par donation ou par
vente, se faisant en présence de témoins, il était naturel
qu’on fit appel à un nombre considérable de garants ocu-
laires et auriculaires. Au xr° siècle et plus tard, ce total
atteignit parfois la trentaine; il suffit de parcourir un
cartulaire de cette époque pour voir qu'aucune transaction
(2) C£. ©. Renuion. Ibidem, p. 124, etc. et R. WEEMAESs, Les actes privés en
Belgique depuis le Xe jusqu'au commencement du XIII siècle, dans Ana-
lectes. E. ReusENs, t. XXXIV (1908), pp. 330-331.
(?) Cf. E. ne MARNErFE, Un document interessant au point de vue de la
valeur juridique des actes au XIIIe siècle ; dans Analectes. REUSENS, t. XXIX
(1901), pp. 366-367.
(3) Voyez la plupart des chartes ducales du xre siècle, publiées par E. »E
Marnerre dans le Cartulaire d'A fflighem, les chartes de Heylissem, les Cartae
Parcensis, etc.
(+) Cf. H. Neus, La rénovation des titres d’asservissement en Belgique au
XIIe siècle, dans Revue belge d'histoire, t. L (1914), pp. 1-95.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ ans
en faveur d’une communauté religieuse n’était conclue,
sans le concours d'une foule de gens lettrés ou même pas
lettrés du tout. Quand une donation est faite, il y a là, sur
le marché public ou en plein champ, non seulement le
bienfaiteur, des parents, des amis, des moines en faveur
de qui on donne, mais encore des prêtres, des clercs, et
enfin, une multitude d’inconnus, hommes et femmes(t), que
les chartes ne désignent pas autrement que sous le nom
de «et alii multi » (?). La donation faite à Saint-Pierre-
lez-Gand, en 1142, par un chevalier Englebert, est notée,
par exemple, comme suit dans le Liber traditionum :
«<Anno Domini M. C. XLII... dedit..……. circumstantibus et
consentientibus parentibus suis et amicis .. Nomina testium
qui interfuerunt : Walterus Covent, Balduinus de Dave-
tengem, Balduinus Stop, Henricus de Larbeke et multi
alii » (à).
Avec le temps une sélection s’opère très naturellement
parmi ce monde accouru de droite et de gauche et, parmi
les témoins, le choix se porte sur les autorités morales les
plus propres pourattester la véracité de faits passés ; c'est,
d’un côté, l'autorité civile, représentée par les échevins,
de l’autre, le pouvoir religieux qui figure soit par l’archi-
diacre de la contrée, soit par le doyen de la circonscription,
soit, enfin, par le curé de l’endroit. C’est le germe de la
juridiction gracieuse exercée par ces deux pouvoirs, dont
le xrn° siècle verra le merveilleux épanouissement.
Que ce n’est point là une pure supposition, qu’on parcoure
au hasard les actes de droit privé, de 1150 à 1200, publiés
dans le Liber traditionum de Gand et on y verra, à chaque
page, comment la coutume s’est formée. Choisissons trois
exemples de l’étape parcourue, En 1154, donation est faite
en présence du frère de la bienfaitrice, de son oncle et une
foule d’inconnus ({); quelques années plus tard, en 1174,
une donation se fait à la fois devant des curés de villages,
(4) A. Faye, Liber lraditionum S. Petri Blandiniensis, p. 118 (en 1060) :
« Notholdus el alii utriusque sexus quam plurimi ».
(?) Cf. Cu. Prior, Cartulaire de l’abbaye d'Eenaeme, p. 364.
(3) Cf. A. FaxEx, Liber tradilionum.…, p. 160.
(4) Ibid, p. 160.
64 H. NELIS
des échevins et « alit innumerabiles » (!); ces derniers ne
tarderont pas à disparaître, étant devenus encombrants
aux yeux des curés et des échevins, et bientôt on ne passera
plus d’acte que devant un échevin ou un ecclésiastique.
D'autres circonstances aidèrent encore à centraliser
entre les mains du haut clergé l'exercice de la juridiction
volontaire. Dès le xr° siècle au moins, les archidiacres
avaient l’habitude de tenir plusieurs fois par an des
réunions solennelles où se rencontraient les curés de leur
circonscription; on y discutait et arrêtait des points de
discipline ecclésiastique et on y travaillait à la réforme
de la vie religieuse; ces réunions devinrent bientôt aussi
des prétoires où se plaidèrent et se tranchèrent des conflits
entre clercs ou laïques touchant des droits de propriété
(dimes, offrandes, limites, ete.).
Il n’est pas douteux que ces assemblées n’aient exercé,
par l’autorité dont elles émanaient et leur périodicité, une
attraction profonde sur l’esprit des fidèles. Et l’heure où
se terminait à l’amiable un long désaccord, était bien
souvent l’occasion soit de régler des contrats privés, soit
de faire de nouvelles générosités aux communautés reli-
gieuses. Tribunal et bureau de notaire ne sont pas deux
choses qui s’excluent au xri° siècle et, si l’on y songe bien,
rien n'est moins contraire à la nature des faits. Les cartu-
laires témoignent avec éloquence de cette coutume à partir
de 1150 environ et l’on peut y voir à la longue un tribunal
purement ecclésiastique devenir un bureau d’affaires au
service du public. Je ne citerai qu’un seul exemple parmi
tant d’autres propres au diocèse de Liége (?); c’est celui
de la donation de l’église d’Orbais par les seigneurs de cet
endroit à l’abbaye de Bonne-Espérance ; la libéralité a lieu
en présence de l’archidiacre Henri qui en dresse acte (à).
(1) Cf. A. Favex, Liber traditionum.…., pp. 194 et 195. La plus ancienne
mention d'une intervention échevinale date de 1160; Zbid., p. 168.
(2) Voir donations et achats devant l’archidiacre de Liége dans Sr. BormaAns
et E. ScnoozmEesrers. Carlulaire de l'église de Liége, t. I, des années 1172
(p. 172), 1185 (p. 106), 1187 (p. 108) et 1190 (p. 117).
(3) Cf. MaGue, Chronicon Bonae Spei. Pour l'évêché de Cambrai, voyez »E
Suer, Corpus chronicorum Flandrie, t. 11, p. 787 (acte de 1185); pour Tournai
au xme siècle, cf. Vos, Cartulaire de Saint-Médard, passim ; pour Trèves,
cf. GorriNer, Cartulaire d'Orval, p. 124 (acte de 1200).
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 65
De même que les archidiacres,les doyens ruraux tenaient
des assemblées, probablement mensuelles, où se rencon-
traient les curés ou les bénéficiers avec charge d’âmes du
doyenné. La plus ancienne mention d’une réunion de ce
genre que je connaisse est antérieure à l’année 1106, et est
rapportée par le Cantatorium S. Huberti où il est question
de « concilium presbiterorum » et « conventus sacerdo-
tum (1) », C’étaient pareillement des assemblées mi-admi-
nistratives, mi-judiciaires. On trouva commode, vu la
présence de fidèles, de passer des actes juridiques. Dans
le diocèse de Liége, les réunions décanales s’appelaient
invariablement au xir1° siècle concilit, leur chef : decanus
concilit et les curés assistants : fratres concilii (?); dans
les autres diocèses, par contre, il est communément
question de christianitas et de decanus christianitatis.
Ce fut à partir de la seconde moitié du xrr° siècle que
les doyens réunirent leurs curés de la sorte d’une manière
suivie ; avec le temps et le développement de la vie sociale
s'accrut aussi le nombre des affaires qui furent portées
devant leur tribunal. Recueillons seulement les traits sui-
vants de son activité. En 1166 une vente d'immeubles a lieu
devant Robert et Henri, appelés respectivement doyens de
Schellebelle et de Boelaer ($); en 1186, Françon de Fon-
taines et ses enfants, Guillaume de Haine, Alard de Mer-
builes, ainsi que ses frères, promettent d'abandonner leurs
prétentions à l'endroit de l’abbaye d’Aulne au sujet de la
possession d’une terre située à Saint-Vaast; cette promesse
formelle se fait non seulement en présence des échevins de
l'endroit, mais aussi en plein concile ou assemblée des
curés présidée par le doyen du doyenné de Binche ({).
Quelques années après, en 1202, on note une confirmation
d’une donation de terre faite devant Wéry, doyen, et de
ses confrères du concile de Chimay ($). En 1205, Sébastien
(2) Cf. K. HanqQuer, La chronique de Saint-Hubert dite Cantatorium, p. 47
et 246.
(2) Cf. Chronique de Saint-Hubert et toutes les chartes décanales du
xIue siècle.
(3) Cf. pe Suer, Corpus chronicorum Flandrie, t. 1, p. 770, n° xx1v
(4) Cf. L. Deviers, Description des cartulaires…., t. I, p. 205.
(5) Cf. Reusens, Analectes..…., t. XVII (1861), p. 29.
66 H. NELIS
de Heppignies renonce au cens,que lui réclamait le prieuré
de Frasnes-iez-Gosselies, entre les mains du doyen de
Fleurus : R .. et « omnes fratres concilii » (1); il en va de
même en 1206 lors d’une cession de biens en présence
d'Arnoul. doyen de Binche et de « multi alit de fratribus
concilii nostri » (?).
En résumé, tout portait, à la fin du xri° siècle, à faire à
la campagne du doyen de chrétienté ou de concile le person-
nage essentiel pour la passation d'actes juridiques, surtout
quand ces actes avaient pour bénéficiaires des commu-
nautés religieuses. Car, d’une part, de simple témoin qu’il
était auparavant il est devenu à présent, grâce aux assem-
blées conciliaires, juge et administrateur éminent, possé-
dant un sceau propre à son office, auquel les juristes
accorderont la valeur de ce sceau authentique caractérisé
par le pape Alexandre III.
Faut-il insister sur le rôle éminent du doyen au sein de
ses ouailles du village ? Quand on lit certains cartulaires,
aussi bien ceux de Flandre, du Brabant, du luxembourg
que de Champagne(), on constate qu'au xirr* siècle, le
doyen est partout et en toute circonstance. Mais cette place
prépondérante qu’il occupe dans la vie morale comme dans
la vie juridique s'explique d’elle-même. Un accord doit-il
se faire entre deux propriétaires au sujet d’une vente ou
d’un échange de terres, on s’empressera d’aller trouver
l’homme qui, par son caractère religieux et son instruction.
présente aux yeux de tous des garanties de sécurité et
d'expérience éprouvées. Sans doute, peut-on s'adresser
aussi aux échevins locaux ou ruraux, mais il semble bien
qu’antérieurement au milieu du xrr1° siècle, l’autorité de
ceux-ci comme officiers publics, ayant bureau d'écriture,
était encore mal assise (4).
(1) Cf. E. pe MaRxErrE, Carlulaire d'A fflighem, p. 332.
(2) Cf. L. Deviisers, Description, t. 1, p. 205.
(3) Sur le rôle extrêmement actif au x siècle des doyens de chrétienté de
Provins, voyez V. CARRIÈRE, Histoire et cartulaire des Templiers de Provins.
Paris (1919), pp. 41. 43, 44, 45, 48, 50, 52, 53, 55, 57, 62, 63, 65, 65, 67, 70, etc.
(*) Les chartes échevinales attestant des contrats de droit privé sont rares
en Belgique avant 1230; mais du fait que les actes sont peu nombreux on ne
peut pas conclure que la juridiction gracieuse n’a été guère exercée par les
échevins, bien au contraire, mais simplement que les échevins ont organisé
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 67
Le doyen est connu dans toute la contrée, il est l’homme
de confiance et il s’intéresse plus activement aux menus
faits de ses fidèles, à leurs transactions, voire à leurs que-
relles, que ne pourraient le faire les juges de l’évêque, les
officiaux ou les notaires relégués dans une chancellerie
éloignée. Sa parole persuasive provoquera mieux quen'im-
porte quelle autre des donations, elle tranquillise les con-
sciences et apaisera, au besoin, des conflits 1rritants entre
parties. Ce personnage ecclésiastique est appelé à un bril-
lant avenir; nous verrons son autorité grandir avec le
temps et s'implanter dans les contrées les plus opposées
de notre ancienne Belgique; en Wallonie, au diocèse de
Liége, on l’appellera le doien de council, en terre fla-
mande et dans les parties wallonnes des diocèses de Cam-
brai et de Tournai, le landdeken ou le doyen de chrestienté.
Remarquons encore qu’à la fin du xr° siècle, le doyen
n’a guère de concurrence à craindre de la part des tribu-
naux échevinaux dont les bureaux d'écriture ne sont pas
organisés ou sont si peu actifs. Enfin, quand l’évêque
s'adresse à lui pour faire passer des contrats, il est le col-
laborateur en quelque sorte de l’autorité épiscopale et son
prestige en grandit. Il se trouvera ainsi, faute de concur-
rence et grace à l’évêque, être le premier à exploiter dans
nos contrées, dès 1200, ce sceau de juridiction que la
royauté française n'utilisera que bien plus tard et par imi-
tation des institutions ecclésiastiques (1).
tardivement une chancellerie. Des textes très connus empruntés au Liber
traditionum (p. 104, etc.) et au Cartulaire d'Eenaeme (p. 74 …), montrent
la juridiction volontaire en Flandre aux mains des échevins depuis la seconde
moitié du xne siècle. Voici quelques dates des plus anciennes chartes éche-
vinales (actes de droit privé) : 1153-1154, Nivelles (Cf. A. WaurTers, : Bull.
comm. roy. hist. Ssér. 4, t. VII, p. 339 et E. ne Moreau, Chartes de Villers,
p. 15); 1199, à Tournai (Ann. Soc. hist. Tournai, 1896, p. 31); 1206, à Ypres
(Feys et Neuis, Cart. Saint-Martin, t. Il, p. 45); 1216, à Bruges et Huy
(WARNKOENIG-GHELDOLF, Hist. de Bruges, p. 142, note 1 et p. 14 (suite), note 2);
L. Devicers, Description, t. 1, p. 164): 1220, à Gand et Alost (Cartul. de
Baudeloo, n° IT (B), fol. 190, aux Arch. État Gand et chartrier de l'abb. de
Forest, aux Arch. Gén. roy.); 1227, à Dinant (Bull. Soc d'art et hist. diocèse
de Liege, t. V, p. 466); 1227, à Dixmude (F. van DE Purte, Chronica… de
Dunis, p. 365); 1128, à Furnes (F. van DE Pure, Cartularium de Dunis,
p. 537); 1229, à Louvain (Cartul. du Parc À, fol. 24, à l’abbaye du Parc).
(:) Cf. ne BouaRp, 0p. cit.
68 H. NELIS
Voilà l’origine de la chose. il faut maintenant rendre
compte de son nom. D’où vient l'appellation : decani
christianitatis, decani conciliorum ? Ce dernier mot est en
partie résolu.
D'où vient l’appellation : decani christianitatis ?
Il est hors de doute qu’au xrri° siècle le mot christianitas
(crestienté) avait deux sens légèrement distincts. Le pre-
mier était synonyme d'ecclésiastique, par opposition à
laïc ; le second désignait plus particulièrement une circon-
scription religieuse à la tête de laquelle se trouvait un
doyen rural, c’est-à-dire un doyen appartenant au clergé
séculier et non attaché à un chapitre. Le texte de l’an-
née 1294 cité par le dictionnaire de Fr. Godefroy témoigne
très nettement pour la première de ces significations ({);
quand, en 1269, une charte dit : « Et iis Jehans dit qu'il le
proverotit bien en la court de la crestientei (?) », le mot de
crestientei est l’équivalent d’ecclésiastique. Aux xrrI° et
xiv® siècles il était communément question à Reims de
chrétienté pour désigner les rouages du tribunal ecclésias-
tique de l’official, à l’exclusion du tribunal civil; une
charte du 24 novembre 1221 parlera par exemple ainsi :
«ad episcopum vel ejus officialem qui tenebat PLACITA
CHRISTIANITATIS () »; il est question non seulement d’offi-
cial de la chrétienté, mais de « promoteurs de la cres-
tienté » et d’ « appariteurs de la crestienté » (4).
Le second sens du mot christianitas n’est pas moins évi-
dent. Il désigne un territoire déterminé soumis à la juri-
diction ecclésiastique soit du doyen rural, soit de l’archi-
diacre d’une cathédrale. Exemple : le 8 août 1384 est
mentionné parmi les dignitaires du chapitre Notre-Dame
de Reims l’archidiacre de la chrétienté, c’est-à-dire le chef
hiérarchique du doyenné de la ville (); la maison qu’il
occupe est appelée, le 21 décembre 1326, « domus archi-
LL
(1) C£. FR. GopEerroyx, Dictionnaire de l'ancienne langue francaise, t. II,
(1883), p. 131.
(?) CE. Varis, Archives administratives de Reims, t. 1, p. 744.
(3) Cf. Ibid., t. IX, p. 520.
(+) CE. lbid.,t. If, pp. 776, 520, 428, 1182.
(5) GE. 1614; te Ep 506.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 69
diaconi remensis que dicitur domus christianitalis remen-
iso)
Quant au nom christiani donné aux doyens ruraux on
devine aisément comment on à pu faire choix de ce terme
spécial. On sait qu'il existait deux espèces de chapitres
ecclésiastiques comprenant chacun un dignitaire appelé
doyen; c’étaient les chapitres réguliers (de Saint-Augus-
tin) et les chapitres séculiers (chapitres de cathédrale et
collégiales) ; dans l’un et dans l’autre le doyen était désigné
du nom de decanus chori ou decanus capituli; par contre,
le doyen rural était désigné par le titre : decanus christia-
nitatis. Les deux personnages sont nettement caractérisés,
par exemple, dans une charte du 9 juillet 1240, émanée
d'un certain Othon de Louvain; l’acte se termine comme
suit : « In cujus rei testimonium sigillis cHort [du chapitre
Saint-Pierre de Louvain] ET CHRISTIANITATIS DECANORUM
in Lovanio praeceptis scriptum fecimus roborari (?). »
Depuis la fin du xru° siècle, il est question dans les chartes
de decani chori (?).
Ajoutons encore qu’au xir1° siècle l’appellation : cre sien,
christianitas, était l’équivalente d'homme sans reproche,
de parole d'honneur ou jurée. Dans une charte de 1209,
Gilbert de Landen ne dit-il pas : « concessi in ostagium
CHRISTIANITATEM MEAM (t) »? L'expression était très répan-
due, on la retrouve, pour ne citer qu'un seul cas, en
octobre 1229 : « dont il ont establi en ostages lor cres-
tienté (5). »
Si l’on relève les actes des doyens de chrétienté conser-
vés dans les chartriers et les cartulaires et que, d’autre
part, on examine ceux réunis dans le dictionnaire de Gode-
(2) Cf. Ibid., t. II, p. 438.
(*) Cf. Chartrier de Sainte-Gertrude de Louvain, aux Archives générales du
royaume.
(5) Cf. une charte de 1195 du chapitre d’Anderlecht : « C. decanus et univer-
sum ejusdem chori [beati Petri Anderlectensis] capitulum », dans A. WAUTERS,
Analectes de diplomatique, Ie série, p. 379, n° XXXV. Voir encore une charte
de novembre 1224 : « Sigerus decanus chori Mecliniensis », dans Enc. bE Mar-
NerrE, Cartulaire d'A fflighem, p. 427.
(+) CÉ. pe REIFFENBERG, Monuments pour servir à l'histoire des provinces,
t. 1 (1844), p. 132.
(5) Cf. Le GLay, Memoire sur les archives de l'abbaye de Vicogne (1855), p. 17.
70 | H. NELIS
froy sous la rubrique : doyen de crestienté, on est frappé
que tous se rapportent à une circonscription ecclésiastique
déterminée, notamment à l’ancienne province ecclésias-
tique de Reims. Godefroy nous ramène, par ses nombreux
exemples, aux départements français du Nord, du Pas-de-
Calais, de la Meuse, de la Marne, soumis à la juridiction
métropolitaine de Reims. Ajoutons-y les chartes privées
des doyens de Champagne (Provins) édités par M. Carrière
et appartenant à la province de Tours, et on pourra con-
clure, sans trop s’aventurer, que l’exercice de la juridiction
gracieuse par les doyens de chrétienté était une particula-
rité propre au nord et au centre de la France, ainsi que des
anciennes provinces belges (1).
On a vu que dans la province ecclésiastique de Cologne,
principalement au diocèse et dans la principauté de l'iége,
le mot christianitas est remplacé par celui de concilium (?}.
Au moyen âge concilium désignait plus particulièrement
l'assemblée, sous forme de chapitre (*), des curés sous la
présidence du doyen. Dans un acte, de 1130, d'Alexandre
de Juliers, évêque de Liége, le concile décanal est mis sur
la même ligne que le synode de l’archidiacre « ipseque
presbiter parochianus a synodo, a coNcrr10 et ab omni
prorsus liber archydiaconi et DECANI censura » (4).
Indépendamment de synonyme d’assemblée, le mot
concilium désignait encore, dans le même diocèse, au
x siècle, une circonscription ecclésiastique soumise à
la juridiction du doyen rural. Une charte de janvier 1261
(4) CE. V. CARRIÈRE. Histoire et cartulaire des Templiers de Provins. Paris,
1919. Le plus ancien aste décanal est de 1219 (p. 43); depuis lors jusqu'en
1260 (c), on ne compte pas moins de 47 chartes émanant des doyens de Provins.
(?) Cf. un acte de renonciation à Fleurus de 1205 devant Rodolphe « Dei
gratia decanus de Flerus et omnes fratres concilii », DE MARNEFFE, Cartulai.e
d'Afflighem, p. 332, n° CCXLVII. Citons, à titre d'exception, une charte
de 1214 portant « Balduinus DEGANUS carisriANiTATIS de Cirvia », »'HERBOMEZ,
Cartulaire Saint-Martin de Tournai, t. I, p. 236, n° 296.
(3) Cf. une donation de 1259 faite « in pieno coNc1o Bastoniensi», Bulletin
Soc. art. et hist. du diocèse de Liége, t. XX (1913), p. 73 note 1. En sep-
tembre 1226 ; « Datum Geldonie publice iN coNcn10 », Analectes..., REUSENS,
t. XXV (1895), p. 308.
(+) CE. V. Bargier, Histoire de l'abbaye de Floreffe, t. 11, p. 7, n° 10 (charte
authentique ?).
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ TE
(n. st) mentionne un certain H.., curé du concile de
Léau (1) et au xvi° siècle on parle encore communément,
par exemple, dans le diocèse de Liége, des conciles de
Jodoigne, de Louvain et de Léau pour désigner les doyen-
nés faisant partie de l’archidiaconé du Brabant.
De quand datent les doyens de chrétienté? Nous avons
vu que leur nom apparaît dès le début du xr1° siècle; mais
leur activité en tant qu'écrivain public n’est pas antérieure
au dernier quart de ce siècle. En dépouillant les cartulaires
imprimés et inédits ainsi que les chartriers, on peut dres-
ser le tableau suivant des premiers doyens connus.
I. — Doyens non autrement spécifiés (?).
1075. Freduard, do Graide (*).
1166. Lifnodus, doyen de Wasia ({).
1180. Galterus, doyen de Bavai (°).
1190. Henricus, doyen de Mons (5).
II. — Premières mentions de doyens de chrétientée.
1146. Raoul, doyen du concile de Fleurus (7).
1174. Alexandre, doyen de Hal (8).
1177. Géry, doyen de Saint-Brice, à Tournai (?).
1186. Godin], doyen de Binche (10),
[1182-1198.) Thomas, doyen de Valenciennes (11).
1190. Walhère (saint), doyen de Florennes ({?).
(1) « H... Lewensis concilii... investitus », GoEpscHALcax, Bijdragen, t. 1,
p. 204.
(?) Cette liste mentionne des doyens devant qui se sont conclus des contrats
de droit privé. Beaucoup de ces doyens doivent être des doyens de chrétienté.
(8) Cf. Roca», « Étude historique sur le village et le doyenné de Graide »,
dans Ann. Soc. archeol, de Namur, t. XVI (1883), p. 465.
(+) Cf. A. Faye, Liber traditionum..., p. 181.
(5) MiRæus et FoprENs, Opera diplomaticu, t. IT, p. 976.
(5) Cf. ne Suer, Cartulaire de l'abbaye de Cambron, p. 564.
(7) Cf. chanoine Roranp, « Les doyens du concile de Fleurus », dans Leo-
dium, t. XD (1913), p. 138.
(S) Cf. [SerruRE], Cartulaire de Saint-Bavon de Gand, p. 59.
(”) CE. Miæus et Forpens, Opera diplomatica, t. Il, p. 1319.
(9) Cf. L. Devizers, Description, t. 1, p. 205.
(11) Cf. A. n'HERBOMEZ, Cartulaire de Saint-Martin de Tournai, t. |, p.
(1?) Cf. F. Baix, « Doyens du concile de Florennes », dans Anulectes..…, REU-
SENS, t. XXXVI (1910), p. 108, note 1.
72 H. NELIS
1190. Rodolphe, doyen de Gand (1).
1198. Arnoul, doyen de Bruges (?).
1198. Achille, doyen de Léau (À).
1200. Jean, doyen de Jodoigne (4).
1200 (c). Herbert, doyen de Longuion (ÿ).
1201. Gérard. doyen de Carignan (Y voix) (6).
1202. Wéry, doyen de Chimay (7).
1204. Englebert, doyen de Louvain (f).
1204. Gérard, doyen de Tongres (°).
1208. Godefroid, doyen de Bruxelles (10).
[1190-1210c]. Michel, doyen de Thuin (1).
1214. Baudouin, doyen de Chièvres ({?).
1216. Jean, jadis doyen d'Anvers (f3).
1217. R..., doyen de Furnes (14).
1220. .…, doyen de Houthem (1).
1220. Eudes, doyen de La Bassée (15).
222. J..., doyen de Courtrai (17).
[1221c]. Guillaume, doyen de Roulers (1°).
1225. Thierry, doyen de Grammont (1°),
1225. R..., doyen de Douai (*°).
1226. Guillaume, doyen de Gembloux (#1).
(1) C£. van LokeREN, Chartes de Saint-Pierre à Gand, t. I, p. 199, n° 364.
(?) Cf. Mmævus et Foppens, Opera diplomatica, t. IV. p. 529.
(3) C£. Chartrier de l’abbaye de Heylissem [29 nov.-31 déc. 1198), aux Arch.
gén. du royaume.
(4) Cf. L. Devizers, Description.…, t. [, p. 208.
(5) C£. GoFriNET, Cartulaire de l'abbaye d'Orval, p. 122.
(6) Zbid., p. 134.
(7) Cf. Analectes..…, REUSENS, t. XVIL (1881), p. 29.
(8) Cf. A. Waurers, Bull. Comm. roy. d'histoire, sér. IV, t. 7, p. 387.
(9) C£. JEAN Paquay, Cartulaire de Notre-Dame de Tongres (1909), p. 57.
(10) Cf. Cartul. Grimberghen, n° I, fol. 108.
(41) Cf. L. Devizers, Description, t. I. p. 76.
(2) Cf. A. »'HerBomEez. Cartulaire de Saint-Martin de Tournai, t. I, p. 236.
(13) CF. A. pe VLaminox, Cart. de Termonde, p. 96.
(14) CE. F. V. et C. C., Chroniconet cartularium S. Nicolai Furnensis, p. 139.
(15) Cf. Analectes…., REUSENS, t. XI (1874), p. 28.
(16) Cf. CG. Piotr, Cartulaire d’Eenaeme, p. 104, no 131.
(47) CF. Revue des bibliothèques et archives de Belgique (1904), p. 306.
(48) CF. L. van HoLLEBEKE, Cartulaire de l'abbaye de Loo, p. 50.
(5%) Cf. pe Suer, Corpus chronicorum Flandrie, t. I, p. 852, n° CXLI.
(20) C£. G. Espinas, La vie urbaine de Douai au moyen âge, t. HI (1913), p. 19.
(21) Cf. Analectes.…, REUSENS, t. XXV, p. 303.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 13
1227. Francon, doyen de Hanret ({).
1229. Bastien, doyen de Hozémont (?).
1229. Guillaume, doyen de Saint-Trond (3).
1231. Gilbert doyen du concile de Saint-Remacle
(Theux) ({).
1231. Hugues, doyen de Mouzon (S).
1233. ..…, doyen de Bergues-Saint-Winoc (6).
1236. .…, doyen de Bastogne (7).
1236. Jacques, doyen de Pamele (8).
1236. Lambert, doyen d’Audenarde (?).
(A suivre.)
| H. Neuis.
(1) Cf. Annales de la Societé d'archéologie de Namur, t. XXVIL (1908), p. 255.
(2) Cf. ScnoonBroopr, Inventaire des chartes de Val-Saint-Lambert, t. I, p.33.
(3) Cf. J. W{ozrers], Notice historique sur l'ancienne abbaye de Millen (1853),
p. 47.
(+) C£. ScHoonBroopT, tbid., t. I, pp. 39,40, 100.
(5) CE. H. Gorriner, Cartulaire d'Orval, p. 220.
(6) Cf. Cartularium de Dunis, p. 559.
(7) Cf. En. Poxcezer, Inventaire des chartes de Sainte-Croix, t. 1, p. 33.
(8) Cf. Cu. Pror, Cart. d'Eenaeme, p. 189.
(®) Ibid., p. 190.
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Plaintes et enquêtes relatives à la ges-
tion des baïllis comtaux de Flandre
aux XII et XIV° siècles.
Aux xui et xiv® siècles, l’administration du comté de
Flandre repose en grande partie sur les baïllis. On les voit
agir tour à tour comme officiers publics et officiers doma-
niaux. Parmi les écoutêtes, prévôts, ammans et receveurs,
ils occupent une place spéciale et tout à fait prépondé-
rante : eux seuls, dans les villes et les châtellenies,
incarnent vraiment l'autorité comtale ({).
S1 les comtes donnérent à leurs baïllis une telle impor-
tance, ils s’efforcèrent en revanche de les maintenir dans
une étroite subordination. Ils y réussirent pleinement.
Fonctionnaires amovibles, déplacés sans cesse d’une cir-
conscription à une autre, rémunérés par le prince et, de
plus, assermentés, les baillis, par le caractère même de
l'institution, ne sont que des instruments entre les mains
de leur maître. En dehors de ces mesures, on se rend
compte que depuis la fin du x1r1° siècle on exerce sur eux
une surveillance constante. Leurs comptes sont minutieu-
sement et périodiquement vérifiés par des commissaires
comtaux. Des rapports fréquents avec l’autorité centrale,
qui se manifestent par des entrevues avec le comte et son
conseil, par des messages, par des comptes rendus envoyés
au prince, empêchaient qu'ils fussent isolés et abandonnés
à eux-mêmes dans leur circonscription. Soumis au contrôle
du receveur de Flandre, ainsi que plus tard à celui du sou-
verain baïlli, les baïllis flamands peuvent être considérés
(*) Leur présence était si indispensable dans les communes, que leur rappel
par le comte, aux époques de troubles, provoquait un « cès de loi », arrêtait
complètement le cours de la justice et jetait, pour ainsi dire, l’interdE « civil »
sur le magistrat.
76 H. NOWÉ
comme des fonctionnaires très dépendants et auxquels L
n’était laissé qu'une initiative limitée (1).
Cette surveillance visait surtout la gestion de ces offi-
ciers en tant que gardiens des prérogatives comtales et
receveurs des droits de leur maître. Pourtant le rôle du
baïlli ne se bornaïit pas à cela. Comme représentant du
prince, qui incarnait l’idée de justice, et dont la mission
essentielle était de protéger ses sujets et de faire régner la
paix parmi eux, le baïlli idéal, tel que le souhaitait Beau-
manoir (?), devait, dans ses rapports avec ses administrés,
donner l’exemple de l’équité et de la bonté. Il ne pouvait
donc être indifférent à l'autorité centrale de savoir com-
._ ment ses agents traitaient ceux qui étaient confiés à leur
garde. Ces renseignements lui furent fournis par les
doléances que ces administrés pouvaient librement lui sou-
mettre. Ces plaintes, ainsi que les enquêtes auxquelles elles
donnaient lieu, formaient en effet pour le comte un excel-
lent moyen d’information sur la conduite de ses baïllis.
Louis de Male, comme nous le verrons plus loin, le trouva
si efficace, qu’il institua quatre journées par an consacrées
à l'audition des réclamations faites contre les officiers
comtaux. Aussi a-t-on tout lieu de croire que celles-ci
furent très fréquentes (*) : pour tout conflit on « courait »
au conseil comtal (4), bien souvent à ses risques et périls,
(1) Dans un travail sur les baillis comtaux de Flandre, nous étudierons en
détail les attributions de ces officiers ainsi que le caractère de l'institution.
() Paizippe DE BEAUMANOIR, Coutumes du Beauvaisis (édit. Salmon, p. 47 et
suiv.). « La tierce vertus que li baïllis doit avoir, si est qu'il doit estre dous
et débonaires, sans félonie et sans cruauté. »
(5) Un certain nombre de ces documents sont parvenus jusqu’à nous
(Archives de l’État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Saint-Genois
et Gaillard), mais dans ceux-ci mêmes il est quelquefois fait allusion à d’autres
plaintes et enquêtes, qui, celles-là, sont perdues. D’ailleurs il est à supposer
que nous ne possédons qu'une petite partie des plaintes portées au comte.
(*) Dans sa défense, le bailli de Bredenrode (voir plus loin, p. 83) cite
deux femmes qui se rendirent à la cour comtale pour se plaindre, l’une des
échevins de Gand, l’autre de lui-même : « ..….als Gosins wijf vors. siet dat se
wet sal nemen moeten te Everghem, loep se te minen here van Vlaendren,
ende bringhet lettren an den bailliu van Ghent dat hi mitgaders den baeliu
van den Ouderborch de vrouwe houden soude in rechte »; «... de moeder
van Janne liep te hove ende seide dat de bailliu ghedaen hadde een onre-
delic besouc... » (Ibid., fonds Saint-Genois, n° 1391).
BAILLIS DE FLANDRE FF}
car il fallait redouter la vengeance du bailli ({). Les
plaintes étaient bien reçues : la cour mandait aussitôt
l'officier devant elle ou exigeait des explications par
lettre (?). Si les doléances devenaient par trop nombreuses,
des «heren van hove » étaient envoyés sur les lieux afin
de rechercher s’il n’y avait pas d’autres méfaits que ceux
qui avaient été portés à sa connaissance (*).
Tous ces documents relatifs aux excès et aux abus dont
les administrés des baïllis furent les victimes (4), jettent une
lumière très vive sur les mœurs judiciaires du xrrr° et du
xIve siècle, mais ils nous font également pénétrer dans la
société de cette époque et nous apprennent une foule de
particularités sur la vie de tous les jours des bourgeois et
des paysans.
Ces enquêtes ne remontent pas au delà du milieu du
xr11* siècle. La première que nous ayons pu retrouver date
en effet de 1250. C’est une longue enquête, rédigée en latin,
sur la gestion du baïlli de Warneton, Gautier d'Arona-
sia (5). Les nombreux témoins qui vinrent déposer devant
les auditeurs, attestérent que cet officier avait commis de
nombreux abus tels que dénis de justice, saisies et empri-
sonnements injustifiés, violence de toutes natures, mais
surtout d'innombrables exactions. C’est là un grief qui se
rencontre dans un grand nombre de plaintes; on n’en fit
pas d’autres à Thibaut, baïlli de Lille, lors d’une instruc-
tion ouverte sur sa gestion, vers 1267 (6)
(1) Un homme avait été emprisonné par le bailli de Gand et n'avait pu obtce-
nir Justice : « Here, doe send ic then grave waert. Here, doe ic then grave
werd hadde ghesent, ende hij ’t wist, doe svoer hi bi rudderscepe dat hie
nenmermeer huut ne kame hine souds sine wile hebben. » (Archives de l’État
à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Gaillard, supplément, rebut.)
(?) Voir plus loin.
(5) Dans une plainte relative à la gestion de Pierre Daens, bailli du pays de
Waes, on lit : « Darna quamen heren van hove of iemand over Pieter claghen
woude, doe quam dees clauus oer ende claghede over Pieter van desen
ghelde... » 1bid., fonds Gaillard, supplément 0 60. |
(+) Nous ne nous occupons pas ici des réclamations relatives aux empiéte-
ments des baillis sur les droits de justice des seigneurs locaux, surtout ecclé-
siastiques. Ce ne sont là que d’inévitables conflits de justice qui, en définitive,
ne témoignent que du trop grand zèle de ces officiers pour les intérêts de leur
maitre.
(5) lbid., fonds Gaillard, nos 951, 952, 954, 954bis.
(6) Zbid., fonds Gaillard, supplément P (sans numérotation).
78 H. NOWÉ
A la fin du xrn° siècle et au début du x1v° les mentions
de plaintes ou d'enquêtes se font plus nombreuses.
Vers 1295, Pierre le Jumel, bailli de Lille et de Douai, est
destitué de son office, va chercher un refuge dans le bail-
liage d'Amiens, et ensuite promet de se soumettre à l’en-
quête et au jugement du comte (!). Quelque temps après,
pour des motifs qui nous sont également inconnus, Gui de
Dampierre envoie des enquêteurs rassembler les doléances
sur la gestion de Pierre Daens, baïlli du pays de Waes (2).
Le 10 juillet 1298, Chrétien de Brabandere, baiïlli de
Bruges, et Galles le Clerc, baïlli de Gand, en l’église
Notre-Dame d'Ardenbourg, entendent les dépositions sur
le crime dont on accusait Gautier le Quikre, baïlli de cette
ville. Chose énorme pour un officier comtal. il aurait fait
commettre un meurtre par son neveu et ses sergents, en
pleine ville d'Ardenbourg. Sur les 27 témoins qui dépo-
sèrent, 16 déclarèrent « sour sâme » que le crime avait été
commis « dou consel le dit Wautier le Quikre, baï!liu d’Ar-
denborch... et par se seute » (*}. L'année suivante (1299),
nouvelle et importante affaire concernant cette fois le
bailli de Damme, Jean van den Steene (4). Cette fois, fait
assez rare, le magistrat, au nom de la commune entière,
portait plainte contre l'officier comtal ($). Ce baiïlli, qui
(:) Pierre le Jumel promet « ke de quan kil a et ara a amender enviers
noble prince Gui, conte de Flandre et marchis de Namur, et enviers tous pour
l'administration des baillies de Douai et de Lille, u il a esté baillius, si comme
deseure est dit, oies toutes plaintes et toutes demandes et toutes autres choses
con dira et con voura dire encontre lui, en l’ocoison de l’aministration devant
dite, oïes ausi ses raisons et ses responses encontre, par le conte de Flandre,
u de ses gens à che députeis par le dit conte... », il s'en remet au jugement
du comte. {bid., fonds Gaillard, supplément G 43.
(?) Ibid., fonds Saint-Genois, n° 986.
(3) Il est possible que Gautier fut destitué à la suite de cette affaire. L'année
suivante il figure parmi les témoins entendus dans l'enquête sur la gestion de
Jean van den Steene, baïili de Damme ; il y est mentionné comme ancien bailli
d'Ardenbourg : « Wautiers li quicres, adont baillius dou dit lieu, Symons de le
Velde, baillius orendroit. » (Ibid., fonds Saint-Genois, n° 1018.)
(4) 1bid., fonds Saint-Genois, n°s 1018, 1019 et 1051. Le document n° 1018 a
été partiellement publié par V. Gaillard. {Recherches sur les monnaies des comtes
de Flandre jusqu'au règne de Robert de Béthune, p. 20.)
(5) « Dit sin de pointe darof dat scepenen ende de mentucht hem beclaghen
als van der Janne van den Stene » (n° 4051).
BAILLIS DE FLANDRE 79
avait la direction de l'atelier monétaire de Damme, ainsi
que äu change (1), se serait si mal acquitté de ses fonctions
qu'il aurait mis en péril le commerce de la ville (?); on pré-
tendait même qu'il avait falsifié les pièces de monnaie (à),
et qu’en tous cas il les avait dépréciées lors du change (4).
D'autres abus s’ajoutaient à ceux-là : violations des privi-
lèges et violences sur divers bourgeois. L'enquête fut faite
par le propre petit-fils du comte, Louis de Nevers), et par
Guillaume de Mortagne (3 septembre 1209), et il semble
bien que le baïlli ait été acquitté (6). En tous cas, la plupart
des témoins (?) ne connaissaient les faits que par ies bruits
qui en circulaient dans la ville et chose curieuse, les éche-
vins de Damme eux-mêmes, de qui pourtant la plainte
(1; C'est là un fait très exceptionnel. En nulle autre localité le bailli ne
possédait ces fonctions. D'ailleurs le bailli de Damme jouissait d'un régime
très spécial. Alors que tous ses collègues recevaient un traitement fixe, Jean
van den Steen percevait le tiers des amendes, comme les écoutêtes. Son fils
lui succéda dans sa charge en 1306. (Archives générales du Royaume,
Chambre des Comptes de Flandre, comptes en rouleaux, carton 75, n° 1381.)
(2) « Terste es, dat niemare loept alse dat ’t Swin ende de coepmanscepe
van den Suene verloren es, ende de port van den Damme jammerlike ghe-
scandalisert es, alse bi dèr munte die hi beleet heeft boven andre munten »
(no 1051).
(3) «.. uns Pieterkins Ricouars cognut qu'il bati Ricouart le fil Ernoul.
Requis pour quoi, il dist qu'il but en une taverne, et quant il vot paier son
escot en esterlins. li hostes ne les vaut mie prendre. Et il demanda pourquoi
il les refusoit à prendre, li hostes li respondi : « Ce sont faus esterlin. » Et
adont li dis Ricouart dist : « Puisqu'il sont faus, boulir puist-on Jehan de le
Pierre et tout son linage, qui fait faire les a! » Et cele parole oïrent Jehan
de Lapescure, vallès Jehan de le Pierre et Lambers, frères Jehan de le
Pierre... » (n° 1018).
(4) « Tander punt es dat hie wederseit heeft ghelt dat hie selve dede slaen,
dat hem een onser gheselle van onsen rade te wisselne brochte. Ende hie ne
wilts niet nemen, hie ne hadde ghehad 40 s. st. om 20 s. st. ». (No 10514.)
(5) No 1018. Ilest mentionné comme « monsegneur de Nevers ».
(6) Au dos de l’engnête se trouve : « C’est li enqueste faite contre Jehan de
le Piere... ». et aussi, d’une autre main « et vaut pour néant ». On sait d’ail-
leurs que Jean de le Pierre était encore bailli de Damme en 1306. Il rendit des
comptes à cette date. (Voir plus haut, note 1.)
(7) Ils furent assez nombreux et de qualités diverses. On vit défiler des
membres de la famille des victimes, des bourgeois de Damme, les échevins
de Damme, des ecclésiastiques de cette ville, l’ancien bailli, le bailli en fonc-
tion et des échevins d’Ardenbourg, le bailli de l'Ecluse, le frère du receveur
de Flandre.
6
80 H. NOWÉ
émanait, n'étaient nullement unanimes dans leurs déposi-
tions, le plus souvent ils « n’en sevent parler, fors que:de
oïr dire ».
Plus intéressantes sont les enquêtes sur la gestion de
Guillaume du Mont, baïlli d'Audenarde 1313) et sur celle de
Thierry de Bredenrode, baïlli de Gand (1322), car non seu-
lement on en a conservé les dépositions des témoins, mais
aussi la défense des baïllis et l’opinion du conseil comtal.
Du Mont avait été bailli d’Audenarde en 1310-1311 (!),
mais l’enquête confiée à Raymond Screyhase, bailli de
Courtrai (?) et à Gilles de Harlebeke, chanoine de cette
ville, n’eut lieu que deux ans après sa sortie de charge (à).
Trente-neuf plaintes furent remises aux enquêteurs. Elles
relataient de nombreuses arrestations arbitraires (4), des
(:) Une des pièces de l'enquête démontre qu'il fut baïilli d’Audenarde de
septembre 1310 à septembre 1311. (Archives de l’État à Gand, chartes des
comtes de Flandre, fonds Gaillard, n° 978).
(2?) Screyhase était déjà bailli de Courtrai en 1311. (EspiNas et PIRENNE, Recueil
de documents relatifs à l'histoire de l’industrie drapière en Flandre, II, p. 351.)
(#) L'enquête n’est pas datée, mais cela ressort de la réponse du bailli
(Archives de l'Etat à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Saint-Genois,
n° 226). Les documents relatifs au procès sont conservés aux Archives de
l'État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Saint-Genois, nos 225, 226
et 1829, et fonds Gaillard, n°5 977, 978 et 851.
() En voici un curieux exemple : «Gilles de Onckelbierghe se complaint
du dit Willaume, ke einsi k’il estoit ou markiet d'Audenarde, et il avoit à
vendre 2 rasières d’avaines et 1 havot, li baïllius lui demanda : « Que fais tu le
rasière ? », il lui répondi : «9 s. » — « De quel mousnoie? » fist li baillius,
pour ce ke fèble mousnoit estoit déffenduwe, et Gilles lui respondi : « De boine
mousnoie, sire. » — « Prenderois-tu, fist li baillius, 3 mites pour 5 d.? », et il
lui respondi « Ouil, sire, mais k’elles fussent boines ». Et à ce mot, pour ce
kil avoit tant parlé de le ligière mousnoïe, il le calenga de 10 Ib. d’amende, et
le menna ou castiel, en prison. Et avant k’il eu peut issir, li baïllius en eut
3 florins d’or grans, et pour se despens, 1 grant florin, et avoec ce il prit
l’aveine sans rendre, fors ke tant kil reçut son sac. A ce respont li baillius
k’il le noie, mais il avoit pris pour une mellée kil avoit fait devant. Et sur ce,
sont oï tiesmoignage : Maes li Couteliers, tiesmoins jurés et requis sour son
serement, dist tout ce ke li plainte contient est voirs, et k’il ne fu pour autre
chose pris fors ke pour ce mot K’il dist k’il prendroit bien 3 mites pour 5 d.,
et ke de le mellée, riens n’en fu. Ernous Maes et Watiers li Witte, de Wartin-
ghien, tiesmoing jueret, poursuiwent du tout le dit Maes. » (Fonds Saint-
Genois, n° 1829.)
Un abrégé de l'enquête (fonds Saint-Genois, n° 225) contient la note suivante :
« Li seconde complainte, de Gillion de Onckelbierghe samble estre provée
BAILLIS DE FLANDRE 81
saisies injustifiées, mais surtout ses continuelles exac-
tions (1) faites « à tort et sans raison » et obtenues « par
manaches de... mettre au chartre » (?), « par le destreche de
prison » (*) ou « pour pis escuwer » (4) L'enquête fut
menée avec soin. Les auditeurs notèrent à la suite des
plaintes les dépositions des témoins et les réponses du
baïlli. Si celui-ci était absent lors de la présentation d’une
plainte et n’avait done pu y répliquer, ils n’omirent pas
d’en informer le conseil (5).
Outre le long rôle des réclamations, il existe une « Abré-
viature de l’enqueste faite sur Willaume doù Mont, jadis
baïlliu d’Audenarde » (f}. Ce sont des remarques émanées
très vraisemblablement du conseil comtal, sur les résultats
de l'enquête (*). Pour chaque plainte on y examine la cul-
pabilité du baïlli en se basant sur les dépositions des
bien et plainement, et ke che n’est mie ensi ke li dis Willaume met avant en
se deffense. » La sentence du comte, relativement à cette plainte, est telle :
« Item, d’endroit le plainte Gille de Onkelenberghe, messire a condarapné le
dit Willaume à rendre au dit Gille 4 florins grans qu'il eut du dit Gille, et
2 rasières d'avene et 1 havot. » (Fonds Saint-Genois, n° 227.)
(4) Voici un de ces cas : « Thieris de le Haye se complaint du dit Willaume
k’il lui tolli 9 grans florins d’or par le raison ki s’ensuiwt : Li dis Thieris avoit
esté en fèdes encontre aucune gent de mort d’omme, dont pais fu ordenée
entre les parties pour 80 Ib., que le dis Thieris en devait avoir eus. Et Wil-
laumes du Mont, adont baillius, dist ke ja celle pais ne passeroit, ne ne seroit
pronuncié, s’il n’en eust avant ces 8 grans florins d’or. À ce respont Willaumes,
et dist ke s’il eust eut de lui aucune chose, ce lui estoit donné en courtoisie
pour le paine et le travaill k’il en eut. Et sour ce sont tiesmoignage oï. » Les
témoins affirmèrent que la plainte était fondée. (Fonds Saint-Genois, n° 1829.)
(2) Fonds Saint-Genois, n° 1829, 13° plainte.
(5) Ibid., 27e plainte.
(t) Ibid., 23e plainte.
(5) La 31e plainte se termine par les mots : « mais à ceste plainte ne fu mie
li dis Willaumes. » Une autre main, celle d’un conseiller comtal sans doute, y
a ajouté : « C’est à savoir. » (Fonds Saint-Genois, n° 1829.)
(6) Fonds Saint-Genois, n° 225.
(°) Il n’est pas expressément déclaré que cet abrégé est l’œuvre du conseil
comtal. C’est pourtant probable, car sur maints articles de l'enquête il est
exigé des renseignements plus complets, ce qui serait étrange si ce rôle avait
été composé par les enquêteurs eux-mêmes. (Par exemple : « La 36° com-
plainte, de Jehan Hoen, est à savoir », puis d’une autre main : «che n’est
nient. »)
82 H. NOWÉ
témoins et les explications de l’inculpé (1), et on y relève
les points obscurs à éclaircir (?). Parmi ces questions dou-
teuses, il importait avant tout de savoir si l’argent extor-
qué avait été compté ou empoché par le baïlli. Les mots
« on doit rewarder se il l’a conté u non » reviennent sans
cesse dans cet abrégé, et dénotent la principale préoccupa-
tion de la cour comtale. Nous savons que.l'on fit les
recherches nécessaires dans les comptes rendus par du
Mont en 1310 et 1311. En comparant ce que l’ancien baiïlli
d’Audenarde prétendait, dans sa défense, avoir reçu de ses
victimes ($), avec ce qu'il avait réellement noté dans ses
comptes (‘), on constata qu’il avait maintes fois volé son
maître.
Guiilaume du Mont ne se tint pourtant pas pour battu.
11 adressa une requête au comte, dans laquelle il se plai-
gnait à son tour des enquêteurs (°). Ayant quitté sa charge
depuis deux ans, il leur avait demandé un certain délai
pour pouvoir préparer sa réponse aux accusations, et il les
avait priés de lui remettre la copie de celles-ce1. Tout cela
lui avait été refusé (6). Il se plaignaït aussi que ces enqué-
(4) « Le tierce complainte, de Mathiu, fil Clais, samble prouvée par le res-
ponse et le confiession dou dit Willaume, et samble ke il doit rendre les
2 florins, car il les prist à tort. »
(2) « De le 8 complainte, de Gillion du Tries, on doit savoir par quelle
cause li dis Willaume prist les 8 Ib. par., on doit rewarder se il a conté »,
puis en surcharge. et d’une autre écrituse : « Li baillius dist qu'il li mist sus
une amende de melée, che ne fu nient ensi. »
(3) Fonds Gaillard, n° 977 : « C’est chou ke Willaumes dou Mont doit avoir
contet à le court, et ke il a reçut et mis avant en ses deffenses ke il l’a conté.
Si doit on rewarder se il est ensi u non. Premièrement, 4 1b. ke il prist de
Pierron Naye de Wartenghien », etc.
(4) Fonds Gaillard, n° 978 : « Ce sont les défautes Willaume du Mont que il
n’a mie compte : Premiers on treuve ens l’enqueste qu’il rechut de Jehan de
Walem, Jehan Hake... de cascun 5 1b., dont il ne compte ens son compte de
may de l’an XI que 4 Ib. de cascun, ensi faute : 4 Ib. p. », etc. Dans ce docu-
ment on mentionne ses comptes de septembre 1310 et de janvier, mai, sep
tembre 1311.
(5) Fonds Saint-Genois, n° 226.
(6) «... gentiens princes, je fu adont ostés de la dite baillie d’Audenarde
bien 2 ans, si que je n’estoie mie adont avisés de respondre seur leur plaintes,
et demanda copie des dites pleintes et jour de conseil pour respondre seur les
dites pleintes. Et li auditeurs respondirent et disent que leur commission ne
le contenait mie, et li me contredisent. »
BAILLIS DE FLANDRE 83
teurs eussent reçu deux plaintes et entendu des dépositions
à Courtrai, sans l’appeler (1) Bref, on ne lui avait pas
accordé le moyén de se défendre convenablement; l'en-
quête donc « devroit.. estre à nient et de nulle value par
droit », et il adjurait le comte de ne «croirre nulle maises
langues ». Pourtant la sentence du conseil ne pouvait
être douteuse. L'ancien bailli d’'Audenarde fut condamné à
restituer tout ce qu’il avait extorqué (*?). Le comte y ajouta-
t-il d’autres peines, nous l’ignorons.
Les enquêtes passées en revue jusqu'ici furent ouvertes
à la suite des plaintes portées au comte par les administrés
des baïillis. À ce point de vue, celle qui fut faite le 28 et le
29 mars 1322 sur la gestion de Thierry de Bredenrode,
baïlli de Gand, fut un peu différente (*). Cette fois les
dénonciations venaient d’un autre officier comtal, quasi
collègue du baïlli mis en cause. Pourquoi Barthélémy van
den Walle, ancien sous-baïlli de Gand, avait-il jugé bon
d’accuser celui qui, très probablement, avait été son supé-
rieur (#), rien ne permet de le dire.
Le 23 mars 1322, le comte désignait les commissaires
chargés d’instruire l’affaire : c’étaient Roger de Halewyn,
chevalier, et Henry Braem, clerc comtal (5). Le lende-
main (24 mars) il mandait à son baïlli de Gand, Nicolas de
(4) Il en profitait pour réfuter longuement le contenu de ces deux plaintes.
(?) Fonds Saint-Genois, n° 227. « Ce sont les persones et les coses en coy
messire de Flandres a condampné Willaume de Mont, jadis bailliu d'Aude-
narde, comme de le enqueste qui faite fu sour li. Premirement, d'endroit le
complainte le doien d’Audenarde, messire a condampné le dit Willaume à
rendre à Terri Ruwelin le value de cent aunes de toiles, en lincheus, en napes,
en touwailes, en linge et en autres coses, dont les deus pars de cent aunes
doivent estre de noeve toile », etc.
(3) Archives de l'État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Saint-
Genois, n° 1391. Sous ce numéro sont compris cinq documents, dont deux
rôles, attachés ensemble par des cordelettes. Le 1er rôle contient la copie de
la commission des enquêteurs, le compte rendu de la procédure suivie, la
copie de la plainte du sous-bailli et les dépositions des témoins. Le 2e rôle
contient la justification du bailli. Les trois autres documents sont des plaintes
particulières.
(4) Les documents ne disent pas que B. van den Walle ait été sous-bailli de
Gand lors de la gestion du bailli T. de Bredenrode. Mais c’est très probable,
puisqu'il est au courant des moindres détails de cette gestion.
(5) Tous les détails qui suivent sont tirés du {er rôle.
84 H. NOWÉ
Bilke (1), de faire « cryer publikement » par tout son bail-
liage que tous ceux qui avaient à se plaindre de Thierry de
Bredenrode, ancien baïlli de Gand (*), devaient compa-
raître devant ses délégués au château de Gand, le dimanche
28 mars, « à heure de prime » (6 heures}, pour leur remettre
leurs doléances. Quant au sous-bailli dénonciateur, il
devait l’ajourner à la même date, en présence des hommes
de fief du Vieux-Bourg, pour assister aux dépositions des
témoins, et y faire éventuellement ses observations (5).
Informés par une lettre du baïlli (26 mars) que les prépa-
ratifs de l’enqüête étaient terminés (f)}, Roger de Halewyn
et Henry Braem vinrent tenir celle-ci au jour fixé. Tout
d’abord Thierry de Bredenrode et Barthélemy van den
Walle vinrent prêter serment de ne déclarer que la vérité,
et ce dernier remit aux enquêteurs une « cédule de papier
contenans pluseurs articles escrips en flamench ». C'était
sa plainte (5}. Comme Guillaume du Mont, Thierry en
demanda aussitôt une copie « pour avoir conseilg et res-
pondre as articles ». Cette fois, quoique leur commission
fut également muette sur ce point, les envoyés comtaux
n’hésitèrent pas à la lui accorder. Muni de cette pièce,
l’ancien baiïilli se retire pour préparer sa défense et déli-
bérer avec son conseil (f). Il se représente bientôt et répond
« de bouche » à chacun des points de la plainte. Les com-
missaires lui demandèrent alors de mettre sa défense par
écrit et de leur présenter celle-ci le lendemain ({?).
L'enquête fut donc reprise le lundi et cette journée fut
consacrée à l’audition des témoins. Comme les enquêteurs
savaient que Barthélemy avait remis au conseil comtal un
(4) Ce nom est orthographié de plusieurs façons : de Beelke ou van Belct.
(Fris, « Les baillis de Gand », Bull. de la Societe d'hist. et d'arch. de Gand,
anno 1906, p. 401)
(2) Bailli avant le 15 mai 1321. Il l'était encore en novembre de la même
année (Défense de Thierry, n° 1391, 2e rôle).
(3) Le mandement comtal est reproduit dans le {er rôle.
(4) Cette lettre est également insérée dans le {er rôle.
(5) Elle est reproduite dans le {er rôle.
(6) Nous avons vu que Guillaume du Mont avait également demandé « jour
de conseil ». On sait qu’un groupe de parents et d’amis assistait la partie dans
l'élaboration de sa défense. Il semble bien qu'il s'agisse ici aussi de ce « raed »
dont parle Lameere dans son étude : Du formalisme dans le droit flamand au
moyen âge, p. 24 et suiv.
(7) C'est le 2e rôle du n° 1391.
BAILLIS DE FLANDRE 89
plus grand nombre de plaintes que n’en contenait sa
« cédule » (1), ils lui demandèrent s’il fallait les comprendre
dans l'enquête; il leur fit alors cette réponse bizarre :
« qu’il se voloit tenir à la petite cédule tant seulement »,
déclarant renoncer « à tous autres briefs, pour chou qu'il
ne metera nule chose avant fors chou qu'il quide que ce
soit veirté ». D'ailleurs, à elles seules, les plaintes conte-
nues dans sa cédule ne manquaient pas d'importance. Dans
son réquisitoire, qui ne contient pas moins de quinze
articles, il attaquait surtout la probité de Thierry de Bre-
denrode (?). En maintes circonstances celui-ci aurait frus-
tré le comte d'importantes sommes d'argent. Il l'accusait,
par exemple, d’avoir composé avec les parties, alors que le
trésor comtal aurait eu de grands profits à ce que la cause
fut laissée au jugement des échevins. Il aurait reçu de l’ar-
gent soit pour introduire à nouveau une affaire déjà jugée,
soit simplement pour procéder à une arrestation. De plus,
1] aurait consigné dans ses comptes des sommes inférieures
à celles qu’il avait touchées ($) et reçu hors de propos de
nombreux dons ({).
(*) « Et chou fait, nous demandames à Berthelmeu devant dit s’il vausist
aucene autre chose dire u metre avant contre le dit Thierry, car nous enten-
dimes qu’il avoit pluseurs autres articles bailliet sus à le court. »
(2) Il prétendait d’ailleurs ne relever que les fautes commises par ce baïilli
du 45 mai à la Toussaint 1321, et dans la seule châtellenie du Vieux-Bourg. Sa
plainte débute par les mots : « Dit hes dat Dederye van Bredenrode ontfaen
heift binnen der rekeninghe van half meye tot Heleghen dage int jaer XXI, in
de baïillie van der Ouderborgh. » Thierry était déjà baïlli avant le 15 mai 1321,
comme il le déclare dans sa défense.
(3) « Vord, dat Diederie ghehad soude hebben 50 s. gr. van Jan Wertmanne
in Woestwinele, omme dat si hand an den bailliu van Somerghem ghedaen
soude hebben, daer hi waer ne rekende 24 Ib. p. So andwoord Diederic, ende
zeghet dat hoe hi ’t bezouc ghedaen hadde, de moeder van Janne liep te hove,
ende seide dat de baiïlliu ghedaen hadde 1 onredelic besoue, ende dat niemen
ne moeste spreken ten orconden no calaingnieren. So dat den bailliu omboden
was ten hove mette lettren, oft so ware alse de vrouwe ghetoghet hadde, dat
hi ‘t besouc wettelic dade, of dat hi quame te hove ende seide wat hire toe
ghedaen hadde. Daer vaer Diederie twe warf te minen here te Curtrike, ende
eens Le Ardenburch, so dat pais ghemaect was tjeghen Diederic 40 s, gr. Ende
dat Diederic seide dat minen here ghene coste van den ridene rekenen ne
wilde, so dat D. bi bespreke over sine coste van den drien varden vorseid,
10 s. gr. hadde. » (En marge, d’une autre main : « Absolutus ab isto arti-
culo. ») (Défense du bailli, 2e rôle). — ({) V. p. suivante.
86 H. NOWÉ
Les quelques témoignages entendus dans cette affaire
furent favorables à l’ancien bailli de Gand. Sur certains
articles de la plainte, les enquêteurs trouvèrent la réfuta-
tion du baïlli si satisfaisante, qu'ils négligèrent de leur
propre mouvement d'entendre des témoins (!), sur d’autres
ils notèrent que la partie plaignante était tombée d’accord
avec le défenseur (°). |
Ainsi que dans la plupart de ces affaires, nous ne con-
naissons pas l'issue de celle-ci. Mais l'opinion du conseil
comtal sur les différents articles de la plainte nous est par-
venue. La volumineuse défense de Thierry, soumise à cette
cour ainsi que les autres pièces du procès, porte en regard
de chacun des articles la décision des juges. Les observa-
tions défavorables au baïlli y sont rares (*), et dans la plu-
part des cas, celui-ci fut jugé innocent ({).
Cette cause ne clôt certes pas la série des actions isolées
intentées aux baillis. Comme nous le verrons tantôt, on ne
cessa de poursuivre les officiers prévaricateurs durant
tout le x1v° siècle, et même avec une fermeté croissante.
(4) De la page précédente. — « Vord dat Meus zeghet dat Diederic ghehad
soude hebben van dien van Botelaer, Heinric van Munte ende sinen broeder
ende sine kinder, 16 s. gr., omme dat si wapen draghen souden moghen. So
andwoord Diederic, ende zeghet dat die liede wel hem hoveschede ghedaen
mochten hebben, maer dies ne ghedinct Diederic niet weder dat hem dese
liede enech ghelt gaven, lettel of vele. Ende Diederic seghet dat elc man die
bailliu te Ghent es, wel macht heft lieden oorlof te ghevene wapene te
draghene, sonder dermede te mesdaene dies te doene hebbene, want kenden
scepenen dat sijs te doene hadden, de baïlliu soud moeten ghedaghen omme
‘t beste. Ende daeraf dat Diederic hier of niet ne heft te andwordene. » En
marge, et d’une autre main, on lit : « Li baillius ne le peut faire. ») (Défense
du bailli, 2e rôle.)
(4) « Sour le quart article, le responce dou dit Thierry est toute clère, si
qu'il ne convient mie que on enquerche. »
(2) « Sour le 9% article, le responce dou dit Thiéry est toute clère et Berthel-
miu s'i assent bien. »
(3) On trouve des observations telles que celles-ci : « Li baillius ne pooit
prendre les 4s. de gros. »; «Il ne devoit mie prendre ces deniers pour faire
justice. » Parfois la cour demande des éclairecissements : «On saiche plus à
cleir si che fu pour le voyage du Dam. »
(4) A côté de la réplique du bailli, on lit alors les mots : « Absolutus ab isto
articulo. » On trouve la même mention sur deux des trois plaintes annexées
aux rôles.
BAILLIS DE FLANDRE 87
Mais après 1322, nous ne possédons plus les enquêtes en
elles-mêmes, contenant les très intéressantes dépositions
des témoins ainsi que la défense des baillis.
Au début du règne de Robert de Béthune, durant la
période troublée qui suivit la libération de la Flandre, les
doléances étaient devenues si nombreuses, qu’en 1307-1308,
ce comte ordonna une enquête générale sur tous les baïllis
de Flandre. Ce système d'inspection, qui consistait à
envoyer des commissaires chargés de recueillir les
doléances des administrés, était nouveau en Flandre. Il
était déjà depuis longtemps en usage en Angleterre et en
France. On sait que dès le xri° siècle, dans le premier de
ces royaumes, des « justiciarii » itinérants devaient exa-
miner la gestion des sheriffs (1). En France, les enquêtes
ordonnées par saint Louis sont restées célèbres (2. [l est
probable que Robert de Béthune s’est inspiré de ce pro-
cédé, encore en vigueur en France à son époque ($). En
tous cas, les enquêtes flamandes présentent de l’analogie
avec celles qui eurent lieu sur les terres royales. Ici aussi
les auditeurs furent choisis parmi les membres de la
« curia » du prince ({. Robert confia ces fonctions à deux
conseillers, un ecclésiastique, maître Jacques de Roulers,
doyen de Courtrai, et un laïc, Henri Evelbaren, cheva-
lier (°). Tous deux nous sont bien connus par les nom-
(1) Cu. V. LanGLois, « Doléances recueillies par les enquêteurs de saint
Louis ec des derniers capétiens directs » (Revue historique, t. XCIL, p. 1),
(2) Ibid. ; elles ont été éditées par L. DEuISLE au tome XXIV du Recueil des
historiens de Gaule et de France.
(3) DELISLE, 0p. cit., préface, p. 12 et 143. L'exemple de Louis IX fut suivi
par son frère, Alphonse de Poitiers, dans le Poitou, Saintonge, Venaissin, etc.,
et par son arrière-petit-fils, Charles, comte de la Marche et de Bigorre (1321).
(Ibid., p. 11.) Ajoutons qu'il y eut des enquêtes générales dans le duché de
Brabant en 1333, 1363 et 1389. Pror en publia quelques documents dans le
Bulletin de la Com. roy. d'histoire, 4e série, t. IX, p. 49 et suiv. ett. XI, p. 179
et suiv. M. Bolsée, archiviste aux Archives générales du Royaume, se propese
de publier ces enquêtes. (Ibid., t. LXXXVII, p. 8.)
. (4) I en fut ainsi en France, à partir de la seconde moitié du xure siècle.
(LANGLOIS, op. cit., p. 4.)
(5) Nous ne possédons plus leurs commissions, mais leurs noms nous sont
fournis par les comptes des baillis qui relatent leur passage, et aussi par cer-
tains documents de l'enquête.
88 H. NOWÉ
breuses missions de confiance qui leur furent confiées par
leur prince ({!{).
Jacques de Roulers et Henri Evelbaren visitèrent la
plupart, sinon toutes les châtellenies de Flandre. Par les
comptes des baïllis, chargés ainsi que leurs collègues fran-
qais (2), de solder les frais des auditeurs, nous savons qu'ils
passèrent dans les Quatre-Métiers entre le 2 novembre 1307
et le 13 janvier 1308 (3). Entre le 13 janvier et le 2 mai 1308,
(1) Jacques de Roulers fut un des délégués chargés de renouveler l’échevi-
nage d’Alost en 1305 : « Pour le despens monsingneur de Boenem et maistre
Jakemon de Rolers quant ils furent à Alost pour faire eschevins : 9 Ib, »
(Compte de Hugues de Burst, baïlli d’Alost, rendu le 18 août 1305. Archives
gén. du Roy., Chambre des Comptes de Flandre, comptes en rouleaux, car-
ton 57, n° 1054); « plusseurs besoignes k’il fist délivrer pour monsigneur »,
lui valurent une gratification de 72 1b. (Compte de Thomas Fin, receveur de
Flandre [Noël 1308-22 juin 1309]. Jbid., carton de la recette générale de
Flandre, n° 4). En 1315, il est cité parmi les clercs comtaux qui vérifent les
comptes du receveur prévaricateur, Thomas Fin, réfugié à Tournai (LimBurG-
STiRUM, Codex diplomaticus Flandriae, IH, p. 253. Voir aussi G. Biewoo», Le
régime juridique du commerce de l'argent de la Belgique du moyen âge, 1,
p. 262). Quant à Henri Evelbaren, son nom apparait maintes fois dans les
documents de l’époque. Il était issu d’une ancienne famille de vassaux du
comte (Anno 1218. SERRURE, Cartulaire de l’abbaye de Saint-Bavon, n° 128,
p. 102). Un Henri Evelbaren accompagna Gui de Dampierre à Tunis (GAILLARD,
Archives du Conseil de Flandre, p. 46 et 72) et en captivité en France (Lim-
BURG-STIRUM, 0p. Cit., I, p. 305). Comme Jacques de Roulers, il était attaché à
la cour comtale (Compte du receveur Thomas Fin précité, sous la rubrique :
« Sieles, harnas pour le conte et ses chevaliers et ses gens » : « It., pour une
sièle ki fali à monsigneur Henri Evrebare, ki fali d’une autre livrée devant :
7 5 1b. », on lui confla aussi des missions, surtout des enquêtes. (Voir LimBurG-
SriRUM, Coutume d’'Alost, p. 555 et SainT-GENois, Inventaire, n° 1135, p. 325.)
Avec Siger de Courtrai, en 1307, il fut receveur dans le Vieux-Bourg, de la
taille fixée par le Transport de Flandre (BERTEN, Coutume du Vieux-Bourg,
Introduction, p. 14). Enfin, il fut bailli d'Audenarde en 1280 (Archives dépar-
tementales du Nord, Chambre des Comptes, 4° cartulaire de Flandre, fol. 19vo,
n° 55 (B, 1564) et d’Alost en 1286 (Prior, Cartulaire de l'abbaye d'Eenaeme,
n° 380, p. 308).
(?) DELISLE, 0p. cit., préface, p. 4 et 5.
(3) « Item, paiet pour le despens monseigneur Henri Evelbardt et Jakemon
de Rolers ; 39 1b. 17 s., par lettres de eus. » (Compte de Jean d’Alost, baïlli
des Quatre-Métiers, rendu le 13 janvier 1308. Arch. gén. du Royaume, Ch. des
Comptes de Flandre, comptes en rouleaux, cart. 93, n° 2009.) La date précise
du passage des enquêteurs dans chaque circonscription ne peut être déter-
minée ni par les comptes, ni par aucun autre document. Nous devons nous
borner à constater qu’elles eurent lieu entre deux redditions de comptes de
BAILLIS DE FLANDRE 89
on les retrouve à Gand (‘), à Alost et à Grammont (2). Entre
le ? mai et le 26 octobre « messire Henri Evelbaren et
mesire Jakemont de Rolers... firent enqueste sur les bal-
lieus » à Audenarde, où ils descendirent « à le mason Jehan
de le Craye » (#). À la même époque « ils oïrent les plaintes
sur les baïllus » à Ypres ({), à Furnes et à Nieuport (5).
Les baïllis mis en cause furent nombreux. L'enquête, en
effet, ne visait pas seulement les baiïllis en fonctions lors
de la tournée des commissaires comtaux (6), mais naturelle-
baillis. Peut-être Henri Evelbaren inspecta-t-il vers la même date la ville de
Bruges. Le compte de Jean de Ghisenghem, bailli de Bruges, rendu le 13 jan-
vier 1308, contient en effet la mention suivante : « Pour les despens monsen-
gneur Heinri Evelbaren fait à Bruges : 4 1b. 13 s., par lettres. » (Arch. gén.
du Roy., Ch. des Comptes, comptes en rouleaux, carton 66, n° 1256.) Le fait
qu'aucune plainte de la ville de Bruges ne nous soit parvenue, ne peut être
tenue en considération, car nous savons par les comptes de baillis qu'ils visi-
tèrent la châtellenie de Furnes, alors que nous ne possédons aucune plainte des
habitants de ce territoire.
(1) VuyLsTEkE, Cartulaire, 1, p. 47. On y parle d'Henri « Hevelbaren et le
doien de Courtrai ». Ce « doien de Courtrai » est très vraisemblablement
maître Jacques de Roulers. De son côté, pendant le même laps de temps, ce
dernier semble avoir visité une partie du Franc : « A segneur Jakeme de Rol-
lers, prestre : 8 s 4 d, par lettres, pour ses despens à West-Eclo. » (Compte
de Jean de Ghisenghem, rendu le 2 mai, /bid., carton 66, n° 1260.)
(?) Compte de Guillaume Bloc de Steenlant, bailli d'Alost, rendu le
2 mai 1308, 1bid., comptes en rouleaux, carton 57, n° 1068 : « Pour le despens
mons. Henri Evelbare et maistre Jakemon de Rollers quand il fixent les
enquestes à Alost : 19 1b. 13 s. et 7 d.; item, pour aus à Granmont : 141b. 75.
et 6 d., dou commant mons., dont on a lettres. »
(3) Compte de Jean Stever, bailli d'Audenarde, rendu le 26 octobre 1308.
Ibid., comptes en rouleaux, carton 61, n° 1160.
(#) Compte de Gautier de Mullem, rendu le 26 octobre 1308, 1bi4., comptes
en rouleaux, carton 106, n° 2146 : « It., pour les despens des auditeurs, ki
oirent les plaintes sour les baillius, c'est assavoir mesires Henry Evelbar et
son compaignon : 20 Ib. »
(5) Compte de Gossuin de Lauvwe, baïlli de Furnes, rendu le 26 octobre 1308,
Ibid., comptes en rouleaux, carton 82, n° 1650 : « Item pour les despens
monsegneur Henri Evelbard et segneur Jakeme de Roullers, fais à Furnes
pour les enquestes des baillius, dont on a leur lettres : 13 1b.; it., pour leur
despens à Nuefport. dont on a leur lettres : 7 Ib. »
(6) Tous les documents relatifs à cette enquête sont conservés aux Archives
de l’État à Gand, chartes des comtes de Flandre, dans le fonds Gaillard et ses
suppléments. Voici les noms des baillis incriminés et qui étaient en fonction
lors de l'enquête : à Gand, Henri de Lede (septembre 1307 à janvier 1310)
90 H. NOWÉ
ment aussi leurs prédécesseurs (1), même ceux qui avaient
été baillis royaux pendant l’occupation française (?), et
ceux qui étaient décédés au moment de l’enquête (#). On ne
se plaignit pas seulement des baïllis, mais aussi de leurs
subordonnés, sous-baillis (#)}, receveurs de briefs (5), ser-
gents comtaux (‘}, gardiens de prison (7) et même de cer-
tains seigneurs [5). |
Quoique le nombre des plaintes conservées soit assez
important (?), nous savons qu’elles furent bien plus nom-
breuses. Une liste des gens qui se plaignirent des officiers
(fonds Gaillard, n° 860) ; dans les Quatre-Métiers, Jean d’Alost (1307-1308)
(Ibid., nos 829 et 858) ; à Alost, Guillaume Bloc de Steenlant (novembre 1307-
octobre 1308) (1bid., nos 795, 900, 923 et 1000).
(4) A Gand : Guillaume van Leebrugghe (bailli en 1303) ({bid,, nos 798, 916
et 917), Michel Gasoghe, sous-bailli intérimaire (janvier-septembre 1306)
(Ibid., n°s 827, 882 et 917), Daniel de Belleghem (septembre 1306-sep-.
tembre 1307) (lhid., nos 785, 821, 858, 859, 878, 888, 907, 912 et 962, supplé-
ment, R 10, et un document non daté du rebut). Dans les Quatre-Métiers : Jean
Slever (vers 1307) (lbid., nos 857, 858, 862, 889 et 922). Dans le pays de Waes :
Philippe Utenhove (/bid., n° 799). A Alost : Gilles de Lielaer (1304-1305) (Ibid.,
n° 869), Lambert le Poisson (septembre 1306-novembre 1307) (1bid., nos 846,
867 et 879), Jean Rabau (début du xrv® siècle) (/bid,, n°s 880, 905 et 906). Jan
van Werebeke (début du xrve siècle) (/bid., n°s #37, 881 et 895). À Audenarde :
Gautier de Mullem (octobre 1304-septemkre 1306) (Jbid., nos 828, 829 et 878),
Jean de l1 Woestine (décembre 1306-novembre 1307) (Ibid., n° 884 et 898,
suppléments 163, J 63, O 20, O 27). A Ypres, Jean de la Douve (octobre 1304-
janvier 1306) (/bid., supplémeut P).
(?) Siger Coelssone, baiïlli royal du pays de Waes (/bid,, nos 913 et 915).
(3) Gilbert le Mil, en tant que bailli d’Alost (1295-1297) et bailli d’Aude-
narde (1297) (Ibid., nos 866, 885, 893 et 1000).
(*) À Gand : Roelf Utenhove ({bid., n° 911) et Jeen de Lange (n°s 870
et 972); à Alost : Pierre ’t Kint (n°s 894 et 923).
(5) DE Pauw, Cartulaire historique et généaloyique des Artvelde, p. 51.
(6) A Gand : Jean Babelin, Gilles de Meester, Pieter van der Gote, Merlin,
Siger van den Hove, Barthélemy de Wielmakcre, Willem de Piltre, etc. (lbid.,
nes 797, 820, 837, 838, 860, 861, 911, 924, etc.) ; à Alost : Thierry de Man,
Gilles de Koist, Jean van Waelschbosch (n°s 865, 905 et 1001).
(°) Plainte contre Antoine de la Pierre (VuyisrekE, Commentaires aux
comptes de la ville et des baillis de Gand, p. 108).
(8\ Plainte contre la dame de Nevele (1bid., p. 108).
($) La plupart de ces plaintes, conservées, comme nous l'avons dit, aux
Archives de l’État à Gand, sont inédites. Quelques-unes ont été publiées dans
Espinas et PIRENNE, 0p. cil., 11, p. 461 ; N. pe PAuw, Dit es Thesouch, p. xxxix
et xL; In., Cartulaire des Artevelde, p. 51; LimpurG-SriRum, Coutume d'Aude-
narde, p. 27.
BAILLIS DE FLANDRE 91
comtaux de Gand et des Quatre-Métiers nous est par-
venue {1} et elle nous permet de constater que nous ne pos-
sédons qu’une partie des réclamations (?).
Comme en France (*), ces doléances devaient être
remises par écrit aux enquêteurs. Le plus souvent le plai-
gnant s'adresse à ceux-ci : « Par devant vous, sengneur
auditeur, establi de par monsengneur de Flandre pour
enquerre les torfais des baillius » ({)}, ou plus simplement
« Ghi heren » ou « Siet ghi heren ». Parfois on cite le nom
d’un des commissaires : « Voer enen edelen man, machte-
ghen ende vroeden, minen here, den here Henricke Evel-
bare, ruddere, so claghe ic... » (°). Beaucoup plus rarement
la supplique est adressée au comte lui-même.
Parmi les plaignants on trouve des bourgeois des villes
et des paysans. Ces derniers sont naturellement en majo-
rité, la surveillance exercée par les échevinages urbains
obligeant les baïllis à agir avec plus de circonspection dans
les villes que dans les campagnes. Le nombre des bour-
geois est même élevé quand on songe à toutes les garan-
ties que les communes exigeaient des représentants du
comte (6), et il est étonnant de voir que le magistrat d’une
seule ville (Alost) (7) ait jugé bon de porter plainte contre
(1) Cette liste a été publiée par VuyLstekE, Commentaires aux comptes de la
ville et des baillis de Gand, p. 107 et 111 Ge sont deux rôles de parchemin,
conservés aux Archives de l'État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds
Gaillard, supplément M 79 et L 41, et portant au dos : « Che sont chil qu'on
doit demander psur respondre as plainte k'on a fait sour eaus. » Au recto, se
trouvent inscrits les noms des demandeurs et des officiers incriminés :
« Claghe Symon Drieghe ende Jehan Drieghe over minen here Daniel van Bel-
lenghem ; claghe Beate Appelmans over Gillis den Meester », etc.
(2) Des 69 plaintes indiquées dans cette liste, nous n'en avons eonservé
que 27. D'autre part, cette liste n'est pas complète : nous avons retrouvé
15 plaintes qui n’y étaient pas mentionnées.
() LANGLOIS, op. cil., p. 4.
(*) Fonds Gaillard, n° 884 (cf. les formules pareilles employées dans les
enquêtes françaises (DELISLE, 0p. rit., préface, p. 9).
(5) Fonds Gaillard, n° 797.
(6) Un homme dont l'épouse avait été injustement torturée par les sergents
comtaux de Gand, déplore qu'un tel fait ait pu se passer dans une ville jouis-
sant de franchises : « Ende dit es groet jammer dat men aldus ghedane dinc
doet binnen eere vrier ende eere goeder stede. » (Ibid , n° 863.)
(7) Ibid., n° 998.
92 H. NOWÉ
son bailli, pour attentat aux privilèges. Quelques réclama-
tions émanent de très pauvres gens, qui déclarent avoir
été réduits à la misère par les spoliations du bailli (!},
d’autres proviennent de corporations, créancières de l’offi-
cier comtal (?)}, et chose curieuse, on vit même un bailli
déposer plainte contre un de ses collègues (3).
De quoi se plaignaient tous ces gens? Les méfaits et abus
dénoncés aux auditeurs ne diffèrent guère de ceux que
nous avons passés en revue lors des enquêtes particulières.
Sur chacun des baïllis mis en cause pèsent des charges
semblables. Prenons, par exemple, les plaintes émises
contre les baïllis d’Alost (*. Gilbert le Mil, « sans loy et
sans jugement » aurait saisi les biens et brülé la maison
d’un vieillard, bourgeois forain de Grammont, pour un
crime dont on accusait ses fils. Pourtant le plaignant
n’était nullement responsable de ceux-ci, car, ainsi qu'il le
déclare « s1 avoi mis mes deux fius fuers de men pain, et
leur avoi donnet leurs biens pour faire leur volentei, ensi
ke loys enseinge » (5). Il aurait maintenu un autre individu
en prison, et refusé de le faire juger en dépit des ordres
réitérés du comte. Bien plus, il l’aurait menacé de la peine
de mort, si bien que pour se libérer, le pauvre homme, ter-
rorisé, dut lui remettre une forte somme d'argent (6). Gilles
de Lielaer aurait injustement confisqué 160 1b. 69 s. de gros
tournois à Pierre le Pécheur, de Boulers-lez-Grammont.
Cettesomme, Pierre la devait à des marchands de Bruxelles
(4) « Ende dat hiere omme eewelie arem man blijit. » ([bid., n° 878.)
(?) Plainte des bouchers de Gand contre Daniel de Belleghem (fbid., n° 883) ;
plainte des « connestavles ende de selfscutters van Gheronstberghe » contre
Lambert le Poisson, bailli d’Alost. Cette plainte se termine par cette menace :
« Want, wet wel heren, min here van Vlaendren, noch sine baillius, en sellen
de selfscutters niet wel hebben te haren ghebode tote anderstoent dat si ver-
golden sijn. » (/bid., n° 846 )
(3) Jbid., n° 786. Plainte d'Hauwaert, bailli de Waes, contre Daniel de Bel-
leghem, bailli de Gand.
(4) Les doléances des Gantois contre les officiers comtaux ont été analysées
par Vuyisteke, Commentaires, p. 112 à 116.
(5) Fonds Gaillard, n° 864.
(6) Ibid., n° 866. On se plaignit également de Gilbert le Mil en tant que
bailli d'Audenarde. « Sans cause nule renaule » il saccagea la maison de
Jean de Vos, de Pamele, et y mit des sergents qui achevèrent les dévastations,
volèrent tout l’argent, occasionnant pour 500 1b. de dommage (n° 8S5).
BAILLIS DE FLANDRE 93
et de Nivelles, et le baïlli aurait refusé de la lui rendre,
malgré ses explications et ses pressantes sollicitations.
Enfin, grâce à l'intervention du sire de Boulers et des éche-
vins de Grammont, Gilles promit de faire juger la cause
par ces derniers. Mais il ne tint jamais sa promesse (!).
Le baïlli Lambert le Poisson aurait incarcéré un paysan,
l’accusant d’avoir acheté des objets volés. Il ne l’aurait
relàché qu’en lui extorquant 4 1b. Tout cela aurait été fait
« sans loy et sans jugement et sans veritet nule sur li
faire » (? Une autre fois il aurait brülé la maison et les
granges de Lisbette et Jean de Clerc. Il aurait ensuite
saisi le blé qu’il pouvait encore trouver dans leurs champs.
I] leur aurait causé ainsi plus de 100 !b. de dommage, et
tout cela pour un meurtre, dont en vérité Jean de Clerc
avait été accusé, mais ensuite acquitté par les juges (#). La
gestion du successeur de Lambert, Guillaume Bloc de
Steenlant, provoqua de si nombreuses réclamations, que
les échevins d’Alost jugèrent bon de dresser un long réqui-
sitoire contre leur baïlli. Il était avéré que cet officier,
ainsi que le sous-baïlli Pierre ’t Kint, avaient violés les
privilèges de la ville en incarcérant, et même exécutant
des bourgeois, sans jugement préalable des échevins (4).
Non seulement Guillaume Bloc portait atteinte aux privi-
lèges d’une des villes de son ressort, mais il n’hésitait pas
à violer ceux de la ville d’Audenarde, située dans une chà-
tellenie voisine. À la suite de certaine guerre privée, il
avait arrêté un bourgeois de cette commune, ce qu’un
baïlli d’Alost ne pouvait en tous cas faire, et de plus, ce
bourgeois étant clerc, il le livra à l’official de Cambrai, ce
qui était également contraire aux franchises d’'Audenarde,
puisqu’un clerc, bourgeois de cette ville, pouvait opter
entre la juridiction laïque ou ecclésiastique (°). Les méfaits
et abus commis par Bloc de Steenlant ne se seraient d’ail-
leurs pas bornés à ceux-là. Lors de la condamnation d’un
(4) Fonds Gaillard, n° 869.
(?) Ibid., n° 867.
(3) 1bid., n° 879.
(t) Ibid., n° 993.
(5) Les échevins d’Audenarde déclarèrent que cette plainte était justifiée.
LimBurG-SriRum, Coutume d’'Audenarde, I, p. 27 et suiv.
94 H. NOWÉ
certain Guillaume de Waterloes, il aurait dévasté les biens
de Gertrude van Borsebeke et de Jean Vranke, sous pré-
texte que Guillaume de Waterloes possédait des droits sur
leurs propriétés, ce qui était complètement faux. Non seu-
lement le baïlli leur aurait causé pour 20 1b. de dommages,
mais pour éviter de pires catastrophes, ils lui auraient
donné 60 1b. S'étant ensuite adressés à la Justice, les éche-
vins de Burst et d’Alost vinrent témoigner en leur faveur
auprès du baïlli. Mais celui-ci se serait répandu en injures
et leur aurait dit : « dat si wert waren dat men se slepte
ende hinghe vor haer dore (1). » De plus, en saisissant les
biens d’un certain Gilles Sercassone, beau-père de Calle et
Liskine Hannoet, il aurait complètement dépouillé ces
orphelins, car ces biens leur revenaient en grande partie
de leur propre père (?). Les autres baillis d’Âlost, Jean
Rabbau et Jean van Werebeke, et les sergents comtaux
n'auraient pas mieux traité leurs administrés Les plaintes
contre les officiers comtaux de Gand, d’'Audenarde et des
Quatre-Métiers contiennent des griefs semblables : exac-
tions, saisies arbitraires, menaces et violences, emprison-
nements et tortures (*) injustifiés, exécutions sans con-
damnation préalable, dénis de justice. S’il fallait ajouter
foi à toutes ces doléances, nous devrions avoir une bien
triste idée de l’administration de la justice au début du
xiv® siècle. Il arrive certes que les témoins soient una-
nimes à accabler le baïlli, parfois aussi les enquêteurs eux-
mêmes déclarent que les faits avancés sont véridiques.
Mais dans la majorité des cas il est impossible de démêler
le vrai du faux, tout mécontent ayant probablement saisi
l’occasion de l’enquête pour faire entendre des doléances({).
(2) Fonds Gaillard, n° 795.
(?) Même fonds, supplément 0 36.
(5) Dans trois plaintes, il est question de tortures infligées à des prévenus.
Une femme des Quatre-Métiers déclare que le bailli la conduisit à Hulst « dar
hi mi pijnde also als hi wilde » (fonds Gaillard, n° 821). Chrétien de Sause-
makere déclare que le sous-baiïlli de Gand mena son fils « in ’t sgraven steen
ende ghingene bernen stappans ende jammerlike tormenten » (n° 870). Un
autre se plaint de ce que les sergents comtaux de Gand emprisonnèrent sa
femme et la torturèrent. («cende jammerlike ende zwaerlike gepijnt ende
gheanxent van haren live tot up de doot binnen der vangnessen ») (n° 863).
(4) Cf. l'opinion de M. Langlois sur les plaintes françaises, op. cit., p. 8.
BAILLIS DE FLANDRE 95
Les commissaires devaient recevoir les plaintes et aussi
faire l’enquête, c’est-à-dire entendre les dépositions des
témoins. Ces instructions semblent avoir été faites soi-
gneusement. Les dépositions des témoins furent mises par
écrit, et se retrouvent fréquemment soit au dos de la
plainte elle-même, soit sur feuille séparée (1). On vit dépo-
ser jusqu’à 18 témoins pour une seule plainte (?). D’anciens
subordonnés des baïllis mis en cause, tel qu’un sous-
baïilli (*) et un clerc de bailliage (*) vinrent témoigner, et
on alla même jusqu’à interroger la veuve d’un baïlli sur la
gestion de son mari (*). Enfin, il semble bien que pour
éclaircir tel voint de l’administration de Jean de la Douve,
baïlli d’'Ypres (1304-1306) on eut recours aux comptes
rendus par celui-ci (°). On ne négligea naturellement pas
(1) « C'est li enqueste auwiit’par monseigneur Henri Evelbaren sur la
plainte que Chrinstian Saussemakere a faite de Pieterkin, son, fils ». (Fonds
Gaillard, n° 962.) La plainte, comme dans la plupart des cas, est en flamand,
l'enquête est en français.
(2) Ibid., n° 962. :
(3) Ketele, sous-bailli d’Audenarde, dans l’enquête sur la gestion de Jean
de la Woestine (Ibid , n° 898).
(4) Vinea, ancien clerc de Gilbert le Mil (Jbid., n° 864).
(5) « Li veve li Mil dist qu’elle ne seit niet, mes Vinea, qui fu son clers en
seit parleer » (ibid , n° 866).
(5) On sait que les auditeurs passèrent par la châtellenie d'Ypres également.
Pourtant aucune plainte ne nous en est parvenue. Nous croyons pouvoir rat-
tacher à cette enquête une liste de personnes exécutées à Ypres, à l’époque
de Jean de Ia Douve (Arch. de l'Etat à Gand, chartes des comtes de Flandre,
fonds Gaillard, supplément P [sans numéro]). Cette liste est divisée en quatre
rubriques. La première comprend les personnes « ki justichiet sont [en le
ville] d’Ypre dou mourdre dont il furent trouvé coupable [par] l'enqueste des
4 boines vil es ke il fissent sor eschevins d’Ypres » (cf. J. J. LamBin, Van den
moord van eenige schepenen…, Ypres, 1831, in-40) ; la deuxième, « chil ki banit
furent de tensement et de larenchin que on trueve es [briefs] des eschevins ki
justichiet sont [en le ville] d’Ypre, ou tans ke Jehans de le Douvie fu bail-
lius. »; la troisième « chil ki justichiet sont en le dite ville que on ne troeve
point condampné de nul fait par les briefs que li eschevins ont donné sus. »: la
quatrième rubrique enfin, contient les noms de « chil ki justiciet sont en le dite
ville ou tans Jehan de le Douvie ki point ne sont condampné ou brief des eske-
vins de nul fait, desqueles persones Jehans de le Douve ne fait nule mencion
en sen brief d'y estre justichiet en sen tans de le baïllie. » Nous avons recher-
ché dans les comptes de Jean de la Douve les noms mentionnés dans les trois
premières rubriques (Arch. gén. du Roy., Ch. des Comptes, comptes en rou-
leaux, carton 106, nos 2127 et 2137) el nous les avons retrouvés parmi les indi-
-)
96 H. NOWÉ
d'entendre les baiïllis et autres officiers mis en cause, et
leur réplique fut souvent consignée à la suite des plaintes
et des dépositions des témoins (1). Bloc de Steenlant et le
sous-bailli ’t Kint, attaqués par le magistrat d’Alost,
jugèrent même bon de rédiger une très longue défense
dans laquelle ils réfutaient avec énergie les arguments de
leurs administrés (2). Parfois, aux témoignages, les audi-
teurs ajoutèrent leurs propres conclusions; ainsi, à propos
d’une femme torturée par les sergents, ils déclarèrent :
« Dit es wel gheproeft dat soe onscoudich was ende van
der pine moëste sterven ($). »
Ce qui différencie fortement l’enquête flamande de celles
qui avaient été ordonnées par les rois de France, c’est que
les commissaires royaux étaient de véritables réforma-
teurs : ils pouvaient prendre des décisions, prononcer des
sentences (4). Quoiqu’en Flandre les suppliants aient quel-
quefois donné aux auditeurs le nom de « berechters » (°)
ou aient terminé leur plainte par des formules telles que
« Ende bidden u heren, ter Gods willen, dat ghi se hier of
houdt in rechte » (6), rien n’indique que ceux-ci aient eu
également comme mission de juger les causes. Ce ne sont
là que de simples formules (7). Après l’enquête tous les
documents furent probablement transmis à la cour com-
vidus exécutés par ce bailli. 11 semble donc que Jean de la Douve ait fait
exécuter un nombre considérable de personnes qui n’avaient nullement été
condamnées à mort par les échevins.
(1) Par exemple : « Response mon seigneur Daniel à ce demande : noie que
li fait ne fut mi fait par li » (fonds Gaillard, n° 870) ou « Messire Guillaume ne
seit niet de ceste demande » (n° 911).
(?) «[Ghi] heren, ghi besoekers, dit es dandworde die min here Willem
Bloc, bailliu van den lande van Aelst, ende Peter de Kint doen op de claghe die
scepenen van Aelst ghedaen hebben vore u, heren. » (Fonds Gaillard, n° 998.)
(3) Même fonds, n° 868.
(4) Cu. V. LanGLois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 329 et suiv.
(5) «Tote hu heren berechters van den forfeten ende van overdaden der
baclure in Vlaendren » (DE Pauw, Dit is ‘t besouch, p. xxx1x).
(6) Fonds Gaillard, n° 895.
(7) Dans une des réclamations on voit fort bien que les plaignants ignoraient
qui devait juger leur cause « ...beclage ic, Gheile ende mine moeder, Gode
onsen here, min here den grave, min here Heinricke Evelbarne, ende min here
den baliu van Ghent, ende alle goeden lieden die ons hier of berechten
moghen » (fonds Gaillard, n° 821).
BAILLIS DE FLANDRE o7
tale, qui elle seule connaissait des abus commis par les
officiers du prince, ainsi que nous l’avons vu dans les
enquêtes particulières (1).
Entreprise très probablement afin de remédier aux abus
commis par les officiers comtaux après l’occupation fran-
çaise, cette enquête générale ne possède ni le caractère
strictement charitable des enquêtes ordonnées par saint
Louis pour mettre sa conscience en repos (?), ni le carac-
tère intéressé de celles qui furent faites sous ses succes-
seurs, qui ne voyaient en elles qu’un moyen de faire rendre
gorge aux officiers royaux (#). De plus, alors que ces tour-
nées d'inspection étaient devenues un véritable procédé de
contrôle en France, nous ne voyons rien de tel en Flandre :
l'enquête de 1307-1308 cest un fait isolé. Mais ce n’est un
fait unique qu’en tant qu’enquête ne visant que les officiers
comtaux. En effet, quelques années plus tard, sans qu’il
soit possible de préciser la date, peut-être vers 1319,
Robert de Béthune, cherchant pour le repos de son âme et
de celle de son père, à réparer les fautes commises durant
leurs règnes, confia à des commissaires le soin d’ouir
toutes les plaintes qu’on pouvait porter contre son prédé-
cesseur et contre lui-même (#).
(1) C’est d’ailleurs ainsi aussi qu'il fut procédé lors d’une enquête générale
faite dans la châtellenie de Furnes en 1357. (Voir plus loin, p. 99.) Quant aux
sentences du conseil relatives à l'enquête de 1307-1308, aucune ne nous est
parvenue. Quelques années après, en 1312, Gilles de Meester, ancien sergent
comtal à Gand dont on s'était fort plaint en 1308, légua la moitié de ses biens
au comte et reconnaissait forfaire « cors et avoir » s’il commettait de nouveaux
méfaits. (Arch. de l’Ét. à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds autrichien,
carton 1). Est-ce là un des résultats de l'enquête?
(?) LanGLois, Doleunces, p. 3.
(3) DELISLE, op. cil., préface, p. 12 et 13.
(4) Les documents relatifs à cette enquête sont également conservés aux
Archives de l'État à Gand, chartes des comtes de Flandre, fonds Gaillard et
suppléments). Si dans les plaintes reçues à cette occasion, les plaignants
s'adressent simplement à des « signeur auditeur », dans d’autres ils indiquent
nettement quelle fut la mission de ceux-ci : « Ghi heren, die sint over mins
heren testement van Vlaendren » (n°s 935 et 949), « Heeren die sijn gheset in
mijns heren stede van Vlaendren alse van den restore mijns heren sijns vader »
(n° 822), ou « exécuteur de très excellent prinche monsigneur le conte de
Flandre » (n° 934). Quelquefois ils font allusion au « salut de l’âme monsin-
gneur » (n° 937). Le maïître-queux de la maison comtale demande au comte de
98 H. NOWÉ
À la différence des doléances recueillies en 1307-1308,
celles qui furent ouïes dans cette nouvelle enquête ne
visaient pas spécialement les abus commis par les officiers
du prince (1). Si l’on se plaignit également des baillis, ce
ne fut le plus souvent qu’en tant qu’exécuteurs des ordres
comtaux, et les plaignants ne se font pas faute d'insister
sur le fait que la responsabilité des abus retombe sur le
comte (?) : le baïlli du Pays de Waes a interdit l'entrée de
ce territoire à Daniel de Ponteraven, chevalier, caution
des habitants de Waes lors de leur révolte en 1310. Mais le
baïlli déclarait « dat hem myn here van Vlaendren est
bevolen » (3). Une paix est rompue sur les terres du comte
de Namur en Flandre, les fauteurs composent avec ce sei-
gneur, et « che non contrestant, mesires de Flandre... fist
tant faire par ses baïillius par manaches » qu’une des par-
ne pas l'oublier, ayant appris que « vous faites ordener vos testament » (sup-
plément O 42). Il est donc probable que l'enquête eut lieu au moment où
Robert de Béthune faisait son testament. Kervyn de Lettenhove assure (His-
toire de Flandre, WT, p. 101-102) que Robert fit un premier testament en 1319.
En tous cas, le 5 novembre 13292, le comte instituait ses exécuteurs testamen-
taires (DEHAISNES et Fixor, Inventaire sommaire des archives départementales
du Nord, t. LU, p. 313). Les plaintes relatives à cette enquête ont été longtemps
confondues avec celles qui concernent l'enquête sur les officiers comtaux
de 1307-1308, car de part et d’autre, les doléances sont adressées à des audi-
teurs comtaux, et dans la seconde enquête, il est fréquemment question
aussi de baillis. Aucune des pièces relatives à l'enquête de 1307-1308 n’est
cancellée. Les plaignants s’y adressent souvent aux enquêteurs en leur donnant
leur nom, ou en indiquant le but de l'enquête. Au dos, les inscriptions sont
d'une même écriture. Tous les baillis mis en cause sont antérieurs à 1307-1308,
ou en fonction à cette date. De plus, pour le bailliage de Gand, la plupart des
plaintes figurent dans la liste publiée par Vuylsteke. Les documents relatifs
a l'enquête de + 1319 se distinguent bien de ce premier groupe. Tous sont
cancellés et portent au dos des mentions écrites visiblement par une même
main. De nombreux plaignants s'y adressent aux exécuteurs testamentaires du
comte, ou font allusion au repos de l'âme de ce prince. Ces réclamations ne
coneernent qu'indirectement les baillis. Souvent il y est fait allusion à des
événements postérieurs à 1308 et les officiers qui y sont cités sont également
fréquemment postérieurs à cette date.
(4) Fonds Gaillard, n°s 822, 847, 875, 903, 908, 909, 918, 919, 927, 930,
932, 935, 948, 949, supplément O 42, O 87, rebut n° 90.
(2) Ibid., nos 819, 886, 892, 896, 910, 921, 928, 934, 937, 941, 9492, 948,
rebut, n° 48, supplément, n 422.
(3) Ibid., n° 948.
BAILLIS DE FLANDRE 99
ties dut composer une seconde fois avec- les gens du
comte (1): D’autres se plaignent de ce que le comte ait fait
saisir leurs biens par ses baïllis en diverses occasions (?):
Enfin, dans différentes réclamations, les plaignants ont
soin de mettre en lumière que le produit des saisies faites
par l'officier alla dans les caisses comtales (3). Entreprise
dans un but pieux, cette enquête se rapproche par là de
celles de Louis IX...
Durant la seconde moitié du xiv® siècle, on signale
encore d’autres enquêtes générales. Louis de Male en fit
faire une en 1349 (4), à sa rentrée en Flandre, une autre
en 1357, dans la châtellenie de Furnes (5), et durant les
troubles qui attristèrent la fin du règne de ce prince, il en
ordonna une nouvelle dans toute la Flandre et qui devait
se renouveler les années suivantes (6). Mais ces enquêtes
r’eurenc nullement le caractère de celle de 1307-1308 : elles
ne furent pas exclusivement dirigées contre les officiers
comtaux, et de plus, la dernière fut l’effet d’une concession
du comte aux villes révoltées et elle fut moins dirigée par
le prince que par ces communes.
D'ailleurs ces enquêtes générales étaient devenues inu-
tiles depuis le milieu du xiv° siècle. Depuis cette époque
on voit s'établir de nouveaux procédés en ce qui concerne
l'audition des plaintes émises contre les officiers comtaux.
Au lieu d'envoyer, comme en 1308, des commissaires dans
les différentes châtellenies, chargés de recueillir les récla-
mations, de faire l’enquête et d’en porter ensuite les résul-
tats à la cour comtale, qui jugeait les cas, les administrés
(!) Ibid., n° 937.
(?) « Ou tans que on chevauchoit sur cheaus de Gand » (anno 1310?) (Ibid.,
nes 886 et 896); « Over ’t ghelt van der speye van den Damme » (Plaintes
éditées par Espinas et PIRENNE, op. cûl., 1, n° 157, p. 562; IL, n° 416, p. 403) ;
« en l’oquoison de le taillie le roy. » ({bid., IE, n°s 411 et 712, p. 350 et 351.)
(3) Fonds Gaillard, n° 921. Saisie de bois par Jean de Bléti, bailli de Cassel
(1299), « lequel bos ala hou profit de monsingneur »; saisie &e blé par le
bailli de Grammon «te mins heren boef » (n° 910).
(4) LimBurG-SriRuM, Cartulaire de Louis de Male, I, p. 78, 82 et 121.
(5) Ibid., LE, p. 201.
(5) Paix de Pont-de-Rone, 1er décembre 1379. (Vuvisreke. Rekeningen der
stad Gent, IV, p. 441 et suiv.) Les délégués des villes flamandes siégeaient
parmi les enquêleurs comtaux.
100 H. NOWÉ
des baïllis eurent la faculté de présenter périodiquement et
immédiatement leurs doléances à cette cour. Tous les
baïllis. on le sait, devaient rendre trois fois par an leurs
comptes à des commissaires choisis par le prince parmi ses
conseillers : au terme de l’Épiphanie, au terme de mi-mai,
au terme de l’Exaltation de la Croix (14 septembre). C'est
lors de ces redditions de comptes, que les plaintes furent
entendues Les commissaires préposés le 1" juillet 1349 à
la vérification des comptes des baïllis reçurent également
« povoir et aueétorité..…. de oïr les complaintes de nos dis
baïllis », et à la différence des enquêteurs de 1308, ils
devaient « sentencyer et faire droit sur ycelle » ({). Tous
les excès, tous les abus (?) de ces officiers étaient examinés
et jugés ce jour-là par ces commissaires « sittende ter
rekeninghe ende clachten van den baïllius » (3). L'habitude
de recevoir les doléances des administrés à date fixe, se
retrouve durant toute la seconde moitié du x1v° siècle (4)
et même durant le xv® (5), et l'expression « Ter clachten
van den baïllius » était la façon habituelle de désigner
cette séance (6). |
(!) LimBurG-SriRum, Cartulaire de Louis de Male, 1, n° 147, p. 149 et suiv.
Voir uue autre commission du 4 mai 1356 : Zbid., II, n° 871, p. 143 et suiv.
@) Ibid., I, n°211, p. 207; n° 222, p. 221 ; n° 373, p..342.
(5) Ibid., I, n° 373, p. 343; on trouve aussi d’autres expressions pour dési-
gner ces auditeurs : « Ons liede sittende ter elaghe van den rekeninghe van
onsen baïllius » ({bid., 1, n° 222, p. 221), « onse lieden sittende over de clach-
ten van den baillius. » (1bid., I, n° 211, p. 207.)
(4) Nap.bE Pauw, Bouc van der Audiencie, I, n° 341, p. 155 (anno 1371),
Il, n° 1839, p. 877 (anno 1376); II, n° 2052, p. 981 (anno 1377).
®) «It., à Jacop Simoenssone, qui se parti du dit lieu de Gand a pié le dit
10e jour du dit mois de mai par le commandement et ordonnance de mes diz
seigneurs du conseil et porta certaines lettres closes pardevers maistre Roel-
land de Moerkerke, secrétaire de mon dit seigneur, lui estant à Lille aux
plaintes des baillis qui lors illec se tenoient, affin qu’il rapportast avec lui le
rouge registre des privilèges, que le seigneur de Hollehaing avoit laissié en
la Chambre des Comptes illec » ete. (Compte de Gui de Boeye, receveur des
explois du Conseil de Flandre, rendu le 31 mai 1409. Archives générales du
Royaume, Chambre des Comptes de Flandre, acquits de Lille, carton n° 282).
En 1440, Jean Parlant, bailli d'Oudenbourg fut condamné par « messieurs des
comptes du bureau aux plaintes des baillis » (FEYys et van DE CASTEELE, His-
towre d'Oudembourg, X, p. 460).
(6) « Up de claghe van Willem Bielen, die hi ter clachten van den baillius in
Meye dede up Clais Scaec, bailliu van Hulst » ete. (Nap. DE PAUW, op. cit, I,
BAILLIS DE FLANDRE J01
Les commissaires chargés par le comte de vérifier les
comptes des baïillis, de recevoir les plaintes des adminis-
trés et d'y faire droit, sont, comme nous l'avons dit, des
conseillers comtaux. La vérification des comptes suivie de
l'audition des doléances, n’est. comme on le sait, qu’une
des nombreuses attributions du conseil ({). Les baillis, en
effet, ne relèvent que de cette cour (?), et il en fut toujours
ainsi. À mesure que l’on avance dans le xrv° siècle, les
baïllis trouvent dans le conseil comtal, davantage composé
de téchniciens tels que financiers, anciens baïllis, juristes,
des juges de plus en plus rigoureux (°). À partir de Louis
deMale, on ne verra plus de grands seigneurs délégués
n° 341, p. 155). Comme tous les baillis étaient alors rassemblés, l’Audience
comtale choisissait cette date pour donner des instructions à ces ofliciers
(Ibid., 11, n° 1939, p. 928) ou pour y fixer des affaires qui nécessitaient leur
intervention (/bid., 1[, n° 14301, p. 615). On voit, par exemple, l’Audience ren-
yvoyer une cause « toter naester clachten van den baillius te Ghent, midsdat
men daerup spreken wille metten Rade ende met den bailliu van Ypre » ({bid.,
Il, n° 1301, p. 615). Bien plus, il ne sera pas nécessaire que les baillis soient
mêlés à une cause pour que celle-ci soit renvoyée « ter clachten » ou «ter
rekeninghe van den baillius » ({bid., I, n° 496, p. 236; n° 729, p. 349; n° 940,
p. 447). Ces expressions finissent par désigner une simple date à laquelle les
parties en litige se présenteront pour déposer une plainte quelconque ou
accomplir toute autre formalité judiciaire devant le conseil comtal.
(f) Le 7 août 1350, à la suite d’une plainte contre certains officiers comtaux,
Louis de Male édicte une ordonnance se terminant par les mots : « Bi min
here de grave ende sinen lieden van sinen rade sittende ter rekeninghe ende
elachten van den baillius » (LimBurG-SriRuM, I, n° 373, p. 343). L'’audience, le
> septembre 1372, renvoie une cause : « tot swondaecbs in de rekeninghe van
den baillius eerstcommende, te wezene te Ghent, in de herberghe voor myn-
here ende zinen Raed » (N. DE PaAuw, op. cit., 1, n° 729, p. 349). Tous les com-
missaires chargés de vérifier les comptes en 1349 portent le titre de conseillers
(LiMBURG-STIRUM, op. cit., n° 147, p. 149).
(?) S'il est vrai que dans le courant du xtve siècle le receveur de Flandre
peut suspendre les baillis de leurs fonctions ou arrêter ceux qui avaient com-
mis des abus, il n’en est pas moins obligé de soumettre la cause au jugement
du conseil (LiImBURG-STIRUM, op. cit., 11, n' 848, p. 122).
(3) Le 4 janvier 1350, Louis de Male créa un « maistre des comptes » (/bid.,
I, n° 54, p. 59). Parmi les vérificateurs des comptes de baillis, le 22 mars 1349,
on trouve outre deux chevaliers, « nos amés clercs, maistre Gilles de Bois,
maistre Pierre de Douay, et mestre Testard de le Wastine, tous no conseillers,
nostre amé varlet, Jehan Leclerc et avoec yaus nostre recheveur de Flandre »
(Ibid., I, n° 143, p. 146).
102 H. NOWÉ
commé commissaires comtaux (‘)}. La création de l'Au-
dience, cour de justice détachée du conseil, et chargée d’ex-
pédier rapidement les causes, rendit ce contrôle encore
plus sévère. Wieland affirme, mais bien à tort, que l'Au-
dience n'aurait été instituée que pour contrôler la gestion
des officiers comtaux, recevoir les plaintes des administrés
et procéder aux enquêtes (?). En réalité, les causes les plus
diverses furent jugées par l’Audience; il suffit, pour s’en
convaincre, de parcourir le « Bouc van der Audienctie »
publié par Nap. de Pauw. Mais il n’en est pas moins cer-
tain que les plaintes contre les baïllis, les conflits entre ces
officiers et leurs administrés, occupent une place impor-
tante parmi ces causes (*.
La journée consacrée aux plaintes existait toujours (+),
mais il semble bien que bon nombre de doléances aient été
portées à l’Audience comtale immédiatement (°). D'autre
part, certaines plaintes déposées «ter clachten van den
baïllius », étaient ensuite jugées, non par les commis-
saires, mais par les gens de l’Audience, après avoir entendu
le baïlli inculpé (6). Il leur arrivait aussi de siéger le jour
des plaintes, car de nombreuses affaires concernant, ou
non, les baïllis, étaient fixées à cette date (7). Dans ce con-
(1) Tels le comte de Nevers et le sire de Mortagne lors de l'enquête faite
sur la gestion de Jean van den Steen, baïilli de Damme en 1299. (Voir plus
haut, p. 79.)
(2) WieLanT, Recueil des antiquitez de Flandre (éd. DE Smer, Corpus chron.
Flandr., IN, p. 109). D'après cet auteur ils « devroient tout mectre par éscript
sans juger ». C’est là une erreur évidente. Par le Bouc van der Audiencie (éd.
Nap. de Pauw), on voit, au contraire, que la principale attribution de l’Au-
dience était de juger les causes.
(8) N. DE Pauw, op. cit., I, n° 464, p. 219; n° 500, p. 238; n° 625, p. 303 ;
n° 646, p. 311 ; n° 1057, p. 500, etc.
(4) Voir plus haut, p. 100, note 5.
(5) Du moins, rien n'indique que ces plaintes aient été faites « ter claghe
van den baiïllius ». Voir N. pE PAuw, op. cit., I, n° 1229, p. 573; II, n° 2055,
p. 984, etc. |
(6) Ibid., I, n° 341, p. 155; n° 348, p. 156: II, n° 1839, p. 877.
(7) Voir plus haut, p. 100, note 6. Cela ressort des registres de l’Audience;
pourtant les dates des redditions des comptes ne coïncident jamais avec les
séances de l’Audience. Nous svons comparé ces dates d’après Neuis, Chambre
des Comptes de Flandre et de Brabant, inventaire des comptes en rouleaux,
Bruxelles, 1916, et N. DE PAUW, op. cit.
BAILLIS DE FLANDRE 103
trôle exercé sur la gestion des officiers comtaux (1), l’Au-
dience était aidée par le receveur de Flandre et ensuite
par le souverain bailli. Ces deux officiers surveillaient
étroitement non seulement la gestion financière, mais
aussi l'administration judiciaire des baillis (2). La pour-
suite des officiers prévaricateurs leur était réservée et
c'est avec eux que ceux-ci devaient composer (*°).
L’Audience disparut avec Louis de Male, mais l’œuvre
centralisatrice de ce prince fut reprise par son gendre,
Philippe le Hardi. Le conseil comtal établi à demeure à
(!) Un sergent du bailli des Quatre-Métiers est destitué pour abus commis
dans son oftice. De leur propre mouvement, les gens de l’Audience décident
de poursuivre également le bailli des Quatre-Métiers, comme responsable des
actes de son inférieur (N. ne Pauw, op. cit., Il, n° 2179, p. 1040 et suiv.).
(?) Jusqu'à la création du souverain bailli de Flandre (1372), le receveur
exerçait seul cette surveillance. En 1308 Robert de Bethune permettait à son
receveur, Thomas Fin, de révoquer et de remplacer de sa propre autorité les
baillis (LimBurG-Srirum, Codex diplomaticus, IT, p. 98 et suiv.). Au milieu du
xi1ve siècle, le receveur général possédait encore cette prérogative (LImBURG-
SriRuM, Cartulaire de Louis de Male, IT, p. 122). Il exerçait un contrôle perma-
nent sur les Compositions fixées par les baillis (/bid., I, p. 128). Cela ressort
également des comptes des receveurs généraux conservés aux Archives géné-
rales du Royaume. Les souverains baillis eurent en cela les mêmes attribu-
tions que le receveur général.
(3) « De Jehan de le Bussche, qui fut bailliu à Wettre, et en fu délaisiés as
comptes des baïllis en septembre l'an LXXI. Callengiet d’avoir rechut plu-
seurs compossicion de pluseurs personnes appartenans à monsigneur de
Flandre et yeelles non comptées à court. Pais de le dite calenge par le seu et
consailg de pluseurs des gens monsigneur, pour 53 escus valent 63 1b. 12 s. »
(Compte d'Henri Lippin, receveur de Flandre et de Gossuin de Wilde, souve-
rain bailli, rendu le 10 janvier 1373. Arch. gén. du Roy., Chambre des Comptes
de Flandre, comptes en rouleaux, carton 56, n° 1041).
« De Jehan f. Boudins, calangiés d'avoir mis à mort à Grandmont, quant il
fu bailliu d’Alost, un Lonel Rumelin, à tort et sans cause, et ossy de ce que sa
femme avoit eu d’une composition 4 Ib. gros, ensy qu’el mesmes confessa
publiquement. Pais de tout, par le seu et consent de monsigneur de Flandres
mesmes, pour 400 1b. » (Compte des mêmes, rendu le 9 mai 1373, ibid., cat-
ton 56, n° 1042).
« De messire Jaque de le Val, lors baïilli de Nuefport, qui pour certaines
mesusanches par lui fais contre monsigneur, en fait d'office, dont il fu pour-
sivis et calengiés par le dit souvrain, à cause des compositions, par lui prins
d’un appelé Pierre le Portre, de fait d'homicide, et de France de le Beerst, fut
déposés du dit oftice de bailliage et condempnés en 200 1b. d'amende pour
monsigneur par nossigneurs du Consel en l’audience ». (Compte de Jean de la
Chapelle, souverain bailli, rendu le 6 septembre 1387, ibid., carton 56, n° 1493).
104 H. NOWÉ
Lille, devait jouer un rôle important dans le contrôle
exercé sur les officiers comtaux (1). Les deux conseillers
«ordonnez principaument pour le faict de la justice »
étaient chargés de « scavoir l’estat et gouvernement des
baïlliz, escoutêtes, receveurs, sergens et aultres officiers
du pays ».
Ainsi que l’Audience, ils devaient recevoir toutes les
plaintes des administrés, faire les enquêtes nécessaires,
entendre la défense des inculpés. Non seulement ils pou-
vaient procéder contre eux, mais aussi les suspendre de
leur office et demander ensuite au comte les sanctions
nécessaires. La surveillance des fonctionnaires du comté,
la répression de leurs abus sont parmi les attributions
principales de ces hommes de loi.
L'enquête générale de 1307-1308, le jour de plaintes
institué au sein du conseil comtal au milieu du x1v* siècle,
l'importance attribuée à l'audition des doléances des admi-
nistrés lors de la création de la Chambre du conseil de
Lille, indiquent suffisamment combien les plaintes étaient
considérées comme un excellent moyen d'être renseigné
sur la conduite des baïllis.
IT est intéressant de constater que la ville d’Ypres suivit
en cela l’exemple du comte. Elle aussi institua une séance
de plaintes en faveur de ses bourgeois. Au début du plaïd,
l’avoué « à cause de sen office pour le corps de le ville,
ainsi que accoustumé est » demandait « se aucuns se vau-
sist plaindre du haut baïlliu, du sous-bailliu, de l’escou-
teten ou de leur varlès » (?). Cette coutume n'apparaît que
durant la seconde moitié du x1v*° siècle, mais à en croire
les registres aux sentences des échevins d’Ypres, c'était
là une « coustume anchienne » (3). Il s'agissait avant tout
de savoir si le bailli ne violait pas les franchises de la
ville. Alors que cet officier ne relevait que de la cour com-
tale, les éehevins jugeaient pourtant la cause, et si néces-
(:) GaAcHaRD, Inventaire des Archives des Chambres des Comptes 1 ({Introduc-
tion), 1, p. 72.
(2) DE PELSMAEKER, Registre aux sentences des échevins d’'Ypres, p. 330. Voir
aussi, tbid., p. 301, 333, 342, 368, 369, 376 et 380.
(3) lbid., p. 333.
BAILLIS DE FLANDRE 105
saire, ordonnait au baïlli de réparer ses torts (1). L’avoué
de la ville prenait la place du ministère public et dans son
réquisitoire exigeait que les « franchise, us et costume »
d’Ypres soient respectées (2). Nous n'avons rencontré
semblable institution dans aucune autre commune de
Flandre. Elle démontre à quel point le baïilli était sur-
veille, non seulement par le comte, mais aussi par ses
administrés, du moins dans les grandes communes.
H. Now.
(4) Ibid, p. 304.
(2) Ibid., p. 333.
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Les origines de la Confédération suisse
d’après les travaux les plus récents (
Les événements compliqués qui ont amené d'abord
l'alliance de 1291 entre les trois petits pays d'Uri, de
Schwytz et d'Unterwald, puis leurs succès militaires sur
les Habsbourgs, enfin la formation des Ligues helvétiques,
n’ont pas laissé de traces bien précises dans la mémoire
des contemporains.
Au xv* siècle, lorsque la lutte avec la maison d'Autriche
s’exaspéra, par un procédé très humain et où il n’entrait
aucun calcul, on chercha, dans les cantons, à noircir l’ad-
versaire et à rejeter sur lui l’'odieux d’une conduite indigne
qui avait provoqué la guerre. On se figura alors que les
vallées avaient primitivement appartenu à l’Empire et que
les Habsbourgs les avaient asservies; ils les avaient fait
gouverner par des baïllis, qui étaient des tyrans; à l’op-
pression dont on accusait ceux-ci de s’être rendus coupa-
bles, l'imagination populaire ajouta des attentats contre
la vertu des femmes et des cruautés révoltantes : ainsi, le
baïlli d'Unterwald fait crever les yeux à un vieillard qu’il
a dépouillé de ses bœufs, parce que le fils de celui-ci, en
se défendant, a cassé un doigt d’un de ses valets.
A ces crimes, on opposa l’héroïsme des hommes qui
avaient osé résister à cette tyrannie et supprimer satyres
et oppresseurs ; on exalta l’habileté avec laquelle ils avaient
organisé la conjuration qui assura pour toujours leur
liberté.
Dans ce domaine, avec une émulation naïve, chaque
canton voulut avoir sa part des gloires du passé; Unter-
wald avait Arnold de Melchtal, le fils du vieillard aux
(*) Communication faite à la Section d'Histoire du moyen âge du Ve Congrès
International des Sciences Historiques (Bruxelles, 1923).
108 C. GILLIARD
yeux crevés; Schwytz eut Werner Stauffacher, le paysan
aisé auquel un baïlli avait reproché sa maison de pierre.
Uri s’appropria l’histoire de Guillaume Tell, qui n’est
autre que la légende germanique de l’habile archer. Le
plus ancien document où tous ces éléments soient réunis
est la chronique manuscrite que l’on appelle le Livre blanc
de Sarnen, rédigée vers 1470 (1).
On peut supposer que les influences de la Renaissance
italienne n’ont pas été étrangères à la formation de ces
récits où un rôle éminent est donné à de fortes individua-
lités.
A la fin du xvr* siècle, un Glaronnais, Egide Tschudi,
fit de tous ces récits, parfois contradictoires, une œuvre
littéraire. C’était un écrivain de talent : il fit une « contami-
nation » de toutes les légendes, introduisit les « raccords »
nécessaires, fit disparaître les contradictions, précisa les
lieux, les noms et les dates; bref, sous sa plume trop
habile, tout cela prit l'apparence d’un ensemble cohérent
et plausible.
La Chronique de Tschudi fut publiée en 1734 seulement;
elle eut un immense succès. C’est d’eile qué dérive toute
l'histoire romantique de Guillaume Tell, des Trois Suisses,
du Serment du Grütli, cette histoire qui à flotté devant
les yeux des révolutionnaires français, et qui a trouvé sa
plus belle expression poétique dans le drame de Schiller ;
c’est celle qu'a donnée Jean de Müller dans sa célèbre
Histoire de la Confédération suisse (?).
Dès 1835, la critique historique du xix° siècle s’est
attaquée à ce bel édifice. Le premier démolisseur fut
J. E. Kopp (*); après lui vinrent une série d’historiens,
parmi lesquels je citerai Vaucher (#) et Oechsli (*).
(t) Le texte le plus accessible est dans les Mémoires de l'Institut national
genevois, t. XVI, p. 39 ss.
(2) Leipzig, 1806-1808; la meilleure traduction française est celle de
Monnard et Vulliemin, Paris et Genève, 1837. Ce récit se trouve au t. IT,
p. 222 ss.
(8) Urkunden zur Geschichte der Eidg. Bünde, 1, Lucerne, 1835; Geschichte
der Eidq. Bünde, I et Il, Leipzig, 1845-1847; articles publiés dans les
Geschichtsblätter aus der Schweiz, 1 et Il, 1853-1854.
(+) Mémoires de l'Institut national genevois, XVI, p. 1 ss.
() Les origines de la Confédération suisse, Berne, 1891,
ORIGINES DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE 109
Ils ont montré, et d’une façon qui paraît aujourd’hui
irréfutable, que la légende reposait sur des erreurs histo-
riques et politiques; ils ont renvoyé Guillaume Tell à ses
origines scandinaves; ils ont établi que ni Uri, ni Unter-
wald n'avaient jadis dépendu directement de l’Empire;
ils ont déterminé les droits légitimes que les Habsbourgs
avaient possédés dans les trois vallées, comme avoués
impériaux ou ecclésiastiques, comme propriétaires de fiefs,
comme comtes du Zürichgau ; ils ont prouvé que la chrono-
logie traditionnelle était fausse, que Gessler et les autres
baillis n'avaient jamais existé. Ils ont même contesté la
plus plausible et la plus populaire des légendes, ce:le du
Grütli : s’il est possible que des conciliabules secrets aient
eu lieu, la nuit, dans une prairie isolée, sur les bords du
lac des Quatre-Cantons, ils ne peuvent avoir été tenus ni
à la date traditionnelle de 1507, ni à celle, plus historique,
de 1291.
A la place de la poésie, ils ont mis la réalité prosaïque,
que voici :
Le xrr1° siècle voit se développer en Suisse la puissance
des Habsbourgs; une série d'accidents heureux, une poli-
tique habile, l'acquisition de terres, de droits de justice
ou d’avoueries finissent par les rendre maitres de la plus
grande partie du plateau suisse. Toutefois, il reste à
Schwytz et à Unterwald de petites communautés d'hommes
libres et à Uri une communauté de serfs, appartenant en
droit à un couvent de femmes de Zurich, mais jouissant
en fait d’une quasi-liberté. Ces communautés, ou plutôt
leurs chefs, craignaïient que le Habsbourg, qui avait sur
eux des droits de justice comme comte ou comme avoué,
ne vint à les confondre avec ses propres sujets, et ainsi à
les asservir complètement. Pour échapper à ce danger, ils
cherchèrent à obtenir l’immédiateté impériale. A la suite
de négociations, obscures pour nous, les Uranais et les
Schwyzois y arrivèrent en 1231 et 1240, au cours des
guerres entre Guelfes et Gibelins; mais, pour des raisons
qui nous échappent, les Habsbourgs reconnurent seulement
la charte impériale des Uranais; ils refusèrent d'admettre
celle qui intéressait Schwytz. En 1291, à la nouvelle de la
mort de Rodolphe de Habsbourg, sur l'initiative des
110 C. GILLIARD
Schwyzois les habitants des trois vallées jurèrent une
alliance qui avait pour but de leur assurer l'autonomie
judiciaire.
Cet acte d'indépendance parut médiocrement dangereux
aux Habsbourgs, qui atteudirent vingt-quatre ans pour le
réprimer ; quand ils voulurent rétablir leur pleine autorité
sur ces vallées reculées, ils subirent une éclatante défaite,
au Morgarten, en novembre 1315. Au lendemain de leur
victoire, les trois cantons renouvelèrent publiquement
leur alliance et affirmèrent hautement leur autonomie
politique (Pacte de Brunnen, 9 décembre 1315).
Aiïnsi,les historiens du xix° siècle enlevaient aux origines
de la Confédération tout élément dramatique; ils nous
montraient un problème politique qui trouvait sa solution
par les voies juridiques et diplomatiques tout autant que
par les armes.
Mais la critique historique n’est jamais satisfaite. Des
esprits curieux posèrent de nouvelles questions : Comment
les Suisses purent-ils intéresser l'Empereur à leur sort
qui laissait indifférents les Habsbourgs ? Comment se
procurèrent-ils les ressources en argent, en armes et en
hommes qui leur permirent de s'affranchir?
C’est là qu'est intervenue l’histoire économique : elle
nous a montré la route du Gotthard s’ouvrant au cours du
x11° siècle, et cela explique bien des choses. On voit l’intérêt
qu'avait Frédéric II à posséder le passage central des
Alpes, à le laisser entre les mains d’un petit peuple, peu
dangereux, plutôt que de le voir tomber entre celles d’un
grand seigneur, qui pouvait devenir un ennemi. D'autre
part, on comprend que le trafic du Gotthard ait assuré aux
habitants des vallées des ressources qui leur permirent
d'acheter à l'Empereur leurs chartes et de se procurer des
armes.
Elle nous a montré autre chose encore : l'exploitation
commune des alpages et des forêts créant entre les habi-
tants de chaque vallée une communauté d'intérêts, qui
devient bientôt une communauté politique, comme ailleurs
les corporations : l’organisme économique prépara l’orga-
nisme politique; dans son sein se formèrent les hommes
qui devinrent les premiers magistrats du pays.
ORIGINES DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE 111
La Suisse était le produit du Gotthard, un peu comme
l'Égypte est un cadeau du Nil.
Des travaux récents ont repris la question et poussé
plus loin les recherches.
M. Bresslau ({) a montré que la lettre d'alliance de 1291 à
été rédigée par un Italien, écrite probablement par un clerc
formé aux habitudes de chancellerie de ce pays. M. Léon
Kern, archiviste à Berne (?), à établi que plusieurs for-
mules, auxquelles on attachait une certaine importance
(en particulier celle qui déclare que l’alliance doit durer à
perpétuité : in perpetuum duratura), sont des clauses qui
se rencontrent très fréquemment dans les chartes du nord
de l'Italie, auxquelles elles ont visiblement été empruntées.
Plus que tout autre, M. K. Meyer, professeur à Zurich(*),
a relevé les très nombreuses influences italiennes que l’on
peut saisir dans les formes politiques et les conceptions
juridiques que l’on rencontre chez les premiers Confé-
dérés (f).
L'idée communale, qui, au x1° siècle, se développe dans
les villes italiennes, pénètre un peu plus tard dans les
campagnes. Dès le x11° siècle, sur le versant sud des Alpes,
des communes rurales deviennent des organismes poli-
tiques indépendants. Ce fait ne peut avoir passé inaperçu
aux yeux des habitants des vallées septentrionales.
Dans ces communautés rurales italiennes, la population
se libère de bonne heure de la servitude personnelle. C’est
un second exemple qui ne pouvait manquer d'être con-
agieux.
(1) Jahrbuch für Schw. Geschichte, XX (1895), p. 28.
(2) Son travail n’a pas été publié. — Parmi les bons ouvrages récents sur
les origines de la Confédération, on peut citer encore : DurRER, Les premiers
combats de la Suisse primitive pour la liberte, Berne, 1913 (publié par l’Etat-
major) et A. HEUSLER, Schw. Verfassungsgeschichte, Bâle, 1920.
(3) Blenio und Leventina von Barbarossa bis Heinrich VII, 1911. — Ueber die
Entwickelung des Gotthardpasses auf die Anfünge der Eidgenossenschaft.
Geschachisfreund, LXXIV (1919). — Der Schwurverband als Grundlage der
urschweizerischen Eidgenossenschaft. Anzeiger für schweizerische Geschichte,
N. F., XVII (1919). — Italienische Einflüsse bei der Entstehung der Eidgenossen-
schaft. Jahrbuch für schweizerische Geschichte, XLV (1920).
(*) M. le comte Delaborde m'a fait très justement remarquer qu'un phéno-
mène analogue se rencontre dans le sud de la France.
112 C. GILLIARD
est là aussi que l’on voit se développer, dès le xr° siècle,
cette forme politique nouvelle qui repose sur le serment
de bourgeoisie, et que l’on appelle en latin conjuratio, en
allemand Schwurverband ou Einung. Or, dès 1240, on
trouve à Schwytz des hommes unis par un serment poli-
tique, cette forme primitive de la démocratie médiévale, et
la lettre de 1291 appelle les premiers Confédérés conjurati,
mot dont l’allemand Eidsenossen n’est que la traduction,
Fn Italie aussi, on trouve cette passion pour l’autonomie,
ce besoin — qui n’est réalisable que dans de petits groupe-
ments — de se gouverner soi-même, qui apparaîtra comme
le premier idéal des Confédérés.
On peut même relever des influences italiennes dans
l’organisation intérieure des cantons primitifs : c’est
d'Italie que semble leur être venue l’idée d’établir une
seule loi pour tous et un seul tribunal, quel que soit le
statut personnel des divers habitants. Il en est de même
de l'égalité de tous devant l'impôt, et l’on retrouve dans
les communes italiennes. comme dans les cantons suisses,
le principe du service militaire universel.
On peut enfin signaler une dernière analogie ; la plupart
des communes italiennes ont connu la « tyrannie ». Ce
régime, on le sait, ne se rencontre pas en Suisse; cepen-
dant, au xive siècle, il faillit triompher à Zurich, avec
Rudolf Brun, et à Uri. avec les Attinghausen; là, l’in-
fluence italienne se brisa devant l'esprit démocratique et
égalitaire des Confédérés.
Sans doute, le mouvement communal n’est pas exclusi-
vement italien; il fut aussi très puissant en France et dans
les Flandres. Sans doute aussi, les mêmes causes ont pro-
duit en Suisse les mêmes effets qu’en Italie. Il n’en reste
pas moins que, par sa proximité, ce pays devait exercer
une influence plus grande que tout autre et son exemple
faciliter une évolution par ailleurs naturelle (1).
Ainsi, on est amené à considérer comme toujours plus
important le rôle qu’a joué le Gotthard dans la formation
de la Suisse. Ce passage n’a pas seulement attiré sur ce
(1) Ces affirmations ont été contestées tout récemment par M. G. v. BELOW :
die Entstehung der schw. Eidgenossenschaft. Revue d'histoire suisse, III,
p. 129 ss.
ORIGINES DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE 113
petit pays l’attention des empereurs ; il ne lui a pas apporté
seulement des ressources matérielles : il a été la route par
laquelle ont pénétré les idées politiques nouvelles; c’est
par là que sont venues les semences de la liberté.
S'il était permis à propos de ce point spécial d’historio-
graphie de formuler une conclusion générale, ce serait
celle-ci : les historiens qui insistent sur l’importance de
l’histoire économique n'ont pas tort sans doute, mais à
condition de faire la part des facteurs moraux; l’histoire
économique, en effet, n’aboutit pas nécessairement au
matérialisme historique.
CHARLES GILLIARD,
Professeur à l’Université de Lausanne.
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MEÉLANGES
nes
Ancien français serit.
Godefroy connaît deux significations à sert, serit : « bien
fourni, bien muni » et « serein ». Il me semble difficile
d'admettre la même origine pour les deux mots; aussi
m'en tiens-je pour le moment à celui que God. paraît faire
remonter au même étymon que serein.
Avant tout, il y a lieu de se demander si « serein » est
vraiment le sens propre de notre mot; je remarque, en
effet, qu’il est souvent employé comme équivalent à suef
(SUAVIS), Coi (QUIETUS) ; de plus, il y à des cas où le sens de
« serein » est presque impossible à admettre. Voici quel-
ques passages suggestifs (cités par God.) :
suef et serit :
les nuis, coies et series;
Li airs est clers, nes et seris ;
Aiïns estoit la nuis bele et gente
et coie et sans vent et sierie ;
Li tan estoit mous, seriz et cois ;
Ils chevauchierent a la lune serie;
Paien s’enfuient parmi un val seri;
Je me vois reposer en ma chambre serie.
J'ajoute, d’après Bartsch, Rom. et past., I, 54, 5 :
Si se plaint del dangier son mari
Et dist seri :
Se j'osoie, je ferai ami.
Une « lune sereine », un « val serein » une « chambre
sereine », même au figuré, seraient des manières assez
impropres de s'exprimer; le sens de «tranquille, paisible »,
au contraire, convient parfaitement à toutes ces citations.
Je pense donc à SECRETUS.
Examinons cette étymologie au point de vue phonétique.
Le e tonique se développe en ei; le c devant consonne,
Li
116 MÉLANGES
même à la protonique, palatalise cette dernière (cf. SACRA-
MENTUM > anc. fr. sairment). Nous arrivons donc à “seireit.
Mais le e après une palatale a un développement spécial
bien connu : CERA, en passant par “cieire, aboutit à cire;
d’une manière analogue, *seireit est devenu serieit, serit.
Le changement de sens ne fait pas difficulté; déjà en
latin classique, secretus voulait dire « isolé, solitaire »;
or, la solitude et la tranquillité sont des idées complémen-
taires pour tous les hommes et pour toutes les langues.
ERNEST PLATZz.
L'origine de la frontière linguistique
en Belgique.
La Société pour le progrès des études philologiques et
historiques a abordé, dans sa séance du 11 novembre 1993,
d'une manière assez inattendue, le problème de l'origine
de notre frontière linguistique. C’était à propos d’une com-
munication de M. Gielens, conservateur des Archives de
l'État à Anvers, sur la question de savoir si les Francs
sont les ancêtres des Flamands. Au cours de la discussion
qui suivit cette communication, on fit observer l’imposs)-
bilité de soutenir encore la thèse de G. Kurth, suivant
laquelle notre frontière linguistique aurait pour origine la
forêt Charbonnière. Depuis que H. Vander Linden a
démontré (1) que la forèt Charbonnière était orientée du
Nord au Sud, on ne peut plus admettre que cette soi-disant
barrière ait donné naissance à une ligne de séparation qui
va de l'Est à l'Ouest.
Qu'est-ce donc qui lui a donné naissance? Car nous nous
trouvons devant un phénomène qu’il faut expliquer : d'où
vient notre frontière linguistique ?
Différentes hypothèses furent émises par des membres
de la Société. J’en émis une à mon tour qui eut l’heur de
rencontrer l'assentiment d’un grand nombre de confrères.
À la demande de plusieurs d’entre eux, je viens aujour-
(2) Revue belge de Phnlolagie et d'Histoire, avril 1923, pp. 203-214.
MÉLANGES 117
d'hui la préciser et la compléter quelque peu dans cette
revue.
« Notre frontière linguistique n’est-elle pas une ancienne
ligne stratégique, comparable à ce que fut l’Yser durant la
guerre de 1914-1918, et qui a été tenue par les Romains
durant de longues années à l’époque des invasions germa-
niques? Notre frontière linguistique correspond en effet à
une série de hauteurs, qui devaient constituer une excel-
lente ligue de défense et d’observation, d’autant plus
qu’elle coïncide avec la limite septentrionale de la région
où l’on trouve des pierres de roche à fleur de terre. Ceci
était essentiel pour un système de défense, au point de vue
des routes à construire et des abris à élever. »
Tels furent à peu près les termes que j'employai à la réu-
nion du 11 novembre.
Depuis lors ma conviction s’est considérablement affer-
mie. Voyez done comme notre frontière linguistique suit
approximativement la ligne de démarcation entre la
moyenne et la basse Belgique, enjambant les hauteurs au
sud de Maestricht, au sud de Tongres et de Tirlemont, au
nord de Wavre, au nord de Braïine-le-Comte (le tunnel), au
sud de Grammont, de Renaix, jusqu’au mont de l'Enclus.
Là se présente une trouée, une trouée de Belfort au petit
pied. C’est justement par là que les Frances de Clodion per-
cèrent la ligne et s’en allèrent fonder le royaume de Tour-
nai. Et encore, voyez comment la ligne de défense natu-
relle, que nous venons de suivre de Maestricht au mont de
l’Enclus, continue à travers la trouée. Au bas du mont de
l'Enclus, à Escanaffles, elle emprunte l'Escaut, le suit,
exactement comme la frontière linguistique, jusqu’en
avant de Dottignies, la quitte pour suivre les collines au
sud de Coyghem, au nord de Mouscron, se raccroche à la
Lys au sud-ouest de Menin, la dépasse pour rejoindre le
mont Kemmel, puis se prolonge en France vers les hau-
teurs de Cassel...
N'est-ce pas frappant?
Et quand cette ligne de défense aurait-elle été établie
par les Romains? Vraisemblablement vers le milieu du
1e siècle de notre ère. Voici mes raisons.
Nous savons que la ligne de défense du Rhin fut forcée
118 MÉLANGES
par les Francs, sous Gallien, en 259. « La digue de Germa-
nie était rompue et l'océan barbare se répandit dès lors par
vagues successives à travers les provinces d'Occident (1). »
Mais on parvient encore à défendre la chaussée de Cologne
à Boulogne. À partir de Tongres cette chaussée passe
justement au sud de la ligne qui constitue actuellement
notre frontière linguistique. Il n’est que naturel que les
généraux romains portent leur système de défense à quel-
ques milles au nord de l’artère essentielle qu’il s’agit de
protéger. 1ls réussissent à la tenir, avec des alternatives
d'avance et de recul, comme à l’Yser. Mais enfin ils v
réussissent; et cette ligne n’est définitivement forcée
qu’en 406. La percée a lieu entre la Lys et l’Escaut vers
Tournai. Menacés d'être pris à revers, les Romains éva-
cuent la Belgique.
De 259 à 406, c’est environ cent cinquante ans en plus
que l’occupation romaine aurait encore duré dans la Bel-
gique méridionale, après que la Belgique septentrionale
fut tombée aux mains des barbares. C’est plus qu'il ne fal-
lait pour que l'œuvre de romanisation fût durable et défi-
nitive au Sud, alors qu’elle n’avait été que passagère au
Nord. Représentez-vous ce qu’eût été le pays de Furnes et
de Poperinghe, si l’Yser avait été pendant cent ans la bar-
rière infranchissable qu’il fut pendant quatre ans, seule-
ment. Déjà les enseignes des cafés et des nouveaux maga-
sins, qui s’ouvraient derrière le front, étaient en français.
La population, les enfants surtout, apprenait le français
avec une rapidité étonnante. Si la guerre avait duré seule-
ment un quart de siècle, le pays de « bachten de Kupe »
aurait été complètement francisé.
Cela nous permet d’entrevoir comment s’est opérée la
romanisation définitive de la Belgique méridionale, à
l’abri de la ligne de collines, boisées ou non, mais occupées
par les troupes romaines : ligne plus impénétrable que
l’eût été la forêt Charbonnière, si vraiment elle s’était
trouvée là où on le croyait. Peut-on s’imaginer que les
bandes de guerriers barbares, qui dévalèrent sur l’empire
romain au xi° siècle de notre ère, se seraient arrêtées
‘() F. Cumoxr, Comment la Belgique fut romanisée, 2e édition, 19149, p. 106.
MÉLANGES 119
devant une forêt de quelques lieues de profondeur, alors
que les Romains, moins sauvages assurément, l'avaient
traversée sans hésiter? Quand on y songe bien, l'hypothèse
de la forêt Charbonnière, considérée comme origine de
notre frontière linguistique, est enfantine. Une population
sortie des bois de la Germanie ne s'arrête pas devant une
forêt qu’elle devait considérer comme un bosquet.
Quel rôle merveilleux nos historiens de l’école roman-
tique ont fait jouer aux forêts!
Mais n’insistons pas. Comme on l’a dit dans la réunion
du 11 novembre, la forêt Charbonnière ne peut plus entrer
en ligne de compte ici. Qu'on écarte pour de bon cette
hypothèse ({) du chemin de nos recherches historiques et
philologiques. Voici une nouvelle piste. Qu'on l’explore.
Aux spécialistes d'examiner si l'hypothèse de la ligne stra-
tégique, tenue de 259 à 406 environ, se vérifie dans les
textes et par les fouilles.
Qu'on ne néglige pas toutefois le côté intuitif du pro-
blème. Qu'on monte donc à la tour qui domine la crête du
mont de l’Enclus, et qu’on contemple d'un côté le pays
flamand, de l’autre le pays wallon. Il n’est pas possible
qu'un général romain, chargé d'arrêter les hordes bar-
bares, qui venaient d’envahir la Gaule, n’ait pas utilisé
cette position merveilleuse, d’où l’on domine d'un coup
d'œil la plaine flamande, où se faufilaient sans doute les
bandes de pillards germaniques, et d'où les signaux — les
feux, par exemple — devaient s’apercevoir de plusieurs
lieues à la ronde. Au mont Kemmel on a la même impres-
sion, quoique d'une manière moins intense.
En tous cas on ne m'ôtera pas de l’esprit cette convic-
tion qu’il y a plus qu’une simple coïncidence entre le phéno-
mène de géographie physique que nous venons de signaler
et le phénomène de géographie humaine que constitue
notre frontière linguistique.
HuBERT VAN HOUTTE.
(2) Il paraît cependant qu’elle pourrait encore servir d'explication pour la
limite géographique entre le dialecte wallon et le dialecte picard. Mais soyons
sur nos gardes.
120 MÉLANGES
Document falsifié
relatif à l’origine des béguines (1154).
Chacun sait que l’histoire des origines des béguines est
encombrée depuis le début du xvri° siècle de deux systèmes
explicatifs hypothétiques dont les difficultés qu’ils sou-
lèvent ne sont pas de nature à hâter la solution d’un
problème passablement compliqué. Tandis que l'un fait
remonter les débuts des béguines à un éminent ecclésias-
tique liégeois de la fin du xrr° siècle, Lambert de Saint-
Christophe, dénommé depuis 1250 (c) Lambert li Bègues,
l’autre, par contre, considère sainte Begge d’Andenne
non seulement comme la patronne mais encore comme la
vraie fondatrice des béguines.
Les partisans de sainte Begge, Erycius Puteanus et
l'abbé de Ryckel, de Louvain, avaient beau jeu, en 1630,
dans leurs démonstrations historiques; il leur suffisait,
pour avoir raison, d’exhiber des documents antérieurs à
Lambert de Saint-Christophe où il fût question de béguines.
Et Puteanus n’avait-1il point trouvé dans le chartrier des
béguines de Peuthy (Vilvorde), et publié avec un empres-
sement excessif, trois chartes de 1065, 1129 et 1209? Ces
pièces existaient encore en 1789, puisque le bollandiste
de Smet fit graver l’une d’entre elles (1). Mais ces pièces
— comment Puteanus a-t-il pu ignorer la chose? — ne
résistent pas un instant à un examen diplomatique quelque
peu exercé. M. l’abbé Philippen a d’ailleurs démontré
récemment avec force leur caructère hautement apo-
cryphe (?)}. Ces documents n’apprennent rien quant aux
origines des béguines; c’est de la mauvaise herbe à arra-
cher et à jeter au loin.
>omme si cette végétation parasitaire était insuffisante,
voici qu’il se rencontre encore des actes — plus spéciale-
meut une charte —, où il est question d’une curia beghi-
narum au xli° siècle. Je voudrais établir que l'autorité de
ce document, en ce qui concerne l’origine des béguines,
est absolument nulle et ne peut jamais être invoquée.
(1) Cf. Acta sanctorum Belgü selecta..…, t. X (1789), pl. 1.
(?) CF. L. J. M. Paiipren. De Begiÿnhoven. Oorsprong, geschiedenis, inrich-
ting. Antwerpen, Ch. H. Courtin, 1918, p. 425-432.
MÉLANGES 121
La pièce en question m'a été obligeamment communiquée
par mon collègue des Archives du royaume, M. Alfred
d’'Hoop, lors du classement du petit lot de documents
provenant du Grand Béguinage de Bruxelles. C’est un petit
parchemin de 0"15 de long sur 0"24 de large, bien conservé,
mais dont le sceau est tombé au cours des temps. Il émane
de Pierre, cardinal de Saint-Georges au voile d’or, légat
apostolique, et est adressé au proviseur et aux béguines
« de curia » de Bruxelles. La charte porte confirmation des
biens acquis et à acquérir du béguinage. Tout cela est
fort banal et inoffensif, comme on voit; l’unique intérêt
du document réside dans la date, libellée comme suit :
Datum Antwerpie VIII kalendas septembris anno Domini
M.C.LIIIL.
Comment un cardinal du no:n de Pierre a-t-il pu accorder
à Anvers le 25 août 1154 un privilège à la curia beghina-
rum de Bruxelles, inexistante à cette époque? Comment le
dit Pierre a-t-il pu être cardinal de Saint-Georges alors
que ce titre n'existait pas en 1154? Ces impossibilités
historiques tombent devant ce fait brutal : la charte à été
l’objet d’une mutilation dans l’énoncé de sa date; au lieu
de M. C. LIIIL, il faut lire : M.CC. LIIII.
L'acte est un titre parfaitement original et authentique.
L'écriture est la belle minuscule du xru* siècle et, au
surplus, celle des chartes des légats apostoliques.
Et le légat Pierre? C’est. sans la moindre hésitation,
Pierre Capocius, cardinal du titre de Saint-Georges au
voile d’or, de 1244 à 1259 (1). L'année 1954 tombe ainsi tout
naturellement dans la période de cardinalat de Capocius.
L'altération de la date a été effectuée par des mains
habiles, ne disons pas encore par des mains de femme, au
moyen du grattage et surtout du ponçage. On peut s’en
rendre compte d’abord en examinant attentivement 1 état
du parchemin et ensuite en notant la place anormale
qu’oceupe la lettre o mise au haut de la date : M.C. LITIIT ;
en réalité, la place harmonieuse était la suivante
DPCONLTIIIT:
Cette démonstration paléographique peut suffire, sem-
(1) Cf. K. Eusez, Hierarchia catholica medii aevi, p.48.
122 MÉLANGES
ble-t-il, le procédé du grattage étant connu du spécialiste.
Ce qui est intéressant mais plus difficile à déterminer, ce
sont l’auteur, l’époque et le motif de l’altération. Comment
s'orienter ?
En établissant les mobiles du grattage, on jettera du
même coup un rayon de lumière qui nous éclairera à la
fois et sur l’âge et sur l’auteur de la mutilation.
Il n’est guère difficile de deviner les desseins des faus-
saires ; ils sont si évidents ou si visibles qu’il ne faut point
en chercher d’autres. En modifiant l’année 17254 en 1154,
on a eu l'intention manifeste de vieillir la charte du légat
Pierre Capocius.
Or, quand on connait l’histoire des béguines des
Pays-Bas, on se reporte immédiatement à la seule époque
où des questions de date, donc d’antériorité, ont joué un
rôle important et suscité les passions les plus vives tant
dans le clergé et la dévotion populaire, que dans le public
lettré.
Précisons davantage. Dans sa première étude historique
de 1698, le chanoine anversois P. Coens : Disputatio histo-
rica et brevis disquisitio an beg'hinae nomen, institutum et
originem habeant a. S. Beg'ga, Brabantiae ducissa, invite
impérieusement les partisans de la thèse de sainte Begge
à lui montrer des documents écrits authentiques établis-
sant que les origines des béguines sont antérieures à
Lambert de Saint-Christophe (li Bègues) :
Rog'o omnes antiquitatis studiosos ut in favorem Beg'g'i-
narum omni conatu velint allaborare, ut vel saltinm unum
authenticum instrumentum ante tempora Lamberti (1)
scriptum, vel datum, in lucem proferri possit. Non dubito
quin immortalenm memoriam per omnia begginasta conse-
quatur.….. Si autem aliquod documentum quod contra
Lambertum opponatur Aeg'idio (?) invenerint, obuiis ulnis
cum graliarum actione illud acceptabo (?).
La question pressante du chanoine Coens a tout l’air
d'un défi. Puteanus le releva deux ans après, en 1630, en
(!) C'est-à-dire Lambert de Saint-Christophe.
(?) C'est-à-dire Gilles d'Orval qui parle de Lambert de Saint-Christophe.
(3) Cf. P. Coexs, loc. cit., $ XXX, p. 66 et 87.
MÉLANGES 123
exhibant ses trois fameuses chartes fausses de Vilvorde.
Pourquoi, puisque altération il y a, s’interdire la conjecture
assez vraisemblable que la mutilation de la charte de 1254
a eu lieu entre 1698 et 1631? Mais ce n’est pas à cette
hypothèse, si séduisante d’abord, qu’il faut s'arrêter, à
mon sens,
La cause de sainte Begge avait besoin en ce moment de
preuves historiques et d'habiles avocats. Les béguines de
Bruxelles préparèrent à cette fin un dossier ou un plaidoyer
qu’elles soumirent à l'approbation de l’archevêque de
Malines, le cardinal Boonen; celui-ci les renvoya au nonce
des Pays-Bas, Francesco del Bagno, archevêque de Patras.
Elles le suppliaient de vouloir faire reconnaître par le
Saint-Siège le culte public dans la ville de Bruxelles de
sainte Begge en qualité de patronne des béguines, en s’ap-
puyant sur des documents que le nonce prit la peine
d'examiner.
De ces deux faits, — rapportés, il est vrai, par A. Mos-
heim, au xvirI° siècle, auteur véridique parce qu'il n'avait
aucun intérêt à ne pas l’être en ce point (t) — il résulte
ceci : 1° que la démarche des béguines de Bruxelles eut
lieu sous le nonce del Bagno, c'est-à-dire entre les années
1621 et 1627; 2° que des preuves ou des titres furent
alors soumis au nonce (?).
Or, que pouvait contenir ce dossier en fait de preuves
sérieuses? Hélas, nous l’ignorons, ces papiers étant restés
entre les mains du nonce et ayant disparu de la circula-
tion. Mais nous pouvons le reconstituer sans trop d'effort.
Comme preuves historiques convaincantes, les béguines
n’en possédaient et n’en pouvaient produire aucune,
attendu que sainte Begge n’a ni fondé l’association des
béguines ni ne leur à donné son nom de son vivant. Restait
donc à montrer, comme le fera, en 1630, Puteanus, qu'il à
existé et des béguines et des curiae beghinarum avant
l’action de Lambert de Saint-Christophe, c’est-à-dire avant
(1) Cf. L. A. Mosneim, De Beghardis et bequinabus commentarius. Lipsiae,
1790.
(2) Legatus documenta sibi et teslimonia afferri jubebat, quibus effici posse
confiderent Bequinae, 5. Beggam non indignam esse honore, quem exhibere
illi volchant. Tee, p. 75.
Toi MÉLANGES
le milieu du xri° siècle. La charte du 95 août 1254, adroite-
ment mutilée en 1154, venait ainsi singulièrement en aide
aux revendications des filles de Sainte-Begge de Bruxelles.
Le nonce, de son côté, ne se montra guère exigeant dans
son examen et renvoya les béguines en paix. Mais le
20 décembre de l’année 1626, au milieu de pompes reli-.
gieuses éblouissantes et de l’allégresse populaire, apparut,
toute souriante dans la pierre, au parvis de l’église,
sainte Begge, patronne des béguines de Bruxelles et d’une
foule d’âmes pieuses fidèles à sa mémoire.
H. Neuis.
Ostende et Bruges en 1793.
Né à Avranches le 7 janvier 1754, Lucien-François de la
Corbière fit ses études à l’Université d'Angers, où le
19 août 1773 il conquit le diplôme de maître ès-arts.
En 1777, il fut nommé chanoine et chancelier de la cathé-
drale de Verdun, fonctions qu’il garda pendant. onze
années. Le 3 juin 1788, l’évêque d'Angers le nomma cha-
noine de sa cathédrale. L'abbé de la Corbière reçut cette
nouvelle à Paris, où le 9 juin la Sorbonne lui délivrait le
diplôme de bachelier en droit civil et canonique. Il partit
alors pour Angers. et le 14 juin il prenait possession de sa
stalle de chanoine. Pendant un peu plus de deux ans, il
prit part à la prière publique du chapitre angevin.
M. de la Corbière ne voulut point prêter le serment à la
coustitution civile du clergé, et vers le milieu de l’an-
née 1791 il se retira à Avranches. Au mois de juin 4799, il
partait pour l’île de Jersey, où il resta huit mois. Le
20 février 1793, il s’embarqua pour l'Angleterre et passa
quatre mois à Londres. Puis le chanoine angevin quitta
l'Angleterre pour aller dans les Pays-Bas. Après avoir
visité ce nouveau royaume et parcouru la Hollande, il
s'établit à Hal (Brabant); il y résida huit mois (sep-
tembre 1793-juin 1794). C’est là qu’il écrivit ses Mémoires,
dont le manuscrit original est conservé aux archives de
Maine-et-Loire. Nous allons en citer plusieurs pages.
« Ostende est un port de mer appartenant alors à l’Em-
pereur. Ce port se prolonge par des canaux jusqu’au centre
MÉLANGES 129
de la ville, ce qui lui donne l'aspect d’une ville hollan-
daise. Il reçoit de gros bâtiments, même, dit-on, des fré-
gates de 30 à 36 canons. La ville ainsi que sa place princi-
pale sont fort jolies. Cette ville est presque neuve et par
conséquent bien bâtie. On comptait, au moment où j'y
étais (juillet 1793), plus de 400 bâtiments anglais, tant dans
son port que dans les beaux canaux qui traversent la ville.
Ostende, sans être une place forte, est à l’abri d’un coup
de main; elle est environnée d’un fossé large et profond.
Nous montàmes dans une chaloupe, qui nous conduisit par
un beau canal à l’écluse où s’arrête la superbe barque qui
conduit à Bruges.
« Nous trouvames un bâtiment vaste, élégant, doré à
l'avant et à l’arrière et un charmant pavillon à la chinoise
sur le pont, pour mettre les voyageurs qui veulent respirer
l’air à l’abri des rayons brülants du soleil ou des injures
de la pluie. Si on descend, deux escaliers fort commodes
vous conduisent à deux appartements parfaitement déco-
rés, au milieu desquels est une cuisine et un office de la
plus grande propreté. L'appartement du devant est une
fort belle salle à manger, environnée de bancs. Celui de
l'arrière est un charmant salon de compagnie, doré,
sculpté, plafonné, tapissé en velours, et des sophas, des
fauteuils et des glaces en forment l’ameublement. Si on
veut jouer, une grande table couverte de drap vert vous
invite à vous satisfaire. C’est dans de pareilles voitures
qu’on arrive à Ostende, Bruges, Gand, Anvers. Après
avoir visité ce joli château ambulant, nous vinmes sur le
pont jouir d’un coup d’œil qui nous était nouveau. Deux
chevaux tiraient notre bâtiment sur un superbe canal,
orné de chaque côté d’une levée plantée de beaux arbres,
de manière que nous voyagions en bateau au milieu d’une
belle avenue de cinq lieues de longueur. À chaque instant,
nous voyions des villages, des bosquets, des prairies cou-
vertes de troupeaux. Dans quelques endroits, le niveau de
notre canal était plus élevé que les prairies adjacentes,
Enfin c'était véritablement un tableau mouvant, ou plutôt
un changement de décoration continuelle.
« La ville de Bruges est grande et assez bien bâtie, mais
les maisons y sont toutes construites à la façon de ce pays,
126 MÉLANGES
c’est-à-dire qu’elles ont le pignon sur la rue. La place
principale de Bruges est vaste, et on y construit de beaux
édifices. C’est ici qu’on trouve le beffroi où est le carillon
qui sonne à tous les quarts d'heure, de telle sorte qu'il
sonne au moins la moitié du temps et finit par étourdir et
impatienter. Ces sortes de carillons sont fort en usage en
Flandre et en Hollande. Les boulevards et les alentours de
Bruges sont charmants; mais ce que nous trouvâmes
encore de bien plus agréable, ce fut d'entendre parler notre
langue, sinon par tout le monde au moins par quelques-
uns, de retrouver à peu près les mœurs et les usages fran-
çais, d’y trouver un peuple doux et religieux, qui s’empres-
sait à nous être utile. On compte à peine 30,000 âmes à
Bruges. La cathédrale est une église ancienne et fort mal
bâtie. Le chœur fait un angle avec la nef, ce qui produit un
fort mauvais effet. En revanche, les deux collégiales sont
fort belles : Saint-Sauveur surtout renferme de superbes
statues, entre autres un Père éternel qui passe pour un
chef-d'œuvre. L'église des Jésuites et l’abbaye des Dunes
sont deux églises neuves fort belles, et riches en sculptures
et en tableaux... » |
L'approche des Français obligea M. de la Corbière à
partir pour l’Allemagne. Il avait séjourné un mois à Aix-
la-Chapelle et à Elberfeld, quand il arriva à Rastadt, au
mois d'août 1794. I1 devint alors aumônier d’une compa-
gnie de l’armée de Condé, dont il suivit toutes les marches
et contre-marches pendant plus de deux ans. En 1797, il se
fixa à Munich et ne partit de cette ville pour rentrer en
France que le 17 juin 1802.
Nommé curé de Roussay (Maine-et-Loire) en 1803, M. de
la Corbière donna sa démission en 1815 et se retira à
Luçon. Quand le diocèse de Luçon fut rétabli (1821),
M£' Soyer le nomma chanoine de la cathédrale et il mourut
à Luçon au mois de décembre 1825.
F. UZUREAU.
COMPTES RENDUS
Albert Carnoy. Les Indo-Européens. Préhistoire des langues,
des mœurs et des croyances de l'Europe. Bruxelles-Paris,
Vromant & C°, 1921, un vol. in-12, 256 pages (collection
« Lovanium »). Prix : 7 fr.
Les multiples questions que soulève le probléme indo-
européen n’ont pas cessé depuis nombre d’années de passion-
ner à la fois les archéologues et les linguistes. Des travaux
considérables ont été publiés par des savants allemands
surtout, travaux dont chacun est le fruit d'une longue période
d'efforts ; il me suffirait de rappeler parmi les plus récents les
beaux livres d’Oskar Schrader, de Hermann Hirt, de
Sig. Feist, de Joh. Hoops. Le public de langue française ne
possédait pas de précis qui fût suffisamment au courant ou
établi avec une critique assez avertie pour qu'on y püût se
rendre compte du terrain conquis sur l'inconnu. Il n’a guère
tenu qu’à M. Carnoy que le présent livre, pour utile qu’il
soit, fût justement celui qu'on attendait.
On devine donc que quelques réserves au moins s'imposent.
J'aurais voulu les formuler plus tôt et je regrette de ne
pouvoir le faire aujourd hui d’une manière plus détaillée et
en les appuyant d'une démonstration rigoureuse.
En voici deux ou trois. Il semble que l'ouvrage ait été
rédigé avec hâte. On remarque ensuite l'assurance avec
laquelle l’auteur reconstruit l’indo-européen, sans avertir plus
souvent le public qu’il ne s’agit que de pures hypothèses (1).
Dans le détail, des distractions auraient pu s’éviter. Enfin, la
rédaction trahit parfois l'influence de la langue des mémoires
le plus souvent consultés.
(!) Il en résulte que le vrai, le possible et le problématique se coudoient
et que l’image dont le lecteur doit se pénétrer peut en être faussée. Les
réserves de la page 16 sont excellentes, mais le profane leur prêtera-t-il l’at-
tention suffisante ?
9
128 COMPTES RENDUS
Quelques remarques d'ordre secondaire : page 24, il se peut
que lat. gallus « coq » soit apparenté à l’angl. {0 call « appeler,
crier », mais ne se peut-il aussi, avec MM. von Wilamowitz
et Niedermann, que le coq soit simplement le « Gaulois »,
comme en grec #6d0s et persihos désignent ce même volatile?
Page 28, un indo-européen dhorà « porte » n’est pas admis-
sible; il faut poser dhiworû (alternant avec dhurûâ, grec
thurà).
Page 34, latin coquina ne signifie pas «cuisinière», mais
« cuisine »
Page 36. si l’u latin, prononcé jadis ow, en est arrivé trés
anciennement à se prononcer comme l’& de fr. but, vu, cru,
le wallon ne fait pas exception, comme le pense M. Carnoy ;
seul le liégeois emploie ou : veyou, pierdou (namuroiïs veyu,
pierdu).
Pages 65 et 75, l'historien est Eduard Meyer, et non
G. Meyer.
Page 84, à propos du nom de l’écureuil (et du putois) dans
le nord de l’Europe, voy. mon Dict. élym. de la lg. grecque
p. 1089 s. v. aielouros.
Page 85, le castor porte le nom du Dioscure. Skr. kastüri
« muse » (et non « rat musqué ») est l'emprunt grec kaOTOpiov
« castoréum »; voy. mon lexique s. v. ou Revue de l’instr.
publ. en Belg. tome LIIT (1910), p. 101 et suiv.
Page 85, sur le nom du renard, voy. mon lexique p. 1092
sq. S. v. alôpéx.
Page 98, le grec porkos est un mythe; c’est la simple
transcription du latin porcus.
Page 112, {ashta «tasse, bol » n’est pas un mot sanskrit,
mais zend.
Page 113, disons que le mot cruche (all. Xrug, etc.) a été
bien éclairé par M. Vendryes dans la Revue des etudes
grecques, année 1919, à l’occasion du grec Xrôssos (publié
avec retard en 1921).
Page 121, le mot huile vient, non du vocable latin pour
olivier (ol{va), mais du nom du produit (olewm).
Page 185, auszra « aurore » n’est pas lette, mais lituanien.
Page 216, lire karpophoros.
Page 227, le Hadés est-il toujours « l’invisible >? Wacker-
nagel l'a rapproché du lat. saevos « violent, terrible, cruel ».
COMPTES RENDUS 129
Page 233, M. Carnoy interprète grec alsos comme «enclos »,
gotique alhs «temple ». J'ai (DEG. p. 1092) rapproché une
fois de plus aisos de l'allemand Watd, en faisant tomber
l’objection tirée de l’absence de F initial. Soit un germ.
walthus, indo-eur. #0l-tu-s, grec commun waltwo-, indo-eur.
iol-ti00-.
Nous pourrions allonger cette liste. Nous préférons souhai-
ter à M. Carnoy qu’une seconde édition lui fournisse l’occa-
sion prompte d’aérer un peu ce livre touffu et d’en faire dispa-
raître quelques macules.
On voudrait le voir renvoyer plus souvent le lecteur aux
sources dans l’exposé même des théories. La bibliographie est
considérable ; nous la voudrions plus étendue et moins exclu-
sivement allemande. Avant 1914, M. J. Mansion avait, en
français et en néerlandais, clairement exposé le problème de
l'habitat primitif des Indo-européens.'Ce qu'il faut savoir des
quatre langues retrouvées à l’état fragmentaire en Asie a été
dit par M. A. Meillet dans la Revue du Mois (1912) et la
découverte du tokharien, son importance pour les études de
grammaire comparée, avec l'analyse de son vocabulaire, ont
fait l’objet d’un beau travail du même savant dans l’7Zrdoger-
manisches Jahrbuch daté de 1915. D'autre part, des travaux
plus anciens que ceux mentionnés par M. Carnoy n’ont pas
perdu toute valeur; je citerai l’Origine des Aryens d'Isaac
Tylor (trad. franc. en 1895), un petit livre de M. Salomon
Reinach portant le même titre, livre plein de vie et de lumiére
(1892) et le mémoire du même intitulé Ze Mirage Oriental,
publié en 1892 par l’Anthropologie (1). EMILE BoisacQ.
Herbert Petersson. Sfudien über die indogermanische Hetero-
Rlisie. Un vol. in-8°, de 284 pages. Lund (Gleerup) 1921.
(Skrifler utgivna av Vetenskhap-societelen i Lund. 1.) Prix :
15 couronnes.
M. Herbert Petersson est à l’heure actuelle un des plus
féconds et des plus hardis chercheurs dans le domaine de
(l) A diverses reprises, M. Carnoy découvre à demi, sans la justifier, son
interprétation de nombreux noms de rivières belges. J'estime que la question
n'est pas assez mûre pour que les résultats de l’investigation soient incorporés
dans un ouvrage destiné au grand public.
130 COMPTES RENDUS
l'étymologie indo-européenne. Depuis de longues années du
reste, les savants suédois contribuent pour une large part à
l’évolution des études indo-germaniques, et les noms de
MM. Danielsson, K. F. Johansson, Per Persson, Evald Lidén,
Jarl Charpentier, Otto Lagercrantz, pour ne citer que ceux-là,
ne sont point ceux de siraples vulgarisateurs; ces linguistes
ont au contraire une fraicheur d'imagination, une ingéniosité
dans la conception, qui les distinguent des érudits d'Outre-
Rhin. M. Petersson continue une noble tradition: la série des
mémoires qu'il a publiés depuis six ou sept ans révèle les
plus sérieuses qualités, tout en appelant une même réserve.
Le plus volumineux est celui consacré à l’hétéroclise indo-
européenne (cette forme me paraît préférable à «clisie», en
raison de «enclise »). On sait que quelques noms indo-euro-
péens, à en juger par le sanskrit, le grec et le latin, montrent
dans leur paradigme une alternance 7/n, ou bien i/n, p. ex.
skr. yakrt, gèn. yaknas « foie », gr. fTap fTrartoçs (a repré-
sente la nasale sonante), lat. jecur jecinis (jecoris par analogie,
jecinoris par cumul de suffixes), skr. #dhar « mamelle », gén.
üdhnas. gr. oÙ8ap oUBaTos, indo-eur. owdh-er, gèn wdh-n-65;
skr. asthi «os», gén. asthnas, etc. Or, cette variation de
suffixe, M. Petersson croit la retrouver à l'origine d'un nombre
vraiment imposant.de mots de toute langue, ou du moins
explique par elle une quantité d’étymologies nouvelles ou de
rapports déjà soupçonnés et que l’on jugeait moins précis.
Ceci suppose un emploi constant de l'hypothèse et, malheureu-
sement, de l'hypothèse invérifiahle.
Il n’est guëre de cas désespéré, ou presque, de l’étymologie
(et l’on sait s'ils sont nombreux) qui ne trouverait sa solution
dans pareil traitement; et pourtant chaque langue d'Asie ou
d'Europe contient tant de vocables empruntés à des parlers
allogènes et à jamais perdus ! Témoin le grec.
L'espace dont je dispose et le manque de signes diacritiques
me rendent un examen minutieux de ces questions à peu prés
impossible, qu’il s'agisse du rapport gr. yüda : lat. {ac (d’un
primitif delak, à travers toute une série de formes réagissant
les unes sur les autres), ou des noms de la rate, ou du lat.
vesper et des formes congénères (slav.. arm.). L’érudition de
l’auteur est admirable; il parcourt le clavier indo-européen
avee une maestria étonnante ; son ingéniosité se renouvelle
COMPTES RENDUS 131
sans s’épuiser. Pourquoi donc se demande-t-on si souvent :
« Est-ce bien ainsi que les faits se sont passés » ? On le vou-
drait, tant l’habileté de l’opérateur est grande, maïs la con-
viction se fait malaisément, parce que les preuves sont
insuffisantes.
Il faut en dire autant de la loi phonétique qu’il formule
ainsi : « Une occlusive finale de mot s’aspire quand elle se
trouve en syllabe tonique » (i.-e. osth « os » en face de ostei
osti, d’où, par contamination, osfhi, skr. asthi : gr. 60Téov;
skr. aham < egh tonique : gr. ërw lat. ego < eg proclitique,
tous trois accrus d’un suffixe -om) ; cette loi manque de preuve.
Il n’en est pas moins vrai que ce travail, comme tous
autres mémoires de M. Petersson, s'impose à l'attention de
tout indo-germaniste, quelle que soit la langue qu'il analyse:
On admire (je répète le mot) la science et les dons de
M. Petersson ; on regrette que les résultats multiples aux-
quels il arrive n’apparaissent point comme définitifs.
EmiE BoisacoQ.
P. Jouguet. Institut papyrologique de l’Université de Lille.
Papyrus grecs publiés sous la direction de Pierre Jouguet
avec la collaboration de Paul Collart et Jean Lesquier,
tome I, fascicule 3. Paris, Leroux, 1923.
L'éminent directeur de l’Institut papyrologique de Paris
vient de publier il y a quelques mois le troisième fascicule du
tome premier des Papyrus de Lille. Préparé par MM. Collart
et Lesquier, ce fascicule était à l’impression dés 1914. Les
circonstances en ont retardé la publication, et la mort de
Jean Lesquier, survenue prématurément en 1921, a privé
M. Jouguet du plus actif de ses collaborateurs. En continuant
l’œuvre commencée, il a voulu « non seulement tenir ses
engagements, mais aussi rendre hommage à la mémoire de
Jean Lesquier, le principal auteur de cette édition ».
Les papyrus de ce recueil présentaient tous de grandes dif-
ficultés de lecture : provenant de cartonnages de momies, ils
sont fort mutilés et souvent l'écriture en est presque effacée.
De plus, l'interprétation de plusieurs d’entre eux exigeait
beaucoup de science et de perspicacité.
132 COMPTES RENDUS
Les commentaires, aussi substantiels et clairs que ceux des
précédents fascicules, ont le mérite, pour chaque problème
qui se pose, de résumer avec précision l'état de la question et
de dégager les éléments nouveaux fournis par le papyrus.
Tous ces textes remontent au 11° siècle avant J.-C. En voici
une analyse sommaire :
30-38. Comptes. Appartenant au recto d’un seul et même
papyrus. Ils sont relatifs à l'exploitation des tenures de cer-
tains officiers clérouques. Outre qu’ils apportent des indica-
tions nouvelles sur la contenance des tenures d'officiers, on
leur doit des renseignements d'ordre économique, dont les plus
intéressants sont des conversions qui traduisent en valeur de
fromentles versements faits en une autre nature ou en espèces.
Ces textes permettent une définition plus précise du xwua-
TiKÔV, taxe prélevée pour l'entretien des digues et leur répa-
ration après l’inondation.
Contrairement à l'avis de Rostovtzeff, qui voit dans l’exploi-
tation des clérouchies par l'État un fait normal et habituel,
les éditeurs croient, ou bien qu’il s’agit de tenures ayant fait
retour au domaine tout en gardant le nom de leur possesseur
antérieur ou bien que l’exploitation en est temporaire.
39-51. Ordres de versements en nature à titre de prêt. Is
appartiennent (la chose est certaine, du moins pour les
n° 39-48) à la catégorie des textes en double expédition sur
une seule et même feuille de papyrus. On trouvera dans le
commentaire la bibliographie de cette question, ainsi que des
indications relatives aux rapports entre les deux scripturae
et au mode d'enroulement : les usages, comme le montre la
découverte des papyrus d'Avroman, dans le Kurdistan, sont
analogues en Asie eten Égypte.
Le but du prêt est toujours désigné par l’expression eig Tù
kaTepyov, dont la signification exacte — difficile à définir —
est longuement discutée, ainsi que le sens du mot moiokoyia et
des expressions oi éTiovoi et oi TÂS ÉTIYOVAS.
Le principal intérêt de ces textes réside dans ce qu’ils nous
éclairent sur la politique agraire de Philadelphe, si bien mise
en lumière par M. Rostovtzeff (À large estate in Egypt in the
third century BU-1922) et qui consiste à associer à l'Etat,
pour la reconstitution et l'exploitation de la richesse égyp-
tienne, l’activité et les ressources des particuliers, sans pour
COMPTES RENDUS 133
cela faire un abandon définitif de la moindre parcelle du
domaine royal,
Cette politique, les Ptolémées l'appliquérent dans les grands
domaines ou dwpeai qu’ils concédaient à leurs hauts fonction-
naires ou favoris, tels que le diœcète Apollonios, mais ils la
pratiquérent aussi dans les concessions de terres moins impor-
tantes, comme les assignations de lots clérouchiques ou les
baux consentis à de simples yewpyoi. En échange de leflort
qu’on attendait d’eux pour rendre productive la terre qui leur
était confiée, on leur avançait, soit en argent, soit en nature,
en même temps que des semences, des sommes assez impor-
tantes pour leur permettre d'entreprendre ce travail.
02. Orare de versement en nature.
03. Lettres relatives aux frais de transport du blé acheté
par l'Etat.
04-57. Résumés d'actes (reçus. contrat, prêt). Ils sont
inscrits, non sur des registres, mais sur des feuilles de papy-
rus de dimensions exiguës.
08. Comptes. Tandis que M. Glotz croit y voir les comptes
d’un officier commandant un détachement, les noms propres
qui s’y rencontrent aménent les éditeurs à songer au cercle
de Zénon.
09. Comptes de sommes versées au litre de la Turnpt.
60. Lettre de Dorôthéos à son associe.
Pour la commodité du travail, les papyrus de Lille sont
actuellement déposés à la Sorbonne, où nous avons pu lire les
textes publiés dans le troisième fascicule. Cela nous a permis
d'y apporter quelques corrections (1) de détail que nous fai-
sons connaître ici :
31, 1. 18, lire .e.-c au lieu de .€..
. 32, 1. 4, lire ’Aopeus au lieu de TTâäoiç
33, |. 6, lire Oapéupios au lieu de D....pos.
1. 41, lire qia/ au lieu de qi’
34, 1. 10, lire [ajuevO À au lieu de Dlaluevw8 o.
ne TE
1. 19, lire ZT q@y'} au lieu de Zi q : y’ 1.
36, 1. 6 et 1. 8, lire «kpouuü(ou)n£n au lieu de kpouutë(ou)n.
38, frg.g. 1.5, lire h&£d'r'ce" au lieu de R££'.
(1) Ces corrections ont été vérifiées par M. Jouguet.
134 COMPTES RENDUS
09, 1. 14 et 1. 38, lire Tayxhewg au lieu de Täaÿkhewc.
Le quatrième fascicule des papyrus de Lille qui terminera
le tome Ï est en préparation. Les auteurs y donneront des
facsimilés, des indices et une liste des corrections et restitu-
tions proposées aux textes du tome Î.
Dans les indices figurera entre autres une liste d'abrévia-
tions et de sigles qui ne seront pas représentés par des carac-
tères vaguement ressemblants, comme c’est le cas trop sou-
vent dans les recueils de papyrus, mais seront calqués sur les
originaux ou soigneusement dessinés d’après eux. Cette table
contribuera à écarter une des principales difficultés que ren-
contrent les déchiffreurs de papyrus, surtout à leurs débuts.
Quant aux corrections, M. Jouguet ne se propose pas seule-
ment de réunir et de vérifier sur les originaux toutes celles
qui ont été faites jusqu’à présent; avec la collaboration de ses
élèves, il a de plus entrepris de soumettre tous les textes à une
soigneuse revision.
Formons le souhait qu'on ne nous fasse pas attendre trop
longtemps ce quatrième fascicule et ne manquons pas, en ter-
minant, de féliciter l’éditeur qui, malgré la dureté des temps.
a su présenter sur beau papier un volume dont l’impression
est excellente. C’est un mérite assez rare pour qu'il vaille la
peine d'être signalé.
MARCEL HOMBERT.
J. Marouzeau. Le Latin : dix causeries (Bibliothèque des
parents et des maîtres). Paris, H. Didier, 1923, in-12, 278 p.
Pres Er
Sous la direction de M. Paul Crouzet a été créée en 1907
une « Bibliothèque des parents et des maîtres » qui a déjà
rendu les plus grands services à l’enseignement secondaire
français et en particulier à la cause de la solidarité familiale
et scolaire : le but poursuivi est de pénétrer d’une commune
science de l'éducation les familles et les collèges, grâce à des
livres suggestifs, agréables à lire, montrant les rapports entre
l’enseignement et la vie.
() Dépositaire pour la Belgique: A. Dewit, rue Royale, 53, Bruxelles.
COMPTES RENDUS 155
M. J. Marouzeau, professeur à l'École pratique des Hautes-
Etudes, ayant été sollicité de faire des causeries aux élèves
des classes de seconde et première réunies du Collège Sévigné,
a effectué avec elles une sorte de promenade à travers le
latin, forme, style, idées, histoire des textes, histoire de la
langue, histoire des œuvres. Ces causeries ont été réunies en
un volume qui est le douzième de la collection; il présente à
la fois l’intérêt du manuel qu'on consulte et l’agrément du
livre qu'on lit.
Une causerie préliminaire traite de la façon d'apprendre
le latin et de la nécessité de transformer cette étude en vue
de la rendre en même temps attrayante et profitable. L'auteur
semble juger l’enseignement secondaire d’après des souvenirs
personnels peu favorables ou d’après certains manuels
surannés et rebutants. En tout cas, les méthodes, selon lui,
devraient être élargies en faisant appel principalement à
deux auxiliaires « qui jusqu'ici sont restés à la porte de l'en-
seignement », la philologie et la linguistique. Sous le nom de
philologie, il embrasse toute la science de l’antiquité, notam-
ment la grammaire, la paléographie, l’histoire, l'archéologie.
Mais est-il bien certain que ces moyens d'interpréter les textes
et de faire naître l'intérêt soient si étrangers aux maîtres d'à
présent ? Quant à la science du langage, il est vrai qu’elle
peut contribuer puissamment à vivifier l'enseignement du
latin et que malheureusement elle est trop souvent négligée ;
il n'existe même pas en français d'ouvrage spécial traitant de
l'initiation linguistique à l’étude de la langue latine.
La deuxième causerie s'occupe de l'écriture et de la pronon-
ciation. Ici ce n’est pas sans raison que M. Marouzeau s'élève
contre la tradition, et les réformes qu'il préconise, basées sur
la phonétique, l'histoire, la science, n’ont rien d'excessif.
Cette question a été étudiée de nouveau il y a peu de temps
dans les Universités belges sur la proposition qui en avait été
faite par M. l’Inspecteur général L. Goemans, mais l'entente
n'est pas encore établie entre tous les professeurs intéressés.
Il serait temps cependant de revenir à une unité de vues
aussi indispensable pour l’enseignement du latin que pour
toutes les autres matières inscrites aux programmes.
Aprés avoir montré comment il faut lire le latin, M. Ma-
rouzeau examine dans une troisième causerie comment nous
136 COMPTES RENDUS
sont parvenus les textes et avec quelle fidélité notre transcrip-
tion reproduit l'original. C’est une préface nécessaire à toute
explication d'auteur, et que l’on a tort de négliger générale-
ment. Les rhétoriciens qui lisent un discours de Cicéron, par
exemple, n’aimeraient-ils pas d'apprendre quels étaient les
procédés de publication chez les Romains, et de refaire à
partir de là les étapes par lesquelles le texte est venu jusqu’à
nous ?
Par ces notions sur l'écriture, l'orthographe, la prononcia-
tion, la transcription, nous voilà amenés au seuil de la litté-
rature latine. 11 s’agit maintenant de connaître de quelle
facon sont nées les œuvres et ce qu’elles révèlent, afin d’en
comprendre le sens véritable et toute la portée. C'est le sujet
des deux causeries suivantes, où sont mis surtout en relief
les caractères essentiels de la littérature latine : littérature
de traduction, littérature sans évolution, adulte du premier
coup, et surtout littérature officielle, guindée, solennelle, qui
néglige les aspects vulgaires de la réalité, qui se préoccupe
de nous révéler le sens plutôt que l’image de la vie.
Des œuvres, M. Marouzeau passe, dans les 6° et 7° causeries,
à la langue et, pour faire mieux saisir son caractére propre,
il se reporte à l’origine du latin et le compare ensuite aux
langues sœurs ; le latin ainsi remis exactement à sa place, son
rôle peut être mieux apprécié dans le développement de
l’histoire universelle et l’on voit plus aisément comment,
idiome obscur au point de départ, il est devenu la langue du
monde.
Etablissant enfin la distinction entre langue parlée et langue
écrite, M. Marouzeau explique dans sa 8° causerie comment
le latin parlé, vivant, s’est altéré, déformé et est devenu le
français, tandis que la langue des livres s’est transmise pres-
que intacte depuis Cicéron jusqu'à nous. Les principales
étapes du mouvement qui entraîne le latin vers les langues
romanes sont marquées rapidement et, en vue de faire mieux
saisir les lois du langage, divers phénomènes sont mis en
regard de phénomènes correspondants en français.
Aprés avoir examiné ce qu'est la langue latine, il reste à
regarder comment les écrivains s’en sontservis pour exprimer
leurs idées et leurs sentiments. C’est le sujet d’une 9° causerie
intitulée « Le Style latin et l’art de l'écrivain », où l’auteur
COMPTES RENDUS 187
tâche de faire réentendre en quelque sorte la langue latine,
vers et prose, s’attachant à noter les nuances, le ton, la forme.
L'ouvrage se termine par un exemple d’application sur la
satire d'Horace appelée « La Satire du fâcheux », dont
M. Marouzeau fait un commentaire qui peut être considéré
comme une véritable lecon modèle. Tout l’art du poëte est
mis en relief par un esprit fin et éveillé, sachant exciter la
curiosité de son auditoire et rendre vivante une voix venue
d’un monde si éloigné et si différent du nôtre.
Toutes ces causeries, on le voit, ont plutôt pour but d'aider
à comprendre le latin que de l’apprendre. En tout cas, elles
sugcéreront aux maîtres qui les liront bien des idées utiles
en vue d'animer et de vivifier leur enseignement. N'est-ce
pas le meilleur moyen de répondre aux attaques si nombreuses
dont il est l’objet aujourd'hui ?
Ajoutons que les professeurs trouveront sur les différentes
matières traitées dans ces causeries des notes bibliographiques
abondantes, leur renseignant quantité d’ouvrages et d'articles
de revues.
J. HOMBERT.
Jean Plattard. Guillaume Budé (1168-1540) et les origines de
l'humanisme français. Paris, Les Belles Lettres, 1923,
in-16, 38 p.
Retracer en quelques pages la vie du grand humaniste
français, et dégager le rôle qu’il a joué dans le développement
des litterae humaniores, tel est le but de la plaquette que le
distingué professeur à la Faculté des Lettres de Poitiers a
écrite à l’intention des membres de l'Association Guillaume
Budé.
Après Rebitté et de Budé, dont les ouvrages sont déjà un
peu vieillis, M. Plattard nous esquisse, à côté de la magistrale
étude de M. Delaruelle, la vie de Guillaume Budé, sa jeunesse,
ses études à l’Université d'Orléans où il fait sou droit, son
goût pour les lettres antiques et notamment pour le grec que
lui enseignent successivement Hermonyme et Lascaris.
Bientôt Budé traduit en latin quelques opuscules de
Plutarque, puis revenant au droit, il commente les Pandectes,
138 COMPTES RENDUS
et nous livre les fameuses Annotationes, « peut-être la pre-
miére œuvre de philologue que l’on ait eue en France ».
S'astreignant ensuite à une discipline scientifique, Budé se
consacre à l’étude des monnaies et mesures de capacité chez
les Anciens et publie un livre touffu, mais d’une méthode
rigoureusement appliquée, le de Asse qui fera à son auteur la
réputation de philologue. Par sa correspondance avec les
jurisconsultes et les humanistes de l’époque, par son De Phi-
lologia, par ses conversations avec le roi Francois [*, qui
l’avait nommé Maître des requêtes ordinaires de son hôtel,
Budé amène le souverain à créer un collège de professeurs
chargés spécialement d'enseigner les langues anciennes, grec,
hébreu, latin, à l’instar du Collège des trois langues que le
chanoine Busleiden venait de fonder à Louvain. Bientôt un
de nos compatriotes, Barthélémy Lemaçon (Latomus) y
enseignera le latin. Le Collège des lecteurs royaux allait
devenir au xviit siècle, le Collège royal de France et à la
Révolution le Collège de France. Dans cette création, la part
de G. Budé avait été « prépondérante et décisive ».
Entretemps, il faisait paraître ses Commentarii linguae
graecae auxquels il doit d’avoir été considéré comme le prince
des hellénistes.
La mort allait bientôt enlever à la France un des plus
illustres de ses savants. En 1540, mouraiït celui qui avait su
orienter l'humanisme français dans la voie de la science, de
la connaissance méthodique des choses, celui qui « n’avait
cessé de croire que les humanités devaient être étudiées
surtout parce qu’elles polissent et adoucissent les mœurs et
qu'elles sont capables sinon de moraliser, du moins de
civiliser les hommes, de les rendre plus nobles et plus heu-
reux ».
La lecture de cet opuscule nous invite à formuler un vœu :
celui de voir se continuer, sous le patronage de l'Association
Gr. Budé, une série de petites plaquettes semblables qui tout
en faisant connaître et aimer au public de langue française,
les grandes figures de l’humanisme et de la philologie, seront
pour les spécialistes une aide précieuse pour l'étude de
l’histoire de la philologie en France.
JEAN BAUGNIET.
COMPTES RENDUS 139
I. — Georges Mongrédien. Étude sur la vie et l'œuvre de
Nicolas Vauquelin, seigneur des Yveteaux, précepteur de
Louis XIIT (1567-1649). Paris, Auguste Picard, 1921,
1 vol. in-8°, 299 p.
Il. — Ipem. Œuvres complètes de Nicolas Vauquelin,
seigneur des Yveteaux. Paris, Auguste Picard, 1921,
4 vol. in-8&, 259 p.
Vauquelin desY veteaux est un poëête du début du xvir° siècle,
dont le pére, Vauquelin de la Fresnaye, l’auteur des
Foresteries, ne manquait point de quelque talent. D'abord
magistrat en Normandie, il fait ensuite figure d'écrivain à la
cour de Henri IV, qui le nomme précepteur du duc de
Vendôme, puis du dauphin, le futur Louis XIII. Remercié
au lendemain de la mort du roi, il mêne dans son hôtel du
faubourg Saint-Germain une existence fastueuse de libertin
épicurien. Il y meurt en 1649, laissant un recueil de
Harangues, une Institution du Prince en alexandrins, des
poèmes de circonstance et des vers d'amour. Tel est le
médiocre personnage que M. Mongrédien n’a pas jugé indigne
de retenir notre attention tout au long d'un volume.
Il a du reste traité ce sujet en historien, et rien qu’en
historien. Son ouvrage est une biographie, moins détaillée
encore que diluée. Il rassemble sur son piètre héros tous les
témoignages désirables, nous retracesa généalogie, rappelle la
carrière de son père, analyse ses harangues de magistrat, dont
il avoue d’ailleurs qu’elles sont « sans valeur ni intérêt ».
Puis voici, en excursus, tout un chapitre sur le Parlement de
Normandie à la fin du xvi° siècle. Nous suivons alors des
Y veteaux à la cour, nous nous orientons dans ses intrigues,
assistons à son préceptorat. On nous analyse son /nstitution
du Prince et ses vers de courtisan ou d'amoureux. La disgrâce
survenue, on nous décrit sa vie d’épicurien. Elle lui vaut
l'hostilité de sa famille et un brelan de procès, qui nous sont
rapportés par le menu, en 355 pages boùrrées d'extraits de
factums et de fatras judiciaire. Enfin on nous retrace ses
années de retraite, on raconte la conversion du libertin
repenti, on évoque ses derniers moments.
Nous avons atteint de la sorte la page 210. Conclusion et
appendices à part, il en reste tout juste 17 à M. Mongrédien
140 COMPTES RENDUS
pour nous parler de ce qui nous importe davantage, c'est-à-
dire de la poésie de des Yveteaux. Faut-il s'étonner qu'en si
peu d’espace il ne nous en dise rien que de sommaire et de
banal? Un premier chapitre rappelle la réforme de Malherbe
et s'attache à montrer que notre rimeur a subi son influence,
sans d’ailleurs se mêler à la querelle poëtique qu'elle suscita.
Un second chapitre caractérise brièvement sa prosodie. Enfin
une conclusion récapitulative, qui formule sur l’homme et
l'œuvre un jugement modéré et sans grand relief, et c'est tout.
C'est tout, et c’est, à notre sens, trop et trop peu à la fois.
Le travail de M. Mongrédien soulève, en effet, une question
de méthode. Il a certes raison de rompre, dans sa préface,
une lance en faveur de l’étude des petits écrivains. Mais il
faudrait s'entendre. Oui, des monographies d'auteurs se-
condaires ou médiocres peuvent avoir leur utilité ou leur
intérêt, mais c’est à une condition expresse. C'est à la condi-
tion qu'elles soient conçues en fonction de l’ensemble de la vie
littéraire à l’époque considérée, qu’elles en éclairent les
tendances ou en précisent le mouvement. L'historien de l4
littérature ne devrait, en tout cas, jamais oublier que l’œuvre
et le rôle littéraire de l'écrivain représentent pour lui
l'essentiel, et que les éléments biographiques n’ont d’impor-
tance que dans la mesure où ils expliquent l’une ou l’autre.
M. Mongrédien adopte précisément le point de vue opposé.
L'œuvre de des Yveteaux ne lui paraît présenter d'intérêt
qu’examinée « en fonction de sa biographie ». Il y insiste :
« Toute sa valeur est de nous éclairer sur le caractére de
des Yveteaux:son œuvre est un moyen de pénétration dans sa
vie.» Kh bien, non. C'est là un point de vue de biographe,
non d'historien littéraire. J'entends bien ce que va m'objecter
M. Mongrédien : c’est que des Yveteaux n'a rien d’un maître,
c'est que « sa poésie est sèche, froide et sans relief ». IT est
trop vrai, mais l’étude d’un méchant écrivain peut devenir
suggestive si elle est entreprise et poursuivie selon une
méthode comparative. Ce mauvais goût qu’on reproche avec
raison à l’auteur des Harangues, dans quelle mesure son
époque en est-elle responsable? Ses défauts ne s’expliquent-ils
point par certaines tendances de la poésie contemporaine?
Quelle est sa place exacte dans le Parnasse du temps de
Henri IV? Quel était l’état de la vie littéraire parisienne
COMPTES RENDUS 141
lorsque Vauquelin fait, vers 1600, ses débuts à la cour?
Quelles habitudes de pensée et de style y apportait-il lui-
même? Quelle avait été sa formation littéraire? Sa vogue
même, que l’on se borne à constater, comment s’explique-
t-elle, et à quelles circonstances ce médiocre doit-il d'avoir
tant retenu l’attention ?
Voilà autant de points précis sur quoi notre critique aurait
dù instituer des enquêtes minutieuses. [l eût enrichi d'autant
notre connaissance de ce moment de l’évolution poétique
française. Force est bien de constater que le présent travail
n'apporte pas de réponses satisfaisantes à ces diverses
questions. Quelques-uns de ces points n’y sont que sommaire-
ment eflleurés; les autres n’ont pas même été discernés. Nous
nous serions, par contre, lort bien passés de la dissertation
sur le Parlement de Normandie et de l'exposé complet des
tribulations judiciaires du poëte. Mal orienté dès le début,
M. Mongrédien a conduit son étude comme L’Intimé sa
plaidoirie :
I1 dit fort posément ce dont on n’a que faire,
Et court le grand galop quand il est à son fait.
Maintenant, que ce volume nous apporte des recherches
consciencieuses et des détails nouveaux, nul ne peut songer
à le contester. Mais les unes et les autres sont de caractère
exclusivement biographique, ce qui réduit l’utilité du livre à
celui d’un bon article de dictionnaire. Au surplus, dés qu'il
s’aventure en dehors du domaine restreint où il se cantonne
d'ordinaire, l'information de M. Mongrédien apparait parfois
peu sûre et assez hâtive. Il s’est quelque peu embrouillé dans
la généalogie des Estienne (p. 145). Il croit encore que
La Fontaine vise Malherbe quand il parle du modéle qui
« manqua le gâter » : M. G. Michaut a démontré qu’il n'en
est rien. En résumé, cette étude sur la vie et sur l’œuvre de
Vauquelin des Yveteaux ne répond qu’à la première partie de
son titre. C’est d’autant plus fâcheux que, selon toute vrai-
semblance, elle détournera la critique de reprendre d'ici
longtemps un sujet que l’auteur a abordé sans l'épuiser le
moins du monde.
II. — Prosper Blanchemain avait rassemblé, dans son
édition, 37 pièces de vers de des Yveteaux. M. Mongrédien
porte ce chiffre à 49. La plupart des morceaux omis avaient
142 COMPTES RENDUS
du reste été retrouvés déjà et signalés par M. Lachèvre dans
sa magistrale Bibliographie des récueils collectifs. Le nouvel
éditeur y ajoute lui-même, dans des feuillets d Addenda, deux
pièces parues dans le Parnasse de 1607 et que des annotations
manuscrites de Malherbe permettent de restituer à des
Yveteaux. Toute étude d'ensemble sur la poésie de ce dernier
manque ici comme dans le volume précédent.
GUSTAVE CHARLIER.
G. Cayrou. Le Français classique : Lexique de la langue du
xvIIe siècle. Paris, H. Didier, 1923, in-8, 888 p., 69 ill.
documentaires. — Prix : broché fr. 14.40, relié 16 fr.
majoration de 25 p. c. en sus.
Ce lexique fait partie de la collection Za littérature fran-
çaise illustrée, publiée sous la direction de M. Paul Crouzet,
et dont l’un des meilleurs ouvrages est le Za Bruyère du
même auteur. Il contient des notices sur près de 2,200 mots
choisis parmi les plus usuels de la langue classique, les uns
tombés aujourd'hui en désuétude, les autres usités encore de
nos jours mais avec des sens différents. Sur chacun d’eux est
fait un commentaire sémantique; le sens des locutions diffi-
ciles où entrent les mots étudiés se trouve également expliqué.
C’est d’après les principaux dictionnaires du xvr° siècle
que sont données les définitions; seulement M. Cayrou les a
rectifiées ou complétées quand il y avait lieu ; il met ainsi à
la disposition du lecteur tout un trésor de documents qu'il est
souvent difficile de se procurer, par exemple, le Thrésor de
la langue française de Nicot, le Dictionnaire de Cotgrave, le
Grand Dictionnaire des Précieuses de Somaize, le Diction-
naire français de Richelet, le Dictionnaire universel de
Furetière. Les définitions sont éclairées par des exemples de
deux sortes, les uns fournis par les dictionnaires mêmes, les
autres empruntés aux œuvres les plus classiques. Enfin le
lexique renseigne sur l’usage des mots d’après les indications
des principaux grammairiens du temps : on y trouve cités
Malherbe, Oudin, Vaugelas, Ménage, le P. Bouhours, Charles
Sorel, François de Callières, d’autres encore.
C’est donc, dans la collection La littérature française
illustrée, un livre complémentaire indispensable pour l’expli-
COMPTES RENDUS 143
cation des textes. Il s'adresse avant tout aux professeurs de
l'enseignement secondaire, qui dans les leçons de lecture
expliquée doivent faire une part importante à l’étude sérieuse
de la langue. L'ouvrage de M. Cayrou leur épargnera de
multiples recherches dans les dictionnaires et chez les gram-
mairiens du temps, les mettant à rême de faire saisir par
leurs élèves la nuance exacte que les contemporains donnaient
aux mots et de montrer l'évolution des sens que ces mots ont
suivie depuis lors. Il peut rendre des services non moins
grands à la jeuuesse universitaire et spécialement à nos
étudiants en philologie romane, qui y trouveront un instru
ment de travail utile pour leurs préparations et leurs lectures
personnelles. Au reste, tous seront heureux de s’aider de ce
livre précieux quand ils liront une scène de Corneille, Racine
ou Molière, une fable de La Fontaine, une page de Bossuet
ou La Bruyere.
Les notices sont présentées avec clarté et méthode, de sorte
que le maniement du lexique est fort commode. Les 69 illustra-
tions documentaires rassemblées à la fin du volume, portraits,
frontispices d'ouvrages, fac-similés de pages caractéristiques,
en font un livre trés agréable, bien digne à tous points de vue
de figurer dans la belle collection illustrée de classiques qui
a fait la réputation de la maison Didier ({). J. HOMBERT.
Prince de Ligne. Lettres à Eugénie sur les Spectacles. Edition
critique par GUSTAYVE CHARLIER. Bruxelles, Bureau des
Annales Prince de Ligne; Paris, Edouard Champion, 1922,
in-8°, XI-138 p.
Le livre donne bien plus que le titre ne promet, et nous
sommes sûr qu’on lira la préface et les notes de l’éditeur avec
plus de curiosité et de profit que l’œuvre même du Prince de
Ligne,
M. Charlier s'excuse d’avoir fait une longue préface, et
justement on lui saura gré de cette abondance qui n'est pas
longueur, loin de là, puisque tout y est neuf ou renouvelé.
Elie expose, autour de Charles de Lorraine, le rôle de
(1) Le dépositaire à Bruxelles des ouvrages de cette maison est le libraire
A. Dewit, rue Royale, 53.
10
144 COMPTES RENDUS
Cobenzl, bien curieuse figure de cette époque de « despotisme
éclairé »; celui des obscurs aventuriers de lettres qui trouvent
à Bruxelles un refuge et qui y fondent les premières feuilles
littéraires; des acteurs français et particulièrement de d'Han-
nétaire, le père d'Eugénie; la naissance d’un public lettre,
assez restreint à vrai dire; et avant tout la formation du
« connaisseur » que fut le Prince de Ligne: il lit tout, «il a la
tête meublée des auteurs espagnols, anglais et français », il
fréquente assidûment les théâtres et se frotte aux acteurs.
Ce n’est pas tout : il connaît familiérement les théoriciens
et il leur doit beaucoup. M. Charlier nous renseigne minu-
tieusement sur l’origine des Lettres à Eugénie, leur élabora-
tion, leurs sources, leur contenu et les menus changements
qu'elles subirent pour devenir les Lettres à Eulalie.
L'éditeur reproduit le texte de 1796 en relevant en bas de
page les variantes du texte de 1774; on a ainsi les deux
éditions perpétuellement comparées.
I faut signaler à part ces notes de M. Charlier, infiniment
plus instructives, je le répète, que le texte qu'il réédite.
« Le répertoire même où brillaient ces acteurs de jadis n’est
plus guère familier qu'à l’érudition. On ne joue plus les pièces
qu'applaudissaient les contemporains du Prince, et à deux ou
trois près, on n’ea connaît plus que les titres. C’est ainsi que
nombre d’allusions, limpides pour le lettré du xvirI° siècle,
sont devenues obscures et parfois énigmatiques pour celui qui
feuillette aujourd’hui ce mince volume. » Un nom d’auteur,
un titre de pièce, une allusion à un rôle se rencontrent-ils
(et il y en a des centaines!), M. Charlier nous met au fait,
débrouille, éclaire, — et nous avons la certitude que les
connaisseurs du temps eux-mêmes n’eurent pas en cette
matière les renseignements précis et abondants que nous four--
nit l’érudition active du récent éditeur.
C'est au point qu’on se demande si le Prince de Ligne
méritait de tels soins; au fond, M. Charlier paraît bien avoir
pensé comme nous : les Lettres à Eugénie et la personnalité
de leur auteur ne lui sont qu’un heureux prétexte; en
revanche, le théâtre du xvrrI° siècle, qui fait le sujet de ces
Lettres a une importance évidente. Il a compris et nous a fait
sentir, discrètement, que le sujet, non l’auteur, avait droit à
l’attention avertie dont il l’a entouré. S. ÉTIENNE.
COMPTES RENDUS 145
Jules Dechamps. Sainte-Beuve et le Sillage de Napoléon. Liége.
Vaillant-Carmanne, 1922, in-8°, 116 p. (Bibliothéque de la
Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Liège,
fase. XXX).
L'attitude de Sainte-Beuve vis-à-vis du culte de Napoléon,
«force propulsive du romantisme », n’exprime pas simple-
ment une époque de l’évolution intellectuelle du critique ;
elle éclaire d’un jour nouveau toute la vie littéraire du
futur auteur des lundis. L'influence äe l’épopée impériale,
M. Dechamps nous la révèle dans sa riche diversité chez les
plus illustres représentants de la génération romantique; tous
aussi célébrent le culte des grands hommes et ce dogme régit
l’œuvre de Michelet comme la philosophie de Cousin, le mes-
sianisme de Mickiewicz, comme le mysticisme social des
saint-simoniens.
Ce culte de l’homme de génie fait partie si intégrante des
aspirations du xix° siécle naissant, il constitue alors un si
puissant facteur de création que nous avons peine à concevoir
qu’un esprit supérieur ait pu s’y soustraire pour s'attarder à
la glorification de minimes épigones; c'était, nous s’emble-t-il,
témoigner d’une singulière incompréhension des destinées
nouvelles dont la France était la principale annonciatrice.
. Pourtant, ébloui par le génie naissant de Victor Hugo,
Sainte-Beuve partagea d’abord ses idées sur le rôle de l'homme
de génie; mais bientôt, la disparité foncière des deux t mpé-
raments amena nne rupture; et M. Dechamps a noté avec une
extrême finesse les différents stades par lesquels passa Sainte-
Beuve, dépouillant graduellement ses enthousiasmes d’em-
prunt pour retrouver ss nature foncière.
Aprés les influences saint-simoniennes et les rapports avec
Lamennais, Sainte-Beuve traverse une période d'incertitude
qui aboutit en 1834 à l’article sur Les mémoires de Mirabeau
et l’étude de Victor Hugo à ce sujet.
Ici, c'est tout le crédo romantique qui subit un assaut ep
règle ; avec une certaine désinvolture, Saint-Beuve passe sous
silence ses admirations de jeunesse; et ce n'est pas le moin-
dre intérêt de l’étude de M. Dechamps d’avoir discerné dans
une attitude particulière un trait fondamental du tempérament
de Sainte-Beuve qui, tout en dépeignant son insuffisance créa-
146 COMPTES RENDUS
trice, laisse entrevoir aussi ce qui constituera, dans le domaine
critique, sa véritable gloire.
L'étude de M. Dechamps, écrite dans une langue claire et
élégante, s’élève bien au-dessus du point de détail qu’elle s’est
assigné pour but, et elle nous paraît suggérer plus d’une vue
féconde pour l'élaboration d’un travail d'ensemble sur l'œuvre
de Sainte-Beuve.
ÉTIENNE VAUTHIER.
Nils Àberg. La civilisation énéotithique dans la Péninsule
Ibérique. [Traduit du suédois par MS. Harel.] Uppsala,
,A.-B. Akademiska Bokhandeln; Leipzig, Maranowitz;
Paris, Champion [1921], in-8, x1v-204 p., pl., fig. Prix :
Kr. 15 (Arbeten utgifna med Understüd af Vilhelm
Ekmans Universitetsfond, Uppsala, 25).
On sait combien la Péninsule ibérique abonde en antiquités
préhistoriques et protohistoriques. Ces richesses ont du reste
été jusqu’à présent exploitées d'une façon plus active au
Portugal qu’en Espagne.
Leur examen fait naître une série de grands problèmes,
notamment celui des origines de l’emploi des métaux. C’est à
celui-ci que M. Aberg a consacré ses efforts. Il n’est pas
encore possible actuellement de lui donner une solution
complète. Mais certaines indications précieuses, fournies par
l’évolution des types et par différents synchronismes, per-
mettent déjà d’esquisser un fragment d'histoire d’un grand
intérêt.
Vers la fin de l'époque néolithique apparaissent les monu-
ments mégalithiques, dus, selon certains archéologues, à des
influences orientales exercées à deux reprises différentes.
L'emploi des métaux (cuivre et or) fait son apparition pen-
dant la dernière période des tombes à galerie (les grandes
tombes à coupole sont de l’âge du cuivre proprement dit). La
période dite énéolithique est caractérisée notamment par l’em-
ploi intensif du vase caliciforme, des idoles en schiste
(plaques), en marbre (cylindres) ou en os longs, des hermi-
nettes en schiste ou en marbre, des boutons perforés en V,
des perles en pierres. Tout porte à croire que cette civilisation
énéolithique ibérique à pénétré en Europe occidentale et en
COMPTES RENDUS 147
Europe centrale; dans cetie dernière région, le vase calici-
forme caractérise la dernière phase du néolithique et le cuivre
et l’or apparaissent pour la premiére fois, sous forme de
menus objets (poincons, épingles, petites lames), dans les
cistes à dalles et les dolmens les plus récents, aux environs de
l'an 2000. M. Aberg fait remarquer que l'influence de la
civilisation ibérique pourrait bien avoir été beaucoup plus
forte dans l’Europe centrale qu’on ne l’admet jusqu’à présent;
et il croit en retrouver des traces sérieuses jusqu’en Suéde,
en Finlande et en Russie.
Le fond du livre de M. Âberg est constitué par l'examen
des principales trouvailles de l’époque énéolithique faites au
Portugal (54 stations) et en Espagne (20 sites ou régions). Pour:
chacune d'elles, l’auteur donne une descrip'ion des objets
recueillis, accompagnée d'excellents dessins faits le plus sou-
vent sur les objets eux-mêmes. Nous possédons ainsi une série
de matériaux de premier ordre sur lesquels nous pouvons
contrôler les vues générales exposées en tête et à la fin du
volume.
C’est ce caractère, et la difficulté évidente d'arriver dès
maintenant à une précision suffisante dans les questions de
chronologie relative ou absolue, qui donne au livre de
M. Aberg un aspect un peu touffu: c’est la rançon de la
richesse. Du reste, les matériaux ont été passés au crible de
la méthode scientifique la plus rigoureuse. L'auteur a rendu
le plus grand service aux préhistoriens en leur offrant ce
choix, représentant vraiment ce que l’on sait actuellement
de la période énéolithique eu Espagne et au Portugal.
À. VINCENT.
Franz Nève. Deux mille ans de l'histoire des Belges.Ï.Bruxelles,
De Lannoy, 1922, in-8°, xx1-397 p.
L'auteur est connu par des articles et brochures où il a mis
sa plume au service de la patrie, de l’art, de la religion. Il
s’applique maintenant à une œuvre de plus longue haleine. Il
veut élever une sorte de monument à la gloire de la nation
belge, en décrivant la « situation morale » de notre peuple
pendant vingt siècles. Quoi de plus louable que d'apprendre à
ses concitoyens à être fiers de leurs ancêtres ?
148 COMPTES RENDUS
L'ouvrage sera en deux volumes. Le premier s'arrête à
l’époque de Charles-Quint. Notre histoire y est envisagée sous
les divers aspects politique, économique, social, religieux,
artistique, scientifique. Faisant de la vulgarisation, ne se
posant pas en historien, l’auteur ne recourt pas aux sources et
se contente de faire appel à ceux qui les ont fouiilées. Le tra-
vail pourrait n'être qu'une mosaique de citations convenable-
ment serties. Et, en effet, il en est ainsi, ou à peu près, pour
certaines parties, où la documentation est du reste très abon-
dante et témoigne d'immenses lectures. Ailleurs, quand, par
exemple, étant le mieux dans son sujet, l’auteur traite le senti-
ment religieux, le mouvement artistique, sa compétence, sa
prédilection lui font écrire des pages d’une belle venue, d’une
évidente originalité. Il jette à profusion œuvres et célébrités,
souvent trop ignorées ou méconnues,et, chaque fois qu’il s’agit
de défendre contre l’étranger accapareur notre patrimoine de
gloires nationales, il devient un polémiste d’une belle ardeur
patriotique.
Dans son œuvre copieuse on peut relever quelques erreurs
de faits et de dates. des accumulations de détails historiques
sans intérêt, des rapprochements osés entre des faits de
périodes différentes. Et pourquoi faut-il qu’à une pensée maï-
tresse si belle, à une si grande richesse de matériaux ne
réponde pas une forme adéquate ? L'ouvrage ne donne pas
l'impression d'un tout bien composé. Il semble venu trop tôt.
[ demande à être remis sur le métier. La hâte se marque par
des redites fastidieuses et souvent dans les mêmes termes; par
des rubriques marginales rédigées sans grand soin, quelque-
fois trop longues, citant des personnage<, en négligeant
d'autres sans motif apparent; par des fautes d'impression
nombreuses, des incorrections de style, des graphies diffé-
rentes pour un même nom propre, des guillemets traités
légèrement, des négligences dans la citation des références.
Toutes ces imperfections pourront disparaître dans une
refonte lors d'une nouvelle édition. Et il restera un livre qui
résume une bibliothèque, qui apportera des révélations et
inspirera un légitime orgueil à tant de Belges ignorants de
notre glorieux passé.
T. WAUCOMONT.
COMPTES RENDUS 149
R. De Schepper. Znleiding tot de studie, der Kerkgeschiedenis,
2% druk. Brugge, Beyaert, 1922, in-8°, 146 p.
Ce manuel, destiné aux élèves des Grands Séminaires,
résume et coordonne dans un but apologétique, un certain
nombre de notions relatives aux principes de l’histoire et
de la méthode historique. Il s’inspire surtout des travaux de
Acquoy, Albers et De Smedt, dont il reproduit parfois d'assez
longs passages. Son auteur n’a d’ailleurs aucune prétention ;
il a visé avant tout à faire une œuvre didactique et il insiste
avec raison sur les premiers éléments des branches auxiliaires
de l’histoire Il fournit un assez grand nombre de renseigne-
ments bibliographiques, qui ne sont malheureusement pas
toujours les plus récents. De plus, l'ouvrage est déparé par
une quantité de fautes typographiques Il ne répond donc
qu'imparfaitement à sa destination.
H. VANDER LINDEN.
Nils Aberg. Die lranken und Westgoten in der Vülkerwan-
derungszeit. Uppsal. Leipzig, Paris, [1922]. 1 vol. in-&,
p., 996 fig., 9 cartes.
Tous ceux qu'intéresse l'archéologie des peuples germa-
nique, doivent avoir cet ouvrage sous la main. Ils y trouve-
ront ue collection illustrée, des plus importante, d'objets
découverts dans le sol de l’Europe et datant de l’époque des
grandes migrations barbares. L'auteur a étudié tout spéciale-
ment les différentes espèces de fibules, et en a dressé un
inventaire accompagné de cartes donnant leur répartition
géographique. Le classement chronologique de ces monu-
ments est basé le plus souvent sur l'étude de l’évolution de
leurs formes d’après le système en honneur chez les archéo-
logues scandinaves.
On sait combien, dans les études sur l’archéologie barbare,
il est difficile d'arriver à la fixation d’une date précise; l’ou-
vrage de M. Aberg fournira d'excellents points de repère.
Il faut savoir gré à l’auteur d’avoir, dans un volume facile-
ment maniable, réuni les échantillons les plus typiques con-
servés dans de nombreux musées. Pour ce qui concerne les
150 COMPTES RENDUS
objets de provenance espagnole, le manque d’une publication
spéciale les rendait inaccessibles aux travailleurs, et ce n’est
pas un des moindres mérites de l’auteur. que d’avoir comblé
cette lacune en reproduisant un grand nombre de pièces
demeurées inédites.
Il serait impossible de faire dans les limites d’un simple
compte rendu le résumé de la partie archéologique et deserip-
tive de ce livre important.
Dans les deux premiers chapitres, l’auteur a condensé les
données d'ordre historique indispensables. C’est en quelque
sorte aussi l’histoire de la pénétration de formes artistiques
nouvelles sur le sol de l’Empire romain et principalement sur
celui de la Gaule. Aprés avoir été longtemps en usage dans le
bassin de la mer Noiré, ces formes furent importées en Occi-
dent par les Goths dés la fin du 1v° siècle. Cette pénétration
aurait été plus précoce vers le nord et le centre de l’Europe,
mais il paraît certain que ce premier courant n'exerça aucune
influence sur la civilisation des peuples de la Germanie et sur
celle des Francs en particulier. Ces derniers furent redeva-
bles aux Goths établis en Gaule de leur connaissance du
style nouveau; ils en transmirent les éléments à leurs congé-
néres fixés à l’est du Rhin. Il ne faut admettre que sous
réserves l'opinion de M. Àberg (p. 15) sur l’évolution de l’art
barbare; pour lui, l’origine en serait germanique et les Goths
en seraient les propagateurs. La technique de l’orfévrerie
ornée de verroterie a bien, comme l'écrit l'auteur (p. 21), été
empruntée aux demi-barbares de la Russie méridionale; mais
sa genèse lointaine doit être recherchée au centre de l’Asie;
les travaux de Strzygowski et de Rostovtzef paraissent dis-
siper tous les doutes à ce sujet. Il en est de même pour le
décor composé d'animaux fantastiques. On entrevoit actuelle-
ment beaucoup de points de contact entre l’art chinois et celui
des barbares occidentaux; certains prototypes ont dû leur être
communs.
Maints objets découverts en Gaule septentrionale, la fibule
d’Airan (Normandie) par exemple, datent d'une époque anté-
rieure aux invasions gothique ou franque. Ces pièces semblent
remonter aux environs de l'an 400 et M. Âberg se demande
(p. 98) s’il faut les considérer comme des témoignages de la
pénétration, pacifique ou non, de certains éléments barbare
COMPTES RENDUS 151
dans une région appartenant encore aux Romains. Il serait
également permis, je pense, de les regarder comme étant les
dernières traces laissées par les nombreux auxiliaires barbares
au service de Romeet dont la Notitia Dignilatum nous a
conservé les noms.
L'étude de l’art barbare nous cache encore bien des pro-
blèmes; ce sont les travaux de valeur comme celui de
M. Âberg qui nous en apporteront un jour la solution.
JACQUES BREUER.
Eginhard. Vie de Charlemagne, publiée et traduite par L. HAL-
PHEN, Paris, E. Champion, 1923, in-16, xxu1-127 p.
(volume 1‘ de la collection : Zes Classiques de l'Histoire de
France au moyen âge, publiés sous la direction de Louis
Halphen).
Tous les médiévistes seront profondément reconnaissants à
M. Halphen d’avoir réalisé l’idée de publier en une collection
d'un format commode et d’un prix abordable les textes les
plus essentiels de l’histoire de France au moyen âge. La col-
lection Picard — Collection de textes pour servir à l'étude
el à l'enseignement de l'histoire — ayant cessé de paraitre, il
y avait une véritable nécessité à la voir remplacer. Il est
heureux qu’il se soit trouvé non seulement un érudit assez
courageux pour entreprendre cette tâche, mais encore un
éditeur assez intelligent et assez compréhensif, M. E. Cham-
pion ({), pour se charger de la publication.
Les sources appelées à paraître dans cette nouvelle collec-
tion sont présentées sous forme d'éditions critiques ; à ce titre,
chacune d'elles est accompagnée de l’apparat indispensable
pour justifier l’établissement du texte. Il devait en être ainsi,
puisque le public auquel, avant tout, les volumes sont des-
tinés, se compose d’érudits et d'étudiants.
Une traduction accompagne les textes latins. Il est permis
de se demander si l’innovation est heureuse. Quiconque
s'occupe activement d'histoire doit connaître assez de latin
(?) On sait que M. Edouard Champion est également l'éditeur des Classiques
français du moyen âge, collection dirigée par M. Mario Roques et que con-
naissent tous les philologues romans et pas mal d’historiens,
152 COMPTES RENDUS
pour pouvoir se passer d’une version française (1). De plus
la présence d’une traduction en regard du texte rendra plus
difficile l’utilisation de ces éditions dans les exercices pra-
tiques, séminaires, conférences, etc. : le professeur se rendra
compte moins aisément si l’étudiant comprend exactement le
le sens des phrases latines.
Le premier volume (?)} de la collection est la Via Karoli
d'Eginhard. Le choix est heureux, peu d'œuvres ayant une
importance et jouissant de semblable renommée. M. Halphen,
à vrai dire, estime que cette renommée est surfaite; mais il
reconnaît cependant à la Vifa assez de mérites pour qu'elle
soit digne de figurer en tête de la série des textes qu’il publie.
Nous avons examiné l’édition nouvelle d’Eginhard avec un
soin tout particulier et nous croyons pouvoir affirmer en cons-
cience qu'elle ne laisse rien à désirer. Elle nous paraît même
marquer un progrès sensible sur la dernière édition critique
parue, celle de Holder-Kgger (3). C’est ainsi que M. Halphen
n'hésile pas à prendre pour texte de base le Ms. 510 de la
Bibliothèque Nationale de Vienne, dont Holder-Egger avait
reconnu les mérites et s'était beaucoup servi, sans oser cepen-
dant lui accorder cette importance. De même M. Halphen fait,
avec raison, preuve de plus d'indépendance à l’égard des
Mss. extrêmement défectueux de la classe B (Montpellier 360 ;
Vienne 473); au c. 9, il admet par conséquent les mots ef
Hruodiandus Brittannici limitlis praefectus, comme faisant
partie intégrante du texte.
La traduction qui accompagne la Via a toutes les qualités
qu'on est en droit d'en attendre; elle serre le texte de prés, elle
est claire, élégante sans affectation; elle laisse loin derrière
elle les versions assez médiocres de Teulet et de Guizot.
Les notes sont sobres, tout en donnant à propos des passages
les plus intéressants les indications historiques, critiques ou
(2) Nous approuvons par contre complètement l’idée de donner une traduc-
tions française d’un texte provençal, moins accessible qu'un texte latin au
commun des médiévistes.
(?) On trouvera la liste des volumes à paraître dans deux numéros précédents
de cette Revue, 1922, n° 4 (p. 838 et suiv.) et 1993, n°2 (p. 392-393). -
(3) Ennarni, Vita Karoli Magni, post G. H. Pertz recensuit G. Waïtz, editio
sexta curavit O. Holder-Egger, Hannovre et Leipzig, 1911, in-8° (Scriptores
Rerum Germanicarum in usum scholarum).
COMPTES RENDUS 153
archéologiques nécessaires, avec la même précision et la
même érudition sûre que l’on retrouve dans l'introduction
consacrée à l’auteur et à son œuvre. Ajoutons cependant
qu'ici comme dans ses Etudes Criliques, M. Halphen ne nous
paraît pas toujours équitable dans ses appréciations sur la
valeur d'Eginhard comme source historique.
Un excellent index alphabétique fait suite au texte et ter-
mine le volume.
Pour nous résumer, l'édition de la Vita Karoli inaugure de
manière particuliérement heureuse la nouvelle collection; elle
est digne du passé scientifique de M. Halphen. Nous souhai-
tons que les volumes qui lui feront suite atteignent au même
degré de perfection et nous espérons être bientôt mis à même
d'en juger.
FRANÇOIS L. GANSHOF.
Louis Halphen. Études critiques sur l'Histoire de Charle-
magne, Paris, Alcan, 1921, in-&, viir-314 p.
Il est peut-être un peu tard pour signaler aux érudits belges
e volume de M. Halphen paru en 1921 (1); l'importance du
sujet et la façon dont il est traité nous font passer outre ce à
scrupule.
Dans ce travail, le savant professeur de Bordeaux s'est
préoccupé d’abord de discuter les sources narratives prin-
cipales de l’histoire de Charlemagne : les Annales, Eginhard,
le Moine de Saint-Gall. Une deuxième partie est consacrée à
l'examen de quelques problèmes particuliers, qui, au sens de
l’auteur, appelaient une étude nouvelle, la conquête de la
Saxe, le couronnement impérial de 800, la vie économique.
Il s'agit, on le voit, d'un travail préliminaire à l’élabora-
tion d'un livre sur Charlemagne et la Civilisation carolin-
gienne.
En livrant au public ces recherches critiques, M. Halphen
a rendu un trés grand service aux études médiévales. Quand
bien même, en effet, il ne partagerait pas toutes les vues de
(1) Les divers chapitres de ce volume ont paru d’abord sous forme d'articles
dans la Revue Historique, de 1917 à 1920.
154 COMPTES RENDUS
l’auteur, le lecteur attentif note en grand nombre les obser-
vations intéressantes et les conclusions nouvelles. L’impor-
tance de quelques-unes d’entre elles est assez grande pour
qu'il soit permis d’affirmer que l'ouvrage dont nous rendons
compte marque une étape dans les recherches de l’histoire
carolingienne.
Dans la partie de son livre qui traite de la critique des
sources, M. Halphen a deux excellents chapitres sur les
Annales :« Annales royales » et « Petites Annales ». L'auteur
y a ramené à de plus justes proportions l'importance des
« Petites Annales », fortement exagéree par la plupart des
érudits allemands; il a réduit considérablement l’imposante
série des annales perdues dont le dernier catalogue a été
dressé par M. Kurze (1), avec une imagination excessive; il
a montré enfin que non seulement les « Petites Annales »
n’ont point servi de sources aux « Annales royales », mais
qu'au contraire celles-ci ont été fortement mises à contri-
bution par les auteurs des premières. La classification des
« Petites Annales » à laquelle aboutit M. Halphen nous paraît
tout à fait satisfaisante. Ces brèves indications montrent
combien de données neuves apportent les Etudes Criliques,
même après les beaux travaux de Gabriel Monod (?).
Nous ne disons rien des chapitres consacrés à Eginhard et
au couronnement de 800, nous proposant d’en discuter les
conclusions à l’occasion d’un travail qui paraïitra prochai-
nement ici-même. Indiquons seulement que la valeur de la
Vita Karoli comme source, nous paraît avoir été réduite à
l'excès.
Par contre, nous sommes tout à fait d'accord avec M. Hal-
phen lorsqu'il conteste aux historiens le droit de se servir du
Moine de Saint-Gall comme d’une source de l'histoire de
Charlemagne. À une réserve près cependant : nous croyons
que l’on est en droit d'utiliser ses récits comme éléments du
tableau des mœurs, des usages, de la civilisation vers le
milieu du 1x° siècle, de même qu'il est légitime d’user des
(1, Fr. Kurze : Die Karolingischen Annalen bis zum Tode Einhards; Ber-
lin, 1913, in-8°.
(2) Études critiques sur les sources de l'histoire carolingienne, Paris, 1898,
in-80 (fase. 119 de la Bibliothèque de l’École des Hautes-Etudes ; Sciences
plhilologiques et historiques).
COMPTES RENDUS 155
!
chansons de geste et des romans de chevalerie comme sources
d'un tableau analogue pour les x1°, x11° et xrue siècles (1).
Les pages qui traitent de la conquête de la Saxe constituent
à nos yeux un modéle de critique, et leurs conclusions nous
semblent définitives.
Quant aux deux derniers chapitres consacrés l’un à l’agri-
culture et à la propriété rurale, l’autre à l’industrie et au
commerce, nous serions volontiers tentés de les considérer
comme les plus importants de tout le volume.
Insistons notamment sur la critique des théories opposées
d'Inama-Sternegg (?) et de M. Dopsch (*) M. Halphen montre
combien il est inexat de vouloir, comme le premier de ces
érudits, faire de Charlemagne l’auteur d’une grande réforme
des cultures, l'animateur d'importants défrichements. Mais il
prouve aussi ce qu'a de faux la manière de voir de Dopsch,
qui conteste que le grand domaine fût le mode normal de
propriété foncière à l’époque carolingienne. C’est encore
aux mêmes érudits, mais plus particulièrement à M. Dopsch,
que s’en prend l’auteur lorsqu'il examine le probléme du
commerce et de l’industrie ; le professeur viennois avait tenté
d'établir — d’ailleurs avec une très remarquable érudition —
(1) M. Halphen (p. 289-290) n’admet pas l'hypothèse développée jadis par
M. Pirenne suivant laquelle les draps de Frise dont il est question dans plu-
sieurs textes du ix° siècle, seraient des draps tissés en Flandre et transportés
par des bateliers frisons (Draps de Frise ou Draps de Flandre, VNiertcljahr-
schrift f. Soz. u. Wirtschafts. Gesch., 1909). II conteste même qu’il y ait eu à
l'epoque carolingienne des draps dits de Frise, qui furent des draps de luxe,
autre chose que des étoffes grossières destinées aux moines et aux paysans. Il
ne croit pas, en effet, que l’on puisse se servir de passages du moine de Saint.
Gall pour établir le caractère relevé de ces tissus. Nous croyons cependant
que cet auteur n'aurait pas cité les pallia fresonica aux nombre des présents
offerts par Charlemagne à Haroun el Rasjid, ni parmi Les dons faits par Louis le
Pieux à des gens de qualité (If, 9 et IT, 21) si ces pallia n'avaient joui, de son
temps, d’une certaine réputation.
S'il s'était agi de draps grossiers, le Moine de Saint Gall se fût exposé à ne
pas être cru; or, il paraît incontestable qu’il donne pour de l'histoire tout ce
qu'il écrit, même les récits les plus invraisemblables.
(2) K. T. von INAMA-STERNEGG : Deutsche Wirtschafts geschichte;t. I; 2% 6d.
Leipzig, 1909, in 8°.
(3) A. Dorsca : Die Wirtschafts entwickelung der Karalinger zeit, vornehmlich
in Deutschland ; Weimar, 1912-1913, 2 vol. in-8°. Une deuxième édition a paru
depuis.
156 COMPTES RENDUS
que l’époque carolingienne avait été une époque de renouveau
économique, de grand mouvement industriel et commercial.
M. Halphen prouve qu’il n’en est rien. Qu'il y ait eu un
certain commerce, qu'il y ait eu des artisans travaillant pour
leur compte, sans doute; mais supprimez-les: vous ne
changerez rien au caractère général] de i'époque,
Nous n’avons pu, dans ce compte-rendu, donner du livre de:
M. Halphen qu'une idée très générale. Mais nous croyons
avoir mis en lumière sa très grande importance pour l'étude:
de l’histoire du 1x° siècle.
FRANÇOIS 'L. GANSHOF.
Edm. Niffle-Anciaux. Guy II, comte de Namur. Bruxelles,
Vromant, 1922, in-K°, 78 p., 3 pl. hors texte.
Cette étude biographique, agréablement présentée, repro-
duit, en les complétant et en les modifiant quelque peu, deux
articles parus en 1889 et 1891 dans les Annales de la Société
archéologique de Namur. Une découverte curieuse en a été
l’occasion premiére. Parmi des « varia », il y avait aux
Archives de l'Etat, à Namur, un feuillet de parchemin ayant.
servi de couverture au registre de l’année 1373 du Grand
Hôpital de cette ville. En déchiffrant ce document mutilé,
M. Niffle constata qu'il se trouvait en présence d’un fragment
de compte de l’hôtel d’un comte de Namur. D’observations en
observations, et avec beaucoup de sagacité, il parvint à déter-
miner que ces soixante-huit lignes d’écriture se rapportaient
au rêgne de Guy IT, un des souverains les moins connus du
Namurois. Mis en goût par cette jolie découverte, M. Nifïle
poursuivit ses recherches aux archives de Namur, de
Bruxelles, de Mons, de Gand, de Lille, etc. Il eut la main
heureuse. Une belle série de pièces inédites et des renseigne-
ments puisés aux sources contemporaines lui permirent de
retracer, d'une façon vivante, le curriculum vilae de ce jeune:
prince, qui ne régna qu’un an, de 1335 à 1336.
Fils du comte Jean Ie" et de Marie d'Artois, Guy succède en
avril 1335 à son frère Jean II, mort sans hoir. A peine investi
de la dignité comtale, il quitte sa petite principauté entouré
d'une suite nombreuse et brillante. Il ne rêve que tournois,
COMPTES RENDUS , 197
prouesses, fêtes galantes. C’est un vrai chevalier du xiv°siécle,
proche parent de ceux que Froissart dépeindra avec tant de
complaisance, prodigues de bravoure, toujours chevauchant
par monts et par vaux en quête d’ «adventures ». En courant
les « belles appertises d'armes », Guy de Namur apprend
qu'Edouard IIT, roi d'Angleterre, à entrepris une nouvelle
expédition contre les Ecossais. Son frère Philippe et lui
offrent au souverain anglais le secours de leur épée. Les
jeunes seigneurs se hâtent de réunir une troupe d'hommes
d'armes bien équipés et passent le détroit.
À Edimbourg, ils torabent dans une embu*cade et sont faits
prisonniers avant d'avoir rejoint l’ost du roi Edouard. La
promesse d’une forte rançon leur vaut un prompt élargisse-
ment, mais leur campagne militaire est finie; il doivent
quitter le pays. Pour ies consoler de leur déconvenue,
Edouard III distribue force présents aux chevaliers namurois ;
en outre à Perth, à la veille du départ, Guy se voit octroyer
un fief de bourse. De retour sur le continent, le comte de
Namur ne fait qu’une courte apparition dans sa principauté,
le temps d'être inauguré à Brogne et à Andenne. Il continue
sa vie aventureuse; lors d’un tournoi, prés de Gand, il tombe
mortellement atteint. Transporté au logis du chevalier Siger
le Courtraisien, à Seeverghem, il y dicte son testament et
meurt en pleine jeunesse, à vingt ans [mars 1336). Son corps
est ramené à Namur et enseveli dans la collégiale Saint-
Aubain.
L'événement le plus marquant du régne de Guy II fut le
mariage de sa sœur Blanche avec Magnus, roi de Norvège et
de Suéde On sait que cette princesse « pulchra et generosa »
est restée extrêmement populaire dans sa patrie d'adoption.
Les historiens scandinaves se perdent en conjectures sur les
circonstances qui amenérent le roi Magnus à prendre femme
dans notre pays. M. Niffle — qui a réuni les seuls documents
que nous ayons sur Blanche de Namur avant son départ pour
la Norvège — nous donne quelques indications Il peut établir
que Magnus traversa la Flandre en juin 1334. Or, à cette
époque, la comtesse douairière Marie d'Artois séjourne fré-
quemment au château de Wynendale; en ce moment aussi se
place un voyage en Flandre du comte de Namur Jean IT et
de ses frères. Il y a là sans doute plus qu’une simple coinci-
158 COMPTES RENDUS
dence. En tous cas le mariage ne fut célébré qu’un an plus
tard, en automne 1335. La jeune fiancée s’'embarqua au port
de l'Ecluse, en compagnie de son frère Philippe.
Cette monographie trés fouillée se termine par une série de
vingt-trois documents relatifs à Guy II et à sa famille. Ces
pièces sont éditées avec tout le soin désirable.
FÉLIx ROUSSEAU.
UÜit ou reisbeskrijwinge, dagverhale en ander letterkundige
bronne oor die Kaap. Besorg deur Dr. W. BLOMMAERT en
Dr. S. F. N. GIE. Gedruk en uitgegee deur die Nasionale
Pers, Beperk, Kaapstad, Stellenposch, Bloemfontein en
Pietermaritzburg, 1922, in-8°, (vur1-) 202 p., 8 pl., 2 cartes
(Die Burge: leeskring, derde jaargang. n° 4).
Ce volume a pour but de rappeler aux lecteurs de l'Afrique
du Sud, auxquels s'adresse le Burgerleeskring, des épisodes
intéressants de l’histoire de leur pays. Ce sont des extraits de
vécits contemporains des événements. Aucun n’est inédit;
mais il faut généralement, pour les retrouver, consulter des
ouvrages que possèdent seules les grandes bibliothèques.
Les auteurs du recueil, tous deux professeurs à l’Université
‘le Stellenbosch, ont gardé telles quel'es les relations origi-
nales écrites en hollandais; les textes portugais sont traduits
en « Afrikaans ». Chaque morceau est précédé d’une petite
introduction mettant en lumière la signification et l'intérêt de
l'épisode raconté. De nombreuses notes explicatives, placées
au bas des pages, rendent la lecture plus facile et plus savou-
“euse. Enfin, un certain nombre de planches, tirées pour la
plupart d'ouvrages anciens, illustrent agréablement le recueil.
Celui-ci se compose de onze pièces dont les plus récentes
sont du début du xviri* siècle. Elles racontent le massacre,
par les Hottentots, de Francisco d'Almeida et de ses compa-
gnons (1* mars 1510); le naufrage d’un galion sur la côte du
Natal en 1552; l'histoire du Monomotapa; le voyage de retour
de Jean van Linschoten en 1592; l'apparition de la première
flotte hollandaise en Afrique du Sud (1595); les aventures
maritimes de Jean van Riebeeck (1652-1660) ; les cérémonies
nuptiales du Cap selon Pieter de Neyn (1697); l’héroïsme de
Jochem Willemszoon dans une tempête en 1692; le voyage
COMPTES RENDUS 159
tragique du « Goude Buys » (1693); les exploits d'esclaves
marrons en 1707; et la fin tragique de l’Anversois Jean Smit,
tué par un lion en 1705.
Les auteurs du recueil espérent que ces récits originaux
viendront aérer quelque peu l'enseignement primaire et
moyen, et reposeront les élèves de la mastication prolongée
des manuels scolaires.
À. VINCENT.
F. Van Kalken. Madame de Bellem. La « Pompadour des
Pays-Bas ». Bruxelles. Lebégue, 1913, in-8° de 92 p.,
planches 1. t.
Le professeur Van Kalken nous a habitués depuis longtemps
à des travaux où l’érudition etla précision le disputent à l’origi-
nalité et à l'élégance. Et l'éloge de ce savant, qui a fouillé par
lui-même tous les recoins de notre histoire nationale, n’est
plus à faire. Maïs, pour écrire le livre qui nous occupe ici,
il fallait réunir des qualités éminentes et toutes spéciales; il
fallait non seulement avoir la patience extrême de dépouiller
l’infinie multiplicité des pamphlets de la Révolution braban-
çonne, mais aussi savoir se replacer entièrement dans le
milieu bizarre, puéril parfois et même déconcertant de cette
époque agitée, savoir analyser les psychologies des person-
nages en jeu, et avoir le talent de présenter la romanesque
histoire d'une vie de femme galante de maniére telle que la
lecture fût agréable et que l'intérêt se soutint jusqu’au bout.
M. Van Kalken y a parfaitement réussi.
On connaissait, dans le monde des historiens sinon dansle
grand public, le nom de La Pinaut, cette « divinité mineure »,
comme dit M. Van Kalken, de la Révolution brabançonne.
Mais de la jeunesse de cette fille de savetier, de sa vie galante,
de son rôle de courtisane, de ses attitudes d'ordre politique, or
ne savait presque rien. Maîtresse de Van der Nootet étroite-
ment associée à toute son existence, La Pinaut, née rue aux
Choux, avait déjà 53 ans quand les événements de 1787 allaient
faire jouer un rôle politique de premier plan à son amant,
avocat de la rue Neuve. Elle n’était dépourvue, nous dit
M. Van Kalken, ni d'esprit, ni de cœur, ni même d’un certain
11
160 COMPTES RENDUS
goût, encore que sa correspondance manque de tout relief.
Mais, dans les conjonctures diverses où se trouva Van der
Noot, politicien aussi maladroit qu'orgueilleux et ignorant,
elle lia son sort à celui de son amant avec une ardeur juvénile,
une énergie et un enthousiasme dignes d'une meilleure cause.
Pour le défendre et soutenir ses ambitions démesurées, elle
supporta stoiquement de multiples avanies; suspecte (et pour
cause) aux autorités autrichiennes, et étroitement surveillée
par les «mouches » de leur police secrète, elle fut bientôt jetée
en prison tandis que Van der Noot prenait le large et se réfu-
giait à Londres. Sa confiance dans le succés final de la Révolu-
tion ne fléchit pas un instant; elle correspond avec son ami et
l’encourage avec conviction et sans cesse. Elargie pendant
peu de temps, puis réincarcérée, elle ne désespére à aucun
moment, y va toujours de sa propagande épistolaire, et même
commet des vers, c’est-à-dire des « forfaits dans le domaine
lyrique ». La Révolution, qui couvait, éclate le 24octobre 1789,
et La Pinaut, libérée, y tient naturellement un rôle. Van der
Noot rentre en Belgique et devient premier Ministre, et sa
maîtresse s’institue sa secrétaire générale. Elle est alors la
femme en vue, et, tandis que ses partisans l’appellent pompeu-
sement la « Pompadour des Pays-Bas », ses ennemis la vili-
pendent copieusement et parlent irrévérencieusement (!) de
la « Phryné en décombres », de la « gourgandine aux restes
surannés », de la « coquine roulinée » qui préside aux -desti-
nées de la nouvelle république « fémini théo-aristocratique ».
La Pinaut, naturellement, ne se sent pas atteinte par tout cela.
Elle brave ses insulteurs, et, gardant jusqu'au bout ses
illusions, elle continue à défendre son amant avec autant
d'énergie que de conviction. Mais, la Révolution échoue rapi-
dement. Le « Congrès des Provinces Belgiques Unies » se
disloque et se disperse. Et La Pinaut s'en va échouer à Bréda,
où, presque sexagénaire, elle tue le temps à «tricoter des
bourses ». Ainsi finit lamentablement l’histoire tourmentée
de la vie d’une femme de basse provenance qui eut, pendant
quelque temps, l'illusion de tenir un réel rôle politique. Cette
histoire, telle qu’elle est écrite, ne peut manquer d'obtenir un
gros succés. Il convient d’en féliciter chaleureusement l’au-
teur.
LÉO VERRIEST.
COMPTES RENDUS 161
Paul Duvivier, Les anciens conventionnels sous la Restaura-
tion. L'exil de Cambacérés à Bruxelles (1816-1818). Nou-
velle édition, t. 1. Paris, À. Picard; Bruxelles, M. Lamer-
tin, 1923, in-8°, 325 p.
On sait que le royaume des Pays-Bas fourmilla, durant la
Restauration, d’émigrés français. Presque tous se fixérent
naturellement dans les provinces wallonnes et particuliére-
ment à Bruxelles. S'il y avait parmi eux quelques ecclésias-
tiques opposants au Concordat, comme l’évêque de Blois,
M£' de Thémines, l'immense majorité se composait soit de
bonapartistes convaincus, soit surtout d'anciens convention-
nels régicides. On peut citer parmi eux Cambon, Prieur de la
Marne, Royer de l'Hérault, Vadier, Courtois, Ramel, Siéyés
et bien d’autres (1). Le roi Guillaume les reçut trés volontiers
dans ses États, tant à cause de son hostilité latente au gou-
vernement de Louis XVIII que pour s'affirmer comme un
adepte du libéralisme, dont il devait bientôt être la victime.
De ces réfugiés, le pius important, tout au moins par la
situation qu'il avait occupée sous Napoléon, fut Cambacérés,
archi-chaucelier de l'Empire et duc de Parme par la grâce
de son maître. M. Paul Duvivier avait déjà consacré au
séjour de ce personnage dans notre pays une curieuse notice
(1903). De nouvelles recherches l’ont amené à la remanier
au point d’en faire l’objet du volumineux ouvrage dont il nous
donne le tome I sous une couverture aux couleurs de la
livrée de l’archi-chancelier..
C’est peut-être beaucoup... Mais M. Duvivier croit, avec
feu Frédéric Masson, que les actes relatifs au décor au milieu
duquel ont vécu les hommes servent à expliquer ceux-ci et
« se trouvent contenir, à des moments, de surprenantes révéla-
tions ». Il se peut. Il est incontestable, en tous cas, que le décor
dont s’est entouré un individu aide à comprendre ses goûts el
partant sa nature. Et il est plus certain encore que les curieux
(*) On trouvera dans le livre de M. Duvivier, p. 277, une liste très com-
plète des exilés français en Belgique et en Hollande. Cf. les Notes et souvenirs
inédits de Prieur de la Marne, publiés par G. Laurent (Paris, 1912), ainsi que
les détails que Falck donne sur eux dans ses Gedenkschriften, p. 188, 191,
194 (La Haye, 1913).
162 COMPTES RENDUS
trouvent, dans la description minutieuse de ce décor, quantité
de détails et de particularités locales qui les ravissent.
M. Duvivier n’a rien négligé pour les satisfaire. Son livre
renferme sur le Bruxelles du commencement du x1x* siécle
et sur les diverses résidences qui y ont abrité Cambacérès,
une abondance de menues notations qui donnent la sensation
exacte de la réalité. Je n’oserais pas dire qu’elles contribuent
beaucoup à nous faire pénétrer très profondément dans l’inti-
mité du personnage. Ce n’est pas à elles que M. Duvivier
emprunte les couleurs'et les traits du portrait qu’il lui con-
sacre et qui est très vivant et sans doute trés exact Et, ce
qui est rare chez un biographe, ce portrait n'est pas flatté.
C'est celui d’un homme rassasié d’honneurs, gâté par ses vices
moins encore que par une fortune assez scandaleuse, égoïste,
gourmand, vaniteux et déplorablement dépourvu, semble-t-il,
de toutes convictions. M. Duvivier s’efforce de le laver de
l'accusation de régicide. Beaucoup de trés honnêtes gens le
furent. Pour lui, il paraît bien résulter de son dossier, qu’il
le fut, sans avoir le courage de l'être complétement. Son cas
est assez vilain, comme celui de tous ceux qui, le moment
venu de prononcer le mot décisif, ne songent qu’à ne pas se
compromettre et à dire tout à la fois oui et non.
L'influence des réfugiés français dans le royaume des
Pays-Bas a été considérable. Beaucoup d’entre eux, par la
campagne de presse qu'ils entreprirent contre le gouverne-
ment de la Restauration, y ont propagé les idées libérales qui
devaient faire explosion en 1830. Nul, mieux que M. P. Duvi-
vier, ne pourrait écrire le livre si instructif qui nous manque à
leur sujet et qui constituerait une contribution de haute valeur
à la connaissance de l’opinion publique à une époque déci-
sive de notre histoire. Espérons qu’il nous le donnera un jour.
H. PIRENNE.
Leven en bedrijf van Gerhard Moritz Roentgen, grondvester
van de Nederlandsche Stoomboot Maatschappij thans Maat-
schappi] voor Scheeps- en Werktuigbouw, Fyenoord,
1823-1923, door D' M. G. DE BoER, s. I. n. d., in-80.
Cette biographie a été écrite à la demande de la « Maat-
schappij voor Scheeps- en Werktuighbouw », voulant, à l’occa-
COMPTES RENDUS 163
sion. du centième anniversaire de la validation de ses statuts
(10 hovembre 1933), rendre un juste hommage à la mémoire
de son fondateur : Gerhard Moritz Roentgen (7 mai 1795-
28 octobre 1852). |
À vrai dire, si la magistrale figure de Roentgen domine
l'ensemble du livre, elle n’est pas seule à en constituer l’in-
térêt. C’est toute l'histoire de la N.S. B. M. aux âges héroïques
qui se déroule. Au tableau de son expansion et de ses relations
avec les sociétés étrangères, Cockerill entre autres, se joignent
les multiples détails techniques permettant de juger des
progrès qu'elle à réalisés dans son domaine. Aussi ne pouvons-
nous que féliciter l'auteur d’avoir placé la personnalité de
Roentgen dans le cadre le plus large, tout en lui conservant
le relief qu’elle méritait. [Il nous a donné de la sorte une
œuvre historique du plus haut intérêt pour l'étude de l’intro-
duction de la navigation à vapeur en Europe et de la grande
industrie aux Pays-Bas; nous y trouvons maints renseigne-
ments concernant le développement de l’industrie dans nos
provinces. Nous nous souvenons à ce propos de lä communi-
cation faite par M. le D' De Boer au dernier Congrès interna-
tional d'Histoire et des précieuses sources y indiquées. Aussi
estimons-nous des plus souhaitable qu’à la faveur de ces
documents et d'autres qui peut-être n'ont point encore été uti-
lisés, soit faite une étude des origines de la grande industrie
dans notre pays.
JULES GERMAIN.
Pericle Ducati. Séoria della ceramica greca. Florence, Alinari,
1922, 2 vol., in-4, 539 + xxr pages et 412 figures,
340 lir. it.
Dans le beau livre où il étudie d'une facon aussi complète
que possible toutes les formes, tous les monuments impor-
tants de l’art classique (1), M. Ducati avait été obligé de
n'accorder, comme de juste, qu’une attention réduite aux vases
grecs. L’éminent directeur du Musée Civique de Bologne
nous donne maintenant, en deux volumes superbement
(1) L'arte classica, Turin, 1920 (965 p. et 861 fig.).
164 COMPTES RENDUS
édités (1), une histoire détaillée de la céramique grecque
depuis les origines jusqu'aux premiers temps de l’Empire
romain. La matière est distribuée en neuf chapitres : I. Les
vases peints de la civilisation créto-mycénienne. IT. Les vases
peints géométriques. III. Les vases peints de style orientali-
sant. IV. Les vases peints de style ionien. V. Les vases
atiiques à figures noires. VI. Les vases attiques à figures
rouges de style sévère. VII. La peinture de vases de 475 à 400
av. J.-C, VIN. La peinture de vases pendant le IV® siècle av.
J.-C. et pendant la période hellénistique. 1X. Les vases
plastiques et les vases à reliefs.
M. Ducati s’en est tenu à la méthode la plus objective,
partant celle qui donne les résultats les moins éphéméres,
méthode analytique qui consiste à mettre sous les veux du
lecteur une galerie de pièces-types accompagnées de deserip-
tions minutieuses. De la sorte, l’auteur ne s’engageant pas à
fournir toujours des classements complets reste libre d'établir
des rapprochements, des séries, quand il le juge nécessaire,
et de laisser les œuvres isolées, quan1 elles échappent à tout
groupement systématique. Aussi ne doit-on pas craindre de
rencontrer ici quelque chose d’analogue à ce que M. Hoppin
appelle plaisamment « the Big Four fetish », le grossissement
superstitieux des collections attribuées à quatre peintres,
Euphronios, Douris, Hiéron et Brygos. Non, c'est un conser-
vateur épris de couleurs, de lignes et de formes, qui nous aide
à apprécier les spécimens qu’il a réunis pour caractériser les
différents styles. La théorie viendra plus tard; pour le moment
il n’est que d'observer, de comparer et de jouir. Chaque fois
qu'un doute s’éléve, M. Ducati choisit prudemment une solu-
(4) Papier de luxe, impression excellente. Les fautes sont relativement peu
nombreuses ; j'en choisis une quinzaine : lire, p. 27, n, 1, Gaudin au lieu de
Godin, p. 62, n. 1. n. 276... diam. m. 0,60 au lieu de n. 275... diam. m. 0,28,
fig. 57, p. 69, Tera au lieu de Terat, p. 73, 60-62 au lieu de 60 e 62, p. 95, vita
au lieu de via, fg. 406, p. 130, Berlino, Antiquarium au lieu de Atene, Mus.
Naz., p. 105, 137, xix de l’Index, Mnasalkes, p. 173, n. 1, Picard au lieu de
Piccard, n. 2, Plassart au lieu de Plassard, p. 199, Peleo au lieu de Mopsos,
p 243 (fig. 171) — Collignon-Couve, n° 661, p. 242, n. 1, Nicole, 53 au lieu
de 58, p. 273, n. 1, Perrot, x, p. 388 au lieu de 888, p, 286, n. 1, Perrot, x,
p. 390 au iieu de 890, p. 286, psykter au lieu de esykter, p. 296, due au lieu
de tre donne.
COMPTES RENDUS 165
tion moyenne de nature à réaliser l’accord, ou bien il adopte
très vite, pour en finir, la théorie la plus courante, la plus
sérieuse, ordinairement celle que l’autorité de M. Pottier a
accréditée. Car si l’auteur reproduit la plupart des planches
de Furtwängler-Reichhold, c'est dans l’œuvre française des
Pottier, des Perrot, des Dugas, qu’il semble puiser le plus
volontiers ses informalions qui sont d'ailleurs trés vastes.
Voici quelques exemples de ces conclusions pleines de
sagesse : l'invasion dorienne est sans doute responsable du
bru-que arrêt de la civilisation hellénique à la fin du second
millénaire, mais les conquérants n’ont pas apporté avec eux le
style géométrique, ce style s’est développé peu à peu dans toutes
les parties de la Grèce, même dans celles qui, comme l’At-
tique, avaient été épargnées, et n’a pas éliminé brusquement
les motifs de l’âge précédent (p. 50). — Ce n'est pas à Milet,
mais à Rhodes, qu’il a existé une fabrique locale importante
de vases de style orientalisant ; c’est à Mélos et non à Délos,
qu'il faut placer l'origine des vases de Délos et de Rhénée —
cependant on se bornera à dire que Rhodes et les régions
voisines ont eu une poterie commune et on appellera
« cycladique » une céramique disséminée dans plusieurs
îles de l’Égée (p. 89, 121). — le À argien du pinax d'Eu-
phorbos n’empêche pas ce plat d’appartenir à la céramique
rhodienne (p. 152). — La plus grande partie des vases dits de
Cyrène sont laconiens, maïs il a aussi existé en Cyrénaïique
et en Crète des centres de production (p. 165). — Les potiers
ioniens établis à Daphné n’ont pas nécessairement quitté la
ville en 560 (p. 178). — Les hydries de Caeré sont pro-
bablement dues à des Phocéens arrivés en Étrurie après 949
(p. 185), etc.
Ce n’est pas que M. Ducati évite absolument l’occasion de
jeter dans une discussion un argument personnel, mais, par
une sorte de modestie, dont il convient de le louer. il se refuse
le droit de donner une place privilégiée aux matières qu'il a
déjà traitées dans des mémoires spéciaux, que ce soit la céra-
mique laconienne, l’œuvre de Brygos, le style midiesque ou la
production attique du rv° siècle. Il se contente d'indiquer
dans des notes succinctes les travaux les plus récents. Il faut
donc féliciter M. Ducati d’avoir beaucoup éliminé, d’avoir
écrit une Aistoire de la céramique grecque qui sera pour:
166 COMPTES. RENDUS
l'Italie d'aujourd'hui ce que fut, pour la France de 1888,
l'Histoire de Rayet et Collignon.
M. Ducati indique l’origine d’un certain nombre de motifs :
tresse (p. 87), chevaux et taureaux ailés (p. 125, 184), yeux
prophylactiques (p. 151, 240), rameau de lierre (p. 176)...,
mais il néglige de dire que la Crête avait emprunté la spirale
aux Cyclades, qui l'avaient elles-mêmes rçue des peuples du
Nord (GLorTz, Civ. ég., p. 39, 43, 398), que les signes cruci-
formes sont à la fois égyptiens et orientaux (Zbi4., p. 295),
que la Sirène, àme-oiseau à tête humaine, manque dans l'art
assyrien et phénicien et n'apparaît que dans l’art égyptien
(p. 112, n. 1). — C'est le bouclier fortement échancré des
guerriers, et non leur cuirasse, qu’on voit sur le grand cra-
tère du Dipylon (p. 60, fig. 48). L’explication de l’Arte classica
(p. 120) doit donc être conservée. Cf. GLoTz, fig. 13-14
SAGLIO, Dict., fig. 5267. — Les deux personnages princi-
paux du Cébès de Thébes (p. 62) sont Ariane et Thésée.
Cf. C. ROBERT, Arch. Hermeneutik, p. 38. — Il faut pro-
scrire le terme polos (p. 112, 493). Cf. ROBERT, Siézungsb. 4.
Akad. zu München, 1916, 2 Abh., p. 14-20. — On ne trouve
citée nulle part l’excellente observation de M. Pottier sur
« les longs traits d’une seule volée ».
Les figures sont abondantes et généralement bonnes, cepen-
dant on regrette qu’un ouvrage où il est constamment question
de teintes ne contienne aucune planche en couleurs : passe
encore pour l’hydrie de Busiris (fg. 145), mais les engobes
rougeâtres de la coupe d’Arcésilas (fg. 131) sont en blanc,
comme le fond, au point que le corps du phylax a complète-
ment disparu. Un des chefs-d'œuvre de la polychromie, la
coupe d'Héra (Munich) méritait plus qu’une simple mention;
la coupe de la jeune lyriste (Louvre) — une pure merveille —
n'est même pas citée. Enfin, pour ne parler que du dessin,
on ne compte que quatre guerriers sur la figure 40 (la
planche XLIII de Furtwängler-Lœschcke en représente cinq),
le plus jeune des enfants d’Amphiaraos ne se voit pas sui:
l’épaule de la nourrice, fig. 128; la figure 259 ne conserve.
plus rien des rides de la vieille et le commentaire®ne s’ap-
plique qu'à la planche xviri du tome X de Perrot, planche à
laquelle il aurait fallu renvoyer expressément. |
Une autre lacune assez fâcheuse est l'absence de caractères,
COMPTES RENDUS 167
grecs ; la transcription des inscriptions en lettres latines leur
enlève beaucoup de leur intérêt (1).
Dans l’Arte classica, l'auteur se bornait à indiquer la
collection à laquelle appartient chaque objet. Ici, il a soin
de renvoyer en outre aux Catalogues et nous souhaitons
que son exemple soit suivi de tous ceux qui veulent faire
œuvre sérieuse et vraiment utile. J'ai relevé un oubli pour
la figure 389 (le balsamaïire porte le n° 1227 dans le Cat. d. v.
d'Athènes de f. Nicole), un autre pour la figure 136 (n° 810 du
même Catalogue), et une erreur pour la figure 137. Le tesson
à propos duquel Robert Zahn écrivait, en 1898 : « Die kleinere
Scherbe blieb im Besitz der Witwe Misthos (?)... » se trouve
actuellement au Musée du Cinquantenaire, à Bruxelles, inv.
Misthos) 831, et n’a jamais été déposé au musée d'Athènes.
Les noms mêmes des musées pourraient être plus simples et
plus précis ; les vases de Berlin ont passé de l’Altes au Neues
Museum, mais le terme Antiquarium répandu par la Beschret-
bung de Furtwängler suffit pour désigner cette collection.
Celle de Munich forme avec l’Antiquarium le Museum anti-
ker Kleinkunst de l’Alte Pinakothek. Quant au musée de
Bruxelles, M. Cumont, dans son Catalogue des sculpt. et inscr.,
lui a déjà donné officiellement le nom de Musée du Cinquante-
naire. La formule À. Musei delle Arti décoratire est péri-
mée.
M. Ducati a d’ailleurs refait la liste des collections que
Walters avait publiée en 1905, mais il faut reconnaître que
cette nouvelle liste, tout en étant beaucoup plus complète que
la précédente, n’est pas présentée aussi clairement. Je signa-
lerai ici encore quelques légères imperfections : Pourquoi
M. Ducati ne mentionne-t-il pas les collections de Milan et de
Turin, par exemple, qu’il connaît mieux que personne, alors
qu'il cite le musée de Brunswick, qui ne possède guère qu’une
quarantaine de vases ? — Museogr., p. IV, Belgio. R. Mus. d.
(1) En particulier p. 244, 298. Traduction seule p. 66. Les noms des archéo-
logues grecs et les titres de leurs publications sont présentés d’une façon
bizarre : lire, p. 22, n. 2, Ai npoïotopikai äkporôker Atunviou Kai Xéo-
k\ou. M. Ducati écrit Ephem arch. (p. 35, n. 1), Stauropulos à côté de tis
Etairias (p. 122, n. 1), Ampelokipos (p. 385), etc.
@) Ath. Mitt. XXII (et non XXXIIT), p. 38. Cf. Walters, Anc. pott., I,
p. 131; Perrot, IX, fg. 199 ; Bull. Mus. Brux., 1901, p. 85, n. 1, 1904, p. 77.
168 COMPTES RENDUS
Cinq. Ajouter : (coll. Hagemans, Campana, Ravestein, Som-
zée). — 1bid., Gab. d. Ant. Ajouter : (coll. de Hirsch). — Jbid.,
Danimarca. Ajouter : Glittoteca Ny-Carlsberg. Fr. Poulsen,
Vases grecs récemment acquis par la Glypt, Copen-
hague, 1922. — Jbid., Marsaglia. Ajouter : Château-Borély,
W. Frœhner, Cat. des ant., Paris, 1897. — p. v, Brunswick.
Ajouter : P. J. Meier, Führer durch die Sammiu. d. Landes-
Museums, Te éd., Brunswick, 1921. — p. VI, Grecia. Ajouter :
Delphi-Museo, Delo-Museo. Remplacer « Reneia » par « Mi-
cono » (de même p. 150, n.. 1). Il n’y a pas de musée à Rhénée.
— p. VIT, New-Haven. Ajouter : Paul V. C. Baur, Catalogue
of the Rebecca Darlington Stoddard Collection of Greek and
Italian vases in Yale University, New-Haven, 1922.
Qu'on me pardonne de m'être attardé à souligner des
vétilles. Les retouches que M. Ducati pourra apporter à son
ouvrage n’ajouteront que bien peu à sa valeur; dès mainte-
nant sa S{oria est un modèle de méthode et d'érudition
agréable, un livre qui fait honneur aux Universités italiennes.
H. PHILIPPART.
A. d'Hoop. Znventaire général des Archives ecclésiastiques du
Brabant, tome IIL (Abbayes). Bruxelles, E. Guyot, 1922,
grand in-8° de 505 p.
Cet inventaire fait partie de la collection des Znventaires
sommaires des Archives de l'État en Belgique. Il est relatif à
vingt-six abbayes ou prieurés brabançons, tant d'hommes
que de femmes, appartenant soit à l’ordre de Saint-Benoît,
soit à l’ordre de Citeaux, soit à l’ordre de Prémontré, soit aux
chanoines réguliers de l’ordre de Saint-Augustin. Il en utilise
les documents conservés, les uns aux Archives générales du
royaume, les autres dans les abbayes actuelles d’Affighem,
d'Averbode, de Grimberghen et du Parc, ainsi qu’au Palais
de l’Archevêché à Malines. Les archives sont réparties métho-
diquement avec classement chronologique, topographique et
alphabétique.
L'inventaire de M. d'Hoop, très consciencieusement fait,
met à la disposition des érudits, malgré son caractère, je le
COMPTES RENDUS 169
répète, sommaire, un instrument de travail indispensable, de
l'achèvement duquel il y a lieu de féliciter grandement l’au-
teur. A. HANSAY.
Jean Chalon. Fétiches, Idoles et Amulettes.S. SERVAIS (Namur),
l’auteur, 2 vol. in-8, [1920-1923] 652, 191-xL1 p., planches.
Jean Chalon, le botaniste bien connu, auteur de l’ouvrage
que tous connaissent : Les arbres remarquables de la Belgi-
que, avait dans ses pérégrinations incessantes, noté les coutu-
mes superstitieuses encore vivantes en si grand nombre dans
notre pays. Il publia Les arbres fétiches de la Belgique. Mais
les renseignements recueillis par lui débordaient largement
le domaine végétal ; la moisson folklorique lui parut si riche
qu'il se décida à la publier dans un nouveau travail. Le pre-
mier volume était à peine sorti de presse (décembre 1920) que
l’auteur mourut ; la publication fut achevée par un deuxième
volume, qui contient également un bon index alphabétique.
Le premier volume contient 144 chapitres, consacrés à un
lieu, à un saint, à l'objet d'une coutume, à une maladie. Les
notices se succèdent sans ordre. Elles relatent les observa-
tions faites le plus souvent par Jean Chalon lui-même, par-
fois par ceux qu’il a interrogés de vive voix ou par écrit.
Le second volume donne d’autres observations, classées par
ordre alphabétique de localités.
Un grand nombre de planches excellentes illustrent ces
deux volumes.
Ce sont les observations de l’auteur qui font le vif intérêt de
l'ouvrage; elles sont accompagnées de commentaires, d'un
esprit volontiers ironiste et souvent mordant; de nombreux
rapprochements intéressants sont faits à l’aide de citations
d'autres ouvrages spéciaux et de périodiques.
Le dernier livre de Jean Chalon est une contribution pré-
cieuse au folklore de notre pays. Les éléments ont été recueillis
à une époque où la pénétration de la vie moderne commence
à altérer rapidement et à détruire les vieilles coutumes de nos
lieux les plus reculés: ils ont été recueillis par un savant
habitué à observer et à noter objectivement ce qu’il voyait.
A. VINCENT.
170 COMPTES RENDUS
Wouter Nijhoff et M.E. Kronenberg. Nederlandsche bibliographie
van 1500 tot 1540. ‘s-Gravenhage, Martinus Nijhoff, 1923,
in-8°, xL-1002 pp. ({).
Les impressions des Pays-Bas de la première moitié du
xvi* siècle avaient été peu étudiées par les bibliographes
jusqu’à présent. Si quelques villes, quelques imprimeurs ont
fait l’objet de travaux détaillés — spécialement pour la
Belgique — il n'existait aucun répertoire général. qui püût
œuider le chercheur; l'effort s'était porté surtout vers le
xv*° siècle, pour lequel on a parfois manifesté un intérêt.
presque mystique.
M. W. Nijhoff s'est donné, il y a une trentaine d’années,
la tâche d’édifier cette bibliographie qui fait suite aux Annales
de Campbell. Il a, de 1901 à 1912, publié pêle-mêle les résul-
tats de ses premières recherches (Bibliographie de la lypo-
graphie néerlandaise des années 1500 à 1540. Feuilles pro-
visoires. La Haye, Nijhoff, 20 livraisons in-8°); il a eu comme
collaborateurs le P. Kruitwagen O0. F. M. et M'e Kronenberg.
Le travail préliminaire a consisté en une exploration aussi
complète que possible des bibliothèques de Hollande, de
Belgique, d'Allemagne et d'Angleterre (dans ces deux der-
niers pays, il reste encore beaucoup à récolter). La France,
l'Italie et la Scandinavie n’ont fourni que quelques miettes.
La fibliographie se compose de 2,221 numéros, rangés par
ordre alphabétique, et occupant 787 pages, soit les livrai-
sons { à 12.A la plupart de ces livraisons étaient joints des
suppléments provisoires donnant des listes de plus en plus
complètes des ouvrages disponibles, des abréviations, des
renvois; ces listes ont pris leur forme définitive dans les
tables générales. Les renvois auraient peut-être, aux yeux de
certains, trouvé mieux leur place dans l'ouvrage même; la
méthode suivie évite d’encombrer la bibliographie propre-
ment dite; si elle est moins systématique, ce n’est là qu une
question de forme; elle est une manifestation de l’esprit d’of-
fensive des bibliographes hollandais, qualité que leurs com-
patriotes ont brillamment déployée, par exemple dans l'édi-
(4) L'ouvrage a été publié en quinze livraisons, à partir de mars 1919. Un
premier compte rendu provisoire en fut donné dans le Bulletin philologique
el historique.
COMPTES RENDUS ET
tion du Mieuw Nederlandsch biographisch Woordenbook
(Molhuysen et Blok).
L'effort accompli est considérable. Pour chaque ouvrage,
les auteurs donnent : 1° une notice sommaire pouvant former
le libellé d’une fiche de classement; 2° une description com-
plète, comprenant une copie diplomatique de tous les pas-
sages intéressants (ceux qui donnent le titre, le nom de l’au-
teur, etc.); 3° les indications techniques (format, nombre de
feuillets, signatures, genre de caractères employés, nombre
de lignes, réclames, indication des reproductions publiées,
spécialement dans l’Art éyvographique de M. W. Nijhofr;
4° l'indication des dépôts où se conservent les exemplaires
connus de l’auteur; 5° l'indication des sources: 6° des
remarques diverses (notes sur l'auteur et le texte de l'ouvrage,
détails typographiques curieux, etc.).
Le classement des 2,221 numéros est, en principe, alphabé-
tique. C’est dire que les auteurs ont trouvé dans leur chemin
les galets bien connus de tous ceux qui cataloguent les livres
du xv* et du xvi° siècle.
Le mot vedette est, autant que possible, le nom de l’auteur,
même quand l'ouvrage ne l’indique pas (le titre figure alors
dans les listes de renvois). Tous les ouvrages d’un même
auteur sont placés sous une forme choisie une fois pour toutes
(on trouve, par exemple, les Virulus, Meynigken, etc. à
_Karotus Maneken). :
Pour les anonymes, le mot vedette est le premier substantif
au nominatif ou dépendant d’une préposition. Certaines dif-
ficultés conduisent à des traitements différents : Spegel, Ordi-
nantien, Valuacie sont les formes-vedettes adoptées quelle
que soit la graphie dans chaque titre; au type uniforme Oeffe-
ninghe s'oppose le type non moins uniforme Vertroostinge,
tandis que pour Cronike, Cronijcke, aucun type uniforme
n’est choisi. Dans la rubrique Bijbel sont réunies les Bibles
complètes, quel qu’en soit le titre, et les parties de Bibles; les
Evangiles des dimanches sont classés à Ævangelien, même
quand le titre dit Æpistelen ende ervangelien. Les anciens
bibliographes, qu’il faut éviter de vénérer dans toutes leurs
habitudes, marquent donc ici leur empreinte. Mais ne nous
perdons pas dans de petites chicanes, dont le grand /ndex
alphabétique émousse notablement la pointe.
172 COMPTES RENDUS
D'autant plus que les autres parties des notices sont par-
faites; nous n’en dirons rien d'autre, sauf que leur présenta-
tion typographique est extrêmement claire et agréable, par
quoi l'ouvrage de M. Nijhoff et de M': Kronenberg tient le
premier rang parmi les ouvrages hollandais similaires, ce
qui n’est pas un faible éloge.
Les résultats de ce labeur imposant sont condensés dans les
livraisons 13, 14, et 15, où l’on trouve : une table des ouvrages
par ordre alphabétique de villes et d’imprimeurs; une liste
des adresses employées sans nom d’imprimeur; une liste des
pseudonymes typographiques et des adresses imaginaires ;
une table systématique des livres décrits (47 pages sur deux
colonnes; le dernier paragraphe, soit treize colonnes, est con-
sacré aux livres à gravures); enfin, un index alphabétique
complet, en 69 pages sur deux colonnes. L'introduction,
publiée avec la livraison 15, est suivie d’un tableau synop-
tique dont la colonne de gauche donne pour chaque ville les
imprimeurs du xv°, et celle de droite les imprimeurs du
xvI: siècle, chaque fois avec le nombre des publications con-
nues. Les pages xxI-xXVI donnent la bibliographie; les
pages XXVIII-XL, des additions diverses.
M. Nijhoff et ses collaborateurs ont droit à nos plus vives
félicitations. Leur activité, leur méthode, leur patience, nous
ont dotés d’un instrument dont l’absence était ressentie par
tous, et qui est dés à présent dans les mains de tous les biblio-
thécaires, de tous les historiens du livre, de tous ceux qu’inté-
resse l’histoire littéraire de notre pays. À cet éloge nous ne
mêlerons qu'un regret : c'est qu’ils se soient arrêtés à 1540...
AUG. VINCENT.
CHRONIQUE
1. — Société pour le progrès des études philologiques
| et historiques.
SÉANCES DU 12 NOVEMBRE 1922.
Section de philologie classique et romane.
1. M. HENRI GRÉGOIRE (Bruxelles) : La bataille de Thèbes dans
Les Suppliantes d'Euripide (vers 650-725).
2, M. ALFRED HumPErs (Bruxelles) : Que sont devenues les
œuvres latines de Marnix ?
3. M. SERVAIS ÉTIENNE (Bruxelles) : L'opinion antiesclavagiste
en France au xvrIe siècle.
On a reproché aux « philosophes » français du xvrrr° siècle le
caractère abstrait de leurs théories : on les a accusés d’avoir pré-
tendu reconstruire la société d'après les seules règles de la raison
et de faire fi de l’enseignement des faits.
Or, les textes enseignent juste le contraire : les philosophes
ont vu avant de déclamer. Dans le cas présent, ils ont vu des
hommes traités comme des bêtes et ils ont voulu mettre fin à un
abus évident; n’obtenant rien de la pitié des gouvernements, ils
ont dû porter la cause devant l’opinion publique.
Du débat qui s’est engagé autour de la question antiesclava-
giste, on n’a guère retenu que le mot de Robespierre : « Périssent
les colonies plutôt qu’un principe! » Ce mot fut prononcé, mais
l’interprète-ton comme il doit l’être?
C’est du livre XV de l'Esprit des lois (1748) que dérivent tous les
arguments qui serviront en France à la propagande antiesclava-
giste jusqu’à la Révolution. Montesquieu fait appel à la pitié et
non à un vague sentiment de justice à l'égard d’un homme
abstrait; Voltaire et Raynal l’imitent. Chose remarquable, per-
sonne ne réclame l'abolition immédiate de l'esclavage. En face
des « philosophes », les conservateurs poussent la maladresse
jusqu'à compromettre la Bible et l'Évangile en les mettant au
service des marchands d'esclaves; toucher à l'esclavage, ajoutent-
ils, c’est « renverser les droits les plus sacrés ».
174 CHRONIQUE
Les plus clairvoyants d’entre eux dénoncent le caractère
ambigu de la campagne antiesclavagiste menée par les philo-
sophes : « En voulant briser les fers de l’esclave (déclarent-ils),
ils rompent aussi les liens qui attachent le sujet à son souve-
rain. » C’est que. en effet, vers 1775, le ton a changé : on ne se
contente plus d’implorer pitié pour le nègre, et ce n’est plus
parce qu'il est déchiré à coups de lanières ou assommé sous le
rotin qu’on exige son émancipation; c'est parce que le nègre est
un « citoyen » (1776), que «tous les hommes doivent être
égaux » (1775).
Pourtant, dès 1785, conservateurs et philosophes sont d'accord;
les uns comme les autres, ils s'élèvent avec violence contre les
propriétaires d'esclaves qui, disent-ils, se soucient plus « d’être
des millionnaires que d’être des hommes » (1787). La lumière est
faite et jamais problème politique n’a été mieux défini; voici en
quels termes il se pose à ce moment : est-il louable de laisser
crucifier l’âme et le corps d’une foule immense d'hommes, de
femmes et d'enfants, pour assurer à quelques-uns d’entre vous
de gros bénéfices ? Si vous voyez là un abus détestable, comptez-
vous le maintenir sous prétexte qu’il dure depuis des siècles?
Le mot de Robespierre s’interprète donc comme une réponse
aux exigences égoïstes des colons propriétaires d'esclaves ; et en
effet, tel est le sens qui ressort de son discours du 13 mai 1791.
Répondant aux observations qui ont suivi sa communication,
M. Étienne déclare que, comme les textes français du xvrr siècle
cités par lui dérivent de l'Esprit des Lois, il faudra rechercher si
Montesquieu ne doit rien aux Anglais; il n’y a pas d'intérêt
essentiel à connaître les textes anglais postérieurs à 1748. Sous
la Restauration, au contraire, il est manifeste que l'Angleterre
est à la tête du mouvement : les auteurs français ne citent plus
Montesquieu, mais Mungo-Park et Clarkson. C’est ce que
M. Étienne se propose de montrer dans un ouvrage en prépara-
tion où il étudie l'opinion antiesclavagiste de 1748 à 1848.
4. M. Vicror TOURNEUR (Bruxelles) : Les anneaux monétaires des
Bretons et le passage de César B. G. V.12,4.
Section de philologie germanique.
1. M. CHARLES BECKENHAUPT (Bruxelles) : Die Entstehung des
Goethe’schen Gedichts « Ilmenau am 3. September 1783 ».
2. M. G. VAN LANGENHOVE (Bruxelles) : Een dag met G. B. Shaw.
Section d'histoire.
La séance est ouverte à 10 h. 30, sous la présidence de
M. Van der Linden.
CHRONIQUE à 175
Après un hommage rendu à la mémoire de notre regretté
confrère, M. Moeller, deux communications ont été faites :
I. M. BiGwoop a parlé des Emissions de rentes de la ville de
Namur au XV® siècle.
Les comptes de la ville de Namur permettent d'établir avec une
suffisante exactitude le mouvement de ses finances et nous
révèlent qu’'accidentellement les ressources ordinaires étant
insuffisantes, la ville recourut à des emprunts effectués auprès
de la généralité de ses habitants et aussi des Lombards habitant
dans la ville.
Mais un moment vint, où ses besoins dépassèrent ses res-
sources et elle dut recourir à l'émission de rentes.
Elle recourut d’abord à des rentes viagères.
De 1420 à 1499 elle créa 125 rentes, rarement sur une tête, géné-
ralement sur deux et quelquefois sur trois.
Le taux de capitalisation qui n’a que rarement varié suivant le
nombre de vies assurées a oscillé du denier 7 au denier 10 avec
prédominance du denier 8.
C’est de 1465 à 1488 que la capitalisation fut la plus élevée.
L'âge de ceux sur qui la rente était établie n'entra jamais en
considération pour la fixation du taux.
Le décès d’un des bénéficiaires ne modifiait point le taux de la
rente, qui était toujours conclue « au dernier vivant ».
Elle était rachetable et au début, la ville opéra souvent le
rachat; c’est ainsi qu'entre 1433 et 1436, elle procéda au rachat à
peu près complet de toutes les rentes émises avant 1435.
Dans la suite, il ne fut plus question de rachat, mais il y a quel-
ques exemples de conversion de rente viagère en rente perpé-
tuelle.
Les rentes viagères étaient conclues en monnaies réelles au
cours du jour ; leurs échéances étaient semestrielles. Dans l’en-
semble, ce furent des opérations onéreuses pour la ville.
Quant aux rentes perpétuelles, elles n’apparaissent qu’en 1472;
de cette date jusqu’en 1500, il en fut émis environ 279. Les cou-
pures étaient souvent fort minimes, 1 ou 2 livres.
Le taux d'émission varia du denier 12 au denier 16 et très
exceptionnellement en 1488 et 1500 au denier 18.
Le service des rentes fut régulièrement assuré jusqu’en 1492,
mais pendant la dernière décade du siècle il y eut des années où
la ville ne put payer, et elle dut faire en 1497 et en 1498 de véri-
tables emprunts de consolidation, en émettant de nouvelles rentes.
En général, la ville plaçait ses titres parmi ses bourgeois,
notamment ses magistrats locaux, quelques petits seigneurs, etc.
12
176 CHRONIQUE
Cependant il y eut des placements hors du comté de Namur.
C’est ainsi qu’en 1488, vingt rentes viagères furent placées à Lou-
vain d’où elles furent rachetées ultérieurement par un bourgeois
de Namur, et la même année la ville d'Anvers acheta une rente
perpétuelle de 125 livres.
La communication a été suivie d’un échange de vues, auquel
ont pris part MM. l'abbé Belpaire, Bonenfant, Ganshof, Huisman,
Terlinden et Van der Linden.
11. M. GANSHOF a parlé des Trailés de 1851 et l'Inviolabilité de
la Belgique.
Le projet de traité du 26 juin 1831 (dit des XVIII Articles)
garantit à la Belgique sa neutralité, son intégrité et son inviola-
bilité. Les traités du 15 novembre 1831 et du 19 avril 1839 ne
garantissent à la Belgique, dans les limites indiquées au traité,
que son indépendance et sa neutralité. On a voulu en déduire que
les puissances avaient entendu restreindre l'étendue de leur
garantie.
Le Baron Descamps-David (La Neutralité de la Belgique ;
Bruxelles, 1902; p. 218-222 et p. 533-538) a réfuté cette manière
de voir en ce qui concerne l'intégrité du territoire. On peut en
faire autant en ce qui concerne son inviolabilité.
En effet, il ressort des délibérations qui eurent lieu aux
Chambres en 1839 que le gouvernement belge et les membres du
parlement admettaient tous que la garantie donnée à la neutralité
de la Belgique entraïînait garantie de son inviolabilité. Cela
résulte nettement des discours prononcés par J.-B. Nothomb,
Hippolyte Vilain XIIII, Dechamps, le comte de Baïllet, le général
Willmar (Histoire parlementaire des traités de paix de 1839;
Bruxelles, 1839; t. I; p. 181, 321, 522: 6. IT, p. 408, 423
Les cinq puissances garantes donnaient à leur garantie la même
portée que la Belgique. Le protocole de la Conférence de Londres
du 4 janvier 1832 contient en effet les mots suivants : «....la
neutralité de la Belgique, garantie par les cinq cours, offre à la
Hollande le boulevart que devait lui assurer le système de la
Barrière ». (Collection des Protocoles des Conférences tenues à
Londres depuis le 4 novembre 1850 jusqu’au 1 octobre 1832, au
sujet des affaires de la Belgique ; Paris, 1833, p. 327 &s.)
La communication de M. Ganshof a été suivie de quelques
observations de MM. l'abbé De Lannoy, De Ridder, Hansay,
Terlinden et Van der Linden.
III. La section entend ensuite quelques courtes communications :
1. De M. L. VAN DER ESsEN, qui signale à ses confrères les
travaux récemment publiés de deux de ses élèves : le livre de
CHRONIQUE 177
M. l'abbé Van Cauwenbergh sur les Peélerinages dans le droit
pénal des Pays-Bas au moyen-âge, et celui du R. P. Calbrecht
sur les homines Sancti Petri de Louvain, qui, aux yeux de
l’auteur, seraient des hommes de sainteur. M. Van der Essen attire
également l'attention des historiens sur le rapport que vient de
publier M. Graham Botha, archiviste général de l’Union Sud-
Africaine, à la suite d’un voyage d’études dans les dépôts
européens. |
2. MM. GANSHOF et VERRIEST insistent sur quelques travaux
récents d'histoire du droit.
3. M OBREEN signale un ouvrage de M. Jullian : De la Gaule
à la France.
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE.
Rapports des secrétaires sur les séances du matin.
. Admission de nouveaux membres.
M. L. GRrooTaAERs (Louvain) : Une enquête générale sur les
patois flamands.
4. M. A. Couxsox (Gand) : L'histoire de la langue scientifique en
Belgique.
D D 5
SÉANCES DU 13 MAI 1923.
Section de philologie classique et romane.
1. Mie V. Daxier, (Bruxelles) : Une traduction inédite de Goldoni
en grec moderne et la première version du Prodig'o. (Biblio-
thèque royale de Belgique, ms. 14612.)
Le manuscrit 14612 figure au catalogue Marchal avec cette
indication : onze comédies en vers grecs modernes. En réalité, ce
sont dix comédies en prose; peut-être une onzième a-t-elle été
perdue. Le volume, qui compte +83 feuillets, ne porte ni titre, ni
date, ni nom d'auteur. Un examen du texte permit de reconnaître
une traduction de Goldoni.
Voici les titres des comédies :
. ‘H ppôviun Kai ÜToOUoOvNTiK A Fuvr.
‘Tlatñp Ts paueliac (corrigé ensuite en paunAiac).
. “O eûyevic Kai äpipnc.
. “9 àäAnOnñ Kai mioTûs piloc.
‘4 vouxokepà Toû £evodoxeiou Toi ñ YKAEdO.
. OuydTrnp EÙTEBN.
“H obppwv kai OTOXAOTIKI] ÉPXÉVTIOO®.
. “O épryévns moupoupns.
. ‘Hmavoüpyoc Kai TOAUEEUPOS YUV.
. “HKkañ yuvn.
© © OO 1 Où C7 H (0 NO
ES
178 CHRONIQUE
Q
®
sont en italien :
La buona moglie.
Il padre di famiglia.
Il cavaliere di buon gusto.
Il vero amico.
La locandiera.
La figlia obbediente.
La dama prudente.
Il prodig'o.
9. La vedova scaltra.
10. La buona mogilie.
sanewbr
Q =]
S'il y eut jamais une onzième pièce, c’est probablement La
Tutta Onarata, œuvre étroitement liée à La buona mogilie.
Intérêt philologique du texte : la langue est riche en mots fabri-
qués, en emprunts étrangers : ce sont surtout des éléments
turcs, italiens et roumains. Certains mots grecs anciens ne se
retrouvent pas ailleurs (ex. : 8WAetpov, cadeau de noces, qui vient
de 8ebpetpov); d’autres mots ont un sens spécial parfaitement
défini par le texte.
La note générale est démotique avec un mélange puriste en
petite proportion. La seule règle de l’auteur est de n’en point
avoir.
Date du manuscrit : le catalogue d'Omont dit xix° siècle, le
catalogue Marchal, deuxième tiers du xvu° siècle. Cette asser-
tion semble plus près de la réalité.
Le xvur° siècle est désigné par divers indices que Mi: D. exa-
mine.
Comme précision, nous n’avons que le terminus a quo : la pièce
la plus récente, La locandiera, est de 1753; La figlia obbediente,
qui lui est antérieure, ne fut publiée qu’en 1754.
On ne sait rien sur l’acquisition du manuscrit, sauf qu’en 1836
il faisait déjà partie du fonds de notre bibliothèque.
L'auteur semble être un Phanariote de Valachie ou Moldavie.
Justification de cette opinion d’après la langue et les détails
locaux. |
Les traductions sont assez fidèles, quoiqu'il Us ait des coupures,
des changements et quelques contresens. |
La couleur locale de Venise est remplacée par celle de l'Orient;
il y à beaucoup de pittoresque dans les détails.
Mie D. prend comme exemple les costumes des personnages
qui sont ceux de la Turquie du xvir* siècle et nous passons en
revue les diverses parties du vêtement masculin et féminin. Plu-
sieurs pièces remaniées par Goldoni suivent la première version.
CHRONIQUE 179
Il padre di famiglia est conforme à l'édition Paperini et non
pas à la première (Bettinelli), ni aux plus récentes. Le dénoue-
ment est du traducteur, semble-t-il.
La vedova scaltra suit une version inconnue. C’est une des nom-
breuses contrefaçons des œuvres de Goldoni. Ici aussi le dénoue-
ment semble modifié par le traducteur.
Le Prodigo est un texte extrêmement précieux. L'original de
la traduction est perdu. Il s’agit de la pièce intitulée Momalo
sulla Brenta, que Goldoni dut modifier à cause de la censure. La
comédie primitive jouée en 1739 au théâtre San-Samuele était en
partie à Cavevas, en grande partie écrite. C’est ainsi qu'elle a
32 pages du manuscrit, tandis que les autres en ont une moyenne
de 50. Dans la préface du Prodig'o. l’auteur reconnaît que l’œuvre
était trop libertine et fait son mea culpa très humblement. Cepen-
dant, il ne dit rien de la principale cause du remaniement : un
grand seigneur vénitien était le prototype du Prodigo, et c’est là
ce qui avait choqué l’Inquisition d'État.
La pièce grecque est très vivante et gaie, assez libertine à la
vérité, quoique Goldoni l’ait sûrement épurée en 1755 lorsqu'il la
joua à Bagnoli devant. un auditoire très aristocratique, chez le
noble comte Widman où il villégiaturait. Notre traducteur,
homme vertueux, a peut-être aussi expurgé le texte.
Le Prodigo grec montre la merveilleuse facilité de travail de
Goldoni, qui sut remanier complètement son œuvre en sacrifiant
le minimum du texte.
Mie D. termina en donnant le résumé des deux comédies. Ce
résumé nous forcerait à dépasser le cadre d’un compte rendu.
Disons seulement qu'il y a dans la pièce grecque une trouvaille
des plus heureuses pour la littérature italienne.
Le texte de la première version paraîtra prochainement in
extenso avec une traduction française.
2. M. A. CaArNoY (Louvain) : L'origine des verbes grecs du type
&08dvouat et ÀauBaiviw.
La classe des présents en -dvw est une des plus nombreuses et
des plus remarquables du grec. Son origine n’a jamais été expli-
quée d’une manière satisfaisante. L'on ne peut, notamment, se
contenter de l'explication de Brugmann (Grundr. vgl. Sp., II, 3,
$S 226 sqq.) qui regarde tous ces verbes comme des dénominatifs
de noms en -avo- Ce n’est vrai que d’un petit nombre de ces for-
mations. Quand on examine les autres on ne peut s'empêcher
d’être frappé par le fait que :
l° Aux présents en -dvw, correspondent souvent des futurs
en -n0w : aio6dvouat, aio0noouat.
130 CHRONIQUE
2° Dans un grand nombre de cas, la finale -dvw est précédée
d’un 8 (bap@dvw, èMoBdvw, AnBdvw, etc ).
Ceci nous amène à penser que aio8dvouat a pu être le point de
départ d’une analogie. Or, ce dernier verbe peut se décomposer
en GF10-8avouai de *àäF19 « attention, ouïe » et la racine de ti6nui
« placer », en parallélisme avec ôoppaivouu de *ôdeo « odeur » et
la racine g®hràâ « saisir ». Comme le type aio-8dveo8c (renfermant
un allongement en nasale de dhé, semblable à celui existant dans
arm. dnom ( je place ») existait à côté de aio-8nceoûan et aio-8éo8at
(tirés directement de 8n), on aura créé de même, graduellement :
dnex0dveoôa, ànrex0n0eo8oi, ànrex0é00 a, etc.
L'introduction d’une nasale dans AauBdvw, Aav8dvw, etc., serait
due à la coexistence dès l’indo-européen d’un type en -2n6 (survi-
vant notamment dans les nombreux verbes arméniens en -anem)
à côté de la formation avec infixe :
i eur *lig"an0 (arm. {khanem) : li-ne-g® (lat. linquo).
Le grec Murdvw serait le résultat d’une contamination entre les
deux types. — La présence d’une nasale à côté de la finale -avw
offrait une répétition de sons agréable à l'oreille qui s’est aisé-
ment étendue à Aavôdvw, &vèdvw, etc.
Section de philologie germanique.
1. M. J. VannéRUS (Bruxelles) : Question de toponymie : le
terme YDE.
2. M. J. DuponT Bruxelles) : Essai d'interprétation des sym-
boles de la Clé et du Trépied dans Faust II, acte premier.
Section d'histoire.
I. M. H. OBREEN.
M. Obreen entretient la section de trois seigneuries qui ont
existé aux embouchures de la Meuse : Voorne, Putten et Striene;
la première dépendait de la Zélande, les deux autres de la Hol-
lande.
La première mention de ces territoires remonte à une charte
de 985, d'Otton I‘. En 987, ils sont donnés à l’évêque d’Utrecht.
Au début du x1° siècle, le comte de Hollande dirige diverses apé-
rations pour en faire la conquête.
Le premier seigneur de Putten que l’on connaisse apparaît dans
une charte de 1216; le dernier mourut en 1311. Sa fille. héritière .
par sa mère de la seigneurie de Striene, mourut sans enfants. Peu
après, les deux seigneuries passèrent à la couronne de Hollande.
En ce qui concerne les institutions, le seigneur de Putten est
un des rares seigneurs haut-justiciers de Hollande. Il est le seul
CHRONIQUE 181
seigneur de Hollande qui perçoive sur les hommes qui ne sont
pas welg'eboren, le droit de schot (ou lade), payé au comte partout
ailleurs, et dont on s'explique mal l’origine. Il a son tonlieu
propre, à côté de celui du comte; les registres en sont conservés.
Quant à la condition des personnes, on distingue notamment
les mannen, hommes de fief, et les dienstluden, soumis à une
redevance spéciale. I1 n’y a pas d’autre seigneur en Hollande
ayant des dienstluden.
Le droit était zélandais à l’ouest de la Bornesse.
Le Mons Sanctus dans la seigneurie de Striene, dépendait de
l'évêché de Liége.
La communication de M. Obreen était illustrée au moyen d'une
carte à grande échelle dressée par lui.
MM. HansAY, PIRENNE et VANDER LINDEN présentent quelques
observations.
II. M. A Haxsay.
M. Hansay discute quelques travaux récents sur les limites de
l’antiquité et du moyen âge.
M Leclère (Revue de Philologie et d'Histoire, 1922), justifie la
séparation — toute arbitraire — entre l'antiquité et le moyen âge
fixée par la tradition au 1v° siècle, en invoquant le fait de la sépa.
ration des deux empires d'Orient et d'Occident et le changement
qui se produit à ce moment dans la nature des sources histo-
riques.
Ces raisons ne paraissent pas pertinentes à M. Hansay.
Celui-ci n’admet pas non plus la séparation qu’adopte
M. Pirenne,; l'invasion musulmane (Revue belge de Philologie et
d'Histoire, 1922).
Il ne peut, en effet, admettre que l’époque mérovingienne
rentre dans le cadre de l'antiquité : il y à à cette époque deux
civilisations, l’une romaine, en décadence, l’autre germanique,
dont l’esprit est plus vivace.
La décadence romaine commence au 11° ou au 1v* siècle. C’est à
cette époque que les Gérmains deviennent intéressants. C'ést
donc à la fin du 1v® siècle qu'il faut placer la fin du monde antique.
Cet exposé est suivi d’un échange de vues, dans lequel inter-
viennent MM. LECLÈRE, PIRENNE. TOURNEUR, VANDER ESSEN et
VERRIEST.
M. PIRENNE fait notamment observer qu'il ne s’est pas préoccupé
dans son travail des divisions de l’histoire, nécessaires pratique-
ment, mais seulement des caractères généraux d'une époque. Or,
‘il maintient qu'à l’époque mérovingienne, les caractères généraux
sont ceux de l'Empire Romain finissant; cette situation ne change
182 CHRONIQUE
qu'avec l'invasion musulmane. A l’époque mérovingienne, il n’y
a pas deux civilisations, mais une civilisation mixte dans laquelle
les caractères romains dominent.
M. VANDER ESsEN confirme ia manière de voir de M. Pirenne en
faisant remarquer que l’Église au 1v° et au v° siècle a toujours
considéré l’Empire Romain comme éternel, Pour Salvien, l'empire
s'identifie avec le monde. De même les rares Vitäe mérovin-
giennes dénotent toutes l'influence romaine ; la légende de l’ori-
gine troyenne de la maison royale franque n’apparaît que dans les
remaniements de l’époque carolingienne.
III. M. L. VANDER ESSEN.
M. Vander Essen, à l’aide de documents provenant des cartons
du Conseil d'État aux Archives générales du Royaume, parle de
la situation des étudiants pendant les guerres de Louis XIV.
Pour éviter les expulsions de maîtres et d'élèves étrangers,
l’Université de Louvain obtint le droit de délivrer des passeports
permettant à ses maîtres et à ses étudiants de circuler et de tra-
verser les lignes des belligérants sans être inquiétés.
Ce régime créé par le roi d'Espagne, persista sous le gouver-
nement anglo-batave.
L'Université obtint également que ses étudiants fussent
exemptés de tout service militaire. Elle invoquait, à la fois, l’inté-
rêt de l’enseignement et la préservation de la foi de ses élèves;
dans ce but, elle demanda également le retrait de la garnison hol-
landaise de Louvain.
Les privilèges des étudiants étaient étendus aux suppôts de
l'Université et notamment aux messagers universitaires.
La séance est levée à 12 h. 45, après qu'il eut été décidé que les
communications de MM. PIRENNE et TERLINDEN auraient lieu à
l’assemblée générale de l’après-midi et que les autres seraient
renvoyées en tête de l’ordre du jour de la séance de novembre.
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE.
1. Présentation de nouveaux membres.
2. Rapport des secrétaires des sections.
3. Rapport du trésorier.
4. M. H. PIRENNE (Gand) : Le nouveau Ducange.
5. M. J. Hugaux (Ath) : Virgile et Méléagre de Gadara.
6. M. CH. TERLINDEN (Louvain) : Une nouvelle science auxiliaire
de l’histoire ; la philatélie.
« L’un des caractères de notre science, disait M. Pirenne dans
son remarquable discours d'ouverture du V° Congrès interna-
tional des Sciences historiques, est l'élargissement continuel de
CHRONIQUE 183
son objet dans la durée. A mesure que le temps s'écoule, son
domaine augmente. Il était hier moins étendu qu'il ne l’est
aujourd’hui et tout nouveau fait que nous apporte la succession
ininterrompue des événements est pour nous l’analogue de ce que
pour l’expérimentation est la découverte d’un nouveau phéno-
mène de la nature (!). »
Ce développement continuel du champ de l’activité historique
oblige l'historien à recourir à des moyens de plus en plus nom-
breux de renseignements et d’investigations et à les approprier
aux caractères spécifiques de la période qu’il étudie. Si pour
l’époque contemporaine les sources d'ardre monumental n'ont
plus la même importance que pour les âges lointains, on aurait
tort cependant de les écarter complètement, d'autant plus que le
caractère cosmopolite de notre civilisation et le développement
prodigieux de la vie économique ont fait jaillir une nouvelle
source monumentale, susceptible de rendre, pour les trois quarts
de siècle qui nous précèdent, des services semblables à ceux
rendus par la numismatique, cette science classée avec raison au
premier rang des services auxiliaires de l’histoire. En effet,
depuis plus de quatre-vingts ans, existent, à côté des monnaies et
médailles, d’autres documents qui, bien que moins précieux par
leur matière, s’en rapprochent cependant par leur rôle dans la
vie économique et les dépassent de beaucoup par les prix que
leur assigne la frénésie des collectionneurs : nous voulons parler
des timbres-poste.
On peut trouver dans l’étude de ces fragiles et précieux carrés
de papier une double utilité au point de vue du progrès des études
historiques. Ils fournissent tout d’abord à l’historien de métier
d’utiles renseignements ; ils peuvent, ensuite, faire naître et déve-
lopper dans le grand public le goût de l’histoire, comme ils faci-
litent à la jeunesse l’étude de cette science, souvent enseignée
d’une façon trop aride (2).
Un fait d'expérience personnelle m'a permis il n’y a pas long:-
temps de constater l’utilité de la philatélie comme moyen de vul-
garisation historique. Mes enfants font collection de timbres-
poste; c’est une distraction de tout repos que tous les pères de
(1) Compte rendu du Ve Congrès international des Sciences historiques,
Bruxelles, 1923, p. 23.
(?) Ce dernier point de vue a été envisagé par le Rév. B. D. ReEp dans
l'article : Philately and the teaching of modern history, paru dans la revue
History (London, Jan. 1923, t. VII, pp. 266-273). Cette intéressante étude ne
s'occupe pas suflisamment de l’aspect critique de l’emploi de la philatélie
comme source de l'histoire.
184 CHRONIQUE
famille devraient encourager. Elle donne à la jeunesse l'esprit
d'ordre et de classification; elle enseigne, presque en jouant, la
géographie politique et elle bâbitue les enfants les plus turbu-
lents au calme. Même si l’argent des bons points se détourne du
cinéma, du pâtissier ou du marchand de cigarettes, pour prendre
le chemin de la boutique de timbres, il n’y a, à aucun point de
vue, lieu de le regretter, il n'existe pas de placement plus avanta-
geux. Or, l’autre soir, j’assistai à une discussion entre mes fils au
sujet d'un timbre à l'effigie de Napoléon III avec l'inscription
République française. Appelé à donner mon avis au sujet de cette
énigme troublante pour des élèves de sixième et de cinquième, à
qui on s’obstine à n’enseigner que l’histoire des Babyloniens. des
Grecs et des Romains, j'eus l’occasion, en feuilletant l’album de
mes enfants, de leur expliquer, documents à l’appui, toute l’évo-
lution politique de la France depuis la deuxième république jus-
qu’à nos jours, en passant par les timbres du prince-président, du
second empire, de la troisième république, en donnant la raison
d’être de l'émission de Bordeaux, des timbres de la croix-rouge,
des orphelins de guerre et en terminant par quelques mots sur
l'œuvre scientifique de Pasteur.
Passant à l'Espagne, je pus montrer par les vignettes postales
depuis la grosse tête d'Isabelle II jusqu’à la physionomie ouverte
et sympathique des derniers timbres d’Alphonse XIII, les desti.
nées mouvementées de ce royaume : les deux républiques, l’éphé-
mère monarchie d'Amédée, l'insurrection carliste et la restaura-
tion bourbonnienne.
Continuant à feuilleter, je constatai que rien ne pouvait faire
comprendre d’une façon plus saisissante qu’une promenade parmi
les timbres des anciens États allemands, de la Confédération de
l'Allemagne du Nord et du Reich germanique le processus histo-
rique de la politique bismarckienne. De même, les timbres
d'Italie montraient l’œuvre de Cavour analysée par étapes.
En sens inverse des éléments d’unification constatés en Alle-
magne et en Italie, les timbres nous montraient comment s’est
manifesté dans ces dernières années le phénomène de dissocia-
tion des États artificiellement constitués de l'assemblage forcé de
peuples et de races hétérogènes, à commencer par les États bal-
kaniques, issus du démembrement de l’Empire turc, pour conti-
nuer par les pays nés ou ressuscités, au lendemain de la Grande
Guerre, par la dislocation des monarchies des Habsbourg et des
Romanoff. On peut même dire que ce n’est que par leurs émissions
de timbres-poste que se sont jasqu'ici révélés au grand public
plusieurs de ces nouveaux États tels que la Ruthénie blanche, là
Latvie, etc. |
CHRONIQUE 185
C’est encore par les timbres que nous pouvons étudier sur le
vif l’histoire de la guerre, enregistrée par les timbres d’occupa-
tion des puissances centrales, ainsi que les opérations si compli-
quées nécessitées par l'exécution des traités de Versailles et de
Saint-Germain. Des émissions spéciales et des surcharges variées
conserveront le souvenir du régime transitoire auquel ont été
soumis les territoires sujets à plébiscites et des régions aussi
importantes que le district de la Sarre, la Silésie orientale, etc.
En dehors de l’Europe, les timbres nous mettent sous les yeux
d’une façon plus saisissante que ne pourraient le faire de longues
pages de manuels, l'ampleur du mouvement colonial et de cet
admirable courant d'expansion civilisatrice qui a soumis à l’acti-
vité des anciens peuples plus de la moitié de la terre. Ici encore
la philatélie nous initie pour les colonies anglaises au double
phénomène de la concentration des anciens territoires en vastes
confédérations, à commencer par la fusion des diverses colonies
de l'Amérique du Nord dans le Dominion du Canada et de la
diminution graduelle du contrôle du Colonial office devant l'éveil
de nationalités autonomes, devenant membres librement associés
de l'Empire britannique. La philatélie nous dissèque pour ainsi
dire les étapes de ce double mouvement; c’est ainsi que nous
voyons les timbres du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-
Écosse, de la Colombie britannique et de Vancouver s’effacer
devant ceux du Canada, dont la première émission, commune à
toute la confédération, date de 1868. Parfois c'est d'une façon
tout à fait discrète que se révèle le phénomène; ainsi les timbres
de la Colonie du Cap ne décèlent l’évolution de son régime poli-
tique que par la modification de leurs filigranes : CC (Crown
Colony) jusqu’en 1882, puis CA (Crown Agents) jusqu’en 1885 et
enfin, à partir de l’établissement d’un gouvernement autonome,
l’ancre emblématique, le badge de la colonie.
+
* +
Si nous passons de l’histoire politique à l’histoire économique,
nous constatons, une fois encore, les services que peut rendre la
philatélie. Pour la seconde moitié du xix° siècle, elle fait con-
naître, d’un façon plus synoptique que sa sœur aînée la numisma-
tique, les évolutions du système monétaire des divers pays C’est
ainsi que, pour l'Allemagne, nous voyons, par les timbres, que
l'unification politique a été accompagnée d'une unification écono-
mique et que groschen de l'Allemagne du Nord et kreuzers de
l'Allemagne du Sud se sont fondus dans le système du marc et du
pfennig. |
186 CHRONIQUE
De même encore, par le taux commun d’affranchissement fixé
par l’Union postale universelle, qui avait même prescrit, à partir
de 1900, que dans les divers pays les timbres de même valeur
seraient imprimés en une couleur similaire (vert pour le timbre de
5 centimes ou ses équivalents, rouge pour le timbre de 10 cen-
times, etc.), rien n’est plus aisé que d'établir par un coup d'œil
jeté sur un album de timbres ia correspondance des valeurs
monétaires dans le monde entier. Nous voyons immédiatement
combien les 25 centimes de l’affranchissement d’avant-guerre
pour l'étranger faisaient de pence, de cents, de kopecks, de lepta,
d’annas, de centavos, de reis. etc., et ainsi les timbres nous ini-
tiaient au système monétaire de chaque pays. Bien plus, depuis
la fin de la guerre, les répercussions du change international
nous sont révélées d’une façon saisissante par les timbres-poste :
une simple lettre affranchie par des centaines de marks et de
couronnes ou des milliers de roubles, alors qu'une lettre du
même poids nous arrive d'Angleterre avec 3 pence, nous en dit
plus long que bien des articles de revues scientifiques sur la
situation économique du monde après la Grande Guerre. Ce sont
là des menus faits et des indications que l'historien aurait grand
tort de ne pas enregistrer.
*
* +
En dehors des signes monétaires et des inscriptions qui figurent
sur les timbres, l'étude des vignettes dont ils sont ornés n’est pas
à dédaigner.
Lorsque, comme cela arrive parfois, leur décor est formé
d'armoiries ou d’emblêmes, la philatélie s'apparente à une autre
science auxiliaire : l’héraldique. C’est par les timbres que nous
connaissons le plus facilement les armoiries de certains pays
d'outre-mer tels que les républiques de l'Amérique centrale et
méridionale, l’île Maurice, le Transvaal, les anciennes colonies
actuellement englobées dans le Dominion du Canada, etc. C’est
encore par les timbres que nous sommes le mieux documentés sur
les variations dans la forme de la couronne royale et des
emblèmes de la souveraineté de pays à pays.
Le plus souvent ce sont des effigies de monarques ou d'hommes
d'État que nous trouvons sur les vignettes postales. Je n'ai pas à
insister sur l'importance qu'offre pour l'historien l’étude des por-
traits des personnages illustres. Au point de vue documentaire
les portraits ont une valeur très inégale et doivent, comme toutes
les sources d'ordre monumental, être soumis à une judicieuse
critique, surtout lorsqu'on se trouve en présence, comme pour les
timbres-poste, de portraits officiels.
CHRONIQUE 187
est ainsi que la figure idéalisée et perpétuellement jeune de
la reine Victoria qui, pendant plus de soixante ans, orna les
timbres d'Angleterre, n’a pas grande valeur historique. Par
contre, nous constatons qu’une des meilleures effigies connues du
roi Léopold T° est celle que le graveur Wiener a fait figurer sur
les premiers timbres de Belgique, du type dit à l’épaulette et, de
même, on ne peut nier qu'un des plus récents timbres belges,
celui du type dit du roi casqué, ne constitue par la ressemblance
avec le modèle un document historique de première valeur.
Maïs, m'objectera-t-on, les effigies que l’on trouve sur les
timbres poste font double emploi avec celles que nous donnent,
dans de meilleures conditions, les portraits peints, sculptés ou
gravés, ou les photographies. D'accord, mais ces portraits peints,
sculptés ou gravés et même les photographies ne circulent pas
avec la même facilité que ceux reproduits sur les timbres, ils ne
pénètrent pas partout comme eux et restent en exemplaires
uniques ou tout au moins en nombre relativement restreint. Les
timbres font donc pénétrer partout les portraits des grands
hommes, dont chaque pays veut populariser la physionomie.
C’est ainsi que certaines séries des États Unis constituent un
vrai panthéon des fondateurs de l'indépendance et des hommes
d'État américains du xix° siècle, tels que Hamilton, Clay, Grant,
Garfield, etc., dont, sans les timbres-poste, la physionomie serait
pour ainsi dire inconnue de notre côté de l'Atlantique.
D'autres fois les timbres reproduisent des vues de monuments
historiques et, dans ce cas, la philatélie s’allie à une autre science
auxiliaire : l'archéologie. Vous vous rappelez tous les timbres
d'Égypte avec le sphinx et les pyramides, et les timbres de Grèce
et de Crête reproduisant des sculptures et des vases antiques,
mais, à côté de ces reproductions devenues presque banales, que
de monuments anciens sont popularisés par la philatélie dans le
monde entier. C’est par les jolis timbres, si finement gravés, de
la série dite du Havre. que plusieurs monuments historiques de
Belgique aujourd’hui disparus, tels que les Halles d’Ypres et de
Louvain, le clocher de Dinant et l’hôtel de ville de Termonde
seront connus à l'étranger. Aucun collectionneur intelligent ne
regardera la page de son album où figurent ces monuments
détruits par les barbares, sans en tirer une profitable lecon et
sans se former un jugement sur la mentalité de l'Allemagne
de 1914.
D’autres fois encore c’est l’histoire économique qui trouvera
des renseignements dans l'étude des vignettes postales. Nous ne
parlerons que pour mémoire de celles reproduisant des plantes ou
des animaux, bien que certaines indications puissent en être
188 CHRONIQUE
tirées au point de vue de l’étude des richesses naturelles ou de la
variété des productions d’un territoire, tel que le protectorat de
Bornéo du Nord par exemple. mais nous voulons surtout parler
des vignettes qui sont en quelque sorte caractéristiques de la
complexion économique d’un pays. Parfois même ces timbres ont
produit un effet bien différent de celui attendu par le gouverne-
ment qui les avait émis. On sait que c’est un timbre qui détermina
la route du canal inter-océanique de l’Atlantique au Pacifique.
Au début de 1902, le gouvernement américain, décidé à reprendre
les conceptions de ce grand génie que fut Ferdinand de Lesseps,
hésitait entre les deux solutions possibles : le percement de
l’isthme de Panama ou la traversée du territoire de la république
de Nicaragua. La route de Panama était la plus courte, mais le
climat meurtrier de la région et la triste expérience de la société
française avaient mis en faveur le tracé au travers du Nicaragua,
plus long il est vrai, maïs traversant un territoire plus salubre
et utilisant le rio San Juan et des lacs. Au début de janvier 1902
la Chambre des Représentants s'était prononcée, à l’unanimité
moins deux voix, en faveur du Nicaragua. Les partisans du
Panama avaient bien allégué que des tremblements de terre
étaient à craindre sur les bords du lac Managua par suite des
éruptions du volcan Momotombo et ils exploitaient la stupeur
causée dans le monde entier par l’épouvantable catastrophe de
la Montagne Pelée à la Martinique pour tenter d’impressionner
l'opinion américaine. Mais le président Zelaya avait fait déclarer
par le ministre du Nicaragua à Washington que semblable
danger n’était pas à craindre vu que, depuis 1835, aucune érup-
tion volcanique n'avait été constatée sur le territoire de la répu-
blique.
C’est à ce moment que le principal défenseur de la cause de
Panama, M. Bunau-Varilla, trouva un document officiel irréfu-
table pour démentir les assertions du président Zelaya. La répu-
blique de Nicaragua avait émis en 1900 une série de timbres-
poste représentant précisément une vue du lac Managua, dominé
par le Momotombo, lançant vers le ciel un majestueux panache
de fumée. Le 16 juin 1902, M. Bunau-Varilla envoya à chacun des
sénateurs américains un exemplaire de ce timbre collé sur une
feuille de papier, avec la mention : (une preuve officielle de
l’activité volcanique au Nicaragua » Le résultat fut foudroyant
et le Sénat, se séparant de la Chambre, vota, dès le 19 juin, avec
une majorité de huit voix le Spooner bill qui donnait la préférence
à Panama En faisant une rafle chez les marchands de timbres de
New-York, M. Bunau-Varilla trouva les cinq cents exemplaires
nécessaires pour envoyer un de ces fameux timbres à chacun des
CHRONIQUE 189
députés et, le 29 juin, la Chambre des Représentants, revenant
sur sa décision de janvier, donnait, à l’unanimité moins huit voix,
la préférence à Panama et le Spooner bill devenait loi d'État (1).
*
* *
11 nous reste à parler d’une dernière catégorie de timbres, de
ceux qui, destinés spécialement à commémorer un événement his-
torique, touchent encore de plus près que les autres à l’histoire.
Ces timbres sont extrêmement nombreux et leur valeur documen-
taire varie d’après la façon plus ou moins fidèle dont l'artiste a
interprété son sujet. Une des séries les plus intéressantes de ce
genre nous paraît être celle consacrée par les États-Unis à la
célébration du IV® centenaire de la découverte de l’Amérique.
Dans une série de vignettes fort bien exécutées, nous trouvons
reproduite toute l’histoire du premier voyage de Christophe
Colomb, depuis le moment où les caravelles prennent la mer jus-
qu’au retour triomphal de l’explorateur à la cour d’Isabelle.
Depuis lors, chaque fois que se présente un centenaire ou un
anniversaire dignes d’être commémorés, les pays ont pris l’habi-
tude d'émettre des séries de timbres reproduisant le fait que l’on
veut rappeler. Même si la valeur historique de la composition
laisse à désirer, il n’en est pas moins vrai que, dans le monde
entier, des millions de personnes auront ainsi l'attention attirée
sur des événements qu’elles eussent probablement ignorés toute
leur vie, si elles n'avaient pas fait collection ou simplement dû
utiliser des timbres-poste pour affranchir leur correspondance.
Certes, il ne faut pas s’exagérer l’importance historique des
timbres-poste; comme tous les documents et comme toutes les
sources monumentales ils exigent, avant d’être utilisés, un tra-
vail sérieux de critique. Mais, lorsque l’on prend les précautions
d'usage et qu’on ne veut pas tirer de cette source auxiliaire plus
qu’elle n’est susceptible de donner, elle peut rendre d’incontes-
tables services, tant à l'historien de métier qu’au profane qui se
sent attiré vers les études historiques. 1
Ainsi entendue, la philatélie n’est plus la manifestation de
l’innocente manie des collectionneurs passionnés qui s'amusent à
coller dans les cases de leurs albums des petits carrés de papier
de couleurs variées, maïs pour l’époque contemporaine, elle peut
être rangée, à côté de sa sœur aînée la numismatique, parmi les
sciences auxiliaires de l'histoire.
(t) Bunau-VaniLLa, La Grande Affaire de Panama, Paris, 1919, p. 105.
190 CHRONIQUE
2. — Pour la culture classique.
L'œuvre accomplie par l'Association Guillaume Budé comble
une lacune considérable de la science et de l’édition françaises.
Quoique la France fût au premier rang de l’érudition classique,
il n'existait pas en dehors des vieilles collections démodées et
d'ailleurs épuisées de Panckoucke, de Lemaire et de Nisard, de
collection complète d'auteurs latins, et il n’a jamais existé en
France de collection d'auteurs grecs avec traduction.
Pour l'étude des textes classiques, la science française était
devenue tributaire de la science et de l’édition allemandes. L’Alle-
magne s'était imposée au monde philologique, et non seulement
les philologues devaient chercher les éditions dont ils avaient
besoin, à Leipzig ou à Berlin, mais même étudiants et amateurs
devaient recourir aux offices des libraires d'Outre-Rhin pour se
procurer des éditions complètes d'auteurs grecs et latins. Et
encore, lorsque quelque profane voulait s'initier aux littératures
classiques, ne trouvait-il à sa disposition que des traductions qui
n'avaient en rien profité des progrès de la science, des traductions
qui rendaient les originaux d’une manière peu sûre, la plupart
établies sans aucun souci d'exactitude scientifique.
C'est à cet état de choses qu'ont voulu remédier les quelques
maîtres de l’Université de France qui, avec MM. A. et M. Croiset
et P Mazon, ont, en 1919, fondé l'Association Guillaume Budé.
Grouper des professeurs, philologues distingués dont on s’as-
surait la collaboration, grouper des étudiants et des amateurs
qui, par leur dévouement et leur sympathie à l’œuvre, feraient le
succès de l’entreprise; tel a été le moyen auquel l'Association eut
recours pour mener à bien son œuvre.
Et nous pouvons féliciter ses promoteurs d’avoir pleinement
réussi.
L'Association Guillaume Budé se propose, en l’espace de quinze
années, de publier une collection d'auteurs grecs et latins qui
comprendra environ trois cents volumes. Malgré les difficultés
de début, augmentées dans les circonstances actuelles, par la
complexité des crises économiques qui ont particulièrement
frappé la fabrication du livre, trente-deux volumes sont sortis de
presse, en moins de trois ans.
Une édition scientifique des textes; un apparat critique pou-
vant satisfaire tous ceux qui ne font pas une étude spécialement
approfondie de la critique du texte, juste ce qu’il faut pour être
au fait des difficultés que peut en soulever l'établissement ou
l'intelligence ; une introduction générale et des introductions spé-
ciales à chaque ouvrage; des annotations concises placées au bas
CHRONIQUE 194
des pages de la traduction, pour aider soit le simple lecteur. soit
le lecteur critique qui se propose de discuter le choix des
variantes, l'interprétation, les détails ou l’idée directrice de l’ou-
vrage; une traduction fidèle, qui serre le texte original d'aussi
près qu'il est possible sans sacrifier l'élégance de la langue : telles
sont les qualités essentielles que s'efforce de réunir l'Association
Guillaume Budé.
Le même soin qui à présidé à l'établissement des textes et à
leur traduction se retrouve dans la présentation du volume.
L'Association a voulu que ses collections fussent à l'honneur de
l'édition française, Présentés sur papier durable et plaisant,
d’une exécution typographique irréprochable, les volumes de
cette collection rallient aussi les suffrages des bibliophiles, et
c'est d'ailleurs à l'intention de ces derniers qu'un tirage spécial
de chaque auteur est fait sur papier « pur fil ».
_ Ilen est plus d’un qui prendra plaisir à lire les textes grecs si
joliment imprimés avec ce caractère qui est la propriété de l’As-
sociation. Nous sommes loin des rébarbatives éditions courantes
de la maison Teubner.
L'Association Guillaume Budé a trouve en la Société Les Belles
Lettres, l’aide financière indispensable à la réalisation de pareille
œuvre. Quelques industriels et commerçants désintéressés — ce
n’est point un paradoxe, après les votes récemment émis par les
Chambres de commerce françaises — et intelligents ont consti-
tué une « société d'édition Les Belles Lettres pour le développe-
ment de la culture classique », qui se charge de publier les
ouvrages préparés par l'Association Guillaume Budé.
La Belgique n’est pas restée étrangère à la réalisation de cette
entreprise. Parmi les quelque deux mille membres que compte
l'Association en France et à l’étranger, la Belgique en groupe cent
cinquante, qui sous la présidence du distingué professeur à l’Uni-
versité de Liége, M. Charles Michel, ont fondé une section belge.
Le concours scientifique de nos philologues n’a pas été écarté
non plus. Dans quelques jours paraîtront, préparées par MM. Gré-
goire et Parmentier, l'édition et la traduction d’un volume d’'Euri-
pide, et déjà, MM. Bidez et Cumont ont publié une étude critique
des Lettres de l’empereur Julien, qui a ouvert la Collection des
textes et documents, le juste complément de la Collection des Uni-
versités de France. Dans cette collection et dans celle d'Études
anciennes, si bien inaugurée par la magistrale Histoire de la litté-
rature latine chrétienne de M. de Labriolle, les spécialistes trou-
veront des ouvrages de nature à les intéresser : patrologie numis-
matique, papyrologie, littérature byzantine, documents histo-
riques, études d'archéologie, ete.
13
192 CHRONIQUE
La Collection de commentaires d'auteurs anciens vient de livrer
au public érudit le savant commentaire critique et explicatif des
caractères de Théophraste, par M. O. Navarre. :
Édifiée sous le vocable de Guillaume Budé, cette œuvre est
digne de la grande tradition d’érudition française qui s'illustre
des plus grands noms de la philologie, des Estienne, des Muret,
des Scaliger et des Saumaise et plus près de nous, pour ne citer
que les disparus, des Boissonnade, des Riemann et des Weil.
Les membres de l'Association Guillaume Budé bénéficient d’une
réduction de 25 p. c. sur tous les volumes édités par la Société
Les Belles Lettres (20 p. c. sur les éditions de luxe).
Les adhésions sont reçues au siège de la section belge de l’As-
sociation Guillaume Budé, 208, avenue d’Auderghem à Bruxelles,
accompagnées du montant de la cotisation, savoir : bienfaiteur,
500 francs (une fois versés); fondateur, 200 francs (une fois ver-
sés) ; adhérent, 10 francs par an. Les versements par correspon-
dance se font de préférence par chèque postal (compte n° 44364).
Ils sont établis au nom de M. Jean Baugniet, secrétaire de la
section belge de l'Association Guillaume Budé.
Les commandes doivent être adressées à Paris, 95, boulevard
Raspail, accompagnées de leur montant, augmenté des frais de
port fixés forfaitairement à 10 p. c. Aux membres de l'Association
désirant recevoir toute la collection, il est recommandé d'envoyer
üne provision : chaque ouvrage leur sera alors adressé dès son
apparition.
JEAN BAUGXIET.
5. — Asie Mineure. Mélanges Ramsay.
L'Université de Manchester vient de publier un volume impor-
tant composé d’études sur l’histoire de l’Asie Mineure depuis
l’époque hittite jusqu’à l’époque byzantine, et offert à Sir William
Mitchell Ramsay, le savant anglais à qui est due en bonne part
l'exploration de l’Anatolie, qui, depuis 1880, a fourni tant de
documents à l’histoire hellénistique, gréco-romaine et chrétienne
primitive. Ce volume est intitulé : Anatolian Studies presented
to Sir William Mitchell Ramsay. Edited by W. H. Buckler
& W. M. Calder, Manchester, University Press, 1923, gr. in-8°,
XXXVI11-479 p , XIV pl, fig. En voici le contenu :
A list of the writings of Sir William Mitchell Ramsay, com-
piled by AGNES M. Ramsay.
I. Some questions bearing on the date and place of composition
of Strabo’s Geography, by J G. C. ANDERSON.
CHRONIQUE 193
Il. Lycian epitaphs, by W. ARKWRIGUT. |
III. Labour disputes in the province of Asia, by W. H. BUCKLER.
IV. The elevated columns at Sardis and the sculptured pedestals
from Ephesus, by H. C. BUTLER.
V. The epigraphy of the Anatolian heresies, by W. M. CALDER.
VI. La frontière nord de la Galatie et les Koina de Pont, par
V. CHAPOT.
VII. L'annexion du Pont polémoniaque et de la Petite Arménie,
par F. Cumoxr.
VIII. Zur ephesinischen Gefangenschaft des Apostels Paulus,
von À. DEISSMANN.
IX, Euckhaïta et la légende de saint Théodore, par H. DELEHAYE.
X. Ein Amtsgenosse des Dichters Horatius in Antiochia Pisi-
diae, von H. DEssaAU.
X1. The Lydian language, by J. FRASER.
XII. Miettes d'histoire byzantine (1v°-vi siècle), par H. Gré-
GOIRE.
XIII. The Hittites and Egypt, by H R. Harr.
XIV. Inscription grecque de Suse, par B. HAUSSOULLIER.
XV. Gymnische und andere A gone in Termessus Pisidiae, von
R. HEBERDEY.
XVI. Some coins of Southern Asia Minor, by G. F. Hizr.
XVII. The South Cappadocian and Lycaonian Hittite monu-
ments, by D. G. HoGaRrTH.
XVIII. Die Kulte Lydiens, von J. KEIL
XIX. Skepsis in the troad, by W. LEAF.
XX. The Assyrians in Asia Minor, by A. T. OLMSTEAD.
XXI. Diana Pergaea, da B. PACE.
XXII. Euménia, par G. RADET.
XXI1II. Examples of Isaurian art: the screen in Isaurian
monuments, by AGNES M. RAMSAY.
XXIV. Ignatius, bishop of Antioch, and the "Apxeta, by S. Re:I-
NACH.
XXV. Two new epitaphs from Sardis, by D. M. ROBINSON.
XXVI The archer at Soliin Cilicia, by E G. S. ROBINSON.
XXVII. Notes on the economic policy of the Pergamene kings,
by M. ROSTOVTZEFF.
XXVIII. The languages of Asia Minor, by A. H. SAYCE.
XXIX. Two new Cappadocian greek inscriptions, by A. SOUTER.
XXX. Eros und Psyche auf einem Bronzerelief aus A misos,
von TH. WIEGAND.
XXXI. Zu Inschriften aus Kleinasien, von A. WILHELM.
XXXII. Ein kleines historisches Monument, von KR. ZAHN.
Index.
194 CHRONIQUE
4. — Un document latin de l’an 128 de notre ère.
A la dernière réunion de !’ « American Philological Associa-
tion », à Princeton, M. le professeur Francis W. Kelsey, de
l'Université de Michigan, à présenté des photographies de
tablettes de cire conservées à l’Université, depuis janvier 1922,
et provenant d'une trouvaille récente faite en Égypte. Il s'agit
d'un dyptique en bois, dont les attaches ont disparu. On ÿ trouve,
couvrant la première page et les deux tiers de la seconde, le pro-
cès-verbal de la naissance de Herennia Gemella, le 11 mars 128.
Le document porte le nom de sept témoins, celui du premier,
Marcus Julius Capitolinus étant répété à droite de chacun des
sceaux; ceux-ci ont disparu. £.
5. — Les martyrs d'Égypte.
Dans un article portant ce titre, le R. P. H. DELEHAYE (Ana-
lecta bollandiana, t. XL, fase. 3 et 4), par une étude approfondie
des Passions de Dioscore et de celles de Psoté, démontre que ces
documents n’ont point été dénaturés au point de ne plus laisser
paraitre la trame primitive et solide sur laquelle ont brodé des
rédacteurs sans goût et sans scrupule. Cette convaincante démon: .
stration est suivie d’une édition excellente des passions : I. de
S. Paphnuce; II. de S. Psotius; III. de S. Dioscore.
6. — Hagiographie orientale.
Le KR. P. P. PEETERS (Traductions et traducteurs dans l'hag'io-
graphie oreintale à l’époque byzantine [Analecta Bollandiana, -
t. XL, fase. 3 et 4]), donne un tableau schématique des courants
qui, pendant la période byzantine, croisaient les frontières lin-
guistiques du monde oriental, en marquant, pour chaque langue,
les lignes de propagation qui semblent avoir été constantes, puis
les contre-courants qui les ont remontées, et, s’il y a lieu, les
apports erratiques dus à des causes accidentelles; il proteste,
pour le syriaque notamment, contre ceux qui croient que dans
les textes hagiographiques orientaux on ne retrouvera finale-
ment que ce qu'on a dejà rencontré dans des centaines de textes |
grecs et latins: cet article forme un tableau d'’ histoire littéraire
des plus intéressants et des plus instructifs.
CHRONIQUE 195
7. — Une histoire de l'évêché de Térouanne.
La Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Gand
vient de prendre la décision de publier dans son Recueil de tra-
vaux ün travail dû à M. H. Van Werveke, docteur en philosophie
et lettres et portant le titre suivant : Het Bisdom Terwaan; van
den oorsprong tot het begin van de véertiende eeuw. Cet ouvrage
formera le 52° fascicule du Recueil. G.
8. — Études carolingiennes.
M. Félix Grat a soutenu à l'École des Chartes, en 1923, une
thèse intitulée : Étude diplomatique sur les actes de Louis II le
Bègue, Louis III et Carioman (877-884), suivie d'un catalogue
d'actes.
Les positions seules ont paru. Nous souhaitons vivement que
M. Grat puisse publier études et catalogue et soit également en
mésure de publier dans la collection de l'École des Hautes Études
lès Annales des règnes indiqués dans le titre. Les recherches
qu'il a poursuivies depuis plusieurs années, sous la direction de
M. Ferdinand Lot, paraissent le désigner pour cette tâche. G.
9, — Les institutions urbaines.
Bien qu'elles aient paru dans le Recueil des Positions des Thèses
soutenues par les élèves de l'École des Chartes de la promotion
de 1918, signalons les positions de la thèse de M. Jean Massiet
du Biest. Elles traitent des Origines de la commune d'Amiens.
Pour autant qu’il soit possible de s’en rendre compte par la lec-
ture d’un résumé, M. Massiet du Biest paraît en revenir, à beau-
coup d’égards, à la théorie « domaniale », mais sans la rigidité
des systèmes historico-juridiques allemands.
_Le sujet est tellement important qu’il faut souhaiter que
M. Massiet du Biest, aujourd'hui archiviste départemental des
Ardennes, revienne sur le problème et nous donne un jour un
volume sur la matière que traitait sa thèse. 1
M. Massiet du Biest a, d’ailleurs, abordé l’un des côtés de ce
sujet dans un article, qu’a publié la Revue du Nord de mai 1921,
consacré aux Plaids généraux et aux attributions du prévôt ou ;
à Amiens au XIIe et. au début du XI1I° siècle. | G.
196 CHRONIQUE
10. — Histoire de Belgique. Travaux français.
Parmi les thèses soutenues à l’École des Chartes par les élèves
de la promotion de 1923, nous relevons un travail de M. P. Ber-
nard, docteur en droit, intitulé : Études critiques sur les chartes
des comtes de Flandre pour l'abbaye de Saint-Bertin. L'auteur
soutient que sur les dix chartes qui subsistent de Baudouin V,
Robert le Frison et Robert II pour l’abbaye de Saint-Bertin,
trois seulement sont authentiques.
Mie Gabrielle Odend’hal, élève de la même promotion, a soutenu
une thèse sur Les comtes de Boulogne de la fin du IX® au début
du XIIe siècle, accompagnée d’un catalogue d'actes.
Les positions seules ont paru jusqu'ici.
La Revue du Nord, dans son numéro d’août 1923, annonce que
M. Monier, docteur en droit, prépare une thèse en vue de l’agré-
gation, sur L'organisation Judiciaire et la procédure civile dans
les juridictions municipales du comté de Flandre.
Dans le même numéro, elle annonce comme destinée à paraitre
dans un de ses prochains fascicules, une étude de M. P. Thomas,
portant le titre : Recherches sur la chancellerie des comtes de
Flandre et la prévôté de Saint-Donatien. Son numéro de novembre
promet un autre travail du même auteur sur : Une source nouvelle
pour l'histoire administrative de la Flandre; le registre de Guil-
laume d'Auxonne, chancelier de Louis de Nevers. LE
11. — Sainte Catherine de Sienne.
M. E. JorpAN (La date de la naissance de sainte Catherine de
Sienne [ Analecta bollandiana, t. XL, fase. 3 et 4]) défend contre
KR. Fawtier la chronologie traditionnelle, et ne fait aucune diffi-
culté, en maintenant la date de 1347, « d'accepter le prudent cir-
citer qu'y ajoute le pape Pie II dansla bulle de canonisation ».
12. — Livres liturgiques à Tongres.
La richesse documentaire en°mss. liturgiques de l’église Notre-
Dame à Tongres a permis à M. l'abbé Paul de Corswarem d'écrire
la récente étude : De liturgische boeken der kollegiale O. L. Vr.
kerk van Tongeren véér het concilie van Trente (Kon. Vlaamsche
Acad. Gent, Erasmus, 1923, in-8° de 291 p.).
L'auteur étudie la liturgie du chapitre à la fin du xiv° siècle, au
moment où un réformateur comme Raoul de Rivo lui donnera une
forte impulsion; cette liturgie, à base nettement romaine, à subi
CHRONIQUE 197
à des degrés divers des influences à la fois gallicane et germa-
nique. Celles-ci se manifestent dans ces trois éléments essentiels :
la messe, le bréviaire et le calendrier.
Plusieurs facteurs ont aidé à la formation et au développement
du calendrier tongrois : le culte local (saints de la contrée), la
tradition romaine (sacramentarium gregorianum), les reliques,
les dédicaces, les martyrologes (surtout celui d’'Usuard du
Ix° siècle), les dévotions populaires (sainte Anne, saint Ever-
gistus, etc.), les canonisations, enfin les décrets pontificaux et
épiscopaux. Une excellente table des matières termine ce travail
méritoire qui forme le tome I du Salomans-Fonds. HSNE
13.— Bibliothèque littéraire de la Renaissance.
Cette collection (Paris, Champion) s’est augmentée, en 1923,
de trois fascicules :
P. DE NorHaAc, Un poète rhénan ami de la Pléiade. Paul Mélissus
(N.S., IX).
M. MiGNoN, Études sur le théâtre français et italien de la
Renaissance (N.S., X).
F. CHARBONNIER, Pamphlets protestants contre Ronsard (1560-
1577). Bibliographie et chronologie des pamphlets protestants
contre les Discours de Ronsard, avec une édition critique de trois
pièces inédites el d’une pièce peu connue (N. S., XI.
14, — Cartes de Mercator.
L’érudit bibliothécaire de }a Société de géographie de Londres,
Ed. Heawood, nous fait connaître, par l’organe du Geographical
Journal que le prof. R. Almagiä, de l’Université de Rome, vient
de découvrir à la bibliothèque de cet établissement (« Biblioteca
Alessandrina ») plusieurs œuvres de G. Mercator.
A vrai dire, une seule carte à été retrouvée : c’est la grande
carte des Iles Britanniques, de 1564, en huit feuilles, dont on ne
connaissait, jusqu’à présent, qu'un seul exemplaire, conservé à la
Bibliothèque de Breslau.
Mais, à côté du document lui-même, le prof. Almagiàä a mis, du
même coup, au jour, plusieurs titres de cartes, dont il ne nous
reste rien. La carte des Iles Britanniques faisait, en effet, partie
d’un volume petit f°, qui avait jadis contenu, en outre, quatre
autres cartes, représentées, actuellement, par quatre couver-
193 CHLONIQUE
tures vides munies des vignettes-titres des cartes suivantes : un
planisphère (probablement celui de 1569), la carte d'Europe
de 1554 (dont un exemplaire existe encore à Breslau). une carte
de Palestine de 1537, enfin, une carte d'Amérique, probablement
postérieure à 1572.
Découverte encore plus inattendue : les titres de certaines de
ces cartes ont été collés au milieu d’un cartouche ornemental,
destiné primitivement aux titres d’autres cartes restées inconnues
jusqu’à présent. L'un des titres ainsi retrouvés sous des titres
plus récents est celui d’une carte des Pays-Bas; il est rédigé en
anglais; le Musée de Duisburg en conserve encore aujourd’hui
le cuivre ancien. Le titre d’une carte inconnue d'Allemagne, à
grande échelle, a été utilisé de la même façon, daus le recueil
découvert à Rome par le prof. Almagià; deux exemplaires de ce
même titre sont conservés, depuis 1868, à la Bibliothèque Royale
de Bruxelles; ils devaient servir de « substratum » aux titres
des deux globes acquis à la vente Benoni Verhelst.
ALB. TIBERGHIEN.
(The Geogr. Journ., LXII, 1923, 33-34, 138-140 et 399.)
15. — Histoire de la guerre.
Le Ministère de la Guerre français prépare la publication de
l'historique des opérations et des événements se rapportant à la
Grande Guerre. Il comprendra 9 tomes.
16. — Belgique. Commission royale d'Histoire.
La Commission royale d'Histoire a mis en distribution le t. IV
et dernier du Recueil de documents relatifs à l'histoire de l’indus-
trie drapière en Flandre par G. Espinas et H. Pirenne (Bruxelles,
Kiessling, 1914, x-358 pages in-4°). Il renferme un supplément de
pièces relatives à la draperie d’Arques, de Bruges, de Cassel, de
Comines, de Dixmude, de Douai, d’'Eecloo, d’Estaires, de Gand,
de Hesdin-le-Vieux, de Saint-Omer, de Thérouanne et d’Ypres,
une table chronologique des documents publiés dans les quatre
volumes et une table onomastique générale. On y trouvera en
outre une carte des localités drapières de la région flamande
avant le xv° siècle.
CHRONIQUE 199
17. — Hollande. Commission royale d'Histoire.
La Commission royale d'Histoire de Hollande (Commissie voor
#s Rijks Geschiedkundige Publicatiën) a distribué pendant les
derniers temps les volumes suivants :
Unger. Bronnen tot de geschiedenis van Middelburg in den
landsheerlijken tijd (1923).
Brom et Hensen. Romeinsche Bronnen voor den kerkelijk-
staatkundigen toestand der Nederlanden in de xvi° eeuw (1923).
Japikse. Resolutiën der Staten-Generaal van 1576 tot 1609.
VII. 1590-1592 (1924).
Molhuysen. Bronnen tot de Geschiedenis der Leidsche Univer-
siteit. VI. 1765-1795 (1923). |
18. — Institut historique néerlandais à Rome.
Vient de paraître, le volume III des Mededeelingen van het
Nederlandsch Historisch Instituut te Rome (Communications of
the Netherland Historical Institute in Rome. — Communications
de l'Institut historique néerlandais à Rome). La Haye, M. Nij-
hoff, 1923, in-8°, 248 p., 52 illustrations sur 36 planches. Prix,
7 florins; rel. toile, 8.50 florins.
En voici le sommaire:
1. De beeltenis van Paus Adriaan VI op zijne medaljes, door
D’ A. H. L. Hensen. 3 pl.
2. De beeltenis van Paus Adriaan VI op schilderijen en gra-
vures, door D" G. J. Hoogewerff. 4 pl.
3. Over Etrurische kunst, door D' H. M. R. Leopold. 4 pl.
4. Phersu en andabata, door D' G. van Hoorn. PI.
o. De tempel van Roma en Augustus en het Erechtheum op de
Acropolis te Athene, door G. A. S. Snijder. 7 pl.
6. Het Godinnebeeld van Ariccia, door D" H. M. R. Leopold.
Phi
7. Een antieke miniatuur in het handschrift Palatinus lati-
nus 1564 der Vaticaansche Bibliotheek, door Prof. D' A. W. Bij-
vanck. 1 pl.
8. Langobardische Plastiek, door D' Raïmond van Marle. 1 pl.
9. Overzicht der voornaamste beschrijvingen van Rome uit
den Vroeg-Christelijken tijd, Middeleeuwen en Renaissance, door
D' Raimond van Marle.
10. Palazzo di Venezia, door Prof. F. Hermanin. 3 pl.
11. Twee ontleeningsgevallen, door J. Q. van Regteren Altena.
3tpl:
14
200 CHRONIQUE
12. Over Lambert Sustris en een onbekend werk van hem in de
verzameling Colonna te Rome, door D' H.J. Tiele. 2 pl.
13. De verrekijkers van prins Maurits en van aartshertog
Albertus, door D' A. H. L. Hensen. 1 pl.
14. Nederlandsche tulpen in de buitenplaats van kardinaal
Borghese (thans Villa Umberto), door D" A. H. IL. Hensen. 1 pl.
15. Prelaten en Brabantsche tapijtwevers II, door Dr E. J.
Hoogewerîff. 1 pl.
16. Bentvogels te Rome en hun feesten, door D' G. J. Hooge-
werff. 2 pl.
19. — Paris. Société d'Histoire moderne.
Le Bulletin de la Société d'Histoire moderne de Paris comprend
dans son numéro de février le résumé de la communication faite
à cette société par M. H. Pirenne, dans sa séance du 20 janvier
sur « Les origines du vote à la majorité dans les assemblées
publiques ». L'auteur y établit que le principe majoritaire, qui
domine aujourd’hui si complètement toutes les constitutions poli-
tiques, est d’origine relativement récente. Il ne s’est substitué que
peu à peu aux décisions prises à l'unanimité par acclamation. I]
apparaît tout d’abord dans les assemblées ecclésiastiques. Dans
les assemblées politiques, c'est le pouvoir royal qui l’a imposée
par nécessité d'aboutir. L'exemple des délibérations des États-
Généraux et provinciaux de la Belgique est tout à fait probant à
cet égard. Au rebours de ce que l’on pourrait croire, ce n’est
point une idée démocratique mais un expédient du pouvoir monar-
chique qui se trouve à la base du mode de votation universelle-
ment pratiqué de nos jours.
Une longue discussion a suivi cet exposé. MM. Marion, Hauser,
Aulard, Grunebaum-Ballin ont confirmé, par des faits empruntés
à la pratique des assemblées politiques de France, les conclusions
de M. P. Il est fort à souhaiter que l'importance de cette question
attire davantage à l'avenir l'attention des historiens et suscite
quelque jour un travail approfondi.
20. — Société française d’archéologie.
La Société française d'archéologie vient d’élire aux fonctions
de directeur laissées vacantes par la mort d'Eugène Lefèvre-Pon-
talis, M. Marcel Aubert, conservateur-adjoint au Musée du
Louvre, professeur à l'École du Louvre et professeur suppléant
d'archéologie à l'Ecole des Chartes.
CHRONIQUE 201
21.— L'École roumaine en France.
Cette École vient de publier un petit volume (Mélanges de
l'École roumaine en France, Paris, Gamler, 1923, in-8°, 183-7 p.)
formé d’une étude de M. C. Marinesco sur Alphonse V d'Aragon
et l’Albanie de Scanderbeg ; d’une étude de M. V. Sauciuc sur deux
poèmes français de Narcisse adaptés d’Ovide; et d’une note de
M. N. Constantinesco sur un Journal de la campagne de Hon-
grie de 1717-1718.
22. — La Revue historique.
La huitième table générale de la Revue historique (t. CVI, 1911
à t. CXXX VI, 1920) vient de paraître à la librairie Alcan.
mes
23. — Monumenta Germaniae Historica.
Nous croyons utile de donner ici une liste des volumes parus
dans les Monumenta depuis 1914.
1. Auctores antiquissimi (in-4°) :
T. XV. Aldhelmi opera: ed. R Ehwald; 1919.
2. Scriptores rerum merovingicarum (in-4°) :
T. VII. Passiones vitaeque sanctorum ævi Merovingici;
edd. B. Krusch et W. Levison ; 1920.
3. Scriptores rerum germanicarum; nova series (in-8°) :
T. I. Chronica Heinrici Surdi de Selbach; ed. H. Bresslau;
1922;
4. Scriptores rerum germanicarum in usum scholarum... separa-
tim editi (in-8°) :
Arbeonis episcopi Frisingensis vitae sanctorum Haimhrammi
et Corbiniani, recogn. B. Krusch; 1920.
Burchardi praepositi Urspergensis Chronicon : ed. sec. ; rec,
O. Holder Egger et B. de Simson; 1916.
Chronicae Bavariae saec. XIV ; ed. G. Leidinger ; 1919.
Liudprandi episc. Cremonensis opera; ed. tertia; rec.
J. Becker; 1915.
Vita Meinverci episcopi Patherbrunnensis, rec. F. Tenck-
hoff; 1921.
Wiponis opera ; ed. tertia; recogn. H. Bresslau, 1915.
5. Constitutiones et acta publica imperatorum et regum (in-4°);
T. VI, pars prima; 1914.
T. VIII (1345-1347), pars secunda; ed. R. Salomon, 1919.
202 CHRONIQUE
6. Fontes iuris germanici antiqui in usum scholarum .. separatim
editi (in-8°) :
Leges Saxonum et Lex Thuringorum; ed. Claudius freiherr
von Schwerin ; 1919.
7. Epistolae selectae (in-8°) :
T.I.S. Bonifatii et Lulli epistolae; ed. M. Tangl, 1916.
T. II, pars prima : Gregorii VII registrum; lib. I-IV; ed.
E. Caspar, 1920.
8. Poetae latini (in-4°) :
T. IV, pars secunda, fase. primus : Poetae latini ævi caro-
lini; rec. K. Strecker, 1914
9. Necrologia Germaniae (in-4°) :
T. IV. Diocæsis Pataviensis pars prima (regio Bavarica et
regio Austriaca, nunc Lentiensis); edd, M. Fastlinger et
J. Sturm ; 1920.
24. — Le Congrès des Américanistes.
Le XXI° Congrès des Américanistes se tiendra à La Haye
en 1924; le XXII°, à Goeteborg (Norvège), en 1925 ; le XXII, à
Philadelphie (Etats-Unis), en 1926.
25.— Bibliographie espagnole.
M. Antonio Palau y Dulcet vient de publier le premier volume
de son Manual del librero hispano-americano (Barcelona, libreria
Anticuaria, 1923, gr. in-8°, xxx1x-295 p.). Ce livre, désigné dès à
présent par l’expression « le Brunet espagnol », porte comme
sous-titre : Znventario bibliogräfico de la producciôn eientifica y
literaria de España y de la A mérica latina desde la invenciôn de la
imprenta hasta nuestros dios, con el valor comercial de todos los
articulos descritos.
Leçons douteuses
de Gormont et Isembart.
D=rNémaS EN entlS Tres
Le quatrain qui, dans les premières pages du fragment,
souligne, de laisse en laisse, la victoire de Gormont sur
un guerrier français, porte que le roi païen chasse d’abord
le cheval du vaincu, et ajoute :
puis mist avant sun estandart :
nem la li baïlle un tuënard.
Nem se lit aux vv. 8, 40, 64, 86; nen, aux vv. 137, 163.
Scheler et Heiligbrodt ont regardé ce mot comme le nom
d’un écuyer de Gormont. G. Paris, Bartsch et Zenker y
ont vu une graphie erronée pour uem. Moi-même, dans
mon édition (1), jai écrit : «la facilité de la confusion entre
H et N à l’initiale du vers et entre les voyelles e et o me
fait conjecturer hom », cette forme hom, avec valeur de
pronom indéfini, se présentant, dans des conditions d’ail-
leurs assez suspectes, au v. D933.
Ce qui a déterminé l’abandon de l'hypothèse d’abord for-
mulée par Scheler, c'est que Nem est sans exemple dans le
répertoire onomastique du moyen âge. Maïs l’explication
par uem, de même que celle que j'ai proposée, offre, à son
tour, un grave défaut. Pour rendre compte d’une leçon
uniforme et constante, répétée jusqu'à six fois, — car la
variation de la consonne finale, m ou n, n’a rien qne de
normal dans notre ms., — elle invoque une défaillance
fortuite, une erreur absurde, qui aurait eu pour effet de
généraliser un mot dénué de sens aux lieux et places d’un
terme usuel.
(') Gormont et Isembart. Fragment de chanson de geste du XII siècle, édité
par ALPHONSE Bayor, 2 éd., Paris, Champion, 1921 (Les classiques francais du
moyen âge, 14).
15
204 A. BAYOT
Dans une étude récente (1), M. Salverda de Grave
revient à l’idée d’un nom propre. Il fait observer qu’un
adverbe la, placé après nem, est superflu et, rassemblant
les deux mots, il propose de considérer Nemla comme une
altération de Namle, variante connue de Naime (?). Un
copiste, peu familiarisé avec cette variante, sensiblement
plus rare que Naime, aurait décomposé le nom en deux
éléments distincts.
Cette nouvelle interprétation soulève de sérieuses diffi-
cultés. Naime est un nom des plus répandus dans les chan-
sons de geste; il désigne uniformément un duc chrétien,
le conseiller de Charlemagne. Dans aucune des versions de
la légende d’Isembart, on ne trouverait trace d'un person-
nage de la suite de Gormont portant un nom de l’espèce.
Bien mieux, notre poème ne cite nommément aucun soldat
de l’armée sarrazine, hormis son chef. Sous ce rapport, il
représente, dans le développement de la primitive narra-
tion épique, une étape analogue à celle de la Chanson de
Guillaume, où l'unique musulman désigné par son nom est
Deramé, le chef de la flotte ennemie (3). C’est seulement
la Chanson de Roland, écrite par un poète d'imagination
plus fertile ou mieux documenté sur les Arabes ({), qui
mettra à la mode les longues nomenclatures consacrées au
monde païen.
À un autre point de vue, l’adverbe la, dans le vers qui
nous occupe, est, sans doute, assez inutile, comme le veut
M. Salverda. Mais, cheville ou non, il fait partie du voca-
bulaire usuel de notre poète :
Sil fiert sur sun escu bendé
k’il /a li ad freit e quassé (122-123).
Sil fiert sur la targe novele
qu'il {a li freint e eschantele (50-51, 231-232).
(1) J. J. SALVERDA DE GRAVE, Strofen in Gormont et Isembart, Amsterdam,
1922, p. 2, n. 4 (Mededeelingen der kon. Akademie van Wetenschappen, Afd,.
Letterkunde, deel 53, ser. A, n° 11).
(?) Cf. Ernesr LanGLois, Table des noms propres compris dans les chansons
de geste imprimées, Paris, 1904, p. 477.
(3) Voir La Chancun de Guillelme. hgg. von HermanN Sucnier, Halle, 1911,
p. xxx1 (Bibliotheca normannica, NII).
(4) Cf. P. BoissoNNaDE, Du nouveau sur la Chanson de Roland, Paris, 1993.
GORMONT ET ISEMBART 205
Tut l’enclinot encuntre terre :
la l’eüst morticist, a certes,
quant il (corr. li) tolirent gent averse (236-238).
Au demeurant, cet adverbe la apparaîtra comme une
moindre superfétation, si on y attache une certaine nuance
temporelle, qui se dégage tout spontanément de la signifi-
cation locative : cf. l'expression sur le champ.
Du moment que nous tenons ainsi /a pour authentique,
nous nous retrouvons devant l’énigme d’un, monosylliabe
nem, représentant le sujet de baille.
On a remarqué que même les plus anciennes chansons de
geste parvenues jusqu’à nous sont écrites en une phraséo-
logie où il y a déjà un large élément traditionnel; le cliché
y abonde, tant dans les détails du récit que dans la forme,
Relisant la Chanson de Guillaume, je note le vers suivant,
qui exprime, en somme, la même idée que les deux der-
nières phrases de notre refrain, et qui se rencontre à la fin
de trois laisses différentes, vers 134, 1075, 1499 :
Armes demandet : l’em li vait aporter.
L'auteur de Gormont n'aurait-il pas écrit :
l’em la li baïlle un tuënard?
Singulière succession de consonnes, pour un début de
vers, dira-t-on. Et si le poëète-chanteur avait voulu cette
allitération? Pour rare qu'il soit, le vers allitéré n’est pas
inconnu au moyen âge (!). Dans cette chanson de Gormont,
où tout trahit une technique primitive; à la fin d’une
strophe qui se répète ainsi qu’un refrain, quelques mots
formant ritournelle ne paraîtraient pas si déplacés.
Une fois admis le caractère originel de la série phoné-
tique l’em la li baïlle, on passe à n'em la li baille par un
phénomène de dissimilation, dont nous avons ici, peut on
dire, le type classique, puisqu'il s’agit de consonnes
liquides et que l’action dissimilatrice va porter sur la pre-
mière : comp. nombril < l'ombril < ombril < omblil
< *umbiliculu (?); nomble < lomble < lumbulu;
(!) Voy. Nyrop, Gramm., t. I, $ 510, avec la bibliographie.
(2) La forme numbriz se rencontre dès le xu° s. chez Marie de France,
d’après le Dict. gen. ; pour les variantes intermédiaires, voir GopeFrRoy, X, 230,
206 A. BAYOT
niveau < livel <libellu; nentille < lentille, forme recom-
mandée par Ménage et conservée en province; ete.
Provoqué par une cause d’ordre phonétique intervenant
dans le débit même de la chanson, le passage de l’em à n’em
ou à ren se répète dans chacun des six exemplaires du
refrain que renferme le fragment de Bruxelles; il a suffi,
pour cela, qu’un copiste écrivit délibérément comme il pro-
nonçait ou entendait prononcer.
Si, pour le surplus, il fallait établir la possibilité et
l’imminence de ce passage du pronom indéfini précédé de
l’article à une forme avec n initial, — que cet n résulte
d’une dissimilation, comme ce semble être le cas dans
notre texte, ou d’une assimilation, provoquée par le voisi-
nage de consonnes nasales, — il suffirait de s’en référer
aux patois. Quelques glossaires dialectaux signalent des
formes de cette sorte :
P. MARTELLIÈRE, Gloss. du Vendomois, Orléans, 1893, p. 216,
221 : N’on dit. I faut que n’on s’en aille. N’on ne sait pas où
n’on va. ‘
C. R. DE M[oxTESssoN|, Vocab. du Haut-Maine, Le Mans, 1859,
p. 335, 338 : n'on, n'en, à côté de on, l’on, l'en.
P. JÔNAIX, Dict. du pat. saintongeais, Royan, 1869 : n’on = l'on.
N'’on zou dit. N'on zou creit.
Mais, mieux que par les travaux des lexicographes de
province, on aura une vue d'ensemble sur les variétés de
ce pronom grâce à l'Atlas linguistique de la France,
cartes 407 ON Dir, 90 QuAND ON A, 1083 ON NE PEUT PAS.
D'un point à l’autre du territoire exploré, les équivalents
de on se présentent sous les types on, l'on, n'on, ce der-
nier se montrant surtout dans la direction de l’ouest et du
sud-ouest : ;
nä di, nän a 451 (Ille-et-Vil.), 527 (Charente-Inf.), 519 |Char.);
nen di, nèn o 612 (Dordogne);
nen 0 702 (Creuse);
no di, non a 630, 632 (Gironde);
no dyi, no 3 a F04 (Puy-de-Dôme ;
nü di, nün o 603 (Creuse);
nun di 610 (Charente) :
etc.
GORMONT ET ISEMBART 207
Dans toute la Normandie occidentale, on a pour équiva-
lent no ou nou (p.ex. no di), avec un z intercalaire devant
voyelle (no 3 a).
Atlas ling., points 393, 394, 395, 386, 387. 377, 318 (Manche),
376 (Calvados), 396 à 399 (îles norm.).
Comp. H. Moisy, Dict. de pat. normand, Caen, 1887, p. 447-448,
où sont recueillis des exemples du passé : xv° s. (?), no rostissoit
l’'oye, nou les y encroue; XvH° S., no n'entend pu, no publie ; etc,
Guerlin de Guer, Le parler popul. de la commune de
Thaon (Calvados), Paris, 1901, p. 162, après avoir rappelé
que des opinions divergentes ont été émises sur l’origine
de ce pronom normand (1), l’identifie avec la première per-
sonne pluriel du pronom personnel. Une telle explication
est contredite par ce qui s’observe dans les autres dia-
lectes de la Gaule. No, nou, doit être regardé comme un
représentant de l’on, avec voyelle dénasalisée; cette déna-
salisation se constate sur bien d’autres points, où survit le
type simple on; et, quant au z intercalaire, il se rencontre
en maint endroit, accompagnant aussi bien on que n'on.
Atlas ling. : o di 299 (Pas-de-Cal.), — 0 ze 182. 183. 184 (Bel-
gique); — oz a 278. 267, 265 (Somme), 188 (Ardennes), 194, 193,
198, 186 (Belgique); — no 3 a 804 (Puy-de-D.), 709 (Cantal);
— n0 j 0 719 (Cantal). |
Si l’on prend garde que le ms. de Gormont est d’origine
anglo-normande, il n’est pas indifférent de savoir que les
parlers de la Normandie montrent, comme tant d’autres,
une propension à changer l'on en n'on. L’équation pro-
posée ici, nem = n'em — l’em, n'en acquiert que plus de
vraisemblance.
IT. — telle] meisnee 47ÿ.
M. Salverda de Grave (?) se demande si, dans mon essai
de texte critique de Gormont, le souci de rétablir partout
l'accent rythmique ne m'a pas entraîné à des retouches
(1) Voir, à ce sujet, D. BERRENS, Beiträge zur franz. Wortgeschichte und
Grammatik, Halle a. S., 1910, p. 185-187. L’auteur défend la thèse nou — n'on
TO.
(2) Art. cité ci-dessus, p. 204, n. 1.
208 A. BAYOT
aventureuses du texte du ms. Il cite comme exemple le
vers 475 :
de ça troverez tel meisnee,
dont j'ai fait :
ça troverez tele maisnee.
Qu'est ce, dit-il, qui aurait poussé le scribe à remplacer
la forme analogique tele par la forme plus ancienne tel?
L'inverse paraîtrait bien plus vraisemblable.
Le doute émis par le savant romaniste hollandais, qu’on
veuille le remarquer, ne porte pas sur l’existence de la
forme tele à l’époque du Gormont, puisqu'elle est attestée
au vers 478 :
Tele ne fut de mere nee.
Ce qui lui semble anormal, c’est qu'un copiste ait pu
remplacer une forme historiquement plus jeune par un
type morphologique antérieur. On connaît ce fait d’expé-
rience, souvent invoqué dans la critique des textes : un
scribe, copiant une composition d’un certain âge, a ten-
dance à en rajeunir la langue. Gardons nous, toutefois,
d’ériger le fait en principe absolu et d’en déduire que le
scribe ne substituera jamais une forme plus vieille à une
forme plus récente, Il importe, en l'espèce, de se représen-
ter exactement l’état de la langue au moment où le seribe
exécute son travail. À toutes les périodes de l'histoire d'un
idiome, coexistent des doublets phonétiques, morpholo-
giques ou autres. Parmi ces doubles formes, certaines
peuvent être chronologiquement antérieures à leurs voi-
sines ; mais, cela, c’est le secret du linguiste; le profane
l’ignore et emploie l’une ou l’autre au hasard, du moment
que n'intervient entre elles aucune nuanciation séman-
tique. Je peux est historiquement postérieur à je puis ; si,
dans un manuscrit destiné à l’impression, je griffonne le
mot peux, 1l y a chance que le typographe imprime AUS
aussi bien que peux.
A l’époque où à été copié le fragment de Bruxelles, dans
le courant du xr11° siècle, la seconde classe des adjectifs
était, depuis longtemps, travaillée par l’analogie qui devait
progressivement l’assimiler à la première, quant à la for-
mation du féminin. Grande se lit dans Saint Alexis 610;
GORMONT ET ISEMBART 209
dans Roland 302 (éd. Bédier 281), 3656, en compagnie de
verte 1569 (éd. Bédier 1612); dans Gormont 66, 70, en com-
pagnie de bruiante T5; dans les œuvres anglo-normandes
des premières décades du xn° siècle, où apparaissent
encore d’autres formes à terminaison refaite (1). Le copiste
du Pèlerinage de Charlemagne écrit correctement grande
au vers 788; mais sa graphie grant du vers 675 doit céder
la place à grande, réclamé par le mètre (?) : situation fort
semblable à celle qui nous arrête dans Gormont.
Pour ce qui concerne spécialement l’adj. tel, on sait
qu’il persiste sous sa forme primitive jusqu’au xv* siècle.
En revanche, Philippe de Thaon, dans son Comput, fait
déjà un large emploi de tel 1302 et de itele 250, 326, 1288;
et, si l'on relit ses petits vers, généralement si grêles, la
raison en saute aux yeux : l'écrivain malhabile se laisse
mener par les exigences de la versification. Dans la Chan-
son de Guillaume (*), le féminin tel est assuré tout à la fois
par le manuscrit et par la métrique aux vers 288, 404, 1341,
1519, 174%, 1756. Par trois fois, aux vers 713, 1489, 1748, le
copiste écrit tele, qui doit être corrigé, à cause de la
mesure. Mais Suchier ne prend-il pas une bien grande
liberté vis-à-vis du manuscrit, lorsque, pour éviter teles
dans une série assonancée en e (<A)-e, il introduit au
vers 495, ainsi copié :
Ainz quil enturnent i ferunt daltre teles,
un hémistiche emprunté aîlleurs :
Ainz qu'il en turnent, serunt altres donees ?
Au total, l'emploi de tele et des autres formes analo-
giques d’adjectifs, dans nos vieux poèmes, est surtout
déterminé par les contingences de la versification. Le
chantre de Gormont y a eu recours au vers 478, pour obte-
nir l’accent rythmique; quoi de plus naturel qu'il l'ait fait
déjà au vers 475? Par la suite, le sens de l’accentuation
s'étant perdu, l’adverbe simple ça, employé ici comme au
(:) C£. Le Bestiaire de Philippe de Thaün, texte critique par Eux. WALBERG,
Lund-Paris, [1900], p. LXxIH1, LXXX, LXXXI.
(?) Karls des Grossen Reise nach Jerusalem, hgg. v. En. Koscawrrz, 6er Aufl.
besorgt v. G. Taurau, Leipzig, 1913.
(3) La Chancun de Guillelme, kritisch hgg. v. Herm. Suorier, Halle, 1911
(Bibliotheca normannica, VIN). :
210 A. BAYOT
vers 587, a pu être remplacé par la locution de plus en plus
- fréquente de ca; du coup, un copiste aura instinctivement
rétabli tel, qui était toujours d'usage courant, pour garder
au vers sa juste mesure.
III. — se, si conditionnel.
Dans le manuscrit de Gormont, la conjonction condi-
tionnelle revêt les formes suivantes : |
Ss61912215, 5419582000;
Si 117, 497, 532, 638;
sil = S'il 14, 505;
sil — si + le pron. pers. 576.
La forme se est communément tenue pour le type usuel
en afr. Les graphies si seraient-elles un trait anglo-nor-
mand du manuscrit, puisque e passe parfois à { en syllabe
protonique : chemins 449, chimins 442, dimi 405, rein-
sis 644 (1)?
Les riches dépouillements de Rydberg (?), p. 980-981,
nous montrent, dès le xrI° siècle, si alternant avec se, ou
même généralisé, dans les manuscrits et dans les textes de
provenance anglaise. Il en résulte que les principales
copies de nos plus anciens monuments littéraires pré-
sentent, sous ce rapport, une confusion analogue à celle
qui s’observe dans Gormont.
Les éditeurs de ces premiers monuments de notre litté-
rature ont appliqué aux formes en question un traitement
variable. G. Paris rétablit se aux vers 474, 490 de Saint
Alexis. Stengel, dans le Roland (3), essaie d’iuterpréter les
graphies si (vv. 475, 998, 3169), à défaut de quoi il les
garde purement et simplement (vv. 316, 3011, 3844). Dans
le Pélerinage, Koschwitz élimine tout si au profit de se,
vers 23, 68, 150... Dans la Chanson de Guillaume, se n’ap-
paraît que de rares fois, vers 157, 175; aux vers 59, 76, 184,
(*) Voir de nombreux exemples de ce phénomène dans Der anglonorman-
nische Boeve de Huumtone, hgg. v. ALB. STIMmING, Halle, 1899 (Bibliotheca nor-
mannica. VIT), p. 177.
(2) G. Ryp8EerG, Zur Geschichte des franzôsisehen æ, Upsala, I, 1907, II, 1904.
(3) Das altfranzüsische Rolandslied, kritische Ausgabe besorgt v. E. SrEN-
GEL, Bd. I, Leipzig, 1900.
GORMONT ET ISEMBART 211
Suchier est obligé par la mesure de transformer sil du
manuscrit en se il; ailleurs, règne si, 54, 64, 132...
Suchier avait, sur l'origine régionale de notre plus
ancienne langue littéraire, des idées personnelles, que rap-
pelle assez le titre de la collection publiée par ses soins, la
Bibliotheca normannica.
Pour ma part, bien que je croie Gormont rédigé dans la
langue centrale, je n’ai pu me résoudre, en préparant mon
essai de texte critique, à ramener à l'unité le type de la
conjonction conditionnelle. J’ai maintenu partout les gra-
phies du manuscrit.
C'est que les relevés de Rydberg, p. 980-993, font appa-
raître tant de si à côté de se, même sur le sol de la France,
que l’on à peine à croire à l’existence d’une forme unique.
Que l’une des deux ait été prédominante; que le triomphe
final de si sur se doive s’expliquer par le groupement se il
> s’il devant consonne, comme le conjecture Rydberg, ou
plutôt, comme le veut Gilliéron {{), par des groupements
du type se icel > s’icel > si cel, j'en conviens volontiers.
Mais ne peut-on admettre l’existence, dès le moyen âge,
des doublets se, si : le premier remontant à cette forme
anormale se, constatée en Gaule à dater du vif siècle (Ryd-
berg, p. 244 ss.) et représentée dans d’autres régions de la
Romania, l'Italie notamment; le second, continuateur
direct du si latin, dont la survivance est attestée par le
provençal, le catalan, l’espagnol? Pareil doublet a dû être
répandu dans l’usage et accepté de tous : on en a précisé:
ment une preuve dans les graphies divergentes de nos
manuscrits.
IV. — Nu ferai jeo 511.
Lorsque les soldats du roi païen Gormont voient leur
chef tué, ils supplient le renégat français qui les a amenés
en pays ennemi, de ne point les abandonner :
Pur le tuen Deu, sire Isembart,
gentil, ne nus faillir tu ja!
(4) J. GILLIÉRON, Généalogie des mots qui désignent l'abeille, Paris, 1918,
p. 283-290.
212 A. BAYOT
A quoi il est répondu :
Nu ferai jeo, dist Isembart,
tant cum li miens cors durra.
Scheler, Heiligbrodt (p. 532, 592) et jusqu'à Sostmann
(p. 102). en 1910, interprètent nu comme une variante de
nou — nel == ne le. Dans mon édition, j'ai restitué à ce
mot sa véritable identité, en l’appelant, au glossaire, une
forme tonique de la négation.
1] s’agit là d’une de ces locutions négatives du type non
fait, qui ont pour contrepartie les locutions affirmatives
du type si fait. Les unes et les autres apparaissent avec nos
premiers textes littéraires (1); elles se rencontrent dans la
langue centrale pour ainsi dire jusqu’à notre époque (?), et
elles survivent, sous des formes figées, dans bon nombre
de patois (*).
11 nous manque encore une étude d'ensemble à leur sujet.
Mais grammairiens et philologues en ont souvent expliqué,
ne füt-ce que partiellement, le mécanisme ({). Néanmoins,
(1) J'aurai tout à l'heure l’occasion de citer les exemples du Roland, de la
Chanson de Guillaume, du Pèlerinage, des Livres des Rois. Voici quelques
autres spécimens, tous du xn° s. : Si faz, Chrétien de Troyes, Cligès 665;
Si ai, Jeu d'Adam 655; Si sui, Maurice de Sully, dans Constans, Chrest. de
l'a. fr., p. 149; Non ferai, Piramus et Tisbé 453, éd. C. De Boer (Classiques
fr. du m. a., 26); Non ai, Chr. de Troyes, Percevaus li galois 381 ; Non sui,
Jeu d'Adam 682.
(2) Si fait est signalé chez Dancourt et J.-J. Rousseau par LirrTRÉ, art. Si
adv. et Fait s. m.; il est aujourd’hui regardé comme familier, cf. Dict. gen.,
art. Si adv. Pour le surplus, j'ai noté au hasard de mes lectures : Si avoit,
Saint François de Sales, OEuvres, 1, 180; Si est, ibid., XIIT, 226; Non ferai,
Molière, L’Avare, V, 3; Non ay, Guill. Bouchet, Serées, éd. Roybet, V, 70;
Non sera, La Fontaine, Contes, Il, 8,171.
(3) A Chapelle-lez-Herlaimont (Hainaut), on dit : si fait, siy-a, siy-est, non
fait, non-n-a, non-n-est. Lurquin, « Gloss. de Fosse-lez-Namur » (Bull. de la
Soc. de litt. wallonne, t. 52, 1910, p. 144) relève un curieux cas de croisement
entre ces diverses locutions : « Dans les discussions entre enfants, dit-il, la
gradation des affirmations s'exprime ainsi : Oyi, — nonn«a, — Siya, — nonna«,
— si fait, — non fait, — sifia, — non fia. » D'autres variantes dialectales
seront invoquées plus loin.
(4) Je citerai Du CaANGE, éd. HENSCHEL, IX, 284; LA CURNE DE SAINTE-PALAYE,
VIII, 48, IX, 426; Drez, Gramm. des langues rom., 3° éd., 1877, III, 403;
Œuvres de Froissart, Chroniques, t. XIX, Glossaire par SCHELER, Brux., 1874,
p. 209; GRANDGAGNAGE-SCHELER, Dict. étym. de la langue wallonne, t. II, 1880,
GORMONT ET ISEMBART 213
on trouverait peu d'expressions qui aient été plus fréquem-
ment mal comprises des éditeurs et des commentateurs
d'anciens textes ({).
D'habitude, les locutions de ce genre servent à contre-
dire énergiquement une affirmation ou une négation qui
précède : « Il est mors, fet li uns. — Non est. — Par la
cervele Dieu, si est » (Roman de Renart, cité par Diez,
Gr., III, 403).
Alfred Schulze (?) a observé que, si le verbe est suivi de
son sujet, la locution sert, au contraire, à marquer un par-
fait accord entre l'attitude ou les intentions du sujet et la
pensée qui vient d’être formulée. Cette distinction, admise
de Meyer-Lübke, Gramm., III, $ 521, semble bien se véri-
me
p. 360, cf. p. 167-168; Le Courrier de l'augelas, HE, 1872, p. 148; A. STIMMING,
dans la Zeitschrift für romanische Philologie, 1, 1877, p. 502; E. PERLE, tbud.,
JE, 1-3; O. Uzsricu, t01d., LI, 295 ; E. EBERING, tbid., V, 369; A. ScHULZE, 1bid.,
XX, 1896, p. 404-405; A. DARMESTETER, Cours de gramm. hist., IV, Syntaxe
p. p. L. SuprE, 1897, p. 206; A. Haase, Syntaxe fr. du XVII s., trad. OBERT,
1898, N 91,99; Mever-Lüpre, Gramm. des langues rom , ad. DouTREPoONT, III,
Syntaxe, 1900, S 520-521; RypBErG, op. cit., p. 882: BruNoT, Hist. de la
langue fr., I, 1906, p. 473-474, 1II!, 1909, p. 368; P. Kapew, Die Sprache des
Suint Francois de Sales, diss. de Leipzig, 1908, p. 74, 80; K. HeNkeL, Syntak-
hische Untersuchungen zu Guill. Bouchets Serces, diss. de Marburg, 1908,
p. 90, 103; D. BEuRENS, Beilräge zur fr. Wortgeschichte und Grammatik.
Halle a. S., 1910, p. 447; K. Vosser, Frankreichs Kullur im Spiegel seiner
Sprachentwicklung, Heidelberg, 1913, p. 325; K. SNEYDERS DE VoGEL, Syntaxe
historique du fr., Groninge-La Haye, 1919, p. 320; enfin et surtout L. FouLET,
Petite syntaxe de l'anc. franc., 1919 (Classiques franc. du moyen äge, 21),
S 253-257, 384.
(1) GopEerRoy, VII, 413, saisit bien la nature des locutions si est, si fait;
V, 521, il explique péniblement quelques textes avec non; IV, 745-746, il
s’abuse sur la valeur de n« ou nou (lisez non) dans une série d'exemples, y
vayant la combinaison ne + le. Bartsca, La lanque et la litt. fr., Paris, 1887,
tombe dans la même erreur à propos des passages figurant col. 48 33, 109.19.
Dexsusianu, La prise de Cordres et de Sebille, 1896 (Soc. des Anc. Textes fr.),
p. 160, donne à tort la forme no des vv. 228, 1592, pour une contraction de
ne lo Tout récemment encore, dans cette publication, si savante à tous égards,
qu'il a consacrée aux Mystères et moralites du ms. 617 de Chantilly, Paris, 1920,
Gusr. CoHEN, à côté des leçons si fait, p. 712, v. 2180, non feraie, p. 20, v. 422,
ponctue de façon inexacte le v. 230, p 36 : Sy, a voir! ma chier mere, et
imprime sans commentaire se feraige au v. 130, p. 43.
(2) A l’occasion d’un compte rendu de la Gramin de l’a. fr. d'Érrene, dans
la Zeitschr. f. rom. Phil., XX, 1896, p. 404-405.
214 A. BAYOT
fier en afr. Aux exemples tirés par Schulze de Marques de
Rome, pourraient s'en ajouter foule d’autres :
Vos me devez bien conseillier.
— Si ferai ge, se tu me creiz.
Eneas, dans BarTscH-WIEsE, Chrest., 10° éd., 27. 261.
Montés sor un ceval, fait il, s’alés selonc cele forest esba-
noiier... — Sire, fait Aucassins, grans mercis ! Si ferai jou.
Aucassin et Nic., éd. SUCHIER, 1909, 20. 22-26.
Or y pense. — Si fai ie, dame.
FRoissART, éd. KERVYN, II, 15.
Nous sommes d’une compaignie.
Si ne le blasmés point. — Non fach je.
ADAM LE Bossu, Le jeu de la Feuillée, éd. LANGLoIS. 947-948.
.… ne ja Sanz vous nus ne me puisse aïdier !
Non fera il, qu’il n’i avroic mestier.
Chanson de THIBAUD DE NAVARRE, dans BARTSCH-WIESE, 936. 32.
Vo mere n’en morut mie,
ce savez vos bien :
non fera, certes, la fille,
n’en doutez de rien !
Pastourelle, ibid., 62c, 47.
La nuance qui s’accuse de la sorte (!) doit être tenue en
vue dans l'interprétation du vers 11 de Gormont. Là aussi,
le sujet est exprimé : nu ferai jeo. La réplique d’Isembart
aux prières des Sarrasins, l’adjurant de ne point les aban-
donner, revient à dire : « Je suis d'accord avec vous pour
n’en rien faire » ou, si l'on veut, « Certes non, je n’en
ferai rien ».
Le sens de l'expression étant ainsi précisé, il reste un
point obscur dans ces trois mots du fragment de Bruxelles,
à savoir la forme même de la négation.
Il s'agit d’une forme tonique, qui, dans la généralité des
cas, se présente sous le type non. Toutefois, les manu-
(!) Cette nuance paraît s'être effacée à l’époque moderne :
Crispin. Voilà ce qui s'appelle un vraiment honnête homme !
Si généreusement me laisser cette somme !
GÉRONTE. Non ferai-je, parbleu ! |
REGNaRD», Légataire, V, 7.
GORMONT ET ISEMBART 215
scrits de nos plus anciennes œuvres, qui ont été exécutées
en Angleterre, lisent souvent nu ou no :
Roland. Nu ferez 255.
Chans. de Guillaume. Nu frai ja 418. No sunt 155.
Ch. de Rainouart (suite de la précédente). Nu ferez 2589, 2673.
Nu faimes 3385.
Pélerinage. Nu frez 39.
Li quatre Livre des Reis, éd. Currius (Gesellsch. für romanische
Lit., 26). Nun fis, p. 9. Nu fait pas, p. 30. Nu faire, p. 81, 82. Nu
frad pas, p. 90. Nu fras, p. 91, 185. Nu sui, p. 213.
Diez, Gramm., III, 403, n. À, parlant de cette forme
abrégée, nu pour non, si fréquente dans les manuscrits de
provenance anglaise, ‘a considère comme dialectale. Elle
peut être rapprochée d’autres cas de disparition de n
devant consonne, dans les textes de même provenance;
Stimming, Der anglonormannische Boeve de Haumtone,
p. 217, en a rassemblé de nombreux exemples : ainsi e
(— en) lui meïsme 1035, espiet trechant 1301, du Roland;
e (— en) mun pais, de la Vie de saint Auban; avaward,
cuvenable, mots français passés en moyen anglais; etc.
En dépit de ces indices, j'ai longtemps hésité à regarder
la graphie nu ferai de notre manuscrit comme sûrement
anglo-normande. Certains textes continentaux offrent des
phénomènes de réduction analogues, même si ceux-ci ne
se trouvent pas dans des locutions de tout point semblables
à celles dont nous parlons. La Prise de Cordres et de
Sebille, que son éditeur, Densusianu, dit écrite et copiée
dans la région de l’Est, donne no ferai 228, no ferons 1592.
Rydberg, Zur Gesch. des fr. æ, p. 452, 882, tire d’une
charte bourguignonne de 1287 : se faire no voloit li dis
cuens; d’une charte de Châlons-sur Marne, 1249 : s’il no
fait, se li ploierres no fai! ; d’une charte de Joinville, 1958 :
.. Ou tl nou poist avoir le demei mui de blef ; d’une charte
de Reims, 1269 : ne no faisoit chose que elle ne deust.
A leur tour, les patois actuels présentent des exemples
de la forme réduite, à côté de la forme pleine :
Atlas linguistique de la Fr., Suppléments, 1, 154 : nou fé au point
285 (Pas-de-Calais), nou fiwé 276 (id), nou fe 397 (Jersey), nou fè
et non è 399 (Guernesey).
214 A. BAYOT
Hécarr, Dict. rouchi-fr., 3° éd., Valenciennes, 1834, p 322 :
nonfé et noufé, nonfra et noufra.
L. VERMESSE, Dict. du pat. de la Flandre française, Douai,
1867, p. 356 : nou fait ou non fait.
P. LEGRAND, Dict. du pat. de Lille, 2e éd.. Lille, 1856, p 104:
nou fé,
L. VERMESSE, Vocab. du pat. lillois, Lille, s d., p. 118 : nou fait.
J. CoRBLET, Gloss. du pat picard, Paris, 1851, p. 498 : no foet,
synonyme nou fait : dans l’arrondissement de Vire, on dit nouffai;
— p. 499 : nou fouèêt, nou fait ; dans l’arrondissement de Caen, on
dit noufait, comme à Boulogne-sur-Mer.
A LEDIEU, Petit gloss. du pat. de Démuin, Paris, 1893, p. 171 :
nou foi.
E. et A. DuMÉRIL, Dict. du pat. normand, Caen, 1849 : non fai
(arr. de Caen), nouffai(arr. de Vire). nonfrai (arr. de Valognes)
H. Moisy, Dict. de patois normand, Caen, 1887 : non fait, à
Jersey et Guernesey nou fait.
CH. GUERLIN DE GUER, Le parler popul. de la commune de Thaon
(Calvados), Paris, 1901 : nou fe.
Voilà une documentation bien incomplète, sans doute.
Elle permet cependant d’apercevoir, dans une certaine
mesure, l’aire de diffusion des formes réduites de non. Ces
formes, quel qu'ait pu être leur processus historique —
amuïssement de l’n à l’époque ancienne ou dénasalisation
de la voyelle à l'époque moderne — demeurent étrangères
au centre de la France. Les documents de cette dernière
région s'accordent avec l’immense majorité des textes afr.
pour maintenir non comme négation tonique devant con-
sonne : une charte parisienne de 1407, citée par Rydbereg,
p. 452, porte : fu respondu que non feroient ilz; une autre,
de 1411 : non fait et ne vault.
Dès lors, il semble bien que, dans un texte critique
entièrement régularisé — et sans remettre en question le
principe même d’un travail de l’espèce, sur lequel j’ai fait,
en due place, les réserves nécessaires — la leçon de notre
manuscrit pourrait être amendée en nun ferai. Suchier,
pour la raison indiquée ci-dessus, à propos de la conjonc-
tion conditionnelle, maintient, dans la Chanson de Guil-
laume, les formes abrégées du copiste. Koschwitz, au con-
traire, restitue la forme complète dans le Pélerinag'e, parce
GORMONT ET ISEMBART 21"
que, comme je le fais pour Gormont, il croit son poème
écrit dans la langue littéraire du centre de la France.
V. -— deveret 633.
Voici une leçon fameuse du fragment de Bruxelles.
Déchiffrée sous la forme dueret par les deux premiers édi-
teurs, qui n'avaient pas remarqué la présence d’une abré-
viation, elle a été interprétée comme un plus-que-parfait
organique de l'indicatif, et on y a vu le dernier exemple
d’un tel temps en français ({).
Est-ce bien un plus-que-parfait? Pour en juger, il con-
vient de remettre sous les yeux le passage, tel qu’il se lit
dans le manuscrit :
La u chaï li Margariz, 628
au quarefoz de treis chemins,
lez un bruillez espés foilli,
de Danme Deu li membra si
que ja dirra le franc gentil 632
par quei il deveret bien garir :
« Seinte Marie, genitrix,
depreez en vostre beau fiz, 653
qu’il eit merci de cest chaïtif! »
Dans le texte critique, j'ai amendé comme suit le
vers 633 :
par quei il dévret bien guarir
et j y ai joint cette note : « L'accent rythmique, tombant
sur la première syllabe du mot, dénonce dans dévret un
plus-que-parfait de l'indicatif, Si l’on pouvait construire
il bien dev., peut-être serait-il plus simple de considérer
deveret comme une graphie anglo-normande du condition-
nel devreit. »
(1) G. Paris, Étude sur le rôle de l'accent latin en fr., 1862, p. 132; LE MÈME,
Saint-Alexis, 1872, p. 30, n. 1; LE MÊME, Romania, V, 1876, p. 380; K. Foru,
dans les Romanische Studien, 11, 1876, p. 235; HerzieBronT, dans son édit.,
1878, p. 83 ; E. SreNGEL, Wôrlerbuch dans les Ausgaben und Abhandlungen,
I. 2, 1882, p. 242 ; KôRTING, Formenbau des fr. Verbums, 1893, p. 340 ; G. Paris,
Romania, XXXI, 1902, p. 447; Nyror, Gramm., II, 1903, K 4; SosrmanN, Der
Formenbau... in Gorm. et Is., 1910, p. 63.
218 A. BAYOT
John Orr, rendant compte de ma première édition dans
Modern Language Review, XV, 1920, p. 266-267, estime
que la correction ainsi suggérée aurait pu être faite utile-
ment Deveret du manuscrit, observe-t il, est le condition-
nel de devoir, réclamé par le contexte, de même que ave-
rez 4 est le futur de avoir. L'idée d’un plus-que-parfait,
provoquée par la fausse lecture dueret, doit désormais être
abandonnée.
Examinons les choses dé près et pesons avec soin les
éléments du problème, au risque de pécher par excès de
minutie.
En toute hypothèse, puisque la mesure l’exige, le second
e de deveret peut être assimilé à l’e épenthétique des scribes
anglo-normands : cf. avras 268, averas 9264, aurez 133,
averez 4, ravrés 181, raverez 2173.
Quant à la terminaison -et, est-elle une graphie du scribe
pour -eit? J’ai noté, dans mon édition, quelques exemples
du passage de ei à e : ainceis 528, ainces 249, crestrai 381,
eis 47, es 11, treis 97, tres 623. On remarquera qu’il s’agit
partout de ei suivi d’s. L’assonance ei des vers 87-111 et
418-419 est fidèlement conservée. Aucun cas de réduction
ne s’observe parmi les flexions du conditionnel ou de l’im-
parfait de l'indicatif : serreie 498, serraie 639, lerroie 209.
lerreit 306, suleie 176, veneie 427, 638, esteies 215, poeit 305.
Bien entendu, dans d’autres manuscrits de provenance
anglaise, il arrivera que la réduction affecte le condition-
nel. Qu'on se reporte, par exemple, à Saint Brendan, dont
Bartsch reproduit le debut, avec les variantes, dans La
langue et la littérature française, Paris, 1887 : À, le manu-
scrit de base, qui est de la fin du xn° siècle, lit voldret au
vers 20 de la colonne 72, contre voldreit de BDE; il y a là
sûrement un conditionnel, car, quelques vers plus loin, se
présente une phrase parallèle où l’on trouve, cette fois, la
forme pleine. Au total, donc, l'hypothèse devret < -eit n’est
pas exclue en ce qui regarde les habitudes graphiques de
notre copiste; mais elle n'a pour elle qu’une probabilité
restreinte.
Si nous avons réellement à faire à un conditionnel, la
métrique propre à Gormont exige que l’adverbe bien soit
reporté avant lui. On pourrait alléguer, à l’appui de cette
GORMONT ET ISEMBART 219
construction, les passages du poème où un adverbe vient
s’ipsérer entre le sujet il et son verbe :
s’il lores ne joste a lui a en camp (14);
e eus si funt sanz redutee (497, cf. 598);
u il ainceis l’ot mort rué (528) ;
or sai jeo bien que il veir dist (640).
N’empêche que le déplacement de bien irait à l'encontre
de l’usage syntaxique. Cet adverbe, dans les anciens
textes, suit le verbe devoir, à moins qu’il ne se trouve en
tête de la proposition :
Gormont. Mesavenir vous en deit bien (353).
Roland. En France, ad Aïs, s’en deit ben repairer (36).
En France, ad Aïs, devez bien repairer (135).
Li soens orgoilz le devreit ben cunfundre (389).
Ben devuns ci estre pur nostre rei (1009).
Li emperere nos devreit ben venger (1149).
Guillaume. Munte le tertre! Tu deis bien esguarder
cum bien unt homes e en terre e en mer (173-174).
Bien te deis faire tenir al pris Guillelme (213).
En grant bataille nus deis bien maintenir (298, 302).
Co dist Guillelmes: «Bien deis chevaliers estre»(1672).
Pèlerinage. Quis conduit et governet bien deit estre poanz (97).
Bien deit li reis amer qui li abandonat (433).
Et dist ior Charlemaignes : « Bien dei avantgaber...»
[453).
Envers humilitet se deit hoem bien enfraindre (789).
Couronne- Veir, dist Richarz, bien devreie enragier (2064).
ment de Louis Frans chevaliers, bien deüssiez reis estre (2175).
A défaut d'indices sérieux en faveur du conditionnel,
l'hypothèse d’un plus-que-parfait trouve immédiatement de
solides appuis.
Phonétiquement, dévret < deb(u)erat s’explique à sou-
hait : comp., dans Eulalie, avret < ab(u)érat, voldret
< vol(u)érat. Certes, l’idée d’un plus-que-parfait s’est
d’abord fondée sur la fausse lecture dueret ; mais — il faut
le rappeler à l’honneur des philologues qui se sont occupés
de cette forme — G. Paris (S. Alexis, p. 30.1) avait soup-
çconné l'erreur et Heiïiligbrodt (p. 583) conjecturait juste-
ment devret. |
Sous le rapport de l’accent rythmique, on l’a signalé
16
220 A. BAYOT
tantôt, ce même dévret donne pleine safisfaction, sans
imposer nulle retouche au texte du manuscrit,
Enfin, il fournit, si je ne m’abuse, un sens plus satisfai-
sant que devreit.
Considéré sous ce dernier aspect, le problème relève de
la signification attribuée à la locution devoir + bien + infi-
nitif, Les extraits des chansons de geste contemporaines de
Gormont cités tantôt permettent de discerner quelques-
unes des nuances sémantiques qui s’attachent, en l’occur-
rence, au verbe devoir :
a) « être tenu, en vertu d'une obligation morale, de
+ inf. ». Cf. Roland 36, 135, 1009, 1149; Guillaume 1173,
213, 298 ; Pélerinage 453.
b) « être amené, par la force des choses, à + inf. ».
Cf. Gormont 353, Roland 389, Couronnement 2064.
c) «offrir une grande probabilité de + inf. ». Cf. Pèle-
rinag'e 97, 4335.
d) « être digne, mériter de + inf.» Cf. Guillaume 1672,
Couronnement 2175.
Les faits évoqués dans la phrase, relativement complexe,
qui remplit les vers 628-633, se succèdent à trois moments
distincts du passé. Isembart étant tombé épuisé, dit le
poète, 1. il lui souvint de Dieu eu telle façon que — 2. bien-
tôt, cet homme, resté malgré tout de bonne race, allait
prononcer des paroles {de foi, de piété et, donc, de repen-
tir] — 3. à la suite desquelles il allait, disons provisoire-
ment : être question de son salut.
L'ancienne langue mélange librement, en une même
phrase, le présent historique et les temps du passé. Venant
après le parfait membra, qui est le verbe principal, dirra,
futur simple par la forme, fait l’office d’un futur dans le
passé, et il à cet avantage, tout en restant clair, de rendre
l'expression plus vivante. Au regard de dirra, le vers 633
amène un nouveau futur dans le passé. Pour traduire ce
dernier, l'écrivain peut employer la force normale, devreit :
«. des paroles à la suite desquelles Isembart allait méri-
ter d’être sauvé ». Mais, alors, il s'expose à une amphibo-
logie facheuse; car le conditionnel, succédant à dirra,
risque de faire moins sentir sa valeur temporelle de futur
dans le passé que sa nuance modale, qui est de présenter
GORMONT ET ISEMBART 221
l'action comme dubitative : « Isembart prononcera des
paroles à la suite desquelles il mériterait bien d’être sauvé
[mais on ignore ce qu’il en est advenu] ». Sans doute, une
idée purement potentielle comme celle-ci, une syntaxe
rigoureusement nuancée la rendrait, dans la proposition
dépendante, par l’imparfait du subjonctif. Il n’en reste pas
moins que le conditionnel devreit peut abuser l’auditeur
sur la véritable pensée qui anime cet épisode de la chan-
son. Bédier, Légendes épiques, IV, 35, parle à juste titre
de « la noble pitié du poète » pour le renégat si misérable.
D'ailleurs, puisque Isembart invoque Dieu et la Vierge
dans des sentiments de contrition, la doctrine chrétienne,
qui enseigne que la miséricorde divine est infinie, donne à
croire qu’il sera sauvé. Et, en l’absence des dernières
pages du poème, il est permis de conjecturer que la légende
envisageait le salut du eriminel repentant comme vrai-
semblable. Dans la version de Philippe Mousket, après
sa mort, tous ses parents embrassent la vie monastique
afin d’expier pour lui; et le rimeur tournaisien raisonne
ainsi Sur SON CAS :
. etsa mere proia toudis
que s’arme alast en paradis,
pour çou que pecies l’avoia
quant pour Gormont Dieu renoia ;
mais, à la mort, s’en repenti
e del tout a Dieu s’asenti ;
e bien i fu ses esperis,
si n’os dire qu'il soit peris.
BarTsCH, La langue et la litt. fr., col. 434.
Si l’auteur de notre chanson croyait le cri de détresse
d’Isembart capable d’épargner au renégat la damnation
éternelle et si, d'autre part, son instinct d'écrivain l’aver-
tissait d'éviter devreit au vers 633, il a fort bien pu recou-
rir à l’archaisme dévret. On a spéculé à loisir sur le sens
du plus-que-parfait dans nos très anciens textes (1). De
(1) On peut lire là-dessus les ingénieuses spéculations de ERNST GAMILLSCHEG,
« Zur Verwendung des organischen Plusquamperfektums im ältesten Fran-
zôsischen », Zeitschr. für romanische Phil., t. 33, 1909, p. 129-134. Mais on
se reportera toujours avec profit à l'étude plus systématique de K. Forx, « Die
Verschiebung lateinischer Tempora in den romanischen Sprachen », Roma-
nische Studien, hgg. v. E. Borne, t. Il, 1876, p. 253-280, 297.
2929 A. BAYOT
signification quelque peu flottante, à raison de son état de
croissante désuétude, il correspond, pour l’ensemble, à un
prétérit, imparfait ou parfait. C’est dans cet emploi que
nous le montre encore le seul exemple connu du x1° siècle,
le vers 125 de Saint Alexis :
Ne vo sai dire come il s’en firet liez.
La signification temporelle de dévret, dans Gormont, ne
sera pas sensiblement différente et, suivi de guarir, il
marquera l’imminence de l’action annoncée par cet infi-
nitif : «.. des paroles à la suite desquelles Isembart offrait
une grande probabilité d’être sauvé » ou, pour traduire
moins schématiquement, « .…, à la suite desquelles il avait
toute chance d'obtenir son salut ».
En résumé, devreit, dans le contexte, prend le sens de
« mériter »; mais, par sa forme, il laisse planer un doute
sur l'efficacité de la prière d’Isembart. Dévret, au con-
traire, fait entrevoir comme probable le salut du noble
français, venu à résipiscence. Cette signification toute
naturelle, et en parfaite harmonie avec l’esprit de la
légende, a bien quelque valeur probante. Elle corrobore
les arguments tirés de l’accentuation rythmique et de la
syntaxe. En faut-il plus pour authentiquer cette forme
dévret, si archaïque qu’elle paraisse dans notre chanson ?
ALPHONSE BAYOT.
Zur Filiation
der taulerischen Handschriften.
In meinen neulichen Deutungsversuchen schwieriger
Wôrter und Stellen der taulerischen Predigten ({!), ist es
mehr als einmal zuträglich erschienen, die Abhängigkeit
des Vetterschen Textes von einer mitteldeutschen, be-
ziehentlich niederrheinischen Vorlage vorauszusetzen.
Die Wahrheït dieser vorgefassten Meinung, dass die Ab-
schreiber der in Frage kommenden obd. Hss. von einer
md. Vorlage ausgingen, wollen wir in Folgendem prüfen
und so versuchen, das' Verhältnis der Mss. zu einander
um ein Weniges genauer zu bestimmen.
Von vornherein ist die Môglichkeit einer alten Kôlner
Hs. gegeben : schon 1339 verweilt Tauler dort; man weiss,
dass er am Gertrudenkloster wirkte (?)}, und der selige
PEerrus Caxisius, der sich sonst auch NovromaGus nannte,
versichert in der Vorrede zu seiner Ausgabe vom
Jahre 1543, er habe « mit fleiss nach den ware geschreyben
exemplaren [von Taulers Predigten] zù [uns ?| überkomen
|vmbgefragt | vnd zülest anno 1542 zû S. Gertruden in
Collen (da der gedachte doctor zù wonen vnd das wort
gotes zù predigen plach) vnd auch an anderen orten ge-
schreiben bückher {so alt das die schrift an etlichen orten
gar nach verschlissenn was) gefunden » ().
(1) Neophilologus 1922, S. 30-39; Bull. bibliogr. du Musée BELGE, 1924.
(?) s. z. B. L. NauUmaNN, Ausgew. Prediglen J. Taulers, Bonn, 1914, S. 26 :
«Taulerus ist ein prediger jm kloster zu S. Gertruten zu Collen gewesen ».
(3) Des erleuchten D. Johunnis Tauleri.…. Predig | Leren | Epistolen | Can-
tllenen | Propheten |. Collen, 1543. Ich durfte das Exemplar der Strassburger
Universitäts- und Landesbibliothek benutzen, das urspr. Eigentum des Bux-
heimer Karthäuserklosters war. Meinen herzlichen Dank!
224 A.-L. CORIN
Wir dürfen sogar mit einigem Rechte annehmen, dass
diese verschollene(n) Hs(s). früher zustande kam(en) als
das älteste uns bekannte Ms , das Engelberger. Dies es ist
am 20. September (« Sant Mathis abent des zwelfbotten »)
1359 *ausgeschrieben’ worden, weniger als zwei Jahre vor
Taulers Tod. Nach K. Bihlmeyer soll gerade sie allein
noch die älteste in Kôln entstandene, von Tauler selbst
durchgesehene Sammlung seiner Predigten repräsen-
tieren (?) (VETTrER, S. 1v).
Doch betrachtet Vetter selber den Freiburg'er Codex als
mindestens ebenso alt wie den Engelberger. Jener « zeigt
altertümlichere Schreibung als die anderen Texte, weist
aber bereits starke Fehler und Versehen auf.» Es ist be-
dauerlich, dass Vetter nur eine Auswahl von Lesarten
dieser Hs. mitteilt, denn gerade für unseren Zweck sind
« Fehler und Versehen » nicht zu überschätzen. So wie er
ist, gewährt der kritische Apparat nur karge Ausbeute;
diese genügt jedoch,um eine gewisse Abhängigkeit der Hs.
F von einer älteren md. (ripuarischen ?) festzustellen.
Vokalismus.
I. Von Belang mag schon die Verwechslung der 1i/e
Selbst- und Doppellaute sein; hierzu rechne ich eine
Reiïihe von Erscheinungen., deren Wert ich Kkeineswegs
überschätzen môchte, die aber mit ins Gewicht fallen.
4° Die Verneinungspartikel ni, ne, en kommt in F häufig
unter der Form in vor, wie in den Wiener Hss. Auch E
weist diese Gestalt ein paar mal auf ({) :
in F : 75.9 ingenüget, 400.93 inwer, 432.24.32; 433.3 ; in
E : inhabent 345.14, inkoment 248.98, in vor enthalt radiert
345.14, vor keinen in en korrigiert 319.93.
9 Man trifft dis als Genitiv des Artikels der an : 314.6;
300:29:91:90.
3° Die Vorsilbe ent- < and- wird in F einmal üint-
geschrieben, mehrmalen sogar zu in- reduziert. Dies
kommt auch einmal in A89 vor. Vgl. Lascx, Mndd.
Gramm., 291, 111 :
(t) Die erste Zahl verweist auf die Seite der Vetterschen Ausgabe; die fol-
gende(n) auf die Zeile(n). Ein Kommapunkt trennt zwei Seitenangaben.
TAULERISCHE HANDSCHRIFTEN 225
in F : intkleit 398.14, ingen (— entgegen?) 82.31, herin-
gegen 91.21, ingegenwertig 60.3, dieses auch A 89.
Anmerkung. Ein weiterer Gebrauch von in in F geht
auf ahd. inde zurück. Da diese Form aber im mhd.
allgemein vor und(e) gewichen ist, glaube ich ihn ver-
zeichnen zu dürfen.
Und findet man ferner nicht selten mit der Präposition
in vertauscht. Hat die Hs. F in, wo man das Bindewort
erwartet, so hat man ein Recht zu vermuten, dass die
Quelle des oberd. Ms. in (oder in — inde ?) für und schrieb
und dass der Abschreiber diese (mundartliche, Form ge-
dankenlos übernahm oder zu ersetzen vergass Und wenn
dieser nun gar das Verhältniswort in oder die Ver-
neinungsvorsilbe in- fälschlich durch und wiedergibt, so
wird diese Vermutung zur Gewissheit. Vgl. FRANCK Mndi.
Gramm., S 57.
27.351 : und were F, A89 (‘und’ ausgestrichen A88) aus
inwere zu erklären.
137.20 : In dise KE, in disen A88 (‘in fehlt S); V ver-
mutet Ja. Die Wiener H. 2744 hat auch In deisen, was
aber zu lesen ist : Zn[d] deise(n).
44,99 und F statt in ;
159.18 und E statt in S ;
161.36 in E statt und S;
152.8 in F, und ES;
184.2 vnd F, in V ;
185.19 in E, und FS :
243.1 in E (in und verbessert), und S ;
155.11 ein E, und S.
4° Auf nur einmal belegte Erscheinungen (wie leblichen
F für lieplichen 266.9 ; ime F neben eime ES 184.7, beide
durch eme zu erklären usw.) will ich nicht eingehen ;
einige auffallende Fehler seien aber noch verzeichnet :
nienan schreibt F für neme 1 402.45 (1); derselbe Kopist
spricht einmal von Wäldern (welden), wo von der Wild-
nis die Rede ist (wilden) 399.4 ; auch $S setzt einmal freide
für fride 308.34. Von grôüsserer Tragweite ist der fol-
gende Fall :
(1) neman — nieman. Wiener Hs. 2744, 91vV : An deisen weich inwilt
neman.
226 A.-L. CORIN
Seite 17.21 liest man : daz ist die mirre die Got git
(= gibt) (), es si welicher kûünne daz si... und
Seite 17.95 : das minste und daz meiste liden.. das get hie
uz dem grunde, als hiesse es : das g'eht (— kommt) hier...
(F, A91, A89, A88), während es die Wiederholung des
früher gebrauchten Ausdruckes ist und man es deuten soll
als : das gibt er, nl. Got ; die Wiener Hs. 2739, 972 hat : daz
git he. Demnach stünde also : get für git und ie für (Ae), er.
9° Liesse man diese Deutung auch nicht gelten, so wäre
noch auf folgende Stellen hinzuweisen :
311.10 der aus die von jüngerer Hand korrigiert in E;
415.95 wie für wer;
189.31 hie anstatt er F, 61.18 in ES : hie ist war... — er
ist war.
Auch ist 126 29 die Verschreibung inen in A91 für man
(in S) nur durch Annahme einer ursprünglichen Form
men zu erklären (?).
II. Ein ähnlicher Wechsel zwischen u/o Selbst- und
Doppellauten ist nicht weniger häufig.:
1° Dem selten statt on vorkommenden sunder in $, ent-
spricht sonder in F 414.4; torn steht für turn, turm 199.9.
2° Mit LEHMANN glaube ich, dass, in folgendem Befehl,
an den Widder (Bock) aus Gen. 22.15 zu denken ist und
nicht an den Bauch, 405.33 : « dœte den buch und lo den
sun lebende ». Aus buck verlesen, verschlimmbessert oder
verhochdeutscht?
3° Ouch steht irrtümlicherweise für 0, och und umge-
kehrt :
32.24 ouch für 0 F : 15.14 ouch für © F';
32.25 » FS; 189.1 ouch für och F ;
32.26 » Fe; 184.14 » E ;
38.24 » F'; 360.9 ockR v. j. Hand
46.3 » F°; in ovch korrig. E;
19729 ». Fr 336.10 och für ouckh E ;
(:) Wiener Hs. 2739, 964 : dei got giet…
(?) Auf Monophtongierung des ie geht wohl folgender Schreibfehler zurück
172.6 : in A 88 steht dort vigende statt unden, was man leicht erklären
kann, wenn man ein ursprüngliches winden vermutet.
TAULERISCHE HANDSCHRIFTEN Peu
Einem ug. au entspricht ferner ein o statt eines ou in
verdobt 192.9 (E S);
urlop, urlob, urlobe 115.4; 151.4; 232.924 (A 88; ES; ES);
erlobt aus geurlobt radiert und korrigiert in E, wofür
erloubet in $S 261.24;
unerlobten in E von jüngererHand aus ung'eurlobten
radiert und korrigiert 210.22. In S steht unerlovbeten ; in
F aber vngevrlobeten (vgl. Ndl. ongeoorloofd).
Umgekehrt schreibt F tôme (!) 156.5 statt (ûme — Dom.
Einem Zeitwort füelen in À 88 entsprechen in $S und in
F voelen, volen 89.30, 86.22.27. Für füelen steht wohl
auch 83.30 in F gevollen (smag vnd gevollen), wenn auch
S dafür schreibt : gesmack und gevallen. Man vergleiche
84.18, wo S smacken und bevinden schreibt, während F
smacken und voilin hat. Dieses recht charakteristische
Längezeichen à findet man noch 117.3 in voilet.
In E habe ich follin mit der Bedeutung von Fülle ge-
funden 364.26.
B. Konsonantismus.
1° Wenn man in F in zustrowung'e liest, so unterliegt
es keinem Zweifel, dass zu- die md. (apokopierte) Form
der Vorsilbe zer- ist (Ndd. to-; vgl. Lasch, 211.vir); vgl.
die Wiener Hs. 2739, 68C : zutreden — zertreten u. à.
2 Ein inlautendes b wird v oder sogar f geschrieben in
einem Wort, das auch sonst seinen Ursprung nicht ver-
leugnen kann :
boven, inboven, herinboven, inbofen 43.5 ; 414.9: 117.21 ;
De Rite 07.20 5114); 98.),% A 191.
Anmerkung. Das ähnlich gebildete büzen ist auch md.
Es kommt vor statt do ussen : 82.91 in F und A 91; (statt
usser : 104.12 in À 91).
3° Wenig Wert ist wohl der Schreibung s für sch in
mens (?) F 94. 31 oder menslicher Krankheit E 951.11
beizulegen. (Vgl. FRaANCK, 111 ; MicneLs, 118 Anm. 1).
(1) vgl. ogen — Augen 169.33 in E.
(2) Hier verschrieben : inbonen für inbouen.
(8) V:e eines iht wisse; App. eines] mens F. Dies ist aber zu guter letzt wohl
als men [e]s aufzufassen? Vel. Wiener Hs. 2739, fol. 146: : ee man 1z wizze.
228 A.-L. CORIN
Bedeutend ist dagegen die Feststellung, dass in der
9. Predigt F stets süchen statt süftzen schreibt 43.27 fg.
Denn eine solche Lesart ist nur zu begreifen, wenn man
annimmt, dass die Vorlage suchten (< suften) ent-
hielt, also md. war — Auch $ hat einmal (394.8) ursprüng-
lich sâchende statt suftzende ; es ist aber im Ms. ‘durch-
gestrichen und Kkorrigiert’. Auf Seite 1642.49 hat der
Vettersche Text süchen, wo der Baseler Druck seufftzen
schreibt.
4° Unverschobenes d im Anlaut findet man in dœte 405 33
in S, dürre (— Türe) (251.16.17) in S, dürrin (226.93) neben
turrin (251.16.17) in E ;
421.25 ist gebende statt gebete nur aus der md. Form
gebede zu erklären.
5 Die Abwechslung der Formen porte und pforte in der
8. Predigt beweist nichts, weil beide Formen dieses lat.
Lehnwortes im mhd. gang und gäbe waren ; auf eine md.
Quelle weist aber entschieden das unverschobene p in
pinftstwünchen (1) (— Pfingstwoche) F 435 zu 110.4.
Mitteldeutsch ist ferner kloppele in F (431 7) für Alopfel.
In eine noch nôrdlichere Gegend (Kôln?) (2?) gehôrt
welpelin KF (40.25 4419.21), wofür S welfelin oder gar
hündelin schreibt.
6° Marporzen in E (210.22), wofür S Marcpforten setzt,
ist nicht nur md. sondern spezif. külnisch, denn es ist der
ortsübliche Name einer Strasse, die in der Verlängerung
der Grossen Sandkaulstrasse liegt und mit der Hohen
Strasse parallel läuft. (Auf Stadtplänen heute Marspforten
d. h. aber Marc[u]spforte !). Der lokale Name kvnnte frei-
lich in seiner heimischen Form auch von einem obd.
Schreiber übernommen worden sein.
Aber auch von der Vichtverschiebung eines { (eines
anlautenden) haben wir ein treffendes Beispiel : 83.6 steht
für |
ZWUSCHENT Jherusalem [und Betaniam]
in Fr: in tutschen th... 4.1 TILTUSSCREN OLIS
(1) Zur Näselung vgl. wuncher neben wuocher Lexer III. 1001.
@) Im Ripuar. ist æp unverschoben, im heutigen Kôlnischen auch FE:
s. Müncn, Gramm. d. rip.-fr. Ma., S. 78.
TAULERISCHE HANDSCHRIFTEN 229
Zwischen ist nun, nach BEHAGHEL (1), das einzige Wort
im Ripuar,, wo die Verschiebung im Rückstand ist ; noch
in Andernach gilt {üsche neben zwûüsche und in Arel
tüschen neben zwæschen (A. BERTRANG, Grammatik der
Areler Mundart, Brüssel, 1921. S. 219).
C. Dies und das.
Es môügen hier noch einige lose Bemerkungen folgen :
1° Anstatt adverbialer Zusammensetzungen mit von hat
F nicht selten solche mit abe, wie sie in den Wiener Hess.
zu finden sind : danabe, hinabe, derabe 81.384; 77.26; 92.16;
2606.12; 400.2; 414.6; 114.93.
% Dem Wort etliche entspricht sehr oft soliche in
AUD A2 52 PT", 200.2 2 209.107 282:30:
A UN JU DD JIM. IU0.Je. 2101012: 401.2:
203.3.18 usw.
Nun steht durchgängig soliche in der Wiener Hs. 2744.
Es ist wohl mit V anzunehmen, dass es für sumlich (Ndl.
sommig) steht. LExER belegt die zusammengezogene Form
sulch einzig und allein aus BEcxs Beiträgen zu Vilmars
Æurkhessischem Idiotikon, d h. aus einem nôrdlichen md.
Gebiet (Kassel liegt auf der Hôhe von Düsseldorf!)
3 A ne steht gewôühnlich für aber, sondern in den Wiener
Hss. Ist es zu lesen aue und mit aver, aber in Verband zu
setzen oder sollen wir es erklären durch Hinweis auf sun-
der — (ohne und) sondern? Ane steht in dieser Bedeutung
auch in E 137.26 ; 2923.19 (im Baseler Druck : und).
E hat.einmal ob, wo man oder erwartet 227 16. Man vgl.
ndl. of in beiden Bedeutungen. So auch in den Wiener
HS$ss. : ave, ove.
4° In dem Ausdruck : den ussern menschen, den alten,
den ersten menschen 925.19, betrachte ich ersten als ein
Missverständnis einer ma. Form ertsen d. h. irdischen.
So schreibt die Wiener Hs. 2739, fol. 55: den irdeschen
menschen.
9° 186.5 liest man : und in dem so ist manig mensche
der alle sine werk hat verderbet und verqwetscht, das er
wening werke alle sine tage Rat getan.
(*) Die dt. Sprache, S. 230.
230 A.-L. CORIN
Offenbar kommt man mit dem Sinne zerquetschen nicht
aus. F hat statt dessen verquist. LExXER III. 195 kennt
einen einzigen Releg aus einer pfälzischen, also md. Hs.
für ein Zeitwort verquesten ; er deutet es mit mischen,
verschütten.
Das Niederländische kennt das Wort verkwisten = ‘ver-
geuden, verschwenden’ und Kluge nennt dieses denn auch
als Quelle des nhd. verquisten.
Das letzte Glied des oben angeführten Satzes zeigt, dass
es die niederl. Bedeutung des Wortes ist, die wir hier
brauchen.
6° In der 50. Predigt führt Tauier den 13. Vers aus dem
19. Kap. des 1. Buches der Kônige an :.. und Elyas derstünt
in der dürrin der kulin E 226.3, so auch 228.6.7.8 und
251.16.17. Vom unverschobnen d in dürrin ist oben die
Rede gewesen. Külin, welches der Druck durch hüle d. h.
Hôükle widergibt, ist das md. Wort küûle — Grube, das
heute weiterlebt unter der Form Kaul (Sandkaul, Lehm-
kaul usw.) (1) s. LExER, I, 1766.
1° Ist verg'ebenisse in F für vergift(ekeit) anders zu ver-
stehen, als etwa durch die Annahme eines “vergefenisse in
der Vorlage? Vgl. mndl. vergiffenisse, vergeffenisse —
Gift. |
8 «Es geschieht oft», sagt Tauler einmal (77.16 fe.),
« dass die Dinge einem benommen oder angetastet werden,
es sei die Bequemlichkeit, der Freund .., so dass man Gott
oft gehen lässt mit zornigen worten, mit wercken oder
mit unwarkheit... »
Das wobhl in allen Vetterschen Hss.(F, A 91, A 89, A 88)
stehende wercken (Varianten sind nicht verzeichnet) be-
friedigt den Sinn nicht. Es fehlt eine Bestimmung. Oder
sollte das Wort eine Verschreibung sein? Ich nehme
Metathese des r an und vermute ein ursprüngliches wre-
chen — Rächen, Rache, Hass (vgl. nd. wreken).
Und tatsächlich heisst es in der Wiener Hs. 2739,
fol. 158: bit zornichen worten bit rachen oder bit unwar-
heide.
(4) Man wäre demnach geneigt, LExERS leimenkute 1. 1867 als leimenkule zu
deuten, wenn das md. nicht auch Kaute = Lehmgrube besässe.
TAULERISCHE HANDSCHRIFTEN 261
Wrechen oder wrachen kônnen aber nur md., ja nieder-
rheinisch sein.
Auf einen md. (niederrheinischen?) Urkodex müssten
dann die genannten Hss. letzten Endes zurückzuführen
sein.
Vokalismus, Konsonantismus und Wortschatz der
Vetterschen Hss. tragen also Spuren eines md., ja ripu-
arischen Einflusses, der wohl ihrer gemeinsamen Vorlage
zuzuschreiben ist. Ganz besonders ist F von einer md.
Quelle abhängig, weniger schon E und in geringem Masse
sind es die übrigen Mss. F und E aber sind, neben A 91,
die ältesten uns bekannten Codices.
Aus dem Ergebnis unserer Untersuchung würde dem-
nach dieser wunderliche Folgesatz fliessen : die Sprache
der ältesten Aufzeichnung der Predigten Taulers, des
Strassburgers, war eine mitteldeutsche (ripuarische) Mun-
dart.
Gleich drängt sich aber die Notwendigkeit einer Ein-
schränkung auf : nur eine bestimmte Anzahl von Predigten
weisen die Erscheinungen auf, die wir unserer Beweis-
führung zu Grunde gelegt haben. Dann kônnten allein
diese in Kôln entstanden sein, während andere in Strass-
burg oder Basel gehalten wurden.
Der Kôlner Aufzeichner wird das Gehôrte in seiner
Mundart niedergeschrieben haben, das spricht von selbst.
Aber ebenso selbstverständlich ist es, dass Tauler (der
lange in Kôin wirkte) sich bestrebte, eine Sprache zu
reden, die seinen Zuhôürern verständlich sein wollte. War
dies eine Mischsprache oder beherrschte der Alemanne die
niederrheinische Mundart vollkommen genug? Weitere
Untersuchungen dürften das Problem in helleres Licht
rücken (1).
Liég'e. À. L. Coin.
(1) Vgl. die Einleitung meïiner Ausgabe der Wiener Hs. 2744 (Champion,
Paris. 1924),S. xxvun Îg.
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Les « hommes de Sainte-Marie »
à Tournai.
La pensée des spécialistes de l’histoire constitutionnelle
se porte de plus en plus vers certaines catégories de per-
sonnes méconnues jusqu'ici parce qu'elles ne répondent
pas à des classifications juridiques simplistes et, parmi ces
personnes, vers. celles que l’on a accoutumé de dire
« hommes de tel saint » et que pour cette raison nous
appellerons génériquement « hommes-de-saint » (1).
De même qu’à Louvain on signale des homines Sancti
Petri (?), à Arras des hkomines Sancti Vedasti (*) on trouve
à Tournai des homines Beatae Mariae. |
Les premiers renseignements que nous ayons à leur
sujet sont malheureusement assez tardifs ; ils ne remontent
pas au-delà du xrr° siècle, et encore faut-il attendre le milieu
(:) Je préfère le terme « homme-de-saint » à celui de «sainteur » pour le
triple motif que sainteur n’a pas eu de forme latine — il est donc moins
ancien —, que son emploi a été moins général, et, surtout, qu'il à eu un sens
presqu'exclusivement actif : tel saint est sainteur de tel homme. A part cette
réserve je suis d'accord en tous points avec M. Léo Verriest qui a consacré
aux Sainteurs un travail capital couronné par l’Académie Royale de Belgique.
Voir Mémoires de l'Ac. Roy. de Belg. Lettres, in-8°, 2e série, VI, fase. 3, 1910 :
« Le servage dans le comté de Hainaut. Les sainteurs. Le meilleur catel ».
p. 171-248 et annexes.
(?) Au sujet des homines sancti Petri voir H. Van pER LINDEN, « Histoire de
la constitution de la ville de Louvain » (7e fascicule du Recueil de ‘ravaux
publiés par la Faculté de Philosoplue et Lettres de l'Université de Gand), 1892,
in-8°, p. à-14 et J. CaLBRECHT, « De oorsprong der Sinte Peetersmannen.
Hunne voorrechten, hunne inrichting en de evolutie dezer instelling tot bij de
aanvang der Xvie eeuw » (2e fasc. de la 2e série du Recueul de travaux publics
par les membres des conférences d'Histoire et de Philologie de l'Universite de
Louvain), 1922, in-8°, XIV, 186 p.
(3) Sur une fraction des homines Sancti Vedasti cf. K. L. Gaxsnor, « Les
homines de generali placito de l’abbaye de Saint-Vaast d'Arras » dans Revue du
Nord, VIII, Lille, 1922.
234 P. ROLLAND
de ce siècle pour être bien certain que l’on a affaire à eux.
C’est le moine de Saint-Martin, Hériman, qui, le premier,
en 1146, en fait clairement mention, en parlant de l’advo-
catio hominum beate Marie. D'après lui, cette avouerie,
telle qu’il l'avait encore sous les yeux, avait été cédée en
fief en 951 (!), par l’évèque Fulcher, avec les autres droits
de la mense épiscopale, à des chevaliers noyonnais (2).
Comme toutes les inféodations de Fulcher peuvent être
prouvées, il est permis de conclure à l’existence des
hommes de Sainte-Marie déjà au x° siècle; mais c’est tout
ce que nous savons d’eux pour cette époque.
Pour la seconde moitié du xr et tout le xrri° siècle
la documentation se fait relativement abondante ; comme il
faut s’y attendre, elle est concentrée surtout dans les
archives de la cathédrale.
Au xiv° siècle les hommes de Sainte-Marie figurent bien
(t) « Fulcherus... cum a clero et populo fuisset receptus, duas ecclesias fini-
timas subvertit, videlicet beati Quintini de Foro in qua canonici commane-
bant, beatique Petri de media urbe, ubi sanctimoniales degebant, suadentibus
mililibus quos secum adduxerat; quibus etiam predia earum distribuit pro
caplanda benivolentia eorum ; lerras etiam quasdam hereditarias Sancti Mar-
lini.…. invasil eisque ad augmentum sue dampnationis addidit; benefiia quoque
sua, que de manu regia predecessores ejus susceperant, illis superadiciens
— monelam scilicet civilalis, mairiam, justiciam, districtum, advocationem,
wionagia, tria molendina de sex supraposilis — episcopatum modo miserabili
pessum dedit ». HERIMAN, Encyclique de 1146 reproduite dans Herimanni
Conlinuat. (1147-1160) et Historiae Tornacenses (—1160); Monum. German.
iistor. Scriptor, in fo XIV, p. 319 et 335. L'advocatio dont il est question dans
ce texte se retrouve avec les mêmes droits, sous le nom d’advocatio hominum
beate Marie, dans le même ouvrage, un peu plus haut, (Herimannni Conti-
nual., 6.8, et Historiae Tornacenses, €. 6 ; loc. cit., p. 318 et 336).
(2) Pour les terres de Saint-Pierre et de Saint-Quentin, voir respectivement
Voisix, « Le cloître de la cathédrale de Tournai » dans Mémoires de la Société
historique et littéraire de Tournai, VI, 1857, p. 100. et HÉRIMAN, Liber de reslau-
ratione Saint-Martini Tornacensis (1142) M.G.H.SS., XIV, p. 309, n. . Quant à
la dépendance vassalique des officiers de justice et des détenteurs de droits
régaliens, sur laquelle je ne puis m’étendre à cette place, on la constatera
passim dans Dp’HERBOMEZ, « Les châtelains de Tournai » (Mémoires de la
Société historique et littéraire de Tournai, XXIV et XXV, in-8°, 1895) ; LEURIDAN,
« L'avouerie de Tournai » (Annales de la Société historique et archéologique de
Tournai, IX, in-8°, 1899, p. 231-334), et dans les cartulaires de Saint-Nicolas-
des-Prés (Vos, Mémoires de la même société, XIT et XIIT, 1873-76) et de Saint-
Martin (n'HERBOMEZ, Publications de la Commission Royale d'Histoire, 2 vol.,
in-40, 1898-1901).
« HOMMES DE SAINTE-MARIE » 20
encore dans certains relevés de droits capitulaires, mais
l’on ne peut décider s’il s’agit d’une constatation de la
situation contemporaine ou d’un rappel de situation anté-
rieure (!}.
Après cette époque ils disparaissent définitivement, non
saps laisser derrière eux quelques institutions fossiles très
précieuses pour l'historien.
+ Ÿ +
Les hommes dits « de Sainte-Marie » devraient plus
exactement être qualifiés « hommes de Sainte-Marie et de
Saint- Eleuthère » car à la dépendance envers la protec-
trice commune des fidèles ils joignaient la dépendance
envers le saint local. Le même fait se produisait à Arras
chez les « hommes de Sainte-Marie et de Saint-Vaast » (?)
et un fait similaire est constaté à Liége chez les « hommes
de Chise-Dieu et dé Saint-Lambert » (3).
Leurs membres se recrutaient dans deux classes de la
société ; les uns étaient libres d’origine; les autres étaient
des serfs émancipés. Tous, spontanément ou par la volonté
de leurs libérateurs, s'étaient ou avaient été voues à la
Vierge et à saint Eleuthère pour conserver leur liberté
personnelle innée ou acquise (*. Leur qualité paraît s’être
(:) On en parle notamment dans le registre « de cuir blanc », n° 32 des
Archives communales de Tournai. Ce registre qui relève, à la fin du xivesiècle,
les droits du chapitre cathédral, pour la plupart accensés à la commune en
1993, doit avoir pris pour modèle un document contemporain du roi Philippe
le Hardi (1285), comme en témoigne le passage suivant du fo 24r0 : «...assa-
voir est que du temps de très chrestien prinche Loys, roi de Franche, père du
Roy Phelippe ad present regnant.. »
(2) CE. enfra, p. 239, n.. 1.
(3) A leur sujet voir F.-L. GaxsHor, «Les homines de casa Dei du très ancien
droit liégeois » dans Revue Belge de P hilologie et d'Histoire, 1, 1922, p. 303-316.
(4) En 1173 Walter de Mortagne, évêque de Laon. donne à Notre-Dame de
Tournai tous ses serfs émancipés de la région, ut Sanctum Eleutherium habeant
advocatum (Archives de la cathédrale de T., cartulaire C (XILe-XIIEe siècle),
fo 24vo ; cartul. D (XIIIe-XIVe sièle), fo 27r0. Publié par MirAEuS et FOPPENS,
Opera Diplomatica, 1, p. 394 ; Cousin, Histoire de Tournay, T1 (1620), p. 288).
— En 1190 Philippe d'Alsace, comte de Flandre, affranchit, en les subordonnant
à Sainte-Marie de Tournai, tous ses serfs courtraisiens. (Archives de la cathé-
drale, cartulaire G, fes 30v° et 47v°; cartul. D fo 47v°. Publié dans Bulletin
de la Commission Royale d'Histoire, 2 série, IV, 1852, p. 248-249.) — En 1241
17
236 P. ROLLAND
transmise primitivement par les femmes!) C’est à l’avoué
de Tournai, vassal de l’évêque, qu’incomba d’abord leur
défense — il apparaît encore dans ce rôle chez Hériman
— puis, vraisemblablement après la restriction des avoue-
Arnulphe, seigneur de Cisoing, complète une manumission de serfs et de
serves par leur « dévotion » à Saint-Eleuthère (Archives de la cathédrale,
cartulaire D, f° 276. Publié dans Cousin, op. cit, IV, p. 55 et Mémoires de la
Société historique et litléraire de Tournai, 1, 1853, p.263). — En 1271 Pierre,
seigneur de Calonne, soumet au même saint deux serfs libérés cf. Cousix,
op. cit., IV, p. 54-55 et l'inventaire des archives de la cathédrale rédigé en 1533
(n° 43 actuel) qui consacre le fo 139v° aux hommes de Sainte-Marie, dont les
titres reposaient dans la 13e boîte de la 3e layette).
Le registre « de cuir blanc » des Archives communales parle implicitement
des hommes-de-saint d’origine libre, fo 7vo : « De libertate ipsorum hominum
seu servorum. — ..#Et sciendum quod preslacio seu solucio census quam
predicli, prout supra scriptum est, faciunt, signum et magnifestacio est liber-
tatis, quamquam plures ipsorum de servis facti sunt liberi, et dati ecclesie sunt,
mediante censu, ut dictum est, solvendo per cosdem ».
Cousix, tout en se trompant sur la situation ultérieure de nos hommes, a vu
juste quant à leur qualité originelle : « Mais pour plus grande explication de
telle matière, dit-il, il faut remarquer la dévotion et l'honneur que l'antiquité
portoit à l’église sans comparaison plus grande que maintenant. Car les uns
affranchissoient leurs esclaves non pas absolument, ains à charge perpétuelle
de quelque service, ou cens, que les affranchis et leur postérité devroient à
quelque église en l'honneur de quelque sainet, comme de S. Eleuthère,
évesque de Tournay... Les autres volontairement par une extrême dévotion à
quelque sainet ou saincte aucunement s’asservageoient et passoient actes à
l’église, comment ils devenoient ses hommes, ses serfs, ses vassaux et cliens »,
opt IN;tp441e
(1) C'est ce qui ressort de la donation d’Arnulphe de Cisoing qui, tout en
faisant aussi mention d'hommes soumis à saint Eleuthère, parle seulement de
la postérité des femmes : « servos meos el ancillas meas : Gossuinum Blondiel,
loannem Gieskiere, fratres ; Adelinam, lvetam, sorores, Margaretam uxorem
Gossuini Blondiel et Ceciliam filiam Adelinae cum lota progenie et successione
earurn ». (COUSIN,0p. cit., IX,p.55) Le fait que des femmes seules pouvaient con-
tinuer la lignée est également significatif à côté du silence assez général des
autres actes d’émancipation conditionnée où le droit commun — /ructus ven-
trem sequitur — semble sous-entendu. Voir un acte du seigneur de la Hamede
en 1279 : «cum posterilate sua €. à. d. Ysabellae de Mainhart ». (Archives de
la cathédrale, inventaire n° 43, fo 139v'). À comparer avec la situation arra-
geoise : « Quicumque voluerit probare se esse de censu S. Vedasti hoc r'ebet
probare per juramentum suum et per sex viros el mulieres sue originis ex parte
sue matris». Accord de 1024 cité par DEsmaRrez « Etude sur la propriété foncière
dans les villes du Moyen-Age et spécialement en Flandre » (20e fascicule du
Recueil de Travaux publiés par la Faculté de Philosophie et Lettres de l’'Univer-
sité de Gand.) Paris-Gand, 1898, in-80, p. 95.
(( HOMMES DE SAINTE-MARIE » 237
ries et l’obtention par les clercs de la licence canonique de
paraître au for séculier (!), l'Eglise tournaïsienne rentra en
possession de son fief et prit directement sur elle la protec-
tion de ses « hommes ». Et, à vrai dire, dans le dernier
état de choses, ce n’était pas une lourde charge, car dans
les cas critiques tout se faisait aux frais de l’intéressé (?).
Quant à la protection ordinaire, latente, elle trouvait sa
contre-partie dans un cens capital dit « chevage » (cava-
gium) de deux ou six deniers, soldé annuellement à la
cathédrale, sur l’autel de Notre-Dame, lors de la fête de
Saint-Eleuthère (20 février), dans une taxe de six, douze
ou vingt-quatre deniers au mariage, et de un ou deux sous
à la mort (?).
(1) CË, PErGamEnNt. L’avouerie ecclésiastique belge (1907), p. 81.
(2) «et quando ipsis hominibus super statu questio movetur, ecclesia super
expensas ipsorum consuevit lales deffendere ac tueri ». Archives communales,
registre « de cuir blanc », fo 7vo.
(5) Les serfs de Walter de Mortagne étaient émancipés à cette condition ;
« de unoquoque eorum tam servo quam ancilla.. annualim sex denarios cen-
suales et de mortua manu duos solidos et de maritayio duos solidos »; ceux de
Philippe d'Alsace : « ita tamen quod quilibet tam presentium quam heredum
annuum censum capitalem duorum denariorum pretaæatle persolvat ecclesie, et
in quolibet contractu sex denarios, et in morte XII denarios » ; ceux d'Arnulphe
de Cisoing : « ia quod in festo ejusdem confessoris canonicis Tornacensibus
duos denarios de censu annuatim, sex propter nuptias et duodecim denarios de
mortua manu unusquisque persolvat »; ceux de Pierre de Calonne : « quorum
quilibet singulis annis in festo sancti Eleutherii solvere tenetur duos denarios
el sex in matrimonio et XII in morte ». Le registre « de cuir blanc » résume,
comme suit, au f° 7ve, l'état de dépendance des hommes de Sainte-Marie :
De servis et ancillis ecclesie er cavagio in quo lenentur.
In civitate tornacensi et extra, Lam citra Scaldam quam ultra, sunt plures
homines Lam virr quam femine qui sunt de censu ecclesie et horum singulr,
anno quolibet, solvunt et debent solvere ecclesie duos denarios parisienses racione
cavagii sive census capitalis : L pro ipsorum singulis solvuntur duodecim dena-
rios parisenses eciam tam in mariagio quan in morte et hujusmodi homines
« servi el ancille ecclesie » appellantur et quando ipsis hominibus super statu
questio movelur, ecclesia super expensas ipsorum consuevit lales deffendere ac
tueri.
De libertate ipsorum hominorum seu servorum.
.…ÆEt sciendum quod prestacio seu solucio census quam predicti proul supra
scriptum est, faciunt, signum et magnifestacio est libertatis, quamquam plures
ipsorum de servis facti sunt liberi, et dati ecclesie sunt, mediantle censu,
ut dictum est, solvendo per eosdem. Aliqui tamen de dictis servis el ancillis
solvunt sex denarios annuatim et duos solidos in maritagio et in morte.
Le nouvel homme de Sainte Marie, encore au x sièle, ducilur per cellena-
rium ad ymaginem beate Virginis et ibidem super altare ponens duos denarios
solvit censum capitalem. Registre « de cuir blanc », fo 14vo.
238 P. ROLLAND
Ces prestations étaient nettement personnelles; de plus,
comme le dit très bien un texte du x1r1° siècle «le prest ou
solucion de le cens que li dit serf font, ainsi que dit est
dessus, est signe et magnifestacion de liberté » (1).
Il n’y a donc pas lieu de s'arrêter à la qualification
morale et non réelle de «serf » dont s’honoraient ces gens
de dépendance particulière (?); il ne faut pas les confondre
avec les vrais serfs que l’évêque et le chapitre possédaient
par ailleurs et dont le statut était tout différent ($). Au
reste, si l’institution des hommes de Sainte-Marie avait eu
quelque chose d’avilissant, elle n’aurait jamais pucoexister
avec le régime communal, qui se présente à Tournai avec
le caractère le plus absolu que l’on connaisse, et auquel
remontent, cependant, presque tous nos documents.
Au contraire, eu égard aux seules redevances, la situa-
tion des hommes de Sainte-Marie était si compatible avec
les préoccupations mercantiles des bourgeois qu’elle exo-
nérait les marchands, encore à la fin du x1r1° siècle (4), de
nombreux impôts indirects. Pour les hommes*de Suinte-
Marie point de taxe d’étalage quand, au marché ou ailleurs,
ils ne tenaient qu’un étal, c’est-à-dire quand eux-mêmes
(+) Cf. supra p. 237, n. 3. — Le Registre précité donne, dans sa seconde
partie, une traduction romane, contemporaine, de la première. Si l'on veut
connaître l'opinion locale sur pareille liberté, lire un acte de « dévotion » à
Saint-Vaast dans le cartulaire des évêques de Tournai, xmre siècle, Archives de
l'Etat à Mons, n° 69, fo 26r° : « nobilis matrona…. qaudens ea libertate qua
gaudent h mines qui partibus istis debent sanclorum ecclesiis censum ex l'iberis
manibus capitalem... » (ao 1203). Cité déjà par Duvivier, « Les Hospites »,
dans Rerue d'Histoire et d'Archeologie, X, p. 134.
(2) HoverLanT DE BAUWELAERE (Essai chronologique pour servir à l'histoire
de Tournai, X, 1806, p. 79), voit dans leurs prestations, qu’il dit tombées en
désuétude grâce à la générosité du clergé, les vestiges d’un servage remis
par l’évêque Arnould (?). Il s'en réfère à Caruze (Tornacum civilas metropolis
et cathedra episcopalis Nerviorum. Bruxelles, Mommaert, 1652, p. 89) qui
n’écrit rien de tel.
(8) On voit certainement de vrais serfs aux mains de l'Eglise à Helchin,
Saint-Genois, etc., durant le xrre siècle. Cf. HÉRIMAN, C. 45, M. C. H. SS., XIV,
p. 295 : «servos, ancillas el ceteros redditus quos nunc ibi tenet episcopus, cano-
nici el mililes de episcopo ».
(4) Dans l’accensement des droits du chapitre à la commune en 1293 : «saus
çou que cil ki sont du cavage Nostre-Dame doivent y estre quitte d'estallage
de le maille cescun d’un estal ». L’acte émanant du chapitre à été publié par
PouTRaIN dans Histoire de la ville et cité de Tournay, La Haye (Tournai, 1750),
pièces justificatives, p. 27 ss.; sa contre-partie, émanant de la commune, a été
éditée par HOVERLANT DE BAUWELAERE, 0p. cil., XI, 1806, p. 207 ss.
« HOMMES DE SAINTE-MARIE » 239
étaient vendeurs; ils ne payaient la maille réglementaire
que pour tout étal supplémentaire. Si, au même étal, leurs
marchandises étaient mêlées à celles d'étrangers, ceux-ci
seuls acquittaient leur quote-part, les protégés de l'Église
restant affranchis. Même privilège pour les tonlieux et
winages de l’Escaut où le bénéfice d’une maille leur était
assuré, qu'il s’agît d’une taxe de ce montant, dont il leur
était fait remise, ou d’une taxe supérieure, dont on défal-
quait la maille privilégiée. Encore, dans ce dernier cas, ne
se voyaient-ils pas imposés lorsqu'il s'agissait de biens à
leur usage personnel. Là aussi on distinguait, dans une
même embarecation, le chargement des hommes de Sainte-
Marie de celui des gens soumis au droit commun; ces der:-
niers seuls étaient taxés (!).
On ne peut voir non plus dans les hommes de Sainte-
Marie des ministeriales, tout au moins de ces ministériels
(1) « Les dis sers et ancielles (de le église) en estaulx et estallages pour
lesquelx on ne paye que une maille sont franc, et pour tel estallage ne payent
rien par ainsi que il ne tiengnent que un estal; mais se ilz ou aucun de eulx
tenoient deux ou plusieurs estaulx où marchiet ou aultre part, de un tout seul
sont francq, et des autres ilz payent lestallage accoustumé. Les dessus nommez
aussi de tonnieu dont on ne paye que une maille, et de winage pourquoy on
paye une maille et non plus, sont francq. Et pour telz tonnieu et winnage tou-
teffois qu'il accatent ou vendent ou quant les choses de eulx ou aucuns de eulx
passent par yauwe ils ne payent rien ; mais se ilz accatent ou vendent pluiseurs
bestes a une fois ou aultres choses dont de chascune d'icelles une maille ou
plus est deue pour le thonnieu, non de toutes les dictes mailles, mais de une
tant seullement, sont affrancqui. Et par celle manière se tient se les dis sers
avoient pluiseurs et diverses choses en nef passant par l’'Escauld dont de chas-
cune on à accoustumé de payer une maille ou plus. Et se par aventure en le
nef ou ès choses qui sont en le nef les dis sers ayent pluiseurs compaignons
non sers il extrairont leurs choses ou leur part, et leur compaignon ou aultre
de leur part et choses pairont le thonnieu et winage deu et accoustumé. Sem-
blablement se pluiseurs hommes tiennent un estal ou marchiet ou en aultre
part en Tournay ou quel estal pluseurs mettent ou vendent leurs choses, et li
uns de eulx soit sers de leglise, ledit serf ainsi entremellé ne paira point se
part ne estallage ne tonnieu mais li aultre seront tenu de payer estallage ou
thonnieu acoustume ». Arch. commun. Tournai, reg. de cuir blanc, fo 232 ro,
— Voir à Arras l'accord sur le tonlieu en 1024 : « omnes illi qui manent
infra hos tlerminos tam clerici quam laici qui sunt mercatores debent the-
loneum Sancto Vedasto nisi sint de censu Sancti Vedasti vel Sancte Marie de civi-
late, Lam qui vendil quam emit..…. omnes ii qui sunt de censu S. V. sunt
liberi a theloneo et omnes illi qui non sunt de censu debent theloneum si fue-
rint mercatores... ». Cité par DESMAREZ, op. cil., p. 94.
240 P. ROLLAND
dont on s’est complu à voir l’unique origine dans la servi-
tude ou — ce qui juridiquement parlant est un non-sens —
la demi-liberté (1). Que certains de nos hommes-de-saint
tournaisiens aient rempli des fonctions domañiales, qu’ils
aient été de vrais « ministres », des hommes d'armes de
l’évèque et du chapitre, nous l’admettons (?) et nous en
siwnalerons même plus loin de glorieuses. conséquences.
Mais voir en eux des gens de condition inférieure qui,
s'appuyant sur les fonctions que leur ont déléguées les
princes, se :sont élevés peu à peu dans la hiérarchie
sociale jusqu’à constituer ce qu’on dit être la ministé-
rialité, c’est là une impossibilité; les évêques de Tournai-
Noyon ne possédaient pas, en effet, de ministérialité ainsi
comprise. Lorsqu’en 951 l’évêque Fulcher, issu de la
domesticité royale, après s'être fait reconnaître manu
militari, voulut organiser à Tournai son pouvoir temporel
en le basant sur la vassalité, il s’adressa non à des serfs
de l’Eglise tournaisienne, ni même à ceux de l'Eglise
noyonnaise sur lesquels il pouvait compter davantage,
mais à des ingenui de Noyon qu'il attira par ses pro-
messes ($). L’eût-il fait si, près de la personne épiscopale,
avaient existé des gens, fidèles par obligation, dont il
n'aurait pas eu à subir les exigences? (4). Lorsque, dere-
chef, les évêques eurent à pourvoir à la gestion des
offices, c'est encore à des nobiles, — dans l’ancienne
acception du mot —, qu'ils recoururent (°). Aucune source,
() Cf. Keurcex, « Die Entschung der deutschen Ministerialitat » dans Véer-
teljahrschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, t. VIEIL, 1910.
(2) Voir, par exemple, des de Vineis (de le Vingne), échevins, c'est-à-dire
hommes de Sainte-Marie. (Cf. infra p.242 ss.) au cours du xue siècle, en même
temps que monétaires et détenteurs du levain des cervoises (réfer dans
ouvrages cités supra p. 234, n. 2, passim).
(3) Le récit, typique, se trouve dans les Historiae Tornacenses, C. 8 : «...cum
illi spe obtinendae adhuc pecuniue indignati dicerent : « Nos ingenuos milites
non decet comitatui tuo interesse neque tecum iler agere... quo illico ambitione
pecunite illecti sine mora accelerant cum eo properare ». M. G. H., SS., XIV,
p. 335.
(4) « Hi enim nocere el prodesse ei poterant », ibid.
(5) A la fin du x siècle, l'évêque Rabod nomma châtelain et placa à la tête
du winage de l’Escaut son propre neveu Everard, d’origine libre. Cf. »’HEer-
BOMEZ, « Les châtelains de Tournai », Meém. Soc. Hist. Tournai, XXIV, 1895,
p. 8ss.
« HOMMES DE SAINTE-MARIE » 241
d'ailleurs, loin d’autoriser une identification avec les
hommes de Sainte-Marie, ne parle d’une classe, spéciale,
de ministériels. Au reste, cette catégorie de vassaux-serfs
à laquelle — à tort croyons-nous — on réserve le nom
de ministérialité trouvait un sol moins propice à son déve-
loppement auprès des princes électifs, comme les évêques,
que chez les chefs héréditaires à la famille desquels plu-
sieurs générations serviles pouvaient se dévouer avec
continuité.
Que sont donc les hommes de Sainte-Marie? Des tenan-
ciers de l’Eglise tournaisienne? Oui et non. Non, parce
qu'ils ne le sont pas nécessairement, c’est à-dire en tant
qu'hommes de Sainte-Marie; oui, parce qu’ils peuvent
l'être en même temps. Je m'explique.
Les gens de dépendance dont nous traitons apparaissent
comme tels, c’est-à-dire par suite de leur « vouerie » uni-
quement personnelle, non localisés, non fixés au terroir
tournaisien. Des preuves formelles se trouvent, au surplus,
dans des actes d’émancipation individuelle suivie d’asser-
vissement moral, en Tournaiïisis ({), en Hainaut (?) et sur-
tout dans la charte d’affranchissement général octroyée,
en 1190, par Philippe d'Alsace à tous ses serfs de Cour-
trai (*). Ceux-ci devenaient à la fois bourgeois courtrai-
siens et hommes de Sainte-Marie de Tournai, ce qui con-
firme en même temps la pleine compatibilité des privilèges
de bourgeoisie et de patronat ({), et la non-dépendance
foncière originelle des hommes-de-saint vis-à-vis de leur
patron.
D'autre part, en vertu d’un privilège déjà en décadence
en 1196, l'accès à l’échevinage seigneurial de Tournai dit
(1) Cf. sxpra, p. 2385, n. 4.
(2) VERRIEST, 0p. cil., p. 193.
(3) Bulletin de la Commission Royale d'Histoire, 2e série, IV, 1852, p. 249 :
«….. si quis ex servis meis extra oppidum predictum (Cortracum) manentibus in
eodem maluerit facere mansionem, libere licebit ei, et burgensibus comanere et,
quamdiu comanserit, salvo Lam censu quam jure predicto Tornacensis ecclesie,
burgensium libertate gaudere ».
(4) A rapprocher la citation précédente d’une clause de la charte de Soignies
(1142) souvent rappelée : « qui in villa manserint et quibuslibel sanctis subditi
fuerint, quod sanctis debent, solvant, et liberi maneant ». Wauters, Origine et
développements des libertés communales, 1869, preuves, p. 19.
242 P. ROLLAND
«échevinage de Sainte-Marie » était réservé, aux hommes
de Sainte-Marie (!). Or rien n’est plus territorialisé que
cet échevinage. Sans doute, à l’époque communale, sa com-
pétence s’étend-elle à des alleux et l’on pourrait, à pre-
mière vue, établir une concordance — bien fausse — entre
la franchise uniquement personnelle et la liberté unique-
ment foncière. Mais avant d’avoir jugé des alleux, l’échevi-
nage de la cité avait jugé des tenures. En effet, l’immunité,
devenue la seigneurie conjuguée épiscopale et capitulaire,
avait atteint dès la fin du 1x° siècle les limites de la banlieue
telle que l’a connue le moyen-âge et que nous la voyons
encore aujourd’hui en partie.
Par un diplôme que l’on peut dater dater de 898, Charles
le Simple, établissant les bases juridiques de la propriété
ecclésiastique tournaisienne, assurait au clergé, entre
autres avantages, la possession du domaine légucé quelques
années auparavant par le comte Hilduin : « necnon et fis-
cum in Tornaco, in eadem civitate cum villa Marqueduno
ad ipsum pertinente, a Hiiduino comite datum » (?). Ce
fisc, ressoudé à une partie qui en avait été distraite dès
817 au profit de la cathédrale (*), comportait vraisembla-
blement la ville et sa banlieue — qui, par Orcq, confinait
à la villa de Marquain. Une bulle de 988 assimile, en tout
cas, l’immunité dont il est question dans la confirmation
(1) Dans un rapport d’arbitres nommés par Philippe-Auguste pour régler
certains différends entre le chapitre et la commune de Tournai on lit: «Preterea
conquesti sunt nobis idem episcopus et canonici quod cum in civitate scabini
soleant et debeant institui tantum de hominibus beate Marie et de consensu epis-
copi et capituli, iidem burgenses, pro voluntate sua, quoscumque scabin’s, irre-
quisito episcopi et capituli assensu, modo constituunt. » WAUTERS. 0p. cil.,
preuves p. 262, sous la date de 1195 environ. Duvivier date ce texte d'avant
le 4er janvier 1196. (« La commune de Tournai de 1187 à 1211 » dans Bulletin
de l’Académie Royale de Belgique, Lettres, 1901, p. 263).
(2) Archives de l’Evêché de Tournai aux Archives de l'Etat à Mons. Cartul.
n° 68 (anc. 74) f: 2v°; publié avec erreurs, dans nom Bouquer, Rec. Hist. Fr.,
IX, p. 492; Duvivier, Mémoire sur le Hainaut ancien, p. 324, n° XVIII. La pré-
sant la Belgique (Commiss. Roy. d’'Hist. in 80) 1'e série, 1898, p. 3.
(8) Archives de la cathédrale de Tournai, cartul. C, fo 2vo; Carcul. D, fo Avo;
publié dans MiRAEUS ET FoPrENs, Opera diplom., 1, p. 336, et mieux IL, p. 1127;
DOM BOUQUET, R. H. F., VI, p. 509; Voisin, « Le cloître... », Mém. Soc. Hist.
Tournai, VI, 1857, p. 76.
« HOMMES DE SAINTE-MARIE » 243
de 898, à une immunité de la civitas Tornacensis tout
entière; une opposition y est même faite avec la situation
existant à Noyon, où le districtum épiscopal ne pouvait
s'exercer que infra procinctum Noviomni (!). Cette argu-
mentation se voit confirmée par le régime des banalités qui
se conserva très loin dans le moyen-âge et qui obligeait les
brasseurs à moudre leur grain aux moulins capitulaires du
Becquerel (?) et à se fournir de levain chez l’évêque ou son
délégué (#). La tradition, du reste, recueillie par Hériman
en 1146, voulait qu'avant certain événement, qu’on disait
être l’invasion normande, le terroir tournaisien tout entier,
entre les rieux de Barges et de Maire, eût appartenu au
chapitre !1).
Tout concourt donc à identifier le « grand-Tournai »,
rive gauche, avec le domaine de Sainte-Marie et s’il y est
question, dans la seconde moitié du xr° et au xr11° siècle,
d’alleux ou, plus partieulièrement infra muros, de « mai-
sons et hyretages », c’est qu’on se trouve en présence d’al-
leux nouveaux, de tenures commuées dont l’émancipation,
suffisamment éloignée pour qu’on en oubliât la date, ne
l'était pas trop cependant pour qu’on gardât le souvenir du
fait lui-même.
Que, sur les mêmes fonds, avant comme après leur trans-
formation juridique, la même cour, c'est-à-dire l’échevi-
nage de Sainte-Marie, ait exercé sa juridiction, c’est chose
facile à démontrer. On avait affaire au même seigneur à
qui tout devait avoir conseillé, lors de l’évolution, d'utiliser
un rouage ancien qu'il tiendrait en main grâce à son droit
de nomination des échevins, choisis — une élite dans
l'élite — parmi les hommes de Sainte-Marie{(°). La tradition
scabinale de son côté voulait encore au xvri siècle, en
(*) Publ. dans Miexe. Patrologie latine GXXXVI, col. 828; LEFRANC, « His-
toire de la ville de Noyon et de ses institutions jusqu'à la fin du xme° siècle ».
(Fascie. 75 de la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes, 1875) p. 180.
(?) Voir par ex. une sentence d'excommunication de 1130 publiée dans
Gallia Christiana, WI, instrum. 44, et un passage des Historiae Tornacenses
(M. G. H. SS. XIV, p. 334).
(8) Voir »'HERBOMEZ, Cartul. de Saint-Martin, |, p. 5, n° 8 et Vos, Cartul. de
Saint-Nicolas des Prés, (Mém. de la Soc. histor. de Tournai, XII, 1873), p. 21.
(4) C£. M. G. H. SS. XIV, pp. 318 ou 334 et 350.
(5) Cf. supra, p. 2492, n. 1.
241 P. ROLLAND
s'appuyant sur les chroniques, que l’échevinage de la cité,
composé de sept membres eût été établi, en 910, au retour
de Noyon où les Tournaiïisiens s'étaient réfugiés lors du
raid normand de 880; elle lui reconnaissait comme rôle
primitif l'exercice de la juridiction gracieuse dans Îles
matières relatives au domaine de l'Eglise ({). Enfin, la
juridiction de ce bane — qui n’a jamais exercé la haute-
justice — était si bien foncière que :a procédure médiévale
obligeait les tribunaux territoriaux du Tournaisis établis
dans les anciennes villas royales — Marquain, pur exemple
— à venir à rencharge chez lui pour les causes de « tières
vilaines censalves (?) ».
(:) « puys, deux ans après, que l’on comptoit 910 ou selon aucuns ce fut
l'an 911, fut créé un mayeur de la ville qui presideroit six eschevins lesquels
seroient juges, protecteurs et conservateurs du droit des citadins ainsi que le
porte la chronique des evesques de Tournai manuscrite p. 18 et les registres
de abbaye de Saint-Martin sous le temps de levesque susnommé (Rainelme) »
B#'urppe DE HurGEs, Mémoires d'Eschevin (1609-1611), Edit. HENNEBERT dans
Mém. Soc. Hist. Tournai, Y, 1855, p. 338. Ces chroniques et biographies
d’évêques toutes issues des travaux d’Hériman et de ses continuateurs (surtout
des Hisloriae Tornacenses écrites vers 1160) sont précieuses par leurs com-
mentaires. Le Chronicon de episcopis Tornacensibus (xm£-xive siècles) de la
bibliothèque de Cisoing, édité par ne REIFFENBERG en annexe à sa publication
de la Chroniqué de Philippe Mouskès (Commiss. Roy. d'Hist. in 4°) t. [, p. 536,
ajoute : « Et est notandum quod ante hanc desolationem reditus el census supra
fundos assignati et sinqulis annis solvendi raro reperiuntur fuisse introducti
seu consueli el consimiliter ante Lempus supra diclum non invenitur scabinatus
aliquis in Tornaco fuisse ordinatus, qui postmodum propler confusionem evi-
tandam et propter securilatem contracluum et venditionum, rediluum, censuum
el possessionum, exstilit adinventus et constitutus. Tunc etiam transport
dictorum rediluum, censuum el possessionum solum fiebant coram illis quibus
annuus census debebatur absque litteris seu chirographis, qui tempore dicti
scabinatus sunt introducti ad perpeluam memoriam, prout potest satis appa-
rere, nam pauca no nulla chirographa anterioris datae reperiuntur in Tor-
naco ». — Après les mots et constitutus, le ms. dit « de Villers » (xvre-siècle)
aujourd'hui disparu et dont j'ai copie spécifie même : « clero et populo ad jus
unius cujusque conservandum ».
(?) «li aprise faite sour ce ke cil de Tournai dient que toutes les tieres
censeus ki se jugent par eskevins ki vienent à enqueste à Tournai ne doivent
que iiij lonisiens d'entrée et üij d’issue, et li france iretage nient », (a° 1280-
1290). Archives de FEtat à Gand. Fonds des chartes des comtes de Flandre,
n°s 582 et 587. Cité par d'HERBOMEZ « Les châtelains de Tournai » dans Mem.
Soc. Hist. Tournai, XXIV, p.165 : cet auteur s’est trompé du tout au tout dans
sa critique d'interprétation. — Ja compétence des petits échevinages du Tour-
naisis était bien censale cf. In., pour Duisempiere (a° 1222) t. XXV, p. 63;
(« HOMMES DE SAINTE-MARIE » 245
-. Nous arrivons done à cette constatation paradoxale que
l’échevinage dont les hommes de Sainte-Marie détenaient
le monopole avait une compétence originairement doma-
niale et foncière ({).
L’explication de ce cas, très embarrassant si l’on s’en
tient aux idées courantes, est cependant assez simple. Elle
réside dans une superposition de conditions comme l’ad-
mettait le moyen âge Si les hommes de Sainte-Marie, à
une certaine époque, ont été juges, c’est-à-dire pairs, de
tenanciers, c'est qu’ils pouvaient être tenanciers eux-
mêmes. Ceux qui habitaient la ville ont cumulé deux carac-
tères distincts : la dépendance personnelle et la dépen-
dance foncière; et cela se conçoit, car si l'Eglise pouvait
se créer des « hommes » en protégeant, moyennant rétri-
bution, la liberté complète et ancienne des francs-hommes
ainsi que la liberté nouvelle des affranchis, étrangers, a for-
tiori lui était-il possible de prendre sous sa garde les liberi
et les libertiqui venaient s’établir sur ses propres domäines.
Par cette « localisation » la classe des hommes de Sainte-
pour Ernoulville (a° 1234) t. XXV. p.68; pour Froyennes et Marquain (a° 1273)
t. XXV, p. 179, ete. Concernant Marquain voyez (a° 1263): « Et ces sis bon-
niers devant dis devons-nous warandir à le glise devant dite, parmi le cens ke
ele nous rent, et en pais faire tenir comme sire, selon le loi de le vile ki des-
cent de le loi de Tournai », t. XXV, p. 131. Il n'y a rien là de la qualité de
chef sens que les prévôts ct jurés acquirent, dans un tout autre domaine, à
l’époque communale. Quant aux alleux du Tournaisis ils ressortissaient à la
cour des « frans eskiévins qui jugent et doivent jugier les frans aloes »,
(ao 1265) & XXV, p. 136. Sur les pouvoirs des frans échevins du Tournaisis-
Flandre voyez des textes instructifs du x siècle dans tout ce 1. XXV et
surtout pp. 106 et 114.
Le caractère foncier de léchevinage de Sainte-Marie, confirme dans une
certaine mesure la tradition relative à l'époque de son origine et permet même
de remontrer plus haut encore en le considérant comme successeur du vieux
banc fiscal du caput fisei tournaisien, auquel ressortissaient les cours du
domaine sises aux alentours.
({) A Arras la juridiction foncière appartenait primitivement à l'abbé, qui
lexerçait en qualité de grand propriétaire par l'intermédiaire du tribunal
domauial composé de scabini pris exclusivement parmi les homines Sancti
Vedasti. —- La différenciation qui s’observe à Liége entre le bane des échevins
de la cité et la cour des homines de casa Dei s'explique par le fait que le pou-
voir du seigneur ecclésiastique n’était pas seulement d’origine immunitaire,
mais encore d’origine publique; en d’autres termes, la seigneurie dépassait
les limites du domaine propre du prince.
246 P. ROLLAND i
Marie se trouvait subdivisée en deux catégories : les cita-
dins, auxquels était réservé l’échevinage de la eité, et les
forains. N’y a-t-il pas là un curieux rapprochement avec
les Sint-Peetersmannen de Louvain ?
+
+ *
Certaines institutions qu’avaient créées ou transformées
les hommes de Sainte-Marie leur survécurent quand ils
furent enfin absorbés par la commune, plus apte que
l’évêque dépossédé à défendre ses sujets. J’en signale
deux, d'ordres assez différents : l’'échevinage et la noblesse
collective des Tournaisiens (1).
L’échevinage échappa à la nomination des anciens sei-
gneurs peu avant 1196, vraisemblablement lors de l'in-
troduction de l’annalité dans toutes les magistratures,
anciennes et nouvelles (?). Le privilège politique des
hommes de Sainte-Marie fut même, à ce moment, méconnu
par la commune (#). L'Église pensa parer les coups en
obligeant tout échevin nouveau qui n’était pas äans sa
dépendance personnelle à s’y ranger de suite (4). Le remède
(1) Je cite également, pour mémoire, l’avouerie, qui ne devait pas son
existence aux hommes-de-saint mais leur fut, en partie, appropriée; en regard
des institutions sur lesquelles j'insiste, elle disparut assez tôt (xIve s.).
(?) La charte de 1188 connaît encore les fonctions viageres; celle de 1211 con-
sacre officiellement l’annalité des magistratures; c’est dans la trève du 20 juil-
let 1197, conclue entre la commune et Baudouin IX (MarrÈNE et DURAND,
Thesaurus anecdotorum [, col. 664; Dom BouQuer, À. H.F., XIX, p. 303 en note;
Pourraix, Hist. de la ville et cité de Tournay, pièces justif., p. 19), que l'on
saisit, pour la première fois, le changement de régime.
(3) CE. supra, p. 249, n. 1, le texte de 1195.
(*) Voici, en entier, le passage du registre «de cuir blanc » (fo 13 et ss.) qui
établit la situation transformée de l'échevinage (xnre s.) :
« De juramento scahinorum. — Scabini postquam de novo sunt facti sen
creali in Tornaco, consueti sunt venire et veniunt annis sinqulis in capitulo et
ibidem, presentibus decano et aliis personnis que sunt de capitulo, jurant et pres-
tant ibi corporale sacramentum, tactis ibi reliquiis crucis de ligno dominico
continentibus ad hoc ibidem delatis el coram ipsis positis, sub forma sacramen-
tum prestantes et jurantes singuli que talis est : « Ego N. institulus seabinus
hoc anno, fidelis ero ecclesie Tornacensi et, ut srabinus, jura ipsius et aliarum
ecclesiarum Tornacensium pro posse meo observabo. Sic me juvet Deus et hec
sancla el omnia uliu. » El notandum quod dicti scabini appellantur « scabini
ecclesie» el bene, ut videtur, propter dictum sacramentum. Et eciam si aliquis sit
inter ipsos scabinos qui non fuerit de cavagio seu censu eccl-sie capitali, necesse
(« HOMMES DE SAINTE-MARIE » 247
fut-il efficace ? C’est possible tant que l’Eglise eut la haute
main sur l’échevinage par l'intermédiaire des justiciers, le
châtelain et l’avoué, ses feudataires. Mais après que, par
divers détours Philippe le Bel et ses successeurs furent
devenus les véritables châtelains et avoués de Tournai et
qu'ils eurent rétrocédé leurs offices à la commune {1}, le
chapitre dut assister à l’écroulement des derniers vestiges
de son autorité seigneuriale. Tout au plus les mayeurs et
échevins continuèrent-ils à lui prêter, jusqu’à la Révolu-
tion, un serment aussi inoffensif que celui que les altiers
prévôts et jurés condescendaient à prêter à l’évêque (?).
Quant à la noblesse collective des Tournaisiens vis-à-vis
des rois de France, on peut la faire également remonter aux
anciens hommes de Sainte-Marie. Ces hommes-de-saint
avaient, nous l’avons vu,une double origine. Ils comptaient
des affranchis désireux de garder leur liberté récente, et
d'anciens libres jaloux de leur noblesse ancestrale. Je dis :
noblesse car il s’agit pour ces derniers de l’antique liberté
des francs-hommes, à la fois personnelle et foncière; seuls
les gens complètement libres (et non seulement ingenui)
est in illo anno, quo factus est scabinus et stabit in scabinatu, fiat de censu seu
cavagio ecclesie. Dicti eciam scabini debent dictum juramentum facere ante-
quam proferant judicinm vel legem faciant et si forte aliquis ipsorum scabi-
norum decedat vel amoveatur a scabinatu, infra annum quo est scabinus,
ille qui substituitur tenetur facere juramentum modo supradicto. Et facto
juramento scabinus qui non est de cavagio ducitur per cellenarium ad ymagi-
nem beale Virginis et ibidem super allare ponens duos denarios solvit censum
capilalem ».
(:) En 1237, la commune prit à cens les oftices du chàtelain et de l'avoué
dont le roi devint détenteur respectivement en 1314 et en 1393; entre-
temps (en 1320), le prince en avait racheté la seigneurie même à l’évêque. La
commune, qui, dès lors, n'avait plus affaire qu’au souverain, se vit déchargée,
même à son égard, par charte de Philippe de Valois, en 1340.
(*) Pour le serment des échevins, cf. supra, p. 246, n. 4. On le trouve
identique dans le eartulaire de l'évêché de Tournai, n° 69, fo 79r0, aux
Archives de l'Etat à Mons (x s.). Il subit peu de modifications et est encore
donné de la même façon par PourTrain (op. cit., p. 664) qui le dit in viridi
observantia en 1750.
Quant au serment des jurés, il acquit sa forme derniere après une infraction
au droit d'asile en 1227 (Waurers, 0p. cit., Preuves p.104), mais il est déjà men-
tionné en 1192 (Gallia Christiana, WE, instrum. col. 48 et nom Bouquer R.H.F.,
XIX, p. 294, note). Poutrain le compare au serment que les rois prêtaient à
l'Eglise, à Reims.
246; P. ROLLAND
pouvaient avoir la faculté juridique de se soumettre eux-
mêmes à qui bon leur semblait. Maïs, malgré cette dis-
tance du point de départ, tous les hommes de Sainte-Marie
jouissaient des mêmes privilèges et, en particulier, échap-
paient à toute imposition autre que la taxe à l’année, au
mariage et à la mort. De là cette exemption de tailles qui
les rapproche des Sint-Peetersmannen (!}, d'origine double
eux aussi, et qui les fit considérer les uns et les autres
comme francs quoiqu’une partie seulement d’entre eux
— prépondérante peut-être — fut d’ancienne noblesse ter-
rienne. Mais, à Louvain, les hommes de Saint-Pierre se
groupèrent en clan de plus en plus fermé, transformérent
pour eux seuls l’ancien échevinage domanial et se réser-
vèrent jalousement les privilèges de franchise; au con-
traire, à Tournai — comme à Liége (*) où toute la popu-
lation s’est quelquefois vu appliquer les mots «hommes de
Chief-Dieu et Saint-Lambert» (#) — par une survivance
de l'époque où tous les citoyens étaient membres de la
familia morale de l'Eglise (*, la franchise fiscale resta
(1) A Louvain, une ratification de 1309 pose, comme suit, en face du prince,
les hommes de Saint-Pierre : «veraciter liberi et exempti esse debeant ipso
jure super eorum talliis et exactionibus nobis et successoribus nostris ducibus
futuris faciendis ». Bull. Comimiss. Roy. Hist., 1re série, IV, 1841, p. 216.
(?) A Liége, d’après la charte d'Albert de Cuyck (1208), les bourgeois ne
devaient à leur prince ni taille ni écot. Cf. G. Kurt : «Les orlgines de la
commune de Liége » dans Bulletin de l'Instilut archéologique liégeois, XXXW,
1905, p. 304).
(3) Paix d’Angleur (14 février 1313). Cf. Bormaxs, Ordonnances de la Princi-
pauté de Liége, 1878, in-f°, (Recueil des anciennes ordonnances de la Belgique),
lre série, p. 141 ss. À ce sujet voyez également F. L. GANSHOF, op. cil.,
pp. 805 et 311.
(*) C'est à ce rappel de l'antique situation qu'il faut attribuer l’exagération
de CarTuLLe (Tornacum civitas... Nerviorum, p. 89), lorsqu'il applique la con-
dition de dépendance envers l'Eglise locale non seulement à l’échevinage,
mais encore à tout le magistrat communal : « Caelerum non omittendum hic
quod antiquitus nemo poterat esse de magistratu Tornacensi nisi qui esset
homo Beatae Mariae sive in Ecclesiae cathedralis fidem ac clientelam adscrip-
lus. Jus olim singulare et perhonestum : cum et talis homo non ab alio quam
collegio suo et capitulo judicaretur, sed aevo et neglectu defecit». Avec beau-
coup de bon sens pour l'époque (1652), Catulle assimilait la situation des.
hommes de Sainte-Marie à celle des hommes de Saint-Pierre de Louvain ;
Cousin avait déjà fait de même, op. cit., IV, p. 48. Selon ce dernier auteur,
les anciens rapports entre le magistrat et la Vierge se démontraient de diffé-
(« HOMMES DE SAINTE-MARIE » 249
générale vis-à-vis du seigneur épiscopal, puis après 1187
vis à-vis du roi (1). Et, dans ce domaine, on peut pour-
suivre l'opposition. À Louvain, le rattachement à la
«maisnie» des ducs de Brabant ne fit qu'accentuer encore
les privilèges des « sept nobles lignages » (?) en les intro-
duisant dans la nouvelle noblesse, militaire. À Tournai,
le rattachement à la couronne archaïsa la situation de
dépendance privilégiée de l’ancienne population et fit con-
sidérer tous les bourgeoïs, quels qu'ils fussent, comme
nobles (). Comme tels, ils constituaient la « chambre du
roy » etavaient le droit exclusif de veiller directement sur
sa personne — comme autrefois sur la personne épisco-
rentes facons : « le magistrat et peuple de ceste ville conformément à l’église
cathédrale recognoit, horore et invoque en ses necessitez la glorieuse Vierge,
Mère de Dieu, Sainet-Piat et Sainct-Eleuthère pour patrons, advocats envers
Dieu et défenseurs premiers et principaux ». (0p. cit, I, p. 238). Poutrain
voyait aussi dans la Vierge, d’après les anciens actes du chapitre : « Superla-
tiva civitatis Tornacensis Domina ejusque custos et habitantium mater sinqu-
larissima » (op. cit., p. 763). Ces formules peuvent être prises à la fois au tem-
porel et au spirituel.
(1) Après avoir parlé du service militaire à rendre au roi, les chartes
de 1188 et de 1211 ajoutent : «et hoc servitium nobis faciendo homines torna-
censes quieti erunt et liberi ab omnibus aliis consuetudinibus a nobis et heredibus
nostris regibus Francie el nos eos in jure suo adjuvare tenebinur ». Edit.
Duvivier dans Bull. Acad. Roy. Belgique. Lettres, 1901, p. 291 et HocQuer
dans Inventaire analytique des Archives de la ville de Tournai, 1e* fascie., 1905,
p. 123 Voir ci-dessous n. 3 ss.
(2) Cf. Van DER LINDEN, 0p. cit., p. 64.
(#) Charte de 1356, 12 mai « .… en corps et commune noblement. » Archives
communales, vidimus du 6 novembre 1356. — Charte de 1434, 23 décembre,
qui résume la situation : «.. aux bourgeois et manans d’icelle ville, comme
aux plus nobles, vaillans et loyaulx, fut baïllié la garde de la personne des
roys de France, toutes et quantefois qu'ils chevauchent, ils sont en ost ou en
armée... ils doibvent de plus en plus estre... maintenus et gardez en leurs
grandes noblesses et franchises... servir et avoir la garde de leurs personnes
(royales), quy ne doibt pas estre réputé service de villain ou routuriers mais
service de toute noblesse et gentilesse, esquelles noblesses, et toutes autres
appertenantes à nobles, les dits de Tournay ont esté maintenus et gardés de
tout temps par nos prédécesseurs, et, comme nobles, les dis dessus dits de
Tournay se sont maintenus et tels ont esté et sont réputés en tous lieux et en
tous aiges; de ce ont, en tout temps, les particuliers de nostre ville este
francs et quictes de payer quelconques tailles et impossession ou aultres
redevances, pareillement comme les nobles de nostre royaulme; ont aussy
les dis supplians et aultres bourgois et manans de nostre dite ville, comme
nobles, de telz temps qu'il n’est mémoire du contraire, acheté et encoires
achatent en quelque terre que ce soit, rente, possessions et héritaiges quel-
conques tant de personnes nobles comme non nobles, de quelque estat et
250 P. ROLLAND
pale — lorsqu'elle était «logée à ost» (!). Ils jouissaient des
nombreuses conséquences de leur titre, notamment de
l’'exemption de la taxe de nouvel acquêt, privilège exor-
bitant que les légistes essayèrent longtemps en vain de
leur ravir (£).
Ces divergences de développement entre les institutions
seigneuriales de Tournai et de Louvain peuvent s'expliquer
par le plus ou moins grand nombre d’hommes-de-saint
qui entrait dans la population de ces deux villes à l’époque
des transformations constitutionnelles ; par la puissance
plus où moins grande acquise par la nouvelle magistrature
communale, les jurés, vis-à-vis de l’ancienne magistrature
seigneuriale, les échevins, qu’elle dépouilla, ici et là, à des
degrés inégaux; par la situation géographique des deux
communes, plus ou moins éloignées de leurs seigneurs res-
pectifs et plus ou moins indispensables à leurs buts poli-
tiques. Nous n’avons pas à envisager 1ci cette question.
PauLz ROLLAND.
condition que il soient ou ayent esté, sans, pour ce, payer ny estre tenus à
payer à nous ne à aultre seigneur quelconques quelque redevance, ne estre
constrains à les mestre hors de leurs mains ». Edité, avec erreurs, par BOzIÈRE
dans Mém. Soc. Hist. Tournai. NI, 1859, pp. 137-188.
A Liége — comme à Louvain — la noblesse s'était, en fait, confinée aux
hommes-de-saint. Ainsi s'explique le passage, si discuté, de la charte de 1208,
où il appert que les citoyens de Liége peuvent, si tamen de casa Dei fuerint,
servir de Co-jureurs à un noble : « Si alicui libero homini, ad faciendam legem
suam, unus aut duo liberi homines defuerint, bene licebit civibus Leodensibus
cum e0 el pro eo jurare, si tamen de casa Dei fuerint ». (Publié par G. Kurra,
op. cit. p. 307) À fortiori ce texte est-il compréhensible si l’on prend liberi
dans le sens de simples libres, les hommes-de-saint valant plus qu'eux!
(1) Cf. note précédente et une charte de 1404, 29 août « ... ycelle ville,
qui est d’ancien droit en guerre nommée et appelée « nostre chambre », nous
sert en n0z guerres à ses propres despens, et garde et veille nostre corps
quant nous sommes logiez à ost, sur les champs, qui est une charge que les
autres villes de nostre royaume n’ont pas, qui leur doit estre imputée à
noblesse » (cité par BozièRE, loc. cit., p. 157), ainsi qu’une promesse de non-
aliénation de Charles VII, en 1423, janvier : « de tout temps et dès neuf cens
ans à ou environ, la dicte ville, qui est chambre du Roy, ait esté et encores
soit nuement et sanz moyen de la couronne de France ». (Cf. Hourarr : « Les
Tournaisiens et le roi de Bourges » dans Ann. Société Histor. de Tournai, XI,
1908, p. 480.)
(2) C£. supra, p. 249, n. 3. Ce ne fut que sous Louis XI que ce privilège leur
fut enlevé. C£. PouTRaIN, 0p. cit., p. 289.
Les doyens de chrétienté
(suite) (!). |
$S 2. L’EXERCICE DE LA JURIDICTION GRACIEUSE
PAR LES DOYENS DE CHRÉTIENTÉ.
A. — Organisation.
L'exercice de la juridiction volontaire par les doyens
a connu depuis le milieu du xu° jusqu’à la fin du siècle
suivant deux phases caractéristiques ; mais il va de soi que
ces deux périodes, pour être marquées chacune de quelques
traits spéciaux, n'ont pas pour cela des limites fixement
arrêtées ; ce sont deux étapes distinctes d’un même déve-
loppement dont la marche inégale à varié suivant les
contrées.
La première phase est signalée par l’action simultanée
des doyens et de l'assemblée ecclésiastique (concile); les
actes juridiques s’accomplissent alors devant le chef du
doyenné entouré des curés de la circonscription à titre de
témoins. Dans la seconde période, par contre, c’est le doyen
rural qui exerce sa fonction en qualité d’officier publie, si
l’on peut s'exprimer ainsi. Bref, de 1170 environ à 12920, la
juridiction volontaire est exercée d’une manière rudimen-
taire ; depuis cette date (environ) à 1300 elle est organisée
par un minuscule bureau d'écriture dont le doyen a la
direction.
Ou a entrevu plus haut à quelles pratiques il faut rat-
tacher l’action décanale dans le domaine de la vie juridique
de ses ouaiïlles. Si le doyen, comme l’archidiacre, est admi-
nistrateur spirituel, il est aussi au xr1° siècle juge rendant
des sentences de tribunal. Or, les transactions de droit
privé passées devant le doyen ne sont elles mêmes, en
(1) V. p. 59.
18
202 H. NELIS
réalité, que des décisions judiciaires prononcées par lui.
Je ne citerai qu'un exemple emprunté à un acte de vente
du 18 juin 1229 : la charte note clairement que le transport
de biens à été opéré en « présence et en justice » du doyen
de Carignan (1).
Les réunions décanales ou conciles reflètent d’une ma-
nière frappante le double caractère d’assemblée judiciaire
et de bureau administratif; cette confusion apparente de
pouvoirs n’a pourtant rien d’étrange ; car bien souvent les
donations, les ventes, les mutations de propriété foncière
s’accomplissent après de longues contestations que le
doyen apaise soit par un arbitrage équitable soit par un
accord amiable entre parties.
Ce mode de juridiction fut appelé bientôt au plus vif suc-
cès. Quelques faits éclaireront cette activité : Un renouvel-
lement a lieu en 1175 par les seigneurs d’Orbais à l’abbaye
de Bonne Espérance de leurs droits respectifs sur l’église
d’Orbais; cette reconnaissance, suivie d’une donation, est
faite en plein concile de Jodoigne; enfin, l’archidiacre
liégeois donne investiture de ces droits à un chanoine
nommé Henri (?). En 1166, deux chanoïnes de Meerbeke,
Robert et Ogot, se présentent devant les doyens de Bellem
(2) CÉ. Gorriner. Cartulaire d'Orval, p. 546. Que la vente soit souvent assi-
milée au xme siècle dans sa terminologie à une sentence judiciaire ou du
moins soit concommittante d'une décision juridique, la chose n’est pas dou-
teuse. Voici quelques textes qui n’ont peut être pas tous la même valeur :
donation de fief, de 1221 : « Quam cum per sententiam hominum meorum
exfestucassel SENTENTIATUM EST D DE MARNEFFE, Cart. Afjlighem, p. 409. Acte
de sept. 1227 : « Et nos requisili IN FIGURA JUDIGIT PRONONCIAVIMUS JUDICANDO
legitimam esse notalam venditionem Guxioprs. Coutumes de Dixmude, \. I,
(1891), p. 337. Vente de juin 1224: « legitime perjuditium hominum meorum
. obligaverunt ». d'Hoop : Cart. de Saint-Bertin, p. 55, n° 57. Vente de
nov. 1268 : « Noveritis quod hospitale S. Johannis Baptiste in Bruxella acqui-
Sivit PER LEGEM ET JUDIGIUM erga Johannem de Monte... unam bonariam terre
sitam in parrochia de Goycke. » Cart. hospice Saint-Jean de Bruxelles, fol. 19,
aux Arch.-hospices civils de Bruxelles. Vente de moulin à l’abbaye de Milen
du 11 mars 1270 (n. st.) : « Vendidimus et transtulimus et tenore presentium
transferimus jure hereditario PER SENTENTIAM SCABINORUM NOSTROVUM [Santi-
Trudonis] dans CH. Pror. Cart. Saint-Trond, 1. un, p. 341. Venle du 8 février
1264 (n. st.): « PER SENTENTIAM SCABINORUM... legitime vendiderunt ». IBIDEw,
p. 308.
(2) {Cf. MaGHE. Chronicon Bonae Spei (1704), p. 106.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 293
et de Beerlaere, réunis en chapitre et cèdent à l’abbaye de
Ninove une ferme à charge de payer une redevance an-
nuelle (*). C’est encore devant le doyen et le concile,
notamment celui de Bastogne, qu’en 1936, le curé de
Surré reconnaît devoir au chapitre Sainte Croix de Liége
une pension de 18 sous pour la dîme de cette église (?).
L'assemblée des curés n’est sans doute pas le seul endroit
où l’on pouvait passer des contrats juridiques; d’une ma-
nière générale, on en accomplissait dans toute réunion de
quelque importance. Notons à ce sujet d’abord un acte de
vente fait à Eename le 11 mai 1220 à la fois avec l’inter-
vention du doyen de Houthem en présence de témoins
comprenant des prêtres, un chevalier et des échevins (3);
puis, une donation d’un demi-bonnier de terre en faveur
de l’abbaye de Ninove de l’année 1189; elle avait eu
lieu avec le concours du doyen de Hal et devant des
moines, des prêtres séculiers et des échevins en qualité
de témoins ({).
Bien que les conciles décanaux continuèrent à être tenus
régulièrement, les particuliers s’abstinrent de plus en plus,
depuis le milieu du xrrr° siècle, de s'adresser aux fratres
concilit pour la passation de contrats privés. Non pas que
les doyens avaient cessé d’être des officiers publics, tout
au contraire, mais parce que ceux-ci avaient réussi à cen-
traliser entre leurs mains la juridiction gracieuse en la
rendant plus simple, plus rapide, plus appropriée aux
nécessités du moment. Si donc alors les transactions
devant les fratres concilit deviennent de plus en plus rares,
c'est qu’on s’est familiarisé davantage avec la procédure
plus expéditive des bureaux du doyen rural.
C’est ce dernier trait qui caractérise la seconde phase de
la juridiction décanale. Le doyen seul agit sans aucune
intervention de ses confrères du concile. Maïs ici encore
il faut distinguer deux formes spéciales d'activité; car, ou
bien le doyen exerce la juridiction gracieuse en pleine
liberté, en son nom propre, ou bien il est simplement le
(4) Cf. pe SuEr. Chronicon Flandriae, T, n, D. 770.
(2) Cf. En. PoxceLer. Inv. anal. collégiale Sainte-Croix, t. 1, p. 33.
(8) Cf. CH. Pior. Cartulaire d'Eename, p. 104, n° 131.
(4) Cf. ne Suer. Chronicon Flandriae, t. II, p. 800.
254 H. NELIS
délégué de l’évêque, de l’official et sa gestion est subor-
donnée alors aux décisions de l’autorité ecclésiastique.
Voici, comment se présentent, dans leur développement
historique, ces variétés d’organisation.
L'indépendance du doyen vis-à-vis de l’évêque est sans
conteste l'attitude la plus ancienne en usage dans nos pro-
vinces quand il s’agit de passer des contrats devant le
doyen; les transactions Juridiques s’accomplissent en sa
présence, en dehors de l’enceinte des conciles de curés et
sans la moindre délégation du pouvoir. supérieur. Les
temps ont maintenant changé; ce n’est plus à l’occasion de
contestations ou de réunions ecclésiastiques qu’on va con-
sulter le doyen rural. Qu'on lise, pour s’édifier, quelques
chartes de l’époque et l'on verra comment à l'ordinaire les
affaires se pratiquaient.
En février de l’année 1265, le receveur du tonlieu d’Ou-
denbourg-lez-Bruges, un nommé Eustache, sa femme Isa-
belle, ainsi que leurs enfants Baudouin, Gilles et Margue-
rite, se présentent devant le doyen de chrétienté de Bruges
(in nostra presentia constituti), et vendirent au profit de
l’abbaye d'Oudenbourg (suivant la coutume franque, par la
tradition du rameau et du fêtu {vendiderunt, festucaverunt
et guerpiverunt bene et legitime), moyennant finance, trois
manses de terre labourable situés dans cette paroisse:
cela fait, les moines eurent soin d'exiger des vendeurs la
promesse d'abandon coraplet de la propriété de ces biens
(garandisare promiserunt; promiserunt etiam dicti vendi-
tores sub juramento et fide quod nullum jus in dicta terra
ratione dotis vel alia quacumque ex causa de cetero recla-
mabunt); les vendeurs renoncent, au surplus, à ne rien
faire qui puisse nuire aux nouveaux acheteurs (renun-
ciantes omni contestationi jura doli et facti... quod dictis
venditoribus posse prodesse et dicti ecclesie obesse). Afin
d’écarter pour l'avenir tout motif de conflit,on fit jurer par
le fils mineur d’Eustache, le jeune Coppin, qu’il respecte-
rait la vente faite par son père : les vendeurs se voient
enfin liés dans leurs engagements par les peines canoniques
(per censuram ecclesiasticam compellere possumus) (1).
(4) Ta. DE LaimeurG Srirum. Le chambellan de Flandre. Gand, 1868,
t. XITI-XIV.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 299
I1 s’en faut que la plupart des chartes décanales s’expri-
ment, comme celle-ci, avec une précision de détails si
abondants, mais on voit néanmoins par elle avec quel soin
le doyen de Bruges entendait exercer ses fonctions d’offi-
cier public. D'une manière générale, le contrat le plus fré-
quent, la vente, passe par trois stades successifs : 1° la
tradition ou donation matérielle par le vendeur à l’ache-
teur, accompagnée de gestes symboliques; % le contrat
proprement dit ou l’ensemble des stipulations soit condi-
tionnelles, soit restrictives, que les parties s'engagent ora-
lement a accomplir réciproquement; enfin 3° la mise par
écrit du contrat par le doyen (1). Les deux premières forma-
lités ne s’accomplissaient pas nécessairement dans la mai-
son de ce dernier, au contraire, le doyen se rendait très
fréquemment au domicile même d’une des parties contrac-
tantes.
L'organisatiou de la juridiction décanale se ressentit
pendant tout le xrr1° siècle des circonstances qui lui avaient
donné naissance; c’est ainsi, qu’alors même que les actes
se passent devant le doyen de concile et que les chartes
sont libellées exclusivement en son nom, il n’est pas rare
de voir le doyen se faire assister, surtout avant 1950, d’un
ou plusieurs témoins (?). C'était à la fois une survivance
des pratiques du xr° siècle des assemblées des fratres
concilit et l’attestation de la preuve testimoniale en jus-
tice ($).
Pendant que l’activité des doyens se dévoloppait ainsi
lentement et gagnait la faveur du public, les évêques son-
gèrent à leur tour à utiliser leur précieux concours. Dès le
(1) Dans le doyenné de Bruges, la différence entre la traditio et le contrat
est souvent stipulée dans les chartes décanales du x siècle. Cf. « In nostra
presentia.. recoanoverunt…. legitime vendidisse..…. abbati.… francis scabinis
officii Brugensis ad plenam legem TRADIDISSE et weRPuISSE. Cartul. de Saint-
André (n° 2674), fol. 150 vo, aux Arch. Etat, à Bruges (charte du doyen de
Bruges de nov. 1262).
(?) Voir une charte du 7 mars 1937 (n. st.) de H..., doyen de chrétienté de
Saint-Trond : «in presentia nostra et PLURIUM VIRORUM BONORUM ». Chartrier
de l’abbaye d’Averbode, à Averbode.
(3) Cf. Sur cette vitalité voyez, JuLEs LAMEERE. « Aspects de la preuve tes-
timoniale en Flandre aux x et Xive siècles », dans Bull. Acad. de Belgique,
classe des lettres (1907), p. 699-729.
256 H. NELIS
début du xrrr° siècle déjà, grâce à une décision du Concile
de Latran de 1215, exigeant auprès du juge ecclésiastique
ou official la présence d’un officier public, l'exercice de la
juridiction gracieuse avait subi de profondes modifica-
tions (1). Comme il ne suffisait plus à la tâche par suite du
développement de la vie sociale, l’évêque et l’official s’ad-
joignirent des auxiliaires instruits et zélés, soit des clercs,
des notaires et des scelleurs. Or, il se fit que les transac-
tions furent si nombreuses que les officiaux furent obligés,
vers le milieu du x siècle de se décharger presque com-
plètement de la passation des contrats juridiques. Pendant
plus d’un demi-siècle la juridiction volontaire exercée par
l’évêque ou l’official se résumait en trois actes distincts :
1° la délégation de l’official chargeant le notaire d’instru-
menter; % la passation du contrat devant le notaire; 3° la
notification du notaire à l’official de l’exécution de l'acte.
On comprend aisément que l’évêque (ou l’official) ait fait
appel à l’activité et à l’expérience des doyens ruraux.
Comme les notaires et, mieux qu'eux sans doute, ceux-ci
pouvaient aider à la diffusion de la juridiction ecclésias-
tique qu’il cherchait à établir.
Une différence essentielle existe, notons-le, entre le
doyen rural et un clerc ou notaire (qui ne sont pas encore
de véritables officiers publics|\. Tandis que ceux-ci n’a-
gissent que par ordre et que ses actes sont subordonnés à
l'approbation de l'official, le doyen, au contraire, donne
aux conventions passées devant lui des garanties juri-
diques par l’opposition du sigillum authenticum. Sans
doute, son ministère est souvent sollicité par l'autorité
épiscopale, représentée par l’official, mais l’intervention
décanale, même sans délégation spéciale de l’évêque,
confiait à ses actes une grande autorité juridique. Telle
était du moins la doctrine ecclésiastique du xrn° siècle et
on ne voit pas qu'elle ait été mise en discussion, par
exemple, dans le Liber practicus ecclesie Remensis, où tant
de questions juridiques sont soulevées sinon résolues (?).
Ce fut dès le premier quart de ce siècle que les doyens
apparaissent comme les auxiliaires des évêques; leur office
(2) Cf. LaBBe ET Cossarr, Sacrosancta Concilia…., t. XIII, p. 974.
(2) P. Var. Archives administratives de Reims. Coutumes, I.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 251
est par conséquent antérieur à celui des clercs et des no-
taires officiaux, ceux-ci ne figurant qu’à partir de 1242
environ. Une des premières délégations signalées dans les
ouvrages imprimés est adressée au doyen de Pamele {Au-
denarde) en 1212 (1); la dernière est de l’official de Tournai
au doyen de chrétienté de Bruges du 13 juillet 1280 (2).
On ne saurait mieux connaître les relations entre l’é-
vêque (ou l’official) et les doyens qu’au moyen de quelques
exemples typiques. |
24 nov. 1230. Donation de dîmes devant Walter, doyen
de chrétienté, à Grammont (°). |
Janv. 1231 (n. st. ?) Vente de dîimes devant le doyen de
Bruges « vicem g'ereutis domini episcopi [Tornacensis]. »
1234. Vente de dimes devant W. doyen de Grammont
«in manu nostra TAMQUAM ORDINARIT DICTI LOCI. » (4).
Nov. 1237. Les doyens de chrétienté de Juvigny et de
Carignan informent l’archevêque de Trèves de la donation
faite par Jean de la Fontaine à l’abbaye d’'Orval (°).
19 avril 1238. Engagement de dîmes devant le doyen de
Roulers : « Nos autem obligationi hRuic, EX SPECIALI MAN-
DATO DOMINI T'ornacensis episcopi et loco ipsius interfui-
mus. » (6). |
16 janv. 1248 (n. st.). Vente de terre devant W., doyen de
Roulers (7).
Janv, 1263 (n. st.) Vente de droits sur des terres devant
Siger, doyen de Gand (8).
Juin 1280. Vente devant Pierre, curé de Saint-Brice, à
Tournai (°).
13 juillet 1280. Renonciation à la dime de Lisseweghe
devant le doyen de Bruges (1°).
(4) Cf. A. D'HERBOMEZ. Cartulaire de Saint Martin de Tovrnai, t. 1, p. 217,
n° 210.
(?) Cf. F. D'Hoor. Recueil de chartes de Saint Bertin, p. 126, n° 113.
(3) Cf. À. »'HerBoMEz. Cart. Saint Martin de Tournai, t. 1, p. 372, n° 363.
(+) Cf. [Serrure]. Cart. Saint Bavon de Gand, p. 168, n° 171.
(5) Cf. H. Gorriner. Cartulaire d'Orval, p. 218.
(6) Cf. A. »'HERBOMEZ. Ibidem, t. 1, p. 406, n° 387.
(7) Cf. CH. Prior. Cartulaire d'Eename, p. 246, n° 277.
(8) Cf. ne Suer. Cartulaire de Cambron, p. 44.
(#) Cf. A. »'Hersomez. Cartul. de Saint-Martin, t. 11, p: 277, n° 873.
(49) F. »'Hoop. Ibidem., p. 130, n° 117.
258 H. NELIS
6
Il est frappant que la majeure partie des actes passés
devant le doyen comme délégué de l’évêque (ou de l’offi-
cial) sont des documents relatifs à des affaires ec*lésias-
tiques, telles que les dîmes, les patronats, etc.; les chartes
d'intérêt purement civil n'apparaissent qu’assez tard, aussi
est-on autorisé à penser que le doyen n’avait pas nécessai-
rement besoin d’un ordre de l’autorité épiscopale pour
pouvoir instrumenter ce genre de contrats.
La note caractéristique de l’activité décanale comme
officier public est la grande diversité de ses manifesta-
tions. N'ayant vraisemblablement jamais été réglée par
les conciles et les évêques, la juridiction gracieuse était
exercée avec une liberté d’allure inconnue de notre fonc-
tionnarisme moderne. Nous assisterons donc à des variétés
diocésaires, régionales et locales extrêmement intéres-
santes dans les détails. On verra par là même la vogue
dont cette activité a joui ou bien la défaveur où elle a été
tenue dans certaines contrées. Bien entendu. on s’en tien-
dra à quelques traits saillants.
Une région s'offre tout d’abord comme particulièrement
intéressante ; c’est celle qui comprend actuellement une
partie du département de Meurthe-et-Moselle, le sud de la
province du Luxembourg belge, englobant, dans le diocèse
de Trèves, les villes de Juvigny, Longnion et Carignan
(Y voix). La population y faisait si fréquemment appel aux
offices du doyen rural que pendant tout le xir1° siècle qu'il
est en quelque sorte la seule autorité juridique devant
laquelle on passait des contrats; ses bureaux sont conti-
nuellement envahis, on vient de partout, de près et de
loin. Rien ne donnera une meilleure idée de cette activité
administrative que le tableau suivant fondé sur des
exemples empruntés uniquement aux cartulaires d’'Orval
et de Clairefontaine, publiés par le père H. Goffinet et à
celui de Saint-Hubert par God. Kurth.
Longnion. Carignan. Juvigny.
(v. 1200), Attestation. 1201. Désistement de 12 juin 1202. Accord
1225. Désistement de biens. touchant dîme.
biens. 1205. Donation. 1226. Donation de terre.
1258, Donation deterre. 1210. Donation d’alleu. Nov, 1255. Arrentement.
1244. Ventc d'immeu-
bles.
Janv. 1247. Vente de
dîimes.
Déc. 1256. Idem.
Fév. 1259. Vente d’im-
meubles.
Juil. 1261. Vente de pré.
. Mai 1265. Désistement.
Nov. 1265. Vente de
rente.
Avril1266. Désistement.
Dec. 1266. Cession de
biens.
Avril 1275. Désistement.
Avril 1278. Vente de
terre.
2 juin 1291. Vente de
dîme.
Mars 1293.
terre.
42 mai 1297. Donation.
Avril 1298. Legs.
Nov. 1299. Donation.
3 mars 1517. Vente de
dîime.
Vente de
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ
Sept. 1228 Désistement
de droit d'usage.
1237. Donation de dime.
Janv 1258. Don de pa-
tronat.
1259. Donation de terre.
Avrit 1259. Donation et
vente.
1239. Donation de biens
meubles.
Déc. 1242. Donation de
terre.
14 août 1244. Donation
d’alleu.
Fév. 1254. Donation de
terre.
Fev. 1258. Idem.
1260. Achat de prairie.
Avrul1265. Désistement.
Dec. 1265. Idem.
10 oct. 1267. Vente de
terre.
Deéc.1269. Vente de dîme.
Juin 1271. Vente de bois.
Févr. 1275. Cession de
dîimes.
26 avril 1279. Donation
de dîmes.
Avril 1283. Achat de
dîimes.
18 juin 1289. Vente de
rente.
259
Mai 1258. Donation de
dimes.
13 nov. 1264. Donation
de terre.
Mars 1266. Idem.
Juin 1268. Vente de
terre.
Janv. 1269. Echange de
terre.
24 avril 1279. Cession
de biens.
Fev. 1305. Transaction.
Mars 1317. Vente de
dime.
Comme on voit, les bureaux de ces trois doyens se dis-
tinguent par la longue durée de leur travail administratif;
leur activité se poursuit jusque vers l’année 1320; si dans
la suite elle disparait totalement, ici comme ailleurs, c’est
par suite de la concurrence qui leur est faite par des nou-
veaux venus; car, à Côté des notaires publics et des éche-
vins urbains, voici que viennent se joindre, à Yvoix,
depuis 1333 (1), les prévôts et jurés du scel royal, déjà si
populaires en France.
Dans le diocèse de Cambrai on note aussi des variétés
régionales marquées. Prenons, à titre d'exemple, la con-
trée située entre Bruxelles (la ville exclue; et la ville d’An-
(1) Cf. GoFFINET. Cartulaire d'Orval, p. 670.
260 H. NELIS
vers en passant par Vilvorde et Malines. L'action du doyen
de chrétienté est partagée ici, surtout dans le dernier
quart du x1r° siècle, non seulement entre les curés, les
chapelains mais encore, détail frappant, par les échevins
communaux. Le fait n’est pas exceptionnel maïs constitue
une coutume bien assise. A Anvers, l'intervention éche-
vinale est si fréquente qu’on peut se demander si cette col-
laboratlon n’était pas juridiquement obligatoire, à la fin
du siècle, pour renforcer l’authenticité des contrats passés
devant le doyen de chrétienté.
Les textes suivants témoignent de ces usages locaux.
Mai 1232. Donation de meubles et d'immeubles devant le
doyen d'Anvers, des prêtres et des échevins d'Eename (!).
23 mars 1283 (n. st.). Donation devant le pléban d’An-
vers (remplaçant le doyen de chrét ) et les échevins (?).
9 juillet 1283. Même particularité (3).
Mars 1284 (n. st.). Donation devant le ff. de doyen de
chrétienté et les échevins d'Anvers (4).
5 juin 1291. Donation devant H..., doyen de chrét. et
les échevins d'Anvers (°).
Une coutume pour la passaticn des contrats très répan-
due à la campagne de cette contrée consistait à s'adresser
aux curés de préférence qu'aux doyens de chrétienté et à
fortiori aux échevins locaux. Nulle part ailleurs en Bel-
gique on ne constate comme ici une telle activité profes-
sionnelle de la part des desservants. Cette liste est suffi-
samment éloquente.
Décembre 1258. Donationdevant 2 févr. 1275 (n. st.). Donation
les curés de Schelle et de He- devant curé de Cobbeg'hem l*).
mixem (5). o août 1281. Donation devant
4 janv. 1274. Arrentement de- pléban de Rupelmonde (5).
vant pléban et chapelain de
Malines (5).
(!) Cf. CH. Prior. Cartutaire d'Eename, p. 174, n° 207.
(?) Cf. Goerscnacckx. Bijdragen, t. 8 (1909), p. 403.
(3) Ibidem, p. 408.
(1) Thbidem, t. 10 (1911), p. 349.
(5) tbidem. t. 13 (1914), p. 94.
À Malines le pléban ou curé de l’église métropolitaine faisait très souvent
après 1250 office d’officier publie comme celui d'Anvers, le pléban de l’église
Notre-Dame.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 261
22 avril 1284. Donation devant
curés de Wilryck et Austru-
weel (1).
11 nov. 1284. Donation d’alleu
devant curés d’'Erps et Neer-
Ockerzeel.
2 fév. 1286 (n.st.) Donation de-
vant curés de Steen-Ocker-
zeel et Humelghem.
1 avril 12806 (n. st.) Arrentement
devant curés de Ockerzeel et
Querbs.
16 mai 1293. Acte devant curés
d'Erps et Cortenberg
1 mars 1294 in. st.) Acte devant
curé de Bergh-lez-Vilrorde et
chapelain de Lille.
8 mars 1264 (n. st.) Don de
dîimes devant curé de Ber-
chem-lez- Anvers.
Mai 1261. Don de dîme devant
curé d’£eckeren.
6 avril 1284. Reconnaissance de
dette devant curés de Deurne-
lez-Anvers et de Wommel-
ghem,
18 mai 1981. Echange devant
curés de Basel et de Rupel-
monde.
206 nov. 1277. Don devant curé
de Borght (sous Grimber-
ghen).
25 janv. 1255 (n. st.) Arrente-
ment devant doyen du Pays
de Waes et curé de Tamise{?).
Bien que l’activité décanale n’ait pas affecté à Bruxelles
des formes bien spéciales, sa vitalité mérite néanmoins
d’être brièvement signalée. Sa juridiction administrative
s'étendait, dès les premières années du xrrI° siècle, à son
ressort ecclésiastique; de toute part, les bienfaiteurs.
généralement nobles, des maisons religieuses accourent
à la chancellerie décanale pour y authentiquer leurs
donations. En 1214, un certain Jean fait abandon à
l’abbaye des prémontrés de Grimberglien de la troisième
partie de la dîme de Strombeek en présence du doyen de
chrétienté, Walter, assisté de témoins ecclésiastiques (?) ;
en février 1218 par devant le doyen de Bruxelles et l’abbé
de Jette, en pleine église de Wemmel a lieu la donation
de la dîme de cet endroit par Guillaume de Hasselt (‘). Le
doyen s'était donc rendu à Wemmel, pour y procéder à
l’acte juridique L'année suivante, ce sont des particuliers
mêmes qui viennent le trouver à son domicile à Bruxelles
(1) Tous ces actes (excepté le dernier) sont publiés par Goetschalckx.
(2) Cf. [Serrure]. Cartulaire de Saint-Bavon de Gand, p. 276.
(3) Cartulaire IL de Grimberghen, conservé à l'abbaye, fol. 104. Si j'ai pu
étudier à l’aise ce précieux cartulaire du xur° siècle, c’est grâce à l’obligeance
du chanoine Delestrez que je remercie bien vivement.
(4) Ibidem, fol. 119ve.
262 H. NELIS
et la vente se fait dans l’église Sainte-Gudule ; c’est d’abord
Henri de Eelwite qui vend à l’abbaye de Grimberghen
trois bonniers de terre situés à Elewyt (1); une autre fois,
au mois de mai 1219, Guillaume Recolf règle le paiement
pour l’achat de 6 bonniers de terre à Over-Heembeek (?)
En 1220, Jean de Stroombeek donne quittance entre les
mains du doyen de chrétienté à l’abbaye de Grimberghen
pour la somme que celle-ci lui devait par suite de l’achat
de la dime de Strombeek (3). En 1221, le doyen Godescalc
procède devant témoin et son notaire, maître Godefroid,
en l’église Sainte-Gudule, à la donation aux chanoines de
Grimberghen de biens situés à Sterrebeek par Gérard de
Sterrebeek (#). Certaines ventes s’accomplissent avec plus
de solennité; ce fut le cas de celle de l’alleu de 16 bonniers
à Nieuwerode faite par Louis de Leefdael, homme noble;
l’acte juridique eut lieu en 1221 et en 1222 par l'office du
doyen de Bruxelles en présence des abbés d’Afflighem, de .
(Gembloux, de Bonne-Espérance et de Grimberghen (5);
c’est encore avec le concours du doyen Godefroid qu’en
septembre 1222 Arnoul de Sterrebeek fait don à Grim-
berghen de 4 bonniers de terrrain, de sa maison, de son
jardin et de sa grange à Cortenberg (6): en 1224, le doyen
est assisté des curés de Strombeek et de Meysse pour pas-
ser la donation à l’abbaye de Grimberghen de 5 bonniers
par le noble Arnoul de Meyze, de Lindbosch (7); cette
abondance d’actes donne une idée du rôle considérable du
doyen de chrétienté bruxellois; encore ne s'agit-il ici que
d’une seule communauté religieuse, celle de Grimberghen,
et les exemples ne s’étendent-ils pas plus loin que 1245.
En 1225, le doyen Godefroid se rend à Humbeek pour
authentiquer des documents officiels (5); en février 1226,
Henri, seigneur de Duffle, s’acquitte devant le doyen
(!:) Cartulaire II de Grimberghen, fol. 116.
(2) Ibidem, fol. 108vo.
(3) 1bidem, fol. 107vo.
(4) Ibidem, fol. 121.
(5) Ibidem, fol. 93.
(6) Ibidem, fol. 126v0.
(7) Ibidem, fol. 6.
(5) Jbidem, fol. 204.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 263
Godefroid d’un paiement pour l’acquisition de 10 bonniers
de terre par l’abbaye de Grimberghen (1); c’est le même
doyen qui acte à Merchtem la vente par le châtelain de
Grimberghen, Gautier, à l’abbaye de ce lieu, de terrains
situés à Bouchout, Steenberghen et Robbruc (?).
Pour légaliser la donation d’un alleu à Wolverthem, faite
en 1227, Gautier de Sotteghem s'adressera au doyen de
Bruxelles (3); de même en août 1298, Gilbert de Beyghem
pour sa vente à Grimberghen de 5 pièces de terres situées
à Beyghem, l’acte a lieu à Wemmel (). En 1935 la même
abbaye recoit de Jean, seigneur de Hamme (sous Assche)
la dîime de Wemmel par l'intermédiaire du doyen (°); le
doyen Arnoul notifie, en avril 1243, la donation d’une
somme grevée sur deux bonniers de terre à Grimberghen
faite par le chevalier, Hugues de Sciplaken (5).
La Flandre, de son côté, fut pareillementune province où
l’activité décanale se déploya avec une extraordinaire am-
pleur. Si la besogne administrative des doyens de Gand
nous est moins connue, cela tient vraisemblablement à des
circonstances locales, fortuites. ou encore à la concurrence
d’autres institutions (échevinages). Par contre, Bruges,
Furnes et Grammont furent des centres très influents.
Le bureau de Bruges — car c’est le mot à employer —
mérite une attention spéciale. Nous possédons du doyen
de cette chrétienté une foule non seulement d'actes de droit
privé (contrats, promesses de paiement, quittances), mais
encore, depuis 1221 au moins, des copies authentiques de
chartes dont on voulait assurer des transcriptions dignes
de foi (7).
Ces travaux avaient pris dans la seconde moitié du
x11° siècle un tel essor qu'il fallut songer à organiser un
bureau à l'instar d’une petite chancellerie de province,
(4) Cartulaire IT de Grimberghen, fol. 122.
(2) Ibidem, fol. 99.
(3) Ibidem, fol. 100.
(1) Ibidem, fol. 15v°.
(>) 1bidem, fol. 193.
(6) Ibidem, fol. 177v0.
(7) Chartrier de Saint-André-lez-Bruges, aux Arch. Etat Bruges, bleu
n° 7370.
264 H. NELIS
active et influente, Dès l’année 1951 (1), Bruges possède
sa curia christianitatis dont le doyen est le chef et le
sig'illifer son auxilaire en 1265 (*). Ses rouages étaient
quasi les mêmes que ceux de l’official forain du diocèse
de Tournai à Bruges. Ces scriptoria constituaient d’excel-
lents postes régionaux facilitant, canalisant, en quelque
sorte, la justice ecclésiastique, l’administration discipli-
naire ainsi que l’exercice de la juridiction volontaire.
Le ressort d'activité du doyen brugeois s’étendait peut-
on dire sur les limites actuelles des arrondissements de
Bruges et d’Ostende. En se fondant uniquement sur les
nombreuse chartes décanales insérées dans le cartulaire
de l’abbaye de Saint-André, on relève la présence du doyen
au x1xi° siècle, à Straten, Ghistelles, Bruges, Zuynkerke,
Jabbeke, Houthave et Snelleghem (*). Elles dévoilent au
surplus une particularité caractéristique; c'est devant le
doyen que se fait l’aveu de faits juridiques qui eux ont eu
lieu devant les échevins locaux (f). Nulle part ailleurs on
ne constate une telle connexion (non collaboration) entre
les deux autorités. ,
Autant l'office du doyen eut du succès au France de
Bruges et dans la Flandre maritime, aussi peu a-t-il joui
de crédit dans certaines parties de la principauté de Liége,
Il convient néanmoins de ne pas se laisser leurrer par des
apparences trompeuses; sans doute, dans la liste des
doyens du diocèse, les villes de Liége et de Huy ne sont
représentées par aucun titulaire, mais il n’y a rien d’éton-
nant à cela : il n'existait pas de doyens de concile dans ces
villes et leur gestion administrative y était faite par les
grands dignitaires des chapitres. Quant à la juridiction gra-
cieuse elle était rendue à Liége, soit par l’archidiacre de
cette ville soit, le plus ordinairement, à la fois par l’archi-
diacre, le prévôt et le chapitre Saint-Lambert. C'était une
(1) E. v. P. Cartularium de Dunis, p. 185, n° 813 (12 décembre 1251). Déjà
en 1201 il est question du sceau de la curiae Brugensis. Cf. Cartul. n° 2674,
fol. 169 de Saint-André-lez-Bruges, aux Archives de l'Etat, à Bruges.
(?) Cf. pe LimBurG-Srirum. Ze Chambellan de Flandre..., p. xxvr.
(3) Le seul cartulaire n° 2674 de Saint-André-lez-Bruges ne comprend pas
moins de 40 actes décanaux de 1201 à 1328.
(+) Cf. Annexe : Acte de novembre 1262.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 265
coutume ancienne dont les traces sont visibles dès la pre-
mière moitié du xri°siècle, époque à laquelle les contrats de
droit privé étaient rarement mis sur le parchemin. L’acti-
vité des archidiacres et du chapitre cathédral à été alors
extraordinairement vive, mais nous ne pouvons signaler
que quelques exemples :
Archidiacres de Liège. Archidiacres, doyen et chapitre
Saint-Lambert.
1186. Donation de forêt.
1172. Donation de terre. 1196. Remise de cens.
1190. Achat d'immeubles
1205. Remise de cens.
1215. Donation d'argent.
1217. Arrentement.
1224. Donation de terre. 1221 Donation de maison.
1225. Legs de dîme.
1226. Donation de dimes. 1227. Cession de dime.
7 mai 1229. Cession.
28 juin 1241. Renonciation.
6 juin 1249 Donation de dîmes.
11 n’y à pas lieu de s'étonner qu'après l’année 1250 l’acti-
vité des archidiacres et du chapitre Saint-Lambert dispa-
raise insensiblement; c’est que l’évêque de Liége a cru
utile de confier la juridiction gracieuse soit à l’official soit
à un simple clerc ou notaire qui par la suite, vers 1300,
deviendra officier public ({). D'autre part, la rareté des
actes des doyens de concile au pays de Looz tient en grande
partie à l’absence de grands monastères au profit desquels
les doyens instrumentaient souvent les contrats juridiques.
Dans le sud de la province et dans toute l’étendue du
grand-duché du Luxembourg (diocèse de Trèves) une autre
particularité frappe l’attention. On rencontre sans doute
très fréquemment des doyens d'Arlon, de Luxembourg et
de Mersch, mais leur office se borne uniquement à garan-
tir l’authenticité des actes par l’apposition de leur sceau
spécial, ou le sigillum authenticum. Des 18 chartes ins-
crites dans les cartulaires de Clairefontaine et de Marien-
thal mentionnant des doyens de chrétienté, 77 attestent
(4) Cf. H. Neuis. « Origine du notariat public en Belgique », dans Rev. belge
de phil. et hist., t. 11(1923).
266 H. NELIS
ce fait d’une manière formelle. L’acte d’une donation
d’alleu, faite en mars 126%, par le chevalier César d’Arlon
ne dit-il pas nettement : Et ut dictum sigillum . robur
obtineat firmitatis... una cum sigillo Conrardi, decani
christianitatis arlunensis » ({) Le sceau du doyen d’Arlon
vient donc renforcer la valeur de cet acte déjà garanti par
le sceau de Marguerite, comtesse de Luxembourg.
Ce détail révèle, au surplus, une autre coutume propre
à cette contrée; les chartes de droit privé y étaient expé-
diées, dès le second quart du x siècle au moins (?), par
l’autorité suprême du comté, bien qu’elles étaient intitulées
au nom des parties, et étaient scellées jusqu’à la fin de ce
siècle, par le comte ou la comtesse de Luxembourg (*);
afin de régulariser ce service, on confia à un fonctionnaire
influent, le prévôt (4) ou le justicier des nobles d’Arlon (ÿ);
mais même dans ces circonstances on fit appel au sceau
authentique du doyen. Dans aucune autre contrée des
Pays-Bas (Anvers et Malines exceptés) le pouvoir civil et
l'autorité ecclésiastique se sont mieux entendus, et plus
longtemps, pour assurer la validité des contrats privés que
dans les doyennés d’Arlon, de Luxembourg et de Mersch.
Et ce ne sont pas seulement les gens de la campagne ou
des personnes quelconques qui ont recours au justicier et
au doyen, maïs encore des bourgeois et des nobles se con-
forment à l'usage courant. Citons simplement un cas, celui
du chevalier Simon d’Arlon, dont l'acte de vente des dimes
de Marienthal est scellé, le 3 novembre 1266, par le doyen
de chrétienté de Mersch, Wéry (6); parfois même le con-
cours du doyen ne suffisant pas, on s'adresse par surcroit
à des autorités puissantes (7).
(4) Cf. Publications de la Section historique de l'Institut du grand-duché de
Luxembourg, t. xxXvVu, p. 66.
(2) Cf. N. van WeERvEKkE. Cartulaire de Marienthal, p. 5.
(5) CE. Ibidem. p.
(4) Cf. Tbidem, pp. 70 et 77, chartes du 27 octobre 1263 et 9 août 1265.
(5) Cf. lbidem, p. 103, charte du 10 juillet 1271.
(5) C£. Ibidem, p. 80, n° 99.
(*) Le 26 janvier 1267 (n. st.) a lieu le transport de biens au profit de Marien-
thal en présence de Rodolphe, seigneur de Sterpenich, justicier des nobles à
Arlon: or, parmi les témoins on trouve non seulement le doyen de chrétienté
de cette ville, mais des seigneurs, des simples religieux et des dominicains de
Trèves. Cf. Ibidem, p. 84, n° 103
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ
267
Le tableau suivant, portant à peine sur une durée de
vingt années, donne une idée de la collaboration intime
des doyens et du pouvoir laïc.
Doyens d'Arlon.
Mars 1262 (n. st.). Tes-
tament scellé.
Mars 1262 (n. st.). Do-
nation scellée du
sceau de la comtesse
du Luxembourg et du
doyen.
26 janv. 1267 (n. st.).
Acte de vente scellé
par le doyen.
26 janv. 1267 (n. st.).
Transfert de biens; le
doyen est témoin.
26 janv. 1268. Donation
devant le justicier et
le doyen.
10 janv. 1271 (n. st.).
Acte d'échange scellé
par le-doyen et le jus-
ticier.
26 nov. 1280. Engage-
ment scellé par le jus-
ticier et le doyen.
20 dec. 1280. Idem.
11 janv. 1287 (n. st.).
Bail scellé par le
doyen.
Doyens de Luxembourg.
25 janv. 1268 (n. st.).
Acte scellé par le cha-
pitre Notre-Dame et
par le doyen de
Luxembourg.
5 avril 1285. Vente: le
doyen figure comme
témoin.
20 nov. 1286. Acte de
vente scellé par le
doyen et prévôt de
Luxembourg.
Doyens de Mersch.
27 octobre 1263. Re-
nonciation devant le
doyen et prévôt d’Ar-
lon.
3 nov. 1266. Vente de
dimes scellée par le
doyen.
1267. Acte de transac-
tion scellé par le
doyen et le curé
d'Hofscheit.
21 nov. 1267. Arbitrage
sous le sceau des
mêmes.
5 janv. 1268. Cession de
dîimes sous le sceau
des doyens de Mersch
et d’Arlon.
11 janv. 1268. Vente
d'alleux sous le sceau
des mêmes.
24 juillet 1268. Cession
de dîmes sous le sceau
du doyen de Merschet
du justicier d’Arlon.
10 juillet 1271. Arren-
tement sous le sceau
des mêmes.
Les doyens de chrétienté pratiquaient le cumul des
fonctions et se faisaient remplacer, à l’occasion, par des
confrères.
:
Quand, pour un motif quelconque, le doyen était empêché
de siéger, il se déchargeait de sa besogne administrative
sur un curé obligeant de la contrée ou bien remettait à
une date ultérieure la passation des contrats. L’entr’aide
était chose naturelle et on ne la mentionnerait même pas ici
s’il ne fallait pas rappeler les mesures prises à Anvers pour
régulariser le travail du doyen en cas d'absence. Dès
l’année 1283, le doyen a un suppléant, un vice-gerens, qui
19
268 H. NELIS
expédie les affaires; en 1283 c’est un certain Jean ({},
l'année suivante, Nicolas, curé ou pléban du château
d'Anvers (?).
D'autre part, le cumul était pratiqué sur une très large
échelle. Des exemples abondent ici : Entre 1190 et 1210, le
doyen du concile de Thuin, Michel, exerçait en mème
temps les fonctions importantes, bien que décoratives, de
prévôt du chapitre de Walcourt (3); en 128%, un certain
Henri était à la fois doyen du concile de Louvain et investi
ou. curé de Sichem-lez-Diest (*); Jean, doyen de Carignan,
est aussi curé de Villy (5), et Simon, doyen du concile de
Tongres curé de Hex (6); Baudouin est en même temps
curé d’Anthée et doyen du concile de Florennes (7); enfin,
Etienne exerce, en 1716, le ministère paroiïssial de Thieu-
lain etest doyen de chrétienté de Saint-Brice, à Touruai (5).
Certains cumuls paraissent assez étranges. C’est celui,
par exemple, de nature purement civile, d'Englebert, doyen
du concile de Louvain, au début de l’année 1205; non seu-
lement il est doyen de ce concile, mais encore président de
la justice ducale de Brabant à Tirlemont (?).
On rencontre aussi des doyens qui, après avoir résigne
leur office, préfèrent les charges ecclésiastiques plus
modestes ; ce fut le cas, en 127%, de Jean, curé de Nil-Saint-
Martin et de Nil-Saint-Vincent, qui avait été auparavant
doyen du concile de Gembloux (): en mars 1216 on men-
tionne un nommé Jean qui, après avoir été doyen de la
chrétienté d'Anvers, était devenu chanoine de Notre-Dame
de cette ville (11).
(1) C. GorscnaLckx, Bijdragen... t. 8 (1909), p. 403 et 408.
(?) 18m, t. 10 (1911), p. 349 et 368; t. 9 (1910), p. 364. On rencontre en
juille: 1244 un remplaçant du doyen de chrétienté de Bruges, un certain W.
dit Grant. Cf. Chartrier de Saint-André, bl.'7394, aux Archives de l'État à
Bruges.
(3) L. Devizers. Description...,t.1, p. 76.
(+) Cf. M. pe TroosremnerGn, Cartulaire de Gempe..., p. 91, n° LXXII.
(5) Cf. H. Gorriner, Cartulaire de Clairefontaine, p. 45.
(6) Cf. H. SanoonBroopr, Invent. archives Saint-Lambert à Liége, 1.46, n° 166.
(°) Cf. Analectes... Reusens; sér. LIL, t. 6 (1910), p. 110.
(8) Cf. A. »'HerBomez, Cartul. Saint-Martin de Tournai, t. 1, p.252, n° 242.
(2) Cf. Bull. Com. roy. hist, sér. IV, t. 7, p. 387.
(40) Chartrier de l’abbaye d’Afflighem, aux Arch. gén. roy.
(41) Cf. ALPx. pe VLAMINGK, Cartul. de Termonde, p. 96.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 269
B 4 A litributions.
On a pu entrevoir déjà, par ce qui précède, le rôle joué
par les doyens de chrétienté; entrons dans plus de détails
afin de mieux connaître la nature et l’étendue de leurs
pouvoirs.
Aussi haut qu'on remonte, c’est-à-dire à la fin du
x11° siècle, on constate que des contrats de droit privé se
nouent en présence et avec la collaboration du doyen en
tant que présidant une réunion de curés du doyenné ou du
concile ; or, ces transactions ont lieu très fréquemment à
la suite d'un différend entre parties que le doyen termine
à la satisfaction de celles-ci; le doyen exerce donc peut-on
dire son ministère en qualité d’arbitre, de juge, dont on
s'engage à respecter les sentences.
Avec raison le doyen est-il le magistrat par excellence
de la juridiction gracieuse ; c’est là si bien son rôle que les
contrats émanés de lui sont, au fond, répétons-le, des
jugements garantis par son sceau authentique; la termino-
logie de ses actes (non des sentences) n’est sans doute
pas trompeuse quand ceux-ci portent dans leurs formules
habituelles : IN JurRE nobis constitutus (!), en noustre pré-
sence et EN JUSTICE (?).
La mention recognoscere in jure (*) nous reporte ainsi
aux litteræ recognitiones si répandues dans nos contrées
au xiu® siècle; caractérisées en d’heureux termes dans
le coutumier de l’église rémoise de l’année 1269 (4), elles
comprennent l’ensemble des écrits ou aveux portant sur
des prestations d'argent, des obligations ou conventions
entre particuliers (super debitis, oblig'ationitbus, contrac-
tibus et aliis quibuscumque super quibus potest fieri reco-
gnitio) La recognitio ou l’aveu constituait l'engagement
moral, une sentence en quelque sorte volontaire de l’acte
(4) Cf. A. »'HerBoMEz, Cartul. de Saint-Martin de Tournai, t. I, p. 391,
475, etc. Le 21 juillet 1225 Egide de Ledeghem avoue « ad diem sibi profixam
IN JURE constilutus recognovit se nihil juris in rebus. TBE, p. 316.
(2) Cf. H. Gorriner, Cartul. d'Orval. p. 546.
(3) Sur cette formule dans les chartes de l'official de Tournai voyez les
. chartes publiées par J. Vos, Cartul. de Saint-Medard, p. 256, 277.
(4) Cf. Varin, Arch. adm. de Reims. 1re partie : Coutumes (1848), p. 24.
270 H. NELIS
juridique auquel il était lié, en vertu de la règle connue :
confessus pro judicato habetur.
Parmi les contrats le plus fréquemment passés par
devant les doyens, quatre surtout se signalent à notre
attention; ce sont : les donations, les ventes, les mutations
de biens immeubles et les baux.
La donation est de loin la convention par excellence
au x111° siècle; on n’oubliera pourtant pas que les sources
essentielles de notre documentation sont des recueils de
titres juridiques ou cartulaires de maisons religieuses en
faveur de qui des générosités ont été constituées.
Sans entrer ici dans des détails juridiques sur la nature
de ces actes, relevons seulement quelques espèces de dona-
tions. Ce sont, en effet, soit des donations à des établis-
sements de main-morte ou couvents, soit des donations
entre vifs, enfin, des donations à cause de mort ou tes-
tament. |
La plupart des donations aux maisons religieuses étaient
faites, suivant la formule, in puram elemosynam(f), c’est-
à-dire que le donataire était investi des droits de propriété
sur les biens dont le donateur se dépouillait en sa faveur.
La nature de ces biens était double : c’étaient ou des
biens meubles ou des immeubles; parfois cependant la
donation porte sur ces deux ordres d’objet, comme la dona-
tion faite, en mai 1939, par Guillaume et sa femme Mathilde
cédant tout leur avoir à l’abbaye d’'Eename (?). Mais c’estlà
une exception relativement rare; la plupart du temps, la
donation consiste en immeubles : octroi de lambeaux de
terre, de manses et bonniers entiers, qui viennent arron-
dir petit à petit le domaine agricole des couvents, aban-
don de maisons, tel celui de 1938 fait devant le doyen de
Valenciennes et qui est, en réalité, une générosité peu
commune (3).
(2) Une donation de biens meubles, d'avril 1239, devant le doyen de chré-
tienté de Carignan porte cette formule : in elemosinam statui inter vivos.
Cf. Gorriner, Cart. d'Orval, p. 264, no CCXXXV.
(2) Cf. Cn. Prior, Cart. abb. Eename, p. 176, n° 207. Une donation de
juillet 1243 entre vifs des meubles et immeubles devant le doyen de chré-
tienté de Furnes, faite donatione inter vivos, dans K. V. et C. G., Chronicon et
cartularium S. Nicolaï Furnensis, p. 128.
(5) G£. Le GLay, Mémoire sur les archives de Saint-Jean de Valenciennes, p. 18.
E DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 21
Comme donations de biens allodiaux on peut citer une
reconnaissance de transfert d’un alleu fait en juin 1214
devant le doyen de Chièvres (!\; puis une donation, en
octobre 1284, en présence du pléban d'Anvers, en rempla-
cement du doyen de chrétienté (?).
Les actes d'intérêt purement féodal ne sont pas com-
muns, et ceux qu’on rencontre avec quelque fréquence
révèlent la collaboration à la fois du doyen de chrétienté
et d’une cour de justice spécialement compétente. On ne
peut d’ailleurs exagérer le rôle du doyen dans ce domaine ;
il y a lieu, sans doute, de citer plusieurs reliefs de fiefs,
tels ceux du doyen du concile d'Ouffet de 1262-1264; mais
celui-ci se contente d’assister à l’acte Juridique en même
temps que des chevaliers, des échevins et des bourgeois
en qualité d'hommes de fief({3).
Avec les propriétés terriennes et les dîimes on est loin
d’épuiser les donations qui se traitaient sous la juridiction
décanale; il faut signaler, au moins en passant, quantité
d’approbations d’anciennes donations à des établisse-
ments religieux (4) et des transferts de droits ecclésias-
tiques spéciaux, tels que des personats et des patronats (°).
Mention spéciale est encore due à des conventions qui
ne sont, en réalité, pas des donations proprement dites,
mais qu’on peut y rattacher sans trop de peine Ce sont
les constitutions de rente ou arrentements et les donations
à cens ou acensements (6). Des actes de cette nature se pas-
(1) Cf. pe Suer, Cartulaire de Cambron, p. 360, n° XII.
(2) Cf. GorscaLcxx, Bijdragen...,t. X (1911). p. 868, n° 341.
(3) Cf. ScHoonBroont, Inv. arch. Val-Saint- Lambert, t. 1, p. 97 à 100 (nes 271,
275, 279).
(+) C£. Chartrier Saint-André-lez-Bruges, bleu 7384 (18 août 1234), Arch-
Et. Bruges
(5) CË. Cartul de Saint-Andre, fol. 98 vo (janv. 1242) Ibidem..
(5) Voir une constitution de rente du 29 oct. 1246 : Jean de Steenkerke et
la ferame se reconnaissent débiteurs devant le doyen de Furnes, d'une rente
annuelle de 12 sols artois : cf. Cartularium de Dunis, p. 581, n° 783, puis, un
autre acte d’oct. 1243, devant le doyen de Bruges des frères Philippe et Jean
de Poele, chevaliers, constituant une rente annuelle de 6 liv. de Flandre à
percevoir à Oostkerke et Westcapelle au profit de l’abbaye de Nonnenbossche.
C£. L. van HoLLEBEKE, L'abbaye de Nonnenbossche, p. 189, n° 53. V. un autre
arrentement (v. 1239) devant le doyen de Bergues-Saint-Winoc. CË. PRUVOSsT,
Chron.et cartul. de Berques, p. 228
272 H. NELIS
saient également par devant doyen, bien qu'habituellement
les parties préféraient s'adresser à des autorités civiles.
Autant l’activité décanale est immense pour la passation
de donations entre vifs, autant elle est nulle pour les dona-
tions à cause de mort ou les testaments (!). Rien, sans
doute, n’est plus étrange et moins en rapport avec la mis-
sion que remplit le doyen de chrétienté. Que dans de
grands centres urbains, il ne fasse pas service d’officier
public pour les testaments, on le comprend sans trop de
peine, attendü que la juridiction gracieuse était jalouse-
ment administrée en cette matière par l’échevinage com-
munal, mais l’étonnement surgit quand on ne voit pas in-
tervenir le doyen dans les dispositions testamentaires des
gens de la campagne. Il n’en est rien cependant, on préfé-
rait recourir aux échevins locaux ({?) ou aux curés des
paroises (3).
Tout ceci naturellement ne s’applique qu’au rôle du
doyen en taut que personne publique, chargée de la rédac-
tion de chartes privées, car souvent le doyen apparaît en
qualité d’exécuteur testamentaire. C’est à ce titre qu’appa:
rait en février 1268, pour ne citer qu’un exemple, E. de
Scelle, doyen de chrétienté d'Anvers, lors de la succession
de F., doyen de Lierre ({).
Après les donations, les actes de vente s’instrumentent
très souvent par voie décanale. Comme la documentation
dont on dispose est presque exclusivement d’origine ecclé-
siastique (chartriers et cartulaires d’abbayes), il est naturel
que ces contrats intéressent presque uniquement les com-
(1) En dehors des Pays-Bas signalons un testament, de juin 1231, du curé
de Juvincourt fait devant Roger, doyen de chrétienté de Guignicourt ; Cf.
G. Kurt, Cartul de Saint-Hubert, t 1, p. 254; pour nos provinces, voyez un
testament du 2 mai 1278, scellé par Th..., doyen du concile de Hilvarenbeek.
Cf. GorrscHaLckx, Bijdragen...t. xt (1913), p. 363, le 6 lanv. 1266 (n.st.),
testament de Jean Abbaut de Ramscapelle, scellé par le doyen de Furnes.
C£. Chronicon et cartularium de Dunis, p. 598.
(2) Cf. F. Van pe Pure, Cart. de Dunis, p. 609, 611, 614, 618, 637, 640, 643,
646, 656, 660, 663, 665 et 669. Testaments du xure siècle.
(5) Atitre d'exemple voir le testament du {* janv. 1305 (n. st.), de Guil-
laume Omeken, devant Henri, curé de Lennick-Saint-Martin, dans Cart. de'ter
Kisten, B, 1460, fol 32. aux Archives des hospices , à Bruxelles.
(*) Cf. GorrcHaLzckx, Bijdragen.….,t. 11 (1903), p. 552,
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 273
munautés religieuses; mais il faut se demander pareille-
ment si l’on avait secours à l’office du doyen pour des con-
ventions entre parties laïques. En d'autres mots, le doyen
réservait-il son activité prof2ssionnelle pour les clercs
ou bien aussi pour les civils ? Seul l'examen de chartriers
de famille remontant au x1r1° siècle, pourrait donner une
réponse entièrement satisfaisante à cette question. Remar-
quons seulement que le moyen âge n’a guère connu une
séparation administrative rigoureuse au point que des
fonctionnaires se cantonnassent invariablement dans les
limites de leurs fonctions.
Sans vouloir établir donc en règle invariable que les
doyens n'instrumentaient que des actes dont les églises
et les couvents étaient les seuls bénéficiaires on doit néan-
moins reconnaître que tel était bien leur occupation la plus
ordinaire; on notera aussi avec d'autant plus d'intérêt les
contrats de vente en faveur de simples particuliers. Un
des rares actes de ce genre est la vente de terre, de l’an-
née 1238, opérée en présence du doyen de chrétienté de
Furnes (1).
La grande masse des contrats de vente décanaux (?) ont
trait aux droits sur les dîmes dont la propriété passe à des
établissements de main-morte ().
Après les donations de dîmes, il faut citer les mutations
de propriété,les renonciations à certains droits,les obliga-
tions, etc. II y a là une variété de conventions dont il suf-
fira de mentionner quelques spécimens.
L'’échange de biens fonciers était fort fréquent au moyen
âge; l'intervention décanale peut être étudiée dans les
chartes suivantes : le 3 janvier 1236 le doyen de chrétienté
de Bruges, Lambert, notifie l'échange opéré par Wettin,
(t) Le copiste du cartulaire a mis à la suite du document les mots : « ad
nos non perlinentibus ».r. Cf. V. et c. c., Chronicon et cartularium abbatiue
S. Nicolaï Furnensis, p. 188.
() Il est entendu que Les transferts de biens de tout genre faisaient l’objet
de contrats juridiques. Voyez une vente de droits sur un moulin, de mars 1227
(n. st.), devant le doyen de chrétienté de Valenciennes. Cf. De GLay, Me-
moire sur les archives de l'abbaye de Saint-Jean de l'alenciennes, p.16.
(3) C£. D'HerBowez, Cart. Saint-Martin, t. 1, p: 223, 230, 337; À. H: E. B.,
t. XI, p. 28 ; Devizcers, Description t. 1, p. 209, 210, 214, Gorriner, Cart, d'Or-
val, p. 504, 471, 419: 570, etc., ete.
274 H. NELIS
Arc. de Houtave, de la terre de ce nom contre la dîime de
cette localité, tenue en fief; un échange de biens a lieu, en
1293, au profit de l’abbaye de Floreffe, sous la garantie du
sceau décanal de Chimay (!); enfin le samedi 30 mars 1244,
l’abbaye de Saint-Martin de Tournai échange devant le
doyen de Saint-Brice de cette ville un 1/2 bonnier de terre,
sis à Warchin avec Gilles Poignet contre un jardin situé à
Rumillies (?).
Plus fréquentes sont les renonciations ; ce sont les actes
par lesquels ont fait publiquement abandon de prétentions
quant à la passation de biens ou de droits qu’on croyait
légalement s’appartenir. C’est ainsi que le 13 juillet 1280
le doyen de chrétienté de Bruges informe l’official de
Tournai que W. Spiering et sa femme ont renoncé, de
commun accord, à la dime de Lisseweghe (*); Péronne
de Tournes renonce, en mai 1220, entre les mains du
doyen de chrétienté de La Bassée, à une redevance de
20 liv. qu’elle prétendait avoir sur la dîme de Tournes (4);
au mois de mars de l’année 1226, les enfants de feu Impin
renoncent, devant le doyen de Grammont, à la jouissance
de 5 journaux de terre situés à Goefferdingen, dont le cens
n’a pas été payé depuis trois ans (5).
Quant aux chartes ou lettres obligatoires il est remar-
quable que l’activité des doyens ait été beaucoup moins
vive pour la passation d’actes semblables que celle des
clercs ou notaires d’officialité (6).
Les lettres de reconnaissance sont celles par lesquelles
un débiteur reconnaît devant une juridiction quelconque,
soit échevinale (7), soit épiscopale, l'obligation de payer à
(4) Chartrier de Saint-André, bl. n° 7383, aux Arch. Etat Bruges.
(2) CÉ. BaRRiER, Hist. abb. de Floreffe, t. I, p. 76, n° 164.
(3). C£. A. »'HERBOMEZ, Cartul. abb. Saint-Martin de Tournai, t. 1, p. 588,
n° 539.
(*) Cf. H. ». Hocp, Rec. Chartes de Saint-Bertin, p. 126, n° 118.
(5) Cf. Revue des bibl. et archives de Belgique, t. II (1904), 306, n° 127.
(6) CF. DE MaRNerre, Cartul d'Afflighem, p. 439.
(*) Bien que ces personnages aient rédigé un grand nombre de lettres obli-
gatoires, on aurait néanmoins tort de limiter exclusivement leur activité à la
rédaction de ces actes, ainsi que semble le faire M. Paul Fournier. V. Bibl.
Ecole des Chartes, t. XL (1879), p. 315. |
() Sur la juridiction échevinale voyez G. DESMAREZ, Lettres de foire, passim.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ DA
date fixe une somme déterminée; elles servent également
à désigner la quittance permettant au créancier d’éteindre
une dette.
Le seul exemple d’attestation de prêt d’argent opéré
avec le concours d’un doyen de chrétienté est, de janvier
1245 et émane du doyen de Louvain; il notifie le prêt fait
par l’abbaye d’Afflighem de 10 liv. de Louvain à Arnoul
dit Vroikenberch, en accroissement de la somme pour
laquelle celui-ci à donné à cette abbaye la dîme de
Leefdael (}).
Par contre, on s’adressait plus volontiers au doyen pour
faire acter des acquittements de sommes prêtées ou sim-
plement données. Mentionnons, au hasard : en juillet 1242,
des particuliers arrangent leurs payements devant Emery,
doyen de chrétienté de Provins (?); le 23 mai 1239 le doyen
de Bruges notifie quittance d’un remboursement d'argent
par l’abbaye d'Eeckhout au profit de celle de Saint-André-
lez-Bruges ($); voici, en 1224, le doyen de chrétienté
d'Anvers attester le versement par l’abbaye de Tongerloo
de 30 liv. à Gauthier de Crainhem (‘}; un autre acte des
plus intéressants est celui d'avril 1267 par lequel Benche-
venne Gilioti, marchand de Sienne, donne quittance,
libellée celle-ci au nom d'André, doyen de chrétienté de
Bar-sur-Aube, d’une somme de 240 liv. que l’abbaye de
Saint-Trond lui devait ainsi qu'à ses associés (°).
Grâce à la possession d’un sceau authentique, les doyens
s'étaient arrogé le droit, dès le premier quart du x1ir1°
siècle, de délivrer des copies ou vidimus aux particuliers
et communautés religieuses. C’était une prérogative qu’ils
partageaient avec d’autres représentants importants de
l’autorité ecclésiastique, tels que les archidiacres, les offi-
ciaux, les prévôts de chapitres séculiers et réguliers.
Cette coutume semble avoir été assez répandue dans nos
provinces comme l’attestent les exemples suivants : Vidi-
(:) Cf. Enc. DE MaRNerrE, Cartlul. abbaye d'A fjligem, p. 319.
(?) Cf. A. Teuuer, Layettes du Trésor des chartes, t. 11, p. 476, n° 2979.
(5) Cf. Chartes de Saint-André, bl. n° 7107, aux Arch. Etat Bruges.
(4) Cf. H. Lamy, L’ubbaye de Tongerloo depuis la fondation jusqu'en 1263
(1944), p. 391, n° 84.
(5) Cn. Prior, Cartul. de Saint-Trond, t. L, p. 335-336.
276 H. NELIS
mus du doyen de Bruges en mars 1221 (1), du: doyen de
Fleurus en mai 1257 (?)}, en mars 1268 du doyen: de
Cambrai (*), en 1270 du doyen du concile de Rochefort: (4)
et de la même année du doyen de Chièvres (5).
À la fin du xx siècle, le mode de vidimer les: chartes
par les doyens était si répandu que la clientèle ne cessaïit
d’affluer à leur domicile, à l’instar des chancelleries d’offi-
cialité foraine. Les doyens seraient, d’ailleurs, devenus les
maîtres incontestés de la juridiction gracieuse si leur
action n'eut été entravée, ou du moins contrebalancée,
par des nouveaux venus, notamment par les notaires
publics et les tribunaux d’échevinage.
Quand les doyens n’instrumentaient pas eux-mêmes, il
arrivait néanmoins qu'ils prêtaient de quelque manière
concours à la réalisation de contrats juridiques. Rappelons
une fois encore la collaboration intime, au début du xrrr°
siècle, des doyens avec leurs confrères du doyenné, puis,
d’autre part, à la fin du siècle, l’entente amicale qui exis-
tait, au marquisat d'Anvers et au duché de Luxembourg,
entre eux, les échevins et les justiciers de ce duché.
Juger l’activité professionnelle du doyen par les actes
uniquement libellés en son nom, serait la réduire à
détranges proportions peu en rapport avec la réalité.
Beaucoup de conventions avaient lieu, en effet, sans son
intervention directe, mais étaient garanties, par contre,
par le sceau décanal. Rien n’était plus fréquent ni plus con-
forme aux usages de l’époque. Le particulier, voire même
le noble ne possédant pas de sceau personnel et devant
authentiquer un contrat, s’en va trouver le doyen: de: son
district en le priant de mettre son acte sous l’autorité de:sa
juridiction, L'attestation suivante est bien significative à
cet égard; c'est une charte de 1227 du chevalier Jean Bote-
rin, portant donation du patronat de Noville; le donateur
avoue sans détour sa démarche auprès du doyen de Hanret:
« quia VerO SIGILLA PROPRIA NON HABEMUS, sigillo domini
) Chartes de Saint-André, bl. 7370, aux Arch. Etat Bruges.
) Chartrier d’Afflighem, aux Archi. gén. roy.
) Cf. J. Ricuar», Trésor des chartes d'Artois, t. 1, p. 27.
) Cf. L. DEVILLERS, Description... t. 1, p. 151.
5) Chartrier de Wautier-Braine, aux Arch. gén. roy. (17 août 1270).
(#
(?
(5
(4
(
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 211
Franchonis, decani concilii de Hanretto in cujus decanatu
sita est parochia de Noville, fecimus presentem cartulam
sigillari » (1). Une autre preuve est fournie par une dona-
tion de terre faite à Gand par Henri Amman en avril 1220;
la donation est authentiquée par les sceaux du doyen de
Sainte-Pharaïlde et du doyen de chrétienté de Gand (2).
Des fonctions si étendues reflètent naturellement au
milieu social singulièrement vivant; le xrrr® siècle fut
par excellence une époque de grande activité économique ;
la richesse s'était accrue dans la bourgeoisie en même
temps que la propriété foncière avait pris un dévelop-
pement plus considérable. Aussi les contrats, les accords,
se multiplient-ils d’année en année au point de donner
naissance à de nouveaux organismes pour administrer la
juridiction gracieuse.
Des quatre autorités qui, dès le début de ce siècle,
détenaient en France ce pouvoir : l’autorité royale, reli-
gieuse, communale et seigneuriale, cette dernière avait
disparu aux environs de 1250, laissant à la seconde et à la
troisième un vaste champ d'entreprises. Dans les limites
actuelles de la Belgique, la juridiction volontaire d'essence
royale ne fut exercée à Tournai et au Tournaisis qu’à
partir de 1367 (3). Il ne restait donc en présence que deux
pouvoirs, celui des laïcs et celui des clercs pour satis-
faire aux exigences juridiques des parties. Il y aurait sans
doute intérêt à donner une idée comparative de chacune de
ces juridictions, mais on ne pourrait tirer d’un semblable
tableau que des conclusions bien rigoureuses puisqu'il y
manquerait des éléments de détail. Tout ce qu’on peut
assurer à ce sujet c’est que l’autorité religieuse fut la pre-
mière à organiser le tribunal de justice volontaire et à le
maintenir vivant jusque vers 1250; depuis ce moment, les
échevinages ruraux étendent leurs pouvoirs (f. Dans
(1) Cf. Annales soc. arch. de Namur, t. XXVIT (1208), p. 255.
(2) Cf. Van DE Pure, Cartularium de Dunis, p. 505.
(3) CE. H. Neus, « Etude diplomatique sur le tabellionage royal de Tournai
au moyen âge » dans Bull. comm. roy. hist., t. LXXIIT, 1904, p 6., etc.
(*) La diffusion des tribunaux échevinaux eut lieu naturellement avec des
variétés régionales ; ainsi au pays de Waes (Axel, Hulst, etc.) tous les contrats
de juridiction volontaire au xmre sièle se faisaient devant le doyen de chrétienté
des IV métiers. C£. Cartulaires de l'abbaye de Baudeloo, aux Arch. Etat à Gand.
218 H. NELIS
certaines contrées, au marquisat d'Anvers, entre autres, on
constate une union étroite entrele pouvoir civil et religieux
et nous voyons les échevinages faire appel à des ecclésias-
tiques à l'effet d’authentiquer les contrats juridiques
passés devant eux {!)}. Cette entente, très réelle dans
certaines contrées et à certains moments, ne fut pourtant
ni constante ni générale, à tel point que dès le début du
x1v* siècle la collaboration de deux pouvoirs ne semble plus
être qu'un souvenir; bien plus, l’autorité royale conteste,
en principe, en 1344, la valeur juridique, pleine et entière
accordée jusque là au sceau authentique de l’église de
Reims(?); quelle force probante aurait-elle reconnu dés lors
au sceau décanal? Ces faits sont évidemment significatifs
et nous aurons à y revenir.
Le début du x1v° siècle sonne ainsi l’heure de déclin pour
l’activité du doyen en tant qu'officier public; son rôle est
bien fini et il passe au pouvoir laïque une juridiction qu’il
a été seul à exercer pendant de longues années: les échevins
reprendront une partie de sa succession, les notaires
publics une autre (*). L'office du doyen de chrétienté s’est
comme éteint lentement, sans arrêt de mort, et aucune voix
ne s’est fait entendre dans la suite pour FeBre tar sa dispa-
rition ou réclamer son rétablissement.
(A suivre.) H. Neuis.
(4) Voir, par exemple, un acte d'achat du 19 mai 1265 des échevins de
Deurne-lez-Anvers : « In cujus rei testimonium sigillum domini Engelberti
judicis in Dorne una cum sigillis domini Symonis curati et domini Johannis
capellani ecclesie de Dorne quibus dicti scabini utuntur. Cf. Cartul. Saint-Michel
d'Anvers, n° III, fol. 49 vo, aux Arch. Etat Anvers.
Voyez encore une donation du 24 juin 1294 devant maître Gilles, prêtre,
curé de Goyck, et devant les échevins de cette localité. Cartul. de la siste du
béguinage de Bruxelles, n° 1460, fol. 7, aux Archives des hospices de Bruxelles.
(?) CE. Varin, Archives administratives de Reims, t. II, p. 924, n° 2.
(®) H. Neus, « Les origines du notariat public en Belgique » dans Revue
belge de philologie et d'histoire, t. 1 (1923), p. 267.
Les « Itinera >» de Jean Second
« Les récits de voyages du Moyen Age ou de la Renais-
sance, écrit M. Georges Prévot (1), sont, pour qui veut
bien connaître et saisir au vif les gens et les choses d’au-
trefois, des documents d’une valeur et d’une saveur sans
égales.» Et l’auteur de cette assertion d’en prouver aussi-
tôt l’exactitude, en publiant la traduction française des
Itinera de notre illustre compatriote Jean Second.
Les Jtinera, c'est-à-dire les carnets de route, rédigés
par le délicieux poète malinois, au cours des trois voyages
qu’il effectua de Malines à Bourges, de Bourges à Malines
et de Malines en Espagne (*?), alors qu’il avait 20 et 21 ans.
Ces déplacements eurent lieu pendant les années 1532
et 1533, soit donc durant la courte période de paix
(1529-1536), qui s’intercale entre la deuxième et la troisième
guerre entre Charles-Quint et François I’. Période cri-
tique pour la France et pour nos contrées, période de « fer-
mentation intellectuelle et sociale », comme le dit si bien
M. Prévot, période pour laquelle, plus que pour toute
autre, il est utile de recueillir le témoignage d’un esprit
éclairé, judicieux et indépendant.
Ainsi, tout concourt à faire de ces Itinera un écrit
propre à susciter l’attention et à soutenir l’intérêt : et
(!) GEORGES PRÉvoOT, Les « Itinera » de Jean Second. Notice, traduction et
notes. Revue du Nord (Lille), t. IX, 1923, pages 161-192 et 255-274.
(?) De Malines à Bourges, par Mons, Cambrai, Compiègne, Paris, Chartres,
Orléans. — De Bourges à Malines, par Orléans, Paris, Clermont, Amiens,
Arras, Lille, Gand, Termonde. — De Malines en Espagne, par Cambrai, Reims,
Troyes, Dijon, Lyon, Avignon, Nîmes, Montpellier, Perpignan, Barcelone,
Cervera, Balaguer.
Le voyage de Malines à Bourges prit exactement quinze jours à l'aller et
douze jours au retour. Jean Second fit en un jour l'étape Lille-Gand (76 kilo-
mètres), avant-dernière étape du voyage. Ce fut à Menin qu'à son retour
de France il entendit de nouveau, pour la première fois, parler flamand.
280 A. ROERSCH
l’époque de leur rédaction, et l’état des régions parcourues
et la personnalité de l’auteur. Un auteur, dont les œuvres
principales firent, suivant l'expression de M. de Nolhac ({),
les délices du siècle.
On avait, maintes fois, traduit en français les Baisers de
Jean Second Voici la première version en notre langue
des Jtinera. Le lecteur jugera de ses mérites par les
extraits qui vont suivre : sous le vêtement de la langue
française, elle garde intactes la fraîcheur et la spontanéité
de la pensée latine.
Nous ne regretterons qu'une chose : c’est que M. Prévot
n'ait pu, faute de place, mettre en regard du texte français
le texte latin. Celui-ci ne nous est accessible que dans les
éditions de Daniel Heinsius et de Scriverius (xvri*siècle)(?),
ou de Bosscha (1821). Après tant d'années, il eût été bien
utile de le publier à nouveau; d’autant plus que les édi-
teurs n’ont pas toujours été fidèles dans leurs transerip-
tions. Cela ressort de l’examen du manuscrit des deux
premiers l{inera, conservé à Leiden.
M. Prévot n’a pu que constater la chose et signaler au
passage les divergences et les lacunes.
À sa traduction, l’auteur à joint une notice et un com-
mentaire qui sont marqués au coin de la science et du goût.
T1 s’y est attaché surtout à déterminer les œuvres d'art et
les monuments décrits par notre compatriote (?) et à iden-
tifier les noms propres cités : noms de lieux et noms de
personnes.
Tâche malaisée et relevant de genres d’érudition bien
différents.
Les noms de lieux sont souvent estropiés par notre voya-
geur : pour s’y reconnaître, il fallait un savant familiarisé
avec la géographie de la France. Et, pour ce qui est des
noms de personnes, autre difficulté : certains personnages,
(1) P. ne Noznac, Ronsard et l'humanisme, Paris, 1921, p. 14.
(2) L'édition de Heinsius est de 1618. Celles de Scriverius sont de 1619,
1631, 1651.
(3) Ajouter à la bibliographie : L Pasror, Die Reise des Kardinals Luigi
d'Aragona, 1517-1518, besch‘ieben von Antonio de Beatis, Fribourg en B.,
1905.
(( ITINERA » DE JEAN SECOND 281
mentionnés par Jean Second, étant ou fort obscurs ou
désignés uniquement par leurs prénoms.
Qui nous dira ce que furent Gilles Reyms, Gualterus,
Balthazar de Kieveringhen, le sculpteur Jean Swerts, Pal-
thenus, Cornelius Susius, Splenterus, le peintre Cornelius,
Théod. de Bronchorst, le docteur Nicolas Florenas, que
notre humaniste rencontra à Malines, à Bruxelles, à Paris,
à Lyon, à Orléans, à Barcelone. Quant au poète Hilaire
qu'il vit en 1533, dans la quatrième de ces villes, c'est évi-
demment l'ami d'Érasme et de Rabelais : Hilaire Ber-
tolphe, de Lede, ainsi que je l’ai démontré récemment (1).
Et maintenant que trouvons-nous dans les Jtinera ?
Rien de plus que ce que l’on chercheraïit dans un
memento intime destiné à un cercle restreint de proches et
d'amis.
Point de considérations profondes sur la politique,
l'esthétique ou la philosophie : mais, une série d’observa-
tions, consignées avec une sincérité absolue. Point de
longs développements : mais, un tour concis et une phrase
dépouillée, disant simplement ce qu'elle doit dire.
Et cependant, je me trompe. Il y a là autre chose et plus
encore. Je veux dire du goût, de la grâce, de l’esprit. Un
caractère, un tempérament, je dirais presque une phy-
sionomie, se révèlent. Un homme apparaît, jeune, naïf,
curieux, enthousiaste, rempli de bonnes intentions et si
sensible aux égards, si pénétré de reconnaissance pour un
bon procédé.
Cet homme est bien des nôtres!
Écoutez ce que lui inspire sa visite à Dijon, dans l’an-
cienne capitale de l'État bourguignon : « Cette ville (?),
remarquable, d’ailleurs, par un grand nombre de curio-
sités, conserve les tombeaux de plusieurs anciens ducs de
Bourgogne, qui reproduisent leur physionomie avec un art
extrême. Ces œuvres se trouvent chez les Chartreux, hors
de la ville. On voit aussi chez eux les insignes de ces
mêmes ducs et d’autres souvenirs qui rappellent l’ancienne
(1) Ad Joannem Secundum. Musée belge, t. XXVI, 1922, p. 59.
(2) G. PRÉVOT, p. 263.
282 A. ROERSCH
domination et les possessions des nôtres en cette région (‘).
Là, se trouve la statue de Philippe le Hardi, qui le repré-
sente couché, sculpté dans le marbre avec un art extraor-
dinaire, ainsi que celle de son successeur Philippe le Bon.
La contemplation de tous ces souvenirs me fit trouver
lamentable que des hommes pleins de courage, qui avaient
toujours repoussé les attaques brutales de tous leurs voi-
sins et vécu libres dans la prospérité la plus parfaite,
soient tombés aujourd’hui, après leur mort, au pouvoir de
leurs ennemis et dans la servitude, et que ces hommes, qui
avaient été ensevelis dans un pays qui leur appartenait,
dorment maintenant dans une terre étrangère, comme si
l’on avait déterré leurs cendres et comme s’il avait fallu
mendier une petite parcelle de terre pour abriter les corps
de ces princes, qui régnaient en maîtres sur une grande
partie du monde. S'il subsiste quelque sentiment chez les
morts, Ceux qui gisent ici n’ont pas trouvé le repos habi-
tuel; eux, qui, de leur vivant, exerçaient le pouvoir, pro-
testent avec indignation, maintenant qu’ils sont morts,
contre la servitude. »
Pendant longtemps, nos provinces avaient été en guerre
avec les Français. Jean Second n'aime pas les ennemis Ge
sa patrie. Il s'en défie et redoute leur indiscrétion (?). Cer-
tains d'entre eux sont pleins de rancune à notre égard et
« profèrent contre nous de surprenantes injures ». Les
gens du Languedoc sont des bredouilleurs, des vauriens
brutaux et sans scrupules, pires que les Bourguignons.
Ceux-ci sont des êtres misérables et parlant un langage
grossier.
On le voit, notre ami s'exprime avec une entière indé-
pendance. Les éloges qu'il décernera, à l’occasion, à cer-
taines villes de France, telles que Paris, Lyon, Troyes,
Orléans et Bourges, n’en auront que plus de prix. De
même, nous pouvons le croire sur parole, quand il vante
(t) « Ubi et insignia eorundem Ducum, aliaque ad memoriam prisei nostro-
rum illic dominii possessionisque spectantur. » Ed. Scriverius, 1631, p. 315.
(2) « Adjunxit enim se protinus venientibus nobis nebulo confidens, qui
Gallicis obsequiis in nostrum sodalitium familiarius conabatur irrepere. »
Ed. 1631, p. 311.
(« ITINERA » DE JEAN SECOND 283
la puissance et la splendeur de la cour de France, qu'il a
vue de près, à Lyon, en 1533.
En bon Belge qu’il est, il aime par dessus tout son pays.
I1 célèbre la propreté de nos villes, l'ampleur de leurs
grand'places — qui n'existent pas ailleurs —, la bonne
bière que l’on y boit et jusqu'aux innocentes distractions
que l’on y goûte.
Voici, à cet égard, un petit tableau qui paraît significatif.
La scène se passe à Cambrai :
« Il y à, dans cette ville, une magnifique abbaye, consa-
crée, je crois, à saint André, où nous renconträmes un
moine de Malines, qui, entre autres amabilités, nous offrit
de la cervoise, exactement semblable à celle que l’on boit à
Malines. Cette boisson, qu'il n’est pas aisé de trouver dans
la région, nous réchauffa merveilleusement. On fit venir à
notre beuverie celui qui fabriquait la cervoise et il nous en
apporta de la même qualité autant que nous pourrions en
boire au dîner avec tout notre entourage. On accepta
l'hommage et on invita le brasseur à diner. Cependant,
comme on avait lancé dans la conversation le mot de tir à
l’arc, on décida que, pendant la préparation du diner, je
me mesurerais avec lui en lançant des flèches. On fixa
pour le vaincu une amende de deux sesterces de vin. Nous
sortimes, nous nous mesurâmes et je fus vaincu par le
vieillard; nous vinmes à table et le diner fut plein d’en-
train. Après le diner, le brasseur nous conduisit dans un
charmant jardin qu’il possédait hors de la ville, et il fit
preuve à notre égard d’un extraordinaire empressement,
en homme qui connaissait les bonnes manières d’autre-
fois (1). »
11 faut savoir que, la veille déjà, notre humaniste avait
tenu à faire montre de son habileté auprès des archers de
Valenciennes. « Je pratique volontiers, nous dit-il, ce
genre de distraction et, d'autre part, je tenais à faire con-
naître quelle expérience nos Malinois possèdent de cet art,
à des gens qui ne cessent de revendiquer pour eux seuls une
glorieuse supériorité dans le tir à l’arc : ils ont, d’ailleurs,
bien le droit d’agir ainsi, car ils lancent leurs flèches avec
(4) G. PRévor, p. 259
21
284 A. ROERSCH
beaucoup de force et les dirigent habilement sur un but
précis. Par la même occasion, j'y achetai aussi un arc, qui
devait être pour moi, dans le voyage, un plaisir et une
sécurité (1). »
Et le lendemain, le voilà galopant sur une route bien
unie et très large, « s'exerçant et dressant son cheval de
façon à tirer de l’arc en selle, avec le moins de peine pos-
sible et aussi sûrement que s’il avait été à pied. »
Voulez-vous maintenant la description d'une de nos
cités? Voici une vue cavalière de la bonne ville de Mons (?).
« Outre l’harmonieuse magnificence des édifices, un
spacieux forum, qui possède une fontaine d’où l’eau jaillit
par de nombreux orifices, en dehors d'un grand nombre
d’autres agréments, elle présente une particularité qui me
frappa tout spécialement : c’est, dans un quartier de la
ville, une saillie qui s'élève en forme de haute montagne;
le sommet en est spacieux et possède de nombreuses espla-
nades bien unies qui conviennent à toutes sortes de jeux.
C’est sur ces esplanades que les jeunes gens ont l’habitude
de jouer aux boules. De là, on aperçoit, au beau milieu de
la vallée, la masse d’ur magnifique château-fort: et le plus
délicieux des panoramas s'ouvre sur les collines et les
forêts qui l’entourent. »
Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que les quel-
ques extraits que je viens de faire connaître auront suffi à
faire apprécier du lecteur une des qualités du style de Jean
Second : ce charme fait d'abandon et de grâce sans apprêt,
cette touche discrète qui, sans insister, sans appuyer, des-
sine d’un trait si sûr et si net. On voit que l’artiste a pro-
mené sur les choses un regard jeune, naïf et amusé.
Gracieux, il est lui-même sensible à la grace.
Voyez la jolie maison qu’il a remarquée en sortant de
Braine, à gauche, sur la route de Mons : «une petite mai-
son verte, délicieuse merveille, complètement entourée
d'arbres joints entre eux, au milieu desquels on pouvait
passer en sortant de la maison comme dans une galerie ;
de la sorte, il semblait qu’à la maison, construite en
(1) G. PRÉvOT, p. 258.
(?) In., p. 176.
( ITINERA » DE JEAN SECOND 285
poutres, fût annexée une autre demeure faite de bran-
chages (1). »
Et l'air piquant des jeunes Valenciennoises, « bien faites
et belles. avec leurs yeux noirs et leurs cheveux noirs »
l’a-t-il assez frappé!
Mais, ce qui séduit le plus son âme de poète, c’est la
jeune fille qui à Bruxelles, à l'hôtellerie, à l'enseigne de la
Ville d'Anvers, joue du psaltérion.
« L’extrême délicatesse de son toucher ,qui tirait des
cordes de sa lyre une harmonie divine, la suavité de sa
voix qui surpassait de beaucoup la douceur de l’instru-
ment, firent plus d’une fois, dit-il (?)}, revenir à ma
mémoire ce passage d'Ovide :
Hæc habiles agili prætentat pollice chordas ;
Tam doctas quis non possit amare manus.
« Qui ne pourrait aimer de si charmantes mains ? »
Au moment de partir pour l'Espagne, dans la mélancolie
des adieux, notre voyageur en fut tout à fait « ravi et
réjoui ».
« Mirifice me commouvwit et exhilaravit », écrit-il, ajoutant
d’ailleurs aussitôt : « Mais, de pareils divertissements ne
me firent pas négliger les affaires sérieuses. Nec seria
interim neglecta mihi sunt. »
J1 dit vrai. Après avoir oui l’exquise musicienne, il s’en
fut trouver Jean de Carondelet, archevêque de Palerme et
président du Conseil privé, qui lui avait demandé une note
sur l’art de la fonte : super arte fusoria. Et ceci nous
rappelle que Jean Second fut en même temps qu’un grand
littérateur un célèbre graveur en médailles.
Ainsi, dans ses pérégrinations, aux heures de repos et
de plaisir succédaient les occupations graves : doctes con-
versations à Paris avec un Barthélemy Latomus ou un
Joachim Politès, déchiffrement et copie d'inscriptions
anciennes à Lyon et à Nîmes, séjour à la Faculté de
(1) G. PRÉVOT, p. 258.
(2?) Ovne, Amores, II, 4, 27-28. Le véritable texte, que Jean Second a légè-
rement modifié, est :
« Hæc querulas agili percurrit pollice chordas. »
(Note de M. G. Prévot, p. 256.)
286 A. ROERSCH
Bourges auprès du grand Alciat. Le tout alternant, d’ail-
leurs aussi, avec des fatigues et des dangers.
Sur les routes (1), on ne rencontrait pas seulement la
grace et la beauté. Le crime et les épidémies y cheminaient
aussi, avec leur compagne la Mort, et le soleil n y luisait
pas toujours.
À Tournus et à Màcon, la marche de Jean Second est
contrariée par des inondations ; à Montpellier et à Nîmes,
il doit fuir devant la peste. Aux environs d'Arras, il salue
« la tombe de l’infortuné Raynaud, le messager d'Ypres,
qui, peu de mois auparavant, avait été tué en cet endroit
par des voleurs et dépouillé de l'argent et des lettres qu’il
allait porter à des jeunes Belges qui faisaient leurs études
en France » (?).
Et voici, pour finir, une ‘histoire de brigands que notre
compatriote recueillit à Verbérie-sur-Oise, où elle s'était
passée peu de temps avant son arrivée :
« Une femme de la campagne, de celles dont la vie
s’'avance péniblement sous le poids de lourds travaux pour
aboutir à de longues fatigues, avait assemblé peu à peu une
minee somme d'argent, — de quoi pouvoir, selon son idée,
acheter une vache, qui lui permettrait par la suite de vivre
elle-même et de faire vivre ses enfants dans une misère un
peu moins misérable. Elle traversait par hasard la forêt
pour se rendre au marché — au marché sans doute riche;
ment approvisionné — lorsqu'un voleur surgit devant elle
et lui ordonna de déposer immédiatement tout l’argent
qu’elle portait. Toute interdite, la femme n’osa pas résister
à une injonction si impérieuse : elle se mit à compter. Lui,
son manteau étendu par terre, voulut faire l’empressé : il
déposa bien vite son épée et saisit au fur et à mesure
l’argent que la femme comptait, sans se douter que la for-
tune n'allait pas tarder à se venger cruellement. La femme,
avec une présence d'esprit qui dénotait un caractère plus
viril que féminin, profita de l’occasion pour saisir brus-
quement l’épée et se mit à compter au voleur non plus de
(5) Sur le mauvais état des routes et leur insécurité, voir aussi L. FEBVRE,
Types économiques et sociaux du xvre siècle, Revue des cours et conférences,
n° du 15 déc. 1921, p. 57 et suiv.
(?) G. PRÉvOT, p. 189.
( ITINERA » DE JEAN SECOND 287
l'argent mais des coups, jusqu’à ce qu'il rejetât avec son
sang son âme scélérate. »
« Elle venait d'accomplir ce remarquable exploit, et elle
était encore toute ensanglantée de son meurtre, quand des
gens d'armes l’appréhendèrent. Elle eut de la peine à faire
admettre son innocence, jusqu’au moment où elle les amena
près du cadavre et souffla dans la trompe qui était restée
aux côtés du mort : aussitôt une foule de complices tout
aussi cruels, attirés par ce son qu'ils connaissaient bien,
accoururent, et l’on eut ainsi l4 preuve que la mort de
l’autre était justifiée, qu'ils n'étaient qu’un ramassis de
criminels et que la femme, innocente, était une grande
âme, Aussi l’on remit la femme en liberté et on l’honora
d’une récompense; les bandits reçurent le châtiment que
méritaient leurs crimes (1). »
Quel scenario pour film américain !
Ainsi, les Ztinera nous permettent de voyager à travers
le temps et à travers l’espace. Ils sont, à la fois, très loin
et très près de nous : très loin, parce qu'écrits il y a quatre
siècles; très près, parce que reflétant comme dans un
miroir des types de l’éternelle humanité.
Souvent, de la vision des choses, notre voyageur tire un
profit moral et un enseignement. Et cela aussi le rapproche
de nous
À Mons (?}, il a vu un tombeau sur lequel était sculpté un
cadavre dont l'aspect seul, nous dit-il, aurait pu provoquer
la nausée; et il ajoute : « Mais le sujet nous fut d’une grande
leçon et son art nous charma. Plurimum autem et re docuit
et arte oblectavit ».
À Beaune, il a visité l’hospice fondé par le chancelier
Nicolas Rolin et il conclut : « C’est une chose digne d’être
vue et qui peut nous apprendre à quels usages nous devons
employer ce que nous ne voudrions pas voir périr pour
(t) G. Prévor, p. 178. « Le récit, remarque M. Prévot (p. 171), très simple,
est très habilement conduit; le style en est irréprochable et Jean Second s’y
montre indiscutablement l’égal du meilleur Cicéron ou du meilleur Pline le
Jeune. Cette page a été proposée comme texte de version latine, il y a déjà un
certain nombre d'années, à la Faculté des Lettres de Grenoble (v. CHATELAIN,
La version latine, Paris, Vuibert, 1 vol. s. d.) ».
(2) G. PRÉVOT, p. 176.
288 A. ROERSCH
nous. pas même après notre mort, alors que nous cessons
d’être les maîtres de nos propres biens ({) ». Cela paraît
un peu subtil et cependant, c’est bien clair. En d’autres
termes : faisons comme le chancelier Rolin, employons
notre argent à des fondations charitables, et cet argent ne
sera pas perdu pour nous, même après notre mort; nous en
garderons le bénéfice
On le voit, les Ztinera constituent un curieux, un précieux
répertoire : sachons gré à M Prévot de les avoir signalés
de nouveau à notre attention.
Quand l’auteur des Baïisers mourut en 1536, à l’âge de
vingt-quatre ans, le grand Alciat lui dédia une épigramme,
dont je détache ces vers :
« Flent Musæ, et Charites, lachrymas quoque fundit Apollo,
« Et tua deserto busta Helicone colunt. »
Sous une forme poétique, il disait une chose parfaitement
vraie. La mort de Jean Second fut un deuil pour les lettres
et tous les lettrés rendirent un culte à sa mémoire.
Alors que la France convie les savants et les littérateurs
du monde entier à célébrer le quatrième centenaire de
Ronsard — qui doit tant à Jean Second, — ne trouverons-
nous jamais, en Belgique, l’occasion de commémorer le
souvenir de celui qui fut un de nos premiers, un de nos
plus grands littérateurs?
ALPHONSE ROERSCH.
(4) Le texte latin porte (J. Secundi opera, ed. Scriverius, 1631, p. 317) :
« Res est spectatu digna; quæque docere nos potest, in quos usus collo-
candum sit id, quod nec post mortem nobis, cum domini rerum nostrarum
esse desinimus, perire velimus ». M. Prévot traduit, p. 265 : « C’est un édi-
fice qui mérite d’être visité, et qui peut nous enseigner quel est le sort réservé
à cette guenille que, même après notre mort, et quand nous cessons d’être les
maîtres de nos biens, nous ne voudrions pas voir périr. » La pensée de
Jean Second est rendue de façon inexacte.
Les colonies espagnoles au XVII siècle
« L'orgueil national de l'Espagne, a dit M. Almirall,
« doit se fonder principalement sur le fait qui détermina
« sa chute, sur la découverte, la conquête et la colonisa-
« tion de l'Amérique. »
Rien n’est plus exact, et l'aspect glorieux de cette grande
entreprise apparaîtra encore plus frappant si l’on songe
que l'Espagne l’exécuta à un moment où elle ne comptait
probablement pas beaucoup plus de 8 à 9 millions d’habi-
tants, où les moyens de transport étaient encore dans
l'enfance, où la politique de Charles-Quint et de Phi-
lhppe II impliquait l'Espagne dans toutes les querelles de
l’Europe. L'effort espagnol fut véritablement extraordi-
naire et témoigne d’une audace, d’une bravoure et d’une
endurance peu communes.
L’héroïsme des conquérants n’est contesté par personne,
mais la conquête à été entachée de violences furieuses et
accompagnée de massacres qui en auraient, au dire de
certains historiens, obscurcei toute la gloire. Bien entendu,
les historiens nationaux s'inscrivent en faux contre ce
jugement. et ils ont raison. Là où une poignée d'hommes
s’attribue toute autorité sur des peuplades entières, cette
autorité ne peut se maintenir que par la force et l’histoire
de toutes les entreprises coloniales relate les mêmes scènes
de ravage et d’extermination. Les écrivains nationaux font
observer que la plupart des populations indigènes existent
encore dans les anciennes colonies espagnoles, tandis
qu’on les chercheraïit en vain dans les colonies de certains
autres peuples, prompts à jeter le blâme sur l'étranger.
Les Espagnols excipent encore du caractère éminemment
humain de leur législation coloniale, si largement inspirée
de l’esprit chrétien.
290 G. DESDEVISES DU DEZERT
Mais, ce qui justifie l'Espagne, à notre avis, c’est le pro-
grès incalculable réalisé par elle, grâce à sa conquête et à
ses efforts. dans toute la partie du Nouveau-Monde qu'elle
a gouverné aux xvi°, xvii° et xviri° siècles.
A la fin du xvrrr' siècle, l’empire hispano-américain cou-
vrait une superficie d'environ 15 millions de kilomètres
carrés, soit trente fois la superficie de la métropole, et
s’étendait sur 19 millions de sujets, dont plus de 10 mil-
lions parlaient le castillan.
L'Espagne avait divisé «ses Indes» en quatre vice-
royautés : Mexique, Nouvelle-Grenade, Pérou, Buenos-
Ayres, et six Capitaineries générales : Puerto-Rico, La
Havane, Guatemala, Caracas, Santiago-du-Chili et Manille.
Avec quatre vice-rois et six capitaines généraux, le Con-
seil des Indes, siégeant à Madrid, gouvernait le Nouveau-
Monde tout entier. Pour s’assurer de la fidélité de ces
hauts fonctionnaires, l'Espagne avait institué aux Indes
treize grandes cours de justice, siégeant à La Havane,
Mexico, Guadalajara, Santa-Fé, Caracas, Quito, Cuzco,
Charcas, Lima, Santiago-du-Chili et Manille. Ces treize
parlements rendaient la justice au nom du roi, aidaient les
officiers royaux dans l'administration du pays, assumaient
la charge du gouvernement en cas de vacance de la vice-
royauté ou de la capitainerie générale. Le roi était rensei-
gné sur la conduite des magistrats par les vice-rois et
capitaines généraux, sur la conduite des vice-rois et capi-
taines généraux par les régents des audiences. L’adminis-
tration des provinces était confiée à des intendants, celle
des districts à des corrégidors nommés par le roi, pour une
durée de trois ans. Tous étaient soumis à l’obligation de
rendre compte de leur gestion. Les villes principales pos-
sédaient un embryon de conseil municipal, ou cabildo.
Telle était, dans ses grandes lignes, l'administration des
Indes, presque aussi simple en vérité que celle de l'Empire
romain.
11 y avait unité de législation dans tout l'empire colonial
espagnol. Le code commun était la Nueva recopilaciôn de
leyes de Indias\1680), complétée par la collection des ordon-
nances royales. On appelait des jugements des alcades aux
corrégidors, des corrégidors aux audiences, des audiences
COLONIES ESPAGNOLES 291
au Conseil des Indes, tribunal suprême, comité législatif
et centre administratif pour tout ce qui concernait les
colonies.
Les Espagnols légitimaient leur conquête à leurs
propres yeux par l'introduction du christianisme aux
Indes. L'Église américaine comprenait dix archevêchés et
trente-huit évêchés. Tous les bénéfices étaient à la nomi-
nation du roi. Le nombre des clercs, séculiers ou régu-
liers, montait à 35,000 ou 40,000 personnes. Le clergé
jouissait d’une fortane considérable, mais ses biens consis-
taient principalement en capitaux; le gouvernement avait
entravé le développement des grands domaines ecclésias-
tiques.
Quoiqu'il n’y eût dans les colonies espagnoles ni juifs,
ni mores, ni protestants, le Saint-Office existait aux Indes
comme en Espagne, mais tandis qu’il comptait seize tribu-
naux dans la Péninsule, il n’en avait que trois aux Indes,
à Mexico, Carthagène et Lima. Les tribunaux des Indes
étaient, comme ceux de la métropole, placés sous l’autorité
de la Cour Suprême siégeant à Madrid.
L'état social des Indes était plus compliqué encore que
l’état social européen ; aux distinetions connues, tirées de
la noblesse ou de la roture, du caractère ecclésiastique ou
laïque, de la fortune ou du rang social, les Indes en con-
naissaient une foule d’autres tirées de l’origine ou de la
couleur. Tout en haut de l’échelle sociale, les Espagnols
nés en Espagne. On les appelait gachupinos au Mexique,
chapetones au Pérou. A eux seuls étaient confiés les
emplois et accordés les honneurs. « Tant qu’il existera un
jardinier de Castille ou un muletier de la Manche, c’est à
lui qu’appartiendra le gouvernement des Indes », disait
en 1810 un auditeur à l’audience de Mexico. Au-dessous de
ces Espagnols natifs, venaient les Espagnols nés aux Indes,
les criollos, les créoles, comme on les appelait. Ils pou-
vaient aspirer à la richesse, mais non au pouvoir, ni même
à la science; leurs propres parents estimaient qu'une
instruction élémentaire leur suffisait. Les Indiens repré-
sentaient les anciennes populations vaincues. Ils avaient
perdu leur indépendance, ils avaient dû accepter la sujé-
tion à la couronne d’Espagne et se convertir au christia-
29 G. DESDEVISES DU DEZERT
nisme, mais ils étaient considérés comme des sujets de
second rang, non comme des esclaves Au xvir siècle,
leur condition était devenue très tolérable. A la campagne,
ils vivaient dans leurs villages, régis par leurs coutumes et
gouvernés par leur cacique et leur curé. À la ville. ils rem-
plissaient les menus offices et ne se distinguaient pas
beaucoup du prolétariat espagnol. Ils payaient au roi un
tribut de 1 à trois pesos par tête. Dans certains pays, on
les levait pour le service des mines. La mita était dure,
moins dure cependant que le service militaire d’aujour-
d'hui. Un vieux droit permettait aux corrégidors de
vendre aux Indiens toutes sortes d'objets de pacotille, il
avait été réglementé et avait perdu à peu près tout carac-
tère tyrannique. Vainqueurs et vaincus n’avaient pas vécu
côte à côte sans se mêler. La classe des mestizos ou métis
allait sans cesse se développant sans parvenir à obtenir un
statut légal. Tenus pour « infâmes en droit et en fait » ils
étaient méprisés de leurs parents blancs ou indiens. Les
nègres, importés d'Afrique dans les Antilles et en Colom-
bie, vivaient dans l’esclavage, ou dans la misère quand le
caprice du maître les avait affranchis. On appelait mulatos,
mulâtres, les fils nés d’unions entre blancs et noirs; ils
étaient aussi méprisés que les métis. Une dernière classe
l'était plus encore, celle des zambos ou chinos, métis de
rouges et de noirs. À ces castes principales s’en ajoutaient
une foule d’autres, suivant la quantité de sang blanc qui
coulait dans les veines de chaque individu. La qualité de
blanc finit par constituer une sorte de noblesse, que l’on
revendiquait en justice; les tribunaux se montraient bien-
veillants et donnaient le plus souvent gain de cause au
réclamant : « Qu'il soit blanc, qu’on le tienne pour blanc! »
répondaient-ils, toutes les fois que la chose était possible.
Mais le préjugé ne désarmait pas. Toutes ces divisions,
qui faisaient l'originalité de la société coloniale, étaient
d’ailleurs maintenues par le gouvernement espagnol, inté-
ressé à conserver tout ce qui pouvait affaiblir les peuples
américains.
Fernan Cortez avait eu la grande idée de fonder des
écoles où les fils des vainqueurs et des vaincus eussent
travaillé ensemble, mais cette conception libérale n’avait
COLONIES ESPAGNOLES 293
pas prévalu. Cependant le Nouveau-Monde avait ses
écoles, ses collèges et même ses universités. Les Indes
comptaient à la fin du xviri siècle dix-neuf universités
établies à Saint-Domingue, La Havane, Mechoacan, Gua-
dalajara, Mexico, Chiapa. Mérida de Yucatan, Guatemala,
Santa-Fé de Bogota, Caracas, Quito, Cuzco, Lima, Gua-
manga, Chuquisaca, Santiago-du-Chili, Cordoba del Tucu-
man, Buenos-Ayres et Manille. Par suite des rivalités qui
existaient entre les ordres religieux, certaines de ces villes
avaient deux et même trois universités. On y enseignait le
droit, la médecine, la philosophie et surtout la théologie.
Les programmes et les examens étaient les mêmes qu’en
Espagne.
Le régime économique des Indes était dominé par une
idée fausse, mais universellement répandue à cette époque,
à savoir que les colonies doivent vendre à la métropole
tous les produits de leur sol et acheter à la métropole tous
les objets manufacturés dont elles ont besoin. L'industrie
coloniale est condamnée à demeurer dans l’enfance et le
commerce colonial ne se fait qu'avec la métropole. Quoique
l'Espagne wait pas tiré de ces privilèges exorbitants tout
le parti qu’elle aurait pu. elle dut au commerce des Indes
de fantastiques richesses, qui allèrent sans cesse en gros-
sissant jusqu’à la fin de l’ancien régime. En 1809, après la
paix d'Amiens, le seul port de Cadix reçut pour 1 milliard
626,770,940 réaux de produits américains, chiffre égal à
l'exportation totale de l’Angleterre en 1790. Le commerce
des Indes n'avait été pendant fort longtemps ouvert qu'aux
seuls Castillans et était resté monopolisé par l’État. Un
décret royal du 12 octobre 1778 déclara le commerce libre
entre l'Espagne et ses colonies et autorisa treize ports
d'Espagne à commercer avec vingt ports des Indes. Dès
cette année, 321 navires partirent d'Espagne pour l’Amé-
rique; le mouvement ne cessa de s’accroître jusqu'aux
guerres de la Révolution. mais les étrangers restèrent tou-
jours officiellement exclus du commerce avec les Indes.
S'il arrivait qu’un navire étranger éprouvat quelque ava-
rie qui le mît en péril à proximité d’un port espagnol, il
pouvait demander à relâcher, mais des gardes espagnoles
le surveillaient de jour et de nuit jusqu'à son départ; s’il
294 G. DESDEVISES DU DEZERT
devait mettre sa cargaison à terre pour se radouber, la
cargaison était mise sous clef et rien n’en pouvait être
distrait ni vendu légalement. Ce prohibitionnisme excessif
fut une des causes les plus puissantes de la perte des
Indes. Il excita la jalousie des Anglais et des Américains
qui profitèrent des embarras de l'Espagne au début du
x1ix° siècle pour lui arracher son empire transatlantique.
Après ses campagnes contre l’Angleterre (1762-1763 et
1778-1783) Charles IIT comprit combien les Indes étaient
menacées et il organisa de son mieux leur défense. Il mit
sa flotte sur un bon pied : 67 vaisseaux et 32 frégates
en 1778. Il répara et augmenta les défenses de ses princi-
paux ports. Il créa des milices américaines, des bataillons
blanes, noirs et mulâtres. Il eut, au moins sur le papier,
une armée coloniale. Son ministre Aranda vit plus loin. T1
lui proposa en 1783 de liquider lui-même la grande affaire
des Indes. L'Espagne eût gardé Cuba, Puerto-Rico et une
position dans l'Amérique du Sud. Le reste des Indes eût
formé trois grands États : Nouvelle-Espagne, Côte ferme,
Pérou. On eût donné ces trois royaumes à des infants, qui
auraient reconnu le roi d'Espagne comme empereur et
n'auraient épousé que des princesses espagnoles. Le roi de
Nouvelle-Espagne aurait payé un tribut en barres d'argent,
le roi du Pérou en lingots d’or, le roi de Côte ferme en
tabac et en épices. On ne sut se décider, et de 1808 à 1824
tout fut perdu, mais dix-sept nations naquirent sur les
ruines de la domination espagnole et prouvèrent par leur
vitalité même la qualité du sang qui leur avait été infusé.
Dans ces Indes, où n’existaient en 1500 que ces deux
empires despotiques et barbares du Mexique et du Pérou,
l'Espagne laissait derrière elle tout un monde espagnol
organisé et en bonne voie de développement.
Les grands ports étaient construits et aménagés : La
Havane à Cuba, La Vera-Cruz au Mexique, Carthagène et
Porto-Bello dans l'Amérique centrale, Caracas au Vene-
zuela, Buenos-Ayres et Montevideo sur le Rio de la Plata;
sur le grand Océan Valparaiso, Le Callao de Lima, Aca-
pulco ; aux Philippines, Manille.
La population des Indes, très inégalement répartie, indi-
quait déjà les centres futurs de culture et de richesse.
COLONIES ESPAGNOLES 295
Certaines parties de Cuba et de l’Anahuac faisaient penser
à l’Andalousie. Les foires de Porto Bello amenaient chaque
année dans l’isthme des milliers de négociants et d’ache-
teurs. Le problème de l’ouverture de l’isthme à la naviga-
tion avait été étudié par le pilote biscayen Goyenèche et
par un moine très actif, curé du village de Novita, qui avait
fait creuser une rigole entre le Rio San Juan et le Rio
Quibdo; affluent de l’Atrato. Caracas était la métropole du
cacao, Santa Fé celle du tabac, Quito voyait les cultures
se développer sur son plateau si fertile et si tempéré. La
plus grande partie de la population péruvienne se groupait
autour de Lima, dans les vallées andines d’Aréquipa,
Cuzco et Charcas; auprès des mines d'argent de Potosi. des
mines de mercure de Huancavélica. Le Chili s’annonçait
déjà comme un État côtier, un pays d'élevage et de pêche.
Des routes mettaient déjà les plus grands centres en
relation. On allait de La Vera-Cruz à Acapulco par
Mexico. Un service postal fonctionnait entre Guatemala et
San Francisco, sur une longueur de 4,600 kilomètres. Un
portage était établi à travers l’isthme de Téhuantépec, un
autre suivait les rives du Coazalcoalco, un troisième tra-
versait l’isthme de Panama. Lima communiquait avec
Quito au nord et avec Buenos-Ayres à l’est par une piste
de 4,910 kilomètres, passant par Charcas, Santa Cruz de
la Sierra, les missions des Mojos et Chiquitos. Des tenta-
tives avaient déjà eu lieu pour mettre Buenos-Ayres en
communication avec Santiago-du-Chili, à travers les Andes.
Les métaux précieux formaient le principal article du
commerce des Indes. Le Mexique et le Pérou étaient les
grands centres de production. Une belle école des mines
avait été instituée à Mexico et y donnait aux futurs ingé-
nieurs un enseignement pratique et sérieux. Une école du
même genre était projetée au Pérou. Le gouvernement
espagnol avait fait appel à un ingénieur allemand, le baron
de Nordenflicht, pour inspecter les mines des Indes et tra-
vailler à leur perfectionnement En dépit des mauvaises
méthodes suivies pour leur exploitation, leur rendement
était énorme. Les Indes dépensaient bon an mal an 700 mil-
lions de réaux pour leur administration et versaient en
moyenne 145 millions de réaux par an au trésor espagnol.
296 G. DESDEVISES DU DEZERT
L'Espagne possédait en 1814, au lendemain de la guerre
de l'Indépendance, un capital monétaire de 6 milliards
413,416,849 réaux.
Les Indes exportaient en Espagne des laines d’alpaca,
de vigogne et de huanaco, du sucre, du rhum, du cacao, de
la vanille, du tabac, du poivre, de l’indigo, de la cochenille,
du jalap, de la salsepareille, du bois de campêche, des bois
précieux. En 1796, les exportations des Indes montèrent à
1,239,366,660 réaux.
L'industrie hispano-américaine ne faisait que de naître;
elle ne laissait pas d’être déjà importante. Les sucreries de
Cuba avaient pris un grand développement; le sucre
cubain était regardé comme bien supérieur au sucre fran-
çais. L'île en consommait, en 1774, 200,000 arrobes et en
exportait 490,000, pour une valeur de 1,331,000 pesos. Le
Mexique avait des carrières de pierre et de marbre, des
fabriques de tuiles, de briques et d’azulejos (carreaux de
faïence peinte), des tissages à Queretaro et à Guadalajara,
Puebla fabriquait des cotonnades rayées, Mexico impri-
mait des toiles peintes, Téhuantépec teignait le coton en
pourpre. Le Mexique fabriquait encore du savon et des
eaux-de-vie de canne. Les orfèvres de Mexico étaient
renommés pour leur habileté. Le Pérou possédait quelques
fabriques de draps, quelques plantations d’oliviers. Le
Chili exportait des vins jusqu’au Mexique.
Les Indes comptaient peu de savants. On peut citer
cependant les astronomes Alzate, Gama et Velazquez au
Mexique, le botaniste Caldas en Nouvelle-Grenade. Vers la
fin du xvirr° siècle l'Amérique espagnole commença d’avoir
des journaux. La Gazette de Mexico publia des articles sur
le nopal, sur la cochenille, sur les bains de vapeur de Los
Humeros, près de Puebla. Nous avons lu dans la Gazette de
Guatémala un beau sermon sur la Vierge, bien écrit et
sagement pensé. D. Manuel Gijon, bourgeois de Quito, pos-
sédait en 1789 une bibliothèque de plus de 600 volumes. Il
devenait de plus en plus difficile de maintenir les créoles
dans l'ignorance.
Les artsavaient pris aux Indes un développement remar-
quable. Les villes bâties sur des plans réguliers présen-
taient un aspect assez monotone, mais se prêtaient aux
COLONIES ESPAGNOLES 297
grands effets décoratifs. Un savant archéologue mexicain,
D. Antonio Cortes, a fait paraître à Mexico, en 1914, un
très bel album in-f°, consacré aux plus belles églises mexi-
caines bâties au xviri° siècle. Elles sont conçues dans le
style churrigueresque alors à la mode, et surpassent
encore les églises d’Espagne en extravagante richesse.
Dans certaines églises, comme à San Francisco Acatepec
de Cholula, des décors de brique émaillée rehaussent le
ton uniforme des pierres. À Santo-Domingo de Oajaca, le
plâtre se prête à tous les caprices du décorateur. L'église
de Taxco, en grès rose, plaît par le fini de ses sculptures
et l'élégance de ses lignes; neuf beaux rétables de cèdre
doré y existent encore. Les cathédrales et les grandes
églises du Nouveau-Monde renferment des trésors d’argen-
terie et d'orfèvrerie qui donnent une grande idée de l’ima-
gination des artisans hispano-indiens. Une école des
beaux-arts avait été établie à Mexico et il s'était trouvé
dans cette ville un sculpteur assez habile pour exécuter une
statue équestre de Charles IV.
J1 ne manquait aux Indes que la liberté; l'Espagne n’eût
jamais consenti à la leur donner, mais l’insurrection amé-
ricaine victorieuse leur fit entrevoir la possibilité de
rompre les entraves qui les liaient de toutes parts. Les
Indes trouvèrent en Miranda, en Hidalgo, en Iturbide, en
Bolivar, en San Martin les hommes énergiques dont elles
avaient besoin. Les colonies émancipées durent faire
ensuite l’apprentissage de la liberté. Violemment projetées
de l'extrême sujétion jusqu’à l’indépendance absolue, elles
eurent peine à retrouver leur équilibre et passèrent par
une période tumultueuse et anarchique, qui dura environ
un demi-siècle. La paix a fini par s'établir entre les États,
et même au sein des États. La période de travail fécond a
commencé.
Aujourd’hui, cent ans à peine après leur séparation
d'avec l'Espagne, les dix-huit États hispano-américains
renferment une population de 60 millions d’âmes, et Bue-
nos-Avyres, avec ses 1,200,000 habitants, est la seconde
ville du monde latin. La culture a progressé en même
temps que la richesse. L'art remplit les villes américaines
d’édifices corrects, élégants ou grandioses, les lettres
298 G. DESDEVISES DU DEZERT
renaissent, la pensée s’éveille, tout se met en mouvement.
L'Espagne comprend de quel intérêt il serait pour elle
de rentrer en grâce auprès de ses anciennes colonies. Si
elle ne fait plus en Europe figure de grande puissance, le
monde hispanique est une des grandes forces du monde de
demain; elle voudrait se rapprocher des peuples améri-
cains, les intéresser à ses progrès, au relèvement de sa
fortune.
Les États-Unis couvrent d’or les républiques latines,
s’'insinuent chez elles comme négociants, comme ingé-
nieurs, comme banquiers ; ils cherchent à s'imposer à elles
par la supériorité de la méthode et de l'expérience acquise.
La France enfin oppose aux efforts américains son
désintéressement, à l’idéal religieux et conservateur de
l'Espagne son idéal de liberté et de démocratie.
Nous ne nous aventurerons pas à prédire à laquelle de
ces influences l’Amérique latine accordera le plus de cré-
dit, mais nous croyons qu'aucun Américain qui pense ne
préférera les Indes closes d'autrefois à l'Amérique moderne
ouverte à tous les vents de l’esprit.
G. DEsDEVISES DU DEZERT,
professeur à l'Université de Clermont-Ferrand.
L'Aspect synthétique
de l’histoire de Russie (
La science historique étrangère (à part celle de l’Alle-
magne) manifestait jusqu’à présent relativement peu d’in-
térêt pour l’histoire de Russie. L'absence de chaires
d'histoire de pays slaves en général et de Russie en parti-
culier dans les universités des nations latines est une
lacune fâcheuse, étant donné le rôle très considérable que
le monde slave a joué dans le passé et est appelé, sans
aucun doute possible, à jouer dans l'avenir. Une telle
lacune est d'autant plus surprenante qu’un nombre considé-
rable de savants et d’érudits distingués se consacrent, dans
les pays latins, à l'étude de la langue et de la littérature
russes, et plusieurs chaires en existent déjà, dans les
universités de France, par exemple.
Cette abstention des savants étrangers à l'égard de
l'histoire de Russie devient encore plus regrettable à
l'heure actuelle où l’étude de l’histoire russe dans son
ensemble peut devenir particulièrement féconde en con-
elusions sociologiques. Les conceptions généralisatrices,
les recherches synthétiques — bref, la théorie de l’his-
toire — ne sont pas en faveur chez la majorité des his-
toriens d'aujourd'hui; il est cependant incontestable que
la science historique, en tant que science, ne peut point
esquiver les tendances générales de la science humaine,
ne peut point, sans verser dans l’érudition stérile ou dans
la littérature, s’exempter de la recherche des lois générales
qui régissent l'existence sociale de l’humanité, et tôt
(t) Communication faite au Ve Congrès international des Sciences histo-
riques (Bruxelles, 1923).
21
300 A. ECK
ou tard une réaction nécessaire contre l’ « historisme »
désorienté raménera l’histoire vers ses buts sociologiques.
Or, Ja Russie est un pays dont l’histoire présente à
l'heure actuelle un intérêt tout à fait particulier au point
de vue sociologique. Les événements de 1917-1918 sont
l'aboutissement de toute une période dans l’évolution histo-
rique de la Russie et, sans présumer aucunement de l’avenir
de ce pays, mettent un terme définitif à un ensemble de
phénomènes économiques, sociaux, moraux et politiques
dont la résultante constituait le processus historique russe.
I1 devient par conséquent possible d'envisager une étude
utile au point de vue sociologique de ce processus pour
ainsi dire parachevé. D'autre part les conditions psycholo-
giques d’une telle étude sont dégagées dès à présent de la
suggestion inévitable qu’exercent sur les esprits les plus
critiques et les plus indépendants les phénomènes au carac-
tère actuel. L’écroulement de l’empire russe a détruit cer-
taines illusions d'optique, certaines idées préconçues qui
faisaient réfléchir d’une façon subconsciente les appa-
rences fallacieuses du présent sur le passé réel. Les mani-
festations spécieuses de la vitalité de l’État russe empê-
chaient la vision claire, la compréhension juste de certains
faits essentiels du passé, de leur genèse et de leurs effets
ultérieurs inéluctables. Les historiens russes se trouvent
cependant — et cela pour un certain temps encore — dans
un état d’infériorité quant à la possibilité d’une étude
objective du passé de leur patrie : le « moment psycholo-
gique » bien naturel dans les circonstances présentes
déterminerait chez eux presque fatalement une subjectivité
nuisible, que ce soit sous la forme d'un nationalisme plus
ou moins romantique ou sous l’aspect d’un pessimisme
excessif, réflexes involontaires du désespoir patriotique
difficilement évitable. C’est pourquoi encore l’objectivité
nécessairement plus grande des historiens étrangers ren-
drait très appréciable leur participation à l'étude du passé
historique russe.
C’est dans l'espoir d’un renouveau d'intérêt pour l’his-
toire de Russie parmi les savants étrangers que je me
permets d'attirer l'attention de leurs autorités sur quelques
particularités de cette histoire qui peuvent présenter un
HISTOIRE DE RUSSIE 301
intérêt général pour les études historiques comparatives,
si nécessaires et si peu développées, hélas, à l'égard des
nations de l’Europe orientale. |
* ï +
Il semblerait, au point de vue méthodologique, que les
divisions usuelles de l’histoire de Russie en périodes
dussent être revisées. Il serait peut-être plus utile et plus
judicieux, au lieu de se guider dans cette division par les
événements politiques, de prendre pour base les étapes
successives de la vie économique du peuple russe dans les
régions ayant joué le rôle de centres organisateurs. On
arriverait ainsi à préciser trois grandes périodes de l’his-
toire de Russie, ayant chacune son caractère propre aussi
bien économique que social, moral et politique. On pourrait
dénommer ces périodes. d’après les centres organisateurs
correspondant à chacune d'elles : période novgorodo-
Kiévienne (du 1x° siècle à la fin du x siècle), période
moscovite (du xrri° siècle à la fin du xvit° siècle) et période
pétersbourgeoise (du xvrr° siècle à 1918). Une telle division
se justifie par les distinctions très nettes qui différencient
ces trois périodes au point de vue économique. Tandis que
l’activité économique de la période novgorodo-kiévienne
est essentiellement commerciale, l’économie nationale de
là période suivante prend un caractère nettement agricole :
enfin, la période pétersbourgeoise se caractérise par l’ap-
parition brusque et le développement toujours plus con-
sidérable de l’industrie capitaliste. Les autres côtés du
processus historique dans les trois périodes sont intime-
ment liés, dans leur principe et leur évolution, à ces bases
économiques successives,
La première période (rx°-x111° siècles) présente plusieurs
particularités au regard de l'évolution des autres pays
européens contemporains. La Russie novgorodo-kiévienne
brûle, pour ainsi dire, les étapes de l’évolution admise
communément comme « normale » et, grâce aux conditions
favorables d’une ambiance économique préétablie, com-
mence son existence historique par l’économie commer-
ciale. sans passer par l’économie agricole primitive. On
invoque généralement, dans l’explication de ce phénomène
« anormal », l'influence des conditions géographiques,
302 A. ECK
puisque l’État novgorodo-kiévien fut formé des Slaves
orientaux établis le long de la route commerciale préexis-
tante entre la Scandinavie et la Grèce et au voisinage
immédiat de la route fluviale et maritime (la Volga-la mer
Caspienne) vers l'Orient musulman. Cependant, on n’a
pas jusqu’à présent, je crois, suffisamment mis en lumière
un autre trait remarquable de l’activité économique de
cette période. C’est que l'orientation de l’économie natio-
nale kiévienne se trouvait en contradiction avec les
conditions naturelles de la région. Celle-ci était tout
particr lièrement favorable à l’agriculture ; elle est devenue
ultérieurement une des plus fécondes provinces de l'empire
russe quant à la production et à l'exportation des céréales.
C'est pourtant aux industries forestières, telles que la
chasse aux fourrures et l’apiculture, que se tourne l’activité
de la population du 1x° siècle; l’agriculture ne joue qu’un
rôle très secondaire dans son économie. Donc, la consta-
tation s'impose que le marché extérieur qui exigeait des
fourrures, des peaux, du miel, de la cire, imposa, déjà
à cette époque lointaine, à l’organisme social naissant
l'orientation de son activité économique.
D'autre part, l'extension territoriale, l’agrandissement
de l'État novgorodo-kiévien proprement dit, aussi bien
que son expansion coloniale dans les régions du Nord et du
Nord-Est, restent toujours, dans cette période, conformes
au développement économique de la nation et ne dépassent
pas ses forces organisatrices.
La civilisation novgorodo-kiévienne se développe d’une
façon remarquable, prend un caractère nettement urbain,
démocratique et laïque; elle peut être considérée à juste
titre comme une des civilisations les plus avancées de
l’époque parmi les nations européennes formées sur les
ruines de l’empire romain. Tandis que l’Europe centrale
et occidentale, agricole et féodale, paralysée dans son essor
par la domination arabe sur la Méditerranée, ne reprend
son évolution économique, sociale et politique qu'avec les
croisades et le commerce international qui en résulta, la
Russie novgorodo-kiévienne nous a laissé des traités de
commerce conclus avec Byzance au début du x* siècle; les
liens dynastiques apparentaient au x1° siècle les princes
HISTOIRE DE RUSSIE 303
de Kiev à tous les souverains les plus considérables de
l'Europe ; la structure sociale et politique du pays novgo-
rodo-kiévien est libre de toute entrave féodale ou cléricale,
et le premier code russe, le « Droit russe » de Iaroslav
(x1° siècle) peut être caractérisé comme « essentiellement
un code du capital » (Klutchevsky).
Les causes de l’écroulement de la civilisation et de l'Etat
novgorodo-kiéviens sont connues : après avoir, quatre siè-
cles durant, victorieusement soutenu la lutte contre les
envahisseurs asiatiques, après avoir servi à l’Europe de
bouclier efficacement protecteur, Kiev, affaibli et divisé
par les guerres civiles suscitées par les princes au
xii* siècle, succomba ensuite sous l'invasion tatare. Il
convient pourtant de signaler plus spécialement une des
sources de faiblesse de l’État novgorodo-kiévien : son
système gouvernemental. Le pouvoir des princes naquit
du besoin qu'éprouvèrent les communes commerciales
d'organiser la défense de leurs caravanes et de leur activité
économique en général contre la brigandage extérieur et
intérieur; les princes deviennent en même temps les
protecteurs (souvent par la force des armes) des intérêts
commerciaux russes à l’étranger, et avant tout à Byzance.
Le pouvoir de ces protecteurs policiers, militaires et
diplomatiques au service des communes se mua, avec le
développement économique et l’unification nationale du
pays, en un pouvoir politique, mais resta collectif, appar-
tenant à toute la famille princière dans son ensemble. Un
tel principe, qui arrogeait le droit de succession au pouvoir
du « grand prince » à tous les membres de la famille dans
l’ordre compliqué de préséance généalogique, laissait le
champ libre à toutes sortes de compétitions, de contesta-
tions et de conflits et Ôôtait au pouvoir toute stabilité,
toute continuité, toute suite dans l'effort organisateur. Le
pouvoir, considéré toujours comme étant au service du
pays, gardait un caractère mobile, avant tout militaire;
ses représentants n'étaient liés, dans ce pays commercial,
par aucun intérêt essentiel à la terre, à une région donnée;
ils étaient attirés tout naturellement vers les centres
commerciaux les plus importants. L’accroissement de la
progéniture augmentait sans cesse le gâchis du système.
3114 A. ECK
Ce traditionalisme du principe gouvernemental, ce manque
d'adaptation de la forme politique à l’évolution centrali-
satrice de l'État conduisit le pouvoir princier à la dégé-
nérescence et eut pour résultat inévitable l’affaiblissement
total de l'État.
Cette dégénérescence du système politique kiévien,
conjointement avec la dévastation de la région de Kiev par
l'envahisseur mongol, détermine au xrrr° siècle le déplace-
ment du centre organisateur national vers le Nord-Est,
dans le bassin de la haute Volga, région à peu près inculte,
aménagée et colonisée vers la fin du xrr° siècle par une
branche cadette des Rurikovitchi. Kiev perd le rôle
prépondérant et tombe ensuite au pouvoir de la Lithuanie,
puis de la Pologne. Novgorod, seul avec la république
voisine de Pskov, échappa à la dévastation tatare; mais
ces deux cités libres eurent à lutter contre les Suédois et
les Teutons avant de succomber, au xv° et au xvr® siècle,
sous les coups des tsars moscovites. De la sorte elles ne
pouvaient guère développer l'héritage de la civilisation
kiévienne dont les débuts furent si heureux.
Or, le transport du centre politique dans les régions du
Nord-Est, forestières, incultes et froides — changement
désavantageux de climat et d'ambiance naturelle — mettait
le peuple russe (qui avait fui en masse dans ces contrées
éloignées devant l’envahisseur) dans une posture extrème-
ment difficile. Écrasée sous le poids du tribut imposé par
les Tatars, ruinée périodiquement par leurs incursions
dévastatrices, la nation russe devait reprendre son travail
constructeur en réédifiant les bases mêmes de sa civilisa-
tion, perpétuellement aux prises avec une nature marätre,
avec un ennemi féroce, avec un régime social et politique
qui s’avérait de plus en plus oppresseur et retardataire.
En même temps le peuple russe se trouve tout à coup
arraché à la famille européenne, car l’une des conséquences
immédiates de l'invasion fut la cessation à peu près com-
plète de toutes communications avec l'Occident où préci-
sément à cette époque apparaissait un renouveau de eivili-
sation sous l'influence des croisades.
Un recul économique se produit dans la vie du peuple
russe, accompagné d’un recul social adéquat. Le commerce
HISTOIRE DE RUSSIE 305
fait place à l’agriculture primitive, extensive, comme base
économique du nouvel État en formation. La collectivité
nationale semble recommencer son évolution et revenir à
l'étape primaire, au point de départ « normal » d’une pro-
gression sociale. Sa civilisation prend un caractère essen-
tiellement agricole et rural.
Deux faits attirent ici notre attention.
Premièrement, l'orientation de l’activité économique de
la population dans ce milieu naturel nouveau est encore
une fois déterminée par les exigences du marché extérieur,
et toujours en contradiction avec les conditions naturelles.
Transporté dans une région forestière par excellence, dans
un rude climat continental, le peuple russe, chasseur et
apiculteur traditionnel séculaire, développe, au prix d’un
effort obstiné inouï, une culture agricole, car, séparé d’une
façon radicale de ses anciens marchés extérieurs, Byzance
et Orient, il les voit remplacés par l’unique marché de
Novgorod qui, ne produisant point de blé, le demande à la
région souzdalo-moscovite voisine.
Deuxièmement, la forme politique du nouvel État ne
résulte point de l’évolution économique et sociale, maïs se
trouve préétablie par le fait de l'aménagement préalable et
de la colonisation du nouveau pays par le prince qui de ce
fait devient le maitre, le seigneur terrien, le propriétaire
de la province colonisée et cesse de se considérer comme
étant au service du pays. Les colons qui arrivent, tombent
sous la dépendance directe du prince, deviennent les sujets
d'un souverain absolu. Les libertés démocratiques des
communes urbaines — une des caractéristiques de l'État
novgorodo-kiévien — sont supprimées; les villes perdent
toute importance politique aussi bien qu’économique ; seule
la résidence du prince joue un rôle prépondérant comme
centre administratif. Le morcellement de la Souzdalie en
plusieurs principautés « apanagées », féodales, tout au long
du x siècle, tout en affaiblissant la puissance effective
de ces princes-souverains, ne ramena point la prospérité
pour les communes : avec la régression économique de
la nation, les villes perdirent la base sociale de leur
ancienne autorité, cette classe de riches commerçants
qui organisait autour d'elle la « bourgeoisie » noygorodo-
306 A. ECK
kiévienne. D'autre part, l'élévation de Moscou qui, à partir
du x1v° siècle, devient le nouveau centre organisateur de
la Russie médiévale, met assez rapidement fin au morcelle-
ment féodal de la Souzdalie et établit définitivement le
caractère absolu de l’autocratie des grands princes mosco-
vites, « assembleurs de la terre russe ».
L’autocratie naquit, pour ainsi dire, par la force des
choses dans la lutte contre le joug mongol, et c’est à elle
qu'est due, en définitive, la libération de la Russie au
xv° siècle. La nécessité de fortifier sans cesse le pouvoir
central militairement et financièrement amena l’assu-
jettissement complet des intérêts du peuple aux intérêts du
prince. La structure sociale de la Russie moscovite fut
elle-même dans une certaine mesure déterminée par
l’autocratie. Ayant, par une politique adroiïite et persévé-
rante, réduit les princes féodaux à la situation de simples
propriétaires terriens et de courtisans, les grands princes
de Moscou n’eurent ensuite point de peine à briser d’une
façon radicale toutes velléités d'indépendance et de fierté
féodale de la part de la vieille aristocratie russe, D’autre
part, dès le xvi° siècle, les autocrates moscovites contre-
balancent et supplantent cette aristocratie par une
noblesse militaire créée de toutes pièces par eux pour
leurs besoins militaires, fiscaux et administratifs. Cette
nouvelle classe sociale devint un instrument docile du
pouvoir central et se sentait toujours son obligée, car
ces «gens » et «esclaves » du prince, dénommés officiel-
lement : «ordre de serviteurs », étaient dotés de terres
bénéficiaires avec la main-d'œuvre agricole graduellement
asservie.
Le servage fut une des conséquences les plus désas-
treuses du joug mongol, celle qui a compromis le plus
gravement tout le développement national russe. À l’époque
où, en Europe occidentale, le servage commence à dispa-
raître, c’est alors qu’en Russie il s’étend avec une force
toujours plus cruelle, atteint les sources vives des énergies
nationales et devient la cause principale de l’état arriéré
de la civilisation russe.
Soumis au seigneur pour les besoins de l’État, afin
d'assurer au gentilhomme un revenu suffisant pour le
HISTOIRE DE RUSSIE 307
payement du tribut et de lui garantir un certain effectif
pour son service militaire, le paysan russe tombe bientôt
dans un asservissement complet. Maïs il a comme une
conscience vague de cette origine étatiste du servage; il
considère son seigneur comme le représentant du pouvoir
politique central, la corvée comme une redevance envers
l’État et la terre comme sa propriété à lui : « Nous sommes
au souverain et la terre est à nous », a dit et répété toujours
le paysan russe.
Tel n’était évidemment pas le point de vue des seigneurs
et du pouvoir central. Pour eux, non seulement la terre
appartenait en propre au souverain et, par sa grâce, au
seigneur, mais le serf lui-même était considéré de plus en
plus comme la chose du seigneur. C’est le point de vue des
classes dirigeantes qui a décide du sort du paysan. Ce sort
s’aggrava durant les siècles du fait des progrès mêmes
accomplis par l'État et par les classes supérieures. Pour
l'État, comme pour le seigneur, le paysan n’était qu’une
bête de somme, une machine productrice et une force
militaire dont on pouvait user et abuser. Une opposition
violente s’est établie en résultat entre les intérêts des
paysans et ceux du seigneur et du prince : une rupture
profonde entre le peuple et les forces gouvernantes s’est
produite, et le sentiment national n’a pas pu se développer
normalement, en dépit de l'unification territoriale de
l'État. D'autre part, une inertie économique et une passi-
vité sociale inévitable s'enracinaient dans l'organisme
national russe.
La Russie moscovite maintint ainsi le féodalisme, mais
un féodalisme étriqué, incomplet, rachitique et avorté,
puisque créé dans une grande mesure par le pouvoir absolu
du prince pour ses fins et avantages, assujetti et façonné
à sa guise en dehors du développement spontané et normal
de la féodalité. L’autocratie moscovite, grandie et affermie
dans la lutte patiente contre le joug extérieur, n'apparaît
guère comme une résultante du jeu des forces intérieures
de l'organisme national : elle n’a point connu de résistance
des vassaux puissants, d'opposition ou d'appui des com-
munes florissantes et fortes ; l’Église russe, de tradition et
d'esprit byzantins, n’est jamais sortie de son rôle d’alliée
308 A. ECK
docile et soumise du pouvoir politique, et le peuple culti-
vateur, arriéré et asservi, exploité et ignorant, n’était
qu'une masse sociale amorphe et passive, capable de réac-
tions sporadiques violentes et aveugles, fuyant plus volon-
tiers vers des contrées libres, encore inoccupées, pour
échapper à l’écrasante servitude. Les forces vitales de la
nation s’affaiblissaient de ce fait, la population productive
se raréfiait, la vie économique, sociale, intellectuelle
s’engourdissait et stagnait, mais l’autocratie moscovite
s’affermissait, s’hypertrophiait, sans trouver ni contre-
poids, ni résistance. L’analogie qui paraîtrait s'établir
entre les conditions de gestation sociale de la Russie
moscovite et celles des nations européennes médiévales se
trouve de la sorte faussée dès l’origine de cette période
historique.
Sorti victorieux de la lutte contre les Tatars, l’absolu-
tisme moscovite, son rôle historique ainsi achevé, devient,
pour ainsi dire, un organisme autonome et parasitaire de
la vie nationale; il en résulte une politique d’extension
territoriale de plus en plus démesurée, inaugurée dès le
xvi* siècle. Les guerres de conquête, dictées aussi bien,
sinon plus par le désir de grandir la puissance de l’auto-
crate moscovite que par des soucis de défense nationale,
épuisent les forces du pays dont l'administration se réduit
tout simplement à l’exploitation militaire et fiscale. La
nécessité de coloniser les territoires conquis est en contra-
diction avec l'insuffisance de la population métropolitaine,
ce qui exclut toute utilisation rationelle des conquêtes et
mène à l’éternisation de l'exploitation primitive, extensive
et ravageuse des richesses naturelles; les besoins d’admi-
nistration des territoires nouveaux grèvent encore davan-
tage la métropole; la situation du peuple devient de plus
en plus intenable. La scission entre le haut et le bas de la
nation s'affirme toujours plus nettement; l'hypertrophie
souvernementale et la rupture de stabilité, d'équilibre
social caractérisent avant tout cette période. La civilisation
russe, isolée du reste de l’Europe pendant plus de trois
siècles, se trouve de plus en plus en recul; l'État démesuré-
ment étendu, à population faible, socialement déséquilibre
et désuni, économiquement stagnant, se trouve inévita-
HISTOIRE DE RUSSIE 309
blement désavantagé dans les conflits avec les voisins
occidentaux, ce qui met la Moscovie dans une situation
extrêmement périlleuse au commencement du xvri° siècle.
Un sursaut des énergies populaires sauve l’État de la
catastrophe, et une nouvelle orientation vers l’entérine-
ment organique et progressif de la civilisation occidentale
s’'ébauche dans la deuxième moitié du siècle. Cependant
les réformes de Pierre I donnent à cette orientation
spontanée un caractère nouveau.
Pierre 1° comprit (comme d’autres l’ont fait avant lui)
le danger que présentait pour l’existence même de l’État le
déséquilibre entre l’immensité de l'empire et sa structure
économique, sociale et politique. Ses réformes devaient,
dans son esprit, mettre fin à l’état arriéré de la civilisation
russe, à l’infériorité de la Russie par rapport à ses voisins
occidentaux. Cependant, le caractère de ces réformes fut
essentiellement politique aussi bien par leur but que par
leur portée. Elles affermissaient l’État et la puissance du
souverain autocrate, mais ne donnaient guère de satisfac-
tion aux intérêts profonds du peuple, de la nation, comme
elles n’ont rien fait pour approfondir la civilisation natio-
nale et y ouvrir l’accès aux masses populaires, ni pour
laisser profiter la collectivité du développement des forces
productrices du pays. Au contraire, l’asservissement de
toutes les classes sociales aux intérêts de l’absolutisme.
le renforcement du servage, laggravation des charges
fiscales, tout ceci portait à l'apogée l’étatisme autocratique,
mais vendait plus profond encore le fossé entre le haut et
le bas de la natiou, faisait plus àpre encore l’antagonisme
entre l'État et le peuple.
Cependant, Pierre le Grand a non seulement européanisé
l'aspect extérieur de la vie russe : il transplanta en Russie
la forme moderne de la production, l’usine et la fabrique.
Toutefois. cette industrie moderne était, comme tout le
reste, asservie par l'État et n'avait d'autre fin que de
satisfaire aux besoins de celui-ci. Mais le développement
formidable de l’État, comme organisme «en soi etpour soi»,
comme piédestal pour le pouvoir absolu, ainsi que la
complexité grandissante de son fonctionnement, liés à la
politique d'expansion territoriale devenue traditionnelle,
310 ADECK
conduisirent à la formation d’une civilisation urbaine,
artificielle et factice, superposée mécaniquement au-dessus
d’une économie agricole primitive complètement indépen-
dante. L'assujettissement de l’industrie capitaliste à l’État
ne disparaît nullement tout le long des xvirie et xix° siècles ;
le protectionnisme obstiné, né la plupart du temps de
considérations surtout fiscales, l’asservissement de la
main-d'œuvre industrielle jusqu'en 1861, les exportations
forcées et artificielles, l’afflux des capitaux étrangers. la
construction des chemins de fer en dehors des besoins
économiques réels et — avant tout — les commandes
formidables et lucratives de l'État, tout ceci maintenait
l’industrie capitaliste russe en vie, lui imprimait même
une évolution spécieuse à apparences « normales », telles
qu'accroissement du nombre des usines, des ouvriers et
de la production ou concentration des capitaux et des
ouvriers. Mais cette économie industrielle n’avait pas de
base nationale. Le paysan, avec sa force d’achat à peu
prés nulle, ne constituait point de marché intérieur suffi-
sant (sauf pour les cotonnades après 1861); son économie
domestique suit son évolution lente indépendamment et
parallèlement à l’industrie capitaliste : les industries
domiciliaires occupaient, à la fin du xix° siècle, 4,6 mil-
lions d'individus contre 2,3 millions d'ouvriers industriels.
Les vil'es russes, rares et chétives, ne contenaient qu'une
partie minime de la population totale de l’empire : 3 p. €.
en 1724, 9 p. c. en 1878, 13 p. ce. en 1897... Pourtant, ce sont
les villes qui fournissaient des consommateurs à l’indus-
trie. en dehors de l’État et du marché extérieur. La masse
du peuple payait en définitive les frais de cette industrie
factice comme de toute la civilisation urbaine, mais elle
n'en profitait guère, plongée toujours dans la torpeur,
dans l’inertie économique et intellectuelle, dispersée sur
des espaces incommensurables, écrasée sous le fardeau de
l'État, sous le joug de l’asservissement social et écono-
mique, plus que jamais hostile aux classes dirigeantes.
Désespérément étrangère à l’économie nationale réelle,
l’industrie capitaliste russe, appelée à l'existence par
l’État absolutiste, était en même temps fatalement entravée
dans son développement par le même absolutisme soupçon-
HISTOIRE DE RUSSIE cs 2 A
neux, arbitraire, désorganisateur, incompatible avec toute
initiative indépendante et entreprise libre. Sans racines
dans le passé historique ni dans les réalités nationales
présentes, l’industrie russe na même pas réussi à créer
une classe sociale importante et active de bourgeoisie
moyenne, si Caractéristique pour les civilisations euro-
péennes modernes.
La faiblesse constitutive d’une telle civilisation n'était
masquée que par les dehors brillants d’une puissance
militaire crainte par l'étranger, car, depuis Pierre I, la
Russie, en tant qu'État, se trouve définitivement liée à
l’Europe occidentale aussi bien par des relations diploma-
tiques, dynastiques ou économiques que par ses guerres et
par ses alliances. Un autre trompe-l’œil de cette civilisation
rachitique et disparate cachait encore aux yeux des obser-
vateurs superficiels l’inconsistance du « colosse russe » :
une couche mince, mais représentative de gens cultivés à
l’européenne, ayant assimilé les mœurs et les idées ocei-
dentales en les poussant parfois jusqu’au raffinement;
souvent éblouissants par leur génie artistique, littéraire
ou scientifique, les intellectuels russes, ces fleurs de serre
sans racines profondes dans le sol natal, donnaient le
change à l'étranger quant à la valeur et au caractère véri-
table de la civilisation nationale et s’y trompaient d’habi-
tude eux-mêmes. Il a fallu l'épreuve fatale de la guerre de
Crimée pour dessiller les yeux aux présomptueux et aux
non initiés, pour démontrer enfin au pouvoir absolutiste
lui-même les dangers de cette civilisation factice, incohé-
rente et contradictoire.
Les réformes d'Alexandre II (1861-1874) semblaient
inaugurer une ère nouvelle pour la vie nationale de Russie,
L'abolition si tardive du servage, la modernisation de
l'administration, de la justice, de l’armée, l’ébauche d’auto-
nomie municipale et provinciale promettaient un affran-
chissement définitif des forces créatrices de la nation. Le
rachat des terres seigneuriales nécessaires pour doter les
serfs affranchis jetait en même temps dans la circulation
des capitaux considérables qui pouvaient alimenter utile-
ment la vie économique. Malheureusement, l’absolutisme
recula devant un suicide volontaire qu’eût été le développe-
312 | A. ECK
ment logique des institutions libérales; les réformes
d'Alexandre II furent mutilées ou reprises.
La reculade du pouvoir exaspéra ces classes cultivées
de la nation qui se sont formées durant le xvrr et le
xix° siècle. sinon nombreuses, au moins pleines d'énergies
latentes et comprimées. Les intellectuels, privés de champ
d'action publique suffisant, sans exutoire pour leurs forces
impatientes, s’exaltèrent aux idéologies de plus en plus
extrémistes, transplantées de l'Occident en même temps
que la civilisation urbaine factice. La force matérielle leur
manquait aussi bien qu’un point d'appui dans la masse du
peuple, socialement et politiquement inorganisable sur
une échelle nationale. La classe ouvrière naissante leur
fournit ce point d'appui et une force matérielle plus facile-
ment organisable. Le mouvements révolutionnaire, étayé
de théories socialistes, amène, en conjonction avec de
nouveaux avatars de la politique extensionniste de l'abso-
lutisme, ure seconde période de réformes en 1905. Ces
réformes subissent à peu près le même sort que celles de
1861-1874. Depuis lors la catastrophe devient inévitable
dans cet État plein de contradictions économiques incon-
ciliables, d’anachronismes politiques mortels et de déséqui-
libre social périlleux.
Le choc extérieur formidable déclenché par la guerre
mondiale amena donc cette catastrophe. Les événements
de 1917-1918 — cataclysme historique et non révolution —
ont balayé les survivances politiques et sociales néfastes,
ont détruit la civilisation industrielle factice inaugurée
par Pierre I, mais ils ont ébranlé à la fois les fondements
mêmes de l’existence nationale. Si Pierre le Grand — ce
« bolchévik » avant la lettre — imposa arbitrairement à
l'organisme économique russe arriéré une forme nouvelle
et avancée de la production : l’industrie capitaliste, — cette
forme était déjà réalisée par d’autres nations plus déve-
loppées; c’est pourquoi la greffe de Pierre [°, artificielle
et prématurée, a pris tant bien que mal. Les autocrates
improvisés de la Russie d'aujourd'hui violent le passé
historique et l’être national au nom des formes écono-
miques et sociales parfaites peut-être dans leur concept
abstrait, mais qui se trouvent en antinomie irréductible
HISTOIRE DE RUSSIE 1
avec toutes les réalités de la vie russe et — chose beaucoup
plus grave — qui n'existent encore nulle part de par le
monde; c’est pourquoi leur œuvre est irrémédiablement
destructrice et sans aucun avenir possible. Le fondateur
de l'empire russe a transplanté dans les steppes moscovites
une fleur de serre. Les destructeurs de cet empire rêvent
des créations spontanées et réalisent le néant.
ALEXANDRE ECK.
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MELANGES
Le nom de la mer Noire en grec ancien.
Je dois à l’amitié d’un de mes collègues russes, qui
enseigna à Dorpat (— Juriew, auj. Tartu) avant de suc-
céder à l’illustre Leskien dans sa chaire de philologie
slave à l’université de Leipzig, je dois à M. Max Vasmer,
dis-je, la connaissance d’un recueil de mémoires publiés
par l’université estonienne (1) Quatre de ces travaux sont
rédigés en allemand; le cinquième (Quaestiunculae Hora-
tianae. Scripsit J. Bergman) estécrit en latin; deux d’entre
eux ont pour auteur M. Vasmer.
Sous le titre de Studien zur albanesischen Wortfor-
schung, le savant linguiste propose une centaine d’étymo-
logies nouvelles, qui viennent, avec assez de bonheur,
semble-t-il, corriger et compléter le dictionnaire étymolo-
gique de la langue albanaise publié il y à quelque trente
ans par Gustave Meyer (en all., Strasbourg 1892; c’est le
même Meyer à qui nous devons une excellente Griechische
Grammatik. 1880-1886-1896). Il n’y a pas lieu ici d’y
insister, ces études sortant de notre cadre.
Mais où M. Vasmer nous intéressera vivement, c’est
dans son explication toute nouvelle et pourtant simple de
TTévros Ed£eavos (Osteuropäische Ortsnamen, page 8 suiv.).
« Mer hospitalière », qu’elle soit antiphrastique ou non,
est une appellation étrange, qui n’a d’analogue en aucune
partie du monde. Or, Pline le naturaliste (NA, VI, 1) et
Ovide (Tristia III, 13, 27 sq. 1V, 4, 55 sq. V, 10, 13) nous
révèlent la dénomination plus ancienne de Axinus («ab
inhospitali feritate ») Axénus. "Afavos se rencontre chez
(1) Eesti vabariigi Tartu ülikooli toimetused. Acta et commentationes uni-
versilalis Dorpatensis. B. Humaniora. 1. Tartu 1921. In-80.
99
+
316 MÉLANGES
Pindare, Euripide, Strabon et d’autres. Or, il y a là tout
simplement un phénomène d’étymologie populaire et la
forme grecque n’est en fait que la transcription d’un ad-
jectif avestique ayshaëna « de couleur sombre », qui s’est
conservé dans tous les dialectes modernes de l'Iran (pour
désigner le pigeon) et qui se rencontre dans d’autres noms
géographiques. L’emprunt a dû se faire par la voie scythe;
la langue des Scythes était iranienne, et la mer Noire
était la mer de Scythie pour Théocrite, Lucain, Ausone,
Sénèque, etc.
Quant à sa coloration d’un noir bleuâtre, resp. noire,
elle avait frappé les anciens depuis Euripide (TTévros uékaç
Iph. Taur. 107); cf. le grec moderne Maupn 8ü\aooa; et
Baedeker. Russland, confirme qu’elle est « blauschwarz ».
La transcription &£eivos du mot iranien devait fatalement
se confondre en ionien avec G£evos « inhospitalier »; dès
lors, elle devait frapper l’esprit du marin et l’on pouvait
en même temps craindre qu’elle n’indisposât la divinité de
la mer ; l'euphémisme prudent devait intervenir et la puis-
sante expansion coloniale des Grecs dans ces régions allait
en quelque sorte justifier la dénomination nouvelle d'«hos-
pitalière ».
La thèse défendue par M. Vasmer me paraît de tous
points irréfutable.
L'auteur n’est pas moins heureux quand il nous expose
ses vues sur l’étymologie du nom de la Pannonie. C’est la
région du lac Balaton, all. Plattensee, slovène Blatno
jezero « lac marécageux, Sumpfsee ». Une série de noms
de ville en -ona (Salona, du nom du sel, Narona, du nom
de la rivière Nar, etc.) en domaine illyrien permet de
tirer Pannonia d’un nom de lieu *Pannona « ville du
marais. Sumpfstadt »; cf. vieux prussien pannean « ma-
rais », gallois anam « paludem » (on sait que les langues
celtiques perdent tout p primitif, cf. lat. pater. vieil irlan-
dais athir), gothique fani « boue, fange, all. Kot », vieux
haut-allemand fenna, fenni « marais » etc...., et j'ajouterai
franc. fange, wallon fagne.
Enfin la Carniole (Carniola, Carniolia, chez Paul le
diacre) est le diminutif de Carnia, duché frioulan, qui
semble évoquer le vieil irlandais et gallois carn « tas de
MÉLANGES Gi
pierres »; ce serait « le pays rocheux ou pierreux »,
« Stein- oder KFelsland ». L’allemand Xrain serait une
modification par étymologie populaire, peut-être sous l’in-
fluence du slave kraj « pays, bord. » Le slovène Kranjsko
ne s'oppose en rien à l’étymologie susdite, qui cesse de
surprendre dès que l’on songe que Vindobona « Vienne »
est un nom celtique.
EMILE BoisAcCQ.
}
£
La patrie de la
« Ewa Francorum Chamavorum ».
Dans les Bydrag'en voor Vaderlandsche Geschiedenis en
Oudkheidkunde, 5° série, vol. IX (La Haye, Nijhoff, 1929),
p. 161 et suiv., le savant historien du droit, le prof. Fruin,
archiviste-général du Royaume des Pays-Bas, étudie à
nouveau Ja question indiquée dans le titre ci-dessus.
La loi des Francs Chamaves, dite anciennement Notitio
vel commemoratio de illa ewa quae se ad Amorem habet, a
depuis longtemps donné lieu à de nombreuses controverses
entre savants. L'auteur commence par les passer en revue.
Les premiers historiens qui s’en occupèrent, y virent un
capitulaire de Charlemagne, le Capitularium tertium
‘anni 813, mais Pertz dans son étude Ueber das Xantener
Recht (Phil. und hist. Abh. der Koen. Akad. der Wiss.
Berlin 1846), lui restitua le premier sa véritable significa-
tion en prouvant que c'était une notice sur le droit usuel
d’une tribu franque. Pour différentes raisons Pertz pensait
que cette tribu avait comme lieu d'habitation le pays de
Xanten sur le Rhin. Gaupp, reprenant ces études (Lex F.
C. oder das vermeinte Xantener Gaurecht Breslau, 1855),
combattiv cette opinion de Pertz en prouvant notamment
qu’un pagus Xantensis n'avait jamais existé; pour lui la
patrie de l'ewa c’est Hamaland, le pays des Frances Cha-
maves. Schrôder (Die Heimat der lex Chamavorum, dans
Monatschr. für die Gesch. Westdeutschl. ausg. von R. Pick
VI, 1880) et d’autres auteurs admettent la thèse de Gaupp,
318 MÉLANGES
et Schrôüder développa celle-ci en déduisant de différentes
données que tout le pays au nord du Rhin (Hamaland,
Twente et Drente) avait eu le droit ripuarien (chamavien),
celui au sud de ce fleuve le droit salien. Le nom Amor se
retrouverait dans les noms des villes d’Amersfoort et
d'Amerongen.
Ce furent Fockema Andreae (Bijdragen tot de Ned.
rechtsgeschiedenis IV)et Mayer-Homberg {Die fränkischen
Volksrechte in Mittelalter T. 1912), qui les premiers émi-
rent des doutes sur l’exactitude de toutes ces assertions.
M. Fruin les reprend et en ajoute d’autres; voici son argu-
mentation.
L'auteur attira l’atteution sur le mot Amor, qui d’après
le contexte de la loi doit être le nom d’une rivière; il est
donc fort douteux qu’on retrouve ce mot dans le nom du
pagus Hamaland qui n’est écrit Hamarland qu’une seule
fois, dans une ligne des Annales Bertiniani. En plus, il est
fort improbable qu’à l’époque carolingienne ce pagus était
encore habité par les Chamaves; pas plus que les Saliens
n’habitaient à cette époque exclusivement le Salland (pagus
Salon) voisin. Enfin ni le Twente, ni Drente, n’ont jamais
fait partie du pagus Hamaland. Quand au nom de Amers-
‘oort, le r y a été ajouté après coup (pour l’euphonie), mais
il signifie un « voorde » (gué) sur la rivière Eem.
D'un autre côté, le texte en question dit expressément
que le pays auquel la loi est applicable est voisin immédiat
d’un pagus Mashau. Celui-ci ne peut être que soit le Masa-
lant inferior, soit le M. superior. Ce dernier {le Limbourg)
ne peut guère être visé, car l’auteur remarque fort juste-
ment qu'aucun nom n’y rappelle le mot d’Amor. Par contre
il trouve dans le M. inferior, dans l’Alblasserwaard actuel,
l'endroit Ammers, où il existait déjà en 1235 un tonlieu
comtal, Ammerstol, sur la Lek. Il est donc probable que
Amor fût un des anciens noms du Lek, et que le territoire
où l’ewa en question était de vigueur füt l’Alblasserwaard,
qui — de plus — n’a jamais fait partie d’un autre pagus
connu.
L'auteur aurait pû ajouter à tous ces arguments que le
pays à l’est de Dordecht (l’Alblasserwaard) a été durant
tout le moyen-âge, et même après, régi par un droit bien
MÉLANGES 319
distinct de celui du pays à l’ouest de cette ville. Peut-être
aurait-iltrouve, en comparant ces deux droits, denouveaux
points d'appui pour sa thèse ?
H. OBREEN.
La charte de Bornhem de 1258.
En 1612 David Lindanus publiait dans son ouvrage
De Teneraemonda libri tres (1), probablement d’après une
copie conservée dans les archives de ia famille Coloma, la
charte octroyée le 6 février 1258 par Gui de Dampierre,
comte de Flandre, aux habitants du village de Bornhem (?).
Ce prince y stipulait que dorénavant les hommes de la
« vierschaer » de Bornhem devaient aller en chef de sens
auprès des hommes de fief de la cour du Vieux-Bourg,
siégeant devant le château comtal de Gand. À la suite de
ce document, et également d'après les archives de la
famille Coloma, Lindanus éditait la charte de franchise
concédée en mars 1229 aux habitants de Baesrode-Sainte-
Marie () par le châtelain de Gand, Hugues II. Notre au-
teur passe de l’un à l’autre document par la petite phrase
suivante, qui sert uniquement de transition : Leges etiam
(:) Davidis Lindani Gandavensi*, de Teneraemunda libri tres, Antverpiae,
1612, in-4°, p. 234.
(2). Bornhem, com. de Belgique, province d'Anvers, arr. de Malines, cant,
de Puers. La seigneurerie de Bornhem, quoique située sur la rive droite de
l’'Escaut dans le duché de Brabant, faisait partie du comté de Flandre. C'était
un alleu, aux mains des châtelains de Gand. Huges II le vendit à la comtesse
Marguerite de Flandre en 1250. (L. Van per KinperE, Histoire de la formation
territoriale des principautés belges au moyen âge, 1, p. 113, 227, 228, 248.)
Cette seigneurie fit partie de l'apanage donné par Robert de Béthune à son
fils Robert de Cassel. (Sant GENots, Inventaire des chartes des comtes de
Flandre, n° 1359.) Erigée en comté en faveur de la famille de Coloma en 1658,
elle était alors considérée comme une des dix-sept châtellenies de Flandre
(Best, Bornhem, sa chätellenie, son château, ses seigneurs. — Annales du
Cerele archéologique du pays de Waes, t.VI, p. 351). Elle possédait plusieurs
villages à clocher, tels que Bornhem, Hinghene, Baesrode-Sainte-Marie ou
Mariekerke, quatre « vierschaer », à Bornhem, Hinghene, Mariekerke et
Opdorp. (BEsr, op. cit., p. } 02.), et un château à Bornhem.
(%) Actuellement Mariekerke, com. de Belgique. prov. d'Anvers arr. de
Malines, cant. de Puers à distinguer de Baesrode-Saint Amand (act, Saint-
Amand) et de Baesrode proprement dit.
320 MÉLANGES
et Libertatem quas aliquot ante annis Maria Kercae incolis
Hugo de Gandavo Castellanus Gandensis dedit, Antiqui-
tatis inter esset, nisi hic darem. Sunt autem hae : ... (1).
Sanderus (?) ne fit que mentionner la charte de Born-
hem de 1258, mais édita, d'après Lindanus, celle de Baes-
rode-Sainte-Marie, qu’il fit précéder de la phrase Leg'es
etiam... hic darem. Sunt autem hae, copiée textuelle-
ment du même Lindanus.
Warnkônig, dans sa Flandrische Staats-und Rechtsg'e-
schichte (%}, publia également la charte de Bornhem, et la
fit suivre de cèlle de Baesrode-Sainte-Marie, toutes deux,
encore une fois, d'après Lindanus, alors qu’il aurait pu
savoir qu'il existait des copies anciennes de ces deux docu-
ments aux Archives départementales du Nord et aux
Archives de l'Etat à Gand (4. Mais par une inadvertance
vraiment étonnante chez un savant très remarquable,
Warnkônig a cru que la petite transition Leges etiam.…
hic darem. Sunt autem hae, qui, ainsi que nous l’avons vu,
est de Lindanus, et ne servait dans l’esprit de cet auteur,
qu'à relier ces deux documents différents, faisait partie
intégrante de ceux-ci. En conséquence, il a fondu en un
seul acte la charte de Bornhem et celle de Baesrode-Sainte-
Marie (5). I1 s'est donc imaginé qu’en 1258, non seulement
Gui de Dampierre assignait la cour féodale du Vieux
Bourg, comme chef de sens aux hommes de Bornhem,
mais aussi que ce prince reportait sur les habitants de
(1) Suit alors le texte de la charte de Baesrode-Sainte-Marie.
(?) A. Saxperus, Flandria illustrata sive descriptio comitatus istius,
(2° édition, Hagaecomitum, 1782) t. LI, p. 2538.
(5) L. A. WarnkôüniG, Flandrische Staats- und Rechtsgeschichte, Zweiten
Bandes, Zweite Abteilung, (Tübingen, 1837) Preuves, n° CCXXXVII, p. 239.
(*) Charte concédée à Bornhem en 1258 : Archives départementales du
Nord, Chambre des Comptes, B 1342, n° 1198bis. Charte concédée à Baesrode-
Sainte-Marie en 1229 : Archives départementales du Nord, Chambre des
Comtes, B 1242, n° 494, et Archives de l'Etat à Gand, Chartes des comtes de
Flandre, fonds Saint-Genois, n° 33 (Vidimus délivré en 1384 par le curé de
Baesrode-Sainte-Marie).
(°) Pourtant dans Lindanus, ces deux actes sont matériellement bien dis-
tincts : tout d’abord la petite phrase Leges..…, etc., ainsi que les chartes, sont
imprimées en caractères différents, ensuite les dèstinataires ainsi que la prove-
nance de chacune des deux pièces sont chaque fois indiqués dans la marge.
MÉLANGES 824
cette localité, la franchise accordée quelques années au-
paravant (1229) au village voisin de Baesrode-Sainte-
Marie Et cet acte bizarre, d’une forme si nouvelle pour
les diplomatistes, il l'analyse en ces termes : « Die Keure
» von Mariakerke, erlassen von Hugo, Castellan von
» Gent im Jahre 1218 (1), übergetragen auf das Dorf
» Bornheim, ertheilt vom Grafen Guido von Flandern.
» Im Februar 1957 (?). » Enfin, jouant de malheur, Warn-
kônig, dissertant sur son étrange charte, déclare : « Bor-
» hem ertheilte Graf Guido eine Keure im Jahre 1957
» Es war die, welche 1228 der Castellan Hugo I (3) von
» Gent seinen Leuten in Marienkerke (einem Dorfe längs
» -des Landes von Gent nach Brügge, zunächst jener Stadt
» gelegen) ertheïlt hatte (#). » Trompé par la forme
actuelle « Mariekerke » donnée à Baesrode-Sainte-Marie,
il à donc confondu cette localité avec le village de Maria-
kerke, près de Gand (), erreur étrange puisque le texte
édité par lui-même porte villam de Basserode Sanctae
Mariae (°).
Nous possédons — nous l’avons dit plus haut — des
copies anciennes de ces deux documents. Nous avons donc
pu comparer la copie de la charte de Bornhem, conservée
aux Archives départementales du Nord, avec l’édition de
Warnkônig (7) : il est quasi inutile de dire que cet acte
(1), Lisez 1228 (a. st.) ou 1229 (n. st.).
(2) 6 février 1258.
(*) Lisez Hugo II. Hugues I d'Encre était châtelain en 1139. Hugues IL, sei-
gneur d'Heusden, époux d’Ode de Champagne, est châtelain de 1227 à 1232.
(W. BLommaERT, Les Châtelains de Flandre (Gand, 1915.) p. 47 et 51.)
(4) WarnkÔNIG, op cit., IL?, p. 152.
(5) Mariakerke, com. de Belgique, prov. de Flandre Or., cant. et arr. de
Gand.
(6) Quelques pages plus loin (Jbid., Preuves, n° CCXXXIX, p. 244), Warn-
kôünig édite la keure octroyée au village de Saint-Amand (Baesrode-Saint-
Amand) en 1266. Commettant une bévue semblable, dans l’analyse qui précède
son édition, il intitule ce village « Mariakerke-Baserode » !
(7) M. Bruchet, archiviste du département du Nord, a bien voulu collationner)
pour nous la copie du xrve siècle conservée dans son dépôt (B 1342, no 1198bis
avec le texte de Warnkônig. Les divergences sont assez importantes. On
trouve par exemple dans la copie : «...super judiciis suis habenda. Promit-
timus eciam eis quod cum ad dictum locum venerint pro instructione consimih
habenda, quod nos homines...» et dans Warnkônig : « ., super judiciis suis
habenda : quando nos homines... ».
> MÉLANGES
ne contient que l’obligation d’aller en chef de sens à la
cour comtale du Vieux-Bourg, siégeant devant le château
de Gand, et qu'on n’y trouve aucune allusion à la franchise
du village voisin(1)}, Jamais la franchise de Baesrode-
Sainte-Marie n’a donc été concédée à Bornhem. Ces deux
localités n’eurent de commun que leur situation dans une
même seigneurie. Juridiquement elles différaient fort.
Bornhem conserva jusqu’au xv° siècle sa «vierschaer »
composée d'hommes de fief. Ce n’est qu’en 1450 que
Philippe le Bon, voulant remédier à la façon défectueuse
dont ceux-ci rendaient la justice, autorisa le comte de
Saint-Pol, seigneur de Bornhem, à leur substituer un
banc échevinal (?). Par contre, Baesrode-Sainte-Marie ou
Mariekerke, était une terre franche depuis la concession
de la charte de 1229. Elle possédait un banc d’échevins,
ainsi que des bourgeois (*), et même, du moins au xiv*siècle,
des bourgeois forains (4)!
Nous avons cru que cette rectification s’imposait, certain
de nos historiens modernes s’étant déjà laissé induire en
erreur par Warnkônig (°).
HENRI NOÉ.
(1) La meilleure édition de la charte de franchise de Baesrode-Sainte-
Marie est celle du comte pe LimBurG-SriRuM, Coutume de Termonde, p. 256,
d’après la copie conservée aux Archives du Nord (B 1342, n° 494).
(2) L. Mes, Geschiedenis der gemeente Hingene, Gand, s. d., in-8, p. 426 et
suiv. Le village de Hingene, faisant également partie de la seigneurie de
Bornhem, reçut aussi des échevins, par le même acte.
(3) I sont cités dans la charte de 1229 (LimBurG-STIRUM, 0p. cit, p. 256-257).
(+) Arch. de l'Et. à Gand, Chartes des comtes de F1., fonds Saint-Genois,
n° 159. Prisée des terres données en apanage à Robert de Cassel (7 sept. 1318),
à l'article de la Sie de Bornhem : «It., en la ville de Basseroude doit chascune
» masure maisonnée deux souls par. et deux chapons chascun an au sein-
» gneur... Encore y a il bourgois qui residaument ne sont mie en la dite
» ville, ainz vienent en la ville et revont au leur quant il voelent, et qui pour
» ce, ne usent mie mains ne ne doivent user de la franchise de la dite ville,
» et qui ensi et tant paient Comme li résident au lieu... It., pour les chapons
» de ces forains bourgois, dont il en a mis en pris quarante et quatre...» etc.
(5) W. BLommAERT, 0p. cil., p. 67-63. De plus, l'interprétation de cet acte,
donnée par M. Blommaert, ne nous semble pas exacte. Il déclare que d’après
notre document « les hommes du comte au village de Bornhem sont tenus de
citer en justice ou de se faire juger à la cour castrale de Gand... .».(Ibid., p.67).
Les mots «homines de Bornhem » désignent ici, croyons-nous, non les habi-
tants de Bornhem, mais les hommes jugeurs de la cour de justice de cette
MÉLANGES 325
Une princesse namuroise
sur le trône de Norvège.
Dans un article récent ({), M. H. Koht, l'historien nor-
végien bien connu, fait une étude sur un mariage princier,
qui n’est pas sans intérêt pour les Belges, l’une des parties
contractantes étant une princesse belge. Il s’agit du roi de
Norvège, Magnus Eriksson, qui épousa, en 1335, Blanche
de Namur. Les historiens norvégiens se sont souvent
demandé pourquoi le roi avait choisi cette princesse, « que,
disait P. A. Munch, dans sa Norges Folks Historie (His-
toire du peuple norvégien), il n'avait probablement jamais
vue, et qui n’appartenait pas à une des grandes maisons
princières ». Munch en était réduit à faire quelques conjec-
tures, qu’il ne pouvait pas soutenir très sérieusement. Il
pensait que pendant la croisade contre les païens slaves à
laquelle assistèrent, précisément en 1335, les frères de
Blanche, Jean et Philippe, ceux-ci auraient pu faire la
localité. C’est à ceux-ci que le comte donne « {alem libertätem, videlicet quod
ante castrum Gandense inquisitionem (jussionem, d'après Warnkônig) seu
instructionem super judicis suis petant, et quod ad aluim locum quam ante
castrum Gandense à nobis vel servientibus nostris duci seu citari non possunt
pro instructlione super judiciis suis habenda...». 11 Teur assigne donc comme
chef de sens la cour du Vieux-Bourg de Gand. C'est à ce tribunal que les
juges de Bornhem devront recourir pour avoir un avis sur les sentences qu'ils
se croient incapables de prononcer eux-mêmes («pro instruclione super judi-
ciis suis »). La suite de l'acte démontre bien qu'il s’agit d’un recours au chef
de sens : le comte leur promet que lorsqu'ils se présenteront devant la cour
comtale « pro instructione consimili habenda » ; ils y trouveront des hommes
« qui ipsos instruent, et judicium eis dabunt ». 11 termine en disant : « feoda,
hereditates et catalla illo modo partiri debent homines de Bornhem, quo ante
collationem istius libertatis partiri consueverunt. » (Les citations sont faites
suivant la copie des Archives du Nord.) La charte de Bornhem constitue donc
un des textes les plus anciens où il soit fait mention du recours au chef de
sens en Flandre. (Cf. les textes cités par J. LAMEERE, Le recours au chef de
sens [Discours de rentrée de la cour d’appel de Gand] Bruxelles, 1881.) De plus,
dans un « Rapport sur les coutumes de l’ancienne Flandre », travail manuscrit
conservé à la Bibliothèque de l’Université de Gand (G. 27, fol. 49), qui nous
a été signalé par notre collègue M.-J. Denys, A.-E. Geldolf non seulement
distingue bien les deux actes, mais aussi interprète la charte de Bornhem
ainsi que nous l'avons fait.
(:) Hazvran Kour, « Mägnus Erikssons giftermaal med Blanche av Namur ».
Extrait de Historisk Tidsskrift (Christiania), série 5, tome V, 1923.
924 MÉLANGES
connaissance du duc Albert de Mecklenbourg, fiancé
depuis 1321 à Euphémie, sœur de Magnus. Le mariage
aurait été conclu alors par l'intermédiaire du due Albert.
Munch supposait encore que les seigneurs de Namur
avaient pu revenir par la mer Baltique et rencontrer eux-
mêmes le roi Magnus ou en Norvège ou dans le sud de la
Suède.
Ces conjectures ne résolurent pas la question que
M. Koht vient de reprendre. Il cherche à établir d'abord
que Blanche de Namur était membre d’une très importante
maison princière, qui appartenait à un parti déterminé
dans la politique européenne, et ensuite qu'il est possible
que le roi Magnus ait vu la future reine avant le mariage.
Son travail à été fait à l’aide de sources qu’il a pu consul-
ter pendant un séjour à Bruxelles, car la plupart de ces
sources ne se trouvent dans aucune bibliothèque norvé-
gienne.
Pour montrer l'importance de la famille de Blanche, il
en dresse l’arbre généalogique. Il suffira ici de rappeler
que Blanche était la fille de Jean de Namur (fils de Guy de
Dampierre) et de Marie d'Artois. Par ses parents elle était
donc liée à un grand nombre de souverains européens, et
pouvait faire remonter l’origine de sa famille à Charle-
magne, ainsi qu'aux empereurs latins de Constanti-
nople (!).
Quant à la possibilité d’une entrevue entre le roi Magnus
et Blanche avant le mariage, il y a quelques faits qui
semblent indiquer que le roi aurait voyagé lui-même en
Flandre. En effet, Louis de Nevers, comte de Flandre, a
donné, le 12 février et le 14 juin 1334, des passeports à
deux ambassadeurs du roi Magnus auprès du roi de
France. De plus, le même comte Louis, le 14 juin 1334, a
donné un passeport permettant au roi Magnus lui-même de
traverser la Flandre. Maïs les chroniques norvégiennes ne
donnent aucune indication sur ce voyage du roi, et d’ail-
(+) Pour ces constatations, M. Koht à employé, entre autres ouvrages, l’His-
loire du comte de Namur, de Jules Borgnet (Bruxelles, 1851) ; L’administra-
tion et les finances du comté de Namur, de D.-D. Brouwer (Namur, 1913) et les
articles sur Gui Il, comte de Namur, d'Ed. Niffle-Anciaux, qui parurent dans
les Annales de la Soc. arch. de Namur, t. XVIII et XIX, en 1889 et 1891.
MÉLANGES PAS
leurs le passeport ne prouve qu’une intention de se rendre
à l’étranger. Néanmoins, il est fort possible qu'il ait
voyagé cette année-là, car précisément au printemps
de 1334, il a nommé des drottreter (régents) aussi bien pour
la Norvège que pour la Suède. Mieux encore, on ne sait
rien des mouvements du roi pendant l’été de 1334. Il est
bien naturel de penser qu’il était hors du pays pendant que
les régents exercèrent le pouvoir. Le but du voyage peut
fort bien avoir été de chercher une reine. La recherche
d’une princesse française semblera d’autant plus probable
quand on songe que le grand-père de Magnus avait lui
aussi tenté de négocier un mariage avec une noble dame
française. Enfin, remarquons que précisément au moment
où Magnus reçoit son passeport, le comte de Flandre
donne la permission au comte Jean de Namur et à ses
frères Guy et Philippe de se rendre en Flandre. Il est tout
à fait probable, selon M. Koht, que Magnus a rencontré
ceux-ci en Flandre, qu’il y a vu leur jeune sœur Blanche et
arrangé le mariage.
Ainsi, conclut M. Koht, les sources belges aident à
mettre en lumière une période obscure de l’histoire interne
de la Norvège et à éclairer les circonstances du mariage
du roi.
Sans doute les suppositions de M. Koht sont quelque
peu hypothétiques, mais à défaut d'indications plus pré-
cises, on conviendra aisément que son œuvre donne la
meilleure explication possible des relations entre les sou-
verains de Norvège et de Flandre.
ROLF JOHANNESEN.
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COMPTES RENDUS
Anatolian Studies presented to Sir WiLziAM MIiTCHELL
Ramsay, edited by W.H. Buckler and W. M. Calder.
Manchester, at the University Press. 1923. Un vol. grand
in-8° de xxxVi11-480 p. et 11 pl. hors texte.
À l'occasion de son soixante-dixièmeanniversaire, un groupe
de savants anglais, français (MM. Chapot, Haussoullier, Radet,
S. Reinach), belges (MM. Fr. Cumont, H. Delehaye, H. Gré-
voire), allemands, auxquels s’est joint M. Rostovtzeff, a offert
au vénérable explorateur de l'Asie Mineure un fort beau
recueil de trente-deux mémoires singulièrement intéressants,
qu'il s'agisse d’épigraphie, d'archéologie, de linguistique, de
numismatique, d’hagiographie, ou que l’auteur se soit réservé
l'examen de telle question relative à l’histoire politique et à
la géographie anatoliennes.
Ne pouvant analyser ici ces travaux ni même les indiquer
tous, nous voudrions tout au moins en signaler trois ou quatre,
ceux-là même qui touchent à la linguistique (1).
M. W. Arkwright commente des épitaphes Zyciennes. On
n'ignore pas que l’idiome de la Lycie, qui est isolé, a jusqu'ici
gardé son secret. D'aucuns ont voulu y voir un dialecte indo-
européen, M. Kalinka le tiendrait pour une langue mixte.
M. Arkwright signale aussi l'opinion qui en fait une langue
«appartenant à une famille distincte de l’indo-européenne,
mais néanmoins apparentée à celle-ci >», une langue « cousine »
et non une langue « sœur » des nôtres. Avec une sage réserve,
il ne se prononce pas et réclame une étude plus approfondie,
dont il ne dissimule pas les difficultés.
M. J. Fraser s'attaque à un problème analogue. Passant en
revue les opinions qui ont été émises quant à l'origine et à la
parenté du Zydien, il croit à des rapports plus ou moins étroits
(1) La Revue a publié le contenu des Mélanges Ramsay, p. 192 <q.
328 COMPTES RENDUS
avec l’étrusque, et que l’un comme l'autre idiome appar-
tiennent à la même famille que les langues caucasiques
(vers 1898, l'illustre Vilh. Thomsen avait rattaché l'étrusque
au groupe des langues lesghiennes); considérant ensuite qu'une
des acquisitions récentes de la linguistique est la reconnais-
sance du fait qu’une langue peut être influencée par une autre
quelconque (même allogène), non seulement dans son vocabu-
laire, mais dans sa morphologie et dans sa syntaxe, il pense
qu'à une époque reculée, le lydien a été influencé par une
langue indo-européenne: ce serait donc exactement le cas
du hittite, qui, n'étant pas indo-européen (1), a toutefois subi
dans une mesure plus ou moins large le contact d’un idiome
indo-européen.
Cette influence sur le lydien a-t-elle été directe? A-t-elle
pu s'exercer grâce au hittite et à travers celui-ci? La question
que je pose ne semble pas susceptible de réponse actuellement
et un des mérites de M. Fraser est à coup sûr la sobrièté de
son analyse et de ses conclusions.
Le XX VIII mémoire est consacré par le vénérable pro-
fesseur A.-H. Sayce aux langues d’Asie Mineure. (On aura
rencontré en cours de route deux utiles contributions : The
Hittites and Egypt, de H.R. HALL, et The Hitlite monu-
ments of Southern Asia minor, de D.-G. HogarTx.) M. Sayce
y traite de la langue des tablettes en cunéiforme trouvées
à Boghaz Keui, capitale cappadocienne de l'empire hittite,
« langue littéraire artificielle d’un caractère mixte. Des élé-
ments indo-européens, sémitiques et même sumériens, s'y sont
incorporés, non seulement dans son vocabulaire, mais même
dans sa grammaire ». Le professeur Hrozny (Die Sprache der
Hethiler, Leipzig, 1917) eut tort, dit-il, de la croire indo-euro-
péenne ; le D' Forrer pense que le hittite dérive d'une langue
sœur de l’indo-européen commun (cf. une des opinions émises
plus haut à propos du lycien). Dans ses éléments essentiels,
(t) Le livre plein d’ingéniosité et d’érudition de M. Car MARSTRANDER,
Caractère indo-européen de la langue hittite, Christiania, 1919, ne m’a pas con-
vaincu; je n'ai pu me résoudre à admettre autre chose qu'une influence, très
forte si l’on veut, d’un parler indo-européen; il reste bien curieux que les
vocabulaires ne coïncident ou ne semblent coïncider en aucun point. Quant
aux travaux, que je crois Capitaux, de M. Hrosny (1915 et suiv.), je déplore
que des circonstances fâcheuses m’aient privé de la joie de les connaître.
COMPTES RENDUS 329
poursuit M. Sayce, le hittite demeure asianique ; il a emprunté
à l'assyrien littéraire; d'autre part, des contacts géogra-
phiques ont eu pour conséquence des emprunts aux langues
indo-européennes, et la réciproque s’observe : le grec isolé
xwp est l'emprunt hittite eskhar iskhar «sang», et kouuôç
(pour okouuôç) « chant accompagné de musique» est égale-
ment hittite, cf. iskhami-yazi « il chante »; l’homérique aia
«terre » est le hittite aiva «le sol» et oivos, vinum, sont le
hittite winis yanis (1), mais wddûâr « parole ». wera « ciel »
sont indo-européens; pour d’autres mots on ne sait où est
l'emprunt : £skhu « verser » : grec xéw (?).
. Toutes proches de ce hittite sont la langue d’Arzawa et
celle de Luva ou Luya, mais le proto-hittite du Dr. Forrer
est totalement différent des dialectes précédents: c’est une
langue préfixale : Zé-binu «ses fils », sé-binu « tes filles »;
langue de la dynastie qui régnait avant le transfert de la capi-
tale à Khattusas (Boghaz Keui), elle mérite avant toute autre
le nom de hittite (khattoli).
D'autres parlers prêtent à des considérations d'intérêt secon-
daire.
En fait, l'Asie Mineure, comme plus tard le Caucase, a été
le carrefour d’une quantité de langues non apparentées entre
elles. Mais les emprunts et les échanges ont dû être nombreux
dés que le commerce ou la guerre firent franchir l’obstacle
qu'opposaient montagne ou rivière. Les mots voyagent d’un
bout à l'autre de la péninsule (vin, métaux) ou même s’intro-
duisent dans les langues sémitiques : l’hébreu yâyin. l’assy-
rien #nu « vin > viennent d'Asie mineure et l’hébreu kohen
« prêtre » n’est que le hittite gaennas, cf. lydien Kaveiv et
Raves.
« Là où les barrières étaient faibles ou inexistantes, l’in-
fluence d’une langue sur une autre a dû s'exercer de trés
bonne heure, et c’est de la sorte que nous pouvons nous rendre
compte des similitudes entre le hittite et les vocabulaires,
ainsi que la grammaire de l’indo-européen occidental, plus
spécialement dans le cas du grec... Des tribus parlant des
(t) L'arménien a yini, où g est issu de w; il peut y avoir eu ici emprunt
indépendant des quatre langues (et de l’albanais véna issu de woind) à une
même langue méditerranéenne ou pontique ; voir mon Dict. étym., S. vV. oivoc
et la bibliogr.
330 COMPTES RENDUS
langues indo-européennes, de la branche orientale comme de
l'occidentale (1), ont vécu jadis, non seulement sur les côtes,
mais aussi sur les hauts plateaux de l’Asie mineure, et c’est
en Asie mineure que nous devons chercher leur développe-
ment, sinon leur origine. »
Le mémoire m'a paru plein d’intérêt; la conclusion appelle
peut-être quelques réserves.
ÉMize Boisaco.
F. Boulenger. I. Æssai critique sur la syntaxe de l'Empereur
Julien (Xx11-266 p. — 25 fr.). — I]. Remarques critiques
sur le texte de l'Empereur Jutien (x-75 p. — 8 fr.) (Fasci-
cules XXII et XXIII des Mémoires et Travaux publiés par
des professeurs des Facultés catholiques de Lille). (Faculté
catholique de Lille et Aug. Picard, Paris, 1922.)
I. M. F. Boulenger se livre, dans ces deux ouvrages, à une
étude approfondie de la langue de l’empereur Julien, laquelle
n’est pas dépourvue d'intérêt si l’on songe que. épris de clas-
sicisme, cet auteur « a dû, en même temps qu'il puisait dans
le vocabulaire commun, s'inspirer, dans ses constructions, de
la syntaxe de la langue commune, qui laissait plus de jeu que
Ja syntaxe de la langue attique au caprice et à l’arbitraire de
chacun »,
Il n'existe pas de travail grammatical vraiment approfondi
sur le grec du 1v° siècle de l’ére chrétienne. La grammaire de
Jannaris (an Historical Greek Grammar chiefly of the Attic
Dialect, etc. Londres, 1897) ne peut rendre compte de toutes
les particularités syntaxiques de tous les auteurs. D’autres
ouvrages peuvent être consultés utilement, et notamment :
Blass (Grammatik des Neutestamentlichen Griechisch. Gôt-
tingen, 1896) et J. Viteau (Étude sur le grec du Nouveau
Testament, Paris, 1893). Mais pour peu qu'on pousse ses
investigaliôns, on s'aperçoit que l’étude spéciale de la syn-
taxe d'un auteur comme l'empereur Julien, peut servir à la
connaissance aussi complète que possible de la langue de cette
époque. M. Boulenger aurait préféré, nous dit-il, examiner la
(1) M. Sayce fait évidemment allusion aux satem-Sprachen (telles l’armé-
nienne, liranienne, elec.) et aux centum-Sprachen.
COMPTES RENDUS 331
grammaire des grands Cappadociens et particulièrement de
Saint Grégoire de Nazianze, mais l’œuvre extraordinairement
touffue et le mauvais état des textes de cet auteur l'ont obligé
à y renoncer et il a choisi un contemporain de saint Grégoire,
qui fut d’ailleurs son condisciple à l’Université d'Athènes et
qui a subi, sous le rapport du style, des influences analogues.
C’est ainsi que M. Boulenger a été amené à étudier, au point
de vue grammatical, ou plus exactement syntaxique, la
langue de l’empereur Julien. Son idée premiére a été de faci-
liter, autant que possible, l’étude des Péres de l'Eglise
grecque du 1v° siècle. Il a essayé, comme il le dit, « d’amor-
cer » un «travail d'ensemble et de détail » sur la langue de
cette époque. [Il a, du reste, circonscrit encore le champ de
ses recherches en éliminant de son examen les Zettres de
Julien, surtout parce qu’un assez grand nombre de ces lettres
(environ 25) ont été suspectées Du reste, c’est au moment où
le livre de M. Boulenger paraissait, que MM. Bidez et Cumont
publiaient leur édition des Lettres de Julien.
M. Boulenger juge que le texte de Julien est encore actuel-
lement trop douteux en maints endroits, en dépit de l'édition
de Hertlein, pour entrer dans des détails de morphologie.
Notre auteur s'excuse de n'avoir pu non plus examiner le
style de Julien du point de vue métrique ou rythmique, mais,
comme 1l le fait observer avec autant de justesse que de
mélancolie, les temps sont « durs à ceux qui publient des
livres »; et il a dû forcément réduire le plan qu'il s'était
d’abord tracé. Tel qu’il est, du reste, le premier de ses deux
volumes est très substantiel, tout en se bornant « à présenter
une série d'observations sur l’usage de Julien », et l’auteur est
parvenu à donner un travail approfondi, consciencieux et
offrant un réel intérêt. Bien qu’il n'envisage, dit-il, que « les
points où Julien s’écarte de la syntaxe classique », le livre
nous permet en somme de déduire par nous-mêmes toute la
syntaxe de l'écrivain.
L'étude a, en général, pour base le texte de l'édition Hertlein
(Leipzig, Teubner, 1875) et le contra Christianos à été suivi
sur l'édition de Neumann (Leipzig, Teubner, 1880). À ce sujet,
M. Boulenger nous fait encore observer dans sa préface qu’il
n’a jamais, au cours de son travail, perdu de vue la leçon
manuscrite; en effet, ainsi qu’il le dit très justement, « la pru-
23
332 COMPTES RENDUS
dence en matière de critique n’est qu’une forme de la sagesse,
et même de la simple probité. Surtout on doit se garder du
parti pris; éviter d'asservir, comme il arrive, le texte à notre
interprétation ou aux habitudes classiques ».
C'est ici surtout qu’il convient de rappeler le caractère
délicat d’un travail comme celui de M. Boulenger. En eflet,
à cause de l'insécurité du texte, on risque souvent d'attribuer
à l’auteur ancien une faute de grammaire qu’il n’a pas com-
mise ou inversement de corriger, Comme une faute de
copiste, une tournure familière à son esprit ou permise à son
époque.
Pour le plan, M. Boulenger s'est inspiré de l'ouvrage de
M. Goelzer sur la Latinité de Saint Avit.
Un index bibliographique touftu (p. xviI-xix), témoignant
d’une documentation sûre et aussi complète que possible, est
suivi d’une liste des œuvres de Julien et d’une table des
manuscrits. L'auteur consacre ensuite six pages à l’empereur
et à la publication de ses œuvres. Il nous le montre épris de
très bonne heure de littérature. Le massacre d’un grand
nombre de membres de sa famille explique les rancunes qu’il
nourrit dès son enfance. S'il fut placé sous la tutelle d'Eusébe
de Nicomédie, qu’il suivit à Constantinople et qui l’initia au
christianisme, c’est cependant son pédagogue Mardonios qui
guida ses premières pensées. Et c’est vers les lettres grecques
que ce Mentor dirige le jeune homme. Julien passa sept ou
huit années à Macellum et y fit probablement la connaissance
de nombreux ecclésiastiques cappadociens et peut-être ces
relations lui firent-elles connaître avec précision les livres
saints. C’est en 351 qu'il passa à Constantinople, où il continua
ses études. Puis on le retrouve à Nicomédie et là il subit
l'influence de Libanios resté païen et « représentant zélé de
l'Hellénisme »; en 354, compris dans la disgrâce de son frère
Gaïlos, il obtient cependant de Constance l’autorisation de se
rendre à Athènes et il y reste trois ans. Ensuite, il devient
César et épouse Hélène, la sœur de Constance. Il dirige alors
son expédition militaire en Gaule et il guerroie contre les
Germains et se fixe à Lutéce. Et c’est ensuite sa lutte contre
l’empereur Constance, puis son triomphe sur celui-ci. M. Bou-
lenger nous montre Julien composant ses discours et ses écrits
de tout genre au milieu d’une vie extraordinairement mouve-
COMPTES RENDUS 333
mentée. Aussi ses œuvres ont-elles, pour la plupart, le ton de
la polémique.
Cette biographie est une introduction assez naturelle à une
étude de la langue de Julien. On pourrait toutefois se deman-
der si M. Boulenger n'aurait pas pu laisser dans l’ombre cer-
tains faits, militaires par exemple, et par contre s'étendre un
peu davantage sur les milieux intellectuels dans lesquels l’em-
pereur a vécu. Car il est incontestable que ces milieux ont
exercé une grande influence sur la tournure d’esprit de
Julien. C’est ainsi, par exemple, qu’il n’eût pas été inutile de
faire revivre, en quelques lignes, le monde athénien de cette
époque. M. Boulenger se borne à nous dire qu’il y resta
trois ans. |
L'étude de la syntaxe en elle même se compose de trois par-
ties : 1° la syntaxe de la proposition simple; 2° la syntaxe de
la phrase; 3° les parties du discours.
L'auteur est arrivé à des constatations intéressantes, qu’il
résume, en manière de conclusion, dans un dernier chapitre.
Relevons les principales.
On sait que le grec, proprement attique, ne connut un com-
plet épanouissement que pendant deux siècles; il devait deve-
nir, en étendant son domaine, la langue commune en dépit des
efforts des Atticistes. Les écrivains chrétiens et leurs adver-
saires transforment la syntaxe et, tout en continuant à se
guider sur le grec attique, ils sacrifient aux goûts et aux cou-
tumes de l’époque. Aussi, chez Julien, comme chez ses con-
temporains, à côté d’un fonds de classicisme, il y a une syn-
taxe spéciale. Parmi les emprunts à la langue commune,
M. Boulenger fait observer : l’usage de certaines prépositions :
évet le datif au sens instrumental ; Ünép et le génitif rempla-
çant communément repi et le génitif; le complément du verbe
passif construit soit avec dé, mapü, Tps et même ëk avec le
génitif, soit au datif sans préposition, même à d’autres temps
que le parfait au lieu du génitif précédé de né; l'infinitif
pour le participe après les verbes de perception ou après Xav-
Edvw et pOdvw ; la confusion entre oùdé et oùrte, entre un et où
I] faut encore remarquer les emprunts faits, dans un but de
recherche du style, à la syntaxe des poëtes. Julien emploie,
par exemple, semble-t-il, l’optatif sans &äv pour exprimer la
possibilité d’une action. De même, on reléve un assez grand
334 COMPTES RENDUS
nombre de verbes composés d'une ou de plusieurs préposi-
tions. Julien s'achemine aussi vers le style analytique. Ses
degrés de comparaison sont particulièrement intéressants à
étudier. Ainsi il préfère, pour rendre le superlatif, se servir
du positif, qu'il fait précéder d’adverbes comme müävu, Àiav,
UdAOTA, etc.
De son étude consciencieuse, M. Boulenger tire cette claire
synthèse, qui mérite d’être retenue : « .. Julien, attique par
formation, moderne par nécessité, céda autant qu'homme de
son temps au mouvement de la civilisation » et la vie « eut en
lui raison de l'école ».
II. Le second des ouvrages de M. Boulenger est, comme
l'indique son titre, un recueil de notes critiques sur le texte
de Julien. L'auteur a été amené à ces remarques par l'étude
approfondie de la syntaxe, car il a dû souvent recourir à la
leçon des manuscrits pour trancher une question grammati-
cale. Il nous rappelle dans sa préface (p. v-vu1) que le texte
nous est parvenu en assez mauvais état; même malgré les
efforts de Hertlein qui, dans son édition citée plus haut, avait
mis à profit les travaux de ses prédécesseurs (Marcilius, Mar-
tini, Uhantecler, Cuneus, Pétau, Spanheim, etc.), les philo-
logues ont continué à émettre des conjectures. Du reste, Her-
tlein n'avait pas établi la filiation des manuscrits. La tâche
d’un futur éditeur de Julien est donc encore assez considérable
et le livre de M. Boulenger pourra être utilisé par celui-ci
ainsi que par tous ceux qui s'intéressent à la critique des
textes en général.
Ces remarques de critique ont été faites dans des conditions
aussi favorables que possible : c’est pendant trois années, que
l’auteur a passées à l'École pratique des Hautes Études, que le
travail a été entrepris avec l’appui de M. A. Jacob, qui avait
inscrit au programme de ses leçons l'étude du texte de
Julien.
M. Boulenger s’est montré prudent dans ses conjectures et
s’est méfié avec raison des idées préconçues et des hypothèses
aventureuses.
Les Remarques critiques sont précédées d’une étude con-
sciencieuse des manuscrits et de leur importance. Le premier
de tous et le plus ancien est le cod. Vossianus Graecus Lei-
densis 77 (V). M. Boulenger le décrit très minutieusement,
COMPTES RENDUS 335
Souvent on est obligé, en cas de lacune de V, de recourir au
Parisinus 2964 (Pc) du xv° siècle, qui est une copie du Vos-
sianus, ou aux mss. Mb, E, F ou G. Le Marcianus 366 (M) et
l’Augustanus ou Monacensis 564 (Aug.) paraissent être,
après V, les meilleurs et souvent ils fournissent la bonne
leçon. Il y a encore d’autres manuscrits, mais ils n’ont pas
l'importance de ceux que nous venons de citer. Du reste,
sauf V. et Pc., aucun ne contient toutes les œuvres de Julien;
il faut toutefois en excepter le Scorialensis t. II, 5 (1541); mais
MM. Bidez et Cumont ont démontré qu'il n’est qu'une copie
de Pc. | | |
M. Boulenger étudie successivement environ cent cinquante
passages de Julien avec un sens critique trés prudent. Il sug-
gère briévement quelques leçons ou interprétations ingé-
nieuses et son livre témoigne d’un travail considérable et de
recherches minutieuses. Nous ne pouvons naturellement pas
entrer ici dans de longs détails. Bornons-nous à un exemple.
Dans le Discours I, les commentateurs ont émis plusieurs
conjectures ou proposé des corrections pour le passage 50, 22,
suiv. : Tv AVTIOXOU TOÀIV ÉTÜVUUOV ÉTOVOUGLOUCAV AKOUW
To\dkis, texte incompréhensible. Wyttenbach ajoute, aprés
TOMYV : EQUTV OoÙ, Reiske, après érwvuuov, ajoute : oot
éauThv. M. Boulenger imagine que Julien a pu écrire étwvu-
uov ooù oÙùoav et que üoù oÙùcav étant abimé et mal lu, com-
biné d'autre part avec étrwvuuov, a pu donner lieu à la leçon,
inadmissible ici, émovoudtouoav. Pour faire cette conjecture
après tout plausible, M. Boulenger s'appuie sur ce fait que
éTwvuuov, dans d’autres passages (79, 12; 447, 9) est employé
par Julien dans le sens passif de « surnommé à cause de ».
Cela prouve que l'étude approfondie de la syntaxe d’un auteur
peut aider à émettre des conjectures au moins aussi accep-
tables que celles qu'ont données des philologues qui ne
s'étaient pas livrés à cet examen.
Disons en résumé que l'ouvrage rendra certainement de
grands services aux futurs éditeurs de Julien. Si M. Boulen-
ger ne trouve pas toujours la solution certaine, chose d’ail-
leurs impossible, ses conjectures ou les leçons qu’il adopte
devront désormais être prises en sérieuse considération.
ALBERT WILLEM.
336 COMPTES RENDUS
Alice Brenot. Les mots el groupes iambiques réduits dans le
théâtre latin. Paris, Champion, 1923, xiv-116 pp. in-8.
(Bibl. de l'Ecole des Hautes Etudes. Sciences philol. et hist.,
239: fascicule.)
La philologie a ses ascètes. Avec une patience à laquelle il
faut savoir rendre hommage, Me Brenot a dressé un inven-
taire complet de tous les vers de Plaute, de Térence et des
autres comiques latins (fragments publiés par Ribbeck) où se
rencontre la particularité métrique dite «groupe iambique
réduit». Qu'est-ce qu'un groupe iambique réduit? Nul ne l’a
défini plus clairement que M. Havet, dans son manuel de
critique verbale ($ 254) : « En prosodie archaïque, les mots et
groupes iambiques comme éuam, apud, domi, sed hanc ont
deux prononciations : ils forment tantôt un jambe, comme en
prosodie classique, tantôt un simple demi-pied. De même
l’ensemble des deux premières syllabes de quid iste, bonum
ingenium, senectulem, similimcæ, duobus. Chaque fois qu’un
mot ou groupe de ce genre se présente à l'acteur, celui-ci est
obligé d'opter rapidement pour une prononciation ou pour
l’autre... Quand le texte n’est pas corrompu, les problèmes de
prononciation se résolvent comme d'eux-mêmes, à l'instant
précis où se présente le mot litigieux, — ou presque immédia-
tement après qu'il s'est présenté, — l'acteur expérimenté est
assuré de trouver quelque particularité qui le guide. »
M'e Brenot a eu soin de relever aussi les indices dont
M. Havet lui avait signalé l'importance. Elle est ainsi arrivée
à vérifier par une multitude d'exemples l'hypothèse formulée
par le Maïtre. Il n’est pas besoin, pensons-nous, d’insister sur
les services que peuvent rendre à la critique des textes des
statistiques du genre de celle qu'à dressée M'e Brenot. Si
ingrate que paraisse une telle tâche, celui ou celle qui l’entre-
prend éprouve la satisfaction d’en avoir épargné l’ennui à de
moins patients que lui.
P. FAIDER.
Tibulle et les auteurs du Corpus Tibullianum. Texte établi
et traduit par Max Ponchont. Collection des universités de
France. Paris, Société d'édition « Les Belles-lettres », 1924.
COMPTES RENDUS 337
In-8° de xzv1-190 pages doubles et index des noms propres.
Prix : 16 fr.
La collection « Guiilaume Budé » ne chôme pas. Si tous les
volumes sortis de presse n’appellent pas un éloge sans réserve
(et de ma part cette restriction s'applique tout d’abord à la
traduction de Juvénal, pour laquelle on souhaiterait une
refonte), l’ensemble laisse une impression excellente et
certains volumes font le plus grand honneur à l’érudition
francaise, ou, si l’on veut, franco-belge, puisqu'aussi bien
MM. Bidez et Cumont y ont publié les Lettres, etc. de l’em-
pereur Julien, MM. H. Grégoire et Parmentier trois drames
d'Euripide
Le Tibulle de M. Ponchont est une œuvre mürement
étudiée. Aux publications allemandes assez nombreuses con-
cernant l'élégiaque, la France pouvait opposer l'édition
d'A, Cartault, parue en 1909 et le gros volume intitulé À pro-
pos du Corpus Tibullianum. Un siècle de philologie latine
classique (Paris 1906), où le même savant expose les résultats
de la vaste enquête effectuée par lui sur tout travail intéres-
sant ce recueil depuis Scaliger. Si M. Ponchont paie à la
mémoire d'A. Cartault le tribut d’éloges qui lui est dû, il n’en
conserve pas moins son indépendance quant à l'établissement
du texte ; il a eu connaissance aussi d’une série de corrections
et de conjectures proposées par l’illustre Louis Havet. Il a du
reste publié lui-même en 1923, comme thèse complémentaire
pour le doctorat ès-lettres, une Étude sur le texte de Tibulle
el des auteurs du Corpus Tibullianum.
Qui n’a pas vécu quelque peu dans l'intimité de Tibulle ne
se doute pas des multiples problèmes que soulévent ces
poèmes conservés dans des manuscrits tardifs; l’Ambrosianus
date de 1374 environ et le Vaticanus de la fin du xiv° siècle;
de plus, la personnalité des auteurs du recueil s’enveloppe de
nuages. Si nous savons que Tibulle mourut dans les derniers
mois de 19 av. J.-C.-ou au début de 18, nous ne savons quand
il naquit. M. Ponchont propose, avec Cartault, l’an 48, contre
Dissen, qui se prononçait pour l’an 59 et Lachmann, qui, avec
d’autres, dont Plessis, préférait l’an 54. De même on ignore qui
est ce Lygdamus, auteur de six élégies du IT: livre. Repre-
nant une hypothèse de G. Doncieux, M. Ponchont veut voir en
338 COMPTES RENDUS /
lui un frêre d’'Ovide, un Lucius (ce prénom a la même scansion
que le pseudonyme Lygdamus), poète mort jeune, et qui était
né un an jour pour jour avant l’auteur des Metamorphoses
(cf. Trist, IV,10, vers 10-32); la thèse est habilement soutenue.
C'est assez dire que le nouvel éditeur aborde franchement
toutes les difficultés, et s’il ne les résout pas toutes, il met au
moins sous les yeux du lecteur toutes les pièces du procès.
Chaque élégie est précédée d’une copieuse notice, où se révéle
le même esprit, fait de sobriété et de mesure. La traduction
est correcte; peut-être l’auteur aurait-il pu parfois serrer le
texte de plus prés (!). Pris dans son ensemble, le livre fait
une trés bonne impression et l'on éprouve un vif plaisir: à
l’'acquérir.
Émise BoisacQ.
Paul Thomas. Peétrone. Le Diner chez Trimalchion. Traduc-
tion nouvelle avec une introduction et des notes. Edition du
Flambeau, Bruxelles, M. Lamertin, 1923, xxu1-91 pages,
in-16°. 7.50 fr.
On se représente aisément le plaisir — la delectatio — qu'un
latiniste doublé d’un fin lettré dut éprouver à «tourner en
français » une œuvre profondément originale, débordante de
verve, éclatante de coloris comme le serait un fragment de
Rabelais. et cela dans un moment où, utilisant des loisirs
forcés, il put se livrer tout entier à l’étude d’un de ses autéurs
favoris. Aussi peut-on dire que voici une version faite Con
amore, et qui, dés les premières pages, décèle à la fois l'esprit
laborieux du chercheur et l’art consommé du traducteur. +
Le Satyricon de Pétrone est certainement un des monu-
ments les plus curieux de l'antiquité latine. Cette sorte. de
satire ménippée de l’époque impériale nous trace un tableau
saisissant des mœurs dépravées du temps. M. Thomas n'en a
traduit que la partie la plus accessible au lecteur moderne : F
le diner chez Trimalchion.
(4) Je pense y être arrivé dans un essai de traduction des meilleures pièces
de Tibulle et de Properce, publié en 1902 et 1904 à un nombre par trop restreint
d'exemplaires et aujourd’hui introuvable. (L'élégie en Grèce et à Rome:
Bruxelles.) |
COMPTES RENDUS 339
Dans une introduction d'une quinzaine de pages, l’auteur
nous montre l’intérêt du Satyricon (). 11 note très justement
des ressemblances entre l'œuvre de Pétrone et les romans
picaresques. Le Diner chez Trimalchion est certainement le
morceau le plus pittoresque de tout l'ouvrage. Il est surtout
intéressant pour celui qui veut se faire une idée de la vie à
Rome sous Néron, car tout y est décrit scrupuleusement :
«maison, ameublement, costumes, bijoux, mets, service,
ustensiles ». Le caractère de chacun des convives est dépeint
par son propre langage. Aussi est-ce un régal pour un philo-
logue que d'étudier la langue de Pétrone. « La forme ici, dit
M. Thomas, ne se sépare pas du fond : c’est bien dans le
langage vulgaire que devait se traduire la vie intérieure de
ces esprits et de ces âmes vulgaires ». Et il étudie leur psy-
chologie d’affranchis, leur mentalité basse et servile, leur
amour immodéré de l'argent et des jouissances grossières.
Ils sont superstitieux à l’excès. Chacun, indépendamment de
ces traits généraux, a un caractère qui lui est propre : « le
personnage de Trimalchion est une des plus vivantes créations
de la littérature : il est légendaire, il est immortel, au même
titre que f'alstaff, Don Quichotte ou Harpagon. » Suit une
étude très belle, très fouillée du caractère de Trimalchion.
Nul doute que cette description ne donne aux gens du monde
une grande envie de lire l’œuvre de Pétrone dans la traduc-
tion, car elle provoque cette impression trés nette que tout
cela, dans les grandes lignes, est encore parfaitement vrai
aujourd'hui, absolument actuel. (Comment nous empêcher de
penser à nos nouveaux riches?) Tout en ayant sous les yeux
«un fragment de la société romaine », nous nous répétons :
« Eadem Sunt omnia Ssemper. »
Cette introduction, écrite dans un style alerte et coloré, qui
est vraiment aux antipodes de toute lourdeur pédante, fait
bien augurer des quaiités de la traduction. Celle-ci, disons-le
tout de suite, fait revivre le texte d’une façon intense.
M. Thomas a su parfaitement rajeunir, raviver les couleurs
du vieux texte latin : tâche particuliérement ardue en raison
(1) Rappelons que M. Thomas avait prouvé antérieurement que l'écrivain est
bien le favori de Néron et le rival de Tigellin (Discours de rentrée de l'Univer-
sité de Gand, 1905).
340 COMPTES RENDUS
de l’allure très spéciale et du caractère très nuancé du style
de Pétrone. Il s’est joué de toutes les difficultés avec une
aisance vraiment parfaite.
Le texte suivi en général est celui de la 2e édition de Fried-
laender (Petronii Cena Trimalchionis, mit deutscher Ueber-
setzung und erklärenden Anmerkungen, Leipzig, 1906). Mais
M. Thomas s’en est écarté de temps à autre. Il à en effet,
étudié ce texte de très près et l’on sait, du reste, qu'il avait
précédemment publié des Motes critiques sur Pétrone dans
les Bulletins de l'Académie royale de Belgique (1919,
p. 996. ss.) D'ailleurs, le texte est en assez mauvais état, ce
qui est souvent de nature à induire le lecteur en erreur.
Pour faire ressortir la différence entre le langage grossier
de Trimalchion et de quelques-uns de ses convives et celui du
narrateur, M. Thomas est allé jusqu'à user par endroits de
l’argot, ce qui donne un aspect souvent piquant à la traduc-
tion (1). |
M. Thomas s’accuse d’avoir fait de très larges emprunts à
la traduction do Héguin de Guerle. I! y a 1à une exagération
dictée par sa modestie. La différence est, en effet, très sen-
sible entre les deux versions. Sans doute, Héguin de Guerle a
traduit scrupuleusement le texte de Pétrone, mais il suffit de
comparer les deux traductions pour être frappé de toute la
vigueur de style de M. Thomas, qui a réussi, beaucoup mieux
que le philologue français, à égaler le modèle latin (Les diffé-
rences de sens résultent évidemment de la différence des
textes suivis.)
La comparaison nous montrera aussi qu’au bout d’un temps,
il faut rajeunir les traductions des auteurs anciens, les
remettre au goût du jour. M. Thomas a pleinement réussi en
ce qui concerne le Diner de Trimalchion.
Au bas de chaque page, des notes nombreuses illustrent les
passages obscurs ou mettent le lecteur au courant des cou-
tumes, des institutions, des mets, des vêtements, des meubles,
des ustensiles de l’époque où vivait Pétrone. De cette façon, il
ne subsiste aucune obscurité. Ainsi expliqué, ainsi interprêté,
(*) Est-il besoin de dire que M. Thomas n’a pas versé dans l'erreur du fantai-
siste Laurent Tailhade qui, dans la traduction qu’il a risiquée du Diner, a fait
de l’argot un emploi tout à fait inconsidéré,
COMPTES RENDUS 341
ce curieux écrit recouvre véritablement toute la saveur que
devaient y trouver les contemporains de l’Arbitre des élé-
gances. ALBERT WILLEM.
Ernest Platz. Les noms français à double genre. Contribution
da une nouvelle orientation dans l’enseignement de la
langue maternelle. Luxembourg, P Worré-Mertens, 1919.
62 p. pet. in-&.
Cette brochure nous est parvenue tardivement. Elle ren-
ferme un répertoire des substantifs qui sont à la fois du mas-
culin et du féminin, avec un bref commentaire, inspiré aux
bonnes sources, sur l’origine de ces anomalies. Dans l’intro-
duction, l’auteur aborde une question délicate, à propos de
laquelle il émet des vues non dénuées d'intérêt : dans quelle
mesure peut-on réclamer de la grammaire doctrinale, dogma-
tique et exclusive par nature, des tolérances à l'endroit de
certaines particularités ‘idiomatiques régionales? « À l’école
primaire, dit-il, durant les premières années de collège, dans
la vie publique, en littérature, on accordera le droit de cité
aux particularités qui ne compromettent pas l’unité linguis-
tique, qui sont sans importance pour la précision et la netteté
du style et dont l'élimination demanderait des efforts souvent
inutiles et d'ordinaire trop grands en comparaison du résultat
obtenu. Les noms à double genre entrent dans cette catégorie.»
La rédaction du travail, généralement correcte, est entachée
de quelques tournures peu françaises (p. 13, 23, 30).
A. BAYoT.
Jean Haust. Étymologies ‘wallonnes et françaises. Liège,
Vaillant-Carmanne. Paris, Ed. Champion. 1923, in-8,
XVI-306 p. (Bibliothèque de la Faculté de philosophie et
lettres de l’Université de Liége, fase. XXXII) Prix : 25 fr.
Ce volume, dédié au savant romaniste français Antoine
Thomas, membre de l’Institut, contient, outre une intéressante
préface où sont mises en relief l’utilité de l'étude scientifique
de nos parlers septentrionaux et l'urgence qu’il y a de les
recueillir, contient, dis-je, deux cent quatre-vingt-onze
342 COMPTES. RENDUS
notices, un chapitre sur les noms dialectaux de la « culbute »
en Belgique roraane et un appendice traitant des mots ger-
maniques à préfixe ge- qui ont passé en wallon, du suffixe
-aricius (M. Haust fournissant un supplément considérable
aux listes déjà copieuses dressées par MM. A. Thomas et
Jules Feller), et du Dictionnaire élymologique de la langue
wallonne de Charles Grandgagnage, ce savant belge que
l'étranger apprécia mieux, semble-t-il, que ne le firent nos
pères; viennent enfin deux précieux index, lexicographique
et analytique
C’est une œuvre de tout premier ordre que M. Jean Haust
nous offre sous ce titre modeste Étudiant depuis plus de
trente ans nos dialectes wallons, il a projeté une lumière qué
l’on peut croire définitive sur un grand nombre de vocables
jusqu'alors énigmatiques, et si une partie des étymologies a
été publiée soit dans Romania, soit dans le Bulletin du Diction-
naire Wallon, c'est avec un plaisir nouveau qu’on les retrouve
De ces notices, il n’en est pour ainsi dire pas une qui
n’atteste une documentation complète quant à l’aire d’exten-
sion du mot, une connaissance approfondie de la phonétique
romane ou, éventuellement, des déformations que subissent les
apports germaniques, qui ne révèle un esprit critique toujours
en éveil, une ingéniosité sans cesse se renouvelant, un flair
toujours apte à découvrir l’ancêtre latin ou rhénan sous les
haïllons modernes; l’information bibliographique est vasie,
au point qu'on peut la croire toujours complète; pour tout
dire en un mot, nous avons ici tous les éléments qui font
qu'un livre s'impose à l'admiration du lecteur et contribue —
ce qui est bien l’unique vœu de l’auteur — à l'avancement de
la science.
Mais ce lecteur, qui sera-t il? Il ne faut pas que seuls les
romanistes s'intéressent à ce recueil, Tout Wallon lettré
devrait le posséder, et il en tirerait des heures d’une joie que
j'appellerais volontiers patriale.
Est-ce à dire que M. Haust a partout et Res découvert
le vrai, l’étymon impeccable ? Les spécialistes de l’étymolo-
gie romane nous le diront, mais je serais bien surpris s’il y
avait beaucoup à reprendre dans ces pages. Et puis, la per-
fection n’est pas de ce monde, surtout en matière étymo-
logique. Pr a
COMPTES RENDUS 343
Ce livre, où chaque page contient quelque révélation amu-
sante, l’un ou l’autre rapprochement lumineux auquel on
sétonne de n'avoir Jamais songé, quelque trait de mœurs
intéressant le folklore, celivre fait donc le plus grand honneur
à M. Haust, à la Faculté où il est chargé du cours de dia-
lectologie wallonne et à la Wallonie tout entière.
EMILE Boisaca.
Pierre Villey. Les Grands Ecrivains du XVI siècle. Evolution
des Œuvres et Invention des Formes liltéraires. Tome I.
Marot et Rabelais, avec une T'able chronologique des Œuvres
de Marot. Paris, Champion, 1923. Vol. gr. in-8°. 25 francs.
M. Pierre Villey, auquel une série de publications fort
remarquées assuraient déjà un rang plus qu'honorable parmi
les connaisseurs de la littérature de la Renaissance, vient de
consacrer à Marot et à Rabelais le tome premier d’un nouvel
ouvrage qui promet d'êlre considérable. Le savant érudit se
propose, comme un sous-titre nous l’indique clairement, d’étu-
dier, chez les grands écrivains du xvi* siécle, l’évolution des
œuvres en même temps que l'invention des formes littéraires.
Problème à la fois psychologique et esthétique, puisqu'il va
nous initier, non seulement à la genèse d’une pensée, mais
par-delà cette pensée, au travail de l'expression écrite qui lui
sert de vêtement.
. Pour atteindre à ce double but, l’auteur adoptera la méthode
d'exposition chronologique; et il nous dit pourquoi dans un
avant-propos fort substantiel et qui constitue un solide mor-
ceau de critique générale, Le xvi° siècle étant avant tout une
époque de fermentation intellectuelle, se placer, pour l’exa-
miner, à un point de vue exclusivement statique, c'est se
condamner à le voir incomplétement, donc à le mal com-
prendre. Aussi M. Villey conclut-il à la nécessité d'une cri-
tique franchement dynamique, pour peu qu’on veuille pénétrer
au cœur même de son sujet. Ce principe une fois posé, le
patient chercheur, qui se meut d’ailleurs avec beaucoup
d’aisance sur ce terrain hasardeux de la chronologie, n'a plus
qu’à suivre le «gentil» poète de François Ie" et le pére amusé
des folies gigantales à travers les mille vicissitudes de leur
existence mouvementée. C’est ce qu’il fait.
344 COMPTES RENDUS
À la conception courante d'un Marot frivole et licencieux,
M. Villey entend substituer, dans l'esprit du lecteur, l’image
autrement vraie d’un homme de la Renaissance, ouvert à
toutes les influences de l'époque, depuis les leçons des grands
rhétoriqueurs jusqu'à l'emprise des humanistes, en passant.
par les imitations italiennes et latines. Marot, rimeur de jolis
riens, la fausse réputation littéraire ! Sans doute, l’action plus
continue, plus directe aussi, de la Cour a imposé à son langage
poétique et, un peu, à ses idées, parfois, un ton d'élégance et
de miévrerie même, qui filtre, pour ainsi dire, à son usage,
le grand courant de la Renaissance philosophico-érudite, ne
laissant passer que ce qui pouvait être accessible au public
mondain, le pédantisme exclus. Il reste que Marot s'est fait
l'écho vivant, et fidèle surtout, de toute une période singulié-
rement agitée de l'histoire des idées et des mœurs; écho
timide, souvent affaibli peut-être, maïs où l’on pourrait cepen-
dant retrouver, tantôt sous une émotion — à la vérité parfois
un peu factice — tantôt dans un coup d’aile — auquel on ne peut
reprocher que d’être trop court — par instants, la sincérité et
l'élévation d’un vrai tempérament poétique.
J'ai dit un mot de la méthode de l’auteur. On ne peut en
méconnaitre la très réelle valeur au point de vue de l’investi-
gation documentaire. On doit lui reprocher l’un ou l’autre
défaut d'ordre pratique. Un des principaux inconvénients
d’une étude strictement chronologique réside, je crois, dans
la difficulté du découpage de la matière, de la division en
chapitres. M. Villey l’aura certes éprouvé. Son exposé manque
de clarté {ans la division. Et je me demande même s’il n’eût
pas gagné à n'être pas divisé du tout. On m'objectera que les
titres des chapitres répondent à des tournants biographiques
suffisamment accusés que pour pouvoir servir, qui de «termi-
nus à quo», qui de «terminus ad quem » : Marot à la Cour,
son exil, son retour en France — voilà bien ce que l’on est
convenu d'appeler des «dates». C’est vrai. N'empêche que,
plus d’une fois, l’artifice apparaît. M. Villey n’aurait-il
échappé au conventionnel de la méthode statique que pour
tomber, à son tour, dans une autre convention, moins arbi-
traire d’ailleurs — je me hâte de le dire? Les titres mêmes
des chapitres ne me paraissent pas toujours heureusement
choisis. C’est ainsi que je ne parviens pas à saisir le pour-
COMPTES RENDUS 345
quoi de la distinction si soigneusement établie entre « forma-
tion intellectuelle» (chap. 1) et «formation de la poétique »
(chap. IT), dés lors surtout que M. Villey s’est attaché à placer
à la source et comme au principe de l’éducation intellectuelle
du poëte l’action des grands rhétoriqueurs, tandis que l'Italie
et les Latins n’auraient teinté, de l’œuvre marotique, que les
théories seulement. — Un détail, M. Viiley a consacré un
dernier chapitre de son étude à la question de l'influence
de Marot, problème intéressant à plus d’un égard, mais qui
me parait faire ici office de hors-d’œuvre. Et si je suis prêt à
lui pardonner cette coquetterie d’érudit, je lui reprocherais
plus sévêrement de n’avoir pas songé, au terme de sa prome-
nade à travers l’œuvre et la vie de Marot, l’une expliquant
l’autre, à s'arrêter un moment pour embrasser d’un coup d'œil
d'ensemble la route parcourue. L'étude aurait gagné à con-
clure. M. Villey — est-ce un écueil encore de la méthode
chronologique? — ne conclut pas. ou si peu! On rencontre
bien, çà et là, l’une ou l’autre «rétrospective», mais isolée,
mais fragmentaire ! Faute de n’avoir pas essayé de nous aider
à regrouper: nos idées, l’auteur nous laisse sur une impression
de désarroi, un peu. Ce pourrait être la rançon de notre auda-
cieuse prétention à nous aventurer dans le jardin clos de
l’érudition spécialiste, si M. Villey n'avait eu soin de nous
avertir que son livre aurait peut-être « quelques lecteurs peu
versés dans la littérature du xvi° siècle. » Par égard pour ces
lecteurs novices, n'aurait-il pas dû, je ne dis pas vulgariser
son sujet, mais, puisqu'il le posséde si bien, le plus clairement
exposer, parfois ?
L'étude sur Rabelais m'a paru autrement charpentée.
M. Villey y donne toute sa mesure. De cette «énigme inexpli-
cable», dont parle La Bruyère, le pénétrant critique arrive à
nous donner une représentation absolument cohérente et d’une
intensité de vie impressionnante. Et pour ce faire, il n’a pas
eu besoin de forcer son sujet, n'ayant pas eu la prétention d'y
trouver la confirmation d'une hypothèse, plus ou moins tapa-
geuse, sur les intentions d’un écrivain auquel on en a tant
prêtées.
Pour M. Villey, l'unité n'est que dans l'âme de Rabelais,
âme étrangement ondoyante et diverse, effervescente, bouil-
lonnante, tout en devenir. C’est précisément cette efferves-
346 COMPTES RENDUS
cence, ce bouillonnement, cette fièvre que traduisent à mer-
veille les quatre romans de Rabelais, successivement conteur
pour rire, artiste humaniste, érudit, satirique, mais toujours
pareil à lui-même dans ces renouvellements qui ne sont que
le développement, au gré des circonstances, d’un cerveau le
plus compréhensif qui soit. De ce mouvement incessant, et
j'allais presque dire : de cette sarabande effrénée, où Rabelais
nous entraîne, par la griserie de son verbe et l’intempérance
de son esprit, M. Villey, qui se laisse gagner à son tour,
éprouve, à nous détailler les brusques saillies et le rebondis-
sement perpétuel, le même plaisir, j'imagine, qui devait
saouler le pére de Gargantua à l'évocation des prouesses gigan-
tales mêlées aux mythologies fabuleuses, à la création des
calembours puérils voisinant avec les sonorités savantes des
vocables grecs et latins. Maïs queile lucidité pourtant dans
l'analyse! [1 y a là tel chapitre sur l’art de Rabelais qui me
paraît bien être, avec quelques pages de M. Plattard, un juge-
ment définitif sur la personnalité d'écrivain d’un styliste
unique dans l’histoire des lettres françaises. Quant au dernier
chapitre « Rabelaïs auprès de la postérité», je ne le jugerai
pas autrement que celui consacré à l'influence marotique :
c’est du superflu.
J’ai dit ce que je pensais des avantages et des inconvénients
de la méthode chronologique. Et nous avons vu que, pour
l’avoir suivie trop à la lettre, l'étude sur Marot péchait par
manque de synthèse. Pour Rabelais, M. Villey a su parer à cet
inconvénient, en procédant à maintes reprises à des regrou-
pements d'idées. Ici, on pourrait presque lui reprocher l’excès
contraire. Mais ce serait faire preuve de méchante humeur.
Il y aurait d’ailleurs tant de bien à dire sur d’autres points
que je n’ai même pas effleurés : sur la documentation de
l’auteur', aussi riche que sûre; sur sa prudence, si sincére, et
un accent de probité scientifique, qui vont parfois jusqu’à la
défiance — mais cette défiance même n'est-elle pas préférable
à une prétendue largeur de vues, qui n’est souvent que de la
crédulité intéressée? — sur sa connaissance parfaite des
milieux, non seulement littéraires, mais politiques, mais reli-
gieux, mais sociaux, scientifiques aussi, et qui fait de sa cri-
tique, bien souvent, une page d’histoire humaine en même
temps que d'analyse littéraire.
COMPTES RENDUS 347
Je n’ai pas parlé du style de M. Villey, non qu'il n'ait, lui
aussi, certaines qualités, des qualités de vérité, de relief, de
précision, mais une précision un peu tendue parfois, un relief
assez dur et une vérité par trop nue, bien souvent. Il y manque
le charme. Ce n’est que correct. Je ne veux pas prononcer le
mot : défaut. Mais, si la phrase coulait. plus limpide, je sais
fort bien que le livre aurait une qualité de plus.
Je signalerai enfin les appendices savants, où l’on trou\era,
à côté d’une table chronologique des pièces de Marot. les
chronologies, soigneusement mises au point, de Marot et de
Rabelais, et, sur Marot, une note bibliographique dont ne
pourront plus se passer ceux qui chercheront encore à appro-
fondir, après M. Villey, mais pas sans lui, la physionomie
littéraire d’un grand poëte mal connu.
FERNAND DESONAY.
Albrecht Gütze. Âleinasien zur Hethiterzeit. Eine geo-
graphische Untersuchung. Une brochure in-8 de 32 p.
et une carte. Heidelberg, C. Winter, 1924.
Les textes en cunéiforme de Boghaz-keui présentent une
quantité de noms géographiques dont l’interprétation est
nécessaire à l'historien soucieux d'établir le plan des cam-
pagnes, le gain ou la perte des territoires appartenant à l’em-
pire. Mais une grande incertitude régne encore dans ce
domaine : les noms hittites se sont rarement conservés
jusqu'à des époques mieux connues, les flots nouveaux de
population qui se sont succédé à diverses reprises dans la
péninsule ayant le plus souvent noyé l’ancienne nomenclature.
M. Gôtze, en s’aidant de tous les documents actuellement
déchiffrés, hittites, égyptiens et assyriens, cherche à projeter
quelque lumière dans cette ombre. Sans entrer dans le détail
des identifications proposées pour les localités, — et ici l’on
est trop souvent réduit à la simple conjecture, les points
d'appui faisant défaut — notons quelques résultats obtenus :
Kizwadna est l’ancien nom de Katpatuka, la Cappadoce. Le
«haut-pays » est le territoire qui s'étend entre le haut Halys,
l’Euphrate et Tochma-su ; sa frontière occidentale est malaisée
à établir. Arzawa n'est pas la Cilicie, mais une région mari-
time occidentale de l’Asie mineure; les sculptures rupestres
24
348 COMPTES RENDUS
de style hittite près de Smyrne et d'Ephèse en deviennent
compréhensiples : ce sont les monuments commémoratifs des
victoires des rois hittites, qui ont fail laguerre en Arzawa et en
Mâsha (Méonie. Moves, qui est la graphie correcte, est dérivé,
au moyen du suffixe fréquent -oves, de Mno- issu de Mäso-).
Enfin le pays des « Gashgash », ces ennemis irréductibles des
Hittites, est la Gilicie ; il s'étendait entre Arzawa et Hatti.
Cette contribution à la géographie ancienne de l’Asie anté-
rieure paraît s'inspirer d’une méthode saine, correcte et qui
exclut la fantaisie. Klle sera bien accueillie par ceux qu’in-
téresse l’histoire du mystérieux empire des Hittites, de cet
empire dont les destinées, mieux connues, pourraient nous
aider à percer les brumes qui voilent les temps préhelléniques
de la Grèce et dont l’idiome, une fois débrouillé, nous ache-
minerait peut-être vers la solution du séculaire problème de
la langue et des origines étrusques.
Ce mémoire est le premier d’une col ection entreprise par
MM. G. Bergsträsser et F. Boll, sous le titre de Orient und
Antike. EMILE BoisacQ.
G. Contenau. Za glyptique syro-hittite, 218 p., I à XII, 48 pl.
Paris, Geuthner, 1922 (Haut Commissariat de la Rép. Fr.
en Syrie et au Liban. Service des Antiquités et des Beaux-
Arts).
L'auteur fait précèder son exposé par une étude prépara-
toire du costume hittite, de la langue, de l’armement, des
objets et des divinités représentées en sculpture — afin de
discerner plus aisément les représentations semblables qui
ornent les pierres gravées. Cette introduclion est complètée
par un aperçu historique. Il est vrai que sans quelques notions
fondamentales de l’art et de l’histoire des hittites, toute autre
étude reste vaine; mais on pourrait reprocher à l'auteur
d’avoir trop développé ces pages : en effet, ses observations,
d’ailleurs judicieuses, sur le naturisme (p. 35), l’anthropomor-
phisme (p 37), la déesse-mèére (p. 39), le principe mâle (p. 43)
dépassent le cadre strictement réservé à l'étude de la glyptique.
Par contre, il en est d’autres, comme le $ (p. 33) relatif aux
tables et sièges, qui mériteraient plus de développement,
COMPTES RENDUS 349
parce que ces objets sont souvent figurés sur les gravures, et
que le lecteur a par conséquent intérêt à comparer ceux-ci
à celles-là.
L'étude de la glyptique proprement dite, commence par
une comparaison avec la gravure sumer-accadienne (p. 55)
et continue par celle de la Mésopotamie. Dans cette dernière
contrée, l’auteur retrouve les types de transition entre l'Est,
pays d’origine de la glyptique et les pays syro-hittites.
Quant à la répartition géographique des ee et des
cachets, il distingue trois périodes :
La première période débute au xx1Iv® siéclé et se termine
vers le xvr° siècle avant notre ére. C’est l’époque à laquelle
on attribue ces empreintes de cylindres cappadociens qui sont
apposées sur des tablettes datant des dynasties d’Ur-Isin et de
ia 1re dynastie babylonienne; il y en a aux Musées d’Edim-
bourg, de Liverpool, du British Muséum et dans la collection
Allotte de la Fuje. L'iconographie comporte des scènes de
présentation. la divinité en char, le taureau-autel, le serpent.
l’animal-support. De même, des cachets cappadociens de
cette période, l’auteur donne un aperçu des formes d’après
Hogarth (Hittite Seals) et indique leurs empreintes sur les
tablettes cappadociennes du Louvre et leurs influences.
De la 2° période (1550 à 1100), l’auteur retrace d’abord les
caractères généraux, les influences égyptienne et égéenne et
décrit la situation politique du monde oriental. Les principaux
motifs gravés sur les cylindres sont : le dieu-fils, la hache, le
bâton courbe, le dieu-pére, les symboles, la grande déesse
(type d'Ishtar), la déesse nue, les grands dieux (Cybèle-Démé-
ter), les petits personnages, les scènes de « communion », les
personnages buvant au chalumeau, les scènes de jugement,
les semis d'animaux et de figures répétées. Quant à leur com-
position et à leur technique, on doit en retenir le souci de la
symétrie, l'absence des vides, la multiplication des motifs et
l'emploi de la bouterolle.
Les cachets ont surtout la forme du « marteau » ; l’étude de
la bulle de Tarkondémos et de la collection de Schlumberger
clôt ce paragraphe.
L'auteur insiste sur les scarabées « Hycksos »; trop, croyons-
nous, car le décor de ceux-ci se compose de motifs qui ne
jettent que peu de lumière sur le sujet des gravures syro-
350 COMPTES RENDUS
hittites. L'influence égéenne se trahit par la tresse, la spirale,
l'aigle, la colombe, le taureau, le capridé, le cervidé, le galop
volant, le char, le grifion, le sphinx, des êtres fantastiques.
%æ période (x1° s.—vie s.) On assiste à la décadence de la
gravure des cylindres et des cachets et même à leur dispari-
tion; ce phénomène s'explique par la chute du royaume
hittite dont la capitale Boghaskeuï est remplacée par Karké-
mish. En même temps, une autre glyptique — celle de l’Assy-
rie et du second empire (néo-) babylonien — prend la place de
la première ; cependant la pauvreté de la glyptique assyrienne
et néo-babylonienne ne font qu'accentuer davantage la déca-
dence des deux premières périodes.
Dans une dernière partie de l’ouvrage, l’auteur critique la
chronologie et la classification que Hogarth a naguëre défen-
dues, et il conclut par l’aflirmation que les motifs principaux
syro-hittites peuvent être rapportés à l'art sumer-élamite.
Il serait utile de déterminer quelles sont les idées fondamen-
tales propres à l’auteur et quelles sont celles qui appartiennent
à ses devanciers; certaines de ces idées ont déjà été exprimées
par Ward, Delaporte, Legrain et Speleers Il est vrai que
Ward a imprégné son ouvrage (Seal Cylinders of Western
Asia) de beaucoup de fantaisie; Delaporte et Legrain n’ont
fait qu'effieurer ces questions quoique d’une manière magis-
trale. Dans le Catalogue de Bruxelles, écrit en 1914 et paru
en 1917, on peut retrouver la plupart de ces idées directrices
de l’histoire de la glyptique même syro-hittite que l'auteur
n’a eu ni l’occasion ni la place de développer et que Contenau
a le mérite d’avoir amplifiées et traitées en bloc. Il en est
ainsi par exemple de l’origine sumer-élamite de toute la gra-
vure de l’Asie Antérieure ; elle a été défendue pour la pre-
mière fois — croyons-nous — dans le Catalogue de Bruxelles
(p. 21) et dans une étude plus récente (Annales de la Soc.
Roy. d'Archéologie de Bruxelles, 1920, p. 154 à 160, etc.)
De même sur l'échange d’influences étrangères (voir Catalogue
de Bruxelles, p. 25 à 27), sur l’origine de la gravure syro-
hittite (ibid. p. 48-49). sur leur exécution matérielle (p. 60), etc.
Quoi qu’il en soit, le livre de Contenau est le premier
ouvrage d'ensemble traitant spécialement et d’une manière
approfondie de la glyptique syro-hittite; l’auteur a profité de
cet avantage, que depuis l'armistice plusieurs collections
COMPTES RENDUS 25 3 |
importantes ont été publiées : Oxford, Louvre, etc. L'étude
consciencieuse de ces dernières lui a permis de dire le der-
nier mot sur la glyptique syro-hittite et d'illustrer sa doc-
trine par 3062 excellents dessins de gravures appartenant à
toutes collections.
Son ouvrage se fait encore remarquer par ses qualités de
rédaction : il est substantiel et concis; pas de belles phrases
ni de digressions élégantes. En somme, il se recommande
non seulement aux amateurs désireux d'enrichir leurs con-
naissances, mais encore aux « glyptologues » soucieux d’ac-
croitre leur documentation. Louis SPELEERS.
Eugène Cavaignac. Population et capital dans le monde médi-
terranéen antique, Publication de la Faculté des lettres de
l'Université de Strasbourg, fascicule 18, Strasbourg, Istra,
1923, virr-163 p. &°.
Le travail de M. Cavaignac est divisé en treize chapitres
qui traitent du tribut de l'Egypte, de la Syrie, de la Chaldée,
de l’Asie-Mineure (I-IV) sous Darius. Le V° chapitre est con-
sacré au monde égéen du v° siècle, le VI au capital athénien,
le VITe au continent grec, le VIII à l'Occident grec, le IX° à
l'Etat romano-campanien (340-220) ; le X° traite du capital
romain, vers 2OÙ av. J.-C., le XI° des finances des Séleucides,
le XIIe de deux textes du 11° siècle av. J.-C. (Inscription de
Mnésiinachos, Sardes ; inscription de Messène relative à l’eis-
phora), le XIII du Premier tribut de la Gaule (50). Suit une
note sur les tributs des provinces romaines. Les chapitres VI
et IX se bornent à résumer deux études, précédemment
publiées, de l’auteur, qui a voulu les replacer dans le courant
économique général du monde méditerranéen. L'objet de la
première partie est de montrer comment on passe du milieu
oriental du vi* siècle au milieu grec du 1v°; celui de la
seconde, est de retrouver, derrière Rome, le milieu occidental
du 1v° siècle et le milieu hellénistique.
L'ouvrage, qui ne comporte point de conclusions, constitue
une série de chapitres entre lesquels le lien n'apparait pas
toujours bien clairement. Le mérite principal de l’auteur est
d'avoir réuni une série de données précises et de les avoir
352 COMPTES RENDUS
interprétées à nouveau, avec sa compétence bien connue en
matière économique et financière. Mais à ces chiffres précis,
souvent discutables, d’ailleurs et souvent contestés, lorsqu'ils
proviennent de textes littéraires et non de documents épigra-
phiques, viennent s’en mêler d’autres obtenus par des combi-
naisons plus ou moins acceptables. Les inconnues semblent
vraiment encore trop nombreuses pour résoudre avec quelque
chance d'arriver à unesuffisante approximation des problèmes
déjà si ardus lorsqu’en possède toutes les données. Ainsi
(p. 49), pour l’ordre de grandeur du capital de l'empire athé-
nien, vers 400, M. Cavaignac « risque + le chiffre de
100.000 talents sans être sûr «qu’il ne faille pas le remplacer
par celui de 150.000 ou plus (au 1v° siècle) ».
Nous admirons l’aisance avec laquelle l’auteur édifie ses
brillantes constructions, sans être sûr qu’elles ne sont pas
bâties sur un terrain mouvant. Mais il faut lui être reconnais-
sant de s'être attelé. après Beloch ei Guiraud, à des tâches
aussi ardues que souvent peu rémunératrices.
PAUL GRAINDOR.
G. Glotz. La civilisation égéenne. Un vol. in-& de 472 pages,
ill. Paris, la Renaissance du livre, 1923. (Forme le tome IX
de la « Bibliothèque de synthèse historique » intitulée
L'évolution de l'humanité et dirigée par Henri Berr).
D'OR TONITAITER.
Les fouilles pratiquées au cours du dernier quart du x1x°
siècle à Troie, à Mycènes, à Tirynthe, à Orchomene, à
Ithaque par Henri Schliemann, avec, en de certains points, la
collaboration de Wilhelm Doerpfeld, nous avaient fait récu-
pérer, si l’on peut dire, plusieurs siècles d'histoire grecque et
l’on pouvait dés lors parler d’une période « mycénienne ».
Avec sa minutie et sa clairvoyance coutumières, Georges
Perrot a consacré à « l’art mycénien » le tome VI de son
Histoire de l'art dans l'antiquité (1894); et si Schliemann a
vu dans la seconde cité troyenne la « Ville homérique », alors
que celle-ci n’est que la sixième à partir du fond, sa gloire
n’en est pas atteinte. |
Des points cependant demeuraient obscurs. On pressentait
l'importance que prendrait la Crète, une fois soumise à une
COMPTES RENDUS 308
exploration systématique, quand l'anglais sir Arthur Evans
accomplit cette œuvre « grandiose >» de déblayer le site de
Cnosse, de remettre au jour « un ensemble unique au monde »,
le Grand Palais, le Petit Palais, la Villa royale, évoquant
«une société dont l'existence commence au vi millénaireavant
J.-C. et qui, de progrès en progrès, atteint son apogée au 11° ».
Ce fut l’œuvre des années 1900 à 1905. Vers le même temps,
les Italiens exhumaient le palais de Phaistos, et d’autres
archéologues, Anglais, Américains ou Crétois, leur succé-
daient, qui arrachaient au sol de l’île, à ses tombes, à ses
demeures princiéres, à ses sanctuaires, une partie de leurs
secrets et enrichissaient le musée de Candie d’étonnants tré-
sors. |
Une autre civilisation encore, qui, malgré de notables
points de ressemblance, n’était ni la crétoise ni la mycénienne,
se révélait dans les Cyclades, sans que le travail archéologi-
que s’arrêtàt dans la Grèce centrale, la Thessalie et les îles
Joniennes.
À la période mycénienne, marquée par des influences exté-
rieures, s'opposait une période « prémycénienne », qui les
connaît à peine. |
Cette culture millénaire prise dans son ensemble, Evans
l’appelle minoenne, du nom du légendaire roi de Cnosse,
Minos; aux temps néolithiques succèdent le minoen ancien, le
moyen, le récent, chacun d'eux étant subdivisé en trois
périodes. M. Glotz modifie et précise cette chronologie. Il peut
n'être pas inutile de pointer les étapes qu’il a cru reconnaître,
tâche malaisée s’il en fût, les documents étant muets et les
tablettes pourvues d'écriture que la Crête nous a livrées
n'étant pas déchiffrées.
a) Placée au centre de la Méditerranée orientale, la grande
île doit à sa position et à la nature des avantages que les
anciens n'ont pas méconnus. témoins Homère et Aristote. De
toute l’Egéide, c’est elle qui présente la civilisation la plus
ancienne ; l'homme n’y apparaît pourtant qu’à l’âge néolithi-
que (6000? — 3000); lentement il progresse.
b) Vient la période chalcolithique ou créto-cycladique (3000-
2400). L'Egéide se peuple tout entière d'éléments sans doute
mixtes déjà, ni hellènes ni même aryens, et qui ne viennent
pas du nord, mais, semble-t-il, de l’Asie antérieure. A côté de
354 COMPTES RENDUS
l’obsidienne apparaît le cuivre. Les Crétois naviguent. Les
Cyclades exportent (— Minoen ancien I et II — Cycladique
ancien I et II — Helladique ancien I — Thessalien 1).
c) L'âge du bronze (2400-1200) commence (première épo-
que : 2400-2000). Vers le xxv° siècle, les peuples s'agitent: les
Hittites s’établissent sur le plateau de Cappadoce; des Thraco-
phrygiens reconstruisent Troie (I[° ville); d’autres se jettent
sur la Thessalie. La Grèce centrale et le Péloponnèése, avec
leurs Préhellénes (Pélasges) prospérent. L'influence des Cycla-
des diminue. L'hégémonie crétoise s'affirme (2000-1750) ;
l'industrie du bronze est l’armature de cette puissance; les
« premiers palais » s'érigent (Cnosse, Phaistos, Mallia); les
métiers se perfectionnent ; « une grande et belle civilisation
s'épanouit»,qu'une brusque catastrophe (révolte?) vient mettre
en péril. D'autre part, vers 2000, les Aryens, quittant les
bords de la mer Caspienne, pénètrent dans le Turkestan, l’[ran
et l'Inde, et, en tant qu'Hellènes {Achéens), entrent en Thes-
salie, refoulent les Pélasges dans les montagnes, conquièrent
l’Hellade et, « minorité guerrière », s'imposent aux Pré-
hellènes ; à l'invasion achéenne succède une êre de recons-
truction. La période prémycénienne (2509-1600) comprend
l'helladique ancien II et III, et le moyen I, correspondant à
peu près au minoen ancien IIf, moyen [et II.
d) Après un demi-siècle « d'attente et de transition », vers
1700, la Crète, s'étant ressaisie, reprend sa marche ascendante
et connait trois siècles de splendeur ; céramistes, bronziers et
peintres, dans un art naturaliste étonnamment moderne,
rivalisent d'ardeur et d’habileté. C’est la période des « seconds
palais ». Au xv° siècle, Minos écrase les cités rivales de Cnosse
et les vassaux rebelles; la thalassocratie crétoise est à son
apogée et la civilisation insulaire, que les Egyptiens n'ignorent
pas (Xefti — Crétois) se déverse en Hellade. L’Argolide se
« crétise », et cette culture « créto-mycénienne » gagne toute
l’Hellade (1600-1400), assimilant les bandes éoliennes, venues
des Balkans. La « seconde hégémonie crétoise » et le « mycé-
nien ancien » enclosent le minoen moyen [II (1750-1580) (),
(2) Il n’est pas besoin de rappeler que les limites des périodes sont flot-
tantes, les dates moins rigides qu'on ne le pourrait croire et l’évolution moins
brusque, sauf catastrophe. |
COMPTES RENDUS 359
le minoen récent [ (1580-1450) et IT (1450-1400), l’helladique
moyen II et récent I et II.
e) Les Achéens s’affranchissent de la thalassocratie crétoise,
comme les pharaons se passent des Kefti pour entrer en rela-
tions avec Mycènes. Vers 1400, une attaque brusquée met fin
à la puissance de Cnosse et des autres cités insulaires;
l’'écroulement est définitif. Tandis que le « centre de gravité »
du monde égéen est en Argolide (Mycènes, Tirynthe), la civi-
lisation mycénienne rayonne au loin, absorbant les éléments
locaux ; c'est maintenant l’Hellade de l’Zliade, et la mer
n'arrête point cette diaspora ; la Crète, Mélos, Rhodes, Cypre,
Milet, Ephése, Phocée recoivent des colons créto-achéens ;
les Hellènes font voile vers l'Occident, vers la lointaine [bérie.
Et pourtant cette culture est inférieure à la précédente :
l’Achéen crétisé n’est pas le Crétois; l'écriture se perd ! Mais
les Achéens sont combatifs, aventureux, âpres à la curée ; les
Hittites, qui leur tiennent tête pendant plus d'un siècle, subis-
sent au xu° siécle la défaite de Kadesh (1295); les gens d’Ilion
et des régions voisines les avaient secourus; ce fut pour les
Achéens l’occasion d'anéantir la puissance troyenne (vers
1280); leur attaque dirigée contre le Delta (1229) devait être
moins heureuse et la défaite de Piriou met fin à leur expan-
sion. L'hégémonie mycénienne (1400-1200 ; mycénien récent
— minoen récent [IT — helladique récent III) vit ses derniers
jours.
f) Vers 1200, l'invasion dorienne, semant la terreur univer-
selle, anéantit la civilisation du bronze ; un « moyen âge »
commençait, qu'une Renaissance suivra.
Ici se termine l'introduction. M. Glotz va maintenant
étudier en quatre livres la « Vie matérielle >» de l’Egéide (le
type physique, le costume et la parure, l’armement, la maison
et le palais), la « Vie sociale » (le régime social et le gouverne-
ment, l’agriculture, l'élevage, la chasse et la pêche, l’indus-
trie, le commerce, les relations internationales), la « Vie
religieuse » (le fétichisme, les divinités anthropomorphes, les
lieux de culte, les cérémonies du culte, le culte des morts, les
jeux), la « Vie artistique et intellectuelle » (l’art — chapitre
capital —, l’écriture et la langue). Le tableau est complet. Par-
tout, il nous faut admirer l’érudition de l’auteur, qui s'appuie
sur une documentation considérable, sa clarté et son élégance
356 COMPTES RENDUS
dans l’exposé de questions complexes; il s’est passionné pour
son sujet, et sa passion, il la communiquera aux nombreux
lecteurs que son livre ne manquera pas d’avoir. Dans ce
domaine de la culture égéenne, la France nous avait déjà donné
un travail de premier ordre, j'ai nomme Les civilisations
préhelléniques dans le bassin de la mer Egée, de René Dus-
saud (2° éd., Paris, 1914). Le livre de M. Glotz n'est pas des-
tiné à un moindre succés. Par toutes ses qualités, il me
rappelle un autre volume de cette même « collection Henri
Berr », je veux dire celui qu'a consacré à l’étude du langage
M. Joseph Vendryes (1) et dont j'ai fort regretté de ne pouvoir
longuement dire la valeur.
Encore un mot. Au chapitre de la « langue » parlée dans
ces siècles lointains par les populations de l’Egéide, langue
qui n’était ni indo- européenne ni sémitique, M. Glotz dresse
un tableau des nombreux mots grecs inexplicables par des
racines indoeuropéennes et il y voit avec raison un legs des
Préhellènes Vérification faite, ce tableau, qui est précieux,
est à peu prés exact ; il y a bien deux ou trois vocables pour
lesquels la parenté indo-européenne est admise ; il en est
d’autres qui ont leur exact correspondant en sémitique; de
quel côté serait l'emprunt? Et pourquoi le tableau ne contient-
il aucun verbe? Quant à la dénomination de mots « crétois »,
elle me semble trop étroite; j'aimerais qu'on qualifiât ces
vocables d’ « helladiques », et la liste pourrait sans grande
peine s’allonger (?).
Venons à la conclusion. La tempête dorienne emporte la
() Le Langage (Introduction linguistique à l’histoire), vol. 3 de Ia collec-
tion.
(*) Pour ce qui est du départ à effectuer entre les mots grecs d'origine
indo-européenne et les vocables « helladiques », on me permettra de dire
que cette distinction s’est imposée à moi il y a près d’un quart de siècle. On
en aurait la preuve dans un rapport d’Alph. Willems inséré dans les Bulletins
de l'Académie royale de Belgique, classe des lettres, fase. 5 (mai), de l’année 1903 :
cf. l'avant-propos du mon Dict. étym. de la lg. grecque (1907-16), p. var: « Tout
ce qu'on peut et qu’on doit affirmer, c’est que les Grecs ont charrié avec eux
un grand nombre de mots empruntés aux populations qu’ils ont traversées ou
absorbées ou dont ils ont subi l’action eux-mêmes, et les mots « égéen » ou
« méditerranéen » sont commodes pour caractériser ces vocables, sans qu'il
faille s’exténuer à leur trouver un étymon que l'avenir rendra peut-être
ridicule. »
Len À
COMPTES RENDUS 00
civilisation que les Achéens devaient aux Crétois. L’àge du
fer commence; on en revient au dessin géométrique, mais
des épaves subsistent. La colonisation créto-achéenne et de
nouvelles migrations sauvérent l'héritage du passé. « Les
semences jJetées avec prodigalité en tant de pays divers ne
furent pas toutes perdues. Durant le long hiver du moyen âge
grec, elles sommeillérent, pour lever ensuite dans une splen-
dide renaissance. La civilisation grecque, mère de la civilisa-
tion latine et occidentale, est fille de la civilisation égéenne. »
On ne saurait mieux dire et M. Gustave Glotz termine
dignement une tâche hérissée de difficultés. Dans un avant-
propos M. Henri Berr nous dit que ce livre devait être écrit
par Adolphe Reinach, cet étonnant jeune homme, l'espoir de
l’hellénisme, dont l'érudition effrayait, et il rend hommage à
sa mémoire (Adolphe Reinach est tombé, dés la fin d'août
1914, dans les Ardennes, pour la France, et peut être pour
nous !). À cet hommage nous nous associons de tout cœur.
ah EMILE BoisAcQ.
Charles-F. Jean, — Ze Milieu Biblique avant Jésus-Christ.
1: Histoire et Civilisation. Paris, Geuthner, 1922.
M. Charles-F. Jean a entrepris un ouvrage considérable
où, en trois volumes, il se propose de décrire le milieu biblique
avant Jésus-Christ. Il a envisagé le probléme très largement:
le milieu biblique consiste d'aprés lui dans l'histoire de tous
les peuples cités dans l'Ancien Testament et dont la civilisa-
tion peut directement ou indirectement avoir exercé une cer-
taine action sur le développement de la pensée israélite.
C'est ainsi que nous trouvons dans le premier volume, de
200 pages environ, un résumé succinct de toute l’histoire de la
Mésopotamie, de l'Egypte, de Canaan, de la Perse, de la
Grèce et même de Rome: c’est dire que si ce résumé est d’une
façon générale très clair et assez exact, il ne faut point y
chercher beaucoup de profondeur, ni des idées véritablement
nouvelles.
La plupart des questions controversées y sont simplement
indiquées sans que M. Jean les soumette à un examen précis :
ainsi pour ce qui est de la question difficile de la date de
3958 COMPTES RENDUS
l’exode, M. Jean se borne à dire que ces événements doivent
s'être passés entre 1440 et 1240 environ. On notera cependant
la très intéressante indication des raisons qui portent à croire
que le roi nommé Nabuchodonosor dans le livre de Daniel ne
serait autre que Nabonide (p. 157).
Il s’agit donc plutôt d’un guide utile pouvant faciliter aux
lecteurs de l’Ancien Testament la compréhension de tous les
faits qui y sont cités, plutôt que d’une description du milieu
biblique proprement dit. Cette dernière étude eût été cepen-
dant fort intéressante. On peut souhaiter que les deux volumes
que M. Jean nous annonce et qui traiteront, le premier de
l'histoire littéraire et le second de l’histoire des idées reli-
gieuses et morales dans le milieu biblique, pénétreront d'une
façon plus profonde dans le sujet lui-même. La lecture de ces
deux volumes dissipera peut-être aussi le sentiment de malaise
naissant du manque de proportion, qui se manifeste dans
l'importance que M. Jean accorde aux différents événements
qu'il décrit, si certains sont exposés avec des développements
considérables, d’autres peut-être plus importants sont à peine
effleurés.
Il y a des appréciations qui étonneront: c'est véritablement
accorder aux Philistins un rôle tout à fait exagéré que de dire
que c'est eux qui, avec les Zakkala et les Turisha, jettent le
pont entre le monde antique et le monde nouveau (p. 108); car
si assurément la venue sur les côtes d’Asie de ces populations
égéennes est un fait intéressant, il ne faut point oublier qu’il
sagit de populations déjà déchues et qui n'avaient conservé
que de faibles souvenirs de la brillante civilisation minoénne
d'autrefois, et que, sans migrations, les Crétois avaient d’ail-
leurs depuis longtemps su faire connaître en Afrique et en
Asie les produits les plus remarquables de leur technique et de
leur art. C’est aussi une curieuse conception de la politique
grecque que d'affirmer que la flotte dont Thémistocle dota
Athènes n'était en réalité qu’un instrument au service de
Sparte (p. 162); la conquête de la Gaule par César ne com-
mença suivant M. Jean qu'en 53 et les guerres des Gaules ne
durèérent en tout que pendant deux ans (p. 195).
Le livre se termine par une table extrêmement complète et
qui le rend très facile à consulter.
R. KREGLINGER.
COMPTES RENDUS 359
Fernand Courby. Les vases grecs à reliefs, Bibliothèque des
Ecoles françaises d'Athènes et de Rome, fascicule 125,
Paris, De Boccard, 1922. x-598 p. &e.
Dans cette importante étude, M. Courby passe en revue les
fabriques de vases à reliefs depuis l’époque préhellénique
jusqu'aux dernières productions de la décadence. Par un désir,
très légitime, d’alléger une tâche déjà trés lourde, M. Courby
a laissé de côté la céramique arrétine. Il ne lui échappera
sans doute pas qu'il y a quelque contradiction à affirmer, avec
Poittier (p. VIII) que cette céramique « est par excellence la
céramique romaine », et d'écrire, deux lignes plus bas, qu’elle
montre la vitalité de la céramique grecque à reliefs implantée
en terre italienne. M. Courby élimine aussi de son livre les
vases de Calés et les vases à reliefs d'Italie méridionale,
d’Apulieet de Campanie « parce que la part d'ouvriers d'Italie
y fut prépondérante ».
Les vases que M. Courby a étudiés directement sont ceux du
Louvre, d'Athènes, de Candie, de Délos, de Constantinople et
de Delphes.
On aurait trop exagéré l'influence des vases à reliefs en
métal sur la céramique à reliefs. Inexistants à l’époque pré-
hellénique, ces rapports entre les deux arts sont rares aux
époques archaïques et classiques. Mais, à partir du 1v°siécle,
les potiers demandent de plus en plus leur inspiration à la
toreutique, tout en conservant une certaine indépendance pour
les formes et les motifs décoratifs.
M. Courby s’est essayé aussi à déterminer d’une maniére
plus précise les centres de fabrication, tout au moins à partir
du v° siècle, époque où Athènes après avoir continué les tradi-
tions de la technique du relief, la développe au siècle suivant,
préparant, avec la Béotie, le brillant essor de la céramique à
décor plastique de l’époque hellénistique. C’est la Béotie qui
aurait créé les bols (dits de Mégare) à sujet littéraires et réa-
listes, vers la fin du 1v° siècle et le début du 11°: la plupart
seraient des surmoulages de vases d'argent ou de bronze.
De la fin du 1v° siécle date une fabrique, probablement
attique, de bols à glaçure, à décor varié et corolle végétale.
Une autre eut pour centre Délos : la fabrication s'étend du
milieu du zr° siècle au milieu du 1° siécle avant J.-C. On lui
360 COMPTES RENDUS
doit des bols à vernis mat, où le répertoire décoratif, com-
posé d'éléments géométriques, floraux, de personnages ou de
groupes nombreux et d'animaux, est plus riche que dans les
bols à glaçure. Ces bols s’inspirent de modèles fournis par la
toreutique alexandrine.
Entre 150 et 50 avant notre ére environ, fleurit à Pergame
une fabrique de vases à décor plastique, à glaçure d’un beau
rouge corallin. La céramique de Pergame est caractérisée par
les formes, presque toutes inconnues ailleurs, de ses vases,
par l'ornementation collée à la barbotine : elle comprend sur-
tout des motifs végétaux, fidèlement imités, et des figures ou
œroupes dont beaucoup sont empruntées au cycle de Dionysos.
Influencée par l’art attique, la fabrique de Pergame reyonnera
au loin; c’est elle sans doute qui donnera naissance à la
céramique arrétine et, indirectement, à la céramique plastique
gallo-romaine. Telles sont quelques-unes des principales con-
clusions du travail de M. Courby. Consciencieux et méthodi-
que, il n’épuise peut-être pas le sujet, surtout pour les séries
qui n'ont pu être étudiées aussi minutieusement par l’auteur
que celles de Délos. Mais il constitue une base de tout premier
ordre pour les recherches futures, et il faut savoir gré à
M. Courby de nous avoir donné cet excellent travail d’en-
semble, sur un sujet passablement ingrat. La fabrication de
vases à reliefs. avec l'emploi de moules et de matrices a quel-
que chose de mécanique ; elle ne présente pas le même intérêt
que la céramique peinte où l’invention et la personnalité du
décorateur peuvent plus librement s'affirmer.
PAUL GRAINDOR.
Francis Haverfield. The Roman occupation of Britain, six
lectures revised by GEORGE MacDoNALD. Oxford, Clarendon
Press, 1924, 304 p.. 66 fig., 7 planches et une carte.
Lorsqu'une mort prématurée l’'emporta, en 1919, le regretté
Francis Haverfield laissait inachevé le manuscrit de confé-
rences qu'il avait faites en 1907 sur la Bretagne romaine et
qu'il avait partiellement remaniées en 1913 pour en préparer
la publication. M. George Macdonald, bien connu par ses
travaux sur les antiquités romaines de l Écosse, s’est chargé
de terminer la tâche qu’un maître trop tôt disparu avait
COMPTES RENDUS 361
abandonnée durant la guerre. Grâce à lui, nous pouvons lire
aujourd'hui ces conférences mises au point et complétées par
toutes les données utiles qu'ont fournies les découvertes les
plus récentes.
En tête du volume, imprimé à la perfection par la Clarendon
Press et abondamment illustré, M. Macdonald a placé une
biographie de F. Haverfield suivie d’une bibliographie de ses
nombreuses publications. Elle met en lumière l’action bien-
faisante exercée sur les antiquaires anglais par ce savant
d’une érudition si solide et d’une intelligence si pénétrante.
Une première conférence nous donne une vue rétrospective
des études qui furent consacrées à la Bretagne romaine depuis
l’antiquité jusqu'aux. temps modernes, curieux mélange de
découvertes et de falsifications, de progrès et d'erreurs, qui
montre avec quelle peine la vérité s'est peu à peu frayé un
chemin dans l’esprit des historiens. Une personnalité domine
toutes les autres, c’est celle de William Camden, à la mémoire
de qui le volume est dédié. Sa Britannia, dont six éditions
parurent de 1586 à 1607, condensait tout ce qu'on savait de
son temps sur ce sujet et même plus qu’on n’en savait, car
l'imagination de l’auteur n’était point arrêtée par un excés de
scrupules ({)
La deuxième conférence, qui offre une description de la
Bretagne et un récit de la conquête romaine est un admirable
essai de géographie historique. A la division en {owlands, sud,
est et centre de l’île, et wplands, frontières de l’ouest et du
nord depuis Chester et York répond la distinction entre les
districts civils, dégarnis de troupes, et les districts militaires,
où 30,000 à 40,000 hommes tenaient garnison. Les caractères
et les effets de cette occupation militaire sont étudiés dans le
troisième chapitre avec cette sûreté de vues que donnait à
Haverfield une longue familiarité avec les institutions de
l'Empire.
Les deux conférences suivantes sont consacrées à la civili-
sation de la province où quelques agglomérations urbaines
— cinq municipes et un certain nombre de bourgs — s’op-
posent aux campagnes, où la vie se concentre dans la villa.
« Les influences romaines en Bretagne ne se confinérent pas
(:) Je suis surpris que Haverfield n'ait point cité le Lapidarium septentrio-
nale, de Bruce (1875), qui malgré ses défauts, est une œuvre fort honorable.
362 COMPTES RENDUS
dans l'armée ou dans les forts de la frontière. Elles ne traver-
sérent pas non plus le pays comme une rivière d'Orient qui
parcourt une plaine à demi-déserte et ne féconde que les
abords immédiats de ses rives. Elles pénétrérent l’aire entière
de la région civilisée, elles la firent britanno-romaine dans
sa langue, sa pensée et sa vie extérieure, mais elles restèrent
moins intenses que dans les provinces plus proches de la
Méditerranée... » C’est ainsi que les auteurs formulent (p. 263)
l’ensemble de leur conception. Particulièrement instructives
sont les pages où ils montrent la persistance ou pour mieux
dire la renaissance de l’art celtique à côté de celui qu’avaient
importé les conquérants.
Un dernier chapitre expose — dans la mesure où les sources
le permettent — les circonstances qui ont amené l'abandon
d’une province excentrique, par l’Empire affaibli et menacé
et la lutte contre les envahisseurs Saxons Les épisodes en
sont mal connus mais le résultat en est manifeste. Ces rudes
barbares détruisirent l’œuvre séculaire de Rome sans pour
ainsi dire en laisser subsister autre chose que le souvenir.
Ce livre est un complément de la Romanization of Roman
Britain, dont une quatrième édition, revue par M. Macdonald.
paraissait peu auparavant. L’un est plus strictement histo-
rique et didactique, l’autre, d’une composition plus large, offre
une plus grande abondance de faits et d’idées; mais on trouve,
de part et d'autre, la même connaissance parfaite du sujet et
le même talent d'exposition qui, de l’infinie variété des détails,
dégage les traits essentiels et les idées maîtresses. Ces confe-
rences offrent pour nous un intérêt d'autant plus vif que,
suivant la remarque de l’auteur, la Bretagne se rattache au
nord de la Gaule non seulement par sa position géographique
mais par les races qui l’habitaient et par la civilisation qui y
florissait. F. CuMoxr.
F, Van Kalken. Histoire de Belgique, 2 édition ; Bruxelles,
Office de Publicité, 1924, in-16.
M. Van Kalken à vu s’épuiser avec une extraordinaire :
rapidité la première édition de son Histoire de Belgique (1).
(!) Bruxelles, Office de Publicité, 1920.
COMPTES RENDUS 303
Nous avons dit ici même tout le bien que nous pensions de cet
ouvrage (1).
Une deuxième édition du volume vient de paraître. Dans
l’ensemble, elle n’est guére différente de la première et
présente toutes les qualités de celle-ci.
L'auteur a cependant fait subir à son livre quelques modifi-
cations, qui l'ont sensiblement amélioré. L’illustration notam-
ment a été notablement développée ; M. Van Kalken lui a
cependant, avec infiniment de raison, conservé rigoureuse-
ment son caractère documentaire.
Certaines parties du texte ont été retravaillées très sérieuse-
ment, entre autres les premiers chapitres traitant de la
Belgique préhistorique, gauloise, romaine et franque. Les
excellents travaux du Baron de Loë ont exercé une influence
visible et particulièrement heureuse sur ce remaniement.
Cà et là dans le cours du volume, bien des points de détail
ont été retouchés ; nous en avons relevé plusieurs dans les
chapitres se rapportant à la Belgique depuis 1830.
Certes ou trouverait encore des imperfections à faire dis-
paraître dans une troisième édition que nous verrons sans
doute, un jour relativement prochain. Il ne faudrait, par
exemple, pas confondre (p. 29) la vengeance directe avec le
talion. 1] n’est pas non plus exact de dire (p. 70) que le Comte
de Flandre, Charles le Bon, fut assassiné par le prévôt de
Saint-Donatien, Bertulphe, ni de donner celui-ci pour un
chevalier, alors qu’il était clerc.
Réserves faites pour des broutilles de l'espèce, nous dirons
du livre de M. Van Kalken, en deuxième édition, avec plus de
raison encore qu'en première, qu'il constitue à la fois un
manuel et un ouvrage de références appelé à rendre les plus
grands services. FRANÇOIS-L. GANSHOF.
Olivier Martin. Histoire de la Coutume de la Prévôté et
Vicomté de Paris; t. I, Paris, E. Leroux (Bibliothèque de
l'Institut d'Histoire, de Géographie et d'Economie urbaines
de la Ville de Paris), ere in-8°, xv-508 p.
41h EE TILS de Paris :a exercé, on ne l’ignore point, une
influence considérable.sur-le Code Civil: De plus, bien qu’elle
CO) TS 1, 1922, p. 362365.
364 COMPTES RENDUS
n’ait jamais atteint à la dignité de droit commun du Royaume,
ses solutions n’en ont pas moins pénétré dans le droit d’une
srande partie de la France, par l’intermédiaire de la légis-
lation royale, de la jurisprudence du Parlement et de l’œuvre
de jurisconsultes comme Du Moulin. C’est indiquer assez
l'intérêt que présente pour l'historien du droit, l’étude de
l’évolution de cette coutume.
Depuis longtemps, M. Olivier Martin s’appliquait à ce tra-
vail ; cette préparation prolongée lui a permis, non seulement
de réunir une documentation d’une merveilleuse abondance,
mais aussi de travailler en profondeur, de creuser les pro-
blèmes qu'il avait à traiter, de les voir sous tous leurs aspects,
de les méditer à loisir. Cette conscience et cette pénétration
sont peut-être ce qui frappe le plus un lecteur attentif: il n’y a
pas dans tout le livre une question qui ne soit qu’effleurée. Là
même où l’auteur s'est montré le plus concis, on trouve les
traits essentiels de l'institution et l'indication nette de ses
transformations.
Le livre débute par une large introduction consacrée au
cadre historique et géographique et aux sources du droit
parisien. Puis un livre premier traite de l’état des personnes :
les diverses classes juridiques et la condition des mineurs.
Tout ce qui a trait au mariage et à la filiation a, par contre,
été laissé de côté, comme n'étant pas d’origine coutumiére.
La plusgrosse part du volume— trois cents pages sur cinq cents
— à trait à la condition des biens et plus particulièrement des
terres. L’un après l’autre, l’alleu, le fief, la censive, la tenure
à champart, l’amortissement, les cens et les rentes sont étudiés
en détail.
C’est bien au cours de cette dernière partie, nous semble-t-il,
que M. Olivier Martin a donné le plus complétement la mesure
de sa science. L'étude qu'il fournit de chaque institution
réalise presque la perfection; on y trouve alliées mieux que
partout ailleurs, la précision et la finesse de l’analyse juridi-
que avec le sens de l’évolution qu'exige tout travail historique
digne de ce nom. Nous avons lu ces trois cents pages, la plume
à la main et pas un instant ne s’est démentie une impression
constante de solidité, de sûreté. On la doit pour une grande
part à l’utilisation trés large de la jurisprudence et des actes
de la pratique; ces sources mettent en présence de la vie même
COMPTES RENDUS 365
du droit, alors que le recours presque exclusif aux textes
législatifs et aux œuvres de la doctrine ont rendu souvent
conventionnel et faux à bien des égards, l’aspect de l’ancien
droit français, tel qu’il est décrit dans des ouvrages célèbres.
Ces sources, l’auteur les à employées avec toutes les qualités
de l'historien. Mais en juriste — pour être plus précis, en civi-
liste — M. Olivier Martin a su ne pas se perdre dans le four-
millement des faits et dégager toujours avec rigueur les
principes qui sont à la base de toutes les institutions du droit ;.
les pages où sont étudiés la censive, les cens et les rentes
peuvent à ce point de vue être citées en modélés.
Le chapitre des censives présente pour nous cet intérêt
particulier que Paris n’a pas connu l’affranchissement du sol,
tel qu’il a trouvé son expression dans l’alleu urbain des villes
flamandes (!) et dans la tenure en bourgage de Normandie (?).
La surface bâtie de Paris est restée composée de tenures; l’in-
stitution s’est assouplie, mais le paiement du cens a continué
à être dû.
Peut-être y a-t-il çà et là quelques points de détail sur les-
quels nous n’avons pas été entiérement convaincu. Aprés
avoir mis trés justement en lumière le caractère essentielle-
ment personnel des rapports entre seigneur et vassal, M. Oli-
vier Martin ajoute qu'à l'époque ancienne le seigneur n'avait
pas le droit de céder à un autre, le domaine éminent du fief
de son vassal. Nous éprouvons à cet égard quelques doutes ;
tout au moins nous croyons que ce droit doit avoir été acquis
de très bonne heure (3).
M. Olivier Martin dit aussi que le vassal tenant d’un seul
seigneur était son homme lige (). Il nous semble que ce rap-
port d'identité n’est peut-être pas trés justifié et que l’auteur
rencontrerait des difficultés pour en démontrer le bien-fondé.
(4) G. Des Marez : Etude sur la propriete foncière dans les villes du Moyen-
Age, Gand, 1898, 8°.
(2) R. GENESTAL : La tenure en bourgage , Paris, 1900, 8° — H. Lecras : Le
bourgage à Caen, Paris, 1911, 80.
(3) P. 239. cf. ne Coussemaker : Cartulaire de l'Abbaye de Notre-Dame de
Bourbourg, Lille, 1882-91, 3 vol. 8 t. I. p. 3 (1106). Peut-être en était-il autre-
ment dans la région parisienne.
(4) P. 268. cf. D. Zecuin : Der. homo ligius und die franzüsische Ministeria-
hität, Leipzig, 1915, 80.
366 COMPTES RENDUS
Nous éprouvons aussi quelques hésitations devant le rap-
prochement qu’esquisse M. Olivier Martin entre le droit de
mainmorte et le « relief » (1). Ce rapprochement paraît rendu
difiicile par le fait que le premier de ces droits trouve sa jus-
tification dans une incapacité de transmettre dans le chef du
de cujus, tandis que l’autre est acquitté par les héritiers pour:
obtenir la saisine. |
Mais ce ne sont là que d’infimes détails qui peuvent,
d’ailleurs, donner lieu à discussion. La valeur du livre de
M. Olivier Martin n'en est en rien compromise. Son œuvre
marque, pour nous, une date dans la succession des travaux
sur l’histoire du droit français et laisse loin derrière elle toutes
les œuvres analogues, même les plus réputées (*?).
FRANÇOIS-L. GANSHOF.
R. Génestal. Plaids de la Sergenterie de Mortemer 1320-1321.
(Bibliothèque d'Histoire du Droit Normand. Première
série : Textes V.) Caen. L. Jouan et R. Bigot, 1924, in-&
XXXII-86 p.
La Société d'Histoire du Droit Normand poursuit active-
ment ses travaux; elle vient de publier le 5° volume de la
série des textes, cette fois encore sous le nom bien connu
de M. R. Génestal.
Le manuscrit publié est un rôle des plaids vicomtaux tenus
du 19 novembre 1320 au 10 avril 1321; il contient 235 para-
graphes, rédigés au cours même des plaids.
Ce qui donne un intérêt tout particulier à ce registre, est
qu’il constitue le plus ancien document de ce genre connu en
France. Certes, les juges royaux tenaient des rôles dès la fin
du x1e siècle, mais on n’en a pas conservé quisoientantérieurs
à celui dont il s’agit ici.
Qu'est-ce que ces « Plaids de la Sergenterie de Mortemer »?
M. Génestal l'explique très clairement dans son intéressante
introduction. La Sergenterie de Mortemer formait une des
(4) P. 142.
(?) M. Olivier Martin nous permettra de formuler un souhait, c’est qu'avec
le tome IT, que nous attendons impatiemment, il nous donne une bibliographie
complète, comprenant tous les ouvrages cités. Certaines recherches en seraient
considérablement facilitées. S'il voulait rendre son livre plus précieux encor 8
il le ferait suivre d’une table alphabétique.
COMPTES RENDUS 367
cinq sergenteries de la vicomté de Neufchâtel, comprise elle-
même dans le bailliage royal de Caux. C’est à Neufchâtel que
se tenaient les assises du baïilli pour son bailliage et celles du
vicomte pour ses cinq sergenteries. Aussi le personnel de la
juridiction de Mortemer appartient-il, soit à cette sergenterie.
soit à la vicomté de Neufchâtel.
La composition de ce personnel est, sans doute, un des
points les plus intéressants sur lesquels nous renseigne ce
rôle. On y trouve d’abord le vicomte qui préside lui-même
les plaids, un sergent, qui exerce ses fonctions comme délé-
œué du titulaire de la sergenterie, deux cleres — scriplores
placitorum — et un garde de prison. Mais en Normandie,
comme d’ailleurs généralement au moyen âge, les officiers
de justice ne rendent pas seuls la sentence ; ils sont assistés de
jugeurs formant le « conseil des sages » qui dicte la sentence.
Tel était aussi le rôle de nos échevins. Le nombre et la com-
position de ce conseil sont variables. [l comprend — comme
le tribunal échevinal — de 7 à 12 membres; ce sont pour la
plupart des hommes de loi, que leurs fonctions forcent à assis-
ter aux plaids, mais le vicomte y adjoint d’autres jugeurs qu'il
choisit parmi les notables qu’un intérêt quelconque a attirés
à la séance. Il est intéressant de constater ici que les jugeurs
de Normandie présentent un type d'institution plus primitif
que celui des échevins de Flandre, qui, on le sait, n’étaient
pas désignés au hasard des personnes présentes aux plaids,
mais nommés et convoqués par le châtelain.
Si ces -renseignements que M. Génestal à habilement
déduits du texte sont intéressants pour l’histoire des institu-
tions, c'est, on le comprend, pour l’histoire du droit privé et
de la procédure qu'un pareil document est le plus précieux.
Iei toute analyse, même sommaire, est naturellement impos-
sible, car c’est tout le droit qui est condensé dans les mentions
du rôle, dont la concision serait parfois bien embarrassante
sans les notes nombreuses qui les éclairent et les expliquent
par des rapprochements avec d’autres textes de la pratique
ou des renvois aux ouvrages des jurisconsultes et spéciale-
ment à la célèbre Summa de Legibus Normanniae.
Le texte a été publié avec le plus grand soin et les très
nombreux passages mutilés ont été — presque partout — res-
titués par M. Génestal.
368 COMPTES RENDUS
La publication des « Plaids de la Sergenterie de Mortemer »
ouvre un nouveau domaine aux investigations de l’histoire
du droit; domaine restreint sans doute, mais dont l'intérêt
dépasse cependant les limites de la Normandie.
Nous tenons à signaler pour finir, que deux nouveaux
volumes sont en préparation dans la série des textes de la
Bibliothèque d'Histoire du Droit Normand : Le Cartulaire
Municipal de Falaise (par M. R. N. Sauvage) et Jugements
d'Assise du XIIT° siècle (par M. E. Bridrey). Il serait à sou-
haïiter que dans toutes les provinces on mit une pareille acti-
vité à publieriles documents intéressants pour l’histoire du
droit.
ROBERT PIRENNE.
Henri Lonchay (+) et Joseph Cuvelier. Correspondance de la Cour
d'Espagne sur les affaires des Pays-Bas au XVII siecle.
Tome I. Précis de la correspondance de Philippe III (1598-
1621). [Bruxelles, 1923. Publications in-quarto de la Com-
mission Royale d'Histoire, 660 p.]
Les origines de cet important ouvrage datent de loin. Ge
fut en 1906 et en 1908, en effet, que le professeur Henri Lon-
chay, l’éminent spécialiste des choses du xvrr° siècle, fit deux
séjours de six semaines chacun au château de Simancas, près
de Valladolid, afin de recueillir dans ce dépôt d'archives,
fondé par Philippe IT, d'importantes données originales con-
cernant l’histoire de notre pays.
En principe, le professeur Lonchay avait reçu pour mis-
sion d'étudier les possibilités de continuer la publication
célébre de Gachard : la Correspondance de Philippe IT, restée
inachevée. Mais bientôt il fut entièrement absorbé par l’énor-
me tâche de dépouillement que lui offraient trois grands fonds
du xvu® siècle : celui des dépêches envoyées par les rois
d'Espagne ou leurs ministres aux gouverneurs-généraux,
ambassadeurs et autres agents de la politique espagnole dans
les Pays-Bas; celui des lettres répondant aux dépêches ou
provoquant leur envoi; celui, enfin, des consultes du Conseil
d'État à Madrid, consultes tenues à l’occasion de la réception
des lettres ou de l’envoi des dépêches susdites.
COMPTES RENDUS 369
L'importance de ce travail était d'autant plus considérable
pour les historiens belges que le grand fonds de la Secre-
tairerie d'Etat et de Guerre — dont les richesses sont bien
connues de ceux qui ont fréquenté les Archives du Royaume
à Bruxelles — contient certes les minutes des milliers de
dépêches envoyées par nos gouverneurs généraux, etc., en
Espagne et les originaux non moins nombreux des dépêches
des souverains d’Espagne à leurs représentants chez nous,
mais ne possédent guére de pièces touchant la politique
occulte des Rois Catholiques ou de documents secrets remis
par ceux-ci à leurs agents.
La mort de mon regretté maitre Lonchay, au lendemain de
la guerre, suspendit la publication du résultat de ses savantes
recherches. En chargeant M. l’Archiviste-général Cuvelier
de poursuivre l’œuvre entreprise, la Commission Royale
d'Histoire fit un choix excellent. Nul mieux que cet ami du
défunt ne pouvait achever son labeur en lui conservant son
esprit propre, et en faisant preuve des mêmes hautes qualités
d’érudition et de sens critique.
Deux périodes surtout ont fourni à M. Lonchay une abon-
dante documentation : le règne des Archiducs et le gouverne-
ment de Maximilien-Emmanuel de Bavière, c’est-à-dire, le
début et la fin du xvite siècle.
Ce premier volume, consacré à l’époque de Philippe IT,
contient l’analyse de 1558 pièces, classées par ordre chrono-
logique de 1598 à 1621. Les historiens y trouveront de nom-
breux renseignements d'ordre politique, diplomatique et
militaire. Plus que jamais, il ressort de l'examen de ces pièces
que Richardot avait vu clair lorsqu'il disait: « Le transport
des Pays-Bas n’est qu'une chose simulée ». Combien amers
deviennent les regrets de Philippe III, au fur et à mesure
qu'appar2issent moins inéluctables à ses yeux les raisons
d'agir de son pére à bout d'énergie. Que de subtile diplomatie
mise en œuvre pour annihiler en fait l’acte de 1598. Que de
défiances à l'égard de ce pauvre Archiduc Albert, constam-
ment soupsonné de velléités séparatistes!
D'autre part, je me souviens — au temps déjà lointain ou
j'étudiais le crépuscule de la puissance espagnole dans les
Pays Bas — avoir été vivement frappé par le loyalisme fana-
tique des derniers Castillans, résidant dans nos provinces, à
370 COMPTES RENDUS
l'égard de leur roi valétudinaire et de la cause espagnole, si
caduque et périmée! Ce dévouement des Bernard de Quiros,
des Navarro, des Ortiz, et autres personnages de la fin du
xvie siècle, sentiment trés noble en soi, mais qui unissait
malheureusement au plus détestable orgueil la haine jalouse
et défiante du Castillan endetté, famélique, à l'égard du Belge
bien nourri, franc d’allures et libre en ses manières comme
en ses propos, nous le retrouvons, cent fois exprimé, dans la
correspondance de l'ambassadeur Balthasar de Zuñiga ou du
secrétaire d'Etat et de Guerre Carillo. Le gouverneur-général
d'Aytona, ce successeur d'Isabelle qui assurait un jour au duc
d'Olivarés qu'il pouvait placer en nos aïeux « autant de con-
fiance qu'en lui-même » fut décidément un original.
Plusieurs facteurs ont rendu la tâche de M. Cuvelier fort
difficile. Pressé par le temps, M. Lonchay avait laissé de
beaucoup de lettres des analyses par trop laconiques. Il y
avait aussi des lacunes regrettables dans son vaste labeur. Au
prix de grands efforts, M. Cuvelier est néanmoins parvenu à
reconstituer un ensemble riche en annotations et en citations
judicieusement choisies. Enfin, la table onomastique (patiem-
ment constituée par M. l’archiviste Joseph Lefèvre), les
pièces citées en appendice et la courte mais excellente pré-
face de M. Cuvelier contribuent à faire du « Précis de la
Correspondance de Philippe HI » un outil scientifique de
premier ordre.
FRANS VAN KALKEN.
Alfred Bertrang. Histoire de l'incendie d’Arlon en 1785. Avec
une préface de M. Godefroid Kurth. Arlon, A. Willems,
1914, in-16° de 204 p.
Le 11 mai 1785, à 9 heures du matin, le feu éclata au cou-
vent des Carmes d’Arlon. Favorisé par un vent violent, l'in-
cendie se propagea avec une rapidité incroyable; la plupart
des maisons étant couvertes en « bardeaux » ou pannes de
bois, les flammes ne purent être maîtrisées; vers 2 heures
toute la ville n’était plus qu’un amas de décombres fumants.
Rien n'avait pu être sauvé, si ce n’est quelques bâtiments et
masures ; de tout le mobilier des habitants, il ne restait que
quelques rares meubles ; des archives, plus rien ne subsistait,
COMPTES RENDUS |
aussi bien à l'Hôtel de Ville que chez les notaires, à l'excep-
tion de quelques registres aux œuvres de loiet des actes du
cadastre.
Telle est la catastrophe qui a fourni au professeur Bertrang
le sujet d’une des plus intéressantes notices qui aient jamais
été consacrées au passé de sa ville natale,
Comme le disait fort bien Godefroid Kurth, dans sa préface,
datée d’Assche, le 4 novembre 1913, l’intérêt que présente ce
récit n’est pas seulement celui d’un grand désastre qui a coûté
des larmes à une population entière. On y verra encore com-
ment l'incendie qui a ruiné les habitants a pu devenir pour la
ville, grâce aux ressources qu'offre l’organisation d’une
société civilisée, le point de départ d’une heureuse rénovation.
Nous lui devons la démolition de l’ancienne enceinte dans
laquelle Arlon étouffait, l'élargissement de ses rues sombres
et tortueuses, la création du beau et riant quartier des Fau-
bourgs.
« La date de 1785 ne marque donc pas seulement la fin de
l’Arlon médiéval, elle ouvre aussi l’histoire de l’Arlon mo-
derne.. (est ce que l’on verra dans le volume de M. Ber-
trang, et c’est assez en dire l'intérêt. Tous les Arlonais le
liront avec émotion, et les érudits y reconnaitront avec plai-
sir un auteur rompu aux bonnes méthodes du travail scienti-
fique ».
Ce jugement de l’éminent historien, mieux placé que
personne pour apprécier un livre traitant d’Arlon, me dispen-
sera certes de m’'arrêter longuement à caractériser la notice
du professeur Bertrang.
Je me bornerai simplement à signaler ici comment l’inté-
rêt que cette notice, modèle de monographie locale (1), pré-
sentait déjà aux yeux de Kurth, à la fin de l’année 1913, s’est
encore considérablement accru depuis; la destruction totale
de tant de localités, au cours de la Grande Guerre, les diffi-
cultés presque insurmontables devant lesquelles se sont sou-
vent trouvés leurs restaurateurs, donnent une portée pour
ainsi dire actuelle aux événements racontés de facon si
vivante par M. Bertrang.
(t) Elle n’appelle guère qu’une critique, d’ailleurs légère : la reproduction
absolument servile des textes anciens,avec leurs ponetuations bizarres et leurs
majuscules fantaisistes, en rend la lecture quelquefois malaisée.
dre COMPTES RENDUS
Qu'il nous décrive le sinistre même; l’organisation des pre-
miers secours; les peines que se donna le conseiller de Berg,
envoyé comme commissaire du gouvernement à Arlon; la
récompense que lui réserva souvent l’ingratitude populaire ;
les moyens employés pour réunir les fonds nécessaires aux
reconstructions; les spéculations provoquées par la transfor-
mation des anciens quartiers; la construction des baraque-
ments provisoires; l’adoption du plan de la nouvelle ville; la
facon dont put se réaliser finalement la restauration d’Arlon;
pas un de ces chapitres ne se lit sans provoquer les rappro-
chements les plus suggestifs avec ce qui s’est passé dans la
plupart des localités sinistrées de la dernière guerre.
Tout particulièrement, il est curieux de comparer la façon
dont notre Gouvernement est intervenu pour relever les
ruines laissées par la conflagration de 1914-1918 avec les
moyens auxquels eut recours, en 1785, le maître de la cham-
bre des comptes de Berg, désigné par l’empereur pour diriger
sur place le relévement d’Arlon (1)
J. VANNÉRUS.
Charles H. Pouthas. Guëzot pendant la Restauration Prépa-
ration de l'homme d Etat. (1IS14-1830). Paris, Plon-Nour-
rit, 1923. 497 p., y compris un index des noms propres.
Le but de ce livre est double et excellent. D'une maniére
générale, l’auteur, professeur agrégé d'histoire au lycée Jan-
son-de-Sailly, constatant les tendances de l’école moderne à
réduire le rôle des individus, a voulu faire « un juste départ
entre les puissances collectives et les forces individuelles ».
En ce qui concerne plus spécialement son personnage, il vise
à nous expliquer le Guizot «historique » par l’analyse détaillée
(:) A ce point de vue, même, il est regrettable, si grande est la part qui
revient à de Berg dans la restauration de la ville, que M. Bertrang ne nous
dise pas si, comme j'incline à le croire, le commissaire du gouvernement à
Arlon n'était pas le même personnage que Ferdinand Rapédius de Berg, le
conseiller au Conseil privé qui joua un rôle important lors de la Révolution
brabançonne; ce dernier, en effet, dont le père était d’origine luxembour-
geoise, s'était fait connaître précédemment, sous le simple nom « de Berg »,
eomme expert en matière administrative, s'intéressant même au bâtiment :
c’est ainsi qu'il avait écrit un mémoire sur un Projet de salle de spectacle pour
Bruxelles.
COMPTES RENDUS sys
de ses années de formation spirituelle et de préparation
technique. On conçoit l'intérêt de cet ouvrage; déjà en dehors
de toute préoccupation lointaine et rien que par sa nature
intrinsèque, son objet, son cadre, il eût retenu l’attention du
lecteur.
Suivons rapidement la surprenante carriére de ce petit pro-
testant nimois, austère, dogmatique, décidé-malgré le double
obstacle de la pauvreté et de l’origine obscure — à mettre en
jeu toutes les ressources de sa haute intelligence, de sa mer-
veilleuse capacité de travail et de son âpre ambition, pour
s'élever du rang modeste de précepteur-publiciste à celui de
conducteur d'hommes.
Nommé en 1812, à l’âge de vingt-cinq ans, sans préparation
particulière, professeur d'histoire moderne à la Sorbonne,
il réussit d'emblée à séduire ses auditeurs. C'est également
impromptu que l’abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur,
le choisit comme secrétaire-général, après l’abdication de
Napoléon. Sans passé politique, que fera le jeune haut fonc-
tionnaire? Un instant l’on pourra craindre qu'il s'associe aux
excès des réactionnaires. Mais déjà il a son système ancré
dans l'esprit: faire du gouvernement de Louis XVIII un
régime « moderne et national », en l’appuyant sur la Charte
et en le préservant des folies des ultras. Pendant les Cent
Jours, Guizot reste fidèie aux Bourbons. D'instinct, cet intel-
lectuel calviniste devait haïr en Napoléon le despote qui asser-
vissait les intelligences et soumettait les cultes à ses décrets.
À peine entré dans la carrière administrative, Guizot prend
cette assurance en sa propre valeur qui l’exposera bientôt à
tant de haïines. Ne voilà-t-il pas qu'il se met en tête d'aller
arracher le « père de Gand » à l'influence de la coterie de
M. de Blacas. Combien savoureux le chapitre dans lequel
M. Pouthas montre notre mince personnage écrasé par la
morgue froide de Blacas et obligé de confesser qu'il peut être
difficile d'éclairer un roi, même en exil. Ce fut là une décon-
venue dont le porte-parole de Royer-Collard ne fut que médio-
crement consolé par les matelotes de poisson blanc qu'il allait
consommer, de temps à autre, en compagnie de Château-
briand, au célèbre cabaret du Sérop.
Le loyalisme de Guizot trouva sa juste récompense. Nommé
secrétaire-général du garde des sceaux Barbé-Marbois, il eut
374 COMPTES RENDUS
l’occasion de satisfaire son goût de plus en plus accentué pour
l’action et le pouvoir. Même lorsque l’animosité des ultras,
qui ne l’appelaient plus autrement que « l’affreux M. Guizot »,
l'eut confiné au Conseil d’État comme maître des requêtes, il
n’en resta pas moins l’avocat consultant de Decazes et le con-
seiller officieux du gouvernement. Ce fut lui qui inspira le
décret de dissolution de la Chambre introuvable.
L’assassinat du duc de Berry (13 février 1820) et la chute
consécutive de Decazes arrêtérent Guizot en plein élan. Le
17 juillet 1820, un brutal arrêté de révocation lui enlevait
sa place au Conseil d'Etat et le rejetait aux incertitudes d'une
vie pauvre et sans perspectives.
Le lecteur sait que, de 1820 à 1828, Guizot traversa la
période la plus difficile mais aussi la plus glorieuse de son
existence. Privé même du droit de professer à la Sorbonne,
pendant six ans, il fut contraint de rentrer en lui-même, de
müûürir ses pensées et d'élargir son horizon. C’est de cette
époque que datent ses plus grands travaux. Rompant avec les
systèmes politico-philosophiques en vogue depuis l'époque
des historiens de l'Encyclopédie, il pratique l’analyse des
sources et — tout en restant asservi à un pragmatisme téléolo-
gisant qui serait, de nos jours, intolérable — il ouvre les voies
à l’école historique contemporaine.
Jusqu'à ce point de son étude, M. Pouthas n'avait eu qu'à
reconstituer des faits. Evitant la tendance trop fréquente des
biographes à idéaliser leur sujet, ne sacrifiant d'autre part
aucunement au désir de répondre, par la confection d’un
panégyrique, à la courtoisie des descendants de Guizot, grâce
auxquels il avait pu compulser les archives du Val Richer,
il n'avait prêté le flanc qu'à de minimes critiques: trop
d'indulgence, peut-être, envers l’élaborateur de la loi de cen-
sure du 21 octobre 1814, tendance à qualifier d'homme de
Gauche un Centriste évoluant à la manière de l’escargot. Mais
ce n'étaient là que des nuances d'appréciation.
Dans la seconde moitié de son livre, M. Pouthas, par contre,
développe, de la manière la plus attachante, une véritable
thèse. Celle-ci donne à son livre le plus grand intérêt, mais
l’expose du même coup à de vigoureuses discussions de fond.
Jusqu'en 1820 — dit-il — Guizot avait dû s'adapter à la réalité.
Mais à partir de ce moment il va systématiser son génie et .
COMPTES RENDUS 375
poser cette célèbre « doctrine » qui le rendra distant, supé-
rieur, àpre et combatif. Avec une froideur tranchante et iro-
nique, il divisera définitivement le monde en « hommes qui
comprennent et en hommes qui ne comprennent pas ». Le
dogmatisme sera « la physionomie même de son talent »
Cette doctrine, M. Pouthas nous l’expose en quelques pages
fort belles. Elle n’est ni une tactique, ni même une politique,
mais une méthode philosophique, une logique abstraite, une
manière naturelle de raisonner. Elle oppose la souveraineté
de la Raison, c.-à.-d. de la recherche constante du Juste et du
Vrai, au droit divin des monarques et à la souveraineté de la
nation. Or, la Raison, transportée dans le domaine politique,
c'est le gouvernement de la règle morale ou, en d’autres
termes, le gouvernement représentatif. Bien entendu, ce
dernier ne peut émaner que des « éléments de pouvoir légi-
times, dispersés dans la société afin de réaliser la raison
publique, la morale publique >. Guizot a horreur des « masses
indisciplinées ». Est-ce l’image de la Terreur qui l’obséde, le
souvenir de son père guillotiné en 1794, de sa mére à qui les
sans-culottes défendirent de porter le deuil? Est-il au con-
traire trop clairvoyant et comprend-il que la souveraineté du
peuple serait, à son époque, tout simplement « le nombre mis
au service des nobles et des prêtres » et, plus tard, l’asservis-
sement du corps social à la « république des camarades »?
Quoi qu’il en soit, le régime représentatif ne peut, aux yeux
de Guizot, aspirer qu'à devenir « un procédé naturel pour
extraire du sein de la Société la raison publique qui, seule, a
le droit de la gouverner ». — « L’individu », dira-t-il égale-
ment, « a des droits permanents et universels qui aboutissent
tous au droit de n’obéir qu’à des lois légitimes. » Parmi ces
droits, celui de suffrage est un droit variable, qui dépend de la
capacité ou « façon d’agir selon la raison »: Ainsi, en dernière
analyse, Guizot défendant la Charte, les gouvernements qui
l’appuient et les corps électoraux censitaires capacitaires qui
en perpétuent l'existence, ne fait autre chose que matérialiser,
que concréter sa métaphysique politique.
Que. Guizot, ramené à la politique active en 1827 par le
bigotisme de Villèle et aussi par le fait d’avoir enfin atteint
l’âge d'éligibilité, soit désormais une Doctrine incarnée, nul
ne le contestera. « Parti de l'observation de la vie, il s'évadera
376 COMPTES RENDUS
dans un univers artificiel... qui figurera à ses yeux la réalité
véritable. Avec le durcissement de l’âge, il lui deviendra
impossible d'en sortir. Berucoup plus qu’un intérêt de
classe ou que la peur du peuple, c’est le mécanisme propre
de sa pensée qui fera désormais de Guizot un conserva-
teur ».
C’est donc en vertu de la Doctrine qu’à la veille des Trois
Glorieuses Guizot espérera encore faire supporter par le
peuple français un Charles X, débarrassé de Polignac. Lors-
que la résistance s’imposera enfin à son esprit, il ne voudra
pas dépasser le refus de l’impôt. Et, pendant la révolution de
Février, c’est la Doctrine seule qui l’'empêchera de faire figure
d'homme d'Etat.
« IH s’est », écrit l’auteur, « traîné, sans initiative, à la
remorque des faits. Il n’a eu, ni au début, ni en cours de crise,
une vue nette de l'occasion, des possibilités mêmes de la situa-
tion : sa conception est restée en arrière des événements; ilen
était au refus d'impôt quand le peuple avait déjà pris les
armes, à une protestation contre les ordonnances quand le
peuple avait déjà relevé le drapeau tricolore, au renversement
des Polignac quand le peuple avait déjà chassé Marmont et
jeté bas la dynastie. Quand, à l’épreuve, le problème arrêté
dans son esprit ne répond plus à la réalité, il est désorienté ;
il a, dans l’après-midi et la soirée du 29 et la matinée du 50,
vingt-quatre heures presque de flottement : alors, dans le
désarroi, au milieu de cet effondrement de toute la charpente
politique du gouvernement, il s'adresse aux forces mêmes de
la révolution pour recréer un organe d’autorité, mais c’est
porter du bois à l’incendie; rien mieux que cette initiative
d'instituer une commission municipale, ne montre comme sa
pensée a perdu son contrôle et se débat dans l'incertitude,
jusqu’au moment où surgit, tout à coup, en dehors de lui, une
solution à laquelle il se raccroche avec hâte, qu’il fait sienne,
qui lui fournit ce fil directeur qu'il avait perdu, qu’il met tout
son effort ardent à réaliser: la candidature d'Orléans. Mais le
voilà, parce qu’il a retrouvé un plan, qui s’y immobilise,
sans apercevoir que les événements continuent leur marche,
et c'est à force de buter contre les exigences populaires, qu'il
en arrive peu à peu à se faire l’artisan d’un édifice nouveau :
encore, dans la mesure où son action commande, le veut-il
COMPTES RENDUS JT
aussi ressemblant que possible à l’ancien. La pensée de Guizot
n’est pas accordée au rythme des révolutions.
Une volonté, — ou un instinct, — pourtant a été la sienne,
pendant toute cette crise: ne pas s’'abandonner au mouve-
ment populaire. Il a l’effroi du peuple soulevé qui, tout bon
enfant qu’il se montre en ces Trois Glorieuses, a des mouve-
ments brusques qui ne mesurent point leur force, de ce tigre
démuselé, comme dira plus tard son roi. À aucun moment,
il n’a pensé qu’il y eût à lui céder le pouvoir. D'abord, il y a
vu un instrument, un peu dangereux à manier, pour réaliser
le programme parlementaire. Puis quand il l’a vu maitre,
il n’a plus songé qu'à le remettre en tutelle, à défaut de mieux,
sous la discipline d’une autorité publique improvisée, dans les
liens ensuite d’une nouvelle royauté et d’une Charte remise
au point du programme des députés censitaires libéraux. Rien
de plus significatif que ses tableaux à la fois effarouchés et
choqués du cortège du duc d'Orléans au milieu de la foule,
dans sa marche à l'Hôtel de Ville, ou des abords du Palais-
Royal gardé, ou envahi, par les hommes du peuple débraillés
et armés. Il ne voit point dans ce déchainement matière à un
œouvernement possible, matière à une fondation solide dans
ses remous tumultueux. Au contraire il en recoit la révélation
d'expérience de cette puissance mal soupçonnée, connue
seulement par les livres, par les récits de 93. Le souvenir lui
restera de ce flot populaire, montant sans obstacle, comme il
le dira plus tard, jusqu'aux escaliers du palais. [l s’est acharné
au contraire à maintenir de la légalité dans la Révolution, à
retenir dans la main des députés, seul reste d'autorité légale,
le pouvoir qui a glissé dans les mains du peuple: il essaie de
ne pas sortir du droit, le fait ne crée pas le droit : d’où sa
répugnance à arborer, lui député, les trois couleurs, à outre-
passer aux attributions législatives de la Chambre pour lui
faire désigner un roi et offrir une couronne en échange d’une
constitution, sa répugnance à déposséder les Païirs de la pro-
priété héréditaire de leur titre. Il n’a pas le sentimeut qu'avec
une révolution, un droit public nouveau commence: sa forma-
tion. de juriste s’y oppose, et, d’ailleurs, si le droit ancien est
du coup périmé, d’où sortirait le nouveau, sinon de cette sou-
veraineté populaire dont il n’a jamais admis le principe et
dont brusquement mis en sa présence, il prend l’effroi? »
378 COMPTES RENDUS
Phrases dignes d'être méditées. En elles se retrouve tout le
Guizot de la Monarchie de Juillet, l’homme au visage de
marbre qui restreindra la liberté de la presse, dissoudra
les Chambres, maquillera les résultats des élections, flattera
Metternich, appuiera le Sonderbund et ne trouvera à opposer
au flot montant de la démocratie que cette phrase insultante
et ridicule: « Il n'y aura pas de jour pour le Suffrage Univer-
sel »!
Et cependant, où M. Pouthas me semble aller trop loin, c’est
. quand il veut nous persuader qu'en tout, partout et toujours,
Guizot doit se concevoir comme une sorte d’automate, répon-
dant aux directions d’un acquis interne systématisé par des
années de méditation philosophique. Pour ma part, je crois
que, plus d'une fois, il répondit à des tendances, à des impul-
sions plus médiocres mais aussi plus simplement, plus directe-
ment humaines.
Et d’abord, comme la plupart des grands politiques désireux
de jouer coûte que coûte le rôle auquel ils se sentent appelés
par leur génie, Guizot fut un franc arriviste, un intrigant qui
opéra de temps à autre, selon les circonstances, des mouve-
ments tactiques prodigieusement analogues à des pirouettes.
On cherche en vain le rigide doctrinaire dans l’agitateur qui,
en 1829, placé à la tête de la société « Aïde-toi, le Ciel t’ai-
dera », ne se contente plus seulement de l’amitié d'Odilon
Barrot, mais recherche celle des Mauguin et des Cavaignac.
Et est-ce de sa part rester étranger à toute compromission que
de harceler Lafayette, Dupont de l'Eure et d’autres Zeaders
d'Extrême-Gauche, afin qu'ils patronnent sa candidature à
Lisieux, que de promettre aux Lexoviens non seulement de
favoriser la consommation du cidre calvadosien mais encore
de mener de tout cœur le bon combat aux côtés des Opel
cains les plus hardis ?
Et d'autre part, la suffisance, chez Guizot, n’est pas seule-
ment le reflet de cette ambiance d’infaillibilité dans laquelle
baignérent presque tous les hommes d’État marquants de la
première moitié du xix° siècle. Elle est réellement un défaut
d'ordre psychologique, présent dés les débuts du jeune poli-
ticien et l’enveloppant en fin de cornpte si bien de ses:volutes
que son jugement finira par en être oblitéré. Est-cedogmatisme
ou orgueïl froissé qui pousse Guizot en 1837 à combattre ‘son
COMPTES RENDUS 379
rival Molé avec une telle virulence que la Monarchie de
Juillet tout entière en sera ébranlée? Est-ce doctrine cristal-
lisée ou incompréhension pleine de morgue qui dicte au
ministre de Louis-Philippe des attitudes comme celles-ci :
maintien de la paix à tout prix vis-à-vis de l’Angleterre des
Marquises et du consul Pritchard ; puis, brusquement, sacri-
fice de l'Entente Cordiale pour cette niaiserie dénommée « les
mariages espagnols »? Eten mai 1870, au moment où tous
les esprits clairvoyants se détachent du Second Empire, que
fait le vieil homme d'Etat? Il adhère gravement au plébiscite.
Et quel sera le tout dernier acte de Guizot, octogénaire,
eflleuré déjà par l’aile de la Mort? Une manœuvre orthodoxe,
si raide et si intolérante, qu'elle disloquera le synode protes-
tant et exclura de l'Eglise réformée de France les sectes
évolutionnistes !
Ce commentaire de la doctrine de Guizot et de son influence
sur ses attitudes m’a entraîné vers de trop longs développe-
ments et ne me permet pas de consacrer aux dernières pages
du livre de M. Pouthas (période 1829-1830) une analyse
détaillée. Comme le reste de l'ouvrage, elles sont fouillées,
substantielles et amplement documentées. Le Guizot pendant
la Restauration est un ouvrage de valeur et il est à souhaiter,
pour-le monde des historiens, que son auteur le fasse suivre
bientôt d’un Guizot pendant la Monarchie de Juillet. Ce sera
le couronnement d’une œuvre extrêmement bien commencée.
FRANS VAN KALKEN.
F. C. Roe, Maître de Conférences à l’Université de Birmin-
gham et Docteur de l’Université de Paris. Taine el l'Angle-
terre, — Paris, Champion, 1923, — 206 pages.
Un beau sujet, traité avec autorité par un critique anglais,
si j'en juge par le nom et la connaissance de l’Angleierre;
français par sa manière sobre, juste, élégante d’écrire notre
langue. Cette étude, parue dans la « Bibliothèque de la Revue
de Littérature comparée » intéressera, dans le grand public,
tous les amis de Taine. On regrette seulement de n’y pas
trouver une étude détaillée de l'Histoire de la Littérature
anglaise. L'ouvrage répond trop exactement à son titre :
l’auteur ne considère, avec les Notes sur l'Angleterre, que le
26
380 COMPTES RENDUS
dernier volume de l'Histoire de la Litiérature consacré aux
Contemporains. |
M. Roe montre que Taine s'était préparé pour son grand
ouvrage, par de nombreuses lectures anglaises. Mais il ne
connut jamais bien l’anglais parlé. M. Roe donne des exemples
amusants de ses erreurs de prononciation. [l disait duck pour
duhe ! Ceci est grave. Taine se trouvait devant des poëêtes
anglais comme devant les poëtes de langues mortes. Cela
explique en partie son indulgence pour les harmonies banales
de Byron, pour les dissonances d'Elisabeth Browning ainsi
que son indifférence à la musique de Tennyson et de Swin-
burne.
Cette insuffisance linguistique ne devait pas moins le désa-
vantager, comme observateur des mœurs. Mais Taine tenait
peu à corriger les idées qu’il s'était formées, sur le peuple
anglais, d’après la littérature et l’histoire, longtemps avant
son premier voyage en Angleterre. Il publia ses Notes après
avoir séjourné dans le pays en tout pendant dix semaines et
les Anglais ne le surprirent qu'en un point: il les trouva
moins roides, rudes et désobligeants qu’il n'avait imaginé.
Taine était bien dés lors l’homme qui demandait à Gabriel
Monod : « Quelles idées allez-vous vérifier en Italie? »
Le drame, ou la comédie de ce robuste esprit, c'est qu’il fut
la victime de cet « esprit classique » magistralement défini par
lui dans les Origines de la France contemporaine. Lui aussi
« réduit les aspects et les qualités des choses, aboutit à des
idées générales, c’est-à-dire simples, qu'il aligne dans un
ordre simplifié, celui de la logique ».
M. Roe fait observer qu'aux dispositions natives et à l’édu-
cation normalienne vint se joindre chez Taine l'influence du
talent tout oratoire de Macaulay. « Dés l'Ecole normale, il le
considérait comme un des grands maitres de la preuve, de la
composition, du raisonnement... » L'exemple de Macaulay
aida Taine à développer son style en cette puissante machine à
démontrer dont on connaît les travers. Comme le dit M. Roe,
« la volonté de se faire comprendre, de pousser ses arguments
à bout, d’étourdir le lecteur à coups de preuves et d'exemples,
ce talent d'avocat ne va pas sans quelque exagération, et les
nuances n'y trouvent point leur compte. » Taine donc se soucia
peu de troubler par des éléments nouveaux l’image qu'il s'était
COMPTES RENDUS 381
formée de l’Angleterre. Il aperçut avec force, avec une réelle
acuité certains caractères seulement et négligea les autres.
_ Il simplifia, fut plus étroit que superficiel. Il ne vit pas les
symptômes de changement et prit pour des traits permanents
du peuple anglais l’aspect momentané d’une époque.
Pour un voyageur débarquant en 1860, l'Angleterre présen-
tait, au point de vue politique, l’apparence du calme absolu.
Palmerston, ce « compromis vivant » gouvernait avec l'appui
de deux partis opposés qui avaient convenu de remettre à
plus tard les questions troublantes. Cette tréveiparlementaire
donna à Taine une impression trompeuse de stabilité. Son
impression eût été différente s’il eût visité le pays vers 1848
ou encore pendant la guerre des Boers.
Taine s’exagère le sentiment de respect qu'inspirent la
Reine, la constitution, l'Eglise, les lords. Ses opinions d’ail-
leurs furent colorées par les personnes qu'il fréquenta. Pourvu
de lettres de recommandations de Guizot, grâce à son cama-
rade Cornélis de Witt, gendre de Guizot, il avait vu des aris-
tocrates comme Monckton Milnes (plus tard lord Houghton)
et plusieurs membres de la famille Russell, notamment le duc
de Bedford, qui prenaient au sérieux leurs devoirs envers le
peuple. Il croit l'Angleterre à moitié féodale et ne s'aperçoit
pas que la révolution industrielle a déjà déplacé les richesses,
Qu’aurait dit Taine si quelqu'un lui avait annoncé la réforme
de la Chambre des lords ou le gouvernement travailliste
d'aujourd'hui ?
Du monde religieux, il fréquente à Oxford, avec Matthew
Arnold qui appelait la religion « une morale émue » (morality
touched by emotion) les ecclésiastiques libéraux, champions
de l’« Eglise large » tels que les Dean Stanley et Milman; les
collaborateurs de Æssays and Reviews, Mark Pattison, Jowett
qu’il trouve « assez voisin de Renan »
Il crut à un protestantisme purement moral, sans dogmes,
capable de s'entendre avec la science. Il ne parle pas des pro-
grès du catholicisme, de Newman dont il semble ignorer jus-
qu’au nom; ni du mouvement protestant ritualiste, et à peine
des sectes dissidentes.
Pareillement, en littérature, dans son volume sur les Con-
temporains, Taine est loin d’avoir épuisé les figures les plus
représentatives. Il omet non seulement les Browning, George
382 COMPTES RENDUS
Eliot, Ruskin qui auraient confirmé en quelques points ses
idées sur le caractère anglais, mais encore Meredith qui pré-
pare une génération plus intellectuelle, mais Rossetti, Swin-
burne bien gênants quand on a décidé que tout écrivain
anglais se montre d’une austérité puritaine à l'égard de la
morale. Ayant étiqueté Swinburne comme un « visionnaire
malade qui, par système, cherche la sensation excessive »,
Taine le rencontre dans un diner, chez Matthew Arnold ;
dans sa correspondance, il décrit le poète « qui ne parle que
raidi, rejeté en arrière, avec un mouvement convulsif et
continu des membres comme s’il avait le delirium tremens ».
M. Roe (je ne sais pourquoi il appelle Swinburne « le plus
attique des poëêtes ») a trouvé dans les souvenirs de M'° Hum-
phrey Ward, nièce de Matthew Arnold un correctif au
croquis de Taine. Pendant le diner, le pauvre Swinburne était
assis devant un feu flambant ; il avait obtenu un numéro du
Times, en guise d'écran ajouté à sa chaise et pendant tout le
repas, il lutta pour maintenir le journal à sa place!
C'est dans le chapitre des Mœurs que M. Roe sans manquer
de respect à Taine, se montre plutôt ironique. Il croit, par
exemple, que si le voyageur a dépeint les Anglaises comme
des femmes instruites, indifférentes à la toilette, c’est qu’il n’a
fréquenté que des bas-bleus.
M. Roe regrette que beaucoup de Français (il ne s’agit pas
des spécialistes de choses anglaises) se représentent encore
l'Angleterre d’après l’image que leur a fournie Taine, image
périmée d’une Angleterre victorienne où les Anglais actuels
ont peine à se reconnaître :
« Il semble que Taine, épris en bon bourgeois qu’il était,
des mœurs bourgeoises de l’époque victorienne, ait voulu y
voir un arrêt permanent des mœurs anglaises au lieu de n'y
voir qu'une manifestation temporaire qui était elle-même une
réaction et devait être suivie à son tour par une réaction en
sens contraire. Son interprétation des choses est statique, non
dynamique. »
On me permettra pourtant d'ajouter que cette vue statique
de Taine, pour incomplète qu’elle soit, n’était point entière-
ment fausse. Avant lui, aucun Anglais que je sache n'avait
aussi clairement aperçu certains caractères importants de
l'époque victorienne; et de ces traits, il subsiste plus, à mon
COMPTES RENDUS 383
avis, que ne l'avoue M. Roe. Si de nos jours des Anglais
comme Lytton Strachey étudient le « victorianisme » avec le
détachement d'un sourire amusé, c’est Taine peut-être qui,
venant du dehors, leur ouvrit la voie.
Un dernier chapitre étudie l’influence de Taine sur les écri-
vains français qui se sont occupé de choses anglaises, montre
à quel point ils ont subi son empreinte et comment ses idées se
sont pour: ainsi dire intégrées à la pensée française. M. Roe
retrouve sa méthode, rigide chez M. Boutmy. assouplie chez
M. Cazamian, élargie par la considération de « i'élément celti-
que > chez M. Jusserand et M. Chevrillon. J’irais plus loin que
M. Roe. C'est l'honneur de M. Chevrillon de continuer
l’œuvre de Taine, d'être parmi nous comme un Taine encore
vivant qui assisterait, sans vieillir, aux manifestations nou-
velles de l'esprit anglais, telles que l’impérialisme, mais quand
on parle du « celte » pour l’opposer au « saxon barbare » de
Taine ou au « viking en sa barque de cuir », je crains qu'on
ne fasse qu'une application nouvelle de l’idée de race, sans
avoir: suffisamment élargi, épuré cette idée elle-même.
Que conclure de cette étude? C’est que tout en vénérant
l’auteur de la Littérature anglaise, il faut se mettre en garde
contre les séductions de son système, de son éloquence et de sa
personnalité.
La construction logique fondée sur « la race, le milieu, le
moment » a perdu de son prestige ; les séductions du « système »
sont devenues les moins dangereuses; elles se confondent sou-
vent avec les procédés de l’auteur: simplifier à l'excès, «écrire
des généralités et les particulariser par les grands hommes »;
négliger chez ceux-ci l’évolution intime, forcer les traits, pré-
parer des contrastes en sorte que la Littérature anglaise se
dispose comme une galerie de portraits qui se fassent mutuelle-
ment valoir... Ces moyens seraient faciles à dépister s'ils
étaient ceux que nous tend un sophiste et un rhéteur; mais la
principale séduction de Taine est sa probité intellectuelle qui
ne nous trompe jamais qu'en se trompant elle-même.
Aimons-le, malgré son système. Aimons l’homme qui écri-
vait à vingt et un ans: « Mon unique désir est de travailler sur
moi-même pour valoir un peu mieux tous les jours ». Aimons
l'écrivain qui se donne tout entier dans chacune de ses
phrases, qui chaque fois extrait et rend sa pensée tout entière
384 COMPTES RENDUS
dans une forme qui est une création. Admirons ses analyses
émues d'œuvres individuelles. Taine valait mieux que ses
théories et l’on ne me persuadera pas qu’il ne sentait pas la
pature ou ne la voyait qu'à travers des livres. Il définit son
propre esprit (au début du Voyage en Italie) « un instrument
sensible devant les beautés de la nature, beaucoup moins
devant les tableaux et les statues ». Faut-il rappeler ses des-
criptions de forêts ? En ce raisonneur vivait un poëte. La gloire
de Taine comme écrivain et conme penseur est d’avoir, un
des premiers,: dans la littérature française, essayé d’unir
l'esprit classique et l'âme romantique.
PAUL DE REUL.
Isabelle Errera. Répertoire des peintures datées, 2 volumes,
Braxelles, Van Oest, 1920-1921, 920 p. 4°.
Dans ce répertoire, M Errera à classé, par ordre chrono-
logique, 40,700 peintures de 1085 à 1875. Chaque page est
divisée en six colonnes. Sauf indication contraire, la pre-
mière donne l’année où l’œuvre a été achevée. Pour les
œuvres antérieures à la fin du xvI° siécle, époque où le 1° jan-
vier marque définitivement le début de l’année, Ja présence de
deux millésimes consécutifs, dans les sources, peut provenir
de divergences entre calendriers qui ne plaçaient pas le com-
mencement de l’année au même mois.
La seconde colonne nous fait connaître la patrie a
peintres, la troisième leurs noms rangés, chaque année, par
ordre alphabétique. Dans la quatrième figure le titre du
tableau où le nom du personnage représenté. On trouvera,
dans la cinquième, l’endroit où l’œuvre est conservée ou son
dernier domicile connu. La dernière colonne est réservée
aux références.
Il suffit de parcourir les 17 pages, en deux colonnes, don-
nant les abréviations et les titres des ouvrages spéciaux,mono-
graphies, catalogues de Musées, catalogues de vente consultés
et dépouillés par M" Errera, pour se rendre compte de la
somme énorme de travail que représente ce répertoire si clair
et si précis dans sa concision, et qui a suivi de si prés le
Dictionnaire-Répertoire des Peintres, publié en 1913, chez
Hachette, par le même auteur.
COMPTES RENDUS 385
Une table alphabétique des peintres complète cette œuvre
considérable de science et de patience que ne pourront se dis-
penser de consulter tous ceux qui s'intéressent à l’histoire de
la peinture du xI° au xix° siécle. Peut-être trouveront-ils çà
et là quelque erreur ou découvriront-ils quelque omission ;
elles sont inévitables dans des travaux aussi vastes et aussi
délicats et dont la bibliographie est immense; Me Errera
nous avertit elle-même qu'elle sera la première à les remer-
cier de les lui indiquer. Mais tous lui sauront gré d’avoir
abordé avec tant de courage et mené à bien avec tant de
vaillance une tâche capable de faire reculer les plus intrépides.
PAUL GRAINDOR.
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CHRONIQUE
26. — Société pour le Progrès des Études Philologiques
et Historiques.
SÉANCES DU 11 NOVEMBRE 1923.
Section de philologie classique et romane.
La séance est ouverte à 10 1/2 heures.
1. M. ANTOINE GRÉGOIRE (Liége) : L'accent grec et les enclitiques
homériques.
Les renseignements que donnent les grammairiens grecs sur
l’accentuation des enclitiques paraissent trouver leur confirma-
tion dans la versification homérique. Celle-ci montre, en effet,
une tendance à écarter les enclitiques de la position aux temps
forts. A ces mots, dont la plupart sont des monosyllabes à voyelle
brève, à forme courte et dont la signification est relativement
d'importance secondaire. la langue semblait répugner à accorder
les places privilégiées du vers, telles qu'étaient les temps forts,
et spécialement les temps forts du troisième et du cinquième
pieds.
L’enclitique Ye, par exemple, ne figure proportionnellement
qu'une fois sous l’ictus sur seize fois aux temps faibles; cette der-
nière position est donc la position normale, d'autant que la plu-
part des exceptions s'expliquent par des raisons diverses. La
brièveté prosodique du mot Ye ne peut être invoquée : elle ne con-
stitue qu'un obstacle relatif à l'apparition de ÿe aux temps forts.
Pour s’en convaincre, il suffit de comparer le traitement du
mot dé, qui apparaît une fois aux temps forts contre cinq fois
seulement aux temps faibles.
L’interdiction qui vient d'être signalée ne se manifeste pas
d’une manière absolue; elle est moins sensible, comme on doit s’y
attendre, dans le traitement des enclitiques à finale consonan-
tique, que leur finale rend aptes à l’allongement par position, et
surtout dans les enclitiques à voyelle longue, par exemple tou.
Dans quel rapport les faits mentionnés se trouvent:ils avec la
nature de l’enclise? Si, comme on l’a présumé jusqu’à présent,
388 CHRONIQUE
l’atonie des enclitiques était d'essence musicale, serait-elle la
cause du phénomène? On le niera à priori, étant donné que la
versification grecque ne tenait aucun compte de l’accentuation des
mots. La longueur n’est pas non plus en question, car les encli-
tiques pouvaient faire fonction de longues. Il ne rêste plus qu’à
invoquer le troisième élément dont le débit dispose pour différen-
cier les sons ou groupes de sons et pour les mettre en évidence,
à savoir l'intensité. Quand les grammairiens grecs décrivaient les
enclitiques, ils n'avaient pas tort de dire que ces mots ne por-
taient point d’accent, à la différence des syllabes accentuées ;
mais ils n’ont point dégagé tous les éléments de l’atonie des encli-
tiques. S’il est vrai qu’ils n'étaient point dits sur une note haute,
il est non moins vraisemblable que la force du souffle s’atténuait
sur eux, et sous ce rapport, ils étaient peu aptes à figurer aux
temps forts.
Si l'hypothèse est exacte, il faudrait donc, sinon corriger, du
moins compléter la théorie des enclitiques, telle qu’elle nous a
été transmise, Les phénomènes d’intensité n’ont pas dû être tout à
fait inconnus du grec ancien. Leur importance relativement
réduite, comparativement à celle dont ils jouissent dans certaines
langues modernes, a pu les soustraire à l’attention et à l’obser-
vation des grammairiens. À la faveur de la versification homé-
rique, les enclitiques semblent devoir nous mettre sur la trace
des complications ayant marqué la phonétique du grec ancien.
La communication de M. Ant. Grégoire est suivie d’une discus-
sion à laquelle prennent part M. Carnoy, Me Daniel et M. Sobry.
2. M. A. SoBry (Bruxelles): Le Catulle de M. Lafaye (texte éta-
bli et traduction), édition de la Société des Belles-Lettres.
M. Sobry reconnaît tous les mérites de cette édition; mais il
est obligé de faire des réserves sur un certain nombre de détails
qui appelleraient des améliorations (corrections à apporter au
texte ; lacunes dans la traduction; traductions discutables; com-
mentaires parfois insuffisants, parfois superflus, ou même
inexacts ; fautes d'impression).
La communication de M. Sobry amène une discussion, à laquelle
prennent part notamment M. Kugener et Mie Daniel.
Section de philologie germanique.
M. J. Dupoxr (Ixelles) : Op zoek naar verloren woorden.
Le compte rendu de cette section nous est parvenu trop tardi-
vement pour paraître dans ce numéro. Il sera inséré dans le
numéro suivant.
CHRONIQUE 389
Section d'histoire.
La séance est ouverte à 10 h. 30, sous la présidence de M. Van
der Linden (Liége). Secrétaire : M.F.-L. Ganshof (Gand).
1. M. L. VERRIEST (Anvers) fait une communication sur : Les
serfs du ‘s Gravenproper dans le comté d'Alost.
La charte de la comtesse Jeanne, de 1252, n’affranchit pas de
la mainmorte tous les serfs des domaines comtaux, mais seule-
ment ceux qui sont restés y habiter: pour ceux-ci la mainmorte
est remplacée par un cens capital et un droit de meilleur catel.
Par contre, tous les serfs qui ont quitté le domaine restent sou-
mis à la mainmorte, ubicumque permanserint, même s'ils habitent
la ville.
Les textes postérieurs au xin° siècle permettent de suivre
l’évolution du servage dans les domaines comtaux du ’s gravenpro-
per. C’est ainsi que des textes allant du xi1v* siècle au début du
xvu* siècle révèlent d'importantes déformations : on lève les rede-
vances sur les descendants de tous ceux qui sont nés dans une
des seigneuries du ’s gravenproper; bien que la condition servile
ne soit transmise que par la filiation maternelle, on perçoit les
droits sur des personnes descendant de serfs par les mâles; la
coutume homologuée de 1618 met fin à cet abus. D’autres défor-
mations subsistent jusqu’à la fin de l'Ancien Régime.
La communication de M. Verriest est suivie d’un échange de
vues, auquel prennent part MM. Van der Essen (Louvain) et
Ganshof (Gand). M. Van der Essen insiste notamment sur le fait
qu'il paraît résulter de l’exposé de M. Verriest que le séjour en
ville n’affranchit pas nécessairement; il en est de même, assure-
t-il, en Angleterre.
2. M. A. G1ELENS (Anvers) traite ensuite la question suivante :
Les Francs sont ils les ancêtres des Flamands ?
M. Gielens combat la théorie classique soutenue principale-
ment par Kurth, d'après laquelle, les Francs auraient colonisé
le nord de la Belgique actuelle et seraient les ancêtres des Fla-
mands. Le sud de la Belgique, protégé par la Forêt Charbonnière,
n'aurait subi qu'une occupation franque beaucoup moins dense;
aussi est-elle restée romanisée.
A cette explication de la frontière linguistique, caduque depuis
que M. Van der Linden a prouvé que la Forêt Charbonnière n’a
pu jouer le rôle qu’on lui attribue, M. Gielens oppose une autre
manière de voir. Pour lui les Francs n'ont rien à voir avec la
frontière linguistique. Si le nord de la Belgique parle une langue
germanique, il faut en chercher la cause dans une colonisation
390 CHRONIQUE
germanique antérieure à la conquête romaine ; les Tongres et les
Toxandres, notamment, étaient des Germains.
Un long échange de vues suit cette communication. MM. Van
der Essen (Louvain), R. P de Moreau (Louvain) et Van Houtte
(Gand) font observer que si, en effet, la Forêt Charbonnière
n'entre plus en ligne de compte, la route transversale de Bavai à
Maestricht a dû servir à arrêter les invasions franques. Cette
route était fortifiée et passait sur les hauteurs qui séparent la
Haute et la Basse-Belgique. C'est devant elle — les travaux de
F. Cumont l’établissent — que s’est arrêtée la colonisation
franque du 1v* siècle, qui constitue un fait incontestable. Au sud
de cette ligne il n’y a eu que des invasions et des occupations par
de petites bandes armées.
Le R. P. Willaert (Namur), MM. V. Tourneur (Bruxelles),
F. Van Kalken (Bruxelles), L. Verriest (Anvers), F -L. Ganshof
(Gand). P. Bonenfant (Bruxelles) présentent diverses observa-
tions de détail.
MM. G. Charlier (Bruxelles) et H. Van der Linden (Liége) font
observer que la Forêt Charbonnière marque la limite des dia-
lectes picards à l’ouest et wallons à l’est.
La séance est levée à 12 h. 45.
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE.
l. Rapport des secrétaires sur les séances des sections.
2. Admission de nouveaux membres.
3. M V. Tourxeur (Bruxelles) : Les médailles de Constantin et
d’'Héraclius (avec projections lumineuses).
SÉANCES DU 11 MAI 1924.
Section de philologie classique et romane.
La séance est ouverte à 10 h. 1/2, sous la présidence de M. Paul
Thomas (Gand). Secrétaire : M. l’abbé Belpaire (Bruxelles).
1. Communication faite par M. Carnoy (Louvain) sur l'Étymo-
logie du nom du dieu de la mer Poseidon. L'auteur à analysé les
formes les plus anciennes de ce nom : rmoceiddwv (Homère), roceibwv
et dewv (Hésiode). toceidns en ionien, moceidba et motidbav en éolien
et notidas en dorien. Après avoir réfuté les hypothèses qui ratta-
cheraïent le nom à wo616 — boisson et rotauoc fleuve, M. Carnoy
pense qu'il faut couper le mot en :
Tortis signifiant «maître » (mis au vocatif donne moTët) et un mot
daFov signifiant « eau » et qu’on retrouve dans diverses langues
indo-européennes avec le sens de corps liquide, Cette intéressante
CHRONIQUE 391
<ommunication a été le sujet d’une vive discussion qui a fait res-
sortir combien l’étymologie proposée par M. Carnoy est plus
ingénieuse et plus rationnelle que les explications proposées
jusqu ici.
2. M. Bayot (Louvain) nous a entretenu ensuite du mot Rognac,
vocable qui s'applique à cinq endroits différents en Belgique et
désigne probablement une vallée marécageuse. Des vocables sem-
blables se retrouvent dans plusieurs noms de localité en France,
où ils sont la transformation du mot Runiacum. Étant impossible
d'admettre la même origine pour des vocables qui ont subi les
transformations phonétiques du Nord, force est de chercher une
autre explication.
Rhon semble bien indiquer un cours d’eau. Le suffixe ac n’exis-
tant pas dans les dialectes du Nord on pourrait peut-être l’expli-
quer par une contraction du mot germanique acker — rognac
étant alors le mot germanique rodenacker prononcé par un
Wallon.
Ou bien en admettant rhon — cours d’eau, pour le suffixe ac
on pourrait admettre une terminaison adjective en aceus ou acea,
cette dernière ayant donné ache, d’où l’on aurait fabriqué rognac
en masculinisant la terminaison.
Cette communication, bien que n’aboutissant pas à une conclu-
sion positive, à été suivie avec le plus vif intérêt, tant pour le
grand nombre des matériaux apportés que pour l'originalité des
explications. A la discussion ont pris part plusieurs membres qui
s'étaient déjà livrés à des recherches analogues.
3. M. Sobry (Bruxelles) nous à entretenu ensuite de 52 odes de
Catulle (Lesbialieder), qu'il pense pouvoir rattacher toutes aux
amours de Catulle et de Claudia, la femme de Metellus. Il pro-
pose de les ranger dans un ordre logique, où l’on suivrait pas à
pas l'intrigue amoureuse depuis la déclaration (p. 51) jusqu’à la
rupture définitive (poème 11), en passant par le bonheur, les infi-
délités, les brouilles et les réconciliations. Ce classement qui est
bien un peu entaché de subjectivisme, comme l’a mis en lumière
la discussion qui suivit l'exposé, a pourtant le grand mérite de
montrer les pièces de Catulle sous un jour autrement vivant, de
nous faire entrer au vif dans les sentiments et de nous faire
goûter plus parfaitement l’art de l’ardent poëte latin. Cette com-
munication a vivement intéressé les auditeurs et a donné lieu à
des remarques intéressantes de MM. Faïder (Gand), Kugener
{Bruxelles) et Thomas (Gand).
4. M. Grégoire (Liége) communique une observation sur Un
phénomene actuel de l’évolution du mot Maïs. Ce mot, dont on con-
392 CHRONIQUE
naît les avatars et dont l'emploi le plus commun reste encore
celui de conjonction, est en passe, semble-t-il, d’adjoindre à cette
fonction celle d’adverbe. La phrase du type : les alliés sont forts,
mais il faut qu'ils s'entendent, est souvent écourtée en : Les alliés
sont forts, mais. L'écriture marque par des points de suspension
l'ellipse de la deuxième proposition; le langage la fait entendre
par un changement du rythme, qui reporte sur le mot mais le
point culminant de la phrase entière. Le changement va plus
loin : maïs est souvent rapproché intimement de la première pro-
position, par suppression complète de la pause ; de plus, et c’est
là que le phénomène devient décisif, mais perd tout son relief;
il adopte le rythme descendant des fins de phrase, et n’est plus
qu'une addition faiblement restrictive. La phrase : les alliés sont
forts mais, n’'équivaut qu’à l’affirmation atténuée : Les alliés sont
forts, sans doute, peut-être.
Les mêmes phénomènes d'atténuation et de passage à la nature
adverbiale paraissent se rencontrer dans l’emploi de la conjonc-
tion parce que, qui parfois en arrive à signifier : bien sûr.
Section de philologie germanique.
1. M. M. DERUELLE (Tournai) : KN in the beginning of words in
English.
2. M.J. Dupont (Bruxelles): Faust II, Hélène, étape nécessaire?
Le compte rendu de cette section, parvenu tardivement à la
rédaction, paraîtra dans le prochain numéro.
Section d'histoire.
La séance est ouverte à 10 h. 30, sous la présidence de
M. L. Leclère (Bruxelles). Secrétaire : M. F.-L. Ganshof (Gand).
1. R. P. E. DE Moreau, S. J. (Louvain) : Le EE D). la rési-
dence des évêques de Tongres à Maestricht.
Après un examen des diverses opinions qui ont été exprimées
au sujet du transfert du siège épiscopal de Tongres à Maestricht,
le Père de Moreau soumet à la critique l’opinion traditionnelle,
défendue en particulier par Ms Duchesne (Fastes épiscopaux,
III, p. 186) et Hauck (Kirchengeschichte Deutschlands, I, p. 121,
note 2), d’après laquelle Saint Monulphe aurait, dans la seconde
moitié du vi siècle, transféré à Maestricht la résidence des
évêques de Tongres.
Cette opinion est basée sur un passage de Grégoire de Tours
(Historia Francorum, 11, ce. 5). L'étude de ce passage et son rap-
prochement avec d’autres textes, a convaincu le Père de Moreau
que l'opinion traditionnelle ne s’appuie sur aucune preuve
sérieuse. Il arrive à la conclusion que ce fut un successeur de
CHRONIQUE 393
Saint Servais qui transporta la résidence à Maestricht, avant
Saint Monulphe. Ce transfert aurait eu lieu à l’occasion de la
destruction de Tongres par les Vandales.
La communication du Père de Moreau est suivie de quelques
remarques de MM. Hansay (Hasselt) et Ganshof (Gand).
2. M. CH. TERLINDEN (Louvain) : Les Archives de Nieuport.
Les archives de Nieuport passaient pour avoir été détruites
pendant la guerre. M. Terlinden fait connaître qu’elles ont pu
être sauvées dans des conditions dramatiques et annonce qu’elles
vont être réinventoriées.
M. Terlinden insiste sur l'intérêt considérable que présentent
ces archives au point de vue de l’histoire du droit, notamment du
droit maritime, et au point de vue de l’histoire économique. Le
dépôt contient notamment un grand nombre de pièces intéressant
la pêche maritime, dès le xim° siècle; parmi ces pièces figurent
des contrats de société et des octrois comtaux en vue de la pêche
aux harengs et à la baleine.
MM. Leclère (Bruxelles), Nelis (Bruxelles), Rousseau (Bru-:
xelles) et Ganshof (Gand) présentent quelques observations.
3. M. F.-L. GANSHOF (Gand) : La valeur d'Eginhard comme source
de l’histoire politique de Charlemagne.
M. Halphen (Études critiques sur l'histoire de Charlemagne,
Paris, 1921, 8: édition de Eginhard : Vie de Charlemagne, Paris,
1913, in-16) réduit à très peu de choses la valeur de la Vita Caroli
comme source de l’histoire politique de Charlemagne.
M. Ganshof admet. avec certaines réserves. la manière de voir
de M. Halphen en ce qui concerne les événements militaires. Il en
est autrement pour les événements diplomatiques. M. Ganshof
examine successivement les relations de Charlemagne avec les
rois anglo-saxons et espagnols, avec Haroun-el-Rasjid et avec les
empereurs byzantins. En ces diverses matières il arrive à la con-
clusion que la Vita constitue une source originale et digne de foi.
La communication de M. Ganshof est suivie de quelques obser-
vations présentées par le R. P. de Moreau, S. J. (Louvain, le
R. P. Willaert, $. J. (Namur), M. Hansay (Hasselt) et M. Leclère
(Bruxelles).
La séance est levée à 12 h. 30.
27. — Annuaire de l’Académie Royale de Belgique.
L'Annuaire de l'Académie Royale de Belgique pour 1924 ren-
ferme les biographies de plusieurs historiens et de juristes dont
les travaux abordèrent souvent le domaine historique. Ce sont
394 CHRONIQUE
celles de Jules Lameere (par M. Maurice Vauthier), de Paul
Errera (par le même), du P. Charles de Smedt (par le P. H. Dele-
haye), de Godefroid Kurth (par M. H. Pirenne), de Stanislas
Bormans (par M. J. Cuvelier) et de Paul Fredericq (par M. H.
Pirenne).
28. — Université juive de Jérusalem.
La nouvelle Université a commencé en 1923 deux séries de
publications : 1. Mathematica et physica. 11. Orientalia et judaïca.
Voici le sommaire du vol, I de cette seconde série : S. KLEIN,
Die Küstenstrasse Palestinas. — KE. TAUBLER, Das Land Kde
und das Volk Gojim.-- E. MAHLER, Zur Chronologie der El-
Amarna-Zeit. — J. SCHEFTELOWITZ, Die Bewertung der Ara-
maischen Urkunden von Assuan und Elephantine für die
Jüdische und Iranisvhe Geschichte. — V. APTOWITzER, Jüdisches
in Surischen Rechtsbüchern — J. Horrovirz, Das Koranische
Paradis. — I. Davipson. Liturgis fragments from the Genizah.
— S. H. MARGULIES, Das Schwertlied Ezechiels — A. ScHWARZ,
Die Hauptergebnisse - der wissenschaftlich - hermeneutischen
Forschung. — $S. KRrauss, Glossae Sacrae. — J. KLAUSNER, The
Origin of the Mishnaic Language — E. Mirrwocx, Hebraïsche
Etymologien. — I. Lôw, Muscari und Ornithogalum. — E. KRuBir-
NOWITZ, The Caper-Tree.
29. —. Byzantion, Revue internationale
des Études Byzantines.
Le Ve Congrès International des Sciences Historiques
(Bruxelles, 1923) a émis, à l’unanimité, un vœu en faveur de la
création d’une Revue Internationale des Études Byzantines.
Les subventions de la Fondation universitaire de Belgique, des
gouvernements hellénique et français, de l'ambassade et du
consulat général d'Italie à Bruxelles, et les dons généreux de
Me Isabella Errera et de M. Nicolaïdès, ont permis au Comité
de rédaction provisoire (‘), en attendant les concours, annoncés
(4) Ce Comité, désigné par le Congrès de Bruxelles, dans sa dernière séance,
se compose de MM. Andréadès, Bidez, Collinet, H. Delehaye, Ch. Diehl, Efsta-
thopoulos, de Francisci, Grabar, Graiador, H. Grégoire, lorga, Millet,
P. Peeters, Pernot, Sir W. M. Ramsay, Rostovtzefr.
CHRONIQUE 395
et promis, de la Roumanie, de la Serbie et d’autres États, de
réaliser ce vœu, qui était depuis longtemps celui de tous les
byzantinistes.
En effet, la revue byzantine d'Athènes n’a eu qu’une existence
éphémère; les trois revues russes consacrées à nos études
(Vremennik, Obozrenie, Bulletin de l'Institut de Constantinople)
out suspendu leur publication, ou nous sont inaccessibles; la
Byzantinische Zeitschrift elle-même, depuis dix ans, n'a donné
que deux fascicules; le AeAtiov tTñs Xpiotiavikñs ‘Apxatokoyikñs
‘Etpias recommence seulement à paraître, après une interruption
de douze ans; malgré l'effort louable de M. Nikos Bees, le vaillant
éditeur des Jahrbücher, les travaux relatifs à Byzance qui se
publient aujourd’hui sont dispersés dans quantité de périodiques,
et l’unité des études byzantines est remise en question.
Ainsi qu'il à été déclaré formellement au Congrès de Bruxelles,
les promoteurs de Byzantion ne prétendent faire concurrence à
aucun périodique existant. Byzantion s’efforcera, au contraire,
de collaborer avec les autres revues byzantines, notamment avec
la Byzantinische Zeitschrift, fondée par Karl Krumbacher, dont
la mémoire reste chère à tous les byzantinistes.
Byzantion, dont l'existence matérielle est assurée grâce à des
concours internationaux, sera international dans le plein sens du
mot. La revue accepte des articles rédigés en français, en anglais,
en allemand, en italien, en latin, en grec, en roumain, en russe,
en serbe, en bulgare, en tchéco-slovaque et en polonais. Toutefois,
avec la permission des auteurs, les manuscrits conçus dans ces
huit dernières langues seront traduits en français par les soins
de la rédaction.
Byzantion paraîtra deux fois par an, en fascicules de 200 à
300 pages, et comprendra : 1° des articles de fond; 2° des comptes
rendus critiques ; 3° des bulletins périodiques où seront analysées
les publications récentes sur toutes les études byzantines. Ces
bulletins, qui constitueront l'originalité de Byzantion, seront
rédigés par les spécialistes les plus éminents.
Le premier fascicule de Byzantion, qui doit paraitre en octo-
bre 1924, est en préparation. Le Comité provisoire espère que
les principaux représentants des études byzantines voudront bien
y collaborer.
Les manuscrits et les ouvrages destinés à la rédaction doivent
être adressés aux bureaux de Byzantion, 12, rue Royale, à
Bruxelles. 11 sera publié un compte rendu de tout ouvrage qui
aura été envoyé à la Revue.
396 CHRONIQUE
30 . — L'Encyclopédie Pauly-Wissowa.
Le vingt-troisième demi-volume (XII, 1) allant de Kynesioi à
Legio, vient de paraitre. On y remarque des articles étendus
notamment aux rubriques suivantes : Kynismus, Kypros, Kyre-
naika, Kyrene, Labyrinthos, Landwirtschaft, Lares, Latium,
Lectica, Legatus, Leges agrariae, Legio.
31. -— Le nouveau Ducange.
Parmi les vœux émis par le Congrès international des Sciences
historiques assemblé à Londres en 1913 figurait celui d’une nou-
velle édition du Glossarium de Ducange. La proposition en
avait été faite par un petit groupe d’historiens et de juristes
(MM. Vinogradoff, Bémont, Liebermann et Pirenne). Dans leur
pensée, l’œuvre nouvelle devait être avant tout, ce qu'est d’ail-
leurs le Ducange, un lexique des termes techniques du latin
médiéval. Il est inutile de dire que la guerre empêcha le moindre
commencement de réalisation. La paix venue, l’idée fut réintro-
duite devant l’Union académique internationale lors de la pre-
mière réunion de Bruxelles au mois de mai 1920, accueillie par
elle maïs sensiblement transformée à la suite de longues délibé-
rations. L'œuvre à accomplir fut conçue non pas comme une
remise au point du Ducange, mais comme un dictionnaire com-
plet de la latinité mediévale. Le point de vue philologique s’y
substituait au point de vue historique. Mais le travail ainsi
élargi devenait tellement vaste qu'il parut indispensable de le
restreindre dans le temps. On décida de ne le pousser que jus-
qu'au x1° siècle, laissant à chaque pays le soin de le compléter
plus tard par une série de glossaires nationaux. Un comité spé-
cial recruté parmi les différents États membres de l’Union fut
constitué. On trouvera dans les rapports publiés à l’occasion des
sessions de l’Union académique internationale en 1921, 1922 et 1923
un aperçu de la marche de ses travaux. Une réunion de ce comité
tenue à Paris au mois de janvier dernier a pris des résolutions
importantes et l’œuvre peut être considérée dès maintenant
comme se trouvant en voie de réalisation.
Les pays représentés à Paris étaient la France, l'Angleterre,
les États-Unis d'Amérique. l'Italie, la Belgique et l'Espagne ou
plus exactement la Catalogne, représentée par des délégués de
l’ «Institut de estudis catalans ». De leurs délibérations est sorti
un plan de travail dont on peut résumer ainsi les grandes lignes :
les académies de chaque nation participant à l’entreprise nomme-
ront leur comité respectif. Chaque comité national dirige le tra-
CHRONIQUE 397
vail dans le territoire actuel de son pays d’après les accords qui
ont été et seront pris dans les sessions ordinaires et extraordi-
naires du Comité central, lequel, d’après les délibérations anté-
rieures, a son siège à Paris. Près du Comité central, également à
Paris, est institué un bureau de secrétariat et d'archives (Office
de coordination) aux ordres du Comité central. Le travail de
dépouillement des auteurs commencera dès le courant de la pré-
sente année. En principe, chaque Comité national dépouille les
œuvres écrites dans le pays auquel il appartient. Les Comités
nationaux dont les pays ne possèdent pas, comme c’est le cas
pour l’Amérique, une littérature médiévale, ou!'qui, comme la
Tchécoslovaquie, n’en possèdent qu’une peu abondante, désigne-
ront les textes dont ils désirent que le dépouillement leur soit
confié.
11 a été décidé, en outre, qu’il serait publié, sous le nom de Bul-
letin Ducange, une revue destinée à jouer le rôle de l’Ephemeris
epigraphica à l'égard du Corpus inscriptionum latinarum. Ce bul-
letin, qui paraîtra chez l’éditeur Champion à Paris, sous la direc-
tion d’un Comité spécial, comprendra des articles et des commu-
nications sur l'histoire de la langue latine au moyen âge; en
première ligne et surtout pendant la période du vi au xie siècle,
c’est-à-dire pendant la période que doit embrasser le Dictionnaire
en préparation, mais aussi des articles et des communications
sur le même ordre de sujets pendant la période postérieure jus-
qu'à la Renaissance. Il tiendra naturellement le public au cou-
rant de la marche des travaux du dictionnaire.
M. Gülzer, membre de l’Institut de France, est placé à la tête
de l'Office de Coordination établi à Paris.
32. — Histoire du théâtre français à Bruxelles.
M. Henri Liebrecht, dont on connait la science et l’activité,
publie chez Champion, à Paris, une Histoire du théâtre français
à Bruxelles. Nous publierons ultérieurement un compte-rendu
détaillé de cet important ouvrage.
La Revue belge de philolog'ie et d'histoire a publié un article du
même auteur sur le même sujet (1, 1923 n° 2, p. 265-282 : Les
« Comédiens de Campagne » à Bruxelles au XVII® siècle).
33. — Dutch Library.
L'éditeur bien connu, M. Martinus Nijhoff de La Haye, vient
d'entreprendre une série de traductions en anglais d'auteurs
398 CHRONIQUE
hollandais et flamands, tant anciens que modernes. Cette série,
qui prend le nom de « The Dutch Library », s'ouvre par trois
traductions d'œuvres du moyen-âge : Lancelot de Danemark,
Esmoreit, et Marie de Nimègue. Le premier de ces romans a été
traduit par M. Geyl, prof. de néerlandais à l’université de
Londres, les deux autres par M. Harry Morgan Ayres, prof.
d'anglais à l’université de Columbia (E. U A.). Ces derniers sont
précédés d’une introduction de M. Barnouw, prof. de néerlandais
à l’université de Columbia. HO
34. -— Bulletin of the Institute of Historical Research.
Nous avons signalé déjà (Rev. Belge de Phil. et d'Hist., 1923,
p. 564-565) l’organisation d’un Znstitute of Historical Research,
à Londres et nous avons indiqué à grands traits le but et l’activité
de cet établissement scientifique.
L'Institute vient de nous faire tenir le premier numéro paru en
juin 1923 de son Bulletin, publié à Londres chez Longmans Green
and C°. Nous croyons utile de faire connaître cette publication à
nos lecteurs.
Le Bulletin ne se propose pas d’être une revue historique de
plus, à côté des recueils périodiques excellents publiés en
Angleterre. Il a pour but de mettre le public scientifique au
courant des résultats obtenus dans les recherches poursuivies à
l’Znstitute En même temps ses dirigeants y voient un moyen de
faire connaître plus facilement par les intéressés des renseigne-
ments et des indications susceptibles de faciliter les travaux des
érudits.
Le contenu du premier fascicule répond à cette double fin. On
y trouve, en effet, issus des études poursuivies à l’Znstitute, des
suppléments au Dictionary of National Biography; des indica-
tions et des demandes de renseignements sur les migrations
successives de manuscrits historiques anglais; les résumés de
deux thèses pour le grade de master of arts, que leurs auteurs
ont préparées à l’Institute, savoir une étude de RuTrH BAIRD
Civic Factions in London and their Relation to Political Parties,
1379-1399 et une autre de MILLICENT E. CLARK : British Diplomacy
and the Recognition of Louis Napoleon.
Comme renseignements utiles aux érudits, signalons surtout
les instructions pour la publication des textes historiques (Report
on editing Historical Documents), préparées par une délégation
de l’Anglo-American Historical Committee, élu en 1921 par les
historiens anglais et américains. Nous y revenons plus loin.
CHRONIQUE 399
En dehors de ces instructions, attirons l’attention du lecteur
sur une liste de récentes acquisitions, de classements et d’inven-
taires du Public Record office Les érudits belges apprendront
avec intérêt que parmi les pièces entrées récemment figure la
correspondance du prince de Bouillon (1). Gr
35. — Règles pour la publication de documents historiques.
(Reports on Editing Historical Documents).
Tel est le titre d’un projet d'instructions pour la publication
des textes historiques arrêté par une commission anglo-améri-
caine composée de MM. D'R. L. Poole, G. N. Clark, C.G Grump,
Hilary Jenkinson, Rev. Prof. Claude Jenkins, Prof. Wallace
Notestein et A. G. Little, rapporteur. Le projet que nous avons
sous les yeux (?) date de mars 1923.
Nous avons lu ce projet avec soin et nous l’avons comparé
notamment avec les Znstructions pour la Publication des Textes
Historiques (3) publiées par la Commission Royale d'Histoire,
dont il s'inspire visiblement en plus d’un endroit (4).
Les auteurs du projet établissent d’abord les règles dont il
convient de s'inspirer dans la copie des textes, puis celles qui
doivent présider à l’édition des mêmes textes. Ils se montrent
singulièrement plus timides dans la première opération que dans
la seconde. C’est ainsi que la copie conservera les w au lieu de
uu, les v au lieu des u, les i, pour les ÿ, qu’elle respectera la
ponctuation ancienne, qu’elle ne résoudra pas les abréviations
qui peuvent se développer différemment (qg° pour ne pas devoir
choisir entre que et ge). On reconnait ici les scrupules des anciens
éditeurs anglais et notamment de ceux qui ont publié de cette
manière tant de textes dans la première moitié du xix* siècle.
Heureusement les auteurs du projet se sont affranchis de ces
scrupules pour ce quiestdel’édition. Les principes qu’ils proposent
(4) Nous supposons qu'il s’agit de Philippe d'Auvergne, vice-amiral au
service de S. M. Britannique, qui fut prétendant au duché de Bouillon en 1814,
ou de son fils, le prince de la Tremoiïlle-Tarente, qui reçut au nom de son
père le serment de fidélité des habitants.
(2) Dans le Bulletin of the Institute of Historical Research; vol. 1, n° 1,
June 1993 ; Londres ; p. 6-25.
(3) Se servir de la 2e édition ; Bruxelles, 1922, 8.
(4) Cf. Des Marez et F.-L. Gaxsnor, Compte rendu du Ve Congrès Internatio-
nal des Sciences Historiques, Bruxelles, 8-15 avril 1925; Bruxelles, 1923, 8;
p. 447. À. G. Livre, The rules for the edition of historical documents.
400 CHRONIQUE
aux éditeurs sont tout à fait rationnels et se rapprochent très
fort de ceux qui ont guidé les membres de la Commission Royale
d'Histoire.
Le projet contient des indications utiles pour la rédaction d'’in-
ventaires analytiques et de très précieuses suggestions pour
l'établissement de tables alphabétiques. Signalons à ce propos
qu'il ne recommande pas seulement de dresser une table des
noms de personnes et de lieux, mais une table alphabétique des
matières (subject-index), ce qui bien souvent ne manquera pas
de soulever des’ difficultés quasi-insurmontables.
Enfin on y trouve des renseignements sur la terminologie, un
excellent modèle de description externe d’un document histo-
rique et des instructions pour la description des sceaux. G:
36. — Une nouvelle Histoire Universelle.
C'est un phénomène singulier que celui de voir le nombre
d'histoires universelles qui paraissent. Rien qu’en France, nous
avions déjà la collection Berr, dont plusieurs volumes — parmi
lesquels quelques-uns très remarquables — ont déjà paru;
l'histoire générale dirigée par M. Halphen, qui commencera sa
publication sous peu. Aujourd’hui on annonce une troisième
histoire universelle.
Ce sera l'Histoire du Monde, dirigée par M. Eugène Cavaignac,
professeur à l’Université de Strasbourg. L'édition sera assurée
par la maison de Boccard, à Paris. Parmi les collaborateurs,
nous avons relevé les noms de MM. Zeiller, Fliche, Vermeil,
Rocheblave et ceux de deux de nos compatriotes, nos confrères
M. de la Vallée-Poussin et M. Van der Linden. G.
37. — Le caractère sacerdotal de la royauté.
Le caractère religieux, sacerdotal, que la royauté médiévale
tient du sacre, n'avait pas fait jusqu'à ce jour l’objet d’une étude
scientifique approfondie.
Cette lacune vient d’être comblée par M. Marc Bloch, professeur
à l’Université de Strasbourg. Cet érudit est, en effet, l’auteur d’un
travail important sur Les Rois Thaumaturges. — Étude sur le
caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulière-
ment en France et en Angleterre; Strasbourg; Istra, 1924, in-8°
(30 fr.). Cet énorme volume de vu-542 pages constitue le fascicule
19 des « Publications de la Faculté des Lettres de l’Université de
Strasbourg ».
Nous en rendrons compte dans un prochain numéro. G.
CHRONIQUE 401
38. — Histoire du Droit International.
Nous avons reçu l'avis suivant que nous nous empressons de
faire connaître à nos lecteurs :
Lectori Salutem.
M. le docteur S. J. Visser, juge aux Colonies néerlandaise
et décédé en 1919, a légué sa fortune à l’Université de Leyde, à
condition que les revenus seraient employés dans l'intérêt de
l’étude du Droit international tant public que privé; il a stipulé
en particulier que tous les trois ans une somme d’au moins
5,000 florins des Pays-Bas serait affectée à un concours interna-
tional. Conformément à ces dispositions, la Faculté de Droit de
l'Université de Leyde a adopté le sujet de concours suivant :
Donner une description du Droit International privé d'un ou de
plusieurs pays de l'Europe aux XVIe et XVIT® siècles. L'auteur
doit utiliser surtout la jurisprudence et les sources locales de droit.
Le choix des pays est libre.
Les réponses devront être écrites en langue française ou néer-
landaise; dactylographiées et remises avant le 1° décembre 1925
au doyen de la Faculté de Droit de l’Université de Leyde. Chaque
manuscrit devra porter une devise, qui sera reproduite sur une
enveloppe cachetée jointe au manuscrit et contenant le nom et
l'adresse de l’auteur.
Aux réponses qui en seront jugées dignes par la Faculté, des
prix seront décernés, jusqu’à concurrence de 5,000 florins des
Pays-Bas.
Dans une séance de la Faculté le doyen ouvrira les enveloppes
cachetées correspondant aux réponses couronnées et informera
les auteurs des prix qui leur ont été attribués; les autres enve-
loppes seront brûlées séance tenante.
En portant à votre connaissance ce qui précède, en vertu d’une
décision de notre Faculté, je vous serais reconnaissant de bien
vouloir, de la manière qui vous paraîtra la meilleure, attirer
l’attention sur le concours international.
L’ab-actis de la Faculté de Droit
de l'Université de Leyde.
D. VAx BoLm.
39. — La Basilique souterraine de la « Porta Maggiore )».
La Revue Archéologique, dans son numéro d'octobre 1923
(t. XVIII), publie un remarquable article de M.J. Carcopino sur
la basilique souterraine de la Porta Maggiore. M. Carcopino a
402 CHRONIQUE
consacré toute son ingéniosité et toute son érudition à élaborer
une éclectique synthèse des principales conclusions des mémoires
les plus significatifs qui ont traité de cette importante découverte:
celui de M. Léopold, qui a relevé dans les bas-reliefs l’influence
des idées orphiques; celui de M. Bendinelli qui a surtout été
frappé par le symbolisme eschatologique des stucs; enfin celui de
M. Hubaux qui, développant les observations de M. D. Curtis,
a été amené à supposer que le principal rite pratiqué dans ce
local devait être une immersion, un plongeon, rappelant le saut
de Leucade évoqué par le grand bas-relief de l’abside.
M. Carcopino montre que ces diverses hypothèses s'accordent,
dans ce qu’elles ont d’essentiel, avec l'opinion émise dès le début
par M. Cumont : cet hypogée était le local d’une secte néo-
pythagoricienne établie à Rome. A l’appui de cette thèse, M. Car-
copino invoque un témoignage qui n’avait pas encore été mis en
œuvre jusqu'ici et dont l'importance n’est pas douteuse : quelques
mots de Pline l’Ancien « perdus au milieu de fiches de botanique » :
et Phaonem Lesbium dilectum a Sappho : multa circa hoc non
Magorum solum vanitate sed etiam Pythagoricorum. (Nat. Hist.,
XXII, 20). Ce texte permet de rattacher le roman de Sappho et
de Phaon au cycle des idées pythagoriciennes et ainsi se trouve
comblée fort à propos une grave lacune de la thèse qu'a si
brillamment soutenue M. Cumont. Il paraît donc aujourd’hui
extrêmement probable que la Basilique souterraine était bien
réellement un sanctuaire pythagoricien, comme l’avait conjecturé
dès l’abord notre savant compatriote.
40. Le Prêtre Jean.
M. Constantin Marinesco, dans une étude récente, vient de ten-
ter une nouvelle explication du mystérieux Prêtre Jean, dont la
légende exerça une fascination si puissante sur les navigateurs
des xIv° et xv° siècles (Le Prêtre Jean, son pays, explication de
son nom, dans Académie Roumaine, Bulletin de la section histo-
rique, tome X, Bucarest, 1923).
Ce souverain chrétien, qui par delà les pays musulmans, aurait
gouverné les Indes, n’était autre que le monarque noir de l’Ethio-
pie. Si au xr° et au xi1v* siècle, on a d’une manière générale situé
son empire en Mongolie ou en Chine, c'est à cause de l’étendue
exagérée que l’on attribuait aux Indes. |
Le nom de Jean vient des formes Zan. Gan, Zan, employées
dans la formation des noms des souverains ; formes confondues
par les marchands italiens avec Gian (vénitien : Zan), abrévia-
CHRONIQUE 403
tion de Giovanni (— Jean). Quant à la qualité de prêtre, c'est Le
résultat d’une confusion avec le grade de diacre dont l’empereur
d'Éthiopie devait être revêtu.
M. Marinesco expose sa manière de voir de façon particulière-
ment convaincante et fait preuve d’une érudition remarquable-
ment étendue. G.
41. — Histoire des Croisades.
M. Nicolas Iorga, professeur à l’Université de Bucarest, publie
sur les Croisades et leurs résultats un petit volume substantiel et
très vivant (Brève histoire des Croisades et de leurs fondations en
Terre-Sainte. Paris, Gamber, 1924, in-12, xix-195 p.). Il y étudie
successivement les facteurs ayant déterminé les Croisades (pèle-
rinages, guerre sainte d'Occident, aventuriers varègues et nor-
mands en Orient, l’attaque normande contre l'Empire byzantin),
la première Croisade, les premiers temps du royaume de Jérusa-
lem, la succession du « royaume de David », l'impérialisme ger-
manique dans l’Orient des Croisades, les efforts romantiques de
délivrance. Nous en rendrons compte prochainement.
42.— Les Universités au moyen âge.
M. Charles H. Haskins, le savant médiéviste de l’Université de
Harvard, consacre un savoureux petit volume aux Universités du
moyen âge : The Rise of Universities (New York, Henry Holt and
Company, 1923). On en goûtera autant la clarté et la solidité que
l'humour et le pittoresque de bon aloi. C’est un modèle de vulga-
risation scientifique.
438.— Les Classiques de l'Histoire de France au moyen âge.
La collection d'éditions critiques de textes, que dirige M. L. Hal-
phen et que publie la maison Champion (1) prend des développe-
ments nouveaux.
La liste des publications à paraître prochainement s’est accrue,
en effet, de quelques œuvres importantes : les Annales Royales
(741-829), qui seront publiées par M. Halphen lui-même; l’His-
toire de Guillaume le Conquérant par Guillaume de Poitiers, que
promet M. H. Prentout: un recueil de poésies historiques des
trouvères, qu'éditeront MM. Jeanroy et Langfors.
Notons également que M£' Lesne et M. H. Levy-Bruhl se char-
(1) Cf. ici-même, t. I, 1922, p, 833-836 ; t. Il, 1923, p. 392-393.
404 CHRONIQUE
geront de l'édition des Capitulaires qui avait été réservée à
M. G. Lardé, décédé l’an dernier.
Outre la Vita Caroli d'Eginhard, publié par M. Halphen, a déjà
paru Le dossier de l'affaire des Templiers édité par M. Lizerand ;
il en sera rendu compte prochainement ici-même. G.
44. — Pièces historiques du règne de Louis XI.
La Société des bibliophiles français a édité avec le soin et le
luxe qui distinguent toutes ses publications, un recueil très inté-
ressant pour les historiens et les philologues belges : Recueil de
pièces historiques imprimées sous le règne de Louis XI, reproduites
en fac-similé avec des commentaires historiques et bibliogra-
phiques par Émile Picot et Henri Stein (Paris, Fr. Lenormant,
1923, in-8°, vr-372 pages de texte et 307 pages de fac-similés avec
titre spécial et table). Il suffira de signaler parmi les dix pièces
qui composent ce recueil le poème de Molinet, Le Temple de Mars,
écho des souffrances causées par la guerre en Picardie et en
Flandre et Le Chevalier délibéré, d'Olivier de la Marche, avec les
beaux bois de l’édition de Schiedam, vers 1498 ; trois chroniques
rimées alsaciennes relatives aux guerres bourguignonnes ; la
Dejjense de l’archiduc Maximilien d'Autriche et de Marie de
Bourgogne, manifeste de propagande répandu au moment de la
joyeuse entrée des deux époux aux Pays-Bas; enfin le traité
d'Arras, du 23 décembre 1482, entre Maximilien et Louis XI. Le
nom des éditeurs est garant de l'importance et de l'intérêt des
commentaires joints aux parfaits fac-similés, admirablement
imprimés par M. Philippe Renouard. EUR,
45. — Les plans de Jacques de Deventer.
M. Martinus Nijhoff, éditeur à La Haye, mérite les félicita-
tions de tous les érudits pour l’achèvement de la reproduction
des plans de villes néerlandaises, dus au célèbre cartographe
Jacques de Deventer. L'ouvrage compte 111 plans, réunis en
portefeuille avec introduction du prof. Fruin, archiviste général
du royaume des Pays-Bas.
À quand la publication des quelques fascicules du « Deventer »
belge qui restent à paraître? Haci:
Au moment de mettre sous presse, nous recevons le dernier
fascicule de la série belge, que la maison Falk a commencé à
éditer il y à quarante ans. Une notice plus détaillée paraîtra
ultérieurement.
CHRONIQUE 405
46. — Histoire du Calvinisme.
Nous avons reçu l'avis suivant d’un groupe d'historiens hol-
landais :
Y a-t-il, dans l’histoire de la Hollande et de la Belgique, une
période qui ait attiré l'attention des historiens autant que la
seconde moitié du xvi*° siècle, durant laquelle se déroule la longue
lutte entre le Calvinisme et le gouvernement de la monarchie
bourguignonne ? Divers historiens, même en dehors des dix-sept
provinces historiques, ont consacré des ouvrages détaillés à ce
vaste sujet, qui est d’ailleurs d’une importance européenne. Car
il n'est personne qui songe à mettre en doute la puissance du Cal-
vinisme comme événement européen. C’est surtout dans l’histoire
de ses menées que l’émeute de 1566 est du plus haut intérêt, étant
donné surtout que cette manière de combattre le Catholicisme est
en quelque sorte inhérente au Calvinisme. En effet, la crise de
dévastation religieuse qui sévit en 1566 dans les provinces unies
du nord et du sud se retrouve un peu partout, quoique avec une
intensité moindre et sur une moins vaste échelle, partout où le
Calvinisme triomphe, soit temporairement, soit d’une manière
définitive. Il existe donc, en ceci, un lien intime entre la théorie
et la pratique. Ces considérations ont amené la Rédaction de la
« Revue historique » à prendre l'initiative de la publication d’une
série de documents importants au sujet de l’émeute de 1566, docu-
ments qui reposent aux Archives Royales de Bruxelles. Ce sont
des rapports officiels sur les événements qui se déroulèrent alors
dans nombre de villes de Hollande et de Belgique. Cette publi-
cation mettra au jour quantité de données nouvelles très impor-
tantes pour l’histoire du Calvinisme; elle pourra par le fait
même donner lieu à des études comparées sur la doctrine de Cal-
vin et son introduction dans d’autres pays encore que la Hollande
et la Belgique, et ainsi la synthèse du Calvinisme comme tel en
deviendra plus claire à bien des égards
Les documents seront précédés d’une introduction et accompa-,
gnés si possible d’un plan de chaque ville, datant du xvi* siècle.
Quant aux personnes mentionnées, on s’efforcera, dans la mesure
du possible, d'en donner quelques détails biographiques et histo-
riques.
La publication se fera par fascicules séparés, une ou deux fois
l’an, au total environ vingt feuilles d'impression ; prix : flor. 0.25
la feuille par souscription
Dès que le nombre d'abonnés sera suffisant, l'édition du pre-
mier fascicule sera confiée à l’imprimeur.
406 CHRONIQUE
Nous voulons espérer que le projet susdit emportera votre
pleine adhésion et nous vaudra votre concours.
Le Secrétaire, La Rédaction :
Profs DetÉPMELGIIBERS. Dr. Th. GOOSENS
Dr. H. HUIBERS
Dr. J. WILTOx
(Éditeur : W. Bergmans, 35, Langestraat, Tilburg.)
47. — La biographie du Taciturne.
La guerre était venue interrompre la publication de la suite de
l'étude très étendue que M. F. Rachfahl, prof. à l’Université de
Koenigsberg, avait consacrée à la biographie du prince Guillaume
d'Orange (Wilhelm von Oranien und der niederländische Auf-
stand); les deux premiers volumes datent de 1906 et 1908.
Voici que l'éditeur Nijhoff, de La Haye, vient d'annoncer qu'il
va éditer les deux volumes qui doivent achever l'ouvrage. Le
troisième volume de 640 pages environ est sous presse; le qua-
trième et dernier de 700 pages environ paraîtra d'ici une année
et demie. Le volume III contiendra l’histoire des années 1567-1569,
le dernier volume celle de 1570 à la mort du prince (1584).
Ce quatrième volume aura un caractère différent de celui de ses
prédécesseurs ; voici ce que l’auteur écrit à ce sujet à l'éditeur
Nijhoff.
« Ainsi, dans cette quatrième et dernière partie, il ne reste plus,
en somme, comme acteurs principaux (en opposition à Philippe II
et à l'Espagne), que d'Orange et les Pays-Bas du Nord. Il s'agit
de bien délimiter leurs relations et d'expliquer comment, d’élé-
ments qui se trouvaient encore au début, absolument divergeants
en politique et en religion, — il put se former par cette sépara-
tion du Sud et du Nord, une nouvelle nation, constituée en un
État bien unifié.
» 11 ne s’agit pas, ici tant d'entrer dans les détails que de faire
ressortir clairement et avec netteté les grandes lignes de ce déve-
‘loppement, de façon à démontrer au lecteur ce qu’il y avait de
positif dans l’action du Taciturne. Le volume IV sera donc traité
d’une manière quelque peu différente, et cela d'autant plus qu'à
partir de 1570 les sources ont déjà été exploitées de façon beau-
coup plus détaillée ; la mission de l’auteur ne comporte donc pas
essentiellement une analyse critique et un examen approfondi du
détail, mais bien plutôt une étude pénétrante du sujet qui lui per-
mettra d'en tirer une synthèse claire et concise. Le volume IV y
gagnera donc, en comparaison des précédents, un caractère
biographique plus accusé. » H. OBREEN.
CHRONIQUE 407
48. — Un Liégeois en Suède au XVII* siècle, Louis de Geer.
M. E. W. Dabhlgren a publié en suédois une étude détaillée sur
le gentilhomme liégeois Louis de Geer, qui alla faire fortune en
Suède au xvir* siècle, dans le commerce et l’industrie, et dont les
descendants occupent une plate en vue dans la noblesse du pays.
L'un de ceux ci, le baron Louis de Geer, chambellan de la Cour
suédoise, a assuré à ce travail une édition de grand luxe en deux
superbes volumes illustrés de reproductions de portraits et de
documents, et il a eu la généreuse pensée d’en réserver un exem-
plaire aux principales bibliothèques du pays qui est le berceau
de sa famille. Voici le titre de l'ouvrage : Louis de Geer, 1587-1652.
Hans lif och verk tecknade af E. W. Dalhlgren. Uppsala, Almdq-
vist & Wiksells Bokhyckeri — A. B., 1923. In-4°, deux volumes,
Tiré à 50 exemplaires sur japon et 250 exemplaires sur papier à
la cuve. Il serait intéressant d'en donner un résumé en français.
| À as dé
49. — Les Archives de la Guerre.
Il y a deux ans, la Revue belge de Philologie et d'Histoire a
publié une note sur l’organisation et sur l’activité de la Commis-
sion des Archives de la Guerre. Pour donner une idée précise des
résultats acquis au 31 décembre 1921, j'avais annexé à cette note
la liste des collections déjà rassemblées alors, en indiquant
quelles étaient celles d’entre elles qui avaient fait l’objet d’un
inventaire.
Depuis, grâce aux démarches faites en Belgique et à l'étranger,
grâce également à la collaboration de ses Commissions provin-
ciales — dont quelques-unes ont fourni un apport fort appré-
ciable —, la Commission centrale de Bruxelles à pu accroître ses
différentes collections dans des proportions notables; malgré
l’exiguïté de ses locaux et de ses moyens d’action, elle à réuni à
ce jour, dans les différents champs d'activité qu'elle s'était assi-
gnés, une documentation aussi étendue que précieuse pour l’his-
toire des Belges pendant la grande guerre.
Des fonds d’Archives ainsi rassemblés, la plus grande partie a
été classée: l'opération était d'autant plus nécessaire que ces dos-
siers sont souvent arrivés au dépôt de la rue Terre-Neuve dans
un désordre complet, fort explicable d’ailleurs par les nombreuses
pérégrinations par lesquelles ils avaient passé depuis le jour où
s'étaient fermés les bureaux où ils avaient été constitués. La
mise en ordre de ces fonds, où le classement d’origine à toujours
été respecté autant que possible, s’accompagnait chaque fois de
498 CHRONIQUE
la confection d’un inventaire; tous les fonds ainsi arrangés
sont donc, désormais, accessibles aux recherches des travail-
leurs.
Les travaux de classement ne se sont pas bornés aux seuls
documents, et les autres collections des Archives de la Guerre
ont également été l’objet de triages et d’inventorisations. C’est
ainsi, par exemple, que la Bibliothèque, où l’on s'efforce de réunir
tous les imprimés relatifs à la Belgique pendant la guerre, est
arrivée actuellement au n° 13230 de son catalogue; ce répertoire,
dressé en double, sur fiches, est absolument à jour; la plus belle
acquisition faite par la Bibliothèque est, certes, constituée par la
magnifique série d'ouvrages — au delà de trois mille — que les
Archives de la Guerre doivent à la générosité éclairée de M. et
Me Henri Leblanc, de Paris.
Les affiches. autre source de renseignements capitaux pour
l’histoire de nos populations pendant la grande tourmente, ont
aussi continué à être arrangées, malgré les difficultés que pré-
sentent la manipulation et le triage de ces encombrants placards
dans un local absolument trop étroit; aussi n’est-ce que lorsque
les Archives de la Guerre pourront disposer de tout l’espace
nécessaire, que leurs affiches pourront recevoir leur classement
définitif.
11 n’en est pas de même, heureusement, pour les cartes géogra-
phiques, qui ont pu être complètement arrangées et répertoriées ;
elles sont, il est vrai, encore peu nombreuses, mais il en est,
parmi elles — par exemple, celles provenant de la quatrième
armée allemande — qui offrent un grand intérêt documen-
taire.
Mais revenons aux Archives, qui constituent naturellement la
partie essentielle des collections réunies rue Terre-Neuve; les
changements survenus dans leur composition depuis qu’un aperçu
en a été donné dans la Revue, en 1922, sont tels, certes, qu’ils
méritent d’être signalés ici. De même que dans ma première note,
je ne puis mieux faire que de passer une revue rapide des diffé-
rents fonds qui ont été l’objet d’accroissements importants ou
d’inventorisations.
À. — Archives allemandes.
Le fonds Finanz À bteilung beim General Gouverneur in Belgien
présente malheureusement des lacunes, dont une partie vient
d’être comblée par l’entrée de différents dossiers ; certains d’entre
ceux-ci présentent un vif intérêt, tels l’inventaire des dossiers de
la registrature et ceux intitulés « Abbau der deutschen Ver-
CHRONIQUE 409
waltung in Belgien; Besondere Fragen für die Friedensverhand-
lungen; Sicherung des Deutschtums in Belgien; Belgische
Uebergangswirtschaft; Verwaltungsberichte der F. A.; Zur Zoll-
vereinigung mit Belgien; Kriegsentschädigung und Ersatz von
Kriegsschäden ».
D'autre part, la série des inventaires des fonds allemands s’est
augmentée des relevés suivants, dont les titres seuls indiqueront
le plus souvent l'intérêt qu’ils peuvent présenter :
Kommandantur de Middetkerke.
Militär-Bauamt (Bruxelles).
Bataillon d'infanterie Hagen (stationné successivement à Her--
stal, Turnhout, Malines, Calmpthout et Bruxelles, d’aeût 1914 à
décembre 1917).
Kommandantur d'Etape de Gand.
Militär Generaldirektion der Eisenbahnen.
ROHMA (Rohstoff: und Maschinen Verteilungstelle des Kriegs-
amtes) : dossiers intéressants pour les destructions systématiques
d'usines.
Maison Schneider et Strübel (Bruxelles), commissionnaires-
expéditeurs s’occupant de transports internationaux, spéciale-
ment pour les envois à destination de l'Allemagne ou en venant.
Starkstromabteilung beim A. O. K. 4. (Thielt), donne des
détails précis et curieux sur les accidents arrivés par électrocu-
tion, dans un secteur de la frontière vers les Pays-Bas, en grande
partie à des soldats allemands.
Librairie Georges Stilke (Bruxelles), concessionnaire des librai-
ries de troupes, des librairies de gares ainsi que des kiosques à
journaux.
Prüfungstelle für Kriegsleistungen Lüwen.
Archives allemandes de la remise Noël (Parquet de Bruxelles).
Leitung des Kraftfahrwesens beim General Gouvernement in
Belgien (Bruxelles).
General Gouvernement in Belgien.
Armee Intendantur des General-Gouvernements (Bruxelles).
Krankentransport Abteilung der 6. Armee.
Deutsche Vermittlungsstelle C. N. Brüssel : organisme servant
d'intermédiaire et de contrôle pour les opérations du Comité
National d'alimentation.
Kreischef Brüssel-Land. Contient, entre autres, des listes sug-
gestives pour les transports d'ouvriers belges dirigés en Alle-
magne par le trop célèbre « Deutsches Industrie-Büro » (la der-
nière donne, par exemple, les noms de trois ouvriers que l'on
envoyait encore à Fr. Krupp, à Essen, le 24 octobre 1918 !).
410 CHRONIQUE
B. — Archives belges.
a) En Belgique : commissions, œuvres, maisons de commerce,
associations professionnelles, etc.
La Commission d'enquête sur les violations du droit des gens a
remis aux Archives de la Guerre, en octobre 1923, une nouvelle
série des dossiers réunis par elle pour sa documentation; il con-
vient d'y relever spécialement des documents de la « Finanz
Abteilung », de L’« Abbau-Konzern », de diverses Centrales alle-
mandes, du Gouvernement général, de la Kommandantur de
Péruvwelz,
Trois nouveaux inventaires ont été dressés :
Société Vereenigde Oliefabrieken (Vero), à Bruxelles.
Beroepsvereeniging der Boterhandelaars van Limburg.
Ligue des marchands et producteurs de beurre du Brabant.
b) En Belgique : communes.
Sept inventaires se sont ajoutés aux cinq qui existaient déjà.
Ils concernent les archives des communes de Jumet, Nieuw-Rhode,
Rhode-Saint-Pierre, Tongres, Basècles, Aulnois et Eghezée.
c) A l’étranger.
Les inventaires de cette série se sont accrus des relevés sui-
vants :
Consulat de Belgique à Maestricht.
Comité d'enquête économique, à La Haye.
Conseil économique, à La Haye.
Comptoir national pour la reprise de l’activité économique en
Belgique (section de La Haye).
Commissaire général du gouvernement belge à Londres.
Fonds Auguste Dupont (Comité belge de La Haye).
Bureau de renseignements pour réfugiés belges, à La Haye.
Œuvre ( Santé à l'Enfance» (Pays-Bas).
Service médical belge auprès de la légation de La Haye.
Certains de ces fonds, particulièrement ceux signalés en der-
nier lieu, sont d'importance fort secondaire; il m'a cependant
paru utile de renseigner ici tous les inventaires dressés depuis
deux ans aux Archives de la Guerre, grands et petits, car leur
énumération complète donnera une idée de la variété de la docu-
mentation que notre dépôt offrira à nos historiens de l’avenir :
quel que soit le point de vue auquel ils se placeront, ils trouve-
ront certainement, dans nos collections, des renseignements
précis sur la situation faite aux Belges par la guerre, dans le
pays même comme à l'étranger ; bien plus, on peut l’affirmer,
aucun chercheur ne pourra, s’il veut étudier à fond quelque
aspect de l'existence de nos populations pendant la conflagration
CHRONIQUE 411
de 1914-1918, se dispenser de recourir à nos documents; qu'il
s'agisse, par exemple, des événements militaires, des phénomènes
économiques ou de l’état d'esprit de la foule, les Archives de la
Guerre pourront toujours lui fournir l’une ou l’autre précision.
Évidemment, cette façon si large de comprendre le rôle qui lui
a été assigné, oblige la Commission des Archives de la Guerre à
rechercher d’une façon générale tout ce qui a trait à l’époque de
la guerre, comme à recueillir tout ce qu’on lui envoie sur cette
période ; elle ne saurait donc assez insister sur l'utilité qu'il y a
à ce qu'on lui remette tous les documents généralement quel-
conques, écrits ou imprimés, datant de l'occupation allemande ;
le moindre « papier », d’un intérêt nul en apparence quand on le
rencontre isolé, peut compléter une série des Archives de la
Guerre et acquérir par là-même une valeur qu’il ne peut certai-
nement pas présenter pour son détenteur actuel. Je profite donc
de l’occasion pour recommander une nouvelle fois aux lecteurs de
la Revue les collections de la rue Terre-Neuve, 105; ils peuvent
être assurés que leurs documents trouveront là leur maximum
d'utilisation, car ils y seront incorporés à des fonds Spéciaux,
destinés à être classés et inventoriés méthodiquement, s’il ne le
sont déjà.
Cette mise de tous nos souvenirs de la guerre à la disposition
complète des travailleurs va bientôt, d’ailleurs, être grandement
facilitée du fait du transfert prochain des Archives de la Guerre
dans un autre immeuble infiniment mieux approprié pour un
dépôt d'archives : l’ancien hôtel van den Peereboom, à Ander-
lecht, que le Gouvernement a mis à la disposition de la Commis-
sion: celle-ci pourra, enfin, donner libre cours à ses ambitions et
prendre possession de toute une série de fonds qui lui sont des-
tinés depuis longtemps, mais qu’elle ne pouvait accepter, jusqu’à
présent, faute de place. J. VANNÉRUS.
50. — Une revue belge consacrée à la guerre.
Nous avons reçu l’annonce de la publication à Bruxelles
(Librairie Falk et Fils, G. Van Campenhout, success.) d'une Revue
belge des Livres, Documents et Archives de la guerre 1914-1918.
Elle est dirigée par un groupe de personnes s'intéressant à
l'histoire de la Belgique pendant la guerre, notamment par
MM. Th. Heyse et H. Nélis.
La Revue a l’ambition de donner une bibliographie critique
périodique des publications et documents pouvant servir à l’his-
toire de la Belgique de 1914 à 1918. Pour qu’elle puisse répondre
28
LL:
412 CHRONIQUE
à ce but, il faudra qu’elle fournisse les résultats de dépouillements
extrêmement complets
Nous attendons la publication de plusieurs numéros pour juger
si cette nouvelle Revue répond à ce que l’on peut attendre d’elle.
Le premier numéro qui nous est parvenu contient l'analyse de
quelques publications intéressantes et d’autres qui ne présentent
avec l'histoire de la guerre que des rapports très indirects (A ppel
à l'Europe [de Ch. Potvin], 1853 — La mort de Guillaume I
[suppl. à l'Étoile Belge], 1888 — Albert Giraud : Le Laurier). Le
ton de plusieurs comptes rendus est, d’ailleurs, plus déclamatoire
qu’il ne convient dans un périodique de caractère scientifique.
La Revue que nous signalons à nos lecteurs, poursuit un but des
plus louables et mérite d’être encouragée. Mais pour rendre de
réels services elle devrait organiser plus systématiquement ses
analyses et comptes rendus. Elle devrait présenter des vues
d'ensemble critiques de ce qui a paru d’essentiel au sujet de tel
ou tel groupe de faits intéressant l’histoire de la Belgique pen-
dant la guerre; je cite à titre d'exemples : « les causes de la
guerre »,"(« les événements et négociations qui ont conduit direc-
tement à la guerre », « la campagne de l’armée belge ». « l’alimen-
tation de la Belgique », « les déportations »... etc. On trouverait
d'excellents modèles dans les revues d'ensemble de la Revue His-
torique.
F. L. GANSHOF.
51. — L'histoire d’une grande ville française
pendant la guerre.
Tel est le sujet du livre que publie en ce moment M. Michel
Lhéritier : Tours pendant la guerre (Tours; Delis, 1924, 8e).
L'auteur, docteur ès lettres, connu par d'excellents travaux
d'histoire diplomatique et d'histoire administrative moderne s’est
proposé l’étude de la vie de cette grande ville de province pen-
dant la guerre. Un ouvrage de ce genre peut rendre les plus
grands services pour l’histoire économique, sociale et administra-
tive de la guerre en France.
Signalons que Tours a été l’un des grands centres de séjour des
réfugiés belges en France.
Le chapitre consacré par M. Lhéritier à nos compatriotes est,
à cet égard, d’un très vif intérêt.
G.
BIBLIOGRAPHIE
Le professeur Oppermann et son Institut
pour l’histoire du moyen âge à l’Université d’Utrecht.
Lorsque, il y a aujourd’hui une vingtaine d'années, le profes-
seur Oppermann vint d'Allemagne en Hollande pour y occuper la
chaire qu’on avait créée à son intention à l'Université d'Utrecht,
les études de diplomatique étaient fort délaissées chez nos voisins
du nord.
Certes, il y eut de tout temps dans ce pays, comme partout
ailleurs, des érudits qui, au cours de leurs recherches, se virent
obligés de s'attaquer à des problèmes de critique diplomatique,
mais une méthode sérieuse, une école proprement dite firent
absolument défaut.
C'est au professeur Oppermann que reviens l'honneur d’avoir
comblé cette fâcheuse lacune, et il m'a semblé non sans intérêt
pour les lecteurs de cette revue de leur donner un aperçu succinct
sur ce que le savant professeur a su atteindre dans ce domaine,
grâce à vingt années d’un travail acharné.
Lui même débuta par une série d’études sur l’histoire de l’ancien
évêché d'Utrecht à laquelle il donna toute son importance en
attirant l’attention sur les rapports existant entre elle et l’his-
toire générale de l'Empire allemand. En même temps l'histoire
communale et les facteurs économiques y trouvèrent une place
très large. Ces études, parues dans la Westdeutsche Zeitschrift,
vol. 27 et 28, ouvrirent de nouvelles voies aux érudits qui s’occu-
pent de l’histoire de l’ancien diocèse.
Mais rapidement le professeur Oppermann s’aperçut que la
critique des sources devait être à la base de tout travail et il
entama vigoureusement ce domaine où tout restait à faire; il
dirigea ses élèves dans cette voie et, en 1913, parut le premier
volume des Bijdragen van het Instituut voor middelleeuwsche
geschiedenis der Rijks Universiteit te Utrecht. Ce livre, intitulé :
Diplomatische studiën over Utrechtsche oorkonden der Xe tot
XII° eeuw, fut la thèse du jeune docteur N.B. ten Haeff, élève
du prof. Oppermann, qui y fit la critique des plus anciennes
chartes d’Utrecht : d’une charte de l’évêque Baldéric de l’an 943,
414 BIBLIOGRAPHIE
de quatre chartes d'Utrecht qui nous sont parvenues en copies
dans un codex de Hanovre, de pièces fausses concernant les
églises de Deventer et de Zutphen, et enfin des plus anciennes
chartes de l’abbaye de Saint Paul d’Utrecht.
L'examen critique des chroniques suivit. Le second volume des
Bijdragen fut consacré en 1914 par le docteur H. P. Coster à la
fameuse chronique de Jean de Beka (milieu du xiv* siècle) qui
elle-même est en quelque sorte la base de toute la chronicogra-
phie hollandaise du moyen âge.
Mais le professeur Oppermann et ses élèves ne se confinèrent
pas à l’histoire d'Utrecht; il fallut forcément s'attaquer aux
anciennes sources de l'histoire du comté de Hollande, si intime-
ment liée à celle de la métropole spirituelle. Et comme les
anciens écrits de l’abbaye d'Egmond sont le fondement de toute
l’histoire du comté de Hollande, il fallut commencer par là Ce
vaste travail, devant lequel — soit dit en passant — tous les éru-
dits hollandais avaient jusque-là reculé, fut entrepris par le pro-
fesseur Oppermann lui-même. Pas moins de trois volumes des
Bijdragen (les n° III, IV et V, 1920-1921) y furent consacrés sous
le titre général : Untersuchungen zur nordniederländischen
Geschichte des 10 bis 13 Jahrhunderts (vol. I. Die Egmonder
Fälschungen; vol. 11. Die Grafschaft Holland und das Reich
bis 1256; vol. III un recueil de fac-similes).
Il est malheureusement impossible de donner ici ne fût-ce qu’un
aperçu rapi te des résultats auxquels le savant auteur est arrivé ;
cette matière ne se prête guère à un résumé. Bornons-nous à dire
que le professeur Oppermann ne s’est pas seulement contente de
déblayer le terrain, mais qu'il construit — notamment dans le
volume II des Untersuchungen — une synthèse très hardie et
absolument neuve de l'histoire la plus ancienne de l’ancien comté
de Hollande; travail assez méritoire, dira-ton, si l’on songe que
depuis plus de trois siècles l’érudition hollandaise s’était presque
exclusivement consacrée à l’étude des origines de cette province
qui forma. le noyau de la puissante République dans laquelle ces
érudits vécurent.
Dans le sixième volume des Bijdragen (1921) le docteur C. D.
J. Brandt soumet à une critique les privilèges des villes hollan-
daises (Bijdrage tot de kritiek van Hollandse stadsrechten der
XIII° eeuw). Diverses observations présentées firent que le
professeur Oppermann publia une ajoute (Bijdragen VI, 2) à
cette étude (Opmerkingen over Hollandsche stadsrechten der
XIIIe eeuw, met een aanhangsel over de wording der legende van
St. Jeroen.)
BIBLIOGRAPHIE
Parmi tous ces travaux le professeur Oppermann n'oubliait pas
son pays natal, ni la promesse qu'il avait faite de publier une
nouvelle édition des anciennes chartes des pays rhénans; aussi
le volume VII des Bijdragen, paru en 1922, forme-t-il le premier
volume des Rheinische Urkundenstudien : Die Kôlnisch — Mittel-
rheinische Urkunden. Signalons aux lecteurs belges de cette revue
que le professeur Oppermann y soumet entre autres à la critique
des chartes de Stavelot, de Waulsort et de Rolduc.
Les deux derniers volumes qui ont paru dans la série sont
de nouveau des thèses d'élèves du professeur Oppermann. Le
n° VIII : D. Th. Enklaar, Het Landsheerlijk bestuur in het Sticht
Utrecht aan deze zijde van den Ysel gedurende de regeering van
bisschop David van Bourgondië, 1456-1490, paru en 1922, intéres-
sera très vivement ceux qui s'occupent de l’histoire de l’adminis-
tration d’un grand diocèse au xve siècle, et nul doute qu'il y ait
des rapprochements à faire avec l’évêché de Liége.
Dans le neuvième volume enfin J. W. Berkelbach van der
Sprenkel (Geschiedenis van het Bisdom Utrecht van 1281 tot 1305,
paru en 1923) étudie l’histoire du diocèse au point de vue de cette
politique interna'ionale de la fin du xrrr° siècle, si importante sous
tous les rapports. Terminons ce rapide aperçu en exprimant
l’espoir qu’un jeune historien liégeois puisse s'inspirer du livre
du D' Berkelbach pour nous donner une étude sur la politique
des évêques de Liége à la même époque.
HENRI OBREEN.
OUVRAGES BELGES
La Belgique et la Guerre. I. GEORGES RENCY (Albert Stassart).
La vie matérielle de la Belgique durant la Guerre Mondiale ;
1920, x1-390 p. (Préface d’'H. Carton de Wiart). II. JosEerx
CuvELIER. L'invasion allemande: 1921, vi-407 p. (Préface
d’H. Pirenne). III. Lieutenant-colonel B. E. M. Tasnier et Major
B. E. M. VAN OVERSTRAETEN. Les opérations militaires; 1923,
Vi-406 p. IV. ALFRED DE Ripper. Histoire diplomatique ; 1922,
vi1-390 p. (Préface du Baron Beyens). Bruxelles, H. Bertels,
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Bigwood (Georges). Le régime juridique et économique du com-
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1921-1922, 2 vol. in-8, 683 et 497 p. (Mém. Acad. R. de Belg.).
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444 p.,illustr. (Editions du Bulletin des Métiers d'Art).
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R. de Belg.).
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des Pays-Bas Autrichiens au xvin siècle. Bruxelles, Lamertin,
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tot de Geschiedenis, z. d. [1924], xr-519 blz., illustr.
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Cie, 1923, gr. in-8°, 233 p., illustr.
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Ed. Champion, 1923, in-8, 80 p., illustr.
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notre indépendance (1830-1839). Bruxelles, La lecture au foyer,
1924, in-8°, 54 p., illustr.
Verhaegen (Paul). La Belgique sous la domination française
(1792-1814), t. I. La conquête (1792-1795). Bruxelles, Goemaere,
1923, in-8, 666 p.
Verkooren (Alphonse, Inventaire des chartes et cartulaires
des duchés de Brabant et de Limbourg et des Pays d’Outre-
Meuse. Première partie, Chartes originales et vidimées, t. VIIT.
Renaïix, 1922-1923 [paru en 1924], in-8°, 445 p.
PÉRIODIQUES
Index sommaire.
Philologie. Généralités. — 7, 15, 18, 26, 27.
— indo-européenne. — 27.
— grecque. — 11.
— latine. — 11, 27.
— celtique. — 27.
— romane. Généralités. — 23.
— française. — 4, 23, 27.
ee italienne. — 2, 11.
. espagnole. — 27.
— catalane. — 27.
— allemande. — 27.
— anglaise. — 23.
— slave. — 27.
Toponymie. — 27.
Littérature. Généralités. — 9, 19.
— grecque. — 7, 15, 26.
— latine. — 7, 15, 18, 26, 28.
— — du moyen âge et des temps modernes. — 23.
-- française. — 1, 4, 5, 7, 8, 10, 18, 19, 22, 93, 25.
— italienne. — 2, 3, 7, 10.
— allemande. — 7, 18, 22, 24, 28.
— anglaise. — 7, 8, 9, 18, 19.
— néerlandaise. — 2, 5, 9, 24, 95.
— slave. — 7, 27.
— autres langues. — 8.
Histoire. Généralités. — 4, 7, 192, 15, 17.
— préhistoire. — 15.
418 BIBLIOGRAPHIE
Histoire de l’orient. — 4, 8, 21, 25.
— antiquité. — 2, 4, 6, 8, 13, 15, 20, 22.
— byzantine. —- 21, 26.
— moyen âge. — 11, 16, 18, 20, 21, 22, 25, 26, 27.
— orient chrétien. — 21.
— temps modernes. — 2, 3, 8, 9, 12, 16, 20, 22.
— contemporaine. — 2, 3. 4, 8, 9, 12, 15. 16, 17, 18, 22.
— dela guerre. — 18.
— économique et sociale, — 18, 20.
— du droit. — 15, 27.
— des colonies. — 16, 24.
— des religions. — 4, 6, 7, 8, 11, 15, 18, 21, 24, 27.
— de la philosophie. — 5, 7, 8, 13, 15.
— des mœurs. — 1.
— des sciences. — 4, 8, 15, 17, 24,
— des arts. — 1, 2, 3. 4,7, 8, 13, Î
Archéologie. — 2, 6, 8, 13, 19, 22.
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ERRATUM
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de 128:127.:R°B.,P. H:,, t IL 419747. 14 col LI MAD EEE
Kitrios au lieu de ZpñTtTioc.
Etat de la syntaxe française
d’après des travaux récents.
11 ne s’agit point dans cet article de travaux pédago-
giques. Certes, nous serions heureux de saluer l'apparition
de quelque ouvrage magistral asseyant sur des bases plus
scientifiques la grammaire des écoles, mais cette œuvre
délicate, de science et d’art à la fois, réclamerait toutes
les connaissances et tout le tact d’un Gaston Paris. Et puis,
réalisée, elle ne s’imposerait pas! C’est que, vraiment, le
conflit entre la science traditionnelle et la science réelle
ne dépend pas de l'existence d’un livre. Il y a des causes
plus profondes. Mais ne nous laissons pas détourner de
notre but par les séductions de ce sujet. Malgré les len-
teurs de l’école à envisager les phénomènes du langage
historiquement, dans leur évolution, ou. plus humblement,
par l'observation et la description, les philologues, eux,
continuent à poursuivre leurs analyses. La syntaxe, long-
temps négligée, sollicite maintenant des esprits d'élite.
Nous tenons quelques monographies de ces derniers mois,
qui nous serviront à montrer l’orientation de ces études et
à mesurer leur valeur.
Nous avons parlé ailleurs (1) du livre si suggestif de
M. Ferdinand Brunot, La pensée et la langue, dans lequel la
logique, la psychologie et le langage sont confrontés sans
cesse au profit de solutions théoriques nouvelles. Nous n’y
reviendrons pas. Nous nous croyons dispensé aussi de
rechercher ce que la syntaxe historique doit au labeur de
M. G. Cayrou, qui vient de publier, sous le titre Le fran-
çcais classique, un ouvrage compact sur la langue du
(1) Bulletin de l’Académie royale de Langue et de Littérature francaises,
numéro de novembre 1922. — Revue Le Flambeau, 19923.
30
430 J. FELLER
xvii* siècle ({). Dans ce livre, publié sous forme de lexique,
l’auteur a eu soin de rassembler toutes les indications
d'ordre historique, grammatical, stylistique, etc., qui
peuvent faciliter l'interprétation littéraire des textes Mais
cet ouvrage, qui remplacera dans la pratique l’ouvrage plus
modeste de E. Huguet (?), n’a pas l'occasion de faire place
à des théories nouvelles ni de s'étendre en études systéma-
tiques. Nous trouverons, au contraire, des vues person-
nelles dans deux œuvres récentes, qui, phénomène à noter,
émanent de deux étrangers : l’une, d’un Hollandais,
M. C. De Boer (°), l’autre, d’un Suédois, M. Hjalmar Kal-
Anse.
L
Le premier de ces travaux contient trois essais, l’un sur
la place de l’adjectif attributif, le second sur la place du
sujet nominal dans la phrase non interrogative, le troi-
sième sur le subjonctif. |
Nous commencerons par détacher de ces monographies
les idées générales. Si elles sont bonnes, elles peuvent
devenir fécondes pour d’autres esprits et suggérer d’autres
recherches; même erronées ou trop systématiques, en pro-
voquant la discussion, elles aideront à se rapprocher
davantage de la vérité.
L'auteur se déclare profondément convaincu de deux
choses : 1° que les syntaxes actuelles ne sont ni scienti-
fiques ni même pratiques ; 2 qu'il n’y à point d’espoir de
créer une syntaxe historique vraiment scientifique tant
que nous ne posséderons pas la vraie syntaxe moderne
scientifique. C’est donc à établir sur des bases nouvelles
la syntaxe moderne que s’appliquera l’auteur, puisqu’'à ses
(4) G. Gayrou, Le français classique, lexique de la langue au XVI siècle,
Paris, Didier, 1923. Voir le compte rendu dé cet ouvrage ci-dessus, p. 142.
On se demande pourquoi l’auteur n’a pas utilisé ou cité les deux volumes de
Godefroy sur La langue de Corneille comparée à celle des autres auteurs du
sièclei
(?) E. Huever, Petit glossaire des classiques francais du X VILe siècle, 1907.
(3) Essais de syntaxe francaise moderne, par C. De BoEr, Paris, Champion,
et Groninghe, Noordhoff, 1923.
(#) Étude sur l'expression syntactique du rapport d'agent dans les langues
romanes, par HyALMAR KALUN, Paris, Champion, 1923.
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 431
yeux elle n’existe pas; et il ne semble pas disposé à l’éta-
blir sur la syntaxe historique, puisqu'il subordonne celle-ci
à l’autre. Ainsi M. De Boer taquine un des principes que
l’on croyait acquis, à savoir : qu'une syntaxe moderne doit
s'appuyer sur l’histoire de la langue. Qui a raison? L’expli-
cation des faits actuels peut-elle se séparer de l’histoire?
Non sans doute. Il faut en conclure que l’auteur entend par
syntaxe moderne non une explication des faits, mais la
statistique et la classification. Cependant des objections
surgissent. L'histoire ne serait pas de trop, même pour
imaginer un classement judicieux des faits. Et puis quelle
séparation artificielle! S’il faut au préalable rechercher
les faits, les observer, les grouper, employer tour à tour
analyse et synthèse, il faut en agir de même pour toutes
les époques de la langue et non pas seulement pour ia
période actuelle. Ces statistiques des faits concomitants
ne dispensent pas de l’histoire des mêmes faits dans leur
évolution à travers les âges. Ces deux ordres de travaux
se relient et se complètent, comme sont liés l’espace et le
temps dans l’existence des phénomènes de tout genre,
Serait-il plus déraisonnable d'affirmer, au rebours de
notre auteur, que cette syntaxe moderne scientifique, qu’il
se propose d’édifier, ne sera vraiment créée que si elle
s'appuie sur la syntaxe historique? Il n’y a qu'un moyen de
concilier des affirmations aussi contradictoires, c’est de
ne pas élever un mur entre le déroulement du passé et
l’aboutissement du présent. Déterminer si c’est la syntaxe
historique qui est la maîtresse ou la servante, c’est mal
poser la question, c’est créer une séparation arbitraire.
Tel est le défaut des esprits systématiques.
La syntaxe, union des mots en raison des sentiments et
des idées, de la tradition et de la mode, évolution vivante
et multiforme, peut sans doute être étudiée partiellement,
à des points de vue très divers, être exclusivement logique,
ou psychologique, ou historique, ou stylistique, ou pra-
tique; mais, on peut en être persuadé d’avance, chacune de
ces syntaxes ne sera pas d'autant meilleure, elle ne elas-
sera ni n’expliquera d’autant mieux les phénomènes qu’elle
se cantonnera plus étroitement dans sa cellule. Au con-
traire, chacune risquera d'autant moins de se tromper
432 J. FELLER
qu’elle consultera davantage les vues, les explications et
les groupements des autres.
Aux yeux de l’auteur, pour faire une bonne description,
il faut partir des formes grammaticales, non du système
abstrait des cadres logiques dans lesquels on a essayé
d’emprisonner toutes les formes, ce qui en déguise la libre
éclosion. Ceci fait le procès à la logique du xvri* et du
xviit siècle appliquée au langage, mais non à la grammaire
historique: C’est une des idées directrices aussi de cet
autre inventaire du français moderne, La pensée et la
lang'ue, que M. Brunot a composé, tout en élevant à l’His-
toire de la langue française le monument que l’on connaît.
Il existe une remarquable analogie entre l'attitude de
M. Brunot et celle de M. De Boer; mais, tout en manifes-
tant sa répugnance à emprunter en grammaire les cadres
de la logique abstraite, à considérer comme des aboutisse-
ments historiques des phénomènes qui vivent d’une vie
propre dans la bouche du peuple et qui ont pu recevoir de
son ignorance même des interprétations inattendues,
M. Brunot a sagement conservé la plupart des classements
antérieurs et le plus gros de la terminologie, et il a sou-
vent, très souvent fait appel à la grammaire historique.
Nous l’avons constaté, M. Brunot est plus radical en théo-
rie qu’en pratique, et c’est trop naturel pour que cette
constatation devienne un reproche. M. De Boer, lui,
semble disposé à traiter la syntaxe par amputation. I]
exagère en ce sens. Qu'on choisisse ses bases, son point de
vue, c’est légitime; qu’on se prive par système de tout le
travail accompli, sous prétexte qu’il s’agit d’une autre
science, ce n’est pas le moyen d'approcher davantage de la
vérité.
I1 y a bien d’autres précautions à prendre que d’écarter
la logique et l'histoire, si nous en croyons M. De Boer,
pour assurer l’observation intégrale des phénomènes sans
céder aux suggestions des sciences connexes. L'auteur
les indique dans son premier essai particulier, mais ils
seront mieux en place ici en raison de leur portée géné-
rale.
L'auteur distingue entre l’usage collectif, qui constitue
la physionomie du langage à une certaine époque, et l’usage
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 433
personnel ou individuel. C’est l’usage collectif qui est seul
du ressort de la grammaire, l'usage personnel est du res-
sort de la stylistique. Acceptons le mot, bien qu'il répugne
aussi de mettre sur le même pied, sous le nom de style, les
hardiesses du génie et les fautes grossières de l'ignorance.
Mais, s’il est utile de distinguer la stylistique et la syntaxe
collective, sera-t-il avantageux de les séparer absolument?
Est-ce que l’usage de la majorité n’a pas commencé par
être l’usage d’un seul, puis celui d’une minorité? Faire
abstraction des humbles origines de l’usage collectif, c’est
possible tant qu’il ne s’agit que de l’enregistrer, c’est
impossible dès qu’il s’agit de l’expliquer.
I1 faut éclaircir aussi cette question de l’antagonisme
entre la méthode logique et l’observation psychologique
des faits. L'analyse du langage peut être entreprise au
point de vue des idées à exprimer, abstraction faite des
mots et des tournures, qu’on peut considérer comme des
matériaux de construction. Cette analyse, commencée par
Aristote, a été surtout poussée au xvir® et au xvirie siècle
par les logiciens français. Ceux-ci n’ont donc envisagé le
langage qu’au point de vue intellectuel, comme expression
de pensée et de raisonnement. L’expression des émotions,
des sentiments. de la volonté fut méconnue par eux ou
ramenée au mètre de l’expression intellectuelle pure. Les
grammairiens, qui auraient dû voir les faits linguistiques
à un autre point de vue, emboîtèrent le pas des logiciens.
Toute phrase ou combinaison significative de mots fut
donc assimilée par eux à une « proposition », c’est-à-dire
à une affirmation « proposée » à l’assentiment d’autrui.
Ainsi « Venez »,.expression d’un ordre, devient à leurs
yeux une proposition; « Dieu nous en préserve ! », « vive
le roi », formules de souhaits, sont présentés, en vertu de
cette analyse étroite, comme des déformations ou abrévia-
tions d'expressions plus pleines et plus correctes : « je
souhaite que Dieu vous en préserve », « je souhaite que le
roi vive ». C’est le triomphe de l’explication des tournures
par l’ellipse et le sous-entendu. Ce mode d'analyse règne
encore en maitre dans les écoles. Essayez de faire admettre
que « vive le roi » est une proposition principale : on ne
vous l’accordera que de bouche et sans conviction; et, si
434 J. FELLÈER
vous ajoutez que ce n’est pas même une « proposition »,
on ne vous comprendra pas ! à
- Dans ce système, qui mêle la grammaire et la East
la pensée et le langage, toute l’analyse du discours n’est
pas fausse. Si elle l'était, le système, qui vient de très loin,
n'aurait pas subsisté pendant des siècles. Pour en corriger
les erreurs, il à fallu se déshabituer du préjugé un peu
trop aristocratique que le langage du raisonnement est seul
digne d'examen. Il à fallu s’aviser que le langage enferme
aussi l'expression de la vie affective, puis, faisant un pas
de plus, s’apercevoir que c’est la vie affective même qui
est la génératrice du langage. Or sensations, sentiments,
imagination, passions, volonté sont du domaine de la psy-
chologie; ce sont d'autres facultés de l’âme, qui se’ dis-
tinguent de la raison pure. Telle est la portée immense de
cette observation, que l’étude du langage doit être placée
sur le terrain de la psychologie.
C’est d’après cette conception plus large que de Saus-
sure, Sèchehaye et d'autres à leur suite ont abordé lés.
études syntaxiques. Ils se sont attachés aussi à délimiter
plus strictement ce qui est du domaine de la syntaxe et ce
qui doit cesser d’en faire partie. M. De Boer appartient à
leur école.
M. Sèchehaye séparait de la syntaxe proprement dite ce
qu’il appelait la symbolique. Toute construction devenue
par le mécanisme de l’habitude une unité d'expression
immobilisée, figée, passe de la syntaxe vivante et con-
sciente dans le magasin des signes ou dictionnaire. Il y à,
c’est-à-dire, est-ce que, tout à coup, ventre à terre, gen-
tilhomme, portefaix, vainement, beaucoup, Le Havre,
l’on, ete., ont cessé d'être sentis dans leur composition
ét sont devenus des unités, des symboles, à étudier à part,
dans la Symbolique. Certes on pourrait se passer du mot,
et M. De Boer préfère s’en tenir à une distinction entre
syntaxe figée et syntaxe vivante. Mais l'important est de:
savoir si les futurs grammairiens ne vont pas se dispenser
d'examiner la moitié de la syntaxe en la renvoyant comme
un volant aux spécialistes symbolistes, — qui n'existent
d’ailleurs pas, — comme on se débarrassait jadis des de et
des ne gènants en les déclarant «explétifs », et des quelque.
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 435
que, quoique, parce que en les baptisant « locutions » pour
ne point les analyser. Contre cette tactique de fragmenta-
tion, il faut remarquer que l'unité desdits symboles est
toute relative. Elle dépend des époques, et, pour une même
époque. elle dépend des facultés analytiques des individus.
Les locutions composées qui sont figées aujourd’hui ont
eu leur période de formation, de nouveauté et de vie intel-
lectuelle. Comme l’étude philologique, même ramenée au
niveau de l’école, ravive ces locutions en les analysant, ce
qui est pour l’ignorant une unité figée, une sorte de signe
algébrique, éveille chez l’homme instruit à la fois l’idée du
tout et l’idée des parties composantes de ce tout. D'autre
part, il y a moins de locutions figées pour celui qui a l’habi-
tude d'écrire. L’attention de celui qui écrit est forcément
ramenée à l’examen des tournures. Il doit se les analyser
pour les figurer convenablement. L'écriture n'est pas une
représentation purement phonétique : elle décompose et
recompose en raison du sens. Fausse-clef est un mot unique
peut-être pour l’ignorant, qui, à l’occasion, l’écrira fosclé;
il reste une locution de composition visible, donc syn-
taxique, pour l’homme averti qui écrit fausse-clef. Si donc
une même locution peut apparaître simple ou complexe,
suivant les époques ou suivant la culture des individus,
si des expressions passent sans cesse de la conscience à
lautomatisme et de l’automatisme à la conscience, il en
résulte que les symboles de M. Sèchehaye ne peuvent pas
être détachés pratiquement de la syntaxe.
- M. De Boer apporte à la syntaxe d’autres limitations.
S'il pose d’une part en principe, pour écarter la logique,
que « les règles n’ont pas besoin d’être logiques », il exige
d'autre part que les règles, pour acquérir la valeur et la
puissance impérative de règles, formulent des habitudes
collectives, communes à la majorité des individus. Car «la
grammaire est un système au service de la communauté ».
Si un particulier viole les règles, il pèche « contre la com-
munauté ». Vaugelas aurait dit simplement « l'usage »,
mais ne fallait-il pas démocratiser un peu les définitions?
En vertu de ce principe, la grammaire n à pas à expliquer
les emplois individuels : ce travail revient à la Stylistique.
M. De Boer exclut donc la stylistique de la syntaxe et il
436 J. FELLER
reproche aux historiens de la langue et aux grammairiens
de perdre trop souvent de vue cette différence.
Il en est de cette différence comme des précédentes.
Nécessairement toute expression a commencé par être un
idiotisme. Un idiotisme peut rester isolé, mais il peut aussi
se propager, faire fortune, être adopté par une minorité
qui deviendra peu à peu majorité. La grammaire histo-
rique doit tenir au guet les constructions individuelles
qu'elle surprend, embryons de l’usage futur. Au reste, une
construction individuelle n’est pas un pur produit de la
fantaisie : c’est un phénomène qui à sa raison psycholo-
gique. Dès lors, vraiment, peu importe qu’on l’étudie sous
une rubrique ou sous une autre. Le mal serait de l’écarter
sous le prétexte banalement administratif : « cela n’est pas
de mon ressort! »
FL
Nous pouvons maintenant aborder les applications que
M. De Boer fait de sa méthode.
Dans un premier essai il étudie la place de l'adjectif
attributif en français. Pour épargner au lecteur des
méprises de terminologie, rappelons que l’auteur entend
par là, selon la coutume allemande, ce que nous nommons
épithète ou adjectif accompagnant le substantif, et non
l'adjectif adjoint à un verbe pour former l’attribut.
En français, l’accent de force d’une expression est fixé
à la finale, comme l'accent tonique d’un mot isolé (1).
Autant dire que l'expression composée sonne comme un
motunique. Donc, quand l’adjectif est préposé au substan-
tif, c'est le substantif qui a l’accent: si l'adjectif vient à la
finale, c’est l’adjectif qui aura l’accent. Il n’y a qu’un
accent, l'expression forme une unité. Ainsi ce que l’on veut
relever comme nouveauté dans une expression, ce que l’on
donne comme important ou distinctif, doit venir à la
(1) Je ne suis pas sûr d’avoir bien saisi la pensée de l'auteur (p. 18 et 19)
sur l'accent. Il parle de l’accent mobile du néerlandais et conclut : « le hol-
landais étant une langue à accent mobile, l'ordre des mots a pu y devenir
fixe. » Je comprends que l’on y déplace l'accent suivant la valeur des môts,
sans avoir besoin de déplacer les mots. D'autre part, le français est qualifié de
« langue à accent fixe final »; mais, quelques lignes plus bas, on demande
« quelles sont les conséquences de cette mobilité d’accent en français ».
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 437
finale, De ce principe découle la première règle formulée
par M. De Boer :
« L’adjectif se place devant le substantif partout où,
sans encore être entrée dans la syntaxe figée, la combi-
naison adjectif + substantif est très fortement sentie
comme une unité, et où donc il y a synthèse. » La restric-
tion relative à la syntaxe figée a pour but de réserver les
cas qui apparaîtraient contraires à la règle et pour lesquels
il faudrait chercher une explication historique.
L'auteur devait poser en regard le cas d'analyse. Et si,
dans l’analyse, on veut attirer l’attention à la fois sur
l’objet et sur sa qualité, il faudrait que l'expression contînt
deux unités et deux accents. Au lieu de la solution logique,
l’auteur formule les deux règles partielles suivantes :
« Lorsque, dans l’analyse, l'adjectif n’a pas ou très peu
de force affective, la grammaire oblige l'individu à le pla-
cer après le substantif. » « Dans les cas où l’adjectif, dans
l’analyse, est fortement affectif, on peut le placer devant
le substantif. »
Voilà des règles nouvelles. Elles sont basées sur des
observations, et pourtant elles ne nous satisfont guère.
Faisons-leur l’honneur d’un examen critique. Dire ses
scrupules, expliquer ses doutes, c’est montrer qu’on prend
son auteur au sérieux et qu’on rend hommage à ses efforts;
et c'est peut-être contribuer aussi à la solution.
La première de ces trois règles se comprend facilement.
Elle n’est que la répétition de ce qui est contenu dans le
principe. Synthèse, donc unité d'expression, donc unité
d’accent, donc adjectif à la place où il sera proclitique.
Mais comment saura-t-on s’il y a synthèse? Le sujet par-
lant a-t-il le temps ou l’habileté de faire cette distinction ?
Non, n'est-ce pas? C’est par instinct, par habitude figée
que le sujet parlant formulera son expression; et c’est uni-
quement par le résultat que nous, auditeurs, nous jugerons.
Il n’y a donc point là de règle pratique, et nous verrons
tantôt pourquoi.
Ensuite, après avoir distingué les deux cas de synthèse
et d'analyse auxquels il semblait qu’il fallait s’accrocher,
on distingue tout à coup entre valeur affective forte de
l’epithète et valeur affective faible. Et, dans ces prétendus
438 J. FELLER
cas d'analyse, on aboutit à deux solutions opposées, dont
l’une est Fue du cas de synthèse.
Autant avouer que la distinction entre saritSSà et syn-
thèse ne joue pas le rôle prépondérant que l’on suppo-
sait.
Mais peut-être la seconde distinctiou, le degré de force
affective, mérite plus de considération. Relisez les règles 2
et 3; voici ce qu’elles disent: si l’adjectif a peu ou point de
force affective, sur ce caractère purement négatif, on le
met à la place d'honneur, sous l'accent! S'il a beaucoup de
force affective, on lui donnera la place effacée et subal-
terne |
Évidemment, ces règles ne contentent point notre
logique.
Le critérium « y a-t-il synthèse? y a-t-il analyse? » n’a
pas de valeur pratique. Qu'est-ce qu'un maître, qu'est-ce
qu'un élève peut tirer de ces formules pour préposer ou
postposer l'adjectif? Et notez que ces règles sont surtout à
l'usage des étrangers. Le Français, lui, n'a pas besoin de
règles, il place l’épithète d’instinct; mais l'étranger hésite,
beaucoup de cas l’embarrassent. Vous lui répondez : voyez
s’il y a synthèse ou analyse! Revient-il à la charge, vous
l’éclairez par une synonymie : quand il y a unité d'idée,
c’est la synthèse ; quand il y a dualité, c’est l'analyse. Mais,
cette unité ou cette dualité, à quoi la reconnaître? Au désir
d'exprimer deux idées ou une idée? Nullement, certes. La
distinction entre les deux cas est loin d’avoir cette préci-
sion. Quand-j'ai deux mots à énoncer, j'ai toujours l’illu-
sion d’avoir deux idées. Si les théoriciens voulaient être
sincères, ils répondraient bravement qu’eux-mêmes recon-
naissent l’unité ou la dualité d'idée au résultat. Et c’est
donc un cercle vicieux qu’ils font en installant, comme
cause et motif dé la solution à trouver, un état qui ne peüt
être qualifié que par la solution. En réalité, synthèse,
unité, proclise de l’adjectif sont des synonymies, rien de
plus; ces mots énoncent des caractères du phénomène,
non la cause efficieunte.
. Ce qu'il faudrait rechercher, c’est la raison pratique qui
tait qu’on synthétise où analyse, sans le savoïr, comme
M. Jourdain faisait d2 la prose.
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 439
Mais on peut aller plus loin et nier la légitimité de cette
distinction entre cas de synthèse et cas d'analyse.
Soit un objet énoncé par un substantif. Cet objet a des
qualités ou attributs divers. Que je veuille en distinguer
un par la parole, je le ferai à l’aide d'un nouveau mot que
j'adjoins au premier. C'est en qualité d’adjoint qu'il est
nommé adjectif. La perception de cette qualité à part est
une abstraction ou analyse. Le fait de la rattacher à l’objet
en une expression de deux mots unis par accord ou par
simple juxtaposition est une synthèse. Il y à analyse et
synthèse à la fois dans toute expression formée d’un adjec-
tif et d’un substantif, car les deux mots sont à la fois
séparés et réunis.
Mais tantôt ils sont plus réunis que séparés, tantôt plus
séparés que réunis. En vertu de quelle différence de
pensée? Là gît tout le problème. Mais qu’on ne vienne pas
fournir comme caractère distinctif les opérations d’ana-
lyse et de synthèse qui se retrouvent précisément dans
tous les cas! Et si M. De Boer nous objectait que, de notre
propre aveu, tantôt l'analyse prédomine et tantôt la syn-
thèse, il serait d'autant plus difficile de déterminer sur une
différence de plus ou de moins ce degré de prédominance.
La règle modifiée dans ce sens en deviendrait encore moins
pratique, Ainsi, pour conclure en ce point, le eritérium
choisi n’est pas faux, il est seulement exagéré. La sagacité
de l’auteur est hors cause, mais la distinction estinefficace.
Voyons s’il y à moyen de sauver le critérium de force
affective.
Pour éviter des équivoques, remarquons d’abord qu'il
ne s’agit pas de doser une fois pour toutes la valeur affec-
tive de chaque adjectif, mais que chaque adjectif, suivant
les circonstances, est susceptible de recevoir l’une ou
l'autre des deux valeurs au choix. Âu choix, évidemment,
de celui qui formule. Maïs le choix de celui qui formule est
déterminé par l’usage de la communauté, qui est aussi le
sien, qui est également celui de son interlocuteur. Si tout
le monde n’est pas capable de disserter sur cet usage ni de
le réduire en règle, tout le monde au moins sent de même
la différence. Or, il n’y à que deux positions de l’adjectif,
deux solutions possibles, donc deux distinctions à établir.
440 J. FELLER
Ces deux distinctions, a priori, ne doivent pas être très
compliquées, puisque tout le monde instinctivement les
comprend et les réalise tour à tour. En vertu de quel tra-
vail psychologique?
La rhétorique appelle épithète de nature celle qui ne
nous enseigne rien sur un objet que nous ne connaissions
déjà, On pouvait s’en passer. Elle ne fait que rappeler une
qualité banale : «les vertes prairies », «le grand Napo-
léon », « les hauts peupliers », « les sombres bords du
Styx ». Mais, si cette qualité est connue au point d’en être
devenue banale, pourquoi l’exprime-t-on? Parce que, si
cela est un truisme au point de vue de la logique et de la
vérité, on ne prétend pas non plus enseigner du vrai
en disant «les vertes prairies »; on veut produire une
impression de couleur, une image; on s'adresse à la sensi-
bilité, non à l'intelligence. Ce fait relève de l’esthétique.
Quelle est la place de l'adjectif en ce cas? Il fait corps avec
le substantif, il le précède, il est proclitique.
Dans le cas de « romans français », « terre cuite », « les
gens riches », « la voie lactée », « la guerre maritime »,
l'adjectif sert à spécifier, c’est-à-dire à distinguer une
espèce dans un genre ou tout au moins un objet d’un autre
de même espèce. L’adjectif a donc une valeur spécificative
et distinctive. Au moyen de l’épithète, on crée ici une
espèce, qui n’a peut-être pas la valeur ni la fixité des
espèces créées par les naturalistes, mais qu'importe? elle
est créée exactement de la même façon ; et, si elle intro-
duit une division fugitive, tout occasionnelle, cette divi-
sion suffit pour l’usage pratique et momentané que l’on
veut en tirer. Faut-il répéter que le langage, sans cesse,
analyse, distingue et classe?
L’épithète spécificatrice vient après le substantif, sous
l'accent.
Ces distinctions sont-elles capitales ? Épuisent-elles tous
les cas possibles? Nous en serions étonné nous-même.
Nous avons posé deux cas faciles à interpréter, deux cas
extrêmes aussi divergents que possible, au hasard, parce
qu’il faut bien commencer son observation au hasard, à
moins de tenir déjà une solution. Mille doutes surgissent
à mesure que les exemples se présentent.
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE _ 441
Quand on dit « le vieux chêne », « de vieux vins », est-ce
que l’on a affaire à une épithète de nature? « Les lointaines
étoiles » signifie-t-il que « toutes les étoiles sont loin-
taines » ? ou seulement « les plus lointaines des étoiles »?
Examinons.
Je vois une affinité entre le cas de « vieux chêne » et
celui de « vertes prairies ». Quand on dit épithète de nature,
cela ne signifie pas que la qualité existe toujours, invaria-
blement et sans exception, dans l’objet. 11 y a des prairies
jaunes de renoncules et de pissenlits en fleur; il y a des
prairies desséchées, roussies, brûlées. Épithète de nature
signifie donc tout simplement que la qualité existe d’ordi-
naire dans l’objet : on l'exprime comme descriptive de
l’objet. De même, quand je dis «le vieux chêne », je sais
bien qu’il y a aussi des chènes jeunes; mais à ce moment,
je n’ai pas l'intention de diviser, de classer. de distinguer,
de spécifier. Je veux négliger, au contraire, toute division
et tout enseignement de cette nature. Je veux parler à
l'imagination et non à la manie de catégorisation logique.
En d’autres termes, je table sur l’expérience que je vous
suppose d'une qualité précieuse, « vieux cognac », d’une
forme imposante, « vieux chêne », et je fais appel aux sen-
sations et sentiments que cette qualité ou cette forme
évoquent en vous. Ainsi s'étend et se corrige notre obser-
vation. Nous découvrons que ce n’est pas le degré de fixité
d’un attribut qui est la chose importante; c’est le fait de
vouloir faire sentir comment l’objet nous apparaît à un
moment donné. La place de l’épithète reflète notre inten-
tion toute subjective.
Quand je dis «les lourdes clefs d’une prison », je n’ai pas
du tout envie de vous enseigner que les clefs d’une prison
sont lourdes, je décris, je note une qualité que vous con-
naissez aussi bien que moi. Eïles seraient légères par leur
poids que je les dirais lourdes pour le pauvre prisonnier.
L’épithète produit un effet de sentiment. Supposez que je
dise au contraire « les clefs lourdes d’une prison », c’est
que, sur le moment, j'ai découvert qu'elles sont lourdes et
je veux vous le faire découvrir. Le mot vient à sa place de
découverte, de nouveauté, d'enseignement, d’explication.
Autant dire : «les clefs d’une prison, et vous savez qu’elles
442. J. FELLER
sont lourdes! ». D’après cette analyse, une épithète peut
être placée en position descriptive ou en position explica-
tive. | |
« Les lointaines étoiles » peut avoir deux sens. Ou bien,
dans ma pensée, elles sont toutes lointaines; l’épithète
m'apparaît comme une qualité inhérente à toute étoile,
bien que relative à notre situation terrienne. Je vous invite
à vous pénétrer du sentiment de la distance. Ou bien je
sais qu’il y en a de plus lointaines et de moins lointaines
et je n’entends parler que de celles qui sont très éloignées;
mais j'en parle comme d’une espèce connue sans vouloir
introduire actuellement la moindre idée de spécification.
Je ne songe qu’à la distance. Je vous invite à sentir la
distance. Ainsi, dans les deux cas, la solution est la même
parce que mon intention est la même. C’est donc cette
intention qui doit régler la place de l’adjectif, et non le
fait que l’épithète est plus ou moins intrinsèque, naturelle,
inhérente à l’objet. Par contre, «les étoiles lointaines »
peut se comprendre en deux sens, soit comme spécifiant
qu'il y a distinction des étoiles en deux catégories, soit
comme enseignant ou expliquant le fait de la distance. La
spécification ne nous apparaît plus ainsi que comme un cas
particulier de l’explication. C’est donc cette intention en
quelque sorte pédagogique d'expliquer qui doit régler la
place de l'adjectif.
Si cette analyse ne doit plus subir de modification, ce
que nous ne pouvons pas encore garantir, elle simplifierait
la théorie des états d’analyse ou de synthèse, des degrés
de force affective : il ne s’agirait plus que de sentir si
l’épithète a valeur descriptive ou explicative, valeur senti-
mentale ou valeur logique et intellectuelle, deux phéno-
mènes assez objectifs et d'appréciation facile.
Il existe un cas où le substantif et l’adjectif conservent
chacun leur accent. C’est quand l’adjectif est employé pour
marquer une circonstance. La circonstance n’est pas inhé-
rente à l’objet : elle est conditionnelle, limitée à un temps,
à un lieu, à quelque chose d’extrinsèque et de fortuit. Com-
parez ces deux phrases :
« Les citoyens riches sont plus faciles à gouverner que
les pauvres ». « Les citoyens, riches, sont plus faciles à
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 443
gouverner que pauvres ». Dans le premier exemple, les
citoyens sont conçus comme divisés en deux classes, les
riches, les pauvres. Citoyens n’est plus même qu’un sup-
port pour l'adjectif, support dont on pourrait se passer.
L'’épithète est spécificatrice. « Citoyens riches » forme une
unité. 11 n’y a qu’un accent d'intensité. C’est riches qui est
affecté de cet accent. Au contraire, dans le second exemple,
les citoyens sont conçus comme formant un tout indivis,
mais envisagé dans deux circonstances opposées : « quand
ils sont riches », «quand ils sont pauvres ». Chaque cir-
constance restrictive fait en réalité partie de l’attribut et
l’on pourrait soutenir avec raison que nous n’avons plus ici
le cas de l’adjectif épithète accolé au substantif. Ici il y a
bien réellement dualité d'expression, dualité d’accent. On
le marque en mettant une césure entre le nom et l’adjec-
tif. Dans l'écriture, les esprits précis noteront cette césure
par une virgule. On peut encore placer l'adjectif en avant,
séparé du nom par l’article : «les citoyens, riches, ...»,
« riches, les citoyens, ...». On peut hardiment dénommer
ce sens le sens attributif et isoler ce cas de celui de l’épi-
thète. Mais, pour l’isoler, il fallait bien l’examiner.
Nous trouverons d'autres cas difficiles ou douteux dans
le travail de M. De Boer. Il s’en débarrasse facilement,
renvoyant les uns à la stylistique, d’autres à la poésie,
d’autres à la syntaxe historique ou à la syntaxe figée. Pour
lui, « c'est à la grammaire diachronique et non pas à la
grammaire synchronique de les expliquer », « ce sont des
questions de sémantique ou de sémasiologie ». Tout cela
semble d'une ordonnance très profonde et témoigne d’un
esprit net amoureux de précision. On s’illusionne cepen-
dant si l’on croit que les progrès de la syntaxe sont subor-
donnés à cette manie de réglementation germauique. Au
lieu d’expulser ce qui est génant, mieux vaudrait le retenir
et l’étudier. |
Comment d’abord suffirait-il, pour se débarrasser d’une
exception, de déclarer qu’elle est d’un temps antérieur?
C’est reconnaitre qu’à une époque antérieure, l’usage ne
traitait pas l’adjectif épithète de même qu'aujourd'hui. Si
c’est vrai, quand donc le changement s'est-il opéré? par
quelle cause? « Demandez à la grammaire historique,
444 J. FELLER
répond-on au consultant; cela ne nous regarde pas. » Nous.
ne dénions pas au spécialiste de la grammaire synchro-
nique le droit de proférer cet aveu d’incompétence, nous
en contestons l’opportunite. Le consultant ne tient pas,
lui, à être renvoyé de bureau en bureau; et ce procédé ne
favorise ni la science, ni la diffusion de la science. —
2° Quand on renverra une expression à la syntaxe figée, ce
sera, évidemment, parce qu’elle contrarie la règle actuelle.
Mais cette expression dissidente, avant de s’immobiliser,
faisait-elle exception déjà ou était-elle alors conforme à la
règle? — 3° On signale des différences de construction
entre la prose et la poésie; on accuse les nécessités de la
rime et de la mesure. Que valent ces explications? —
4° On signale des cas de « style », où l'individu s'éloigne
de l’usage commun, se désolidarise, suivant l’expression
de M. Sèchehaye, Mais quelle est la cause et quel est l'effet
de ces particularismes? — 5° Les noms de couleurs, les
noms géographiques et ethnographiques suivent le sub-
stantif, constatent les grammairiens. Est-ce une exception
ou est-ce conforme aux règles générales? — 6° Certains
adjectifs ont une place fixe, tout, même, feu, excepté. En
vertu de quelle loi? Serait-il impossible d’élucider ces
divers cas laissés en souffrance ?
On dit « la Terre Sainte » et « le Saint Siège » : contra-
diction. On dit « fermement » et « d’un esprit ferme » :
contradiction. Renvoi à la syntaxe figée et à la grammaire
historique. Eh bien! celle-ci nous fera remarquer d’abord
que nos deux règles de position de l’adjectif sont secon-
daires et de syntaxe actuelle. La position de l'adjectif n’est
qu’un moyen de l’accentuer ou de ne pas l’accentuer. C’est
donc à des règles d’accent plutôt que de position que nous
avons affaire. S'il y avait jadis un autre moyen de donner
l’accent convenable indépendamment de l’ordre des mots,
on pouvait en user. Or en latin ce n’est point, en général,
par la postposition de l'adjectif qu’on spécifie ou qu’on
explique. Ce moyen existe, sans doute, mais concurrem-
ment avec d’autres procédés. Il est de règle que l'adjectif
précède, dans tous les cas: c’est une exception, un fait de
« stylistique », quand il suit. C’est donc par l’accent qu’on
distingue entre le sens descriptif ou sentimental ou esthé-
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 445
tique, le sens explicatif ou intellectuel ou logique, le sens
circonstanciel ou attributif. J'imagine que media arbor,
l'arbre médian ou du milieu, se prononçait autrement que
media arbor, l'arbre considéré en son milieu, le milieu de
de l’arbre. Il devait y avoir union et unité d’accent dans
magno antmo, bono animo, bona mente, pusilli animi, à
preuve les composés magnanimus, pusillanimus, unani-
mus, aequanimitas, bonnement, fortment, gramment. L'o
bref de magnopere le montre encore plus visiblement.
Mais meo quidem animo par disjonction produit le même
effet que animo meo. Voulez-vous des exemples de la post-
position, plus rare, de l’adjectif? Vous rencontrerez fac
animo magno fortique sis. Quand César écrit, au début des
Commentaires, « Gallia est omis divisa in partes TRES »,
il donne à omnis une position attributive et restrictive, à
tres une position privilégiée et un accent propre : il ne faut
pas comprendre comme nos écoliers de cinquième : « toute
la Gaule est divisée en trois parties », mais « la Gaule est,
prise en général, divisée en parties, qui sont au nombre de
trois ». Le latin jouissait donc déjà, mais avec plus de
liberté et de souplesse, de la faculté d'exprimer les nuances
de sens en plaçant l'adjectif avant ou après. Le français à
systématisé et figé peu à peu cet usage. L’épithète descrip-
tive mise en avant a formé une sorte de mot composé, qui
parfois s'écrit même en un seul mot : sagement, ferme-
ment, gentilhomme, bonhomme I a fallu exprimer diver-
sement l'épithète spécificatrice, explicative, restrictive et
le latin fournissait aussi la solution. Ainsi saint-sièg'e est
fabriqué comme sagement : sens descriptif, le sens affectif
de M. De Boer; terre sainte est fabriqué comme terre
cuite : sens spécificatif; c’est le sens non-affectif de M. De
Boer, qu’il convient de désigner par un terme moins
négatif.
Dans galant homme, honnête femme, grande dame et
bien d’autres groupes, on ne peut dire que le substantif
est l'élément fort qui devait recevoir l’accent. On pourra
même penser que le sens est ici spécificatif et que la règle
est en défaut. On renverra le tout à la syntaxe figée, et que
la grammaire historique se dépêtre ! Figée, certes ; mais la
règle n’est pas en défaut. Il ne s’agit que de distinguer
31
446 J. FELLER
entre la spécification actuelle et celle qui est acquise,
connue, faite depuis longtemps. Quand la communauté a
distingué pendant des siècles des femmes honnêtes et des
femmes vicieuses ou galantes, il se forme des noms com-
posés à défaut de noms simples, dans lesquels l’épithète,
cessant de spécifier, reprend l’ancienne position descrip-
tive et fait corps avec le nom. C’est le cas que nous avons
décrit de vieux chêne, vieux cognac. On mettra cognac
vieux sur l'étiquette de la bouteille, afin de renseigner le
client; mais le romancier qui écrit de vieux cognacs pré-
fère vous épanouir les papilles sensibles que de vous ensei-
gner qu’il est vieux. Ainsi la catégorie du spécificatif et de
l’explicatif aux allures pédagogiques se videra toujours
pour enrichir la catégorie du descriptif. Il ne faut pas jus-
tifier autrement la tendance actuelle de la littérature, si
souvent déplorée et honnie, de préposer de plus en plus
l'adjectif.
Mais les dissidences, en poésie, ne paraissent vraiment
que des écarts de style, et même de mauvais style, des
fautes de langage! Nous n’en croyons rien. Abandonnons
à la censure les mauvais poètes qui forcent l’usage par
impuissance ou paresse; mais quand un bon poète écrit
gothique architecture, soyez sûr que ce tour n’a pas le
même sens qu'architecture gothique : son épithète, au lieu
de classifier, décrit et devient purement sentimentale ou
affective.
Les noms de couleurs, les noms géographiques et ethno-
graphiques se placent, dit-on, après le substantif. C’est une
vérité exagérée. Si on les trouve plus souvent après, c’est
que, de par leur signification propre, ils sont plus souvent
employés comme spécificatifs. Mais on pourra dire, suivant
l'effet à produire, de noirs nuages et des nuages noirs, les
blonds épis et les épis blonds, un ciel gris et un gris ciel de
décembre. On dit très pédagogiquement l’ours gris, l’élé-
phant blanc, l'art grec, la littérature romaine : c’est con-
forme au sens. (Cependant nous ne voudrions pas exagérer
à rebours. Comme, entre noirs nuages et nuages noirs, il
n’y a vraiment qu’une nuance, qui peut s’atténuer jusqu’à
l'effacement, on comprend que le langage, surtout le lan-
gage poétique, ait choisi parfois entre les deux expressions
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 447
moins en.considération du sens qu’en raison de l’euphonie
ou de la rime. On comprend aussi la tendance du langage
courant à s'en tenir à une expression et à l’immobiliser. Il
ne faut pas dire alors que cette expression figée prend les
deux sens possibles, mais que le langage se refuse, jusqu’à
nouvelle initiative, l'expression d’un des deux sens. Nous
sommes bien forcé de constater qu’on dit couramment un
ciel gris, un chat gris, un col blanc, une robe blancke, la
foi punique, une lourdeur germanique, ete. Mais on n’a
pas le droit d'affirmer que le sens ne concorde pas avec la
tournure et que la règle en est infirmée. Aussi la poésie,
plus libre d’allure, et la prose soutenue, se permettront de
renverser la tournure et le sens. Quand elles diront son
blanc manteau de neige, un gris ciel de décembre, sombres
bois, vert gazon, mornes plaines, puniques promesses,
machiavéliques discours, parisienne volubilité, germanique
lourdeur, nous admettrons que le virement de l’épithète
confère à l'expression le sens descriptif. Ainsi lorsque Vic-
tor Hugo s’écrie : « La garde, espoir suprême et suprême
pensée! », il y a là un peu plus qu’une banale oratio
variata. I] construit d’abord espoir suprême en tournure
explicative, il nous enseigne que cette réserve est la der-
nière; puis il reprend l’épithète en fonction descriptive.
C’est assez conforme à la logique. On conviendra qu’il
n'aurait pu dire aussi logiquement « suprême espoir et
pensée suprême ».
C’est abuser de l'identité accidentelle des termes de
mettre en opposition grand homme et homme grand, sag'e-
femme et femme sage, certaine science et science certaine,
différents usages et usages différents. un seul adversaire
et un adversaire seul, une pure théorie et une théorie pure,
une grosse femme et une femme grosse, un honnête homme
et un homme honnête. Que la grammaire avertisse de la
différence de sens, soit; mais elle ne doit pas insinuer que
la différence provient de la place de l'adjectif : la différence
provient du rétrécissement du sens de l'adjectif, auquel on
a donné dans la moitié des cas une signification spéciale.
Si on ne peut plus invertir l'expression homme grand
pour parler de la taille, c’est uniquement parce que la place
est prise et qu'il faut éviter les équivoques.
448 J. FELLER
Enfin, quand on prétend confronter avec la règle les
mots tout, feu, excepté, on exagère si on croit prendre la
règle en défaut. On ne peut assimiler la construction
archaïque ou anormale de ces mots avec celle de l’épithète.
Tout est un adjectif pronominal ou déterminatif, non un
qualificatif. [l se place avant l’article. De même feu se
place avant l’article, sinon il se soumet à la règle (la feue
reine). Excepté a pris la valeur d’une préposition et ne
rentre pas plus dans nos cadres que PLEIN les pockes et
à MÊME la bouteille.
TITI
Le deuxième essai nous donnera moins d’embarras.
D'abord nous le trouverons délesté des questions de gram-
maire générale intercalées dans le premier, puis la déter-
mination de la place du sujet ne dépend pas de distinctions
psychologiques aussi subtiles. L’auteur enfin a limité son
examen à la phrase non interrogative et à l'expression du
sujet substantif ou nominal.
L'ordre ordinaire dans les langues analytiques consiste
à placer le sujet avant le verbe. Je ne veux pas insinuer
que l’ordre inverse serait moins conforme à la succession
des idées : puisque nous n’avons de témoin que le langage
pour découvrir comment le film de nos idées se déroule, ce
serait faire un cercle vicieux que de déclarer telle ou telle
construction contraire à l’ordre psychique.
L'auteur élague d’abord les expressions de syntaxe figée
qui sont des archaïsmes (vive le roi, fasse le ciel, tant va la
cruche à l'eau...), les expressions brachylogiques ou
clichés incomplets (entre Hernani, seront punis ceux
qui..…., ete.).
La question étant ainsi limitée, le tableau des règles que
fournit M. De Boer ne laisse pas d’être assez compliqué.
T1 s’en console à la fin de l’article en disant qu’il ne s’agit
pas de savoir si elles sont compliquées, maïs si elles sont
exactes. Pourtant, si les règles sont surtout faites à l’usage
des étrangers, il est nécessaire qu'elles soient pratiques et,
par conséquent, peu compliquées.
Y a-t-il vraiment moyen de ramener ces règles à des
principes simples? La question de l’inversion du sujet
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 449
dépend beaucoup d'habitudes anciennes, invétérées, figées,
que la grammaire historique peut seule expliquer. La
question est de celles que la syntaxe synchronique et
actuelle chère à M. De Boer ne peut guère élucider.
On s’en aperçoit aux aphorismes qui lui servent d’intro-
duction. Il parle sans cesse de la « marche de la pensée »,
de « l’ordre des idées », comme si cette marche et cet ordre
étaient connus autrement que par le langage. « Si tout dans
la langue était primaire, dit-il, la place du sujet par rap-
port au verbe serait déterminée par la marche de la pen-
sée ». Dans les constructions secondaires, « les pensées ne
déposent plus leurs expressions dans le véritable ordre
psychique ». « L'accord du verbe avec le sujet prouve que
nous avons affaire à une construction, à une unité secon-
daire. » À mon sens, ces entités, la marche de la pensée,
l’ordre des idées, le véritable ordre psychique n’ont pas
plus de consistance ou de réalité que la création de la
copule et autres inventions de l’ancienne logique. Il vau-
draït bien mieux s’enquérir de la façon dont les langues les
plus anciennes formaient le tableau de la pensée, On
s’apercevrait que le verbe grec, le verbe sanscrit, le verbe
latin sont encore des héritages de l’époque agglutinante.
Une forme verbale est une phrase. On peut y saisir sur le
vif par l’analyse des formes l’ordre des idées. L’attribut,
en gros, est au début; le sujet est à la fin ; les circonstances
de temps, de mode, quand elles s’y trouvent exprimées,
sont rattachées au thème de l’attribut, soit après, soit
avant. Quand les premiers latins disaient milites clamave-
runt, remarquez qu'ils exprimaient deux fois le sujet,
comme si nous disions «les soldats ils s’écrièrent ». Il n’est
donc pas vrai, comme se l’imagine M. De Boer, qu’il y a
« plus de chance de découvrir l’ordre primitif là où le sujet
est un substantif ». Le sujet substantif ne fut à l’origine
qu’une explication apposée au vrai sujet, lequel gît à l’ex-
trémité de la forme verbale. L'accord entre milites et cla-
maverunt n’est pas prémédité : chaque mot est au pluriel
pour son propre compte; l’accord est un résultat et rien
de plus, comme l'emploi de tel ou tel cas avec un adverbe
devenu préposition. Dans ces conditions, il est'hasardeux
de rechercher ce qui est de construction primaire en fran-
450 J. FELLER
çais : tout apparaît de construction secondaire dans le
langage dès le début des temps historiques, et c’est l’ana-
lyse du verbe synthétique des langues anciennes qui nous
permet seule d’entrevoir la construction première. Mais
cette distinction n’a pas si grande importance que l’on
s’imagine, si la pensée, comme je le crois, contracte l’ha-
bitude de s’analyser en conformité avec les habitudes nou-
velles que le langage acquiert progressivement, si l'analyse
interne de l’idée ne se fait réellement que dans les cadres
linguistiques, sinon mot par mot, du moins unité par
unité.
Quoi qu'il en soit, M. De Boer, sans le dire expressé-
ment, a bien l’air de considérer comme une construction
secondaire la disposition sujet-verbe, comme primaire la
disposition verbe-sujet. Cela n'empêche pas que, depuis des
siècles, la tournure droite paraît celle qui énonce d’abord
le sujet, et l’on peut continuer à nommer inversion la con-
struction opposée.
Tout le problème revient donc à déterminer quand il ya
inversion, soit obligatoire, soit facultative. Avec un peu de
patience à collectionner et classer des exemples, on peut y
arriver. [1 faudrait distinguer entre principales et subor-
données : celles-ci présentent ce trait caractéristique que,
hors le cas où elles commencent par le pronom relatif
sujet, — ce qui, pour ce cas, résout la question, — elles
sont introduites par un complément : elles rentrent donc
de ce chef dans la catégorie générale des propositions qui
débutent par un complément. I] faut distinguer aussi entre
la proposition première d’un ensemble et celles qui
viennent en second ou en troisième lieu. En général, dans
une proposition première ou isolée, le sujet se présente
d’abord ; dans une proposition liée, l’idée qui surgit la pre-
mière est suscitée par les idées qui précèdent. Ce ne serait
donc pas pénétrer très profondément dans le mécanisme
de la phrase que de considérer seulement des phrases iso-
lées. Il faut observer encore que les conjonctions de coor-
dination n’appartiennent pas à la proposition subséquente
et ne doivent pas être confondues avec des compléments
initiaux : le ainsi à sens logique n’aura pas le même effet
d'inversion que le ainsi adverbe de manière,
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 451
Quand on aura pris toutes les précautions pour saisir la
loi des constructions actuelles, on s’apercevra, je pense,
que cette loi est assez simple. Il y aura inversion, pour un
sujet nominal, quand la proposition commencera par un
complément : « du haut des airs s’abattirent des nuées de
sauterelles »; «dejà prenait l’essor. . cet aigle... »; «..,tou-
jours vous tromperont les brasseurs d’affaires »; «...encore
y périront les faibles »; « grande fut ma surprise »; «.. plus
s’acharnent sur nous la misère et le deuil »; «tu la troubles,
dit le loup »; « ...tels seront nos enfants » ; « quand viendra
la vieillesse »; « où gisait le cadavre »; « dont se vantait
le traître »; «à qui revenait la vigueur »; « que liront avec
fruit les débutants »: « à l’aide desquels voudront se libé-
rer les vaincus »; « pendant que croisaient le fer nos deux
champions ».
Ce qu’il y a de commun à toutes ces propositions, prin-
cipales ou subordonnées, c’est qu’elles commencent par
une portion de l'expression attributive. Alors l’expression
attributive peut passer toute, indivise, avant le sujet. Et
c’est naturel : l'esprit ne pense point par mots, mais par
groupes logiques. Pour acquérir une valeur pratique, cette
loi fondamentale doit être éclairée et complétée par des
observations subsidiaires : quand cette inversion est-elle
obligatoire? quand facultative? quand devient-elle impos-
sible? En vertu de quelles considérations nouvelles trou-
vera-t-on l’attribut ou le sujet divisé? Quelles différences
se produisent si le sujet est un pronom? car, il n’est pas
prudent de ne point comparer sous prétexte de limiter
l'expérience. Il faut encore prévoir le cas où l’inversion se
produit sans complément initial : « Restait cette redou-
table infanterie de l’armée d’Espagne... ». Cette phrase
suppose, à mon sens des phrases antérieures. C’est donc
comme si Bossuet avait dit : « alors restait... ». On trou-
vera dans le mémoire de M. De Boer, sinon des réponses
définitives à ces questions, du moins des suggestions inté-
ressantes. On y voudrait plus d’ordre et de précision, des
conclusions plus pratiques.
I] est peu pratique de faire entrer dans les règles le degré
« émotionnel » du sujet ou de la phrase, la qualité du verbe
«introducteur », de verbe plus ou moins revêtu de force
452 J, FELLER
psychique, de sujet « plus fort » ou « moins fort » que le
prédicat (attribut). On ne peut mesurer ces degrés-là que
sur des phrases toutes faites, quand le problème est
résolu! Je ne veux pas dire que ces observations sont
fausses, mais que, pour devenir utiles, elles auraient
besoin de passer de la phase métaphysique à la phase
mathématique. Si, au contraire, l’auteur n'entend fournir
ces raisons que comme l'explication suprême et le principe
des constructions, il faudrait présenter ces distinctions de
force, de qualité, d'émotion en une théorie cohérente en
dehors des règles pratiques.
IV
La troisième étude, la plus longue, est consacrée au
subjonctif. Résumons les conclusions que l’auteur en a
données lui-même (p. 126). I1 a distingué entre les cas de
syntaxe « figée » ou « locutionnelle » et les cas de Syntaxe
«vivante» ou «mobile », entre ce qui appartient à la
«grammaire » et ce qui revient au « style », entre ce qui
est « psychologique » et ce qui est devenu «convention-
nel », entre ce qui est « psychologie grammaticale » et ce
qui est «psychologie stylistique ou individuelle ». I1a traité
à part comme étant une sorte d’autre mode, le plus-que-
parfait du subjonctif. I1 reconnaît trois formes du sub-
jonctif au point de vue syntaxique : la forme simple, la
forme avec que, la forme avec pouvoir. Il tâche de prouver
que le subjonctif n’a plus que deux fonctions en français,
la « notion optative » et la « subordination d’idée ». Il y a
enfin quelques rares cas d’analogie purement méca-
nique.
Après ce schema, notons quelques traits sujets à médi-
tation. Depuis le latin classique, remarque l’auteur, le sub-
jonctif a perdu beaucoup de terrain. Il n'a conservé dans
la principale et dans la relative explicative que la fonction
« optative »; mais il ne peut plus exprimer dans la princi-
pale la simple « potentialité », qui était son sens primitif.
Dans la subordonnée, il a continué à exprimer la « subor-
dination d’idée ». En latin aussi, il n'avait que cette fonc-
tion-là dans la subordonnée : les prétendus subjonctifs de
volonté, de but, de conséquence, etc., ne marquent que la
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 453
subordination. Toutes les grammaires latines sont à revi-
ser sur ce point, C’est une illusion, ajoute-t-1l, de voir dans
ces divers emplois des affaiblissements du conjunctivus
optativus : volonté, subordination psychologique dérivent
au contraire du sens de « potentialité ». Ces doctrines pro-
voquent des réflexions.
I1 semble que les auteurs ne soient donc pas encore
d'accord sur le sens fondamental du subjonctif. Pourtant
le subjonctif n’est pas une spécialité du français. On l’a
défini dans toutes les langues de l’Europe et dans des mil-
liers de grammaires Le désaccord gît dans les termes de
la définition plus que dans l’idée. Tous les auteurs ne dis-
posent pas d’une langue philosophique très nette, et leurs
idées non plus n’ont pas la précision souhaitable. La plu-
part répètent que le subjonctif est le mode du doute ou le
mode de l'incertitude : ce n’est pas se montrer grand con-
naisseur de l’idée ni des mots. Ceux qui disent éventualité
emploient un mot meilleur, mais cette possibilité de réali-
sation n’est pourtant pas ce que le subjonctif exprime.
Celui qui lui assigne l’irréalité oublie que l’affirmation du
non-êitre est tout aussi affirmative que celle de l'être : il
confond l’irréel et le subjectif Il n’y a qu’un mot, à mon
avis, pour caractériser le subjonctif en regard de l'indica-
tif. Le mode indicatif, — son nom est assez parlant, —
indique, montre les faits en dehors du sujet pensant, donc
comme existants, réels, visibles et tangibles. Il est le mode
de l’objectif. En face de lui se pose le mode du subjectif,
exprimant toutes les choses dont le sujet pensant ne peut
pas, ou ne veut pas affirmer l’existence ou qu’il ne pense
même pas à affirmer. Quant à déterminer le sens qui a
servi de point de départ, c’est une autre question. M. De
Boer dit que le sens primitif est le potentiel, Sur quels
faits s’appuie-t-il? Sait-il que le latin à eu un subjonctif et
un optatif? Si moneam, audiam, legam, sont par leur com-
position des formes subjonctives, sim, amem, amarem,
amaverim,amavissem sont par leur composition des formes
optatives, Le latin a donc laissé se perdre avant la période
classique, la distinction entre les deux modes, et c’est
l'optatif qui prédomine dans ce qu'il a conservé. Par con-
séquent la filiation des sens du prétendu subjonctif ainsi
2
494 J. FELLER
obtenu est un problème historique qui ne permet pas de
poser le potentiel à la base.
Le mode sub-jonctif est dénommé d’après l’unique carac-
tère de sub-ordination. Mais on sait la pauvreté de la
terminologie grammaticale, créée presque tout entière
d’après les premières apparences. [1 n’y à donc rien à tirer
de ce mot au point de vue de la définition.
Si le subjonctif est employé de moins en moins en fran-
çais, comme le constatent M. De Boer et M. Foulet dans sa
Syntaxe de l’ancien français, c’est que le peuple n’a pas le
sens du subjectif. À la phrase « je ne crois pas qu’il
vienne » il substitue « je ne crois pas qu’il viendra ». Ce
qu'il y à d'éventuel dans le futur lui suffit; il crée plus dif-
ficilement un « qu’il vienne » conçu comme action seule-
ment pensée sans préjuger de sa réalisation. On ne sait
plus faire non plus la concordance des temps du subjonctif
de la subordonnée avec les temps de la principale. 11 y a
néanmoins des exceptions. Certaines régions wallonnes
emploient très bien le mode et les temps du subjonctif,
plus fidèlement en tout cas que le peuple français : à fât
qui v’s oyésse, i fâreût qui v’s avahiz (il faut que vous
ayez, il faudrait que vous eussiez), si v's avahiz dès oùs,
vos f’riz dès hägnes (si vous eussiez des œufs, vous feriez
des écales). Syntaxe figée, répondra-t-on, non intention-
nelle et vivante! Il est bien hardi de vouloir faire le départ
entre les deux de façon aussi tranchée. Je n’en crois pas
M. De Boer quand il voit dans « qu’il vienne » une unité
aussi figée que celle de veniat ou du futur crotirai. « Si le
raisonnement qu’on vient de lire (pour croir-ai) est exact,
dit-il, & faut l'appliquer également à la forme moderne du
subjoncetif » I] faut! nous n’en voyons pas l'absolue néces-
sité. Quand l'écriture des demi-lettrés en sera à la phase
quivienne ou kivienne, nous l’admettrons.
Quoi qu’il en soit de tous ces détails, il y a dans les trois
essais de M. De Boer une tentative curieuse, neuve, nulle-
ment banale, suggestive au plus haut point. Il est heureux
que la psychologie féeonde l’étude des phénomènes du lan-
gage. Il serait moins heureux de repousser par esprit de
système les secours de l’histoire, de la philologie, de la
logique elle-même. En des mains moins expertes, la tac-
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 459
tique équivaudrait à substituer les raisonnements de la
théologie, de l'intuition, aux observations des sciences
naturelles. Ces trois essais nous poussent à réfléchir là où
les manuels nous laissent indifférents : c’est un beau
résultat, dont il convient de féliciter l’auteur. Nous lui
demandons de ne point s'arrêter en si bonne voie, de mul-
tiplier ses études, d'amener ses théories à l’état dernier à
la fois comme théories directrices et comme règles pra-
tiques.
EN
Nous pénétrons dans tout autre ordre de conceptions
avec l'étude de M. Hjalmar Kallin sur l'expression syntac-
tique du rapport d'agent dans les lang'ues romanes. Disons
tout de suite que le « rapport d'agent » est celui qu’on
trouve au passif en français exprimé dans les prépositions
par et de. Il s’agit de déterminer les variations successives
de l’expression de ce rapport à travers la latinité et les
langues dérivées. Nous avons donc affaire à un fait de
syntaxe étudié dans son évolution.
Ici point de dissertations philosophiques sur les apti-
tudes de l’ablatif et des diverses prépositions latines et
romanes à marquer l’agent en fonction de l’éloignement ou
séparation. L'auteur est un réaliste. Ainsi compris, le
sujet n’est pas de ceux qui procurent des surprises et pro-
voquent des émotions sur la psychologie du langage. Il est
de ceux-là, moins brillants et plus solides, qui fournissent
des démonstrations précises sur des points trop vaguement
connus, trop dédaignés parce qu’on croit les connaître
assez par les grammaires classiques de Diez, de Meyer-
Lübke,de Bourciez, ou par l'Histoire de M. Brunot. Œuvre
de recensement et d'analyse à la facon des travaux de
Draeger, Haase, Tobler et autres.
À ce point de vue, l’étude de M. Kallin semble bien défi-
nitive. Chaque affirmation est étayée d'exemples nom-
breux. Le sens des divers modes d'expression est discuté
par le menu On peut différer d'opinion sur l'interpréta-
tion de telle nuance dans l’un ou l’autre cas, mais, comme
les exemples abondent, la suppression de l’un ou l’autre
n’aura point le pouvoir d’infirmer les constatations. L’au-
456 J. FELLER
teur compare même les expressions romanes avec celles
des diverses langues germaniques, même avec celles du
finnois, qui n’est pas une langue indo-européenne. Ce qui
est le pius étonnant pour nous Français dans cet ouvrage,
c’est qu'il est composé en français par un Suédois d’Upsal,
imprimé à Greiswald, édité en France, et que son auteur
manie familièrement toutes les littératures des langues
romanes.
11 faudrait trop de place pour résumer cette analyse
fouillée d’un in-octavo de trois cents pages en conservant
quelque chose de sa force démonstrative. Les philologues
d’ailleurs devinent ce qu’on peut en attendre. Nous préfé-
rerions donc souligner en peu de mots certaines tendances
d'esprit qui nous ont paru détonner dans une œuvre com-
parative et évolutive.
Le système de l’auteur, dans son ensemble, consiste à
suivre l’expression du rapport d'agent depuis le latin
archaïque jusqu’à l’état actuel de chaque langue romane.
Mais, dans chaque étude partielle, on à l'impression qu'il
continue à envisager les phénomènes à l'état statique. Il
fait de grands efforts pour établir si, à tel moment, tel
complément est complément d'agent ou de provenance, ou
de cause, ou d’instrument ou d’intermédiaire, si la prépo-
sition employée est prise dans son sens originel ou devenue
un simple mot-outil, si le verbe choisi est pris sous son
aspect perfectif ou sous son aspect duratif (sens dynamique
ou statique) ete. Il nous semble que M. Kallin complique
les choses parce qu’il se refuse à concevoir les rapports
comme sentis d’abord par à-peu-près et exprimés ensuite
de même. C’est pourtant le procédé de toute appropriation
psychique et de toute expression verbale. Le langage,
impuissant à créer des formules abstraites, procède par
métaphores et approximations. Au lieu d’énoncer la cause,
il énonce la provenance ou l’accompagnement : ab hoc,
cum hoc au lieu de propter hoc, et propter lui-même
n’énonce pas autre chose. Ut conjonction, on plutôtadverbe
conjonctif de manière, lui sert à énoncer la conséquence,
le but, la supposition. Alors que, tandis que, puisque,
locutions conjonctives de temps, lui servent à exprimer
des rapports qui sont en réalité des rapports d'opposition
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 457
ou cause inhibitrice ou bien de cause efficiente. Or, si le
sens originel est corrigé à la longue grâce à la pénétration
d'esprit des auditeurs, si le terme vague, maladroit, indi-
gent, finit par s'enrichir et signifier plus qu’il n’exprime,
il ne se transforme pas ainsi au même degré ni à la
même date dans tous les esprits. Il faudrait faire la part
à cette ingrate période de stage, qui peut durer plusieurs
siècles.
Est-ce une précaution inutile? Nous ne le croyons pas.
Moins préoccupé de « fixer » le sens que de lui laisser du
jeu. le grammairien verrait les phénomènes sous une autre
lumière. Par exemple, il ne déciderait pas aussi péremp-
toirement que le « soleil brille » ou « l’arbre fleurit » signi-
fient des états et non des actions. I] constaterait plutôt que
l’on exprime, par les mêmes formes actives du verbe les
actions qui se traduisent en mouvements visibles, comme
courir, et les actions à développement interne, comme
briller et fleurir. Là où l'esprit analytique du grammairien
saisit des différences, le peuple n’a vu qu’un seul et même
mode d’action. Le primitif a mis dans l’arbre un génie ou
démon qui pousse des feuilles et des fleurs. Dans la phrase
«un mur entoure le jardin », l’esprit mathématique voit
que le mur est autour du jardin, lesprit poétique peut
continuer à voir le mur se dérouler autour du jardin. Je
n'accepte donc pas sans restriction le sens statique que
M. Kallin donne à ces phrases. Ce n’est pas sans intention
de présenter les choses sous l’angle de l’action que le
conteur vous dit qu’ «un arbre se dresse », qu’ « un pont
s'étend », qu’ « une ruine menace ». À ce point de vue,
substituer le sens logique à la sensation, c’est supprimer
toute la portion instinctive, imagée, en même temps impré-
cise et approximative du langage, qui relève de la psycho-
logie.
Dans le même ordre d'idées, que d’excès de zèle et de
contresens commettent les grammairiens ! Ils s’entêtent
par exemple à spécifier que tel temps du verbe «signifie »
ou « marque » telle nuance. La vérité est qu’un imparfait
ne signifie jamais l’action habituelle ou répétée ou de fré-
quence indéterminée, Tout ce qu’il y a de vrai est que son
sens général ne s'oppose pas à ce que l’action décrite soit
458 J. FELLER
une action répétée. C’est le contexte, non la forme ver-
bale, qui indique si « les druides immolaient des victimes
humaines » doit se prendre au sens d’une action unique ou
d’une action multiple. Or, combien la grammaire serait
simplifiée si on ne surchargeait pas chaque expression des
sens qu’elle n’a pas mission de signifier !
11 y à encore au début de cet ouvrage bien des distinc-
tions et explications qui deviendraient inutiles si les
grammairiens avaient fixé plus clairement le sens des
termes et mis plus de rigueur dans leur emploi. Nous ne
faisons pas un grief à M. Kallin d’avoir discuté !:a termi-
nologie. Il a trouvé le langage technique encombré de
toutes sortes d’équivoques et il a bien dû prendre ses pré-
cautions.
D'où provient, par exemple, cette confusion entre sujet
et agent, et l’imbroglio qui s'ensuit ? De la confusion de
deux ou trois modes d’analyses, qui devraient rester
chacun à sa place et que les grammairiens mélangent sans
cesse à leur insu. Il y à une analyse logique du langage.
Celle-ci ne doit se faire qu’au point de vue de l'idée,
abstraction faite des mots et même de la variété des
langues. Une unité de pensée se divise en sujet et attribut,
la chose dont on énonce une qualité et la qualité attribuée.
Si la qualité attribuée est une action, le sujet est alors
agent de cette action, comme dans «il saisit »; mais si
l’attribut est une action inverse comme « est saisi », le
sujet est le patient. I1 n’y a donc pas lieu de confondre
sujet et agent. Dans la tournure passive, donner à l’agent
le nom de sujet réel, comme le propose M. Kallin, c’est
prendre sujet dans le sens de « celui qui fait l’action » et
lui retrancher la moitié de son sens.
Dans la phrase « Romulus fonda Rome », le sujet et
l’agent sont identiques, si on n’a égard qu’à la personne; il
n'empêche que chercher quel est le sujet et chercher quel
est l’agent sont deux problèmes différents. Dans la phrase
« Rome fut fondée par Romulus », il n’y à point d'action de
fonder dans l’idée, il y a l’action inverse être fondée. Si
donc, dans une phrase semblable, l’agent est indiqué, ce ne
peut être comme sujet de la pensée, ni réel ni autre, mais
d’une façon tout à fait accessoire et complétive. Il n’y a
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 459
donc pas lieu de distinguer un agent de l’actif et un agent
du passif, c’est confondre dans la même formule deux
ordres d’idée. Mais il est légitime de parler en analyse
syntaxique d'un complément d'agent, parce que la notion
de complément n'appartient pas à l’analyse logique, mais
à l’analyse syntaxique.
Mais on a l'habitude d’enchevêtrer si bien les deux ana-
lyses que cette distinction paraîtra byzantine. Elle. est
pourtant capitale. C’est la confusion introduite dans l’ana-
lyse qui fait détester la grammaire, qui la convertit en
grimoire. La confusion était presque fatale. En effet, si
l'analyse logique n’a pas à s'intéresser aux mots, mais aux
idées, à leur composition et à leur groupement; si l’analyse
grammaticaie ou plutôt morphologique n’a d’autre fonction
que de classer les mots et d’en indiquer le signalement;
l'analyse syntaxique, elle, ne peut définir les constructions
qu’en raison de ce qu’elles signifient, en vertu des idées
dont elles sont les symboles. Il faut sans cesse confronter
la parole et la logigue. Par malheur, pour faire cette com-
paraison inévitable, le grammairien ne s'est pas con-
tenté d'emprunter les termes de la logique, il les a déna-
turés et rapetissés. Un exemple fera mieux saisir la situa-
tion.
Pour ses besoins la logique n’a qu'à diviser l’idée en
sujet et attribut. Mais elle ne peut diviser que l’idée for-
mulée ; qu'on ne s'étonne donc pas si la matière sur laquelle
elle travaille paraît être la même que celle de la syntaxe.
Soit donc une phrase « l’enfant du jardinier court dans la
prairie » : pour le logicien le sujet est « l’enfant du jardi-
nier », l’attribut est « court dans la prairie ». Pour le gram-
mairien le sujet se restreint au mot «enfant » et l’attri-
but...?il n’y a pas même dans cette phrase de mot qu'il
dénomme attribut; il a l’idée que l’attribut est un adjectif
ou un participe, parce qu’il à tablé sur l’exemple classique
à trois termes « Dieu est juste ». À ses yeux l'attribut est
l'adjectif juste. Et, comme une sottise en engendre une
autre, est est devenu la mirifique copule. Il y a une troi-
sième facon de comprendre le sujet : c’est de faire dire que
le mot enfant est le sujet du mot ou du verbe courir. Ainsi
les beaux termes empruntés aux logiciens grecs sont à peu
460 J. FELLER
près vidés de leur sens profond et banalisés, réduits au
rôle des noms propres qui désignent sans signifier.
Et si, par hasard, le grammairien s’avise de dénommer
le complément d’agent sujet log'ique; et si, comme le pro-
pose M. Kallin, il s'amuse à l’appeler sujet réel, le gâchis
s'étend. On n’analyse plus ni la pensée ni la phrase en ce
qu’elles sont réellement, mais en raison de ce qu’elles
seraient si on en convertissait le passif en actif. C’est par-
tir de ce principe qu'il n y a point de différence de pensée
entre la tournure passive et son homologue à l'actif. Cette
réversibilité du passif en actif ou réciproquement est un
jeu théorique qui peut servir parfois dans une démonstra-
tion; mais ce jeu n'a pas plus de valeur que la conversion
des syllogismes en logique, qui n’a pas du tout l’importance
que la scholastique lui avait attribuée.
Voyez-vous le petit bonhomme d'élève barboter au
milieu de ces équivoques? Comment s’y retrouverait-1l,
puisque son maître, un savant, ne s’y retrouve pas! Le
remède serait bien simple cependant. Veiller à ne jamais
employer sujet et attribut qu'au sens de la logique. Si
ces deux parties de l’idée sont exprimées dans la phrase
chacune par un seul mot, il n’y a aucune difficulté. Comme
elles sont d'ordinaire exprimées par plusieurs mots, il faut
faire décomposer, logiquement d’abord, la phrase com-
plexe, si longue qu’elle soit, en deux parties. Il faut
ensuite, au point de vue syntaxique, déterminer le mot
capital de l’expression-sujet, le mot capital de l’expression-
attribut. Le mot capital n’est pas le plus voyant, c’est celui
dont tous les autres dépendent. Ses annexes sont appelées
en syntaxe des compléments. Les propositions subordon-
nées ne sont elles mêmes que des compléments. Voilà donc
la notion de complément éclairée à tout jamais par cette
simple analyse. Chaque complément, énoncé toujours dans
son intégrité, à de même son mot introducteur er ses
annexes. C’est un jeu de les décomposer, d’en fixer le sens
et la fonction : nous ne nous y arrêtons pas. Le complé-
ment d'agent, pour en revenir à notre point de départ,
n’aura jamais besoin d’être appelé sujet, ni sujet réel, ni
sujet logique. L'agent et le complément d'agent resteront
deux choses différentes : l’agent sera, par exemple, le per-
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 461
sonnage historique Romulus, mais le complément d'agent
sera « par Romulus ». Ces simples précautions supprime-
raient toutes les équivoques et tous les embarras de termi-
nologie que M. Kallin a rencontrés au début de son exposé
et dont il ne s’est tiré qu'imparfaitement.
Au début encore, M. Kallin a-eu le bon esprit, en dis-
tinguant l'agent et la cause, de noter que « celui qui parle
ne fait pas toujours la distinction » Il aurait pu étendre
cette observation féconde à bien d’autres rapports. Il y a
bien moins de cas dans la déclinaison et bien moins de
prépositions qu'il n’en faudrait pour exprimer tous les
rapports logiques. Si, à des époques de raffinement, on
crée des combinaisons comme à cause de, au sujet de, par
rapport à, en vertu de, à raison de, au moyen de, d'auprès
de, par l'intermédiaire de, afin de, on s’est contenté de
beaucoup moins de précision auparavant. Il y a eu un
temps où dans l'arbre n’avait d'autre expression qu’une
pure juxtaposition signifiant arbre-cavité ou arbre-trou. I
est bon de se rappeler ces états informes du langage pour
ne pas infuser prématurément les analyses savantes des
grammairiens aux à-peu-près, aux quid pro quo, aux
approximations de tout genre
Ces réflexions ne concernent que les principes. Une fois
que l’auteur a clarifié ses rapports, toute la doctrine se
déroule dans la forme classique pure et impeccable. Il y a
peut-être une ou deux interprétations controversables de
tournures. Ni de près ni de loin, le texte de César « minora
castra majoribus inclusa » (Civ., III, 66) ne contient un
complément d'agent. Majoribus est donné (p. 3 et encore
dans un autre passage) comme un ablatif: c’est un datif
complément du préfixe in de inclusa. Il faut comprendre
«enserré dansle grand camp » etnon «entouré par le grand
camp »._ C’est trop de zèle aussi d’assimiler le mihi de
« epistola mihi scribenda est» à un complément d'agent,
I1 n’y a pas plus d’ agent dans la phrase latine que dans
le français « j'ai une lettre à écrire », et mihi n’est pas
même complément de scribenda.. Visiblement d’ailleurs,
l’auteur n’a fait place à cette tournure que pour ne rien
omettre de ce qui, de près ou de loin, ou par comparaison
avec d’autres langues, rappelle le rapport d'agent.
32
462 J. FELLER
VI
Les quatre études que nous venons d'examiner suscite-
ront, espérons-le, d’autres études aussi sérieuses. Ce n’est
point la matière qui manque : il en reste quelques milliers
d’autres à exécuter. L’esprit s’effare en pensant à la mul-
tiplicité des questions que la syntaxe n’a guère abordées
que de surface où à contresens. Nous souhaitons seule-
ment que, tout en distinguant syntaxe historique et
syntaxe descriptive, syntaxe stylistique et syntaxe gram-
maticale, syntaxe figée et syntaxe vivante, syntaxe logique
et syntaxe psychologique, les auteurs n'abusent pas de ces
distinctions pour se cantonner dans un seul aspect des
phénomènes. En traitant ainsi un huitième de la question,
on ne fera pas un examen plus approfondi, on se refusera
seulement les moyens d'expliquer le présent par le passé,
l'usage collectif par l'usage individuel, les survivances
stéréotypées par les formes vivantes d'autrefois, les tour-
nures peu logiques par des inventions du sentiment et de
l'imagination Nous souhaitons aussi que chacun soumette
à une critique rigoureuse les principes et les termes tech-
niques dont il jalonne sa route. Enfin, de même qu’on
s'’habitue en toute science, en psychologie, en logique
même, à concevoir les phénomènes en action, en transmu-
tation, et à ne voir dans les lois et les règles que des
moments, isolés par abstraction, de la vie indéfinie des
choses, qu’on en agisse de même et à plus forte raison en
philologie, puisque le langage est fluent et mouvant comme
la surface tumultueuse des mers.
Quant à l'adaptation de la science aux écoles, c’est un
autre problème. Il faudrait commencer par déblayer le
terrain en faisant un examen critique de la terminologie.
Elle est devenue encombrante et vague au lieu d’être sobre
et précise. A notre estimation, c’est la moitié du travail de
vulgarisation nécessaire. Le dégoût des jeunes gens par
rapport aux phénomènes linguistiques provient de ce qu'ils
ne comprennent pas. Ils sont réduits à loger dans leur
mémoire, par répétition machinale et sans cesse renou-
velée, et toujours inefficace, ce qui n’a point de prise sur
leur entendement. Quand les écoles sauront décomposer
ÉTAT DE LA SYNTAXE FRANÇAISE 463
une phrase logiquement, ce qui n’est pas bien compliqué,
quand elles verront comment un sujet et un attribut s’ex-
priment invariablement dans les grandes lignes par les
mêmes éléments grammaticaux, alors la clarté se fera dans
les jeunes esprits; ce qui était casse-tête et grimoire
deviendra un jeu; et les règles, éclairées sobrement par
l’histoire, ne seront plus que des condensations d’observa-
tions particulières, qu’ils pourront formuler eux-mêmes
ou dont la formule en tout cas cessera de leur apparaître
cabalistique.
Mai 1924. JULES FELLER.
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Les Financiers d'Arras
CONTRIBUTION A L’ÉTUDE
DES ORIGINES DU CAPITALISME MODERNE
Il est peu de problèmes historiques qui, dans ces der-
nières années, aient plus passionné et divisé les historiens
que celui des origines du capitalisme moderne. Les écono-
mistes, comme les historiens, ont discuté le problème et
les opinions les plus variées se sont fait jour ({).
La question est complexe et ne paraît pas susceptible
d’une solution unique. En fait, du xrr1° siècle à nos jours,
on peut distinguer trois périodes de formation capitaliste;
la première comprend les xr*et xiv°siècles, la deuxième
se constitue au xvi® siècle et s'étend sur le xvri et la
première moitié du xvirr° siècle, la dernière est contem-
poraine du développement du machinisme.
Nous nous en tiendrons à la première période et ici
toute la discussion se ramène à rechercher comment se
constituaient les capitaux, dont les actes de l’époque nous
montrent l’emploi qu’en firent leurs propriétaires.
L’éloignement relatif de l’époque envisagée accroît la
difficulté ; la rareté des documents, leur insuffisance, le .
caractère fragmentaire des données que l’on peut recueil-
lir, laissent une grande place aux conjectures et aux
déductions. |
(1) SousarrT, Der moderne Capilalismus. Leipzig, 1902, 2 vol. — von BELOW,
Die Entstehung des modernen Capitalismus.: Historische Zeitung, 1903. —
F. KEUTGEN, Hansische Handelsgesellschaften vornehmtich des XIV. Jahr-
hunderts. Zeitschrift für Social u. Wirtschaftliche Geschichte, 1904. —
L. STRIEDER, Zwr Genesis des modernen Kapitalismus, Leipzig, 1904. —
ScHiPpER, An/ünge des Kapitalismus bei den abendlündischen Juden in früheren
Mittelalter. Zeitschrift für Volkswirtschaît, 1906. — GuarriGuer, Capital et
Capitalisme. Paris, 1904. — H. PrReNNe, Les périodes de l'histoire sociale du
capitalisme. Bull. Acad. Belg., 1914.
466 G. BIGWOOD
La seule méthode qui permette de réduire la part laissée
aux hypothèses et aux raisonnements subjectifs des cher-
cheurs, est la méthode des monographies ({).
C’est à une étude de ce genre que sont consacrées les
pages qui suivent.
I
De très bonne heure, Arras a eu la réputation d’être une
ville riche, s’enrichissant de son argent. Guillaume le
Breton, dans sa Philippide, passant en revue les diffé-
rentes villes flamandes qui s’apprêtent à se ranger sous la
bannière de leur comte, les caractérise chacune par ce
qu'elle a de plus saïllant. Gand d’abord, puis vient Ypres,
ensuite
Atrebatumque potens, urbs antiquissima, plena
Divitiis, inhians lucris et fenore gaudens,
Auxilium comiti tanto studiosius addit
Qui caput et princeps Flandrensis et unica regni
Sedes existit, tenuit quam tempori in illo
Comius Atrebates quo Julius intulit arma
Gallorum populis (?).
En 1208, Innocent III écrivait à l’évêque d'Arras :
« Usurarios qui tantum in civitate ac dioecesi tua excre-
visse dicuntur, quod si censura in Lateranensi concilio
prodita contra tales proferretur in omnes, omnino claudi
ecclesias prae multitudine oporteret » (5).
Les contemporains, dans les contes et chansons sati-
riques, genre littéraire particulièrement cultivé à Arras
(*) Parmi les monographies destinées à élucider le problème, citons :
H. PIRENNE, Les marchands batteurs de Dinant au XIVeet au XVe siècle. Contri-
bution à l'histoire du commerce en gros au moyen äge. Zeitschrift fur Social u.
Wirtschaftgeschichte, 1904. — G. Espinas, Jehan Boine Broke, bourgeois el
drapier douaisien. Ibid., 1904, — R. HEyNeN, Zur Entstehung des Kapitalismus
in Venedig. Stuttgart, 1905. — Franz ARENSs, Wilhelm Servat von Cahors als
Kaufmann zu London (1273-1320). Ibid., 1913. — Jos. CuveLier, Les origines
de la fortune de la maison d'Orange-Nassau. Mém. Acad., 1921.
(2) Philippidos libri XII, lib. Il, vers 94et ss. Edit. Delaborde, Soc. hist.
de France, 1885, LI, p. 44.
(3) SrerN, Urkundliche Beitraege, p. 5, A. 2. Potthast, 3382, cité par Moses
HorFuanx, Der Geldhandel der deutschen Juden während des Mittelalters, p. 27.
FINANCIERS D'ARRAS 467
au xu1° siècle (!), ne se sont pas fait faute de critiquer
vivement les faits et gestes et surtout les vices des riches
bourgeois financiers!
Les sources documentaires viennent confirmer les don-
nées des sources littéraires.
Les plus anciens comptes des villes nous les montrent
fortement endettées envers des bourgeois d'Arras.
Beaucoup ont même une rubrique spéciale spécifiant les
dettes dues à Arras « Haec debentur Attrebati », dit le
plus ancien compte de Bruges (?), d’autres ajoutent «et
alibi ».
Ce sont uniquement, puis principalement, les gens
d'Arras qui prêtent à «usures» ou achètent des rentes
viagères vendues par les villes.
Les villes picardes sous saint Louis (1258-1260) ont
recours aux gens d'Arras — mais non exclusivement —
pour faire face à leur déficit (*).
À Calais, les emprunts à des bourgeois d'Arras sont
signalés depuis 1264(4); vers cette époque, la ville devait
4,849 1, 10 s. payables à Arras.
En 1269, elle est fortement endettée envers eux. Elle
paie cher des renouvellements {5}. Les années suivantes,
la situation ne s’améliore pas. En 1275, on rembourse six
créanciers; les intérêts payés aux autres continuent à
grever le budget local. Les listes des créanciers de la ville
à la clôture des comptes de 1285, 1287, 1299, 1293, 1297,
contiennentnombre denoms connus d'habitants d'Arras);
l’absence d'indication d’origine ne permet pas un relevé
absolument complet. À un moment donné, on fit parmi
les bourgeois de Calais un emprunt aux fins d'obtenir les
1,500 livres nécessaires pour acquitter une première
échéance due aux Crespin (7). (Voir plus loin.)
(1) Voir plus bas.
(?) Compte de 1283-1284, p. 17vo.
(3) Cu. Durour, Situation financière des villes picardes sous saint Louis.
Mém. Antiq. de Picardie, 2e s.,t. X, 1858. |
(4) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes, A 15.
(5) Ibid., À 8741.
(6) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes, À 875.
(7) Ibid , À 876! et 876*.
468 G. BIGWOOD
LS
En 1294, la ville emprunte à ses bourgeois par à et:
10 livres aux fins de payer les rentes à vie dues à Arras
et à Saint-Quentin (°). | |
La petite ville de Merck ne trouve à la fin du x1r° siècle,
à une ou deux exceptions près, à emprunter qu'à Arras ou
auprès d’Italiens (2). En 1319, les crédirentiers arrageois
sont encore nombreux (?). |
À Ypres, la totalité des dettes de la ville en 1280-1282
s'élève à 51,911 1. 4 s. par. et ce sont exclusivement
des gens d'Arras qui sont créanciers. Il en est encore ainsi
en 1288-1289().
Le compte des rentes à vie se divise en deux chapitres;
le premier est intitulé : « C’est li rente à vie ke li vile
d’Ypres doit à Aras». En 1309, les rentes dues à Arras
sont plus élevées que celles payables à Ypres même(*).
Enfin les briefs du « Pardekin » mentionnent à chaque
page des voyages de messagers envoyés à Arras, soit pour
y effectuer des paiements, soit pour s'entendre avec les
créanciers de la ville.
Bruges (6) a particulièrement eu recours à nos gens. En
1283-1284, les 9,500 livres qu’elle doit emprunter lui sont
prêtées par des Arrageois. À cette époque, elle leur doit
39,172 1.9 s. 8 d. Les comptes des années subséquentes
révèlent une situation presque identique. Quelques prê-
teurs — surtout parmi les acheteurs de rentes viagères —
appartenaient à d’autres villes du Nord actuel dela France.
En 1292, le montant des rentes viagères à payer à Arras
atteignait 3,900 1. 10 s. tandis qu'il n’était que de 367 livres
pour Douai et 1,315 1. 4 s. 9 d. pour Bruges même. Vers la
fin du x siècle, Bruges s’adressa de moins en moins à
Arras; néanmoins, en 1307, la ville doit «up wouker
t’Atrecht ende else : 149,110 1. 13 s. 4 d. ». Elle était sur-
tout endettée envers les Crespin, dont nous nous occupe-
rons plus loin.
(1) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes, A 876.
(2) Ibid., À 871.
(5) Ibid., À 878.
(4) Des Marez et DE SAGHER, Comptes d'Ypres, I, p. 72 et 100.
(5) Ibid., p. 308.
(6) Voir les comptes de Bruges aux archives de la ville. Comme à Ypres, :
nous constatons l’envoi fréquent de messagers à Arras « tot der Karspinoysen ».
L
FINANCIERS D'ARRAS 469
En 1275, Gand a 38,511 livres de dette, dont 37,711 sont
dues à six bourgeois d'Arras, Il doit en outre 1,600 livres
de rentes viagères dont les créditeurs ne sont pas indi-
qués (‘), mais dont, à en juger par les rachats effectués à
partir de 1329, la grande majorité appartient au patriciat
d'Arras. |
Tournai également fut débiteur des bourgeois d'Arras.
Les dix contrats de rentes viagères conclus en novembre
et décembre 1998 se répartissent entre trois bourgeois
d'Arras et sept de Saint-Quentin(?)}. Dans la suite, les
noms des bourgeois d'Arras figurent nombreux dans les
comptes de la Charité Saint-Christophe, comme crédi-
rentiers (3).
En 1284, la ville dut emprunter; elle s'adresse à Reims,
à Arras et à Saint-Quentin. Dans la première de ces villes,
huit bourgeois lui prêétèrent un total de 1,540 livres parisis
à 12 p. c. d'intérêt l’an; à Arras, quatre lui avancèrent
4,201 livres à 16 et 17 p. c. l’an; à Saint-Quentin, enfin, un
seul prêta une somme qui, avec l'intérêt d’une année,
atteignait 1,348 livres tournois (4).
Les princes, de leur côté, avaient eu fréquemment
recours aux bourgeois d'Arras. Innombrables sont les
actes d'emprunts et les reconnaissances de dettes qui le
constatent.
Pour nous en tenir ici à des généralités, les Arrageois
figurent pour des sommes importantes dans l’état des
dettes du comte d'Artois, en 1274(*).
En 1278, la comtesse de Flandre leur doit encore
12,664 livres; seules les compagnies italiennes sont plus
fortement créancières(6).
Vers 1290, son fils doit à Arras, 65,166..1. 1 s. et
51,549 1. 18 s. à des Italiens.
(1) Van WeRvEkE, Cart. ville Gand. Comptes de la ville, p. 1051.
(2) Archives communales. Fonds des rentes.
(3) Léo VERRIEST, La Charité Saint-Christophe et ses comptes du XIIL siècle,
p. 96 à 114. Cf. Archives communales de Tournai, reg. 3364, f. 48 : « Cest li
rente à vie que Tournai doit à Arras » où l’on retrouve les mêmes noms.
(4) LÉO VERRIEST, 0p. cit., p. 31, n. 2 et Archives Tournai, reg. 3864, f. 34.
(5) 8, 768-18-6 sur 114, 536-2-10, dont 51, 601-17-7 étaient dus auroi.
(6) V. GarzzarD, Chartes des comtes de Flandres, n° 517.
470 G. BIGWOOD
En 1985, par l'intermédiaire du trésorier du Temple,
le roi Philippe emprunte 6,200 livres tournois des bour-
geois d'Arras, remboursables dans la quinzaine de la
Chandeleur 1286({).
Les tableaux annexés à la présente étude montrent avec
détails la fréquence des emprunts contractés par les con-
sommateurs de crédit de l’époque sur la place d'Arras.
Parmi les financiers de cette ville, toujours prêts à
placer leurs capitaux, deux familles se font particuliè-
rement remarquer, celle des Crespin et celle des Louchart.
Il est utile de les étudier quelque peu séparément.
EL
La plus ancienne opération de prêt consentie par un
Crespin que nous ayons pu retrouver remonte à 1293.
Baldus Crespin et deux autres de ses concitoyens prêtent
1,040 livres parisis à Gui de Chatillon, comte de Saint-Pol,
et la même année, avectrois autres, il lui avance 9,000 livres
parisis. Après lui, un Robert et un Ermenfroy Crespin
apparaissent comme prêteurs, puis un autre Robert. Le
nombre d'opérations, rares d’abord, va en augmentant et à
partir de 1279, elles deviennent fréquentes. Deux frères,
Baude et Robert Crespin, soit isolément, soit conjointe-
ment, font un grand nombre de prêts, et constituent des
rentes viagères sur leurs têtes ou celles des leurs. La der-
nière décade notamment du xrr1° siècle est une période de
grande activité. Avec les premières années du x1v° siècle,
elle se ralentit considérablement.
Nous avons groupé, au tableau I, toutes les opérations
de prêts, concernant les Crespin, qu’il nous a été possible
de déterminer.
Nous y voyons, parmi les débiteurs de nos financiers,
des villes telles que Bruges, Ypres, Calais, Tournai, Dun-
kerque, Béthune, Nieuport, Alost, Courtrai, Merck, Aude-
narde, Bourbourg, Furnes, Gand, Grammont, etc.
des princes, comme Gui de Dampierre, la comtesse
Marguerite, sa mère, la comtesse Jeanne, sa tante, ses fils;
(:) Bibl. municipale d'Arras, Ms 640, p.33, cité par H. Guy, Essais sur Adam
de le Hale, p. x1x, note 6.
FINANCIERS D'ARRAS 471
l'évêque de Liége, Robert de Thourout, le comte Jean de
Hainaut, sa femme, le comte d'Artois.
des établissements religieux, tels que le couvent de
Saint-Amand en Pévèle, ceux de Saint-Pierre d'Hasnon,
des Dunes et de Diest, un certain nombre de petits sei-
gneurs et enfin quelques rares bourg'eois.
Indépendamment des opérations qui ont pu être rele-
vées, les sources nous en signalent d’autres que nous
n’avons pu préciser à suffisance.
C’est ainsi que le compte de Bruges de 1292-1293 signale
que la ville devait à Robert et Baude Crespin, à l’échéance
du samedi après la Saint-Nicaise, une somme de5,000 livres
dont l’origine ni la cause ne:sont connues.
Les états de dette du comte d'Artois (1274), de Margue-
rite de Flandre (1278) et de son fils Gui de Dampierre
(vers 1290) déjà mentionnés, énumèrent quelques créances
qui n’ont pu être déterminées plus exactement.
Par exemple, Gui de Dampierre devait en 1290 à Robert
et Baude Crespin, du chef de plusieurs renouvellements,
15,835 1. 3 s., 14,757 1. 16 s. et 2,524 1. 10 s. En outre, comme
caution de la dame de Wasiers(?),1,610 livres et 4,000 livres
pour lesquelles les bourgeoïs de Douai s'étaient portés
garants.
En 1309, la ville de Bergues devait à Baude Crespin, tant
en argent prêté qu’en arrérages de rentes, 11,504 livres (1).
Les deux frères Robert et Baude Crespin semblent s’être
chargés de la recette du comte de Saint-Pol, car nous les
voyons payer en 1500 un quatrième et un cinquième quin-
zièmes de 333 1.6 s. 8 d. tournois « pro debito in redditu
comitis Sancti Pauli » au trésor du Louvre (?).
Robert, Baude,Jean et Egide ou Gilles Crespin ($) ayant
exercé diverses fonctions de receveurs, finirent par devoir
40,000 livres tournois au roi de France, qui chargea divers
clercs de leur recouvrement, notamment en se faisant
payer du couvent de Launaye (?) 1,000 livres qu’il devait à
Sagalon ou Sauwale Caignet dit Crespin (qui doit être leur
(4) Archives du Nord, B 4061, God. 4676, B 1568, n. 118.
(?) Extrait des comptes du Trésor, cité par Prron, Les Lombards, 1, 208
et 210.
(3) Voir plus loin pour les détails.
472 G. BIGWOOD
frère), lui faisant grâce des 120 livres pour lesquelles il
s'était engagé et qui‘étaient de l’intérêt (1).
L'activité financière des Louchart est moindre. Nous
n'avons pas trouvé de prêts antérieurs à 1244, époque où:
Robert de Thourout, évêque de Liége, emprunta à Aude-
froy Louchart avec un autre coneitoyen 1,200 livres. C’est
à partir de 1265 que Jakemon et Audefroy semblent s’être
régulièrement livrés à des opérations de prêt. D’autres
membres de la famille en font autant. HE
Elles cessent vers 1294. Tous sont également créanciers
de rentes viagères. |
Leurs débiteurs sont à peu près les mêmes que ceux de
leurs concitoyens. Parmi les villes, citons Calais, Béthune,
Valenciennes, Gand, Ypres, Bruges, Dunkerque ;
parmi les princes: l’évêque de Liége, déjà cité, Edouard,
fils du roi d'Angleterre, Gui de Dampierre, sa mère, le
comte d'Artois; deux établissements religieux : le couvent
d’Anchin et celui des Dunes; un seigneur : le comte de
Guine, et deux bourgeois de Douai.
En dehors des opérations reprises au tableau III, nous
trouvons le nom de Jacques Louchart, parmi les créan-
ciers du comte d'Artois en 1274. Deux mentions du
« Memorial » (?) des lettres obligatoires scellées par la ville
de Bruges en 1300 rappellent deux règlements, l’un de 300,
l’autre de 600 livres parisis, intervenus entre la ville et
Jacques Louchart dit Garet.
Nous avons réuni aux tableaux IT et IV les mentions
révélant l’existence de rentes viagères constituées par des
membres de ces deux familles.
La puissance financière de ces préteurs fut, à certain
moment, véritablement incroyable. Ils étaient devenus de
véritables pouvoirs avec lesquels on devait traiter.
Les villes envoient à Arras des messagers aux « Cres-
pinois » ou en reçoivent (*). La mission de ces commis
variait; souvent ils sont chargés de payer ou de recevoir.
(1) Archives du Nord. CC à Lille, J. J. 36, f. 96.
(?) Archives communales de Bruges, sans numéro, fol. 20vo,
(3) Cf. Des Marez et DE SAGHER, passim. Voir aussi les comptes de Bruges.
Pour Calais, Trésor Chartes d'Artois, À 874 et A 8762.
FINANCIERS D'ARRAS 473
En effet, c’est à Arras que généralement les rembourse-
ments devaient s'effectuer. C'était une sérieuse augmenta-
tion de charges pour le débiteur. En juin 1311, Ypres doit
payer 6 1. 12 d. « pour les cous et les despens de Willaume
de Hoghelede et des voitures qui alerent, à quatre chevaux,
à Lens et à Arras pour mener l'argent POULE paier Baude
Crespin » (1).
. Quelquefois l’envoi de messagers avait pour but d'obtenir
un renouvellement (?).
Souvent la ville débitrice devait financer pour obtenir
soit un délai de grâce, soit un renouvellement.
En 1301, Calais paie 40 livres à Sawale Crespin « pour
avoir un respit de deniers kon devoit à son père » (#. Ce
fils se trouvait à ce moment à Calais où .la ville paya ses
dépenses. Un peu plus tard, paiement de 20 livres « as
Crespinois pour avoir respit un moys del argent kon leur
devoit du premier paiement » ({). En même temps on leur
envoie 12,000 harengs.
Jacques Louchart recoit, en 1294, un cheval que lui offre
Bruges (5).
Au reste, nos gens savaient agir contre leurs débiteurs,
quand ceux-ci ne payaient pas. En mars 1311, Ypres dut
s’adresser à l’official d'Arras en suite de la « monnission »
que Baude Crespin fit faire sur les échevins de la ville. En
juin suivant, la ville paye 8 gros «à un vallet qui vint de
par -le. baïlliu de Lens, pour l’arrest que Baude Crespin
avoit foit sour chius d’Ypre. ». Elle donna quatre deniers
d’or et six gros «au prevost de Beaukesne pour son service
qu'il-ajourna le balliu de Lens et Baude Crespin à Beau-
kesne » et indemnisa « Lambert Cousin pour ses despens
qu'il fist à Lens quand il i fut arrestés à l’instance Baude
Crespin » (5).
Mia in du -xri1°-siècle, les échevins de Fier
s'adressant au clerc du roi de France et des comtes d’An-
10 Des Marez et DE re P 349.
NC ) Ibid., p. 383. |
… ®) ee Chartes d’Artois B, 8762.
_(#) Ibid. I s'agissait de l'échéance des 1,500 livres, citée plus haut.
(5) Compte de Bruges de 1293-1294, fol. 23.
(6) Des Marez et DE SAGHER, I, p. 347, 349, 350.,
474 G. BIGWOOD
jou, sollicitant son intervention pour obtenir du répit de
ses maîtres, s’excusent de ne lui envoyer aucun des leurs :
« Kar nous sommes, écrivent-ils, si pres waiïtie des Cres-
pinois et d'autres, tant d'Arras ke d’ailleurs, à qui nous
devons grans deniers dont termes est passés ke nuls de
nous n’ose issir de son liu (1).
Bruges eut également son procès contre les Crespin;
tout au moins la ville agit-elle en cour de Rome contre
eux.
En 1290 et 1991, nous voyons la ville faire de grandes
dépenses « pro causa synodi et pro aliis negotiis que
agitantur in curia romana » (?). Mais il est peu probable
qu'il s'agisse déjà de ses différends avec ses créanciers.
Par contre, deux dépenses relevées par Kervyn (*) dans le
compte de 1296 s’y rapportent incontestablement : «It. pro
litterisimpretatis quontra usurarios de Attrebato, XX turo-
nenses grossos. « It. pro litteris impretatis quontra Baldui-
num et Robertum Crespyn usurarios de Attrebato, V turo-
nenses grossOs. »
Ces lettres sont certainement la bulle du 21 janvier 1296
que Boniface VIII adressa au chantre de l'Eglise d'Arras,
l’informant qu’il a appris que « Robertus et Balduinus dicti
Crespin cives Attrebatenses multa extorserunt et adhuc
extorquere nituntur communiter à scabinis et burgima-
gistris ac universitate ville de Brugis per usurariam
pravitatem », et lui ordonnant de les contraindre à se
contenter du principal des sommes prêtées et à se sou-
mettre aux décisions du concile de Latran sur l’usure ({).
Le chantre de l'Église d'Arras ne sut-il ou ne voulut-il
rien faire contre ses concitoyens ? Nous l’ignorons, mais il
faut le croire, car le 12 juin 1297, le même pape s’adressa
au doyen de l'Église Saint-Aimé, à Douai, dans des termes
(1) Archives Pas-de-Calais, A 871.
(2) Comptes de 1290, f. 39 et de 1291, fol. 38.
(5) Histoire de Flandre, I, p. 600. Le compte de 1296 ne se retrouve plus.
Dans l'introduction au Codex Dunensis, p. xur. Kervyn écrit : « Boniface VIII,
avant de monter sur le siège épiscopal, avait été dans un célèbre procès contre
les usuriers d'Arras, lPavocat de la commune de Bruges, qui, à l’occasion de
son avènement, lui avait offert deux riches pièces d’écarlate « pro honore suo
quod fuerat advocatus causae praedictae. » II ne cite aucune source.
(4) GizuionTs, Inventaire Archives de Bruges, I, n° 87.
FINANCIERS D'ARRAS ATD
identiques (1). Le résultat semble avoir été le même, à en
juger du moins par l’arrangement conclu entre parties en
juin 1299. — Voir tableau I.
Il importe de dire que cet arrangement ne fut pas
exécuté. Les événements qui se produisirent à ce moment
s’y opposèrent ; non seulement les circonstances politiques
provoquèrent la rupture des relations entre Bruges et les
gens d'Arras (?), mais mirent la ville dans l’impossibilité
de s'acquitter. Ce ne fut que beaucoup plus tard, vers 1318,
que la ville commença à racheter les créances en souf-
france, particulièrement les rentes viagères, dont beau-
coup étaient éteintes, avec des arrérages plus ou moins
considérables.
Ce n’est pas le moment, ici, d'étudier cette liquidation de
la dette communale. Signalons seulement que la ville se
libéra à très bon compte.
Les plus gros créanciers étaient les Crespin. Sewale et
Robert, son frère, fils de Baude, décédé, réclamèrent à la
ville non seulement les 110,000 livres reconnues en juin 1299,
mais encore les arrérages des rentes viagères, dont plu-
sieurs étaient encore en vigueur. À quoi la ville répondit
qu’elle devait, en équité, être tenue pour libérée « voragine
usurarum ». Les parties firent un compromis et soumirent
ieur différend tout entier à Thote Guy (3), receveur du roi
Philippe en Flandre, qui fut désigné en qualité d’arbitre
amiable compositeur.
Thote Guy rendit sa sentence le 4 septembre 1332, dans
la maison des échevins, dite « Ghiselhuus ». Il condamna
la ville de Bruges à payer aux ayants droit Crespin « tam
pro undecim patentibus litteris qualibet de decem milibus
libris parismentionem facientibus quam pro quibusdam
aliis si que sint, et omnibus arriragis mortuorum triginta
milia libras par. singulis regalibus aureis pro quindecim
(1) Gizronrs, Inventaire Archives de Bruges, I, n° 100.
(2) Les comptes de Bruges à partir de 1300 ne mentionnent plus aucune
nouvelle opération avec les gens d'Arras.
3) Sur Thote Guy: voir G. Biewoon, Sceaux de marchands ilaliens en
Belgique, Rev. belge num. 1908, p. 375 et ss. et Le Régime juridique et
économique du commerce de l'argent, 2e vol. 1921-1922, Mém. Acad., table
des noms, p. 466.
476 G. BIGWOOD
et florenis de Florentia pro duodecim grossis turon. com-
putatis ». Ce paiement devait s'effectuer comme suit : à
Pâques 1333, la ville devait payer 4,000 livres et recevait
deux des reconnaissances de 10,000 livres ; à la Saint-Jean-
Baptiste suivant, moyennant un paiement de 3,500 livres,
la ville devait rentrer en possession de tous les titres de
rentes éteintes; à la même date, et pendant les trois
années suivantes, la ville devait payer 7,500 livres contre
restitution de trois reconnaissances, |
. En outre, et en ce qui concernait les rentes viagères
encore en vigueur, l'arbitre condamna la ville à payer
9,000 livres en quatre années à la Saint-Jean et à reprendre
le payement régulier des arrérages à venir (1).
Le roi de France confirma cette sentence et plusieurs
notaires publics donnèrent toute la solennité désirable à
cette confirmation. (Juin 1333.) \ f5
Une difficulté surgit sur la portée de cette décision, en
ce qui touchait la monnaie dans laquelle les paiements
devaient s'effectuer.
On consulta les notaires qui avaient été présents au pro-
noncé de la sentence et l'avaient incontinent transcerite:
ceux-ci, par prudence, consultèrent les témoins du pro-
noncé et il résulta de cette enquête que les gros tournois
dans lesquels étaient évalués les royaux et les florins de
Florence étaient synonymes de sous parisis, car à Bruges
ils couraient pour 12 deniers parisis. Cette sentence inter-
prétative est du 1° juillet 1333 (?).
La ville ne paya pas ; du moins les comptes communaux,
qui pour éette période sont sans lacune, ne mentionnent
aucun paiement aux Crespins.
. Longtemps après, les bourgmestre, échevins et conseil
de Bruges écrivirent aux maire et échevins d'Arras de faire
proclamer que si quelqu'un était encore créancier de
Bruges, il eût à le déclarer. Un seul se présenta, c'était
Rolant Crespin, dit de. Hestrus, chevalier. Il se dit créan-
cier de « certains et grand sommes de deniers ». Bruges en
fut averti par une lettre des échevins d'Arras du 19 juil-
( GiLu1or$, Inventaire Archives de Bruges, I, 399.
_ (2) 1bid., n6 400.
FINANCIERS D'’ARRAS 477
let 1384. Rolant Crespin se rendit plusieurs fois à Bruges
et finit par s'entendre avec la ville au sujet des « lettres
obligatoires qu’il avait sur yeulx, tant celles faisanz men-
tion de plusieurs prests du temps passé fais à li dite ville de
Bruges par feu sire Baude Crespin jadis, tayon du dit sei-
gneur Rolant, comme des arreraiges de rentes à vie que
avait feu Robert Crespin sur ycelle ville de Bruges et
desquelles le dit messire Rolant à cause, tant à cause de
don comme à cause de l’exécution et testament dicelluy
feu Robert, si comme il dist. »
Le 26 mars 1386 (n. st.), il comparut devant les maire et
échevins d'Arras et reconnut avoir reçu par la main de
M° Nicole Scakin, souverain conseiller et clerc de Bruges,
les sommes arrêtées par le règlement de compte entre la
ville et lui. Il renonça à toutes prétentions (1).
Les comptes de la ville de 1384-1385 et 1385-1386 sont
muets à l'égard de ce règlement.
Ce ne fut pas le seul règlement de compte pénible.
La comtesse Philippine de Hainaut et son fils Guillaume
rencontrèrent de grandes difficultés et durentles soumettre
à des arbitrages. — Voir tableau I, n° 176.
Ypres de son côté dut soutenir un long procès devant le
gouverneur-bailli de Lille, Douai et Tournesis, contre
Jean et Robert Crespin, portant sur la détermination de
la monnaie dans laquelle la ville devait s'acquitter envers
eux, à raison des rentes à vie qu’ils possédaient (?). (Jan-
vier-avril 1330.)
Les.événements politiques et militaires du premier tiers
du xiv*siècle avaienteu les plus facheuses conséquences sur
la situation financière des villes flamandes. Elles se trou-
vaient dans l’impossibilité de payer leurs dettes. Le roi de
France vint à leur aide (3). Le 10 juin 1338, reconnaissant
que « les villes de Gand, de Bruges, d’Ypres et plusieurs
(1) Gizuronrs, Inventaire Archives de Bruges, n° 684.
(2) De Sacner, Notice sur les Archives communales d'Ypres, p. 107.
(3) IL est cependant intéressant de noter que Baude Crespin avait, le
10 février 1314, associé le roi de France en toutes ses créances sur plusieurs
villes de Flandre à concurrence d’un tiers, dans l’espoir évident que cet appui
lui serait efficace. Arch. Nat. PP. 117, fol. 293. Le document n'est malheureu-
sement connu que par un inventaire.
33
478 G. BIGWOOD
autres villes et chastellenies de Flandres soient obligez et
en debtes en plusieurs manières et en plusieurs sommes
d'argent envers les Crespinois d'Arras et autres plusieurs
leurs créditeurs pour occasion desquelles debtes et obliga-
tions, plusieurs desdiz habitants des dictes villes et chas-
tellenies sont souvent pris, saisi et arresté et molesté en
corps et en biens si quil nosent aler es foires de Champagne
et de Brie ne es autres lieux de notre royaume où ils vou-
laient demener leurs marchandises de quoy il gaaignoient
leurs vivres et de quoy prouffiz venoient souvent aus
subgiez et au peuple de notre royaume lesquelles marchan-
dises pour les causes dessus dictes, il leur a convenu et
convient delessier au très grant grief et damage des diz
habitants des dictes villes et chastellenies, et au destrive-
ment du commun prouffit », le Roi déclare que tous les
habitants de Flandre, sous le sauf-conduit du roi, pour-
ront circuler avec leurs marchandises en toute liberté et
sans limitation (1).
Ce ne fut pas la seule fois que le roi de France eut à s’oc-
cuper des créances des Crespins. Dans la trêve conclue
entre lui et les délégués du roi d'Angleterre, dont Jean III.
duc de Brabant, le 25 septembre 1340 à Esplechin, il fut
formellement accordé « que les debtes deues à Arras aus
Crespinois ou à autres du royaume de France (ne seront
demandées) ne executees les dites trieuwes durant » (?).
La trêve conclue entre les deux mêmes souverains au
prieuré de la Magdeleine de Malestroit, le 19 janvier 1343
(2. st.), renferme la même clause ($). |
Enfin, celle du 28 septembre 1347 la contient égale-
ment (*). |
YIT.
Que sont ces familles de financiers ? Les annales de la
ville d'Arras au xrr1° siècle sont remplies de leurs noms.
On ne peut ici suivre avec quelques détails que les prinei-
(1) Van Duysse et DE Busscner, Inventaire Chartes Gand, n° 396.
(2) VERKOREN, Inventaire Chartes Brabant, n° 642. Cf. KErvyn, Histoire de
Flandre, HI, p. 268. Devizzers, Cartulaire I, n° 120,
(8) VERKOREN, n° 673. KERVYN, LIL, p. 275.
(4) KERVYN, III, p. 337.
FINANCIERS D’'ARRAS 479
pales, et en particulier les deux plus importantes déjà
signalées, celles des Crespin et des Louchart.
Un Baude Crespin est cité en 1164 et un Jean Crespin
est mentionné en 1170 dans le Polyptique de Guiman
comme possesseur d’une maison sise à Saint-Maurice près
de l’église (1). Elle faisait partie des « hostagia » de Saint-
Vaast.
Ce Jean Crespin peut être identifié avec le chanoine du
même nom qui en 1181 intervint à l’acte de fondation d’une
des chapellenies de Notre-Dame (?). C'est probablement lui
encore qui est diacre et chanoine du chapitre d'Arras et
figure en ces qualités comme témoin à des actes de 1209
et 1214 (S).
Il est encore mentionné en 1213 et avait pour mère Oede
Crespine de Strata ({). Un Michel Crespins est mentionné
en 1218 (), à Skelnier (?).
L’Estrée est du reste le berceau d'origine de la famille.
C'est là qu'est le gué ou « wez » d’Amain (6) qui appartient
à dame Emma Crespine de Strata. Plus tard, juin 1269,
Jacques Crespin, fils d’'Ermenfroy, et sa femme Marie
acquirent le moulin de l’Estrée (7); il desservait encore ce
fief quand, à la suite d’une rupture de barrage, les eaux
du Cruchon s’écoulèrent laissant le moulin à sec, ce qui
lui valut un litige au Parlement (°).
Pendant la première moitié du x1rre siècle, le chef de la
famille est Robert (1) Crespin. Nous le connaissons par les
quelques opérations qui figurent au tableau annexe n° I.
Ï1 était contemporain d’un Baude Crespin avec lequel nous
ignorons son degré de parenté.
Robert Crespin, décédé avant décembre 1249, eut trois
fils : Robert, Ermenfroy et Jean (°|.
(t) M. Guesxow, Les Origines d'Arras et de ses institutions. Mém. Acad,
d'Arras, 1895, 2 sér., XXVI, p. 240.
(2) Ibid:, p. 237.
(8) DE LornE, Chapitre d'Arras, n°$ 113 et 137.
(4) M. Guesnon, Loc. cit., p. 239.
(5) Haurecœur, Doc. litt. et nécrol. de S. Pierre à Lille. Obituaire, p. 158.
(6) L'expression se retrouve encore en 1395. D'HARBAVILLE, Chartes et doc.
concernant l'échevinage d'Arras.
(°) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes d'Artois, À 17. Gon. 279,
(8) Guesnox, La satire à Arras, p, 242.
(#) GuEsxON, Quatrième article sur La satire à Arras, p. 146, note 1.
480 G. BIGWOOD
Robert (IT) le jeune est un personnage important. Non
seulement il prête des fonds à intérêts — voir n° 4, 7,9
et 10 du tableau n° I, — mais il occupe une situation
en vue dans sa ville. Il est échevin en 1255, en 1263,
en 1265 (1).
11 épousa Isabelle Douchette, morte avant septem-
bre 1977. Lui-même était mort en 1278. On peut fixer
exactement son décès au 20 janvier 1278, car le Robert
Crespin figurant à l’obituaire de l’abbaye de l’Eeckhout,
écrit en 1284, ne paraît pas pouvoir être un autre que lui.
Ce document relève que ce Robert avait fait plusieurs
donations à l’abbaye (?). Il fut compromis dans l'affaire des
faux brevets ().
Ermenfroy, un deuxième fils de Robert (I), fut désigné
sous le nom de Frekin, et la branche de sa famille appelée
Frekinois. Ce sont eux qui sont visés dans un certain
nombre de satires de l'époque. Il devint le favori du jeune
comte d'Artois et fut attaqué par Adam dele Hale (4).
Ermenfroy figure au registre des Ardents à l’année 1278,
sa femme en 1273. 11 mourut entre 1278 et 1290 {5}, laissant
— au moins — une fille Mabhaut et trois fils : Jacques,
Nicolas et Robert (IV).
Jacques, dit Machonne, né probablement en 1261 (6),
que nous avons déjà vu tenir le moulin de l’Estrée, figure
en mai 1285, comme homme du comte, à un plaid où com-
parurent les échevins de Boulogne qui accusaient leur
seigneur d’empiéter sur les attributions du maire et de la
municipalité (7). 11 figure encore en 1283 à un autre
plaid (5).
I1 fat argentier de la ville en 1306 (°) et échevin
(1) Archives Nord. B 1593, pièce n° 98. Gop, IIIT, et GuEsNox, 4e article sur
La satire à Arras, p. 153, note 2. |
(2) La Flandre, LE, p. 305.
(3) H. Guy, Essai sur Adam dele Hale, p. 98.
(4) H. Guy, op. cit., p. 434.
(©) H. Guy, op. cit., p. 434.
(6) En 1307, il se dit âgé de 46 ans. Cf. Archives Pas-de-Calais, A 931.
(7) Archives Pas-de-Calais. Gop, Inv., I, p. 588-589, cité par H. Guy,
op. cit., p. 436.
($) Archives Pas-de-Calais, A 901.
(°) Ibid., À 931.
FINANCIERS D'ARRAS 481
en 1308 (‘), devint maire de la Charité de la Sainte Chan-
delle de Notre-Dame des Ardents (?). Il eut un fils. nommé
Colart, qui quitta Arras et eut des démêélés avec la ville;
celle-ci le fit arrêter, l’accusant d’avoir fraudé des droits
d’issue. Il eut aussi deux filles : Marie et Pasque. La pre-
mière mourut durant le carême 1340 (v. st.) (*), nonne au
couvent du Vergier, et la seconde décéda à la Chandeleur
de la même année (4).
Ce Jacques n'apparaît pas dans nos documents comme
ayant fait des prêts d'argent.
Par contre ses deux frères, Robert (IV) et Nicolas, se
livrèrent à des opérations de prêt. De leur sœur Mahaut
nous ne savons rien.
Nicolas eut deux filles, Jeanne et Marguerite. C’est lui,
selon toute apparence, qui reçoit avec trois autres du
baïlliage de Calais 50 livres tournois, en 1287, que lui rem-
bourse Philippe le Bel, par l’intermédiaire du Temple (5)
et qui cède en 1273, un fonds de terre qu’il possédait, à
Pierre Pouchin (5).
Le troisième fils de Robert (1), Jean, épousa Oede
Faverel, était propriétaire (7); en 1290, il vend un
moulin (8). Il mourut entre 1290 et 1299.
Revenons maintenant à la famille de Robert (II) qui se
distingua particulièrement par le nombre et l’importance
de ses opérations.
I] eut trois fils : Robert (III), Jehan et Baude, et une
fille, Saintain. De cette dernière nous ne savons rien.
Écartons de suite Jehan qui fit quelques rares opéra-
tions de prêt et qui était mort en 1308, année à laquelle
appartient un document mentionnant son exécuteur testa-
mentaire (°). En 1305, il reçut du roi de France une indem-
(1) Archives Pas-de-Calais A 937.
(2) I l'était en 1324. Ibid. A 431.
(3) Compte d'Arras de 1340-1341. Ibid. À 882.
(*) GuEsNoN, Inventaire d'Arras, p. 54, LX, 2 avril 1315.
(5) L. DeuisLe , Opérations financières des Templiers, p. 156.
(6) Archives Pas-de-Calais, H. Prévoté des eaux, copies, f. 55vo,
(7) BN. lat. 10972, f. 31v0 cité par H. Guy, Loc. cit., p. 430.
(S) Archives Pas-de-Calais, H. Prévoté des eaux, copies, f. 1vo et fol. 2.
(°) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes d'Artois, À 235. C£. sur ce
Jean Crespin, SamT-GENOISs, Inventaire, n° 803.
482 G. BIGWOOD
nité de 60 livres parisis à la suite de l’obligation où il
avait été d'héberger des prisonniers de guerre (‘) Il est
possible qu'avec Robert, Baude et Egide, il fut receveur
du bailliage d'Amiens (?). Il eut un fils, Baude (III)
Robert (III) et Baude (I) Crespin, les deux autres fils de
Robert (II) le jeune, portèrent au plus haut degré l’in-
fluence de la famille.
Robert (III) épousa Marie Louchart et par là s’allia à la
famille arrageoïise qui était, avec la sienne, au premier rang
de la riche bourgeoisie locale. Il est échevin en 1279 (3).
Ce doit être lui qui eut, au Parlement de Paris, un
litige tranché à la session de Saint-Martin 1281, lequel
fixa la coutume d'Arras, quant à « l’issue de la bour-
geoisie » (4).
Par contre, doit-on le voir dans le Robert Crespin, qua-
lifié de chevalier banneret, sire de Harmawville, qui en
novembre 1299, reçut des gages du comte d'Artois pour
une semonce à ('ambraï? (°). C’est probable.
I1 mourut avant ou au plus tard en mars 1305 (6), ne
laissant, semble-t-il, que des filles : Marie, Marguerite et
Isabelle. La première (dite quelquefois Marotain) épousa
Sauwale Wion (7), fils de Mathieu et de Gertrude Wagon ;
ils eurent une fille, Benoîte. Isabelle épousa Jean Cosset,
appartenant, lui aussi, à une des principales familles
d'Arras (8).
Baude (1), à partir de septembre 1296, est qualifié de
valet du Roi et honoré du titre de messire. Il survécut à
son frère, mais était mort en 1315 (°).
(1) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartès d'Artois, A 51. Gon, 2424.
@) Voir plus bas.
(3) Archives Pas-de-Calais, À 1149.
(4) Bouraric, Actes du Parlement de Paris, 4618, p. 370.
(5) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes d'Artois, A 153.
(6) Cf. la lettre du 29 mars 1304 (v. st.) du Roi de France. Arch. Ville
miens, AA 5, f. 25vo,
(7) A. Jeanroy et H. Guy, Chansons et dits Artesiens du XIIIe siècle : table
. noms, v° Crespin. LH: Guy, Essai sur Adam dele Hale, p. 46, note ÿ.
(8) Un Mahieu Cosset est aussi appelé gendre de Robert Crespin. Est-ce le
même ?
(?) Ceci résulte des aëtes relatifs à la créance de 8,000 livres à charge du
comte de Hainaut. Tableau I, n° 176. Cependant il semble difficile d'attribuer
à un autre Baude l’épitaphe rapportée au nécrologe de Saint-Vaast, p. 36.
d'A
FINANCIERS D'ARRAS 483
Il eut cinq fils : Baude (IT), dit quelquefois Baudet, Saga-
lon ou Sawale, Robert, Jean et Egide ou Gilles, et trois
filles : Catherine, Isabelle et Marie.
Baude (II) qui avait épousé Jeanne, fille du chevalier
Eustache de Baïlleul, mourut avant juin 1317. Il fut, avec
de ses frères, en 1299 receveur des émoluments du bailliage
d'Amiens et de 1295 à 1501, receveur de ce même bailliage
des sommes levées et dépensées pour les opérations du roi
de France en Flandre. Avec Robert (V) seul, il exerce ces
mêmes fonctions en 1305 (1).
Sagalon ou Sawale est qualifié de chevalier, sire de la
Braiïelle en 1328. Le 12 août de cette année, il reçoit ses
gages et ceux d’un autre chevalier avec leurs écuyers pour
un service militaire (?). Il est homme de la comtesse d’Ar-
tois (*). Il semble avoir fini tragiquement, car le compte,
arrêté à la Toussaint 1334, de Gilles de Blety, chevalier,
baïlli d'Arras, au chapitre des fourfaitures, mentionne une
recette de : « Robert de Mouronval bany d'Artois, pour ce
qu'il fu à navrer mauvaisement et en triewes mons. Sawale
Crespin » (4).
Sagalon avait épousé N. du Marès, dont il eut un fils,
Guillaume, mort avant 1371. Il est qualifié de cheva-
lier.
Sagalon et son frère Robert (V) s’occupèrent de la liqui-
dation des créances de leur père (Baude I) et de leur oncle
(Robert IIT).
Robert!{V)eut un fils. Rolant de Hestrus, chevalier. Si en
1586, il eut à régler avec Bruges la liquidation de la vieille
créance de son grand-père, par contre, nous le voyons, en
1365, vendre au comte d’Artois du poisson, dont il faisait
l'élevage (5).
(2) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes d'Artois, À 484.
(?) Il assiste en cette qualité aux enquêtes d’un procès en 1329. Jbid., A 72.
(5) J. Vian», Journaux du Trésor de Philippe VI de Valois, n°5 1364, 1577
et 2558.
(!) Archives Pas-de-Calais Trésor des Chartes, À 541.
(5) Ibid., À 715. Sur les sires de Hestrus qui ne sont pas des Crespin, voir
HAIGNERÉ et BLen, Chartes de Saint-Bertin, n° 1043 (a° 1957). Archives Pas de-
Calais. Trésor des Chartes, A 287 (1311), 298 (1312), 405 (1322), 444 (1335),
561 (1337) et 620 (1342).
454 G. BIGWOOD
Quant à Jean (III) ({), baïlli d'Arras en 1306, il figure au
registre de la Confrérie des Ardents en 1308 (*), et est
mentionné, en 1316, parini les hommes de la loi, assistant
le bailli d'Arras, lors d’une vente immobilière (?).
Plus tard, il s'occupe avec son frère Sawale de la liqui-
dation de la créance de la famille à charge du comte de
Hainaut (Tableau I, n° 176). En 1341-1349, il vend à Pierot
Wyon une terre, vente pour laquelle il doit payer 97 livres
de droit (4). Il est qualifié de chevalier.
De Gilles ou Egide Crespin, nous savons seulement qu il
est en 1299-1301 avec Robert, Baude et Jean Crespin, rece-
veur au bailliage d'Amiens et avec Jean (5) Crespin en 1301,
receveur du décime au diocèse d'Arras (6). Il est encore
mentionné en 1505 dans un compte de redevances pour
fiefs (7).
I épousa Jehanne, fille de Sawale Wyon et mourut
avant 1315, laissant deux fils, Jean et Jacquemart, et deux
filles, Jeanne et Marote. .
Est-ce un de ses fils également que le Gilles Crespin qui,
en 1367, est maire de la Charité de Notre-Dame des Ardents,
en 1369, garde de la porte Saint-Nicolas {8) et en 1373, éche-
vin d'Arras (°)?
Jean et Jacquemart Crespin figurent en 1377 parmi les
fournisseurs de vin de la comtesse d'Artois (10).
(1) Né en 1265, si l’âge de 62 ans qui lui est donné dans une enquête tenue
en 1327 (?) est exact. Archives Pas de-Calais A 960.
(2) H. Guy, loc. cit., appendice IL, strophes 26-27.
(8) RicHarp, Cartulaire hôpital Saint-Jean sur l'Estrée d'Arras, n° XLIX,
Mém. Acad. d'Arras, t. XVI, 2 s.
(4) Comptes d'Arras 1341-1342. Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes,
A 853.
(5) On ne peut savoir s’il s'agit de Jean IL fils de Robert (II) ou son
neveu, fils de Baude (1). Le compte de Merck de 1302 (Archives Pas-de-Calais,
A 877) mentionne un Gilles Crespin, frère de Jean.
(5) J. Lrarp, Journaux du Trésor de Philippe VI, n° 1364, n° 729 et n° 1977.
(*) Archives Nord. CC. à Lille, ancienne côte, B 467.
(8) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes, À 895 et Archives commu-
nales d'Arras, BB 2.
(?) PIRENNE et Espinas, Recueil, p. 259.
° (10) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes, À 766.
FINANCIERS D’'ARRAS 485
Des trois filles de Baude (1) nous ne savons rien (1).
Indépendamment de ceux qui viennent d’être signalés,
la famille Crespin a compté bien d’autres membres, mais
il nous est impossible de déterminer leur filiation.
Un M° Crespin est mentionné en 1246-1247, comme pro-
cureur de la comtesse Marguerite (?).
Un André Crespin habite Lille au début du xrv* siècle (*).
Une Marotain Crespine est titulaire d’une rente viagère
en 12717 (4). |
En 1311 et 1313, nous trouvons la mention d’un Henri
Crespin (°).
Il reste à signaler deux frères Pierre et Guillaume
Crespin, encore en vie en 1324 (6). Ce Guillaume pourrait
être identifié avec le fils de Sagalon et de la demoiselle de
Marès. Il serait alors mort avant 1371.
Quant à Pierre, en 1345, il donne quittance à Henri Cres-
pin (7), abbé de Vaucelle, et à Adrien Crespin (8), moine de
Saint-Vaast, devenu prévôt de Berclau, en qualité d’exé-
cuteur testamentaire de Marguerite Crespine (?), femme de
Jacques de la Court d’Angre, écuyer (1°).
Un mot de leur nom de famille : on a déjà vu qu’ils sont
quelquefois désignés par une expression générique : les
Crespinois, Karspynoisen, en latin Crespini. Cette der-
nière forme a amené certains auteurs à les considérer
(1) À moins que Catherine de Baillon, épouse de Jacques dit Wyon, ne soit
l’une d'elles. Une sentence du Parlement de Paris, du 30 janvier 1320, inter-
vint dans un litige entre elle et Jean et Sagalon Crespin, exécuteurs testamen-
taires de Baude Crespin, au sujet d’un legs de 1000 livres tournois fait à
Catherine à condition d'abandonner à Baudet, son frère, le reste de la succes-
sion. Bouraric, loc. cit., n° 5959. Cette Catherine et Baudet, son frère, seraient
plutôt enfants de Baude (11).
(2) Archives du Nord. CC. à Lille, Gop, 887.
(>) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes, À 886*.
(+) Haurecozur, Cartulaire de Flines, n° 193, p. 215.
(>) Archives Pas-de-Calais, H 1150.
(6) Archives Pas-de-Calais, H 1150.
(7) Peut-être le Henri Crespin mentionné en 1511 et 1313 — voir plus haut
— et propriétaire d'une maison rue des Meaux, — voir plus loin.
(8) Cet Adrien (ou André) figure au nécrologe de Saint-Vaast, p. 39.
(°) Il y avait deux Marguerite, l’une fille de Nicolas Crespin, l’autre de
Robert (1I1).
” (10) Archives Pas-de-Calais, 1150. 16 mai 1345.
486 G. BIGWOOD
comme des Italiens. En réalité, l’origine du nom semble
se trouver dans l’expression de crespes, crespets, crespi-
nets (!) et cette opinion est renforcée par les armoiries
que nous leur connaissons : le meuble principal et caracté-
ristique est un cœur, forme qu’affecte également une
espèce de gâteau célèbre, spécialité d'Arras (?).
Certains d’entre eux eurent des surnoms : Jean Crespin
est surnommé «au cancaig », Baude Crespin le jeune : «au
carguois ». Les deux frères les plus connus Robert et
Baude sont quelquefois, notamment à Bruges, appelés
Kaignet. Ce nom est aussi donné à leur mère, appelée
Isabelle Kaignette.
On a vu que les plus anciennes mentions relatives aux
Crespin les montrent propriétaires fonciers. Les descen-
dants continuent à acquérir des biens-fonds.
En novembre 1269, Ermenfroy achète de Manessien
Cauderons de Saulty, chevalier, 63 mencaudées, une bate-
lée, quatre lances et demie et six pieds de terre de labour
faisant partie du fief qu'il tenait du comte d'Artois, à
Longastre et ailleurs. Le comte d'Artois confirma cette
aliénation moyennant paiement d'un cens annuel de quatre
sous ($).
Nous avons déjà signalé qu’en juin 1269, Jacques et sa
femme Marie avaient acheté de Collard d’Offermont :
« Totum feodum quod habebat Collardus d’Offermont in
molendino sito in strata desuper vadum domine KEmane »
dont la redevance au comte d'Artois était de sept sols et
demi (#).
En 1273, Nicolas Crespin achète à Alard de Carvin,
22 mencaudées de terres sises au lieu-dit : « li couture
assom lescluze de Remi» et en janvier 1274, le comte
d'Artois ratifie cette acquisition moyennant un cens
perpétuel de 1 denier de rente annuelle par mencaudée,
sans compter les droits et redevances féodaux (°).
(1) GuEsNoN, loc. cil., p. 244.
(?) Cf. la description des sceaux des Crespin, dans DE Raapr, Sceaux Armories.
(3) Archives du Nord, B1598. 4er cartulaire d'Artois, n° 252. Go», 1606 et 1613.
(4) Archives Pas-de-Calais, Trésor des Chartes d'Artois, A 17. Gop, 379,
(5) Archives Pas-de-Calais, Chartes d'Artois, À 21. Gon, 465.
FINANCIERS D'ARRAS 487
En 1299, Baude, fils de Robert Crespin, acquiert de
Renier de Bourianne et de sa femme, la moitié d’une rente
perpétuelle de 60 s. 8 d. sur une maison sur les fossés « kon
dist de Bouriane » (1).
En 1989, Marotain Crespin, femme de Sauwalon Wyon,
achète un manoir sis à Loyselet, avec ses dépendances, que
lui vend, par pauvreté, le chevalier Michel de Wendin (?).
Il existe une lettre, malheureusement mal conservée,
d’un Crespin, datée de janvier 1299 (n. st.) et adressée aux
inspecteurs du roi, relative à diverses sommes d’argent et
à certaines quantités de céréales que Margot, veuve de
Ghilibert de Houdin, habitant Saint-Legier, lui devait à
raison de terres qu'elle tenait de lui (*).
Au début du xiv° siècle nous voyons les Crespinois
acheter, « 200 livres de terre au paresis » de l'abbé et du
couvent de Ham. L’acquisition était faite « à leur vie », il
se pourrait que ce fut une vente forcée par suite d’une
opération financière (i).
Le 2 janvier 1302 (n. st.), Baude Crespin achète de Jean
Pouchin et de sa femme Benoîte, un septième d’une maison
qui avait appartenu à sire Jehan de Cité, sise rue des
Meaulx (5) entre la maison de dame Marguerite Louchart
et celle de Jakemon de Noe, et de Colars Nazars et de
Jake, sa femme, les six septièmes de la même maison — le
double achat est conclu moyennant prestation d’une
rente (6).
À cette époque Baude Crespin le père possédait une
maison dans la même rue des Meaulx, entre celle de la
dame de Harmaïde, et celle de Robert Crespin. Cette
dernière était grevée d’une rente à « héritage » de 2 sous de
parisis que possédaient Jakemon le Jovène et sa femme,
(4) Archives Pas-de-Calais, H 1145.
(?) Archives Pas-de-Calais, Trésor des Chartes d'Artois, À 33.
(3) Archives Pas-de-Calais, Chartes d'Artois, A 44. Gon, 1821.
(*) Confirmation par le comte de Hainaut, 29 mai 1304. Deviirers, Description
anal. de carltulaires et chartriers, NE, p. 42.
(5) Archives Pas-de-Calais, H 1150.
(5) A signaler que la demeure de Jean Crespin, cellérier, tenancier de Saint-
Vaast, se trouvait entre la porte de « Méallens » et la porte de la Cité. Guimax,
O0
Cartulaire de Saint-Vaast, p. 295.
483 G. BIGWOOD
Ceux-ci l’avaient vendue à Gilles Louchart, qui à son tour,
en février 1309 (n. st.) la vend à Robert, fils de Baude
Crespin (1).
Marote Louchart, veuve de Robert Crespin, donne, le
27 juin 1310, à l'hôpital de Saint-Jean en l’Estrée, à Arras
16 mencaudés |?) et 27 verges de terre aux terroirs de
Carrency et de Villers en Oreillemont, pour fonder quatre
pitances et quatre messes de Requiem en l’octave des
quatre notaux, et plus tard, en février 1316, elle lui
donne encore diverses rentes sur plusieurs maisons d’Ar-
ras ().
De son côté, Maroie Crespin, belle-sœur de Jacques
Crespin (*) possède au début du xrv° siècle une série de
fiefs parmi lesquels se retrouvent, au moins en partie, celui
que son beau-père Ermenfroy avait acquis en 1269 (°).
Un Baude Crespin, probablement le père, avait acquis,
sa vie durant, une maison et des terres sises à Courchelles,
dépendant de l’abbaye d’Anchin, or, « fu li maisons arsse
de le were de Flandre, et li bien wasti, se demanda lidis
Baudes au dit abbé a ravoir ses damages, pais faite entre
le dit abbé et le dit Baude parmi M 1b que li di abbés lui
rent ($) ».
En 1341-1342, Jehan Crespin,un des fils de Baude, vendit
un héritage à Pierot Wyon (‘), et le 20 avril 1371, Rolant
de Hestrus, chevalier, et André Louchart, tuteurs
d'Audeffroi Crespin, dit de Hestrus, acquièrent en cette
qualité toutes les rentes qui appartenaient à feu Guillaume
(1) Archives Pas-de-Calais, H 1150.
(?) Sur les revenus qui en provenaient et leur affectation, cf. J. M. Ricaam»,
Cartulaire hôpital Saint-Jean en l'Estrée, p.114.
(3) Rica», Cartulaire hôpital Saint-Jean en l'Estree, nos 39 et 48. Cf. Archives
Pas-de-Calais, Trésor des Chartes d'Artois, A 887. Compte de l'hôpital de 1309-
1310. Une Maroie Crespine y figure comme ayant donné cette année-là 16 men-
caudés.
(+) Elle devait avoir épousé Robert (IV) ou Nico!as.
(5) Archives Pas-de-Calais. Chartes d'Artois, À 47. HAUTECŒUR Cite un obitus
Marie Crespin, uxoris Johannis Crespin IL sol. supra domum suam in vico
Anglie.., Doc. litt. et nécrol. de Saint-Pierre à Lille, p. 176.
(5) Compte du bailliage de Bapaume, Chandeleur 1310. Archives Pas-de-
Calais. Chartes d'Artois, À 259.
(7) Compte d'Arras. Archives Pas-de-Calais, A 883.
Ermenfroy
mort avant avril 1277
Robert (IV) Nicolas Jacques Mahaut
dit Machonne
épouse Marie
| | | | |
Marie Jeanne Marguerite Colart Marie Pasque
épouse *
fils de Mathieu
Nous résumons dans le crayon généalogique ci-dessous les données qui précedent :
Robert (I‘)
(1237)
mort avant décembre 1242
Robert (II)
épouse Isabelle Douchette
décédée avant septembre 1277
mort en février 1278
Jean (1°!)
épouse Oede Favere]
# entre 1290 et 1299
I
Robert (III)
chevalier banneret, sire de Harmawville
épouse Marie Loucharde
fille de Jakemon Louchart, dit Garet,
mort avant mars 13035
Marguerite Isabelle aude (ITI)
épouse Jean Cosset
Jehan (II)
Marie
épouse Sauwale W yon
fils de Mathieu et de Gertrude Wagon
Benoite
Rolant, dit de Hestrus
aude (1°)
mort en 1315
Sain rien
| |
Baude (T1) Sagalon
épouse Jeanne, fille
d'Eustache de Bailleul
chevalier
avant juin 1317 |
LOC RE RE
Jean (IV) Jacquemart Jeune Marote
Robert(V) Jean (III)
probablement
né en 1265
Egide Catherine
ép. Jehanne, fille
de Sauwale Wyon
Isabelle Marie
sire de la Bruïelie
ép. dem! du Marès
Willaume
+ avant 1371
Robert (IV)
Ermenfroy
mort avant avril 1277
Nicolas
—_—_—_—
Jeanne Marguerite
Jacques Mahaut
dit Machonne
épouse Murie
| | |
Colart Marie Pasque
FINANCIERS D'ARRAS 489
Crespin, dit Alemant (?), fils de Sauwale, que leur vendent
les trois demi-frères dudit Guillaume (1). -
La branche de Gilles ou Egide Crespin, possédait égale-
ment des propriétés qui paraissent importantes. — Nous
avons déjà dit qu’en 1304, Gilles était possesseur de
fiefs (?).
L'un de ses fils, Jean, en mars 1315 {n. st) donne à son
frère Jacques de « tous les héritaiges ensi quil sestendent
de Viteri et de Saïlli en Ostrevant soit en rentes et en
toutes autres coses de tant comme au devant dit Jehan
puoit ne deveroit appartenir » (3).
Peu après, 1" janvier 1317 (n. st.), ses deux filles, Jeanne
et Marie vendirent à Ermenfroy de Paris, tous leurs biens
sis dans la rue des Meaulx « séans entre li maison condist
au Limechons d’une part et li maison Henry Crespin qui
fu Jehan a la Naze de l'autre part, et tous leurs autres
héritaiges par derrière appendans au manoir dessus dit
séans en la rue condist de lours tenans a le cambre condist
dalaus (?) d’une part et au manoir le dit Henry Crespin de
l’autre part » ({).
Les Crespin étaient-ils des marchands? Un seul texte
nous est connu qui soit explicite à cet égard. Parmi les
licences, accordées en 1273 par Edouard I‘ d'Angleterre
à des marchands d'exporter de la laine, figure, sous la date
du 12? mai, une licence octroyée à Jacques Crespin, mar-
chand d'Arras, qui est autorisé à exporter 80 sacs de
laine (°). Dans l'ensemble des exportations de cette année-
là (6) Arras ne figure que par six de ses habitants, pour un
(1) Archives Pas-de-Calais, H 1150.
(?) Archives du Nord CC, B 467 (ancienne côte).
(3) Archives Pas-de-Calais, H 1150.
(+) Ibid.
(5) Patent Rolls, Edouard Ir, p. 17. Les Close Rolls d'Edouard Ie mention-
nent un Robert de Araz, à quatre reprises, en 1274 (mars et juin) 1278 et 1286.
Il est qualifié de marchand et citoyen de Londres. On lui doit et il doit notam-
ment à des marchands italiens. Close Rolls, Edouard Ier, p. 114, 1923, 552, 422,
Ces mêmes Rolls mentionnent également un William d’Araz, un Wybert d’Araz
et Philippe le Tailleur, qui est également cité comme marchand exportateur
de laine en 1273; voir plus bas.
(6) Sur cette exportation, Ad, Scaauge, Die Wollausfuhr Englands vom
Jahr 1273. — Viertelj. für Social u. Wirtschaftgeschichte, 1908, p.39, 159.
490 G. BIGWOOD
total de 160 sacs. Sauf notre Jacques Crespin et un
Guillaume Alan {?), les autres ne sont indiqués que par
leurs prénoms : Robert, Jean, Richard et Guillaume (1). En
ce qui les concerne, toutes les hypothèses sont permises.
Dans cet ordre d'idées, il faut signaler parmi les lettres
de foire d’Ypres, trois lettres où des Crespin apparaissent
comme créanciers : le 20 février 1271, Ermenfroy Crespin
se fait reconnaître créancier de 1 livres parisis payables
à la Noël, à Arras, par Pierres li Sauniers, Bauduins li
pelletiers et Bertelmieus Vettine solidairement ; ce même
Ermenfroy, le 27 mars 1274 est créancier de 11 1. 105. par.
payables à Arras à la Noël encore, par Willaume de le Soif
et Ghenars Raïe solidairement. Son fils Robert figure dans
upe lettre du 5 janvier 1272 par laquelle Jean et Laurent
Warel, Jehan Prieur et Jehan de Cannighen sont tenus
solidairement de lui payer 46 livres parisis à Arras et à
Noël de la même année.
La cause de ces obligations n’est pas indiquée. Il est
plus vraisemblable d’y voir des dettes commerciales que
des reconnaissances d'emprunts (?|.
Nous ne signalons qu'avec les plus grandes réserves un
Jehan de Crespin, drapier, qui en 1365 paie à Valenciennes
une redevance féodale pour le compte du due de Brabant (5)
et un Gilles Crespin qui en 1405 s’associe avec les fermiers
de la maltote du vin à Arras ().
IV
Si nous passons à la famille des Louchart, nous en trou-
vons les premières traces à l’époque du Polyptique de
Guiman. En 1170, un Henri Lucart est témoin à un acte
(1) Calendar of the Patent Rolls, Edouard Ier, p. 13, 15, 17, 25, 64, 65. Que
des marchands d’Arras aient trafiqué de bonne heure en Angleterre, le fait
n'est pas douteux. On en trouve des traces dès 1224. Cf. Calendar of Patent
iolls, Henry Il, passim. ‘
(?) Nous signalons, sans y attacher d'importance, la vente d’un cheval faite
en 1270 par Robert Crespin le vieux à Hellin et Gillebert d’Averdoingt, pour
20 1.35. p. Archives du Nord CC, à Lille B 1543. Gon, 1641bis.
(3) VERKOREN, Inventaire des Chartes du Brabant, n° 2691. Cf. ibid., 2516 un
autre paiement de cette même rente. Le testament de Jehan de Crespin li
aisnés est du 16 octobre 1381.
(*) Archives de la ville d'Arras. Reg. Mém. IV, f. 89 vo, cité par GUESNON,
« Le hautelissenr Pierre Féré d'Arras ». Revue du Nord, I.
FINANCIERS D’ARRAS 491
intéressant le chapitre d'Arras (1). Il était mort avant
1202 (2). En 1170 aussi, un Ingelbertus Lucears tenait de
Saint-Vaast un fief important au faubourg de Saint-
Sauveur et un Robert Loucars occupe une maison de la
Petite Place en face des Changes (%). C’est sans doute le
même qui est témoin dans un acte de 1206 ({).
En 1254, un Robert Louchart figure parmi les clercs qui
* procèdent contre les échevins de la ville et obtinrent d’In-
nocent leur affranchissement de la taille (5).
À la même époque existait un Audefroi Louchart, qui
de 1244 à 1270 — à nous en tenir au relevé du tableau III
— se livre à des prêts d'argent. Il est échevin en 1953 et
meurt vers septembre 1273.
Les documents nous le renseignent comme père d'un
André, d’un Jacques et de Marie.
Toujours à la même époque Arras comptait un Engle-
bert (II) Louchart, mort vers Pâques 1269 (6), qui a eu
également pour fils un André et un Jacques. Peut-être —
l'identité du nom nous y autorise — faut-il lui donner
comme fils l'Englebert Louchart qui est échevin en 1276 et
meurt vers Pâques 1305.
Assez nombreux sont les documents qui font mention
d'André Louchart, mais sauf de rares exceptions, ils ne
précisent pas s’il s’agit d’un fils d'Audefroi ou de celui
d'Englebert. I1 semble qu’il y en ait un troisième, fils de
Jean et frère d’un Egide Louchart.
La plus ancienne mention d’un André remonte à 1258;
avant cette date, il est bénéficiaire d’une rente viagère. —
Voir tableau IV. — Les prêts consentis par André
Louchart vont de 1268 à 1294. En 1261 et 1962, il y a un
échevin de ce nom (’)}; un d’eux épouse Mathilde de
Parisius, qui appartenait à une famille patricienne de la
ville, et en eut deux fils, Jean et André. C’est lui peut-être,
(1) pe LornE, Chapitre d'Arras, n° 34.
(2) Ibid., n° 98.
(8) GuEsNoN. Quatrième article sur La satire à Arras, p. 129, note 1.
(4) pe LoRnE, Chapitre d'Arras, n° 108.
(5) GuESNON, Inventaires Archives d'Arras, p. 32, n° XXX.
(6) Guesnow, Quatrième article, p. 142, note 1.
(7) GuEesxox, Quatrième article sur La satire à Arras, p. 153, note 3.
2
492 G. BIGWOOD
sinon son homonyme, qui fut père de Jeanne et d'Audefroy.
Un André eut également une fille nommée Marie, et était
décédé en 1290.
Le plus célèbre des Louchart est Jakemon ou Jacques.
Tous les documents qui mentionnent un personnage de ce
nom ne s'appliquent pas au même individu; mais rares
sont ceux qui précisent de quel Jakemon il s’agit.
En 1255, en même temps qu’un Baude Louchart, dont
nous ne savons rien d'autre, «Jake », est échevin d’Ar-
ras (1). De 1265 à 1292, de nombreux placements d'argent
à intérêts sont consentis par Jacques ou Jacquemon
Louchart, — voir tableau III. — Il s’agit tantôt du fils
d’'Englebert, tantôt de celui d’Audefroy.
On trouve un Jakemon Louchart à Ypres en 1970, où il
se fait délivrer des lettres de foire. Celui des deux qui, à
partir de 1284, est mentionné comme sergent du roi — plus
tard, comme pannetier, est Jakemon, fils d'Englebert. Sa
femme s'appelait Marguerite (*). Il en eut quatre enfants :
Nicolas, Eustacie, qui épousa Lambert Hukedieu, Jeanne
et Jean.
À moins que l’autre Jacques Louchart ait également eu
une fille appelée Jeanne, c’est encore lui qui, très en faveur
à la cour de la comtesse Marguerite de Flandre, en avait
obtenu une rente de 200 livres par an, sur son tonlieu de
Damme, laquelle lui fut payée de 1273 à 1295 (3). Bien qu'en
1986 elle fût cédée à cette fille Jeanne, elle continua à
être payée à Jakemon.
Sa mémoire est restée liée à une fondation pieuse, datant
du 1° janvier 1284 (v. st.), par laquelle il constitua une
rente perpétuelle de 100 livres parisis à distribuer aux pau-
vres de Lille (4).
11 prétendit que sa qualité de sergent du roi l'avait
(1) Archives du Nord, Gop. 1111.
(2) Une Marguerite Loucharde mourut vers la Saint-Remi 1341. Il est peu
probable que ce soit la veuve de ce Jacques, Archives Pas-de-Calais, A 882.
(#) Sainr-GENois, n9$ 175, 193, 249, 292, 300. V. GaizLaRD, n°5 323, 361, 686,
687. Archives du Nord, B 1407, B 1563. Go, 2757 et 30885.
(4) Ed. Van HEn»E, Jacques Louchart, bienfaiteur des pauvres. Mém. Soc.
Sciences, etc., à Lille, 1880, t. XX, 40 s. Le document est publié dans Brun
LAVAINE, Livre Roisin, p. 303.
FINANCIERS D’ARRAS 493
affranchi du paiement de la taille, mais il perdit le procès
que lui firent les échevins d'Arras. (Arrêt du Parlement
de Paris de la Toussaint 1287.) (1).
Il était mort avant septembre 1295; à cette date,
Philippe le Bel fit saisir tous ses biens pour la sauvegarde
de ses droits; la lettre du roi rappelle qu'il était son pan-
netier (?).
. Il était quelquefois appelé Garet.
L'un des deux Jacques Louchart fut arrêté injustement;
les auteurs de l'arrestation furent poursuivis et condam-
nés. Jacques renonça aux 100 marces de dommages-intérêts
qu’il avait obtenus (3) (1280-1281).
On ne sait non plus lequel des deux est mentionné en
1283, comme sergent de Soyer de Bailleul (4). De même,
on ne sait duquel Sainte Louchart était fille, qui devint
abbesse de Notre-Dame de Douai (°).
Par contre, on peut affirmer que le Jacques Louchart,
dit Barbe-Dorée (6) est le fils d'Audefroi. En effet il est
vivant en 1296, puisque le comte d'Artois le charge, avec
d’autres, d’une enquête sur la conduite du sous-baiïlli
d'Arras (7). La même année, un Jacques Louchart est
«valet du receveur de Flandre » ($).
Au début du xiv® siècle, nous voyons un Audefroi
Louchart, né vers 1265-1267 (%}, échevin en 1309, 1319,
1330, 1331 et 1339 (1°), mort vers le 1 janvier 1342 (nouveau
style) (11). £
(t) Bouraric, Actes, n° 2630 et Beucxor, Olim, IL, p. 273.
(2) KervyN, Codex Dunensis, p. 269, no CLXXIIT.
(3) Bouraric, Actes, 2287, 2371 et 2372. Beucnor, Olim, II, p. 159 et 190.
(*) Sanr-GExois, n° 465.
(5) Gall. Christ. III, col. 458.
(6) Un Jacques Barbe Dorée, citoyen d'Arras, figure avec Robert et Jean
Crespiu, dans un asseurement, passé au Parlement de la Toussaint, 1292...
BourTaric, Actes, 2794.
(7) Archives Pas-de-Calais, À 41. Gon, 1631.
(8) Archives du Nord, B 4056, Gop, n° 3846 et 3863,
(°) En 1305-1307, il est âgé de 40 ans. — Archives Pas-de-Calais, A 931.
(40) Archives de la ville d'Arras, AA 11 (n° 47). Espixas et PiRENNE, Recueil,
p. 187. 137. GuESNON, Inventaire d'Arras, p. 176, note 1. Archives Pas de
Calais, A 593.
(41) Archives Pas-de-Calais, A 883.
34
494 G. BIGWOOD
A la même époque, Adam, sans avoir été échevin, est
un bourgeois d'importance, qui figure comme témoin dans
divers actes solennels intéressant la communauté ; 1329 (1),
1393 (?),11395 6). |
C’est un gros marchand et il fournit régulièrement de
drap (1309-1314) la cour de la comtesse d’Artois (4). Il
avait été victime d'attaques et d’une arrestation arbitraire,
dont les auteurs sur sa plainte furent poursuivis (1324) (°).
I] fut spécialement protégé par le roi (6).
Il à un frère appelé Jean, et un fils Englebert.
Ce Jean Louchart est échevin en 1322 (7), 1324 (8), 1330,
1381 (°), prend à ferme l’assise du drap, pour l’année 1340-
1341, mais meurt avant la clôture de l’exercice (10).
Quant à Englebert, fils d'Adam, il est échevin en 1342{11),
1347 (12), 1355 (45), peut-être encore en 1317 (14). Il vend des
chevaux en 1342 (!5), livre du vin à la cour d’Artois en
1377 (16). Il est baïlli de Carency, Aubigny et Busquoy
en 1354 (17), et maire de la Charité de Notre-Dame des
Ardents en 1390 (15). Il fut attaqué et grièvement blessé
par un certain Haustin Bridoul qui à son tour fut tué par
Mathieu Louchart, frère d’Englebert et ses proches et
amis (19), (1377).
(2) o'HarBavize, Charles et Doc. concernant l'échevinage d'Arras.
(?) GUESNON, Inventaire des Chartes d'Arras, n° LXXI.
(3) fbid., p. 65, no LXXIIL.
(4) Archives Pas-de-Calais, À 256, 263, 278 et 317 et Espinas et PIRENNE,
Recueil, p. 198 et 1929.
(5) Bovuraric, Actes, TA406, 7413 et 7426.
(5) Ibid., n° 74192.
(7) D'HARBAVILLE, loc. ct.
(8) GUESNON, Inventaire des Archives d'Arras, p. 65, n° LXXI.
() Espinas et PIRENNE, Recueil, p. 127 et GuesNow, Inventaire d'Arras, p.176,
note f.
(10) Compte de la ville d'Arras, 1340-1341. Archives Pas-de-Calais, A 882.
(11) Archives Pas-de-Calais, À 884.
(22) D'HARBAVILLE, loc. cit. GUESNON, Inventaire d'Arras, 93, n° CXII ets.
(13) Archives d'Arras, BB 1 (£. 1).
(14) GUESNON, Inventaire des Archives d'Arras, 143, n° CXXX.
(45) Archives Pas-de-Calais, A 619.
(16) Archives Pas-de-Calais, À 765.
(4) Archives Pas-de-Calais, A 87.
(18) Archives Pas-de-Calais, A 781.
(2°) GuESNON, Inventaire des Archives d'Arras, 143, n° CXXX.
FINANCIERS D'ARRAS 495
Ce Mathieu est membre de la « Vintaine » en 1373 et
1375 (1).
Peut-être certaines de ces particularités concernent-
elles déjà l’Englebert, qui est échevin en 1398.
Il existe au xive siècle un autre Englebert, lequel est
religieux de Saint-Vaast, sous-prévôt en 1304 (?), grand-
prévôt à partir de 1816 (3), procureur de son abbaye en
1329 dans un litige avec le chapitre de Cambrai (4) et meurt
en 1341.
Les Louchart étaient extrèmementnombreux. En dehors
de ceux qui viennent d'être signalés, les sources en
révèlent bien d’autres. Nous ne citerons que ceux qui
semblent avoir eu une certaine importance.
Au xurr° siècle, un Hues ou Huelos Louchart est échevin
en 1265 et meurt vers la fin de 1272 (5), et un Pierre Lou-
chart est banni de Tournai en 1281 (6), pour un an, en qua-
lité de « hokelere ».
Au xiv* siècle, citons :
Sawale, qui, en 1313, jure d'observer la bourgeoisie (7).
Henri, qui, en 1318, a un procès en sa qualité de fidé-
jusseur du vicomte du Thouars ($).
André, mentionné dès 1343, qui est échevin en 1369 et
en 1371, tuteur d’Audreffin Crespin (?).
Jacquemont, qui est échevin en 1556, et meurt cette
même année, assassiné pendant les troubles (10),
Jacques, qui est mentionné en 1376 (11).
Regnault, qui, en 1571,estélu successivement «épinseur »
(1) Espinas et PIRENNE, Recueil, p. 259 et 260.
(?) Nécrologe de Saint-Vaast, p.32. CF. Archives Pas-de-Calais, H 1150, p. 32,
17 mai 1337, il vend un cheval à Gérard d’Annay.
(3) Archives Pas-de-Calais, À 78. Archives de la ville d'Arras, AA 11 (n° 59).
(4) RicuarT, Cartulaire hôpital Saint-Jean de l'Estrée d'Arras, BYE
(5) GuEessox, Quatrième article, p. 153, note 2 et p. 17.
(6) VERRIEST, Reg. de justice. Annuaire de la Societé d'histoire et d'archéo-
logie de Tournai. Nouvelle série IX, p. 381.
(7) D'HaRrBaviLLE, Chartes et doc. concernant l'échevinage d'Arras.
ë Bouraric. Actes, n° 5870.
(?) Archives Pas-de-Calais, H 1170. Archives de la ville d'Arras, BB 2.
(10) GuEsNoN, Inventaire des Archives d'Arras, p. 108, n° CIV.
(41) Archives Pas-de-Calais, A. 760.
496 G. BIGWOOD
par la Vintaine, puis membre de celle-ci, et est en 1372-
1373, échevin de la ville ({). |
Simon, qui est échevin en 1373, 1391 et 1399 (?).
Jean, cité en 1380, comme fournisseur de l'Hôtel, qui est
en 1393 de la Vintaine (?).
Egide, religieux de Saint-Vaast, mentionné de 1373 à
1393 (4).
Mathieu, qui fut religieux à Saint-Vaast ($). Peut-être
doit-on l'identifier avec le Mathieu Louchart, fils d'Emma
Lanstière, mentionné au tableau IV.
Colard qui. en 1414, a le titre d’écuyer, est sénéchal de
Ternois et achète pour 800 florins d’or à l’écu, cent florins
de rente perpétuelle de Waleran de Luxembourg (6).
Comme pour la famille des Crespin, on a voulu leur attri-
buer une origine étrangère. Kervyn en fit une famille de
Juifs hongrois (7) et cette opinion a encore récemment été
reproduite par Gilliodts van Severen (5).
Nous ne savons sur quelles preuves ces auteurs ont pu
asseoir leur opinion (°), mais les documents cités dans les
pages qui précèdent et celles qui suivent établissent à
toute évidence que les Louchart sont originaires d'Arras
et sont chrétiens.
Jacques Louchart, fils d’'Englebert, est quelquefois
appelé Garet, sans que nous ayons pu trouver la raison et
la signification de ce surnom (10).
(:) Espinas et PIRENNE, Recueil, p. 248 et 257. GUESNON, Inventaire des Archives
d'Arras, p. 138, n° CXXIV. Archives de la ville d'Arras. BB 2, fol. 1.
(?) Esprnas et PIRENNE, Recueil, p. 258-259. GtESNON, Inventaire des Archives
d'Arras, p. 155, n° CXXXVI. D'HARBAVILLE, loc, ct. Archives d'Arras, BR 9,
fol. 27.
(3) Archives Pas-de-Calais, A 781. Ricaart, Conversion de rentes à Arras en
1292.
(1) Nécrologe de Saint-Vaast, p. 59.
(5) Tbid., p. 44. Cf. un Mathieu Louchart du x siècle, cité dans Haute-
cœur, Obituaire, p. 139, qui fut chanoine cet sous-diacre.
(6) Archives du Nord, B 1433. Go, 15274.
() Histoire de Flandre, 11, p. 363.
(5) Coutumes de la ville de Bruges, 1, p. 515.
(°) Peut-être cette opinion se fonde-t-elle exclusivement sur Bouraric, Actes,
n° 2956, qui cite « Dalmasius li Homgre et li Louchars, ejus frater. »
(10) A signaler qu’il existe une famille de Lombards de ce nom.
FINANCIERS D’ARRAS 497
On a vu que les Louchart ont, de tout temps, mais sur-
tout au xiv° siècle, occupé des charges municipales; ils
ont aussi fourni des membres à l’Église. Un seul, Engle-
bert, est appelé Louchart de Limechons ({), mais sans que
les textes lui donnent un titre de noblesse ou le désignent
comme seigneur d’une localité de ce nom. Par contre, au
début du xv° siècle, Colard Louchart est écuyer.
Comme les Crespin, les Louchart sont des propriétaires
fonciers. Les mentions les plus anciennes qui les con-
cernent, se rapportent à leurs propriétés, consignées au
Polyptique de Guiman.
En 1226-1227, un Simon Louchart achète, avec d’autres,
une partie de bois que vend Guillaume de Kaïeu, seigneur
de Carency (2).
Audefroy avait possédé, « in magno vico Sancti Nicho-
lai », une demeure qui, en 1261, appartenait à Mathieu
Lanstier ($); en 1266, il acquiert cent bonniers de moeres
que lui vend la comtesse Marguerite, sis dans le métier
de Maldeghem ({).
On a déjà vu plus haut que Marguerite Loucharde, pro-
bablement la veuve d’un des Jakemon Louchart, possédait
une maison, rue des Meaux (°).
Un sire Gilles Louchart possédait en 1302 une rente de
12 sous sur une maison que Colard Nazars et sa femme
vendent à Baude Crespin, et lui-même, en 1309, transporte
à Robert Crespin, fils de Baude, une rente de 2 sous
parisis qu’il possédait sur une maison appartenant à feu
Robert, son oncle (6).
L'hôpital de Saint-Jean de l’Estrée devait 28 sous de
rente « as hoirs Barbe-Dorée » (7).
(1) GUESNON, Inventaire des Archives d'Arras, p. 128, n° CXIV.
(2) Archives du Nord, B 1011. Go, 433.
(8) BN. lat. 10972, f. 34 ve cité, par H. Guy, loc. cit., p. 444, note 6.
(4) Archives du Nord, B 1561, pièce 74. Gop, 1462.
(5) Archives Pas-de-Calais, H 1150.
(5) Archives Pas-de-Calais, H 1150. Ce Gilles, dit aussi Gillot, est sans doute
Je Gilon Louchart, qui jure de garder la bourgeoisie en 1313. GuEsNON,
Inventaire des Archives d'Arras, p. 53, no LIX.
(7) Ricnarr, Cartulaire de l'Hôpital Saint-Jean de l'Estrée, p. 107.
498 G. BIGWOOD
On à vu plus haut les rentes que possédait Marie Lou-
charde; il faut y ajouter celle qu’en 1323 elle possédait
sur la maison de Catherine Au Grenon (!).
Audeffroy Louchart possédait, en 13532, une terre sise au
terroir de Riencourt sur la voie d'Arras (?).
C’est probablement sa fille, cette Emmelote Loucharde,
qui en 1340-1341, après son décès, acheta un héritage à
« bourgeois » (3).
En 1381-1382, Jacques Louchart et Jacques Cardon ven-
dent à Jacqués Sacquespée, chanoine d'Arras, deux fiefs
qu'ils possédaient au terroir de Wailly, dépendant du
château de Béthune {{).
Enfin Regnault de le Cappelle et sa femme Marguerite
Louchart vendent, en 1387, un manoir à Jean d'Arras,
châtelain de la même ville (°).
Que les Louchard aient été commerçants, la chose ne
semble pas pouvoir être mise en doute, bien que les
preuves documentaires soient peu nombreuses.
Nous n’en avons de précises que pour deux des
membres de la famille. Jakemon Louchart se fait délivrer
le 18 octobre 1270, à Ypres, des lettres obligatoires
payables en foire d’Ypres, l’une de 70 livres art. de Watier
li potier, fillastre Herbiert, et l’autre de 50 livres art. de
Hus de Rininghe li tainteniers (6).
Adam est, pendant les premières années du x1v° siècle,
incontestablement un gros marchand de drap. De 1309 à
1315, les comptes de l'Hôtel du Hainaut et ceux de la com-
tesse Mahaut mentionnent de nombreux achats de draps
qui lui sont faits (7).
(1) Compte de 1323 de la Maison de Saint-Jean de l’Estrée. Archives Pas-de-
Calais, À 888.
(*) RicuarT. Cartulaire de l'hôpital Saint-Jean de l'Estrée, LXIV.
() Compte de la ville d'Arras, de 1340-1341. Archives Pas-de-Calais,
A 832.
(t) Archives Pas-de-Calais, A 784.
(5) Archives Pas-de-Calais, H 1158.
(6) Chirographes d’Ypres.
(*) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes d'Artois. À 256-A 263, A 278,
À 316. Espivas et PIRENNE. Recueil cité, I, p. 128 et 129.
FINANCIERS D'ARRAS 499
V
Les détails qui précèdent (!) nous font connaître ce
qu'étaient ces financiers, un instant si puissants : C’étaient
essentiellement des bourgeois, contemporains des origines
mêmes de leur ville, gros propriétaires et marchands.
Bourgeois « heritables », ils participent à l'administration
de leur ville et occupent les premières magistratures.
A tous ces points de vue, les deux familles des Crespin
et des Louchart ne diffèrent pas des autres. Il ne peut être
question de faire ici la biographie des grandes familles
arrageoises du x1n1° siècle. Certaines occupaient, à l’ori-
gine, une situation probablement supérieure à celle de
nos deux familles. Les Hukedieu, dont un membre dès
le x11° siècle est une personnalité du comté (?), les Faverel,
chez qui les fonctions de maire étaient héréditaires, les
Nazard, les Lanstier, les Wagon, les Wyon, les Douchet,.
Les documents nous les montrent tous propriétaires, et
pour beaucoup d’entre eux, nous avons les textes qui les
qualifient de marchands. Enfin le tableau n° V annexé
est la preuve qu'eux aussi prêtaient à intérêt. Leurs débi-
teurs appartiennent aux mêmes groupes. Ils achètent
également des rentes viagères et les comptes des villes les
mentionnent à ce titre à côté des Crespin et des Louchart.
Entre eux et ces derniers, il n’existe aucune différence,
si ce n’est l’amplitude des opérations et leur nombre.
Les notes biographiques des Crespin montrent qu’à un
certain moment les membres de Ia famille ont acquis
certaines terres nobles et portent un titre de noblesse (*).
Ils ont cessé à ce moment de se livrer à des opérations
(t) Ils pourraient être multipliés par des recherches plus complètes que
celles qu'il nous a été possible de faire à Arras et à Paris. Mais il est douteux
que les documents qui pourraient être découverts fassent autre chose qu’ap-
porter des précisions de détail.
(2) Il signe comme témoin, quatorze chartes de Philippe d'Alsace. H, Cop-
PIETERS-STOCHOVE, Regesles, passim.
(3) A signaler un phénomène identique pour les Wyon. A partir de 1340,
Sauwale Wyon, fils de feu Sauwale, est qualifié de chevalier, seigneur de
Loysellet et on le voit faire du service militaire. Archives Pas-de-Calais.
Trésor des Chartes, À 596, A 603. Archives de la ville d'Arras, AA 6. —
C£. l'achat du manoir de Loyselel en 1289, ci-dessus, p. 487.
500 G. BIGWOOD
financières. Les Louchart cessent plus tôt encore. D'une
facon générale, du reste, les bourgeois d'Arras se sont
surtout comportés comme prêteurs pendant le dernier tiers
du xun1° siècle et les toutes premières années du xrv' siècle.
Dés avant cette transformation, nous les voyons entrer
en contact avec la cour royale, y occuper des charges
honorifiques (valet du roi, panetier) et quelquefois entrer
dans l’administration (fonctions de receveur de certains
Crespin).
Au point de vue financier, nos bourgeois présentent des
caractères bien tranchés.
Tout d’abord, ils ne pratiquent pas le contrat de société.
Sans doute à de nombreuses reprises, nous voyons des
opérations se conclure par plusieurs d'entre eux. Dans ces
cas, il existe naturellement une association, sans que
jamais nos sources indiquent sur quelles bases elle est
intervenue. Il s'agit ici de ce que le droit moderne appelle
l'association momentanée ou l’association en participation,
par opposition au contrat de société. Même pour Robert
et Baude Crespin, qui si souvent agissent de concert, rien
ne permet de dire qu'ils auraient conclu un contrat de
société. Alors que pour les marchands italiens, leurs con-
temporains, les actes disent toujours qu'ils sont associés
ou membres d’une société déterminée, jamais rien de sem-
blable ne se présente pour les deux frères. Rien non plus
ne permet de supposer que les fonds que nous les voyons
avancer ne leur appartenaient pas en propre et leur
auraient été confiés par des tiers, en vertu d’un contrat de
commande ou autre.
D'où venaient les capitaux dont ils disposaient ? Les
premiers auraient été acquis par leurs revenus fonciers ;
peut-être empruntèrent-ils en créant desrentes foncières.Il
est à noter qu'ils sont tous propriétaires de fonds de terres
se trouvant en pleine ville, acquérant par là très vite une
plus-value appréciable. Leur commerce fut la deuxième
source de gains |!) Enfin les opérations financières elles-
() Ce commerce est celui de la laine et du drap. Cependant nous trouvons.
quelquefois d’autres opérations. Ainsi en 1242, Guillaume Wagon achète
400 muids d'avoine, du châtelain de Bapaume, ce qui suppose qu’il achète pour
vendre. Archives d'Arras. Gop, Inventarre, 1, 136 cité par Guy, p, 438, note 2,
FINANCIERS D'ARRAS 50I
mêmes, surtout au début, leur laissèrent de fort beaux
bénéfices.
Les opérations se présentent exclusivement sous deux
formes: le prêt à intérêt, et l'acquisition de rentes viagères.
Ce sont les deux modes usuels de l’époque, de faire fructi-
fier son capital-argent; l’achat de rente foncière ou héri-
tière ou de biens-fonds, apparaît plutôt comme des place-
ments définitifs.
Nous n’examinerons pas ici la technique de ces opéra-
tions, qui est du reste très simple. Les financiers d'Arras
n’ont pas de représentant. S'ils fréquentent les foires (1)
c’est pour leurs affaires commerciales. Les prêts, comme
le paiement des intérêts et le remboursement, s'effectuent
à Arras. Quand ils stipulent qu'ils pourront exiger le
paiement ailleurs, c’est qu’il leur convient pour certaines
raisons qu'il en soit ainsi. Le taux habituel de l'intérêt
qu'ils prélèvent était de 12 p. c. l’an (*). Il est à signaler
que si nos bourgeois exigeaient fréquemment des garanties
personnelles sous forme de cautions, jamais nous ne les
voyons demander ou détenir des gages, en sûreté de leurs
créances.
Jamais non plus ils ne reçoivent de l'argent en
« dépôt » (3).
Le tableau que nous nous sommes efforcé d’esquisser
de l'activité de nos financiers, ne serait pas complet, si
nous ne tentions de pénétrer quelque peu dans leur exis-
tence privée et ne dégagions leur mentalité.
Cette existence cherche à imiter celle des grands sei-
gneurs, Elle «est large ; ils étalent leur luxe, surtout à
(:) Par exemple, celle d’Ypres, — Cf. BourQuELoT, Foires de Champagne,
I, p. 141.
(?) Voir les quelques données aux tableaux annexés, qui permettent ce
calcul.
(3) Par contre, ils en font quelquefois; par exemple : Baude Crespin avait
déposé 1,000 livres parisis à l’abbaye de Saint-Bavon. Il fallut l'intervention du
roi de France pour contraindre l’abbaye à la restitution. Cn. V. LANGLOIS,
Noticeet Extraits de Mss,p. 189. André Louchart avait déposé des vases d'argent
à l'abbaye de Saint-Vaast, le bailli les y saisit, nous ne savons pour quelle cause;
le sénéchal d'Amiens ordonna leur restitution (Saint-Martin, 1282). BouTaRIc,
2428. — Ces vases n'étaient-ils pas des gages ?
502 G. BIGWOOD
l’occasion des banquets. Ils en offrent souvent, notamment
aux ménestrels, car c’est un trait à noter, ces gros mar-
chands s'intéressent, à l’art, le protègent, ils se font
admettre dans la célèbre confrérie du Puy d'Arras. Le
xu* siècle est le grand siècle littéraire d'Arras. A dam de
le Hale Baude Fastoul, Jean Bodel, et tant d’autres l’ont
illustré (!). |
On sait que c’est la satire qui fut surtout cultivée, et les
œuvres qui nous ont été conservées donnent précisément
sur nos personnages l'opinion de leurs auteurs. Elle devait
être l'écho de l'opinion publique et elle n’est guère flatteuse.
Le trait dominant est celui de l’abus qu’ils font de leur
autorité. Jakemon Louchart et Ermenfroy Crespin,
deviennent les favoris du comte d'Artois — ce qui se
comprend quand on parcourt nos tableaux — et Adam de
le Hale, de mettre ses contemporains en garde contre leur
empire (?).
Le «Moulin à vent», dit d’un trouvère anonyme (3),
compare la bourgeoisie d'Arras à un moulin et chaque
pièce de celui-ci est figuré par un notable; tout le moulin
sert à tromper et ne donne que du vent.
Cette puissance, ils l’emploient d'abord contre les petits;
ils ne paient pas.
De le laine d'Escoce et de celi de Wales
Me sires Bauduins et me sire Sawales
Cascuns d’eus en a bien, je cuit, pièce et demie,
Mais par leur grant orguel paier n’en voelent mie » (4).
L'histoire corrobore ces appréciations littéraires. Car
ils cherchaïient aussi à ne pas payer leur part dans les
charges publiques. Maîtres de l’administration commu-
nale, il leur fut aisé de s’exonérer. Ils fraudaient dans les
déclarations, qu’ils avaient à fournir pour la levée des
(*) Sur tout ceci voir H. Guy, Essai sur la vie et les œuvres littéraires du
trouvère Adam dele Hale. Paris, 1898, qui fait de la vie à Arras au xrre siècle
un tableau fort brillant et très complet.
(2) Jeu de la Feuillée, vers 797-801, cité par Guy, p. 436.
(3) Auc. ScneLer, Trouvères belges (nouvelle série), XI.
(+) A. JEanTy et A. Gux, Chansons et dits Artésiens du XIIL siècle. Bordeaux,
1898, n° XIX, vers 61-64. Cf. l’analogie du procedé avec celui de Jehan Boine-
broque, G. Espinas, loc. cit.
FINANCIEES D'ARRAS 503
tailles. On finit par découvrir leurs agissements et l’affaire
des faux brevets, se termina par l'exil des principaux
bourgeois et échevins, parmi lesquels nous citerons :
Robert Crespin, Garet, H. Nazard, Bertoul Verdière,
Tasse l’Anstière, Jean Hukedieu et bien d’autres (1).
Plus tard ce sont des fraudes électorales qui provoquent
un scandale; des brevets avaient été faussés pour rendre
éligibles des bourgeois qui ne l’étaient pas (?).
Tous les petits moyens leur sont bons pour échapper à
l'impôt : simulation d’indigence (Wagon Wion), rédaction
illisible du brevet (Bertoul Verdiére) ().
Is n’oubliaient, non plus, les moyens d'ordre juridique;
Jacques Louchart invoqua sa qualité de sergent du roi
pour se pretendre exempt de la taille ; au parlement de la
Toussaint 1987 il fut débouté de ses prétentions ({).
Les Crespin sont accusés de «faire couronne sans
orpin », c'est-à-dire de se faire tonsurer pour invoquer le
privilège de cléricature ($).
On comprend leur impopularité :
Si je nomme les Frékinois
Ce serait vilenie,
dit un auteur contemporain ().
Dans son Jeu de la Feuillée, Adam dele Halle attaque
vivement leur avarice et s’en prend notamment aux
Crespin. De Jean Crespin, le clerc, il dit que tout son
(1) H. Guy, loc. cit., p. 97-98 et 150. Cf. le dit n° XXIV, publié par JEanry et
Guy où l’auteur dit que trois seuls sont sincères, Robert Crespin, Garet (J. Lou-
chart) et H. Nazard !
(2) En 1304; cf. Guesxow, 4e article sur La satire à Arras, notes sur le
n° XXIV de A. Jeanry et Guy et Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes,
A 50, A 51 et A 52.
(3) Guesnon, art. cit, p. 143.
(*) Bouraric, loc. cit., n° 2630 et Beuexor, Olim. II, 273.
(5) Cil de l’Estrée.
Ont honni leur contrée...
Frekins Crespin
Li maisnis fist couronne sans orpin.
Citation de Guesnow, Les Origines d'Arras, p. 240.
(6) A. Jurivaz, Nouv. Recueil de Contes et fabliaux, 1859, p. 376.
504 G. BIGWOOD
savoir est dans la bourse et toute la pensée à son
«aubenaille » |
Car moult est dolans s'on le taille ({).
revenant ainsi à cette volonté systématique de se sou-
straire au paiement de l’impôt, qui est générale parmi nos
financiers.
Autre trait à noter.
Nous avons déjà signalé la rigueur avec laquelle ces
créanciers se comportaient avec leurs débiteurs, et la
terreur qu’ils inspiraient.
En voici encore un exemple. En 1314, Baude Crespin
fit arrêter à Lens quatre bourgeois de la ville d’Ypres, et
à Dornehem, quatre autres bourgeois de la même ville,
parce que cette dernière était en retard de paiement, leur
appliquant ainsi toute la rigueur du droit (?).
Jusqu'ici, les griefs articulés par leur contemporain à
leur charge ne dépassent pas une certaine mesure et sont
plutôt d'ordre moral. Voici qui est plus grave.
La veuve de Baude Crespin, Jeanne, fille du chevalier
Eustache de Baïlleul, accusa Audefroy Louchart d’avoir, à
laide de fausses clefs, pénétré dans la maison d’un chape-
lain de l’église Notre-Dame et y avoir volé une somme de
40,000 livres qu'y avait déposée son mari; cette somme
venait de l’héritage paternel. Baude Crespin s’était plaint
au baïlli, Audefroy avait été mis en prison, mais l’affaire
n'avait pas eu d’autres suites. La veuve s'adresse au roi de
France et mandement est donné à M° Jacques de Reims
et au baïlli d'Amiens de faire une enquête (*).
(1) Vers 202, 217 et 279 et ss. cilés par GüEsNON, Orig. d'Arras, p. 241.
(?) La ville doit les indemniser, Des MarEez et DE SAGHER, Comptes d’Ypres.
1, p. 197. — On peut encore citer l’'acharnement de Sawale Crespin, fils et
exécuteur de feu son père Baude, qui avait saisi 180 mencauds de blé et
182 livres sur les biens d'Isabelle la Blonde, femme de Renier Malet, de Douai,
pour obtenir paiement d’une créance de 236 livres contractée par ledit Malet,
mais éteinte par suite du paiement qu'il avait dû faire au receveur de Flandre
pour compte de son créancier. Il fallut une série de décisions judiciaires.
FurGeor, Actes du Parlement de Paris. Juges, 1, n° 218 (1er mars 1330). On
peut inférer de cette procédure que Baude Crespin avait été mêlé aux troubles
de frontières de Flandre.
(3) Bouraric, n° 4918. Le mandement est du 29 juin 1317 ; la suite de l'affaire
est inconnue.
FINANCIERS D'ARRAS 505
Rien d'étonnant dans un milieu de petite ville, avec les
caractères que nous venons de décrire et les mœurs du
temps que des actes de violence de part et d'autre se soient
produits.
L'’asseurement intervenu en 1292 entre Robert et Jean
Crespin et Jacques « Barbe dorée » (Louchart) d'une part,
Tassin d'Erville de l’autre, et les leurs, marque la fin
d’une querelle entre eux (1).
Près de huit ans plus tard, Robert et Jean Crespin, très
certainement les neveux des précédents, avec trente-deux
complices envahirent la nuit, à main armée, des maisons
sises à Beauquesne et y commirent des désordres.
Les échevins de Beauquesne se saisirent des faits, mais
leur action fut entravée par le baïlli d'Amiens, au moyen
de lettres subrepticement obtenues du roi; finalement, un
arrêt du Parlement condamna, le 28 juin 1320, Robert et
Jean à 2,000 livres d’amendes et leurs complices à
4,500 livres (?).
Cet exemple ne semble pas avoir été efficace, car
en 1325, Jehan et son frère Savale, avec de nombreux amis,
pénétrèrent à Hasbourdin, terre d’'Empire placée sous la
justice du seigneur de Ligny, au comté de Hainaut, y
mirent le feu à une demeure, s’emparèrent de Baude de le
Motte et de Gérart de Han, emmenèrent les prisonniers en
terre de France pour les faire juger et exécuter. Le comte
de Hainaut s’émut et protesta, mais « a le pryere et
requeste de plusieurs grosses gens qui pryet nous en ont »,
il absout Savale et Jehan et leurs complices de leurs
méfaits (*). Ne serait-on pas tenté de voir dans cette abso-
lution une influence des financiers bien qu'a ce moment
tous comptes étaient réglés entre la famille Crespin et
Guillaume.
Nous retrouvons encore des membres de nos deux
familles mêlés à des actes de violence : c’est en 1369,
Englebert Louchart de Limechon, accusé avec divers
(:) Bouraric, n° 2794.
(2) Bouraric, n°5 5865 et 6124.
(3) Le texte dit même qu'ils coupèrent la tête de Gérard et ce, avant de
l'emmener en France ! Deviczers, Notice sur un cartulaire, p. 27.
506 G. BIGWOOD
autres d'avoir tué Jean de Mouchy, ouvrier de haute lisse,
acquittés par l’échevinage, et contre lesquels le baïlli
d'Amiens avait pris des mesures d’évocation et de bannis-
sement qu’il dut rapporter sur l’ordre du roi de France ({).
C’est enfin, en 1390, Gilles Crespin et ses amis qui s’iu-
jurient et se battent à la suite d’une partie de dés; le con-
seil de Philippe, duc de Bourgogne, mit la paix entre eux,
mais condamna Gilles et un autre à crier « merci », à
payer une indemnité aux « navrés » et à faire un pèlerinage
à Notre-Dame de Boulogne (*).
Par contre nous trouvons de nos bourgeois parmi les
victimes d’actes de violences. C’est Jacques Louchart,
qui est arrêté et maltraité en 1280. Il obtient 100 marces
d'argent d’indemnité et la condamnation des coupables.
deux chevaliers, à de fortes amendes. Il fil remise des
dommages-intérêts (5).
Savale et Jean Crespin, que nous venons de voir com-
mettre en 1325 des actes de violence en terre d’'Embpire,
avaient été vers 1322, victimes d’agissements semblables.
Waleran de Luxembourg et ses amis étaient allés en Artois
et s'étaient emparés des biens et maisons des deux frères,
en brisant la main-mise de la comtesse d'Artois sur ces
biens. Ils furent admis à aveu et obtinrent leur pardon (f).
A la même époque, c’est Adam Louchart à qui arriva
une singulière aventure : il est capturé par un certain
Evrard de Marquette, qui l’'emmène pieds et poings liés,
dans divers lieux et finalement hors du royaume, d’où il ne
le reläche que moyennant promesse de lui payer la forte
somme. Une enquête est ordonnée par le Parlement. En
attendant, Evrard, bien que banni du royaume, y séjour-
nait, son arrestation est ordonnée et Adam, ses biens et sa
famille sont placés sous la sauvezarde spéciale du roi, qui
le protège notamment contre les difficultés que lui suseite
la juridiction ecclésiastique, à propos de lettres passées
sous le sceau d’une officialité (5).
(1) GUESNON, Inventaire, n° CXIV, p. 198.
(?) Archives Pas-de-Calais. Trésor des Chartes, À 994.
(#) Bouraric, n°5 2287, 2371, 2372.
(4) DE SAINT-GENOIS, loc. cit., n° 1401.
(5) Bouraric, nos 7406, 7412, 7413, 7496.
FINANCIERS D'ARRAS 507
Vers 1355-1356, il y eut à Arras des troubles au cours
desquels Jacquemon Louchart et d’autres furent tués; les
auteurs du meurtre obtinrent en mars 1356 des lettres
de rémission (1).
Enfin, dernier exemple, au début de 1377, un sergent à
masse nommé Hanotin Bridoul, blesse un sieur Tassart
de Hanencamp ; une trêve est imposée aux deux familles ;
elle expire à la Saint-Jean; le lendemain, Bridoul aper-
cevait Englebert Louchart, parent de Tassart, sur le pas
de sa porte, tenant sa fillette sur les bras, le blesse de deux
coups d'épée: il est arrêté, mais lors d’un transfert à la
prison de l’évêque de qui il relevait, il est attaqué par ses
ennemis, y compris le frère d’Englebert, Mahieu Louchart,
et mis à mort. Les meurtriers cbhtinrent des lettres de
remission (?).
Avant de terminer ce tableau de mœurs d’une époque qui
n’est pas encore dégagée de toute violence, voici un fait
fort suggestif, et d’où le sentiment n’est pas absent.
Marie Louchart, veuve de Robert Crespin, fille de
Jacquemon Louchart, « ex amore mota, sive devotione
sive ex alia causa » avait donné à un certain Renier
Pontrekin, certains biens lui appartenant par héritage.
Cette donation est attaquée par Jean Cosset, son gendre,
qui sucecombe devant les hommes « sartiers » jugeant en
la cour de Riencourt, mais leur décision est réformée par
les hommes de la cour de Bapaume et le Parlement confir-
me cette réformation, le {février 1323 (v. st.) (3).
Ce n’est pas ici le lieu d'examiner comment il s'est fait
qu'un commerce d'argent, accompagné de la perception
ouverte d'intérêt élevé, a été admis par l’autorité ecclésias-
tique. A-t-elle eu, tout au début, des velléités de sévir ? Il
existe une attestation émanée de l'évêque d'Arras, Asson({),
(1) Archives de la ville d'Arras, AA 33 (n° 3) et GuesNon, Inventaire, p. 108,
no CIV.
(2) GUESNON, inventaire, p. 243, n° CXXX.
(3) Bouraric, n° 7051.
(4) Archives Pas-de-Calais. Inventaire des Chartes, À 10. Gop, 169. — Huke-
dieu sommé de comparaître aux foires de Champagne, fit défaut. L’évêque
l'excommunia à Arras.
508 G. BIGWOOD
d’un jugement rendu en 1244 par le frère Robert, de l’ordre
des Frères Prêcheurs, juge délégué en France contre les
hérétiques. contre Henri Hukedieu. La poursuite n’est pas
dirigée contre lui pour usure, mais pour avoir « mal parlé
de la foi ». Peut être l'impuissance de l’Église de faire
respecter la prohibition du prêt à intérêt, la violation
quotidienne des décisions des conciles, qu'il avait sous les
yeux, à t-elle amené le fier bourgeois à parler en termes
malséants de la foi ?
Rappelons la bulle papale du 21 janvier 1296 contre les
Crespin restée sans effet ({).
Ce n'est pas que nos financiers n’aient eu de beaux
gestes. En voici quelques-uns.
En septembre 1266, Audefroy Louchart fonde un hôpital
sous le vocable de Sainte-Madeleine (2). |
En 19286, Jacquemon Louchart et Margaritain sa femme,
concèdent 1,000 livres pour aumônes à l’abbaye de
Vaucelles (*).
Le-1:r juillet 1289, les mêmes fondent en l’église cathé-
drale de leur ville une chapellenie perpétuelle ({).
Rappelons que le 1° janvier 1984 (v. st.), Jacques
Louchart avait institué une rente perpétuelle de 100 livres
parisis à distribuer aux pauvres.
Fait-il attribuer au même sentiment les restitutions que
la veuve de Robert Crespin, la même qui fit cette donation
annulée rappelée ci-dessus, fit à la ville d’Ypres, à qui par
deux fois elle « donne en restor » 300 livres (5).
Signalons en terminant une affirmation de Kervyn ($)
que nous n’avons pu contrôler : Jacques Louchart aurait
obligé Bruges à lui élever une statue dans l'église de
Saint-Donatien.
(A suivre.) GEORGES BIGwo00b.
(:) Sur l'action de l'Église dans la lutte contre l’usure, cf. G. Biewoop,
Régime juridique et économique du commerce de l'argent, 1, p. 575 et ss.
(2?) ne Héricourr, Rues d'Arras, Il, 74-75.
(8) H. Guy, loc. cit., p. 434.
(1) Ibid.
(5) Des Marez et DE SAGnER, Comptes d'Ypres, I, p. 327 et p. 506.
(6) Histoire de Flandre, % éd. IF, p. 33, cité par ne Héricourr, Rues d'Arras,
IDD.
Les doyens de chrétienté
(suite).
S 3. LES ACTES DES DOYENS DE CHRÉTIENTÉ.
Les fonctions de doyen de chrétienté ne furent jamais
réglées, avons-nous vu, par l’autorité ecclésiastique ; il ne
faut donc pas s'attendre à rencontrer des recueils d'ordre
général d'actes fictifs faits à leur usage. Si, par un heu-
reux hasard, quelques modèles se présentaient au cher-
cheur, ils seraient l’œuvre personnelle d’un doyen zélé,
entreprise dans le but de se faciliter la besogne, voire celle
de ses successeurs. C’est dire aussi que le formulaire des
chartes décanales présente des variétés locales notables,
difficiles à réduire toutes à un type commun, au moins
pour une époque déterminée.
La période des débuts, celle de 1200 (c) à 1950 (c), offre
les caractères d’irrégularité et de variété de style propres
aux temps d'essai et de tätonnement. Peu à peu, les termes
du formulaire se fixent en se rapprochant de ceux de la
chancellerie épiscopale et surtout officiale (1). Le fait est
naturel, attendu que les doyens dépendent de l’ordinaire,
qu’ils sont constamment en communication épistolaire
avec leurs chefs hiérarchiques et servent d’organe à ceux-ci
pour la juridiction volontaire. La charte décanaie est par
conséquent une charte ecclésiastique. Ce sont surtout les
actes de cette période que nous analyserons ici, comme
types de tous les autres.
L'aspect extérieur de la charte décanale ne présente
guère de particularités bien saillantes,æe sont celles de
l’acte administratif du milieu du xxr1° siècle, émané de l’au-
torité ecclésiastique (évêque, archidiacre et official). Elle a
(2) Cf. P. Fournier, « Étude diplomatique sur les actes passés devant les
oflicialités » dans Bibl. École des chartes, t. XL (1879), p. 296.
30
510 H. NELIS
habituellement la forme quadrangulaire; l’écriture est tan-
tôt la belle minuscule gothique, tantôt la cursive gothique
soignée. Le sceau personnel du doyen ou du concile colla-
bore à donner à l’acte un aspect correct. Nulle part nous
n'avons remarqué qu'un doyen ait subi au point de vue
graphique d’une facon marquante l’influence d’une école
d'écriture quelconque, soit locale, soit régionale; les traits
paléographiques sont réguliers et peu originaux.
Si l'on décompose maintenant l'acte dans ses parties
essentielles, on y trouve généralement les éléments sui-
vants :
La suscription comprend : 1° le nom du doven dont
émane la charte ; 2° une adresse générale. Exemples : Uni-
versis Christi fidelibus tam futuris quam presentibus ad
quorum noliciam presentes litteras pervenire contigerit…
decanus christianitatis…. in Domino salutem.(V. A.n’Her-
BOMEZ, Cartul. Saint-Martin de Tournai, t. I, p. 463,
n° 431 : année 1236.) Universis Christi fidelibus litteras
has visuris... decanus in Domino salutem. (Cf. Ibid.
D. 454, n° 494, ou encore : decanus christianitatis... uni-
versis presens scriptum visuris salutem. (Cf. CH. Prior,
Cartul. ÉEenaeme, p. 189, n° 220.)
Il faudrait naturellement citer une foule de variétés.
Aïnsi une ratification faite devant le doyen de chrétienté
de Courtrai est libellée au nom de l’évêque de Tournai ({).
Dans des chartes très anciennes on trouve encore l’invoca-
tion archaïque : In nomine sanctlae et individuae trinitatis
(Cf. GOFFINET, Cart. d'Orval, p. 198 [vers 12091); ou bien
l’entrée en matières est très simple et se fait «ex abrupto » :
E2'o decanus... notum facio praesentibus et futuris quod
(ibid., p. 163).
Comme particularité très rare, notons, dan$ un acte
administratif du doyen du concile de Léau, cette intitula-
tion : R...., DEI GRATIA decanus Lewensis conciliti (?).
L’exposé atteste toujours la comparution des parties,
avec noms et qualités, devant le doyen : In nostra presen-
tia constituti (*), ou : en nostre présence establi et en
(t) Cf. A. D'HERBOMEZ, 1bid., t. I, p. 571, n° 522.
(2) Cf. Jan Paquay, Cartulaire de Notre-Dame de Tongres, p. 111, n° 49.
(3) Cf. Tu. pe LimBurG-SriRum, Le chambellan de Flandre (1868), p. xv.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 5T1
droit (1). Si, par contre, le doyen instrumente en vertu d’un
mandat de l’évêque ou de l’official, mention n’en est jamais
faite en cet endroit de l'acte. |
L’exposé s'étend parfois sur les circonstances utiles à
signaler, par exemple, à la suite de quelles difficultés ou
conflits, des résignations, des abandons de prétentions ou
des genérosités ont eu lieu. C’est surtout dans les plus
anciennes chartes décanales du début du x1I11° siècle qu'on
relève des détails anecdotiques (?); c'est ici notamment
qu’on insère la formule juridique : in jure nobis constitu-
tus (3).
Le dispositif est évidemment la partie la plus impor-
tante de l'acte; le doyen y relate les contrats juridiques
dont on est venu témoigner la réalisation ; ce sont, on se le
rappelle, des donations, des ventes, des arrentements, des
acensements, des reliefs de fief, des prets d'argent ou
autres conventions entre parties.
Le style du dispositif est habituellement clair et bref;
à ce point de vue il en est parfois de remarquables.
Le dispositif énumère, s’il y a lieu, les différentes
clauses obligatoires à l’accomplissement de l'effet juri-
dique des conventions C'est donc ici qu’on trouvera les
formules de renonciation, de restriction, les promesses et
autres garanties exécutives. On ne pourrait s’en faire une
idée plus exacte qu'en examinant en détail un acte de
doyen de chrétienté; on y observe la réalité vivante;
celui-ci émane du doyen de Bruges de février 1265 (n. st.):
son langage est singulièrement instructif :
« Quam terram dieti venditores dicte ecclesie [de Ouden-
borgh] contra quoscumque garandisare promiserunt, fir-
menter juramento ab ipsis corporaliter prestito et fide
media promittentes quod ipsi vel aliquis ipsorum contra
dictas venditionem, festucationem, guerpitionem, ul dictum
est, coram nobis [decano] legitime facta per se vel aliam.
vel alios non venient in futurum, nec querent artem vel
ingenium, nec causam vel materiam, per quam dicta eccle-
sia in posterum impediri valeat, quominus de dicta terra
(1) Cf. Gorriner, Cart. Orval, p. 412.
(2) Cf. L. GornièrE, Le prieuré de Saint-Amand, p. 215-216, n° LXIX et
G. Esrinas, Hist. de Douai, t. LU, p. 19, no 25.
D12 H. NELIS
perpetuo gaudere possit pacifice et quiete; promiserunt
etiam dicti venditores, sub jurameuto et fide praedictis,
quod nullum jus in dicta terra ratione dotis vel alia qua-
cumque ex causa de cetero reclamabunt. Renunciantes
omni contestationi juris doli et facti et unicumque auxilio
quod dictis venditoribus posse prodesse et dicte ecclesie
obesse. Praeterea praedictus Eustacius [thelonearius de
Oudenborgh] promisit coram nobis, sub pena viginti libra-
rum flandrarum dicte ecclesie solvendarum, quod Coppi-
nus, filius dicti Eustacïi, frater videlicet dictorum libe-
rorum minor ad presens nullum jus in dicta terra in poste-
rum reclamabit, et quod legitimam donationem, festucatio-
nem et guerpitionem faciet dicte ecclesie de portione ipsum
in dicta terra contingente quam eito ad annos pervenerit
discretionis dummodo super hoc fuerit requisitus » (1).
La formule de renonciation à une rente du %5 février 1158
(n. st ) est également suggestive (?) :
Renunciantes etiam super premissis exceptioni non leg'i-
time venditionie facte, non tradite, etc...
On est frappé à la lecture du premier acte, des précau-
tions dont cette donation est entourée; en comparant,
d'autre part, des chartes décanales et des chartes des offi-
ciaux de cette époque, avec des actes privés de la fin du
xt siècle ainsi que d’autorités laïques du siècle suivant,
on constate immédiatement des différences profondes dans
le formulaire usité. Non seulement le dispositif est infini-
ment plus net, plus clair, dans les chartes du doyen que
dans celles des chancelleries laïques (chartes échevinales
et seigneuriales), mais on entre dans des détails juridiques
rarement exprimés ailleurs avec autant de précision.
L'influence du droit romain dans ces contrats se laisse
facilement deviner, comme l’a reconnu M. Paul Fournier
pour les actes des officiaux (°) En analysant plus à fond
les stipulations diverses dont ils sont munis, on se rend
compte qu'à partir du milieu du xmi° siècle, la nature juri-
dique de la charte décanale est quasi la même que celle de
la charte d’officialité ou celle de ses notaires attitrés. Des
() Cf. Ta. pe LimBurG-SriRUM, Le chambellan de Flandre, p. xvr.
(2) Cf. [Serrure], Cartul. de Saint-Bavon, p. 277, n° 293 (Actes).
(3) CÉ. Bibl. École des chartes, 1. XL (1879), p. 314-324.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ P13
deux côtés, se manifeste le désir de régler les conventions
suivant une coutume uniforme fondée sur les prescriptions
de la législation canonique et l'esprit du droit romain.
La formule dispositive se termine par la promesse de la
part d’un des contractants de se conformer aux stipula-
tions inscrites dans l’acte, puis, par l’énoncé des peines
disciplinaires que l’on encourt par leur inobservation.
La promesse est libellée sous forme de serment, intro-
duite par les mots d'usage : cum fide et juramento (1), fidem
cum juramento interponere corporalem (?), ou promettre
par leur fois (*).
Les clauses pénales de nature ecclésiastique sont
anciennes mais, au xx siècle, d’un emploi exceptionnel.
On les rencontre, par exemple, en 1185, dans une donation
devant le doyen du concile de Fleurus, où elles affectent
cette forme originale : H..., decanus concilii de F'lerus con-
gratulabatur hiis que videbat fieri ad sustentationem pau-
perum et remedium Christi fidelium consilio et juditiv cle-
ricorum et synodalium excommunicavit eos qui super Rac
elemosina ullam deinceps pauperibus inferrent moles-
Éernent).
Dans une charte, déjà citée, de février 1265 (n. st.) du
doyen de chrétienté de Bruges, nous lisons : Concesserunt
autem omnes et sing'ulos ad omnia et singula contenta in
presenti littera observanda per censuram ecclesiasticam
compellere possemus, et contra ea vel aliquid eorum inve-
nit in futurum, se quantum ad hoc juridictiont nostre Sup-
ponentes ubicumque ipsos contigerit commorari (°).
Le corps ou l’essentiel de l’acte se termine après ces
clauses; la charte finit par la relation, dans une espèce de
(*) Cette formule est très ancienne; on l’emploie déjà en 1169; cf. Var,
Arch. admin. de Reims, t. 1, p. 358.
(2) Cf. Cn. Pior, Cartul. d'Eenaeme, p. 195, n° 296.
(3) C£. Gorriner. Cartul. d'Orval, p. 415 (avril 1165). V. fidei interpositione
creantavit dans Cart. abb. Vormezeele, fol. 27, acquis. 3472, aux Arch. Etat
Bruges.
(4) Cf. E. pe Marnerre, Cartul. d'A filighem, p. 257.
(5) Cf. px LimeurG-Srirum, tbid., p. xvi-xvir. Des clauses pénales se ren-
contrent aussi dans une charte de novembre 1242 du doyen de chrétienté de
Fürnes; cf. F. V. et C. C., Chronicon et chartularium Sancti Nicolai * 1°1
1235.
514 H. NELIS
protocole final, les noms des témoins, l’apposition du
sceau, enfin, par l'indication du lieu et de l'année.
L’énumération des témoins présents à la passation soit
de l'acte juridique en cause ou de l'attestation devant le
doyen occupe parfois une place relativement considérable.
Rappelons, ce qui déjà a été dit, que les plus anciennes
conventions sont faites tant en présence du doyen que de
celle du concile ou aussi devant un nombre variable de per-
sonnes de réputation honorable; depuis 1230 (c) les noms
de celles-ci disparaissent insensiblement des actes et cette
disparition est caractéristique d’un changement de régime,
si l’on peut dire. Mais il va sans dire que ces témoins nom-
breux ont disparu ici plutôt que là, suivant les coutumes
locales.
Bornons-nous seulement à citer quelques traits sail-
lants. Dans les premiers actes décanaux, on note la pré-
sence de curés: ainsi, en 1187, on constate à Fleurus :
Hujus rei testes sunt investiti concilit, Balduinus de Hep-
penneis, Lambertus de Goi, Gillardus de Celle, Bosira de
Bergoltdes, Walterus de Metene; sinodales Fraxinensis
ecclesie Bode, Alardus, Ardenois, Arnoldus Siret, Benedic-
tus Dodo, Arnoldus et alii quam plures (*). |
D'autres fois, on mentionne toute une assemblée d’ecclé-
siastiques et de laïques, comme dans cette charte du doyen
de chrétienté d’Helchin, du 7 juin 1932 : Presentibus :
Th.monacho S. Bavonis, dominus Petro presbytero de Wa-
terlos, Yvone clerico ejusdem loci, Symone del Hornuire,
Waltero del Espire, Jhoanne del Mairie, hominibus dicti
abbatis ; Bernardo forestario, Rogero del Espire, Wilhelmo
Pressart, scabinis de Waterlos, et aliis probis viris (?).
I1 faut signaler comme exceptionnelle la formule sui-
vante dont se sert dans un acte de 1935 le doyen de chré-
tienté de Longnion : Hujus vero actionis sicut fidelis testis
interfui (*).
() Cf. E. pe MaRNEFrE, tbid., p. 257-258 et les actes de 1205, p. 332.
(2) C£. E. pe MARNEFFE, ibid. p. 257-258 et actes de 1205 (1bid.), p. 332.
(5) Cf. H. Gorriner, Cartul. d'Orval, p. 184, n° CXLIIL. Noter aussi cette
formule caractéristique du doyen de Carignan, de 1263 : Haec omnia, UT FIDE-
LIS TESTIS el prefalae ecclesiae juris DEFENSOR el verus CONSERVATOR, siqülli mei
1 J 4
munimine censui roborare.. Cf. GOoFrriNET, Cartul. Orval, p. 141, n° CI.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ D19
La formule de scellage constitue une des parties essen-
tielles de la charte décanale; car, c’est de l’apposition du
sceau authentique que dépend, en effet, la valeur juridique
qui lui est propre. La présence du sceau est donc toujours
annoncée en termes explicites dans l’acte.
Parmi les sceaux usités il y a à distinguer, au moins en
théorie, deux espèces : le sceau du doyenné (ou du concile)
et le sceau personnel du doyen de chrétienté.
Depuis le moment où l’on se mit à instrumenter au nom
du concile on dut naturellement faire usage d’un sceau
propre à cette réunion de curés. Dans un acte de donation
de 1183, il est déjà question du sigillum concilii de Fle-
rus (*) puis le 12 juin 1202, du sigillum decanatus nostri
[de Juvigny] (*), et le 18 juin 1984 : avons nous [doyen
d’'Yvoix] mis noustre seel de la doienneit (?).
Au nombre des figurations les plus fréquentes que
Douet d’Areq a rencontrées parmi les sceaux des doyens
ruraux de France au cours du xir1* siècle, il y a lieu de
mentionner la fleur de lys, couronnée de trèfles, l’agnus
Dei, les figures d'animaux, soit cerfs, aigles, paons, dra-
gons, des personnages bénissant ou tenant en mains un
livre (f).
Les sceaux décanaux présentent également dans nos
provinces une grande variété de représentations qu'on
peut néanmoins réduire à quelques types connus.
Le plus ancien sceau que l’on connaisse est celui du con-
cile de Fleurus; il est en cire brune et représente Dieu le
père assis sur un banc, tenant de ia main droite une eroix
et bénissant de la main gauche (5).
Les emblèmes le plus ordinairement représentés dans
(1) Cf. DE MARNEFFE, loc. cit., p. 257.
(2) Cf Gorriner, Carlul. Orval, p. 138.
(3) Zbid., p. 547. Dans une charte du 13 mars 1281 (n. st.) le doyen de chré-
tienté de Roulers distingue nettement entre le sceau de son eglise et celui de
la chrétienté, c’est-à-dire probablement son sceau personnel : Ef in hac parte
utimur sigillo PAROCHIE NOSTRE, Cum siqillin DECANATUS NOSTRI ad presens penes
nos non habemus. Cf. E. Havrcœur, Cart. du chap. Saint-Pierre de Lille, t. I,
p. 491.
(+) Cf. Invent. et documents. Collection de sceaux, t. 11 (1867), p. 687-693,
n°s 7877-1935.
(5) Original aux Archives générales du royaume (Chartrier d'Affighem).
516 H. NELIS
nos provinces peuvent se ranger dans les huit catégories
suivantes :
1° Z.es saints. Représentation de saints, soit tenant un
livre en main, comme dans le sceau de W., doyen de Grem-
bloux, de 1215 (c) (1), soit, habituellement, figurés debout;
les sceaux de Gauthier (?)}, Thomas (ÿ)}, Jean (4), Wol-
fram (5) et Galbert (6), respectivement doyens de chré-
tienté de Hal, Hanret, Jodoigne, IV métiers et de Saint-
Remacle, des années 1290, 1928, 1224, 1238 et 1232 portent
ce dernier emblème. Il y a aussi la figuration du saint bénis-
sant, comme à Bruges, en 1231, par le doyen Gauthier (7).
2 La Vierge. Se sont servis, par exemple, d’un sceau
analogue, Jacques, doyen de Fleurus, en 1296 {($) et, en 1262,
Lambert, doyen de chrétienté à Furnes (?)-
3 L'église. La représentation d’une église (avec une,
deux ou trois tours) paraît avoir été d’un emploi assez
répandu; on la signale, en 1235, pour Henri, doyen de Gem-
bloux (10), en 1951, pour Gossuin, doyen de Bruxelles (11) et,
en 1254, pour Pierre de Gravia, du concile de Jodoigne !{t?).
4° La main. Le 10 janvier 1281, Roger, doyen du con-
cile de Maestricht, faisant usage d’un sceau représentant
une main et trois figures, soit celles de la lune, du soleil et
du Christ (3); en revanche, en mars 1234, on rencontre
une main bénissante, sortant d'un nuage, sur le sceau de
Pierre, doyen du concile de Louvain (!{).
oo Le calice. Le calice figure sur le sceau de Conrad,
doyen d’Arlon, en 1267 (15).
(!) Collection sigillographique, n° 1765, aux Archives gén. du royaume.
(2) Ibid., n° 17316.
(3) Ibid., n° 2259.
(4) Jbid., n° 19835.
(5) 1bid., n° 18144.
(6) Ibid., n° 13775.
(7) Ibid., no 21999.
(#) Ibid., n° 19908.
(?) Ibid., no 3258.
(10) Ibid , n° 446.
(1) Jbid., no 3392.
(12) Jbid., no 19845.
(15) Cf. J. Cuveuier, Cartul. Val-Benoit, p. 243, n° 186.
(#1) CF, DE TROOSTEMBERGH, Chartes de Gempe, p. 24.
(4) Collection sigillographique, n° 6501.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 517
6° Les oiseaux. À juger par les embièmes des doyens de
chrétienté de France, cette représentation a dû y être très
fréquente. Dans nos anciennes provinces, on doit citer le
sceau du doyen de Bruges, de l’année 1239, où un oiseau est
accompagné d’un lys (!); un sceau particulièrement remar-
quable est celui dont fit usage, en 1233, le doyen du
concile de Saint-Trond et représentant une aigle à ailes
déployées (?).
1° Le lys. Cet emblème peut figurer seul ou accompa-
gner un autre. Il paraît seul, par exemple, sur le sceau de
Wery, doyen de Mersch, en 1267{(3); il accompagne un
oiseau sur le sceau du doyen de Bruges, en 1239 (4); le
sceau du doyen de Louvain, le 15 août 1243, représente un
lys tenu par une main (°).
8° L’Agnus Dei. Cet emblème, fréquent dans les sceaux
du moyen âge, est employé pareillement par les doyens de
chrétienté; il figure notamment, en 1247, sur le sceau de
Thomas, doyen de Hanret (6;, puis, le à février 1295 (n. st.),
sur le sceau de Jean, doyen du concile de Beeringen (7).
Mentionnons, en dehors de ces huit catégories d’em-
blèmes, un sceau avec emblème parlant; c’est celui du
doyen du concile de Maeseyck, Th..., en 1239, représentant
un chêne {eyck) (8.
Il est impossible de dire si les sceaux dont on vient de
parler sont des sceaux personnels (proprium) ou bien des
sceaux de la chrétienté ou du concile. La distinction, par-
fois subtile, doit néanmoins être faite; la plupart du temps,
sans doute, il n’aura existé aucune différence sensible
entre eux (*). Signalons, en février 1265, une charte du
doyen de Bruges qui relate à la fois et le sceau personnel du
doyen et celui de la cour de chrétienté (10) : Nos autem in
(1) Collection sigillographique, n° 20975.
(2) lbid., n° 13039.
(3) 1bid., n° 6502.
(#) Ibid., n° 20975.
(5) Chartrier de Sainte-Gertrude de Louvain, aux Arch. gén. roy.
(5) Collection sigillographique, n° 13825.
(7) Chartrier d’Averbode, à l’abbaye d’Averbode (Testelt).
(8) lbid.
() Certains sceaux personnels portent la mention : [N.] #agister.
(20) CF. Ta. pe LimBurc-Srirum, Le chambellan de Flandre, p. xvir.
518 - H. NELIS
signum memoriam hujus facti sigillum nostrum proprium
unacum sigillo curie decani christianitatis Brugensis pre-
sentibus litteris duximus apponendum.
La légende des sceaux décanaux est ordinairement libel-
lée d’une manière fort simple; elle se borne à mentionner
le nom ainsi que celui de la localité du doyen de chrétienté.
Exemple : la légende du sceau de Pierre, doyen de Lou-
vain, est libellée dans un acte du 15 août 1243, comme suit :
« + $S. PE + DECANT + LOV. CONCILII {{). »
Reste à noter le coutre-sceau décanal. Il était d’un usage
relativement commun et ancien à Bruges; on le rencontre,
entre autres, dans cette ville, dès l’année 1226 (?), puis en
1931 (5), 1235 (f) et en 1938 (5). Le contre-sceau de cette
année porte la représentation d’une tête accompagnée de
trois étoiles ($); un autre contre-sceau est celui du doyen du
concile de Maestricht, du 10 janvier 1981 (n. st.); il repré-
sente un abbé, mitré, tenant une crosse de la main
droite (?}. Mentionnons, enfin, le contre-sceau de Jacques,
doyen du concile de Fleurus, de l’année 1296, figurant une
tête bandée.
La formule de datation comprend deux éléments essen-
tiels : 10 l'indication du lieu où l'acte s’est COURS
20 l'indication du moment de cette action.
Le premier élément de la date n’est pas d’un emploi
régulier dans les chartes; celles où il manque sont bien
plus fréquentes que celles où il figure. Ce n’est qu’excep-
tionnellement que les doyens s’avisent de mentionner l’en-
droit où les contrats juridiques, auxquels le doyen a prêté
son concours, ont eu lieu. Or, ceux-ci ne s’accomplissaient
guère, semble-t-il, au bureau même du doyen. Il arrivait
fréquemment que les conventions des particuliers se pas-
sassent dans l’église de l’endroit; ainsi, une donation de
dîmes, de février 1212 (n. st.), devant le doyen de Courtrai
(4) Chartrier de Sainte-Gertrude de Louvain, aux Arch. gén. roy.
(?) Collection sigillographique, n° 20859.
(3) Ibid., n° 21300.
(*) Jbid., n° 21307.
(5) Ibid., n° 3244.
(6) Le contre-sceau du doyen de Bruges en 1241 représente un dragon
Cf. Ann. Soc. émul. Bruges (1905), p. 282.
(*) CF. J. Cuveuier, Cartul. de Val-Benoît, p. 243, n° 186.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 519
est libellée, à sa date : in presentia mea, in ecclesia S. Mar-
tini de Curtraco constitutus |‘). L'autorité laïque ne craint
pas, la remarque est superflue pour le xrri° siècle, de prêter
son concours au doyen dans une église; tel fut le cas, le
11 août 1936, lors d’une donation faite en présence des
échevins de Butsel et du doyen du concile de Louvain :
actum apud Lovanium in ecclesia beati Petri[Lovanien-
sis] (?).
Par contre, des transactions s’opèrent loin du lieu de
résidence décanal; notons : en octobre 1245, Henri de
Rodenburg, doyen de chrétienté de Bruges, notifie une
cession d'immeubles faite à ter Doest, c’est-à-dire à 2 lieues
de distance de cette ville : Actum apud Thosan, ante por-
tam, in domo feminarum (); le 16 août 1989, Jean Boune,
doyen de chrétienté d’Ypres, acte une donation de biens
faite à Dixmude avec le concours du curé et du chapelain
castral de cet endroit : Datum Dixmude, presente nomi-
nata Elisabeth... (#). En novembre 1216, le curé de Thieu-
lain, doyen de Saint-Brice de Tournai, Étienne, date de
Quartes une charte mentionnant cession de la dîme de ce
village (°). En juin 1248, Pierre, doyen du concile de Lou-
vain, passe un acte et le date de Tirlemont en présence de
nombreux ecclésiastiques (6).
On est donc amené à croire que les dates inscrites sur les
chartes décanales se rapportent plutôt à la passation de
contrats juridiques, à l’action, qu'à leur mise par écrit ou
la documentation. On admettra sans peine, faute d’élé-
ments probants, qu'il est impossible de fixer une règle
invariable. Le fait à néanmoins son importance quand il
s’agit de chartes données au x111° siècle à des dates où le
millésime de l’année variait (Annonciation et fête de
Pâques).
Telle est, dans ses formules élémentaires, la charte déca
nale. Il ne reste plus qu’un mot à dire de la langue dans
(1) Cf. »'HerBomez, Cartul. de Saint-Martin, 1.1, p. 286, n° 279.
(2) Cf. ne TroosremBerGx, Chartes de Gempe, p. 26, n° VII.
(8) CÊ. Van DE Purre, Cartul. de Dunis, p. 580.
(+) Cf. L. van HozeBeke, Cartul. Saint-Pierre de Loo, p. 69.
(5) Cf. »'HERBOMEZ, loc. eit., p. 252, no 242.
(6) Cf. Analectes… Reusens, sér. IT, t. XI (1899), p. 143.
520 H. NELIS
laquelle elle est libellée, la valeur juridique qui y est atta-
chée, les revenus qu’elle procure au doyen et, enfin, les
chartes fausses fabriquées.
I1 était de règle, ou plutôt de coutume, que l’acte du
doyen était rédigé en langue latine; c’est dans cette langue,
celle de l’administration ecclésiastique, que sont compo-
sées les neuf dixièmes des chartes. Quelques-unes font
usage de la langue romane, aucune du flamand, Parmi les
actes romans, on peut relater les suivants conservés en
original : 1° un arrentement d'octobre 1229, de Gilbert,
doyen de la chrétienté de Valenciennes (:); 2° un legs, de
mars 1287 (n. st.), passé devant Baudouin, doyen de chré-
tienté de Douai (?); une renonciation à la possession d’une
dime, du 7 novembre 1297 sous le sceau du doyen du concile
de Bastogne et de trois curés (*).
La charte décanale tirait sa force probante du sceau spé-
cial dont elle était munie, c’est-à-dire du sceau authentique
réservé à l’office du doyen. En examinant en détail ce
point, on pourrait envisager l’activité décanale sous deux
aspects distincts en quelque sorte : d'abord comme auxi-
liaire de l’évêque diocésain (ou de l’official, ce qui revient
au même), et ensuite, comme agent instrumentant pour son
propre compte.
Ilest clair, à première vue, qu’au xrri° siècle, on a dû
assimiler à la charte épiscopale celle faite par l’intermé-
diaire du doyen de chrétienté. Les textes sont suffisam-
ment explicites pour être affirmatif à cet égard. Voici un
exemple : le 7 juin 1932, donation est faite à l’abbaye de
Saint-Bavon, à Gand, devant le doyen de chrétienté de
cette ville, par Agnès de Waterlos, ainsi que par Alcide,
femme de Jean de la Suis: le rédacteur de l’acte dressé à
ce sujet a soin de dire qu’en cas de conflit touchant le legs,
le différend sera tranché par le doyen, agissant au nom de
l'ordinaire, c’est-à-dire de l’évêque de Tournai ({); autre
(2) Cf. LE GLay. Mémoire sur les archives de l'abbaye de Vicogne (1855), p. 17.
(?) Cf. G. Espixas, La vie municipale de Douai au moyen âge, t. IT (1913),
p. 35, n° 930. Voir un autre acte du 8 novembre 1240, ibid., p. 48, n° 57.
(3) C£. G. Kurt, Cartul. de Saint-Hubert, t. TI, p. 440. Une charte du 6 jan-
vier 1272 (n. st.) de Jean, jadis doyen du concile de Gembloux est en français.
Cf. Chartrier d’Afflighem, Arch. gén. royaume.
(+) CE. [Serrure], Cart. Saint-Bavon, p. 186, n° 182.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ Sal
exemple : en 1234, une vente de dimes s’accomplit en pré-
sence de Gauthier, doyen de Grammont; l’acte note que la
vente s’est faite : in manu nostra TAMQUAM ORDINARII DICTI
LOCI [Geraldimontensis] (1).
S'il en était ainsi, on peut reconnaître à ces actes la
même autorité que M. Paul Fournier attribue aux chartes
d’officialité. En d’autres mots, que l’acte décanal faisait
pleine foi en cour ecclésiastique, mais ne constituait qu’un
commencement de preuve auprès des juges séculiers. Tou-
tefois, même pour ceux-ci, en matière de causes matrimo-
niales, testamentaires, le témoignage de l’official -était
prépondérant et entrainait preuve complète (?).
Mais la pratique amenait plus d’une restriction à cette
règle devant les tribunaux laïques. Une plainte amère à ce
propos se perçoit dans une intéressante supplique adressée
au roi de France par le clergé de la province ecclésiastique
de Reims, du 16 au 26 juillet de l’année 1344 : Combien que
le seel de l'église [de Reims] soit autentique, et aux lettres
seellés d'iceluy pleine foy doit estre adjouté, toutefois
aucun de vos dites gens, jug'es et aultres juges séculiers ne
veulent pas que en leur cour elles fassent plaine foy ().
Comme on voit, le refus de l’administration royale est
formel.
Animés de tels sentiments, il est évident que les cours
séculières ne durent guèreavoir plus d'estime au xrr1° siècle
pour la charte décanale, émanée d’un personnage moins
élevé dans la hiérarchie ecclésiastique que l’official. C’est
sans nul doute aussi pour le peu de garanties juridiques
qu'elle offrait au juge laïc que les particuliers cessèrent,
vers l’an 1300, de faire appel à l’office du doyen de chré-
tienté.
Quelle valeur accordait-on, d'autre part, aux écrits pro-
prement dits de ce dernier, c’est-à-dire agissant de sa
(1) C£. A. »'HerBoMEz, Cart. Saint-Martin de Tournai, t. I, p. 372, n° 363.
(2) Cf. Bibl. École des chartes, t. XL (1879), p. 330-831. Dans une charte de
l’official de Cambrai, de 1281, à son notaire Jacques de Priches, l'acte de
l’oficial est déjà assimilé à un instrument d'oflicier public : « ef super ts
publicum fieri instrumentum ». dE REIFFENBERG, Monuments, t. I, p. 174.
(3) Varix, Archives administratives de Reims, t. 1f, p. 924, note 2.
522 H. NELIS
propre autorité, sans aucune collaboration ou injonction
de l’autorité épiscopale ?
Devant la justice des clercs, on pouvait se prévaloir de
la nature spéciale dont le sceau du doyen était revêtu; il
participait, grace à la coutume, à cette faveur un peu vague
du xrr1° siècle, qui conférait aux documents des garanties
d'authenticité plus solides que d’autres titres écrits ({).
Les juristes et les glossateurs du xr11° siècle ne sont
guère explicites sur les personnes ecclésiastiques dont le
sceau est authentique; la matière prêtait sans doute à
divergence de vues? Tandis que le canoniste réputé, Guil-
laume Durand (+ 1296), l’auteur du Speculum judiciale, se
sent embarrassé et établit la distinction entre actes de
juridiction et actes sous seing-privé, Mathieu Paris (71259),
par contre, signale en Angleterre le sceau authentique du
doyen.
Malgré l’espèce d'incertitude théorique qui planaiïit sur
la valeur de la charte décanale, surtout dans des contrées
où l'institution des doyens en tant qu’officiers publics était
peu pratiquée, on ne peut nier que dans nos provinces, elle
eut upe autorité inconnue ailleurs, bien entendu jusque
vers l’année 1980, date à laquelle commence son déclin.
L'activité extraordinaire dont les doyens firent preuve
chez nous montre à suffisance en quelle estime le public
tenait leur office. Cette faveur du client s'exprime parfois
d’une manière bien éloquente : tel, par exemple, dans le
testament, fait en juin 1268, par un bourgeois de Bruges,
Pierre de Stene; comme le testateur ne possède pas de
(1) Nicolas, évêque de Cambrai, s'exprime ainsi dans une charte de 1155 :
« Cum sil autem SOLIDIUS QUICQUID APUD PERSONAS AUTHENTICAS CONSTITUITUR,
eorum quorum presenlia inter constituendam non defuit, nomina in testimo-
nium subnotatur. » Bull. comm. roy. hist. (an. dipl., IE, n° 344). Une des plus
anciennes mentions en Belgique de persona autentica se trouve dans une
charte de l’évêque Odon de Cambrai, de « nostra sub sigillatione et AUTENTICA-
RUM PERSONARUM subnotatione ». Ibid., sér. IV, t. VII (1880), p. 325. — Aux
yeux de certains les curés n’ont pas droit à un sceau authentique ; dans une
sentence arbitrale de 1263 émanée d'ecclésiastiques de Lille et de Cassel, on
lit, en effet : « El quia presbyleri memorali [de Wervicq, Gheluwe, Heule et
Machelen] sicizza non habent AUTENTICA, ordinamus quod pro ipsis sigillum
curie Tornacensis in signum assensus sui apponi procurent. » CF. HAUTGŒUR,
cart. Saint-Pierre de Lille, t. I, p. 398.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 523
sceau de valeur probante, il demande au doyen de la chré-
tienté de Bruges de munir son testament du sceau de sa
juridiction; ainsi fut fait : et quod sigillum proprium, cui
fides debeat adhiberi non habeo, SIGILLO DECANI CHRISTIA-
NITATIS BRUGENSIS el testamentatorium sigillis, qui sigilla
habent, presens scriptum feci communiri (1).
Ajoutons aussi que l’autorité du sceau décanal était plus
d’une fois renforcée par celle de pouvoirs supérieurs au
doyen. Je ne citerai que deux cas bien typiques : le pre-
mier est une déclaration du doyen de chrétienté d’Oulchy
(dép. de l'Aisne), un nommé D..., est authentiquée en
même temps par le sceau de sa juridiction et le sceau de
l’'official de Soissons (?); le second est fourni par un acte
d'avril 1295 : l'abbaye de Saint-Martin, à Tournai, ayant
sans doute quelque doute sur la valeur de la vente d’une
dîime que lui avait faite Gossuin de Roucourt par devant
doyen de chrétienté, s’empresse de laisser ratifier cette
vente par Godefroid, évêque de Cambrai ()
C’est ici le moment de signaler certaines coutumes
locales signalées plus haut; on se rappellera, en effet,
l'usage existant à Anvers, au dernier quart du xir° siècle,
de passer des contrats privés non seulement avec la coopé-
ration du doyen rural mais aussi devant les échevins de
cette ville (4). Le concours du magistrat communal aidait
efficacement à fortifier la valeur juridique de l’instrument
décanal; c'était une garantie non équivoque, aux yeux des
juges laïcs, et de l'authenticité et du degré de crédit qu’on
pouvait attacher à ces actes ecclésiastiques. Mais on sait
que cette collaboration ne fut qu'éphémère et qu'à Anvers,
aussi bien qu'ailleurs, la charte échevinale remplaça l'acte
du doyen de la chrétienté.
Dans le comté de Luxembourg, quoique beaucoup de
conventions Juridiques fussent passées devant le prévôt
ou le justicier des nobles, on tint néanmoins à garantir
l'acte par le sceau du doyen de chrétienté. C'était la recon-
(4) Cf. Chronica et cartularium de Dunis, p. 608, n° 1031.
(?) Cf. imprimé et photographié dans M. Prov, Recueil de fac-similés d'écri-
tures du Ve au VIII siècle. Paris (1904), pl. XIX.
(3) Cf. A. »'HERBOMEZ, Cartul. Saint-Martin de Tournai, t. 1, p. 815, n° 305.
(4) Cf. Rev. pluil. et hist., t. HE, p. 260.
524 H. NELIS
naissance publique de l’'éminence de ce sceau et proclamer
sa supériorité sur les autres signes de validation de la pro-
vince. Maïs ici, comme ailleurs, l’influence professionnelle
des doyens d’Arlon, de Luxembourg et de Mersch diminua
d'année en année, dès la fin du xir1° siècle, et s’éclipsa
devant celle du pouvoir laïc. Il suffira, à ce propos, de
noter un seul exemple : le 2 octobre 1292, l’écuyer Guil-
laume de Sanem engage ses biens de Keespelt à son oncle,
Hennin de Sanem; au lieu de faire sceller la charte qui
rapporte cette convention par un doyen de concile quel-
conque, G. de Sanem s'adresse au justicier du comté pré-
posé à cet office (1); il en sera ainsi dans la suite jusqu’au
jour où le rôle des doyens n'est plus qu'un lointain souve-
nir et que personne ne songe plus à faire revivre (2).
La préparation de l’acte remis aux particuliers occasion-
nait naturellement aux doyens des frais de bureau dont ils
ne devaient pas porter la charge. L'achat de parchemin, de
plumes, d'encre et de cire nécessitait des fournitures de
chancellerie pour lesquelles ils avaient à se faire rembour-
ser par leurs clients. Nous ne sommes malheureusement
pas en mesure de connaître sous cet aspect le train-train
de la maison décanale; toutefois, leur budget de dépenses
ne devait guère être élevé.
Le seul texte touchant ces menus détails de chancellerie
est une ordonnance épiscopale de Cambrai, du xiv* siècle,
publiée par le chanoïine Reusens; on y fixe à 6 deniers les
honoraires qu'un doyen de chrétienté peut toucher pour
préparation et expédition de n'importe quelle charte éma-
née de lui : «Item inhibemus decanis nostris christianita-
lis, ne pro sigillo sui decanatus, quibuscumaque litteris sit
appensum, ultra sex denarios turonenses fortis monete
recipiant (). »
Remarquons aussi que jamais, Contrairement aux pra-
(1) CE. N. van WervEkE, « Cartulaire de Marienthal », dans Public. Sect.
hist. de l'Inst. du Luxembourg, L. XXXVIIT (1885), p. 194, no 217.
(2) Cf. Ibid, p. 196 (16 décembre 1293), p. 204 (1296), p. 205 (1296),
p. 206 (1296), p. 210 (1297), p° 212(1297), p. 229 G300 p. 239 (1393)
et p. 251 (1305).
(3) CÉ. E. Reusess, Slatuta anliquissima diocæsis Cameracensis (1903), p. 49.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 595
tiques des notaires d'officialité (1), les replis des chartes
décanales ne renferment des mentions de paiement ou
d'expédition de nature à nous éclairer sur les ressources
financières des doyens.
Grâce à ses précieuses garanties juridiques, l’acte déca-
nal jouissait d'une autorité peu commune; aussi chercha-
t-on à le contrefaire et à usurper la bonne foi du public. Il
y eut, au x1r11° siècle, des fabricants de fausses lettres épis-
copales, officiales ou décanales, comme il y en eut de
bulles apostoliques. Les anathèmes étaient, d’autre part,
impuissants à frapper les coupables et il fallut édicter des
peines temporelles sévères; c’est ce que fit, en 1288, dans
nos provinces, Jean de Flandre, prince-évèque de Liége ;
ses statuts synodaux punissent, en effet, de l’excommuni-
cation toute personne confectionnant des pièces fausses
mises sous le nom de la cour d’officialité, des archidiacres
et des doyens de concile; la même peine frappait encore
quiconque coopérera à cet acte malhonnèête, soit par son
conseil, son concours, ou toute autre collaboration (?).
Mais nous ne pourrions citer aucun acte d’un faussaire de
ce genre, ni même une contestation ou enfin une superche-
rie mise sous le couvert d’un doyen de chrétienté. Cela ne
prouve évidemment pas que des actes faux n’aient pas
existé; les instructions de l’évêque de Liége prouvent assez
que des chartes décanales fausses ont circulé sous le man-
teau au x1r1° siècle.
HuBErT NELIS.
(2) Cf. P. Fournier, Bibliothèque de l'École des chartes, t. XL (1879), p. 324,
notes 2 et 5.
(?) CE. J. J. Raxem et L. PoLaix, Coutumes du pays de Liège, t. L (1870),
p. 471, art..XXXI, $ 2.
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et les
débuts de l’industrie métallurgique
en Belgique
Dans la publication si maladroite, Les Rencontres histo-
riques, rédigée pour essayer de pénétrer le peuple belge
des grands mérites du roi Guillaume I° envers lui, se
trouve, entre autres, une planche ayant trait aux relations
entre Guillaume et Cockerill. Au fond de la gravure on
voit le château de Seraing que le roi a mis à la disposition
des Cockerill; on prête au roi les paroles suivantes : « Con-
tinuez sans crainte vos grandes entreprises et rappelez-
vous que le roi des Pays-Bas a toujours de l’argent au ser-
vice de l’industrie. »
Que le roi ait puissamment appuyé l'extension de
l’industrie métallurgique belge, le fait est assez connu;
mais aussitôt que l’on cherche des détails, le fait devient
moins simple. Ce qu’on ignore surtout c'est le caractère de
ce concours. En Hollande, on ne s’est jamais, à ma con-
naissance, occupé de ce problème et des historiens croient
que l’on chercherait en vain dans le développement des
intérêts matériels, un plan nettement arrêté. C’est 1à une
manière de voir qui me paraît injuste et fausse.
En Belgique, si mes renseignements sont exacts, on sait
également peu de chose à ce sujet. Dans son article impor-
tant sur Les débuts de l'établissement Cockerill, M. Ernest
Mabhaïm fait l'observation suivante : « Comme la figure de
John Cockerill paraît être une des plus étonnantes que le
monde industriel ait connue au début du siècle dernier,
l’histoire économique aurait pu trouver dans ce prodigieux
établissement un champ unique d'observation. Malheureu-
sement les documents originaux, concernant du moins la
528 M.-G. DE BOER
période qui a précédé la constitution de la société anonyme
actuelle (1842) font défaut. En 1880, une inondation a
détruit et rendu ülisible une grande partie des archives;
pour gagner de la place, on a brûlé une autre partie (1). »
Or, au cours de recherches faites pour composer la bio-
graphie de l'ingénieur G.-M. Roentgen, que l’établissement
Fijenoord, à Rotterdam, dont il a été le fondateur, m'a
confiée, beaucoup de matériaux ont été découverts qui
pourraient être utiles pour l’histoire de la métallurgie
belge. Le gouvernement des Pays-Bas, pour tirer l’indus-
trie belge du fer de son état d'abandon, a eu recours à
Roentgen, l’un des hommes les plus remarquables de son
époque. Ses rapports sur l’industrie métallurgique d’An-
gleterre et sur celle des provinces wallonnes, ses proposi-
tions et les contrats conelus entre le gouvernement et la
maison Cockerill, qui en découlent en partie, sont une
source de documents extrêmement importants. Ils sont
conservés en majeure partie aux Archives nationales à
La Haye, et pour la partie qui concerne les archives de
Fijenoord, aux Archives économico- historiques de cette
ville (2). Ces documents peuvent combler dans une large
mesure la lacune dont se plaint M. Mahaiïim. Ils sont d’au-
tant plus importants qu’il en ressort nettement que le con-
cours prêté à Cockerill faisait partie d’un programme de
travaux bien étudié et exécuté avee un remarquable esprit
de suite, programme qui a porté des fruits non seulement
pour Cockerill, mais aussi pour l’industrie métallurgique
de la Belgique en entier.
Je n’ai guère de précisions au sujet des circonstances
dans lesquelles Cockerill est entré en rapports avec le roi.
11 semble que le comte de Mercy Argenteau ait joué le rôle
d’intermédiaire.-Dans l’article consacré à Cockerill par la
Biographie nationale, M. Morren raconte une jolie anec-
dote d’après laquelle l’industriel belge, lors de la première
audience, n’aurait pas trouvé une seule réponse à toutes les
(1) « Les débuts de letablissement John Cockerill à Seraing. Contribution à
l'histoire de la grande industrie au pays de Liége » (Revue universelle des
Mines, février 1906, p. 171).
(?) Economisch Historisch Archief, sous la direction de M. N. J. Posthumus.
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 529
questions que le roi lui avait posées. Le roi étonné
demanda au comte de Mercy quel espèce de muet il lui
avait amené? Ensuite le comte aurait obtenu une seconde
audience pour son protégé, au cours de laquelle celui-ci,
ayant tout mürement pesé, aurait répondu au roi de facon
à le satisfaire complètement et aurait gagné son appui (1).
Nous ignorons malheureusement quand cette audience
eut lieu. Cependant il est probable que le roi connaissait
Cockerill déjà en 1816, puisque le 14 novembre de cette
année il donne l’ordre d'examiner si l'établissement Cocke-
rill pourrait être transféré à Seraing et de voir quelle par-
tie du château, appartenant aux domaines royaux, pourrait
y être destinée. Un rapport, présenté le 6 janvier 1817 (2),
donne toutes sortes de détails intéressants sur les entre-
prises de Cockerill à Liége ; des salles entières y sont rem-
plies d'hommes, de femmes et d'enfants, qui fabriquent des
machines de filature et de tissage, Cependant la main-
d'œuvre,qui compte 4,500 têtes, est disséminée sur diverses
localités, assez éloignées les unes des autres. C’est pour la
concentrer et peut-être pour lui donner encore plus d’ex-
tension, que les frères Cockerill avaient fait déja plus
d’une fois des démarches pour obtenir le château de
Seraing. D'après le rapporteur, ce chäteau se trouvait dans
un état fort délabré; il aurait fallu des sommes considé-
rables pour le rendre digne de servir de résidence prin-
cière. La maison Cockerill avait offert de payer 14,175 flo-
rins; vu le danger de voir transférer l’établissement à Aïix-
la-Chapelle, où l’on avait offert des bâtiments, il fallait pro-
poser des facilités aux propriétaires. Leur industrie était
de la plus haute importance pour la population; ils
payaient par semaine (sic) 4,725 à 9,450 florins de salaires (#).
(1) Biograplrie nationale, in voce Gockerill, t. IV, col. 231.
(2) Archives de l’État à La Haye, 14 novembre 1816, 6, 25 et 29 janvier 1817
(Kabinet 272).
(5) Probablement par jour ; une erreur doit s'être glissée dans le rapport.
D'après les rapports de Roentgen, en Angleterre les ouvriers gagnaïent dans
la métallurgie, par jour, fl. 4.50 à fl. 2.40. « van 30 tot 48 stuivers ». — Voir :
« Twee memorién van Roentgen » dans Economisch Historisch Jaarboek (La
Haye, 1924), p. 39. En Belgique (p. 149) cependant les salaires étaient beaucoup
plus bas : « veel lager dan in Engeland en slechts weinig hooger dan in de
armste lande Europens. »
D30 M.-G. DE BOER
Lors des négociations, les frères Cockerill surélevèrent
encore leur offre; aussi, le contrat fut-1il conelu, le 25 jan-
vier, pour la somme de 45,000 florins ou 121,262 francs,
payables au comptant; il fut ratifié par le roi le 29 jan-
vier 1817.
Pour les années suivantes je possède peu de données sur
les relations des Cockerill avec le gouvernement; des
recherches dans les archives hollandaises pourraient pro-
jeter plus de lumière sur ce problème. Le gouvernement
leur a probablement confié des commandes importantes,
mais nous ne constatons pas une intervention directe.
L'industrie sidérurgique belge traversait dans ces années
une époque de crise : lors de la domination napoléonienne,
elle avait été protégée contre toute concurrence du fer
anglais et les maîtres de forges et de hauts fourneaux
avaient connu une époque de prospérité inouïe. Mais l’état
de choses changeait totalement après la chute de Napoléon;
le fer d'Angleterre faisait maintenant une concurrence très
forte, ce qui était d'autant plus sérieux que le fer belge ne
se prêtait pas à toutes sortes d'applications. Les indus-
triels belges insistaient pour qu’on écartät du marché le
fer étranger par l'augmentation des droits d'entrée; on ne
pouvait pas cependant y donner suite tant que l’industrie
indigène n’était pas à même de procurer, à bas prix, des
fers de la qualité voulue.
Vers 1820 la question protectionniste paraît être entrée
dans une phase plus aiguë; cette année la Société hollan-
daise des Sciences, à Harlem, mit au concours, probable-
ment sur les suggestions du gouvernement, la question
suivante : Est-il vrai que, comme on le prétend quelque-
fois, le fer indigène soit de qualité inférieure et de quelle
facon peut-on le perfectionner par le travail indigène à un
si haut degré, qu'il égale en qualité le fer étranger susdit ?
Le résultat du concours cependant n’eut pas grande
importance ; on ne déposa qu'une seule réponse et elle ne
fut pas jugée digne du prix (1).
(1) Verhandeling over het Nederlandsche ijzer zynde een proeve tot beant-
woording van de aan de Maatschaippy der wc:tenschappen te Haarlem voor-
geslelde vraaqg, in het programma van 1820, omtrent de meer of mindere bruik-
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 531
Mais le gouvernement avait aussi pris lui-même des
mesures : M. Falck, ministre de l’industrie nationale, avait
soumis la question des dispositions à prendre, à un indus-
triel de Namur, sur lequel les détails m'ont fait défaut
jusqu’à ce jour, M. d’Artigues. Celui-ci répondait le
16 avril, en présentant un mémoire intitulé : Mémoire sur
le grand bien qui résulterait pour les propriétés et forges
qui existent en Belgique... si le gouvernement des Pays-
Bas, après avoir reconnu la vérité de ce que je vais avoir
l'honneur de lui exposer à ce sujet, se décidait à établir une
école pratique qui propagerait les perfectionnements par
lesquels on fabrique les fers à moitié prix de ce qu'on les
fait en Belgique ({).
Dans cet écrit il traitait spécialement du fer brut, obtenu
par les hauts fourneaux; il n’insistait pas sur le travail du
minerai dans ceux-ci. Il prévoyait les plus grands avan-
tages à tirer d’un meilleur traitement des gueuses. Dans
les fours d’affinage on perdait trop de métal par suite de
l'oxydation ; l’affinage devrait se faire dans un bain de sco-
ries, dans des fours à réverbère d’après le système à
puddler. Ensuite, il fallait introduire le fer sous des lami-
noirs, qui devaient remplacer les marteaux-pilons; en agis-
sant ainsi on gagnerait plus de fer et on économiserait du
combustible. Il serait tout disposé à donner lui-même
l'exemple et à ajouter des forges à « ses immenses
fabriques », mais, dit-il, « on ne peut pas tout entreprendre;
il faut savoir ne pas commencer avant d’avoir achevé ce
qui est encore à régler ». C’est pourquoi il proposait d’ou-
vrir une école pratique dans une des nombreuses forges qui
chômaient dans les environs de Namur et qu’on essayait
en vain de vendre. Le directeur de cette école devrait
commencer par se mettre au courant en Angleterre. De
cette école, le nouveau procédé rayonnerait ensuite sur les
environs.
baarheid van het intandsche yzer, door den generaal-majoor H. Huguenin,
directeur van ‘’s Ryks yzer Geschutgietery te Luik (s Gravenhage, 1823). —
Ce livre contient un mémoire avec les noms des propriétaires de hauts four-
neaux, d'affineries et de laminoirs. Voir appendice L.
() 16 avril 1821. Archives de l'État, La Haye (Waterstaat na 1814,
n° 6455 D.
172 M.-G. DE BOER
Le mémoire fut transmis au roi et celui-ci chargea le
ministre Falck de lui présenter un rapport à ce sujet; il
avait, écrit son secrétaire au ministre, conçu la conviction,
qu'il ne fallait pas attribuer la vente insuffisante de fer
indigène à une protection insuffisante, mais à la négli-
gence des maîtres de forges néerlandais à introduire dans
leurs industries les améliorations qui ont été apportées
depuis quelque temps à l’industrie en France et plus parti-
culièrement en Angleterre. Le roi demandait un avis sur
les mesures à prendre pour atteindre le but poursuivi.
Falck remit les propositions de d’Artigues à deux
experts, jouissant d’une grande renommée. Il demanda en
premier lieu l’avis du gouverneur de Namur, d’Omalius de
Halloy, le fameux minéralogiste, fondateur de la géologie
de la France du Nord et de la Belgique et qui s'était
révélé administrateur de premier ordre en qualité de gou-
verneur de Namur.
Dans sa réponse (1), celui-ci disait cependant n’avoir pas
les connaissances nécessaires pour traiter cet objet d’une
manière convenable; « les études minéralogiques aux-
quelles je me suis livré anciennement et mes occupations
administratives actuelles étant bien loin de me donner les
moyens de juger une des plus hautes questions d'industrie
commerciales, qui puisse se présenter. »
Pourtant, sa réponse est pour nous d’une grande impor-
tance, parce qu’elle nous permet de constater l’état déplo-
rable de l’industrie du fer en Belgique. « Si l’on n’y porte
remède, nos forges crouleront, indépendamment de tous
les palliatifs que le système des droits d’entrée et de sortie
pourrait procurer. » Il parle de l’apathie dans laquelle nos
maîtres de forges sont demeurés. Peut-on se flatter d’obte-
nir avec quelques primes ce que la perspective d’une ruine
imminente n’a pas pu faire jusqu’à présent?
Le moyen que recommandait d’'Artigues et qui consis-
tait à envoyer quelqu'un en Angleterre, il le jugeait excel-
lent mais d'exécution difficile et fort coûteux. « Pour pou-
voir remplir une telle mission, il faudrait un homme plus
(:) d'Omalius à Falek, 27 mai 1821. Archives de l'État, La Haye (Waterstaat
na 1814. Port. 908, 1821, n° 6455 b.
33
Qt
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE
instruit que ne sont nos maîtres de forges ; un tel homme
doit être profond mathématicien pour concevoir et diriger
la construction des nouveaux fourneaux; il doit être versé
dans la pyrotechnie pour pouvoir faire ensuite à ces four-
neaux les changements que commandera la différence des
lieux et des matières à employer; enfin, il faut être bon
chimiste pour parvenir à composer les fondants les plus
favorables pour nos diverses espèces de minerai.» Cet
homme-là il ne saurait l'indiquer.
L'autre expert dont l'avis était demandé, était le géné-
ral Huguenin, directeur de la Fonderie de canons de
l'Etat, à Liége (‘). Celui-ci mettait en avant une question
extrèémement importante et que d’Artigues avait totale-
ment négligée. Alors que d’Artigues attribuait les causes
de l’infériorité du fer belge surtout à l’état insuffisant des
forges, Huguenin les cherchait principalement dans la
composition du minerai de fer travaillé dans les Pays-Bas
du Sud. Il provenait, non pas des couches mères, où le
métal est contenu dans le minerai d’origine, mais des
mines d’alluvion, où le minerai contienttoujours de grandes
quantités d’autres minerais, tels que le zinc, le cuivre, le
phosphore et l’arsenic. Or, la chimie, telle qu’on lappli-
quait dans les hauts fourneaux, n’était pas assez avancée
pour séparer les éléments étrangers du fer à peu de
frais.
Il était donc de la dernière importance de chercher des
mines fournissant des minerais purs. En outre, il estimait
que le Gouvernement devrait établir un haut fourneau
sous la direction d'un homme, qui connaissait aussi bien la
pratique que la théorie de la métallurgie. Comme d’Ar-
tigues 1l était d'avis qu'il serait excellent d'envoyer quel-
qu'un en Angleterre pour se mettre au courant; comme lui
il ne pouvait désigner cette personne.
A ce moment même M. Kalck venait de recevoir de la
part de d’Artigues la communication qu'un jeune officier
français du génie était disposé à se rendre en Angleterre
pour y faire les recherches nécessaires et à se charger
(t) Relation d'un entretien avec M. Huguenin, sans date. Archives de l'Etat,
La Haye (Waterstaat, na 1814, n. 908).
534 M.-G. DE BOER
ensuite de la direction d'un établissement sidérurgique (1).
Mais Falck avait déjà trouvé son homme; c'était le lieute-
nant de marine, Gerhard Moritz Roentgen,
Je ne puis consacrer ici beaucoup de développements à
cet homme extraordinaire, qui devait jouer un rôle si
important dans l’histoire économique de son temps (2) et
qui eut les plus grands mérites dans la création de l’indus-
trie métallurgique belge. Né en 1794, fils du pasteur Lud-
wig Roentgen, domicilié en Ost Frise, il y avait suivi sous
le roi Louis et à ses frais les cours de l’école de marine de
la Hollande. Incorporé dans la marine française sous
Napoléon,en 1815,il avait voulu se retirer du service fran-
çais, mais On l’avait emprisonné dans le fort la Malgue de
Toulon. Avec deux de ses camarades il réussit à s'évader
et rentra en Hollande où il s'engagea dans la marine.
Comme enfant déjà il avait donné des preuves d’une per-
sévérance extraordinaire ; jeune homme de 21 ans il utilisa
un long séjour de son vaisseau à Portsmouth pour étudier
diverses améliorations introduites dans lamarineanglaise ;
il se distingua tellement, qu’en 1818 on lui confia une mis-
sion en Angleterre pour y faire des recherches sur les
progrès accomplis dans la construction des vaisseaux. La
mission fut d'une si grande importance pour la marine
qu’à son retour il fut promu au choix et sans examen. Bien-
tôt ses grands mérites fixèrent l'attention du roi sur sa
personne. Au cours des années suivantes, désirant quitter
le service afin de pouvoir se vouer à l’industrie il offrit sa
démission; le ministre de Marine la lui refusa, mais il eut
recours au roi. Malgré les avis contraires et péremptoires
de son ministre, Guillaume accorda à Roentgen sa demande
en lui laissant son traitement, à titre de conseiller pour
les affaires de mécanique.
Comme directeur de l'établissement de Fijenoord à Rot-
terdam, où il fit les inventions les plus importantes, par
exemple celle de la machine-compound, Roentgen put tou-
(t) d’Artigues à Falck,9 mai 1821. Archives de l'Etat La Have (Waterstaat na
1814).
(2) M.-G. de Boer : Leven en Bedrijf van Gerhard Moritz Roentgen, grond-
vester van de Nederlandsche Stoomvaart Maatschappij thans Maatschappij van
Scheeps en Werktuigbouw Fijenoord (Groningen, 19923).
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 939
jours compter sur l'appui du roi, qui n'avait pas voulu
devenir actionnaire, lorsque l'établissement faisait de
bonnes recettes, mais qui n’hésita pas, dans les temps
critiques qui suivirent la révolution belge, à hazarder de
grandes sommes de sa propre caisse, pour secourir la
fabrique très importante dirigée par Roentgen ({).
Je ne puis insister ici sur la personne et l'ouvrage de
Roentgen, qui mourut dans un hospice d’aliénés en 1851 ;
j'ai publié d’ailleurs, depuis peu, sa biographie, avec des
renseignements détaillés sur sa vie (?).
Lorsque Falck demanda au jeune officier d'avenir de
faire en Angleterre les recherches dont nous avons parlé,
celui-ci accepta des deux mains. Depuis longtemps déjà il
avait nourri secrètement le vœu de visiter les établisse-
ments sidérurgiques d'Angleterre et il s’y était préparé
par des études et des conversations avec des experts; une
telle mission lui était agréable au plus haut degré (*). |
Les recherches en Angleterre l’occupèrent pendant les
derniers mois de 1821. Il avait reçu la mission de concen-
trer surtout son attention sur les minerais de fer, où,
comme en Belgique, le métal était mêlé à d’autres miné-
raux. En outre il devait étudier tout ce qui avait trait à la
fusion et au travail du minerai de fer. De grande impor-
tance aussi était l’ordre de se procurer les dessins et les
mesures des fourneaux et des machines dont on se servait
dans l’industrie métallurgique ({).
Roentgen partitle 21 juillet pour l'Angleterre, où il devait
d'abord surveiller pour le Gouvernement la construction
d'un bateau à vapeur destiné au passage du Moerdijk.
(1) En 1895, la position de la Compagnie était très bonne, on avait offert au
roi, au pair, des actions qui étaient cotées alors 110 p.c. Le roi répondait qu'il
donnait de préférence son secours aux entreprises qui en avaient besoin.
Après la révolution belge, le «le roi marchand » n’hésita pas à hasarder de sa
propre caisse des sommes très importantes (200,000 florins) pour secourir la
fabrique de Roentgen, dont les actions avaient baissé de beaucoup, à condition
seulement que les actionnaires augmenteraient aussi leur participation dans
l’entreprise.
©) M.-G. pe Boer, Leven en bedrijf van Gerhard Moritz Roentgen. Les fonds
où se trouvent les lettres citées dans cet article, y sont indiqués.
(3) Roentgen à Falck, 20 juillet 1821.
(+) L'instruction de Roentgen est datée du 3 août 1821,
b36 M.-G. DE BOER
Lorsque cette mission fut terminée, il visita le sud de l’An-
gleterre, puis partit pour ies mines et les usines de fer des
environs de Birmingham; de là il voyagea à Liverpool et
ensuite en Ecosse ou il passa le mois de septembre; il
séjourna surtout dans le district de la Clyde Il passa
encore le mois d'octobre à Londres et à Portsmouth; il ter-
mina son voyage par une visite au pays de Galles du Sud
où il fit entre autre la connaissance de M David Mushet.
Le 8 décembre il rentra en Hollande, muni de nombreuses
notes et de dessins des principales machines (1).
A côté de ses multiples travaux pour la marine, qui
l’accabla de charges les plus diverses, il s’occupa à dresser
son rapport sur l’état des usines de fer en Angleterre, un
travail que le gouvernement attendait avec d’autant plus
d’'impatience que l’on allait frapper le fer étranger d’un
droit d'entrée assez élevé ; la question de l’amélioration
du fer indigène devenait donc toujours plus urgente (?).
Le rapport tant désiré, remplit un volume de 200 pages,
et fut présenté au gouvernement le 24 août 1822 ; naturelle-
ment je ne puis en donner ici qu’un aperçu trés Incom-
plet (). En premier lieu Roentgen décrit le développement
de l’industrie anglaise. Il indique comment la houille avait
remplacé le charbon de bois, comment on avait agrandi
les hauts fourneaux et construit une machine soufflante
plus parfaite, « l'âme du haut fourneau ». Il attire surtout
l'attention sur ce dernier point; autrefois on devait con-
struire les hauts fourneaux près des cascades, pour uti-
liser la force motrice de l’eau tombante ; maintenant la
machine à vapeur permettait de les bâtir près des gise-
ments de houille et de fer avec grande économisation de
frais pour les transports.
D'une très grande importance est aussi ce qu’il dit du
choix du minerai. De bonne heure il avait compris, qu’en
Angleterre on ne séparait pas le fer d’autres minéraux et
que l’on se servait de minerais d’une autre espèce. Ses
entretiens avec des techniciens anglais l'avait confirmé
(1) Roentgen à Falck, 7 et21 août, 10 octobre, 2 novembre, 12 décembre 1821.
(?) Falck à Roentgen, 30 mars 1822; Roentgen à Falck, 1er avril 1822.
(5) Le rapport est publié dans l'Annuaire de V'Archief van Economische
Geschiedenis. Economisch Historisch Jaarboek, 1924, page 1-108.
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 991
dans cette idée; autrefois on s'était servi de minerai de
terre d’alluvion, mais depuis qu’on avait employé des
fours à coke, on s’était appliqué à la fusion d’autres mine-
rais, spécialement du « clay iron stone », qui se trouvait
beaucoup dans les houillères.
Au début, la préparation du fer avait 6ffert de grandes
difficultés, mais on avait fini par les surmonter. Le mine-
rai se trouvait en grandes masses, ne contenait pas
d’autres minéraux et fournissait un excellent produit.
Ensuite il exposait le travail ultérieur du fer dans les
forges, les fours à réverbère et les laminoirs, dont il avait
apporté les dessins. Il finit son travail par un regard jeté
sur l'avenir où le fer aura remplacé le bois et où les forges
seront aussi nombreuses que les ateliers de charpentiér
à l'heure actuelle. Il avait déjà vu des grues et un pont de
fer ; ce métal servira aussi à construire des escaliers et des
planchers ; on en verrait des tuyaux pour l'éclairage par
le gaz ; on construirait des navires de fer et des bateaux à
vapeur pour les Indes. Il prévoit que l’usage généralisé
du fer produira une révolution complète dans beaucoup
de domaines, une révolution qui donnera la richesse, la
puissance et la grandeur à la- nation qui sera la première
à appliquer cette découverte.
Le rapport reçut un accuéil des plus favorables ; le
ministre de l'Industrie nationale fut d'avis que les
recherches faites avec tant de savoir, d'application et de
succès, et spécialement les dessins détaillés de toutes les
machines pour le travail du fer, avaient une valeur inesti-
mable pour l’industrie nationale. Restait à savoir quelle
voie il fallait suivre pour introduire ces méthodes dans
les Pays-Bas du Sud. Comme Roentgen ne possédait pas
les connaissances locales nécessaires, Falck lui conféra
une nouvelle mission pour visiter les mines de fer et les
forges dans les provinces méridionales afin de pouvoir
présenter un mémoire sur la question.
Nous pouvons suivre Roentgen, jour par jour, au cours
de son voyage d'Angleterre; nous possédons par contre
beaucoup moins de précisions sur son voyage dans les
Pays Bas du Sud. Il à probablement visité d’abord Liége
et Seraing, puis les forges et mines dans le pays de Namur
D38 - M:-G. DE BOER
et dans le Borinage. Dès son retour il commençait à éta-
blir son rapport, qui fut déjà présenté le 7 janvier 1893 au
Gouvernement et qui contient des données très impor-
tantes sur l’état de l’industrie du fer belge à cette époque{i).
Son mémoire débute par quelques observations générales
sur la situation arriérée de l’industrie du fer belge, où
aucune amélioratior n’a été introduite depuis vingt-cinq
ans. À l’époque napoléonienne les maitres de forges
s’enrichissaient en dormant: à l'heure actuelle ils ne
peuvent plus tenir tête au fer d'Angleterre. Maintenant
que l'ère des gros bénéfices était passée, ils ne faisaient
plus d'efforts pour introduire des améliorations, qui
nécessiteraient de grosses dépenses. Ils mettaient tout
leur espoir dans le Gouvernement, qui, prétendaient-ils,
devait empêcher l'introduction des fers étrangers. Toute
préparation professionnelle faisait défaut; les fils des
fabricants étudiaient les langues anciennes et négligeaient
l'étude de la chimie, de la mécanique et de la minéra-
logie.
1 entra ensuite dans quelques détails, Tous les hauts
fourneaux étaient chauffés au charbon de bois ; ils étaient
de beaucoup trop petits et loin des endroits où l’on trou-
vait des minerais de fer, près des cascades, afin de profiter
des forces motrices de l’eau pour actionner les machines
soufflantes (?). En établissant des barrages dans les vallées
on avait essayé quelquefois de s’assurer là de plus de force
motrice, sans pouvoir toutefois entretenir un appel d’air
suffisant dans les hauts fourneaux dans les cas où l’eau
manquait. On ne songeait pas à employer du coke; les
laminoirs manquaient à une exception près; on travaillait
le fer à l’aide de marteaux-pilons actionnés par l’eau, qui
avaient une capacité insuffisante. Les directeurs et les
maîtres de forges ne connaissaient pas leur métier et ils
(:) Le rapport, publié dans l'Annuaire de la Société Economisch Historisch
Archief de 1924, pages 103-149, est daté du 7 janvier 1822 (sic) ; l'Exhibitum
est du 20 janvier 1893 (Waterstaat na 1813, n° 927).
@) Sur un tabieau de Van Valkenborgbh, datant des environs de l'an 1600, je
viens de découvrir la représentation d’un établissement de fer tel que Roent-
gen en à Vu lors de sa visite aux provinces wallonnes en 1822. Voir Appen-
dice IT.
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 039
s’en remettaient de tout à des sous-ordres imprégnés de
l'esprit de routine.
I1 y avait quelques exceptions favorables, mais là encore
les résultats ne répondaient pas aux dépenses faites, par
suite de connaissances insuffisantes. Il cite spécialement
M.Hanonnet-Gendarme, près Couvin dans le Namuroiïis, qui
se distinguait par son zèle et son intérêt pour son industrie
et qui avait fait un grand effort pour se procurer de meil-
leurs. minerais de fer pour ses hauts fourneaux. « Cepen-
dant, les connaissances professionnelles lui font défaut et
des gens, qui se sont fait passer pour des hommes d’expé-
rience, l’ont grossièrement trompé ». Par contre, il croit
M. Cockerill à Seraing un praticien de très grande habi-
leté, qui a obtenu de beaux succès dans ses forges et ses
fonderies et qui s’est appliqué avec de beaux résultats à la
fabrication de toutes sortes de machines.
Cependant, la question essentielle était de savoir si lon
disposait en Belgique de bonnes espèces de minerai de fer';
c'était là ce qu'il tenait pour le but le plus important de sa
mission. 11 avait constaté peu de connaissances à ce sujet
chez les propriétaires de mines; ils n’ignoraient pas que le
« clay iron stone » ou fer argileux existait, maïs ils ne
. savaient pas qu’il se trouvait en quantité suffisante. Bien-
tôt, en descendant lui-même dans les mines, Roentgen
eut des preuves convaincantes de sa présence; à Liége,
où Cockerill lui facilitait beaucoup ses recherches, le
minerai en question fut trouvé dans les houillères; des
explorations dans les mines de Charleroi et de Mons
avaient un résultat également satisfaisant ; dans plusieurs
endroits on trouvait des gisements considérables, quel-
quefois quinze couches superposées. En outre, la houille
se prêtait admirablement à la fusion du minerai; aussi
Roentgen s’attendait-il à pouvoir fournir le fer à des prix
capables de soutenir facilement Ia concurrence du fer
anglais.
Un autre problème très important était de savoir ce
que le gouvernement pouvait faire pour stimuler l'énergie
des fabricants. Naturellement on pouvait fonder, comme
d’Artigues et Huguenin l’avaient proposé, des établisse-
ments nationaux. Roentgen cependant craignait qu’en ce
010 M.-G. DE BOER
cas, toutes sortes de règlements et des fonctionnaires trop
nombreux n’empêchassent le développement de l’industrie;
« tout ce qui, dit-il, entrave la libre application des forces
et des moyens à une influence néfaste sur l’industrie ». Il
voyait plus de profit dans la protection de l'initiative
privée, spécialement celle de Cockerill.
Celui-ci était un excellent constructeur de machines, sa
fabrique était admirablement située: il saurait construire .
des cylindres soufflants, des machines à vapeur et des
laminoirs aussi bien que les Anglais, pourvu qu'on lui
procurat des desseins à cet effet. Puis, et c'était là une
chose de très grande importance, il était assez large
d'esprit pour faire profiter éventuellement d’autres fabri-
cants de son expérience. Jusqu'ici il avait fait venir ses
gueuses de différents hauts fourneaux, d'Allemagne même;
il s'était proposé depuis longtemps d'exploiter lui-même
une houillère sur ses propres terres et de fonder des hauts
fourneaux et un établissement complet pour le travail du
fer à l’instar de Angleterre. Si le gouvernement vou-
lait lui donner son appui et lui fournir une partie des
sommes nécessaires, il se chargeait de fournir le reste
de l'argent; en outre il demandait l’appui du gouverne-
ment pour lui procurer les plans et les dessins nécessaires.
Quoiqu'il en disposät, Roentgen ne se croyait pas à même
de donner tous les renseignements nécessaires; il recom-
manda d'attirer en Belgique un fabricant de fer anglais
d’une réputation extraordinaire avec un certain nombre
d'ouvriers ; il proposa David Mushet qui lui avait rendu
de grands services lors de son voyage dans le pays de
Galles et qui se montrait disposé à passer quelques années
sur le continent. Roentgen ajouta à ses propositions quel-
ques autres idées d’ordre plus général; il fallait créer
une école supérieure et un musée des arts et métiers, où
l’on exposerait toutes sortes de modèles; puis il propo-
sait de diminuer petit à petit les droits d'entrée sur les
fers étrangers afin d’obliger les fabricants à améliorer
leurs hauts fourneaux et leurs forges. Il voulait encore
payer les ouvriers à la pièce au lieu de leur verser un
salaire journalier afin de les inciter à plus de zèle et à une
production plus soignée.
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 41
Le rapport de Roentgen, présenté déjà le 7 janvier 1823
au gouvernement, ne manqua pas de produire son effet;
trois semaines après, Falck soumit à Sa Majesté la propo-
sition de faire consentir à Cockerill un prêt par la Société
Générale Néerlandaise pour favoriser l'Industrie, qu’on
venait de fonder. La chose ne se fit pas de cette manière;
Cockerill annoncça le 93 février, qu’il ne voulait pas avoir
à faire avec cette société, probablement parce qu’il aurait
dù grever ses établissements d’une hypothèque. Aussi
Falck proposa d'avoir recours à d’autres moyens; le
Fonds de l’Industrie, également fondé depuis peu, sub-
ventionnerait Cockerill en lui faisant à deux reprises une
avance de 150.000 florins.
La convention, soumise à l’approbation du roi, n’était
pas strictement fondée en droit, mais elle était établie sur
la bonne foi, provenant de la satisfaction des deux partis
de leurs anciennes conventions et relations.
Cockerill se chargeait d'exploiter une houillère, de con-
struire un chemin de fer pour le transport de la houille
et une machine à vapeur, un haut fourneau alimenté de
coke et pourvu de machines à vapeur qui actionneraient
les machines soufflantes, ensuite un four à puddler, des
laminoirs, une raffinerie, des chaufferies, etc. Les frais
étaient évalués à 600.000 florins, dont il toucherait la moitié
en deux ans à titre de prêt à un intérêt de 3 p.c.; le
remboursement s’effectuerait à partir du 1% juillet 1895,
sous forme de fournitures au gouvernement. Pendant les
deux années suivantes, il construirait encore quatre hauts
fourneaux. Afin de favoriser les affaires des autres fabri-
cants, Cockerill acheterait pour ses laminoirs du fer de
fonte produit par d'autres hauts fourneaux belges; en
outre, il s’engagea à tenir son établissement accessible
pour les maîtres de forges du Royaume, à leur fournir,
à leur demande, les éclaircissements nécessaires, et à
leur faciliter, grâce aux mécaniques et instruments en
usage chez lui, l'introduction dans leurs fabriques de
méthodes et de procédés perfectionnés. Le gouvernement
avait le droit d'envoyer deux personnes à la fois, desti-
nées à se familiariser avec la nouvelle fabrication de fer;
Cockerill ferait tout pour favoriser leur instruction.
31
549 M.-G. DE BOER
Ainsi fut fait; le 20 mai 1823, M. Falck fut autorisé par
ordonnance royale à conclure le contrat sous ces condi-
tions {1}. On n'avait pas perdu de vue les autres sugges-
tions de Roentgen; cela ressort du fait, que le haut
fourneau, achevé en 1826, fut construit sous la direction
de l’homme que Roentgen avait mis sur les rangs, David
Mushet(?). La lacune qu'offre la description de sa vie dans
le Dictionary of National Biography doit être expliquée
par son séjour en Belgique.
Le gouvernement ne se borna pas à aider Cockerill. Nous
avons constaté que, dans son rapport, Roentgen avait
parlé en termes assez favorables du fabricant Hanonnet-
Gendarme à Pernelle, près de Couvin. Celui-ci parait
avoir été vivement impressionné par la visite de Roentgen;
dans une lettre, adressée aussitôt après au ministre
Falck (°), il loue les connaissances approfondies de Roent-
gen sur le système adopté en Angleterre pour y traiter
le fer; il parle du mécanisme des machines soufflantes
anglaises, des divers laminoirs à l’aide desquels les Anglais
parviennent avec plus de promptitude et à la fois avec une
économie extrème à procurer à leur fer le plus haut degré
de qualité.
« La description que M. Roentgen fait de leurs laminoirs,
présente tant de simplicité que, malgré l’énorme dépense
que j'ai déjà faite pour en établir un, je n’hésiterai pas d’en
construire un nouveau, si Votre Excellence daiïgnait m’ac-
corder la faveur de consentir que M. Roentgen me pro-
duisit les plans et les instructions convenables ». Lui-
même ne dispose pas de personnes sachant construire les
nouvelles machines ; il fait appel au concours du ministre
à cet effet et il demande aussi son concours financier.
Cette lettre paraît avoir donné lieu à des négociations
et le 20 avril Hanonnet présente une nouvelle requête pour
demander un prêt de 200,000 florins (f). |
(1) Les pièces, relatives à Cockerill, se trouvent dars les Archives de l'Etat,
à la Haye (Waterstaat na 1814 : 1893, nos 925-998).
(?) Manarm. Les débuts de l'établissement John Cockerill, p. 175.
(#) 14 nov. 1822 (Waterstaat na 1813-1822, n° 966).
(4) Le contrat fut signé le 8 décembre 1823. Voir pour des purticularités
mon : Leven en bedrijf van &. M. Roentgen, 2 D.
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 543
Une autre requête avait été adressée au gouvernement
par Cockerill, qui demandait la construction d’un pont sur
la Meuse près de Seraing et se déclarait prêt à donner un
subside important. Lorsque Falck voulut à cet effet char-
ger Roeutgen d’une nouvelle inspection dans les provinces
du Sud pour pouvoir faire des propositions au roi, le
ministre de la Marine, qui voyait avec regret le jeune offi-
cier entièrement occupé par'un autre département ne
voulut pas le céder. Mais lorsque Falck lui communiqua
que la présence de Roentgen dans les provinces du Sud
était très urgente et que Sa Majesté désirait en termes
exprès que la mission lui fût confiée, il dut obéir (1).
Nous ne pouvons pas suivre Roentgen à la trace cette
fois; il fit les projets d’un pont suspendu en fer, entre
Seraing et Jemeppe, ouvrage remarquable. dont il atten-
dait les meilleurs résultats à titre d’exemple et d'essai. En
même temps il présenta un rapport détaillé sur les établis-
sements de Hanonnet et proposa de lui accorder également
l’appui du gouvernement pour l’extension de ses établisse-
ments, sous un contrôle plus efficace cependant qu'il ne
jugeait nécessaire pour Cockerill, et avec la condition
spéciale, qu'il devait donner de l’extension à ses mines de
fer et vendre son minerai à un prix fixé d'avance aux pro-
priétaires des autres hauts fourneaux (?).
En 1833 et 1824 les relations de Roentgen et de Cocke-
rill sont devenues toujours plus étroites; l’industriel lié-
geois, sur les instances de Roentgen, a puissamment
contribué à favoriser la constitution de la Société néerlan-
daise de bateaux à vapeur, à Rotterdam (°), dont Roentgen
devenait le directeur; c'est Roentgen qui a fourni à
Cockerill les projets des premières machines à vapeur
pour bateaux, que eelui-ei a construites; il a promis de
(1) Ministre de la Marine au Ministre de l'Industrie Nationale, 16 juin 1893.
Roentgen au Ministre de l'Industrie Nationale, 26 juin 1823. Pour les détails
voir mon livre Leven en Bedrijf van Gerhard Moritz Roentgen, 28, et les sources
y indiquées.
(:) Sur les relations avec Hanonnet voir plusieurs documents à la Haye,
Kabinet 18923, 1497. 14 mai, 11 juin, 16 oct., 21 oct., 6 déc. et S déc. 1893.
(3) Aujourd’hui Maatschappij voor Scheeps- en Werktuighouw Fijenoord.
544 M.-G. DE BOER
lui confier les inventions dont l’inventeur de la machine-
compound s’occupait déjà à cette époque (1).
Entre les sociétés de Seraing et de Rotterdam, une
communauté d'intérêts fut créée; Cockerill promit de ne
construire des bateaux et des machines à vapeur pour
bateaux que pour la compagnie de Roentgen; celle-ci
promit de faire construire, de préférence par Cockerill,
toutes les machines à vapeur qui lui seraient nécessaires.
Comme le Gouvernement imposait à toute compagnie
qui voulait entamer la navigation à vapeur, la condition
de ne faire usage que de machines construites dans le
pays, et que la société de Cockerill était la seule qui pou-
vait les construire, la société de Rotterdam jouissait ainsi
d’un monopole assez dangereux, et le développement de la
navigation à vapeur, dont le gouvernement faisait grand
<as, pouvait être entravé d’une manière très efficace.
11 y avait encore autre chose. Dans un mémoire sur l’ap-
plication des machines à vapeur aux vaisseaux de guerre,
Roentgen avait élaboré des plans très remarquables ; il
proposait de construire des vaisseaux à vapeur à éperons,
des cuirassés montés d’une pièce d'artillerie extrêmement
forte, précurseurs des Merrimac, des Monitor et des
Dreadnought. 11 voulait construire des bateaux remor-
queurs, qui pourraient rendre de très grands services dans
les batailles navales et qui pourraient trainer les vaisseaux
de guerre des ports jusqu’en pleine mer. Il proposa même
de bâtir un paquebot pour entretenir les communications
avec les Indes orientales. Tous ces plans furent approuvés
par le roi; beaucoup de machines à vapeur devaient être
construites eb le roi, effrayé du monopole dont Cockerill
jouissait, ordonna à Roentgen d'élaborer des plans pour
l'érection d’un établissement d'État dans la partie septen-
trionale du pays pour la construction de machines à vapeur.
Roentgen, conseiller pour les affaires de mécanique, fut
chargé de chercher un directeur de cette fabrique en Angle-
terre. Cependant lés plans furent divulgués et Cockerill en
eut connaissance. Sans hésiter, il proposa le 13 mars 1895
(4) Les archives de Fijenoord, conservées à la Haye, contiennent des lettres
{très importantes sur cette matière. |
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 545
au gouvernement de lui vendre la moitié de son établisse-
ment, pourvu qu’on conclüt avec lui un contrat d’associa-
tion. Le protecteur de Roentgen, le ministre Falck, était
précisément parti en ambassade en Angleterre; M. d'Oma-
lius se chargea des négociations et, en quelques semaines,
l'affaire se fit à l’insu de Roentgen, qui avait justement
trouvé un homme expert en Angleterre ({)} Ce n’est donc
pas, comme on dit ordinairement, Guillaume I°, mais le
gouvernement, qui a été intéressé pour la moitié du capital
dans la maison Cockerill. Il résulte cependant des archives
privées de Sa Majesté la reine des Pays-Bas, qui m'a gra-
cieusement permis d'y faire des recherches, que le roi
aussi s’est intéressé pécunièrement, à une époque que je
ne saurais préciser, pour une somme considérable qui
s'élève à plus de 50,000 florins.
- De cette manière les chemins de Roentgen et de Cocke-
rill se sont séparés. Lors de la nomination d’un délégué du
gouvernement à l'établissement de Seraing, Cockerill émit
le vœu « que Roentgen n’intervienne en aucune manière
dans la surveillance de l’établissement de Seraing »; sur
la demande expresse du gouvernement il devait rompre le
contrat conclu avec la société de Rotterdam. Roentgen, de
son côté, allait établir près de Rotterdam, à Fijenoord, le
célèbre établissement qui occupe encore aujourd’hui dans
le monde industriel une place si importante. Grace à lui
la Hollande pouvait s'affranchir, pour la fabrication de
machines, de l’industrie belge, chose très importante aus-
sitôt que les deux pays se sépareront.
Dernièrement, M. Terlinden æ soutenu dans un article
remarquable (?), « qu'il faut reconnaître qu’en matière
économique Guillaume I® voyait juste et grand ». « On
peut dire qu’à la fin du règne, le roi Guillaume, avec l'élite
t
(t) La valeur de l'établissement fut évalué 2,118,000 florins,: y compris les
deux houillères Henri Guillaume et Collard; les contrats de vente .et d’asso-
ciation, l'inventaire de l’établissement, l'instruction du délégué du gouver-
nement et sa correspondance avec le ministère se trouvent dans lés archives
néerlandaises de la Haye; j'espère pouvoir donner ultérieurement les détails.
(2) La politique économique de Guillaume [e*, roi des Pays-Bas. Revue His-
torique, 1922. As |
546 M.-G. DE BOER
commerciale et industrielle du royaume, s'était rallié à un
système mixte, à un protectionisme modéré, conforme
aux besoins de la nation ». 11 ajoute que le gouvernement
de ce roi « mérite les plus grands éloges pour les efforts
qu'il multiplia en faveur de toutes les branches de l’activité
nationale ».
I1 me semble que les résultats de mes recherches au
sujet de l’industrie métallurgique de Belgique corroborent
cette opinion. Je crois avoir prouvé ce que jai dit plus
haut, savoir que les recherches de Roentgen en Angleter:ie
et en Belgique et le concours prêté à Cockerill en 1623 et
1825, font partie d’un programme de travaux bien étudié
et exécuté avec un remarquable esprit de suite, un pro-
gramme qui à porté des fruits, non seulement pour
Cockerill, mais aussi pour l’industrie métallurgique de la
Belgique entière. J'ai été particulièrement heureux de
pouvoir retracer dans cette Revue le tableau de l’activité
de Guillaume If, qui, personne ne le niera, a commis de
graves fautes en matière politique, mais qui a rendu éga-
lement des services très importants au peuple belge, sur
lequel, à une heure néfaste pour la Hollande, le destin
l'avait appelé à régner.
M.-G. DE BoERr.
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE 547
APPENDICE I:
Lijst de namen bevattende der bezitters van de hoogeovens of
ijzer smelterijen, zooals ook der groote smederijen, welke zich
bevinden in de provinciën Luik, Namen, Henegouwen, enz.,
opgemaakt in September 1818 (1).
(a) Aantal van de
(:) HuGuenix, Verhandeling over het Nederlandsche ijzer (voir p. 530).
(a) In de affineriën wordt het in gueusen gegoten ijzer tot ruw gesmeed
ijzer gemaakt; daartoe wordt een gedeelte van een ijzeren gueus op een
smedehaard, door middel van houtskolen — met windpijpen hevig aan-
geblazen — tot een vlocibaar deeg gebragt; hetgeen dan op een aambeeld,
met een zwaren ijzeren hamer, door een waterrad gedreven zijnde, in gesmede
staven wordt gevormd. Ofschoon bij deze bearbeiding vele onreinigheden en
niet tot het ijzer behoorende stoffen (laitier of slakken) uit deze massa worden
gedreven, is dit eerste gesmede ijzer nog niet volkomen gezuiverd en wordt
deswegens ruw ijzer genaamd. Dit ruw gesmede ijzer wordt vervolgens, door
middel van een ligter hamer (maka), welke evenwel mede door een waterrad
wordt bewogen, tot dunner en mecr gezuiverde staven gebracht.
In de snijderijen (fenderiën) worden de laatstgemelde staven in dunne repen
gekloofd ; welke onder den naam van bandijzer (fer fondu) bekend zijn.
De pletmolens (laminoires) bestaan uit zware ijzeren cylinders, welke door
waterraden rond worden gedreven; waartusschen men gloeiende dikke ijzeren
platen in dun plaatijzer (tôle) hervormt.
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M.-G. DE BOER
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Raimond, frères et
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Damoiseaux — — Id. 2 —- — —
DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE
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ou makas).
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M.-G. DE BOER
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NEDERLANDEN,
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Idem À eu à d — | Hautmarteau 3 _ — —
Paul Barchifontaine. | Solze St-Gery 1 |Solze-St -Gery 4 — + _
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(1) Gelegen bij Hal, ruim twee
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uren van Brussel. (Fr. Clabecq).
Namen der eigenaars
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huurders.
en ijzersmelterijen
Plaatsen waar de
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DÉBUTS DE L'INDUSTRIE MÉTALLURGIQUE JL
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Paul Maibe
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Paul Maibe en Paul
Barchifontaine.
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J. L. Puissant.
F. Puissant
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Ve Lafontaine. . . — — Saint Remy — 1 — ——
APPENDICE II
Grâce à un heureux hasard je viens de découvrir sur un
tableau de Van Valckenborgh, datant des environs de l’an 1600,
une représentation très curieuse d’un établissement de fer tel
que Roentgen en a vu encore lors de sa visite aux provinces
wallonnes en 1822.
L'établissement occupe tout le devant du tableau qui dans son
ensemble représente un paysage de montagne. Tout à gauche, on
tire le minerai d’une mine, on le broye et on le lave; à côté, on le
transporte dans des brouettes à un fourneau à fonte chauffé
apparemment au bois : le minerai est introduit par derrière ; une
roue hydraulique sert sans doute à faire circuler un courant d’air
dans le fourneau.
Sur le devant, le métal fondu s'écoule du fourneau ; des gueuses
incandescentes sont visibles dans le sable A gauche se trouve la
forge, munie également d'une roue hydraulique, servant pro-
bablement à manœuvrer le marteau-pilon. Tout à droite, près du
fleuve, on voit peser et embarquer le fer.
Le tableau en question, qui se trouva dans un magasin d'art à
Amsterdam, est un souvenir très curieux d’un temps où la tech-
nique du fer était encore très primitive; il a été acquis par les
Archives économico-historiques (Economisch Historisch À rchief),
Prins Mauritslaan, 53, s'Gravenhage ou ceux, qui s’y intéressent,
peuvent l’étudier.
La Belgique et la France
au lendemain du coup d'État
Dès la chute de la monarchie de juillet en 1848, Léo-
pold I manifesta les craintes suscitées en sa pensée par
l'ascension probable de Louis-Napoléon à la tête du gou-
vernement français (?). Cependant, jusqu’au jour où éclata
le coup d'État, les relations entre le Roi et le Prince-Pré-
sident ne laissèrent pas à désirer, bien qu’en Belgique
on ne vit pas lavenir sans défiance (*). Quand le 2 dé-
cembre 1851 eut renversé les institutions républicaines,
les soucis s’accentuèrent. « On ne peut pas encore se for-
mer une opinion exacte, écrivait trois jours après le coup
d'État, le roi Léopold à la reine d'Angleterre, mais je suis
porté à croire que Louis Bonaparte réussira. Le pays est
fatigué et désire avoir la tranquillité et si le coup d’État la
lui donne, il n° y fera pas d’objection et laissera le gouver-
nement parlementaire et constitutionnel se reposer pour
quelque temps, Je soupconne qu’un gouvernement mili-
taire à Paris sera vu avec plaisir par les grandes puis-
sances du continent; elles vont un peu loin dans leur haïne
(t) Extrait d’un livre en préparation : Le mariage de Leopold IT. — Tousles
documents dont nous nous sommes servis pour préparer ce travail, sont
extraits des archives diplomatiques du département des affaires étrangères.
Les lettres de nos agents à l'étranger auxquelles nous renvoyons et dont nous
ne mentionnons pas le destinataire sont toutes adressées au ministre des
affaires étrangères, M. d'Hoffschmidt.
(?) Lettre de M. S. van de Weyer, ministre de Belgique à Londres, au roi
Léopold fer, du mois de juin 1848.
(3) « Rogier, ministre de Belgique à Paris », écrivait, le 2 décembre 1851,
l'ambassadeur d'Autriche en France, « ne cachait pas ses inquiétudes. Il sait
que Louis-Napoléon déteste, hait et craint les d'Orléans ». Comte ne HüBNer,
Souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, t. 1, p.19.
D54 A. DE RIDDER
de tout ce qui est par'ementaire. Le Président prend déjà
quelque chose de Napoléon, Je crois savoir qu'il s’est
déclaré mécontent de moi, comme si j'avais trop soutenu
la famille d'Orléans. Je rends parfaite justice au Prési-
dent, qui, jusqu'ici, ne nous a nullement importunés, mais
nous nous sommes également abstenus de toute interven-
tion... S'il s'établit quelque chose qui ressemble à un
empire, nous aurons peut-être beaucoup à souffrir un
moment, car la gloire française jettera indubitablement un
coup d'œil sur les vieilles frontières. Mes espérances c’est
que les Français seront très occupés chez eux, pendant
quelque temps, car les querelles de parti battront leur
plein (1). »
Victoria avait souhaité l'élection de Louis-Napoléon à la
présidence de la République (?); elle partageait cependant
les appréhensions du roi des Belges. « Avec un homme
aussi extraordinaire que Louis-Napoléon, lui disait-elle, le
3 février 1852, on ne peut se sentir un seul moment en
sécurité. Soyez assuré que toute tentative contre la Bel-
gique serait pour nous un casus belli (°).»
Un mois après, le à mars, Léopold renouvelait à sa
royale nièce l'expression de ses craintes et décrivait, par
une comparaison pittoresque, la situation de la Belgique
vis-à-vis de la France : « Nous sommes à peu près ici dans
la fâcheuse position des habitants des pays chauds qui se
trouveraient dans leur lit en compagnie d’un serpent : ils
n’osent faire un mouvement dans Ja crainte d’irriter l’ani-
mal et, cependant, ils ne peuvent guère rester immobiles,
car ils ont bien des chances d’être mordus (#). »
(1) Barpoux, La reine Victoria d'après sa correspondance intime, L. AH, p. 508.
(2) Idem, t. 1, p. 300, 303 et 305.
(®) Barpoux, idem., t. IE, p. 543.
Ailleurs encore qu'en Belgique et en Angleterre, on se défiait des intentions
de Napoléon II à notre égard. Le baron de Humbolt, l'homme d'État prussien,
écrivait, le 43 octobre 1853, à la duchesse de Dino : « L'homme qui, aux Tui-
leries, ne parle pas, mais rumine d'autant plus, est bien aise de la rupture des
traités, de ces provinces occupées qui semblent lui donner des droits ana-
logues; sa haine personnelle et politique est dirigée de plus en plus contre
la Belgique. » Duchesse pe Dino, Chronique, t. IV, p. 129.
(4) Barpoux, La reine Victoria, t. [f, p. 508.
BELGIQUE ET FRANCE 595
Les ministres belges unissaient leurs craintes à celles de
leur souverain. Ils se demandaient si, pour se maintenir,
le pouvoir nouveau ne serait pas entrainé, sous l’influence
de l’armée et des souvenirs napoléoniens, hors des voies
pacifiques. On leur avait rapporté des propos tenus par des
familiers de l'Elysée, et où se manifestaient ouvertement
des espoirs de conquête. D’après M. Thiers, on formait
dans leur milieu des plans ne visant à rien moins qu’à
un remaniement de la carte de l’Europe. « Des négo-
ciations sont déjà entamées dans ce sens, auraient-ils dit ;
l'Autriche redoute pour la Lombardie le voisinage d’une
tribune italienne. Elle prendra le Piémont et Bonaparte
prendra la Belgique. La Prusse, qui ne voit pas d’un œil
favorable le régime de liberté fondé chez ses voisins, ne s’y
oppose point. Bien plus, si on lui offre une compensation
au détriment des petits États d'Allemagne, elle s’y pré-
tera de bonne grace. Quant aux autres puissances on
avisera {1). »
« Tels sont les rêves, écrivait le 16 décembre 1851,
M. d'Hoffschmidt, ministre des affaires étrangères, à
M. Nothomb, ministre de Belgique à Berlin, que l’on
caresse, dit on, à l'Elysée. Ils ne mériteraient pas de nous
arrêter un seul instant si les coups de tête, plus encore que
les coups d’État, n'étaient dans les habitudes des hommes
qui entourent le prince Louis-Napoléon. Que ce soient là
des conspirations de prétoriens en débauche, comme disait
le général Changarnier, ou des boutades de prétoriens en
goguette, comme les appelle M. Thiers, je le veux bien,
toujours est-il qu’elles révèlent des symptômes, des ten-
dances, sinon des desseins arrêtés, et que nous aurions
tort de n’y prêter aucune attention. Ce sont des avertisse-
ments dont il faut, au contraire, tenir compte. »
On avait cité aussi aux ministres belges le texte d’un
décret en deux articles signé par l’empereur et tenu prêt à
être inséré au Moniteur : « Article I. Le royaume de Bel-
gique, la Savoie et les provinces rhénanes sont réunies
à la France et redeviennent départements français.
(1) Lettre de M. d'Hoffschmidt du 16 décembre 1851 à M. Firmin Rogier et
au baron Nothomb.
556 A. DE RIDDER
Article IT. Le ministre de la guerre est chargé de l’exécu-
cution du présent arrêté (1). »
Puis, comme s’il voulait donner créance à ce bruit, le
général Saint Arnaud, ministre de la guerre, dans un rap-
port du 26 décembre 1851, reproduit par Le Moniteur uni-
versel du 28, avait écrit que la division militaire de Stras-
bourg etait destinée à ne pas être modifiée tant que les
frontières elles-mêmes ne changeraient pas (?). On envisa-
geait done à Paris l'éventualité d’une modification pos-
sible des limites françaises. Sur quels points aurait-elle
porté? Quand? Comment serait-elle opérée? Jamais une
explication admissible ne fut donnée à cette phrase.
Si le cabinet de l'Elysée n’allait pas dans ses plans jus-
qu’à envisager des buts de conquête, ses idées politiques
ne le porteraient-elles pas toutefois à vouloir exercer sur
notre vie intérieure une ingérence funeste à notre liberté?
M. Frère-Orban, alors ministre des finances, prévoyait à
ce sujet de multiples difficultés. Il exposait sa pensée, dès
le 7 décembre, dans une lettre adressée à son ami Fléchet :
« Les événements qui se passent en France, lui écrivait-il,
sont fort tristes. Tous les amis de la liberté en Europe
doivent déplorer l’abus que l’on fait de la force au profit
d’une ambition personnelle qui n’est justifiée par aucun
service rendu au pays. Si le nouvel ordre de choses se
consolide en France, ce qui me paraît bien difficile et, en
(:) Lettre de M. Firmin Rogier du 15 février 1852. — M. de Falloux parle de
ce projet de décret au tome If, page 168, de ses Mémoires d’un royaliste. I
raconte qu'il fut même envoyé au Moniteur, puis retiré. M. Firmin Rogier,
pas plus que les historiens qui ont écrit l’histoire du second Empire, ne paraît
penser que Louis-Napoléon ait pu, ne fût-ce qu'un moment, prendre une
pareille décision. Mais M. Frère-Orban déclara publiquement à la Chambre
des Représentants, dans la séance du 12 avril 1892, qu’il croyait à l'existence
du décret. Voyez P. Hymaxs, Frère-Orban, Lt. T, p. 401, n. 2.
@) Lettre de M. d'Hoffischmidt à M. Nothomb du 2 janvier 1852. « Cette
phrase est, à mes yeux, une étourderie sans signification sérieuse », écrivait
M. d'Hoffschmidt. De pareilles appréciations sont en quelque sorte de style
dans les lettres du département des affaires étrangères lorsqu'elles signalent
quelque danger ou quelque apparence de danger pour notre pays. Quoique
souvent on soit effrayé, on feint de ne pas croire au danger. Les aflirmations
de ce genre sont émises parce qu'on se défie toujours de la discrétion de la
poste et parce que l'on sait que d'une manifestation de défiance inop. ortuné-
ment révélée pourraient résulter de graves inconvénients.
BELGIQUE ET FRANCE 557
tous cas, bien précaire, le vent de la réaction, qui souffle
de tous côtés, passera peut-être aussi par la Belgique. Les
pays voisins regarderont comme un spectacle dangereux
l'usage que nous ferons de nos institutions libérales. On
nous cherchera des chicanes au nord et au midi. On se
plaindra de notre presse qui sera la seule libre sur le con-
tinent. On tentera d’étouffer ici la plainte des opprimés,
La Prusse, l'Autriche, la Russie approuvent hautement les
tentatives du Président. Le gouvernement anglais lui-
même. convaincu que la France était dans une position qui
conduisait nécessairement à une révolution quelconque,
ne sait pas désapprouver un coup d’État qui donne, en
apparence au moins, quelques gages à l’ordre et à la
paix ({). » Les événements ne devaient que trop confirmer
ces pressentiments,
Cependant le gouvernement du Prince, aussitôt après sa
victoire, s’empressa d'affirmer des sentiments et des buts
différents de ceux qu’on lui attribuait.
Le 93 décembre, M. Firmin Rogier, ministre de Bel-
gique à Paris, saisit l’occasion d’une conversation avec le
marquis de Turgot, ministre des affaires étrangères de
Napoléon, pour examiner avec lui les conséquences du coup
d'État au point de vue extérieur. Il lui demanda si le pou-
voir du Président ayant reçu une nouvelle consécration de
dix ans et se trouvant vigoureusement constitué, la paix
extérieure serait à son tour plus fortement assise et si les
puissances étrangères n'auraient pas lieu de craindre une
expansion des idées napoléoniennes, c'est-à-dire des aspi-
rations belliqueuses à rendre à la France une partie de ses
anciennes frontières. « Assurément, dit le diplomate belge,
personne ne met en doute la modération et la sagesse du
Président et de son cabinet. Cependant, les principes con-
servateurs, qui dirigent le gouvernement, prévaudront-ils
toujours sur les entraînements et les rêves de suprématie
extérieure auxquels se livrent, dès à présent, peut-être les
chefs les plus influents de l’armée, et même aussi quelques-
uns des habitués de l'Élysée? » La question était certes un
peu naïve. Évidemment le marquis de Turgot ne pouvait
(1) P. Hymaws, Frère-Orban, t. 1, p. 398.
38
558 A. DE RIDDER
que nier toute influence des idées belliqueuses chez le Pré-
sident et chez ses conseillers les plus influents. Il fit
d'ailleurs cette dénégation en termes très bons et très
explicites ; mais il lui était impossible de parler autrement,
quand bien même il eût prévu que les faits auraient dû
venir, dans sa conviction, démentir ses paroles à bref
délai. « Puisque vous m'offrez l’occasion de m'expliquer
avec vous sur ce point important, dit-il, je ne veux pas la
laisser échapper. Je ne nierai pas que ces rêves de con-
quête, ces idées belliqueuses, auxquelles vous faites allu-
sion, ne puissent germer dans quelques têtes. Qu'importe!
Est-ce donc un motif de craindre que jamais elles aient
cours ailleurs et que le gouvernement soit assez peu sage
pour les mettre en pratique? Non, non, croyez-moi bien, le
temps des conquêtes est passé, la grande épopée impériale
ne se renouvellera plus; nous ne songeons pas à alarmer
l’Europe. Ce que nous voulons, c’est de vivre en parfaite
intelligence avec les autres peuples ; nous respecterons les
autres nationalités, comme nous entendons qu’on ne porte
pas atteinte à la nôtre. Si nous avons une armée nom-
breuse, aussi courageuse que dévouée, ce n’est pas pour
inquiéter nos voisins, pour envahir leur territoire ; non,
non, c’est à maintenir l’ordre, à dompter l’anarchie au
dedans, à rendre aux lois leur force, à inspirer à tous ceux
qui possèdent la sécurité, que nous devons l’employer.
Nous savons bien que ce n’est pas dans la pensée de faire
de Louis-Napoléon un conquérant que la France va lui
donner six ou sept millions de suffrages. Cette immense
faveur populaire qui l'entoure se retirerait bientôt de lui
s’il était assez mal inspiré pour s'engager un jour dans
quelque guerre étrangère. Il n’est l'élu du pays qu’à la con-
dition de lui donner le repos et la sécurité, d'y comprimer
les démagogues, de rallier sous le même drapeau, celui de
l’ordre. tous les honnêtes gens, de relever le crédit public
et de rendre au commerce et à l’industrie leur ancienne
prospérite. Pour me résumer en un mot, paix et sécurité au
dedans comme au dehors, voilà toute notre politique (1). »
Le lendemain du jour où avait eu lieu cet entretien,
() Lettre de M. Firmin Rogier du 24 décembre 1851.
BELGIQUE ET FRANCE 559
M. de Turgot adressait à ses agents diplomatiques une cir-
culaire où il leur montrait le Président décidé à conserver
au dehors comme au dedans une politique à laquelle la
modération n’enlèverait rien de son autorité et de sa puis-
sance (1). Le 1% janvier 1852, Louis-Napoléon, recevant le
corps diplomatique accrédité à Paris, lui adressait un dis-
cours « rassurant et bienveillant », témoignant de son
intention de concourir au maintien de la paix générale.
A M. Firmin Rogier, il exprimait particulièrement son
désir de contribuer à étendre et à consolider les excellents
rapports de bon voisinage existant entre la France et la
Belgique. Le cabinet de Bruxelles se hâtait de prendre
acte de ces paroles et prescrivait à son ministre à Paris
d'aller, au nom du gouvernement du roi Léopold, en
remercier Louis-Napoléon (?). Dès le 27 décembre, il Iui
avait d’ailleurs ordonné de prendre une attitude qui ne pût
donner lieu en France à aucun sentiment de défiance
envers la Belgique. Il voulait que ses actes et son lan-
gage inspirassent à Paris la conviction que notre pays
tenait essentiellement lui aussi au maintien de ses bonnes
relations avec la France, sans s'inquiéter de la forme de
gouvernement qu’il convenait à celle-ci d'adopter (*). Le
Prince-Président accentuait ce que son discours du 1° jan-
(*) Lettre de M. d'Hoffschmidt au comte O’Sullivan de Grass du 4 jan-
vier 1852. -— « M. de la Cour (ministre de France à Vienne), écrivait, le 22 jan-
vier 4852, le comte O’Sullivan de Grass, vient de recevoir les lettres officielles
qui notifient les nouveaux pouvoirs conférés à Louis-Napoléon et, à cette occa-
sion, on lui adresse de nouveau les assurances les plus pacifiques. Ge sont
autant de démentis pour les cris d'alarme qui ont été jetés par les partis
vaincus, propagés à dessein dans les pays les plus exposés et accueillis de pré-
férence en Angleterre, peut-être aussi à dessein. » Le comte O’Sullivan de
Grass se fit fréquemment l'avocat de Louis-Napoléon près du gouvernement
belge.
() Lettre de M. d'Hoffschmidt à M. Drouet, chargé d’affaires de Belgique à
Londres, du 12 janvier 1852. — D’autres puissances avaient exprimé leurs féli-
citations au Prince-Président, soit à l’occasion de la réussite du coup d'État, soit
à l'occasion du plébiscite. La Belgique s’était abstenue de semblable démarche.
Celle prescrite à M. Firmin Rogier avait pour but de suppléer à cette absten-
tion. Lettre de M. d’Hoffschmidt au comte O'Sullivan de Grass du 12 jan-
vier 1852.
(3) Lettre de M. d'Hoffschmidt à M. Firmin Rogier du 27 décembre 1851.
560 A. DE RIDDER
vier avait de bienveillant pour la Belgique en envoyant à
Léopold I‘ trois beaux vases en porcelaine de Sèvres (1).
A l'étranger, surtout en Angleterre, en Prusse et en
Hollande, on ne se montrait pas complètement rassuré
pour notre avenir par les assurances pacifiques parties de
l'Élysée (2). On y croyait à une réelle tension dans nos rap-
ports avec la France et lorsque M. d'Hoffschmidt, malgré
ses craintes et ses défiances, s’attachait à affirmer que ces
rapports, au contraire, n'avaient rien que de correct et
d’amical pour le moment, ses déclarations à ce sujet
étaient accueillies, notamment à La Haye, non sans une
certaine incrédulité, par de hautes pérsonnalités gouver-
nementales (*). Les uns prévoyaient des tentatives de
conquête, les autres des procédés moins belliqueux. « Le
Prince, disait lord Normanby, ambassadeur d'Angleterre
à Paris, veut l'agrandissement de la France, il veut réa-
liser toutes les idées de l'empire; mais, comme il est con-
vaincu qu'il y parviendra sans faire la guerre, il me
recourra à ce moyen que si l’autre échoue (4), » Et le doute
planait sur la bonne foi de Louis-Napoléon : « Non seule-
ment, disait M. van Sonsbeke, ministre des affaires étran-
gères des Pays-Bas, on ne peut pas compter sur la vérité
d'une disposition actuelle du Président; maïs cette dispo-
sition fut-elle admise comme sincère, on n'aurait aucune
certitude que le lendemain elle n'aurait pas fait place à une
autre (5). »
La presse anglaise ouvraïit une vive campagne contre la
France. Le Times, dans un article de fond du 27 janvier,
affirmait que l'absorption pacifique de la Belgique par ses
voisins du sud était déjà réalisée, que les six dernières
semaines avaient réduit notre pays à un réel état de dépen-
dance. Et il demandait si l'Angleterre allait attendre
(1) Circulaire de M. d'Hoffschmidt au corps diplomatique belge à l'étranger
du 13 janvier 1852.
(?) Lettre de M. Drouet du 19 janvier 1852.
(5) Lettre de M. d'Hoffschmidt au baron Willmar, ministre de Belgique à La
Haye, du 17 janvier 1852. — Lettre du baron Willmar du 19 janvier 1852,
(4) Lettre de M. Drouet du 25 janvier 1852. — Lettres du baron Willmar
des 14, 16 et 19 janvier 1852. |
(°) Lettre du baron Willmar du 21 février 1832.
BELGIQUE ET FRANCE 561
qu'elle füt atteinte elle-même (1). L'Observer écrivait, le
S février, que l’invasion de nos provinces était un projet
bien arrêté dans la pensée du gouvernement français.
Celui-c1, pour familiariser nos populations avec cette idée,
les travaillait par une propagande très active entretenue au
moyen de nombreux agents bonapartistes résidant en Bel-
gique (?). Le Morning Chronicle racontait, le 11, que, au
moment où le gouvernement de Louis-Napoléon protes-
tait de ses intentions de paix, il préparait un traité avec
l’empereur François-Joseph. Les négociations en cas de
réussite devaient donner la Belgique à la France et la
Suisse à l'Autriche. Pour réussir dans cette combinaison,
les négociateurs auraient compté sur les dispositions bien-
veillantes pour le bonapartisme de lord Palmerston. La
chute de ce ministre (?) serait venue mettre obstacle, du
moins momentanément, à l’accomplissement de leurs pro-
jets (*). Quelques jours plus tard, le même journal publiait
une, lettre de son correspondant parisien conçue à peu
près dans le même sens. L'auteur de la missive faisait
remarquer que le langage pacifique, tenu non sans quelque
affectation par le prince parisien devant des hôtes étran-
gers, Ccontrastait avec le silence que les organes du gou-
vernement à l’intérieur gardaient sur ce langage, évitant
même de le reproduire. Il appelait ensuite l’attention du
public anglais sur la situation de la Belgique. I1 disait
notre pays inondé d'individus occupés à y créer par tous
moyens un parti en faveur de la France et à gagner
l’armée prête d’ailleurs, selon l'opinion française, à frater-
niser avec les troupes de Louis-Napoléon (5). Le 14 février,
le Times, le Morning Chronicle et le Daily News reve-
naient encore sur les menées propagandistes de la France
dans nos contrées. « Un bruit grave s'il est fondé, disait le
premier de ces Journaux, circule aujourd’hui. Il concerne
l’état de l'opinion publique dans quelques parties de la
(:) Lettre de M. Drouet du 27 janvier 1852.
(2) Lettre de M. S. van de Weyer du 8 février 1852.
(*) Lord Palmerston dut se retirer du ministère après une démonstration
jugée trop pronapoléonienne.
(#) Lettre de M. van de Weyer du 11 février 1852.
(5) Lettre de M.S. van de Weyer du 13 février 1852.
562 A. DE RIDDER
Belgique, et particulièrement dans l’armée. S'il faut en
croire cette rumeur, un sentiment défavorable au gouver-
ment du pays et trop favorable à la France se serait
montré. » Le Morning Chronicle écrivait de son côté
« Le Prince-Président pouvait abandonner, depuis la
chute de lord Palmerston, le projet de décréter purement
l'annexion de la Belgique, pour recourir à une action
détournée sur l’opinion publique et sur l’armée. La Bel-
gique serait censée justifier alors, par sa sympathie, l'acte
de la réunion ({). »
Les articles de la presse anglaise ne manquèrent pas de
soulever des protestations en France. Le journal La Patrie
s’efforça de réfuter les assertions des journaux londo-
niens, spécialement celles du Morning Chronicle. Mais
celui-ei maintint ses affirmations en faisant remarquer
« la nullité de la dénégation vague et générale » de
la Patrie. Celle-ci se bornaïit à dire qu’il serait trop long
et trop fatig'ant de démentir un à un tous les bruits mis en
circulation par le Morning Chronicle. Le journal anglais
rappela qu’il avait annoncé, alors qu’ils étaient seulement
projetés, le coup d'État du 2 décembre et la confiscation
des biens de la maison d'Orléans, et qu’à cette occasion
aussi il avait reçu des démentis. Il maintint l'exactitude
de ses renseignements relatifs aux agissements des propa-
gandistes français en Belgique, en accusant en même
temps le parti catholique de sympathies excessives envers
(:) Lettre de M. $S. van de Weyer du 14 février 1852. — A propos de ces
articles des journaux anglais, M. van de Weyer écrivait le 15 février : « Il est
de la plus haute importance que l’on réponde de Bruxelles aux correspondants
du Times, du Morning Chronicle et du Daily News, qui, tous les jours,
répandent les nouvelles les plus alarmantes sur les manœuvres des agents
français en Belgique, sur les tendances du parti catholique, sur les exigences
du cabinet français et, surtout, sur la prétendue désaffection de l’armée belge,
toute prête, selon eux, à fraterniser avec les soldats français Ces nouvelles,
inventées et recueillies à Paris, se crient à haute voix dans les rues de
Londres, produisent le plus mauvais effet sur l'opinion et ébranlent la con-
fiance de nos amis les plus dévoués. » L'Indépendance belge du 18 février 1852
s'attacha à réfuter les assertions de la presse anglaise qu’en Belgique on con-
sidérait comme « calomnieuses » à notre égard. Lettre de M. d'Hoffschmiat à
M. S. van de Weyer du 18 fevrier 1852.
BELGIQUE ET FRANCE | 563
la France et les membres du clergé d’être les infatigables
agents de l'Élysée (!).
Le 21 février, le T'imes publiait encore une lettre signée
An Englishman, mais qui fut attribuée à quelques-uns
des principaux réfugiés français admis à résider à Lon-
dres. Cette lettre jugeait sévèrement le Président et sa
politique. Encore une fois elle signalait les « manœuvres
concertées » des jésuites en Suisse, au Piémont et en Bel-
gique, ainsi que les menées des agents de Napoléon; elle
représentait notre pays réduit à peu de choses près à l’état
d’une « province bonapartiste ». « On permet encore,
disait-elle, au roi Léopold de conserver le trône jusqu’à ce
que l’humiliation de son gouvernement, la défection des
fonctionnaires et de l’armée, et le mécontentement général
du pays aient suffisamment préparé l’annexion; un décret
et un commissaire français feront le reste » (?).
Le ton des gazettes britanniques devint si hostile à la
France que le cabinet de Saint-James erut devoir désa-
vouer cette campagne. Le premier ministre déclara au
parlement que les idées défendues par les journaux
n'étaient pas l'expression véritable des sentiments du
gouvernement et du pays ($).
Une partie de la presse allemande s’exprimait comme la
presse anglaise. À son tour, M. d'Hoffschmidt désavoua
les exagérations des uns et des autres dans une circulaire
envoyée, le 5 mars, à tous les diplomates belges de rési-
dence à l'étranger (4).
J1 y avait, dans les articles des journaux anglais, des
outrances et de faux renseignements. Le 27 février, le
Morning Chronicle condamnait sévèrement le ton impé-
rieux que le gouvernement français prenait, disait-il,
depuis quelque temps envers la Belgique, la Suisse et le
(1) Lettre de M. van de Weyer du 18 février 1858. — II y avait en ce moment
un mouvement anticatholique très prononcé en Angleterre. Cest ce qui
explique les suspicions dont on entourait dans ce pays même les catholiques
étrangers. En ces circonstances, M. van de Weyer défendit résolument l’hon-
neur des catholiques belges contre les accusations que des Anglais portaient
contre eux.
(?) Lettre de M. S. van de Weyer du 21 février 1852.
(3) Lettre de M.S. van de Weyer du 17 février 1852.
(#) Dossier : Délits de presse, t. 1, pièce 41.
564 A. DE RIDDER
Piémont. Il s'élevait contre les exigences de Louis-Napo-
léon et l’accusait de vouloir forcer ces pays à changer leur
législation selon son bon plaisir et à expulser de leur ter-
ritoire les réfugiés qui lui déplaisaient. C'était, disait le
journal londonien, méconnaître complètement l’indépen-
dance de ces États et violer le droit des gens (!).
Or, à ce moment, la France ne nous avait encore de-
mandé aucun changement à notre législation ni sur la
presse ni sur les étrangers. Elle s'était bornée, en se ba-
sant sur nos lois, à requérir des poursuites contre une
publication dirigée par des réfugiés français.
Le Prince-Président, dans une audience qu'il aecorda,
le 16 janvier, à M Firmin Rogier, se plaignit vivement
des visées d'absorption qu’on lui prêtait à l’égard de la
Belgique. Il s’attacha à les démeutir catégoriquement.
« Dites-moi, interrogea-t-il, ce qui a pu donner lieu à de
pareilles erreurs? — Que sais-je, Monseigneur, peut-être
une phrase insérée sans arrière-pensée, je n’en doute pas,
dans un projet de décret sur la réorganisation des divisions
militaires en France. — Oh! oui, je sais ce que vous voulez
dire: « Tant que les frontières ne seront pas changées. »
Eh! mon Dieu, doit-on s’émouvoir pour quelques mots
auxquels mon ministre de la guerre, ni moi, ni mon cabi-
net n'avons, certes, pas attaché la plus légère significa-
tion? Est-ce donc ainsi que nous dénoncerions nos projets
belliqueux, si nous en avions médités? Nous, penser à nous
agrandir au dehors? N’avons-nous donc pas assez à nous
occuper au dedans, à y remettre tout en ordre, à y rétablir
le règne des lois, à donner une nouvelle impulsion à notre
commerce, à notre industrie qui ont tant souffert, à encou-
rager les grands travaux, à ouvrir partout de nouvelles
communications ? Non, non, nous ne voulons pas la guerre,
à moins qu’on ne nous y force; mais ce n’est pas à prévoir.
L'intérêt de toute l’Europe aujourd'hui n'est-il pas de.
conserver la paix (*)?»
Le Constitutionnel, considéré comme le journal semi-
() Lettre de M. S. van de Weyer du 27 février 1852.
(2) Lettre de M. Firmin Rosier du 16 janvier 1852.
BELGIQUE ET FRANCE 565
officiel de l'Elysée, reproduisit en grande partie ces paro'es
du Prince-Président dans son numéro du 18 janvier ({).
Neuf jours après, le 25 janvier, Louis-Napoléon, rece-
vant à nouveau M. Firmin Rogier, chargé de lui remettre
une réponse à une lettre notifiant son élection à la prési-
dence décennale de la République, affirmait encore une
fois « son désir et sa volonté d'entretenir les relations les
plus amicales avec les Puissances étrangères et en parti-
culier avec la Belgique (?) ».
Le gouvernement du Prince-Président s Dorcart par
tous les moyens de faire croire à la sincérité de ses senti-
ments de paix et de conciliation. Et de fait, les influences
pacifistes semblaient, vers la mi-février, avoir fait battre
en retraite les tendances belliqueuses manifestées par cer-
taines personnalités en vue de l'entourage présidentiel. Du
moins en avait-on obtenu un silence opportun. « Les am-
bitions trop ardentes qui déjà avaient envahi, par la
pensée du moins, les bords du Rhin, ceux de l’Escaut et de
la Meuse, qui franchissaient les Alpes et se répandaient
sur l'Italie, commencent à se calmer, écrivait M. Firmin
Rogier le 15 février 1852. Les traineurs de sabre perdent
un peu confiance et ils en viennent à comprendre que la
un épopée impériale ne s’est pas rouverte le ? décem-
bre.» Dans les milieux officiels autorisés à parler, les
Pom au sujet de la volonté de la France de main-
tenir des relations amicales avec les Puissances euro-
péennes grandes et petites se multipliaient : on ne perdait
aucune occasion de les renouveler. Le cabinet de Bruxelles
recevait cependant l'avertissement d’avoir toujours à se
tenir sur ses gardes. « Nous vivons, lui disait-on, dans un
temps d'exception, où tout ce qui est improbable est pos-
sible. » On l’engagait notamment à suivre d’un œil attentif
« certaines sourdes pratiques » tentées par des émissaires
bonapartistes dans les rangs de l'armée belge, où ser-
vaient encore d'assez nombreux officiers d’origine fran-
çaise, afin d'en ébranler la fidélité (3). Ce n'étaient donc
(1) Lettre de M. Firmin Rogier du 18 janvier 1852.
(2) Lettre de M. Firmin Rogier du 25 janvier 1852.
(3) Lettre de M. Firmin Rogier du 15 février 1852.
566 A. DE RIDDER
pas les journaux anglais seuls qui parlaient de ces
menées.
Le 18 février, le gouvernement français, fatigué de
la suspicion dans laquelle il sentait qu’on enveloppait sa
politique internationale malgré toutes ses protestations
verbales, inquiet de la persistance que les journaux étran-
gers et ses adversaires mettaient à propager des bruits de
guerre extrêmement nuisibles au crédit public de la France
et à son relèvement commercial, fit insérer au Moniteur
Universel une note protestant contre les projets qu'on lui
prêtait.
« Lorsqu’en 1848, disait le journal officiel, il s'agissait
de la nomination du prince Louis-Napoléon à la prési-
dence, plusieurs journaux anglais et la plupart des per-
sonnes intéressées à la combattre, prétendaient que placer
un Bonaparte à la tête de la France, c'était jeter un défi à
l’Europe. et ils voyaient dans cette élection le signal d’une
guerre générale. On sait si ces craintes se sont réalisées.
« Depuis le 2 décembre, c’est le même système de calom-
nies. L'esprit de parti et l'ignorance ont conspiré pour les
accréditer. On a inventé les plus absurdes suppositions;
tantôt ce sont des demandes faites aux Etats voisins sur
un ton presque menaçant, tantôt ce sont des préparatifs
de guerre, et les correspondances étrangères, à l’aide
d’audacieux mensonges, présentent notre situation sous
un point de vue tout imaginaire.
« Le temps, qui fait ordinairement assez prompte justice
de l’œuvre de la malveiïllance et de la sottise, semble cette
fois, au contraire, l’encourager. Plus que jamais on sème
de fausses alarmes, on suppose des projets d’envahisse-
ment, on montre jusqu'à nos régiments prêts à franchir la
frontière. De là des atteintes portées au crédit et des
obstacles funestes à la reprise des affaires.
«Cependant, depuis le 2 décembre, le gouvernement
français n’a adressé aucune espèce de demande aux Puis-
sances étrangères (1), si ce n’est à la Belgique afin qu’elle
empêchàt de s'organiser chez elle un système d’incessantes
(*) La note oubliait de mentionner les relations très tendues de la France
avec la République helvétique au sujet de la question des réfugiés.
BELGIQUE ET FRANCE 567
attaques (1). Il n’a pas armé un soldat de plus, il n’a pas
même passé de revue générale; enfin il n’a rien fait qui
pût éveiller la moindre susceptibilité de ses voisins.
« Toutes les vues du pouvoir en France sont tournées
vers les améliorations intérieures. D’injustes attaques ne
sauraient l’émouvoir. Il ne sortira de son calme que le
jour où l’on voudrait attenter à l'honneur et à la dignité
nationale, Son attitude n’a pas cessé un moment d’être
pacifique, et toute nouvelle qui tend à la présenter sous
un autre aspect est une fable grossière, à laquelle, après
un démenti aussi formel, il ne reste à opposer que le
mépris. »
Cette note était rassurante pour la Belgique sans être
de nature cependant à endormir sa vigilance (?}. Louis-
Napoléon et son entourage tinrent à en accentuer l'effet
par des déclarations verbales destinées à être rapportées
au cabinet de Bruxelles bien qu’elles n’eussent rien d’offi-
ciel. Ils saisirent pour cela l’occasion d’un bal qui se
donnait à l'Elysée.
Après avoir adressé quelques paroles aimables à cha-
cune des dames du corps diplomatique réunies en cercle
avant que les danses commencçassent, le Prince-Président
(!) Allusion à des poursuites intentées contre MM. Thomas et d’Haussonville,
directeurs du Bulletin francais.
() « Je dois conclure de l’article du Moniteur français, écrivait M. Nothomb
le 21 février, qu’il n’a été adressé au gouvernement belge d’autre réclamation
que celle qui y est mentionnée; sous ce rapport, mais sous ce rapport seule-
ment, j'attache de l'importance à cet article qui fera cesser, au moins momen-
tanément, les bruits que l’on a fait circuler sur les nombreuses réclamations de
la France. Considéré dans son ensemble, cet article ne doit pas nous faire
retomber dans une quiétude absolue. Il est bon que le public se rassure, mais
à la condition que le gouvernement reste sur ses gardes. Le motif de cette
publication est d'ailleurs indiqué. On se plaint des atteintes portées au crédit
et des obstacles à la reprise des affaires en France. U est à remarquer que l’on
omet de parler de la note adressée à la Suisse au sujet des émigrés, note dont
aucun État indépendant ne pourrait accepter les termes. Enfin, la réserve
d'usage est reproduite : « Le gouvernement français ne sortira de son calme
que le jour où l’on voudrait attenter à l'honneur et à la dignité nationale. Le
baron de Manteuflel (ministre des affaires étrangères de la Prusse) a eu l’ouca-
sion de me faire la remarque que le gouvernement français affecte lrop souvent
d'énoncer cette réserve. Au total cependant il vaut mieux que le Moniteur
français ait fait cette déclaration que de garder le silence. »
568 A. DE RIDDER
revint vers M Firmin Rogier et, s'étant informé de
la santé de ses deux petites filles, il lui dit tout à coup
sans transition: «ÆEstil vrai qu’en Belgique on soit si
effrayé des bruits de guerre qui se sont répaudus? Mais
d’où viennent ces bruits? Qui donc les propage et dans
quel intérêt? Ils sont absurdes et calomnieux. — Je ne
sais, Monseigneur, d’où ils proviennent; mais n’auraient-
ils pas leur source dans certain décret en deux articles,
qui, au dire des fauteurs de nouvelles, devait apparaître
un de ces matins au Moniteur? C'est absurde, je vous
l'accorde, Monseigneur, mais, enfin, on s’en est fort pré-
occupé, et, à la Bourse, encore chaque jour on en exploite
l'éventualité. — Un décret, reprit le Prince non sans viva-
cité, mais est-ce donc par décret qu’on s'empare d’un
royaume? Il faut y mettre un peu plus de facon, je pense.
Et pourquoi donc tenterais-je de prendre la Belgique? La
France n'est-elle pas assez grande, et n’avons-nous pas
assez à faire à l’intérieur, sans songer à chercher querelle
à l'extérieur? — Bien certainement, Monseigneur, et
d’ailleurs nous sommes si bien chacun chez nous. — C’est
bien vrai, nous vivons et nous vivrons en bons voisins, je
l'espère, et cette bonne entente ne sera pas troublée. —
Monseigneur, c'est notre plus vif désir. »
Tandis que le Prince-Président avait cet entretien avec
la graciense femme du ministre de Belgique, celui-ci était
entrepris sur le même sujet par l’ex-roi Jérôme, qui se
faisait l'interprète de sentiments également pacifiques.
Ce prince, ainsi que le ministre de la marine, le ministre
de l’intérieur, et les maréchaux Excelmans et Vaillant
eutretenaient aussi M. Firmin Rogier des travaux de for-
tifications projetés depuis plusieurs années (!) et que le
gouvernement belge faisait en ce moment exécuter à la
tête de Flandre et sous les murs d'Anvers. Le maréchal
Vaillant, qui connaissait «le fort et le faible » de cette der-
nière place, recounut que les travanx en question pouvaient
(!) Ces travaux avaient été réclamés en 1847, en plein règne du roi Louis-
Philippe, par la commission d'étude des questions intéressant la défense du
pays, Commission instituée sur la proposition du général Chazal. Lettres de
M. d'Hoffschmidt du 21 février 1852 à M. Firmin Rogier et du 16 février 1852
au baron Willmar.
BELGIQUE ET FRANCE 069
être fort utiles pour la défense de la ville, mais il exprima
le regret qu’on ne les eût pas ajournés jusqu’au moment où
les bruits de guerre auraient cessé de courir, alors qu’exé-
cutés dans l’effervescence régnant alors, ils contribuaient
à les accréditer ({). |
Dans le cours de la même soirée le ministre de la guerre
reprit avec M" Rogier, au cours d’une promenade qu’elle
faisait à son bras dans les salons, l'entretien qu’elle avait
eu avecle Prince-Président.«ïIlne faut pas avoirla moindre
idée des affaires, dit le général Saint-Arnaud, pour sup-
poser que la France désire la guerre et qu’elle songe à
s’agrandir. Que ferions-nous de la Belgique en admettant
qu’on nous la laisse prendre ? Notre industrie, notre com-
merce auraient trop à souffrir de cette réunion. L'idée de
s’en emparer par un décret est impayable et j'espère que
ni vous, Madame, ni votre gouvernement ne le prenez pas
plus au sérieux que moi. 11 y à quelque chose qui serait très
sérieux et le voici : d’après certains avis qui sont transmis
ici et auxquels je n’ajoute pas foi pour ma part, on aurait
donné à entendre que si on parvenait à entraîner un seul
régiment hors de la ligne de ses devoirs, toute l’armée
belge suivrait cet exemple et demanderait à redevenir
française. — Général, si vos projets de conquête n'ont
d'autre fondement que cette nouvelle, nous pouvons être
pleinement rassurés; Car je puis vous certifier que la
Belgique, tout en professant pour la France des sentiments
de cordialité et de sympathie, n’a qu’un désir très réel,
très unanime dans toutes les classes, c’est de rester ce
qu’elle est. » Comme M. Achille Fould s’approchait à ce
moment, le général lui dit en riant : « Vous pouvez compter
demain sur six francs de hausse quand on saura à la
Bourse que le ministre de la guerre s’est promené avec la
représentante de la Belgique ; les esprits les plus effrayés
(1) Le baron d'André, ministre de France à La Haye, adressa des observa-
tions au sujet de ces travaux au baron Willmar. Il prétendait qu'ils avaient
été entrepris sous l'influence de l'Angleterre, qui prenait également des
mesures de défense effective et qui n'ayant pas voulu rester seule dans
cette voie nous y avait entrainés à sa suite. Lettre du baron Willmar du
23 mars 1852.
570 A. DE RIDDER
vont désormais être complètement rassurés sur l’entente
amicale des deux pays ({). »
Quelques jours après, Louis-Napoléon manifestait à
nouveau ses intentions pacifiques dans l’audience de
réception de lord Cowley, nommé ambassadeur d’Angle-
terre à Paris. Il donna à plusieurs reprises, au cours de
cette audience, au diplomate britannique l’assurance que
son vœu le plus cher était de contribuer au maintien de la
paix en Europe. « La paix, aurait-il dit en s’animant plus
que d'ordinaire, n'est-elle pas notre premier besoin à
tous ? La guerre n’entrainerait-elle pas d’effroyables
catastrophes ? Quant à moi. je le reconnais, je ne pourrais
faire qu’une guerre révolutionnaire; je n’en saurais vou-
loir, ma mission, en effet, n'est-elle pas de combattre la
révolution, de comprimer la démagogie en France, d’y
rétablir partout l’ordre et le respect des lois (?) ? »
Recevant au cours de la première quinzaine de mars
M. Firmin Rogier, il l’entretenait encore une fois des
bruits de guerre répandus dans les derniers temps et qui,
selon lui, ne reposaient sur aucun fondement. Il exprima
l’espoir qu’en Belgique on n’y accordait plus créance et que
personne ne lui attribuait plus de projets d’envahissement
et de conquête. « Je ne puis comprendre, ajouta-t-il, dans
quel but les journaux anglais et allemands me prêtent des
intentions belliqueuses. La paix, je ne cesse de le répéter,
est notre premier besoin à tous. La guerre seraït pour
l'Europe le plus grand des malheurs. On ne pourrait son-
ser sans frémir aux catastrophes qu’elle entraîneraïit…
C’est d'améliorations intérieures que nous devons tous
nous occuper. Pour moi, Ce qui me préoccupe avant tout,
c’est de féconder par toute la France le travail de l’indus-
trie, c’est de la rendre paisible et florissante, c’est de multi-
plier ses richesses en creusant des canaux, en ouvrant des
routes nouvelles. en défrichant ses landes, en boisant ses
montagnes. Eh ! mon Dieu, j'ai pour vingt ans de travaux
immenses à exécuter à l'intérieur sur tous les points. Com-
ment supposer qu'avec la force et la volonté d'accomplir
(4) Lettre de M. Firmin Rogier du 18 février 1852.
(2) Lettre de M. Firmin Rogier du 28 février 1852.
BELGIQUE ET FRANCE 574
tant d'utiles projets, je nourriraïs la folle pensée de m'en
aller en guerre comme M. de Malborough (1)? »
Malgré tout, le Prince-Président ne parvenait pas à
rassurer l'Europe. « Des déclarations pacifiques, écrivait,
le 14 février 1859, M. d'Hoffschmidt au baron Willmar,
faites, selon l'expression de M. von Sonsbeke (ministre des
affaires étrangères des Pays-Bas), sur un ton très haut,
perdent par cela même une partie de leur valeur (?). »
Deux circonstances avaient notamment en Belgique
entretenu ou réveillé les suspicions.
Ce fut d'abord la nomination de M. de Persigny comme
ministre de l'Intérieur. Cet homme politique avait eu en
Prusse, en 1849 et 1850, des propos et une attitude hostiles
à la Belgique. M. Nothomb, ministre de Belgique à Berlin,
écrivait à son sujet le 2 avril 1850 : « J’ignore l’avenir de
M. de Persigny; mais ce que je sais, c’est que ce n’est pas
un ami de la Belgique; il à, sous ce rapport, tous les pré-
jugés des Bonapartistes. Si, devenu ministre, il lui fallait,
dans l'intérêt de l’élévation du Président, une grande que-
relle au dehors, il la chercherait au besoin en Belgique ($). »
Le même diplomate disait encore, le 17 mai 1855, au
moment où M. de Persigny venait d’être nommé ambassa-
deur de France à Londres : « M. de Persigny s’est élevé
par une seule idée ; l’Empire napoléonien ; il sacrifiera tout
pour maintenir honorablement le nouvel état de choses
créé en France. Il ne sera arrêté par aucune des considé-
rations de droit public ou de moralité internationales aux-
(2) Lettre de M. Firmin Rogier du 15 mars 1852.
(2) Dans cette même lettre, M. d'Hoffschmidt indiquait les divers actes de
Louis-Napoléon qui étaient de nature à inquiéter l'Europe : « La résurrection
des institutions de l'Empire, écrivait-il, appel fait à tous les souvenirs napo-
léoniens, la prise de possession des Tuileries, le rétablissement des aigles sur
les drapeaux, la fameuse phrase du général de Saint-Arnaud sur les limites
dans son rapport du 26 décembre, la nomination de M. de Persigny, dont
l'attitude durant ses missions de 1849 et de 1850 avait été si remarquée, tout
cet ensemble de faits n’a certes rien de très rassurant pour les puissances
étrangères . Des diplomates d’un mérite éminent et qui ont résidé à Paris
jusqu’à ce jour en emportent, je le sais, l’idée que le Président tentera de
procurer à la France un agrandissement territorial. Quand et par quels
moyens ? La commencent les incertitudes. »
(3) Lettres de M. d'Hoffschmidt à M. van de Weyer et au comte O’Sullivan
de Grass du 28 janvier 1852.
DT? A. DE RIDDER
quelles d’autres hommes d'Etat subordonnent le choix des
moyens. Je ne crois done à aucune assurance de paix ou
de respect. pour les traités qui me serait donnée par M de
Persigny que, du reste, j’estime infiniment comme homme
privé; mais je ne connais personne de plus dangereux
comme homme public; c’est le fanatique d’uneidée, et d’une
idée qui a réussi. Le régime napoléonien est, à ses yeux, le
gouvernement qu'il faut à la France et même à l’huma-
nité. Dans d’autres temps il aurait fondé une religion. »
Ce fut ensuite la publication au Moniteur Universel, le
93 janvier, d’un décret du 22, par lequel le Président con-
fisquait les biens possédés en France par la famille d’'Or-
léans. Cette mesure atteignait cruellement dans leurs
intérêts pécuniaires nos princes royaux, Léopold I, qui
la considérait comme une violation de son traité de mariage
du 98 juillet 1832, protesta nettement contre elle par voie
diplomatique. Le décret fit l'effet en Belgique d'être
inspiré par ur sentiment révolutionnaire (1), il effraya le
cabinet de Bruxelles. Mis en défiance déjà à l’égard de la
France par les affirmations pessimistes de la presse
anglaise, dont quelques-unes lui étaient représentées
comme puisées à bonne source (*), le gouvernement belge
se résolut à avoir «l'œil et l’oreille constamment ouverts, …
à se conduire de la façon dont on se conduit quand on se
trouve vis-à-vis de gens dont on peut tout redouter (). »
À. DE RIDDER.
(t) En France aussi l'impression fut profonde et défavorable. « Le décret
de confiscation, écrivait, le 23 janvier, M. Carolus, conseiller de l'ambassade
de Belgique à Paris, à M. Materne, secrétaire général du ministère des affaires
étrangères, est d’une portée effrayante. L'acte qu'il pose, joint à ceux qui
ont été posés récemment à l'égard des expulsés et déportés, ne laisse plus de
sécurité absolue pour les individus ni pour les propriétés; de plus, il y a dans
cet acte un cachet de socialisme qui jette une véritable stupéfaction dans les
esprits. Jamais je n'ai vu une émotion semblable à celle que Le Moniteur de
ce matin a produite. Aucun acte du gouvernement provisoire n’a inspiré
d'aussi tristes réflexions que les décrets présidentiels du 22 janvier. Il faut
avouer que la galanterie dont M. de Salandrouze à été l'interprète ne permet-
tait pas de pressentir ce qui vient d'avoir lieu. Louis-Napoléon donne trois
vases de Sèvres au Roi et enlève 30 millions à ses enfants. »
() Lettre de M. van de Weyer du 11 février 1852,
(3) Lettre de M. d’'Hoffschmidt à M. van de Weyer du 98 janvier 1852.
L'étude de l’histoire coloniale
dans l’empire britannique
Il m'a semblé que ceux qui en Belgique s'occupent de
problèmes coloniaux, pourraient trouver un certain intérêt
à considérer, pour un instant, la façon dont les historiens
anglais envisagent la question de leur histoire coloniale.
La Belgique et la Grande-Bretagne ont ceci de commun
que toutes deux sont de petits pays en possession de grands
empires coloniaux ; cependant, ainsi que je vais m'’efforcer
de le démontrer, ces empires sont très différents par leur
caractère, sinon par leur étendue.
Mais avant d'entrer plus avant dans mon sujet, je
voudrais faire voir combien, en Angleterre, nous appré-
cions l’œuvre accomplie par les écrivains belges dans
l'étude de l’histoire coloniale en général. Nous avons suivi
avec intérêt et admiration les volumes écrits par les pro-
fesseurs De Lannoy et Vander Linden sur l’expansion
coloniale européenne. Non moins que les Belges nous
déplorons comme une calamité la destruction des maté-
riaux concernant l'expansion française, amassés pendant
de longues années de labeur par le professeur Vander
Linden; ce dernier ayant résidé à Oxford pendant la
guerre, nous avons d'autant plus de raisons pour prendre
part à son malheur.
Avant la guerre, M. H. Rolin, docteur en droit, éditait
une publication périodique d’une grande utilité au sujet
de l’administration des différentes possessions africaines.
Et qu’il me soit permis de mentionner le fait suivant
lorsque notre professeur de droit international à Oxford
eut à se renseigner sur l’administration de la Rhodésie
(Zambézie britannique) — il avait alors à discuter en faveur
de la « British South Africa Chartered Company » devant
39
574 H. E. EGERTON
le Conseil privé britannique, la possession du territoire
en litige entre la Couronne et la dite Compagnie — c'est à
l’œuvre de M. Rolin qu’il dut avoir recours.
Ce fait était-il dû à quelque négligence particulière de
la part des écrivains anglais ? Je crois que l’extrême diver-
sité de l’empire britannique peut être alléguée comme
excuse en leur faveur. C’est d’ailleurs sur ce point-là en
particulier que l’expérience belge diffère de la nôtre. -
Laissons maintenant de côté l'exemple de cet empire
colonial, qui, si difficiles à résoudre que soient ses pro-
blèmes, paraît singulièrement homogène si nous le com-
parons au nôtre, empire hétérogène s’il en fut, parsemé
sur la surface du globe, possédant toutes les formes de
constitutions politiques et représentant tous les degrés du
développement économique et social. Pour plus de simpli-
cité nous le divisons en trois groupes : les [ndes, les
Dominions et les possessions de la Couronne et Protec-
torats. Par le fait que l’Inde n’a jamais rien eu à faire avec
le Ministère des Colouies, il semble tout naturel à un
Anglais de ne pas la considérer comme une colonie, et je
puis remarquer en passant que lorsque, il y a dix-huit ans
environ, une chaire d'histoire coloniale fut fondée à
Oxford, son fondateur, M. Alfred Beit, stipula que le dit
professeur devrait laisser de côté l’enseignement de l’his-
toire de l'Inde. On craignait que, ce sujet une fois intro-
duit, il ne fasse comme la verge d’Aaron, et n’engloutit
toutes les verges de moindre importance en dehors de lui.
Aux Indes même, les Anglais, administrateurs ou soldats,
se sont, sans contredit, montrés convaincus de l’impor-
tance de l'histoire. James Grant Duff, Joseph Davey
Cunningham, Mountstuart Elphinstone, sir John Malcolm,
Robert Orme et William Irvine, ce ne sont là que
quelques-uns parmi les noms de ceux qui ont prouvé que
l'esprit britannique était capable d’unir à une vie d'efforts
et d'activité physique un complet dévouement à la science
historique. [1 y à quelques années, Lord Curzon, notre
ancien Secrétaire d'État aux affaires étrangères, écrivit
sur la Perse un livre qui est tout autant l’œuvre d’un
savant que celle d’un homme d’État.
Toutefois, ce n'est pas de l’Inde que je vais essayer
le
HISTOIRE COLONIALE DT
d'entretenir les lecteurs de la Revue, mais bien de ce que
nous sommes, encore de nos Jours, convenus d’appeler
l’Empire Colonial. La première grande distinction qu'il
nous soit aisé de faire, c’est celle entre l’Empire du passé
et l’Empire de nos jours. Il est vrai que dans les Indes
occidentales cette distinction n’a pas sa raison d’être,
comme nous avons là une histoire continue, commençant
an xvir° siècle et se continuant à l’époque actuelle. Cepen-
dant il y a une ligne de démarcation distincte entre l’his-
toire des colonies américaines du continent qui donnèrent
naissance aux États-Unis d'Amérique, et l’histoire du
Canada ou celle de l’Australie. Les écrivains américains
ont témoigné un si vif intérêt pour tout ce qui concerne
l’histoire de leurs origines, que pour celui qui a l'intention
d'y faire des recherches, la plus grande difficulté est de
découvrir un terrain qui n’ait été déjà foulé et fertilisé par
les efforts de précédents investigateurs. De nombreuses
collections de documentsetles publications d'innombrables
sociétés historiques ont déjà servi et servent encore à
éclairer le chemin, et certes nul ne peut accuser les peuples
de langue anglaise de négliger ce côté de l’œuvre à accom-
plir. En Angleterre la publication des volumes de « The
colonial series of the Calendar of State papers » com-
mencée en 1860, mit au jour une masse de matériaux, que
jusqu'alors on avait été obligé de rechercher dans les
manuscrits déposés aux Archives Nationales. Sans doute
on a encore, dans certains cas, à consulter les manuscrits
originaux, mais pour la période qui s'étend de 1674
environ jusqu'au début du xvrrn° siècle, les lettres sont
données presque tout au long, si bien que ce qui précède
ne sera pas fréquemment nécessaire. Par contre il en
résulte un inconvénient : comme chaque tome traite avec
une telle abondance de détails de très courtes périodes,
c’est à peine si la série atteindra la date de la Révolution
américaine du vivant d'aucun de mes lecteurs.
Quoi qu'il en soit, l’étude de ces origines historiques est
de bien des facons profitable et encourageante, et ce serait
un jour néfaste que celui où l'histoire coloniale de la
Grande-Bretagne en viendrait à n’être que celle des pos-
sessions de la Couronne et des Dominions contemporains.
576 H. E. EGERTON
Considérons un instant les Dominions. Ici, du moines,
vous trouverez un état de choses qui n’a de parallèle dans
aucun autre pays. Au Canada l’on trouve un intérêt plein
d'activité et d'enthousiasme pour l’histoire du passé. Je
ne sais pas ce qu'il en est en Belgique entre Wallons et
Flamands, mais au Canada les nationalités rivales, fran-
çaise et anglaise, tendent à encourager la concurrence
dans l’exploration des chemins détournés de l’histoire. Tei
encore il y à de nombreuses sociétés historiques qui sont
en train de faire d’excellent travail ; les publications de la
«Société Champlain », entre autres, se placent en premiére
ligne peut-être, quant à l’édition, la présentation et les
illustrations. Mieux encore, le Dominion canadien possède
à Ottawa l’un des bureaux des archives les mieux outillés
et des plus effectifs ; et son directeur, le D' A. G, Doughty,
est infatigable quant à l’extension de ses travaux. Prenons
comme exemple de l’œuvre en voie d’accomplissement le
Rapport de l’année 1921. II contient, entre autres choses, le
texte intégral des proclamations du gouverneur du Bas-
Canada faites entre 1799 et 1815, un sommaire de la corres-
pondance de Lord Shelburne, dans la mesure où celle-ci
concerne le Canada, un autre « Calendar » des pièces
officielles qui se trouvent aux Archives de Londres, des
lettres du gouverneur de la Nouvelle-Écosse adressées à
Lord Shelburne, narrant l’arrivée et l'installation dans sa
province des « United Empire Loyalists » pendant les
années 1783 et 1784, et enfin les statuts du Haut-Canada
4792 et 1793. On nous dit que le nombre de demandes de
production de documents et de renseignements sur les
sujets les plus variés faites par les divers ministères, les
étudiants en histoire, et autres investigateurs va chaque
jour en augmentant. Pas moins de mille cent cinquante-
trois demandes du même genre ont été reçues et satisfaites
pendant ces deux dernières années, tandis que leur nombre
pour les deux années précédentes n'avait été que de quatre
cent trente-quatre.
En Australie le caractère centrifuge du système consti-
tutionnel rend les efforts collectifs moins aisés, mais là
également les annales des premiers jours de la Colonie
sont peu à peu amenées au grand jour; les professeurs
HISTOIRE COLONIALE D 14
d'histoire de Sydney, de Melbourne et d’Adélaïde ont fait
preuve du désir en même temps que de la capacité de
traiter l’histoire de l'Australie sur la même échelle que les
plus grands historiens d'Europe ou d'Amérique. L'histoire
de la Nouvelle-Zélande, plus pittoresque, à naturellement
excité l'enthousiasme de ses habitants patriotes, bien que
sans nul doute il y ait encore bien des lacunes à combler.
L'histoire complète de cette compagnie de Nouvelle-Zélande
qui joua un si grand rôle dans la fondation de la colonie,
par exemple, n’a jamais encore été écrite d’après des
documents originaux.
Nous arrivons, en fin de compte, à l’Afrique Australe
Anglaise où encore les luttes entre races rivales, hol-
landaise et anglaise, servent à exciter le goût des
recherches dans le passé. Le D' G. M. Theal, ancien
archiviste de la Colonie du Cap, fit œuvre utile en publiant
une série de volumes contenant un résumé succinct de
matériaux d’information relatifs à la colonie pendant les
premiers temps de la domination anglaise (Bureau des
Archives de Londres). L’archiviste actuel, Mr. C. G. Botha
est en train d'étendre activement son champ de travail.
Nous nous sommes souvent laissé dire que la Grande-Bre-
tagne est la terre des amateurs : vous en avez un remar-
quable exemple dans l'Afrique du Sud, où un Anglais, pro-
fesseur de chimie au « Rhodes College » de Grahamstown,
a, pendant plus de trente ans, consacré toutes ses vacances
et tous ses moments de loisir à explorer l’histoire des ori-
gines de la province orientale de la Colonie du Cap; d’où
il résulte qu’il a contribué, ou plus exactement (le qua-
trième volume ne devant pas être terminé de quelque
temps) est en train de contribuer à l’œuvre historique la
plus sérieuse que l’Afrique Australe ait encore produite.
Il en a été suffisamment dit, je l'espère, pour donner une
idée de notre méthode de travail en ce qui concerne l’his-
torique des Dominions De même que ce sont des commu-
nautés politiques jouissant d'une complète autonomie,
absolument indépendantes de la métropole en dehors de
toute question affectant la politique extérieure ou qui
enfreindrait les droits résultant des traités, de même, sur
le terrain des études historiques, nous reconnaissons
578 H. E. EGERTON
qu'ils ont atteint leur plein développement en tant que
nations et. qu’ils sont, dans le principe, à même de prendre
sur soi la responsabilité de s’occuper de leur propre passé
tout autant que désireux de le faire. L’analogie, heureu-
sement, ne se poursuit pas jusqu'au bout. Alors que
l’homme d'Etat anglais qui se lancerait dans les mystères
de la politique des Dominions, serait on ne peut plus mal
reçu, la bienveillante rivalité des historiens anglais est
toujours bienvenue des investigateurs de l’un et l'autre
Dominion. Ce serait un jour néfaste pour l'avenir de l’Em-
pire Britannique, que celui où en Grande-Bretagne nous
ressentirions éxactement au même degré, pour le passé de
de ces Dominions, l'intérêt que nous éprouvons pour le
passé des pays étrangers. |
Après tout, malgré le respect que nous avons pour l’in-
ternationalisme de l’avenir et en dépit de toute la loyauté
possible envers les principes de la Société des Nations, le
patriotisme est encore une vertu nécessaire, même chez
l'historien, et pour nous autres, sujets britanniques, ce
patriotisme ne serait qu’un bien mesquin amour du clocher
s’il se confinait aux rives de notre petite île.
Pendant longtemps, il est vrai, l’histoire des Colonies
en Angleterre a souffert d’une déplorable négligence. Ceci
a été dû en partie, je pense, à l’absence d’annales impri-
mées d’un accès facile (songez quel brillant chapitre
Macaulay aurait pu ajouter à son histoire, s’il avait eu
sous la main «The colonial series of the-Calendar of State
Papers ! »). Une autre raison fut l’incapacité des classes
intellectuelles anglaises à comprendre la signification,
pour leur pays, d’un Empire Colonial. Ceux, très rares,
qui le comprirent, des hommes tels que Gibbon Wakefield
et Lord Durham, étaient trop absorbés par les soucis de
l’activité politique pour donner une attention désirable à
l'histoire du passé.
Quoi qu'il en soit, la publication en 1883 des brillantes
conférences de Seeley sur l'Expansion de l'Angleterre
déclencha un mouvement qui n’a cessé de progresser à
une vitesse sans cesse accélérée.
Mon ami Sir Charles Lucas a consacré la plus grande
partie de son temps qui n’était pas absorbé par ses travaux
HISTOIRE COLONIALE »79
au Ministère des Colonies, à écrire ou à éditer des livres
ayant trait à l’histoire coloniale; et à l’époque actuelle,
ceux qui se livrent à des recherches dans cette branche
sont beaucoup trop nombreux pour qu’on puisse les men-
tionner tous par leur nom. Je dois avouer qu'il n’y a encore
en Grande-Bretagne que trois professeurs d'histoire colo-
niale : le professeur d'Oxford, le professeur d'histoire
coloniale à l’Université de Londres, et un professeur pour
la même matière à l’Université du Pays de Galles (College
de Aberystwyth). Maïs une œuvre excellente en ce qui
concerne les recherches historiques se poursuit active-
ment dans d’autres universités.
Les Indes occidentales en particulier offrent un champ
d’études où il reste encore beaucoup à faire. Les Améri-
cains comprennent de mieux en mieux l’étroite relation
qui existe entre ces îles et les colonies du continent aux
xviI® et xvirie siècles, et après avoir traité d’une façon si
approfondie l’histoire des origines de leurs propres colo-
nies, ils commencent à s’aventurer dans cette nouvelle
direction. Une bienveillante rivalité de cette nature est
des plus profitables. La principale difficulté vient de ce
que, dans bien des cas, le climat humide et destructif des
iles a annihilé des matériaux manuscrits de grande valeur.
Toutefois, à part les Indes occidentales et quelques
postes littoraux dans l’Afrique occidentale, il y a un vaste
domaine d'existence tout à fait récente, dont l’histoire est
en train de se faire. Comme Anglais et appartenant à une
race qui, du moins je le crois, n’a pas la réputation de
posséder des dons intellectuels très spéciaux, nous pou-
vons avancer avec fierté que les hommes de sens pratique
qui ont joué le premier rôle dans la création de ces nou-
velles possessions, ont montré une égale capacité à s’en
occuper du point de vue littéraire et scientifique. Ici l’his-
toire se répète, et de même que Bradford et Winthrop
furent tout à la fois les actifs gouverneurs de la Nouvelle
Plymouth et de Massachusetts et leurs historiens les plus
compétents, de même Sir F. Swettenham, Sir H. Johnston
et Sir F. Lugard, pour ne citer que les noms les plus en
vedette, ont démontré que les qualités pratiques d’un bon
administrateur ne sont nullement incompatibles avec
580 H. €. EGERTON
celles d’un écrivain de talent. La Malaisie britannique de
Sir Frank Swettenham, compte rendu des origines et des
progrès de l'influence anglaise dans cette contrée, est, en
vérité, en ces temps de désillusion et de tristesse, d’une
lecture encourageante pour ceux qui aiment à croire que
les Anglais n’ont pas complètement perdu ce savoir-faire
dans leurs rapports avec les races arriérées, dont nous
pouvions à juste titre nous enorgueillir. L'œuvre littéraire
de Sir H. Johnston affecte dans son ensemble un caractère
plus sévère, mais il à montré, d’une façon incontestable
comment on peut combiner les rôles d'un administrateur
et d'un savant. Sir FF, Lugard sera mon dernier exemple.
Sir F.Lugard fut le fondateur du Nigeria septentrional, en
tant que partie intégrante de l’Empire britannique; et le
Nigeria dans son ensemble lui doit plus qu’à aucun autre
Anglais. Cependant, dans son livre Le Double Mandat
dans l'Afrique tropicale, il s’est montré capable de manier
la plume aussi bien que l’épée ou le bâton de commande-
ment. Pas un de ceux qui s'intéressent aux problèmes con-
cernant les dépendances des tropiques — problèmes de
bien des facons les mêmes pour tous les peuples européens
— ne devraient manquer de lire son livre. Que l’on soit
d'accord ou non avec toutes ses conclusions, l’on se sent
en présence d’une intelligence maîtresse qui a joué un rôle
important dans la tentative de résoudre ces problèmes.
L'on voudra bien m’excuser si j’ai pu paraître m’écarter
tant soit peu du sujet définitif de cet article. Mais, lorsque
l’on s’occupe d'histoire coloniale on ne tarde pas à trouver
le passé si étroitement mêlé au présent qu'il est difficile de
traiter l’un des deux sujets sans faire quelque allusion à
l’autre. Nous reconnaissons tous, de nos jours, que l’œuvre
de l'historien n’est pas simplement d'enregistrer les faits
de guerre et les phases du développement constitutionnel
et politique. Cette œuvre doit aussi comprendre des sujets
tels que l’ethnographie et les questions économiques et
sociales, sujets qui, par leur importance, menacent de faire
du côté politique un côté tout à fait secondaire. Mais dans
la pratique, quand on s’occupe des dépendances tropicales
telles que notre Nigeria, notre Kénia, notre Ouganda et le
territoire du Congo belge, ces autres facteurs dominent
HISTOIRE COLONIALE 581
complètement la question. L'histoire que doit ici consi-
dérer l'historien c’est celle qui facilitera le plus possible
la tâche pratique de l'administrateur. Quelles sont les cou-
tumes chères aux indigènes ? Quelle est la manière la plus
répandue d'envisager le droit de propriété foncière ? La
bonne réponse à de semblables questions peut décider les
indigènes à accepter volontiers une règle étrangère au lieu
d'accepter le gouvernement qui leur est imposé à contre-
cœur et avec une amère aversion. Remarquons, par exem-
ple, qu'en Nouvelle-Guinée (Papua), le Gouvernement
Australien possède parmi ses fonctionnaires un anthropo-
logiste attitré. Voilà un exemple que d’autres pays pour-
raient suivre avec avantage, autant pour ceux dont ils
ont la charge que pour leur propre confort et sécurité. Il
me revient que le point faible du Gouvernement allemand
était que, tandis qu'il traitait avec prévoyance et compré-
hension les questions d’exploitation économique, il négli-
geait d'étudier la psychologie des indigènes, sans le bon
vouloir desquels, comme main-d'œuvre, le développement
économique n’aurait jamais pu être mené à bien.
Tei encore il y a un champ d’études pour l’histoire colo-
niale dans son sens le plus large indiqué précédemment.
C’est surtout vers des problèmes de ce genre que. pendant
de longues années à venir,les savants de Belgique vont
diriger leur attention. En même temps ils conserveront
quelque sympathie pour ceux d’une autre nation qui fait
partie d’un empire si hétérogène que le chercheur a de
quoi être embarrassé avant de décider auquel de ses diffé-
rents aspects il consacrera ses efforts.
C’est un dicton chez nous que, dans une course, si
l'Anglais généralement rate son départ, en revanche il est
souvent parmi les premiers à atteindre le but. Peut-être
bien en est-il de même en ce qui concerne nos études sur
l'histoire coloniale.
H. E. EGERTON,
Membre effectif
de l’Institut Colonial International.
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MÉLANGES
Note sur Xénophon, Banquet VII, 5.
Un passage de Xénophon qu’'Alph. Willems cite dans
une de ses études sur la comédie grecque (!) offre un
exemple intéressant de l’aide que l’archéologie peut appor-
ter dans l’interprétation des textes.
C’est dans le Banquet, VII, 5 : le maitre de la maison,
pour charmer ses convives, à imaginé de faire venir un
Syracusain, lequel entre, suivi de deux beaux adolescents :
un jeune garçon qui danse et joue de la cithare, et une
joueuse de flûte qui est en même temps une acrobate
accomplie.
Quand il5 ont suffisamment fait montre de leurs talents,
un des conviés (c'est Socrate), séduit par la beauté du jeune
couple, s'adresse au Syracusain, et après avoir marqué sa
répugnance pour les jeux dangereux, s'exprime ainsi :
« S'ils dansaient dans le costume sous lequel on nous
dépeint les Charites, les Heures et les Nymprhes, ils S'en
tireraient plus aisément et le banquet nous paraitrait plus
agréable (?). »
La traduction donnée ici du début du passage est,
croyons-nous, inexacte. Elle néglige, en effet, de rendre
l'expression technique OÔôpxeto8ai oxMuata, danser des
figures de danse }, et elle suppose que les danseurs, en se
dépouillant de leurs vêtements, imiteraient les Nymphes.
(1) AzPrx. WiLcems, € Le nu dans la comédie ancienne des Grecs », dans Ia
Traduction nouvelle d'Aristophane, Bruxelles, 1919, t. IL, p. 389.
(2?) Ei dé oôpxoîvro mpôc Tov auAdv oxmuatra év oi Xdpitéç TE Kai par
Kai Nüupar Fpdpovtrai, ToAùd àv oîuat aÜTOUS TE POV dIÉYELV Kai TÔ OUu-
TOO1OV TOÀÙ ÉTIXAPITTEPOV EÏVOL.
(3) BarLzzy et LIDDELL AND SCOTT, S. \.
584 MÉLANGES
Or, il ne peut être question d’une pareille interpréta-
tion; si nous examinons les monuments de l’époque de
Socrate où sont figurées (ypäpovro) les Charites, les
Heures et les Nymphes, nous les voyons, strictement
vêtues, évoluer lentement dans une marche rythmée dont
les mouvements, sans causer de fatigue aux danseuses,
mettent en relief la beauté de leur corps (1). Nous saisis-
sons alors la pensée de Socrate : « Si ces jeunes gens dan-
saient au son de la flüte des figures de danse dans les-
quelles les Charites, les Heures et les Nymphes sont
représentées, ils s’en tireraient bien plus aisément [qu’en
torturant leur corps pour accomplir des tours de force
comme ceux qu'ils nous présentent (VII, 3;] et le banquet
nous paraitrait beaucoup plus agréable ». Socrate a dit
(II, 15): « Voyez comme ce jeune homme, déjà beau cepen-
dant, paraît, grâce à ses attitudes (oùv toîs Oxuaoiv), plus
beau encore que lorsqu'il se tient tranquille ».
Ajoutons enfin que Socrate était particulièrement qua-
lifié pour faire cette comparaison s’il a vraiment, comme
on le disait (2), sculpté dans sa jeunesse un groupe des
trois Grâces.
A. ToMmsix.
Diminutifs français de noms propres de lieux
en Angleterre
M. Eilert Ekwall, professeur à l'Université de Lund,
auteur d’un traité sur les noms de lieux du Lancashire
(The place-names of Lancashire. London, Longmasns,
1922, in-8°), a consacré récemment un volume à la question
si controversée des noms en -ing (English place-names in
-ing. Lund, Gleerup; London, H. Milford; Paris, Cham-
pion ; Leipzig, Harrassowitz, 1998, in-8°).
Il y aborde, accessoirement, un petit problème dont il a
entrevu l'intérêt, mais qu’il n’est pas arrivé à résoudre,
faute de s'être rendu suffisamment compte de l’influence
(1) Bulletin de correspondance hellénique, Y, 1881, p. 351 et suiv.
(2)LPADSANISS 97218;
MÉLANGES DR5
exercée par le français sur la toponomastique de l’Angle-
terre après la conquête.
Au chapitre II (Names in -ingas), nous trouvons,
page 34, en tête de la liste dressée pour le Kent, la notice
que voici :
« Barming, East and West (pars. (1) SW of Maidstone, on
the Medway) : Bermeling'e, Bermelie, DB (?), Bearmlinges,
Bearmingletes a. 1150 Text. Roff. (3) 230 f, Barme-
ling'es 1187, Bormeling'es 1197, Barmolinges 1200, Bar-
neling'e 1212 RB, de Barmling ce. 1919, IPM (Arch. Cij),
Barmling 1291 TE, Barmyng 1540 AD ïü... Bearming-
letes corresponds to the present Barnjet, an alternative
name of West Barming. Cf. p. 166 ».
Avant de nous reporter à l’endroit indiqué, lisons la
notice consacrée à Malling, pages 37-38, dans la même liste
du Kent :
« Malling (East Malling, par., v. (4, West or Town
Malling, par., town; NW. of Maidstone, near the Medway:
West Malling is the name of à hd.) (5) : æ&t Mallingum
838 ŒT 434, Mealling'as, East Mallinga gemære 942-946,
CS 719, de Mealling'is, of Mealling'an CS 1321 F., Meallin-
getes Text. Roff. 250, Metlinges, Mellingetes DB, Meslin-
gues A201 Ind., Mallinges 1227-1935 Ind. ïi, Malling,
Eastmalling”, Mallyng’ (hd.) 1275 HR, Malling, East-
mallyng 1291 TE, Town Mawlinge 1601 Ind. ii... For
Meallingetes, Mellingetes, ef. p. 166 ».
Le problème consiste à rendre compte des formes 1150
Bearmingleites > Barnjet, et 1086 Mellingetes, 1140-1150
Meallingetes. Voyons, p. 166, l'explication qui paraït la
plus vraisemblable à M. Ekwall.
Nous sommes 1ci au chapitre intitulé « Palatalization in
names in -ing »; dans beaucoup de ces noms, la termi-
naison -inge se prononce -indge. L'auteur (p. 166) a
examiné d’abord le cas de Lyminge, Kent, qui n’est pas,
1) Parishes.
(
(?) Le Domesday Book a été dressé en 1086.
(3) Textus Roffensis. Écrit vers 1140-1150.
(4) Parish, village.
5) Hundred.
)
;
586 MÉLANGES
selon lui, un dérivé en -ing, mais un composé *Limen-5e,
de l’ancien nom de rivière Limen et du vieil-anglais 3e
(— all. gau, goth. g'awi, etc.), « district ». Il ajoute :
« À similar development has probably taken place in
Barnjet, another name of West Barming (Barmingletes (!)
for -5etes Text. Roff.). The second element seems to be
OE 5eat « gate », perhaps here « gate of à boundary
fence ». The g in Barming- seems to have become pala-
talized before the 3|j] of the second element ». La note (1)
ajoute la remarque suivante : « Curiously enough West
Malling is called Meallingetes in Text. Roff. Barnjet,
Meallingetes may have been outlying portions of the
villages ».
M. Ekwall reconstitue donc *Bearming-5etes et “Mel-
ling:-5etes ; il voit dans le second élément le vieil-anglais
seat (anglais mod. gate), « porte », et suppose que les
deux localités étaient situées près des portes des villages
désignés par le nom simple. |
Quelques remarques se présentent immédiatement à
l'esprit. La correction de Bearmingletes en Bearmingisetes
est absolument arbitraire ; il en est de même de la reconsti-
tution *Melling-5etes (sur Mellingetes, attesté), impliquée
par le texte de M. Ekwall. L'auteur ne donne aucune
explication de la présence de l -s final dans les deux
formes. Enfin, en ce qui concerne West Malling, qui est
situé à 4 kilomètres à vol d'oiseau d’East Malling, il paraît
bien difficile de trouver un sens logique au moyen de seat.
même en admettant qu'il s'agisse, non de la porte d’une
agglomération, mais de celle d’une clôture de campagne.
La vérité, c’est que nous avons affaire ici à deux repré-
sentants de la classe des diminutifs de noms propres des
lieux(?). Les Normands de Guillaume, venant d'un pays
où ces diminutifs étaient dans leur pleine vogue, en ont
créé quelques-uns dans le pays conquis. Mellingetes, pour
eux, signifiait «Petit Malling» (quelle qu'ait été à ce
(4) La forme exacte, dans le document de 1150, est Bearmingletes, selon
M. Ekwall lui-même (p. 34).
() Voir Auc. VixcenT. Les diminutifs de noms propres de lieux. (Revue
belge de philologie et d'histoire, 1929, p. 247-264).
MELANGES 587
moment la forme courante de ce nom); Bearmingletes
signifiait « Petit-Barming ».
Mellingetes (Mealling'etes) est formé au moyen du suf-
fixe -et sur “Mellinges (Metling'es), ete.; dans Bearming--
letes, on reconnaït à première vue le suffixe complexe
-elet; le radical présente du reste une difficulté, puisque
dès 1086 on trouve Bermeling'e, et que la simplification en
Barmyng n'apparaît qu’en 1540; la forme complète, cor-
respondantau Bearmling'es de 1150, serait “Bearmlingletes.
Ou bien l’emploi du suffixe -elet a fait éliminer, par dissi-
milation, |’? du radical; ou bien Bearmingletes est une
erreur d'écriture pour “Bearm(e)lingetes(suffixe simple-et),
ce qui paraît plus vraisemblable, étant donnée la forme
moderne Barnjet.
Ce diminutif a reçu dans les deu* cas, suivant la règle
la plus ordinaire, le genre et le nombre du primitif.
11 y a dix ans, M. R. G. Roberts, dans son étude topony-
mique sur le Sussex (T'he place-names of Sussex. Cam-
bridge, University Press, 1914, in-8°) a, lui aussi, mal
compris deux diminutifs analogues à ceux que nous
venons d'examiner; mais il y a tout au moins reconnu la
présence d’un suffixe diminutif français. Voici ce qu’il dit :
P.61!. « Easthampnett (1).
1290 Esthamptonet, Cal. Inq. P. M. vol. i, p. 105.
1995 Esthamptenet, ibid., p. 198.
O. E. *easthamtun, «the east enclosure round the
homestead », with the addition of the N.-Fr. diminutive
suffix -et, -ot (Mod. Fr. -ette). Cf. the pers. ns. Annett
< Anne; Wilmot < Wilm < Wilhelm. Sce also Little-
hampton below ».
P. 171. « Westhampnett (?).
1974 Hamptonet, Cal. Inq. P. M. vol. i, p. 55.
1278 Wehtmconett, Plac. de quo War. p. 755.
(!) Les cartes et répertoires dont nous disposons ne nous ont donné aucune
indication sur la situation de ce village.
(?) Westhampnett est situé dans la partie occidentale du Sussex, non loin de
la Manche, au nord-est de Chichester; l’église est une construction ancienne
contenant des restes normands.
588 MÉLANGES
1302 Hamptonett? Cal. Rot. Ch. p. 135.
1316 Westhamtonet, Cal. Inq. P. M. vol. i. p. 280.
1379 Westhamtonet, Cal. Rot. Ch. p. 210.
O. E. westhamtun (1) > M. E. westhamtün. The -ett
is the N.-Fr. diminutive suffix, Mod. Fr. -ette. See « East-
hampnett and Littlehampton above ».
P. 103. « Littlehampton (?).
1274 Hampton, H. R. ïüi. pp. 213, 214.
1278 Hampton, Plac. de quo War. p. 758.
1333 Hampton, Cal. Inq. ad quod D. p. 296.
1492 Lyttelhampton, Cal Inq. P. M. vol. iv, p. 411.
O. E. hamtun > M. E. hamtün > (hæmtn)
The Little- is a later M. E.addition. See Easthampnett
above, and W'esthampnett below ».
Dans les deux premiers noms se trouve le suffixe fran-
çais -et; le t final sonne naturellement en anglais; c’est
ce qui amène M. Roberts à donner au suffixe français
moderne la forme -ette (p. 61 et p. 171). S’il considère -et
et -ot comme étant un même suffixe (p. 61), c’est sans
doute parce qu’il a remarqué que le second remplace
souvent le premier dans les noms de lieux français.
Quoi qu’il en soit, il n’a visiblement pas saisi la valeur
des deux diminutifs. Il reconstitue deux primitifs à sens
bien insolite, *éasthamtun, «the east enclosure round
the homestead », et [*| westhamtun, et suppose évidem-
ment, mais sans le dire, qu’à chacun des deux noms a été
ajouté, ultérieurement, le suffixe diminutif -et. Mais les
formes 1274 Hamptonet, 1502 Hamptonett(?), désignant
Westhampnett, indiquent que les éléments les plus récents
des deux noms sont Æast et West. Les deux formes recon-
stituées par M. Roberts ne tiennent donc pas.
Les deux noms sont des diminutifs de Hampton et
signifient « Petit Hampton de l’est», « Petit Hampton
de l’ouest », quel qu’ait été antérieurement le sens de
Hampton. À quelle localité sont-ils opposés ? Nous ne trou-
vons actuellement, dans la région, que Littlehampton,
(1) Lire évidemment *westhämtun.
(?) Littlehampton est un petit port de mer et station balnéaire, à 10 milles à
l’est du précédent, sur la rive gauche de l’Arun.
MÉLANGES 989
signalé par M. Roberts sous la forme simple jusqu’en 1333.
Les deux localités ont-elles porté d’abord le nom de
Hampton, mis au diminutif ensuite? Ont-elles reçu direc-
tement, d’un Normand, le nom de Hamptonet? L'absence
de documents antérieurs à la fin du xir siècle nous
empêche de l’établir.
Les quatre diminutifs que nous venons d'examiner pré-
sentent la particularité d’être formés sur un nom propre
de lieu germanique au moyen d’un suffixe roman. Mais
c'est là une question de forme et non de sens. Nous l’avons
déjà fait remarquer, l’étymologie du nom propre simple
n'a aucune importance en pareil cas; que le primitif appar-
tienne ou non à la même langue que le suffixe, en formant
le diminutif de ce nom propre, on fait entièrement abstrac-
tion de son sens étymologique, pour ne considérer que la
localité désignée, dans l’état où on se la représente au
moment de la création du diminutif.
AUG. VINCENT.
Les imitations de Salluste
dans la « Chronique de Saint-Hubert » ().
Le moine qui écrivit la Chronique de Saint-Hubert
n’était point étranger à la culture classique (?). Salluste,
notamment, semble avoir exercé sur lui un singulier
attrait. Il l’a lu et relu, comme le prouvent des imitations
et des réminiscences assez nombreuses. Quelques-unes
d’entre elles ont été signalées par les éditeurs allemands
et, en dernier lieu, par M. Hanquet. Nous ne croyons pas
inutile d’en compléter la liste.
Notons d’abord l'emploi fréquent dans la Chronique de
l’infinitif dit historique (infinitif de description), procédé
(1) Nous nous servons de l'édition publiée par M. Karl Hanquet dans le
Recueil de textes pour servir à l'étude de l'histoire de Belgique, Bruxelles, 1906.
(2) Aux auteurs anciens que M. Hanquet cite (p. xvn) comme ayant été uti-
lisés par le choniqueur, il faut ajouter Virgile (p. 179, 1. 3-4 : El ne quid inex-
pertum relinqueret — Énéide, IV, A15 : Ne quid inexpertum — relinquat),
Juvénal (p. 193, 1. 33-34 : {este conscientia, qua se judice nemo nocens absol-
vitur = Sat. XIII, 2-3 : Quod se iudice nemo nocens absolvitur), et peut-être
d’autres encore.
40
290 MÉLANGES
de style qui, comme on sait, caractérise la manière de
Salluste :
C. 26 (p. 79, 1. 3-4) : Interea Boso declamare in clero, spargere
voces in populo.
C. 45 (p.112, 1. 11-15) : Znterea episcopus ecclesiam beati Huberti
frequentare, neglectis sedibus episcopit natalitias curias et pasche-
les celebritates ibidem sollempnisare, ordines ecclesiasticos suis
temporibus agere et fratribus sine aliqua suorum inquietudine
familiarius cohabitare.
C. 70 (p. 159, 1. 15 — p. 160, 1. 1-3) : Znterea Berengerus [Otber-
tum] criminationibus infamare, vite et moribus ejus derogare, tam
male se ab eo tractatum continuis querimoniis deplorare, non
eum ex pontificatu honoratum, sed pontificatum ex eo dehonesta-
tum declamare:
Ibid. (p. 160, 1. 19-22) : Znterim Otbertus furere et in abbatem
indignari, et unde illi lanta constantia contra Leodiensem episco-
pum [proveniret] demirari, ejiciendos ex loco monachos et militibus
suis abbatiam dispertiendam minari.
C, 72 (p. 173, 1. 22-25) : Preterea per quosdam opportunos partis
sue omnes blanditiis ambire, singulorum animos attentare, fir-
miores Circumvenire, infirmiores invenire, humilitatem et huma-
nitatem suam erga eos attentius commendare, eorumque utilitati-
bus, st sinerent, se commune fore.
C. 75 (p. 179, 1. 16-18) : Znterea Arnulphus comes singulos, ut
quemcumque noverat, pro nepole suo aggredi, ejus causa consti-
lium et auxilium suum ecclesie polliceri, etc.
C. 76 (p. 180,1. 17-22) : Zngobrandus — contra morem majorum
quadam liberalitatis specie ferociores religiosorum animos emol-
lire, Juvenum vero et maxime adolescentium familiaritates affec-
tare, postremo nec modestie nec sumptui parcere, etc.
Ibid. (p. 182, 1. 7-10) : Unde et quidam — Ingobrandum impos-
torem et pessimum clamare, fautores ejus fidei desertores et reli-
gionis proditores denotare, etc.
Passons aux imitations de détail ({).
C: 23 (p.: 60, :1. 12:13) :,nori Jug., 14, 11 ; regnum eius
debere eum predam pauca facere sceleris sui praedam fecit.
sceleris sui, illa que destinabat
redemptioni anime sue (?).
(t) Nous avons marqué d'un astérisque les passages où ces imitations ont
été déjà indiquées par les éditeurs de la Chronique.
(?) Dans A, il y avait d'abord predam facere sceleris sui pauca illa, ee qui
nous paraît préférable.
MÉLANGES
kC. 54 (p, 128, 1. 17-18) : Quia
ergo, ul ait quidam, difficile
imperium relinetur, nist eisdem
artibus quibus et paritur.
C. 72 (p. 174. 1. 25-26): Cepit
unusquisque pericula metu suo
metiri.
Tbid (p. 174, 1. 27-28) : infecto
neg'otio propter quod venerat.
C. 75 (p. 178, 1. 19-21): Et pre-
missa queslione, quomodo se
haberent, quem exitum tot ma-
lis suis sperarent.
70 De1o0, 1 16-17) cum
sit Suum humant ingenti, vel
potius erroris, credere tardius
quicquid virtutis
pulatur.
1bid. (p. 180, 1. 20-24) : Juve-
num vero et maxime adolescen-
tium familiaritates affectare,
postremo modestie nec
sumptui parcere, dum quosque
quasi ad gratiam obnoxios
[idosque sibi faceret, licet vero
sit difficile.
C. 77 (p. 184, 1. 17 — p. 185,
l. 1): ef ex eo inter utrosque
medium gravissime oppr'imeba-
lur episcopium.
C. 80 (p. 199, I. 8-9) : disposi-
tis per loca oportuna custodiis.
inertie ejus
nec
VA 2ND. 203,1 19): estina-
bant captare incerta pro certis.
*C. 86 (p. 215, 1. 15-16): Que
quidem repulsa licet altius quam
quisquamm ratus esset in cor ejus
descender'it, etc
Ibid. (p. 215, 1. 17) : pr'o tem-
pore tamen quasi benigne res-
pondit.
991
2 à 4
facile eis arlibus retinetur, qui-
bus initio partum est.
2, 4 : Nain imperium
Cat., 31,2: suo quisque metu
pericula metiri.
Jug.. 104, 1 : infecto quod
intenderat negotio. Cf. 58, 6.
Cat., 40,2: percontalus pauca
de statu civitatis — requirere
cœpit quem exitum tantis malis
sperarent.
Cat., 3, 2 : quae sibi quisque
facilia factu putat aequo animo
accipil, supra ea veluti ficta pro
falsis ducit.
Cat,, 14, 5-6 : Sed maxume
adulescentium familiaritates ad-
petebat— postremo neque sump-
tui neque modestiae suae par--
cere, dum illos obnoxios fidos-
que sibi faceret.
Jug., 41, 5 : Ita omnia in
duas partis abstracta sunt, res
publica, quae media fuerat, di-
lacerata.
Cat., 50, 3 : dispositis praesi-
diis, ut res atque tempus mone-
bat.
Cat RL 0 ATIICeT LE DrO Cer-
lis, bellum quam pacem male-
bant.
JUSTE, 6701000 Derbi
in pectus lug'urthae allius quam
quisquam ratus erat descendit.
Jus AIT Ad'earlugurtla
— tamen pro lempore benigne
respondié.
592 MÉLANGES
C. 89 (p. 222, I. 10-11) : Quia Jug., 113, 1 : Sed plerumque
entm, ut dicitur, voluntates re- regiae voluntates, ut vehemen-
gum, ut sunt vehementes, ita et tes, sic mobiles.
mutabiles.
Nous reconnaissons ici une trace de la Renaissance
carolingienne, dont l'influence fut puissante du 1x° au
xu° siècle. De même qu'Éginhart, dans sa Vie de Charle-
magne, avait pastiché Suétone, de même notre chroni-
queur à orné son récit de traits, de sentences, d’expres-
sions et de tours de phrase empruntés à Salluste. On
remarquera, entre autres, le passage (c. 76, p. 180, 1. 17-22
où. pour dépeindre la conduite d'Ingobrand, il a naïve-
ment copié le Catilina. Au surpius, la prédilection des
clercs da moyen âge pour Salluste nous est attestée par le
grand nombre des manuscrits qui nous ont conservé les
deux chefs-d’œuvre de l'historien latin.
Ne dédaignons pas ces observations minutieuses et en
apparence stériles : elles jettent quelque lumière sur l'état
des lettres à une époque trop sévèrement taxée d’igno-
rance et de barbarie. P. Tomas:
L’Origine luxembourgeoise des peintres
Van Orley.
Le biographe des Van Orley, Alphonse Wauters, est
parvenu à rassembler sur leur famille des détails fort cir-
constanciés, que l’on trouvera relatés dans deux ouvrages
du consciencieux archiviste : Bernard van Orley, sa
jamille et ses œuvres, publié à Bruxelles en 1881 (1), et
Bernard van Orley, paru à Paris en 1895.
Les recherches approfondies de l'historien bruxellois
lui ont permis de rétablir comme suit les premiers degrés
de la filiation :
I. — Everard I d'Ourle ou d’Orley épousa Barbe Taye,
fille de Jean Taye, dit « de Gaesbeek », et héritière du
manoir de Moorsel-lez-Gaesbeek; tous deux relèvent ce
bien en fief, de l’abbaye de Nivelles, le 4 mars 1435.
(1) Dans les Bulletins de l'Académie Royale de Belgique, 3e série, t. I, pp. 369
à 444.
MÉLANGES 593
11. — Leur fils, Jean van Orley, reçu bourgeois de
Bruxelles en 1464, figure en 1482 parmi les membres du
lignage patricien de s’ Leeuws.
Il épousa Marguerite Happaert (encore citée en 1515,
avec son second mari, Pierre van den Wouvwere) et eut
deux fils :
III. — à) Everard II van Orley, mentionné en 1490 et
en 1500, ne laissa qu'une fille, Jeanne, qui porta Moorsel à
son mari Jean Suls.
b) Valentin van Orley, né en 1466, admis comme maître-
peintre en 1512, à Anvers. Il ne figure plus dans les
lignages de Bruxelles, ni dans lés livres de fiefs, car ïl
était frère naturel d'Everard IT, natuerlycke broeder
comme l’appelle un document de 1502.
« Dépouillé par l’illégitimité de sa naissance des avan-
tages que lui assurait son origine, Valentin demanda à une
profession libérale les moyens de soutenir son existence ».
Encore mentionné à Anvers en 1517, il était de retour à
Bruxelles en mai 1527; il ne vivait plus en 1532, ayant eu
six enfants au moins, dont quatre fils, Everard, né en 1491,
Bernard, le plus illustre de la famille, né vers 1492, Phi-
lippe et Gommaire, qui, tous, se vouèrent également à la
peinture et fondèrent une nombreuse lignée d'artistes,
éteinte seulement au xvirie siècle.
Sur l’origine d'Everard I d'Orley, Wauters fait remar-
quer que la généalogie des peintres du nom de Van Orley
se rattachait, quoi qu’on ait dit, aux riches et puissants
seigneurs du même nom; ceux-ci, après avoir habité le
Luxembourg, acquirent de grands domaines en Brabant,
par le mariage de Bernard, seigneur d'Orley, justicier des
nobles du duché de Luxembourg, avec Françoise d’Argen-
teau, dame de Houffalise. héritière de Louis d'Enghien,
seigneur de Rameru, de Tubize, de Saintes, de Wisbecq,
de Morialmé, etc.
« Vers le même temps, un de leurs parents, Everard
d’Ourle ou d'Orley, prit pour femme Barbe Taye... On n’a
pas encore retrouvé d'indication de nature à relier, d’une
manière absolue, les Van Orley de Mourselle à ceux de
Luxembourg et de Tubise, mais leur parenté est indé-
niable. Les uns et les autres apparaissent en Brabant à la
b9 f MÉLANGES
même époque, au commencement du xv° siècle; ils pos-
sèdent des biens dans des localités voisines, ceux-ci à
Tubize, ceux-là à Leeuw-Saint-Pierre et Gaesbeek; ils
affectionnent les mêmes prénoms et, vers l’an 1500, les
peintres Philippe et Bernard Van Orley furent probable-
ment tenus sur les fonts baptismaux par Bernard d'Orley
et son fils Philippe, l’un et l'autre seigneurs de Tubise et
de Seneffe, baïillis de Nivelles et du Brabant wallon
depuis 1497, sauf quelques interruptions passagères, jus-
qu'en 1554. Ces deux gentilshommes jouissaient d’une
grande influence à la cour de Bruxelles et leur protection,
sans doute, ne fit pas défaut à leurs proches moins fortunés
et ne leur fut pas inutile » (1).
Les considérations émises par Alphonse Wauters ren-
daient déjà probable la parenté des peintres bruxellois
avec les seigneurs luxembourgeois, en dépit des diffé-
rences de pays et de condition sociale ; depuis, les recher-
ches qu’il m’a été donné de faire à propos de la seigneurie
de Laval-lez-Remagne (dans la région de Saint-Hubert) (*),
m'ont fourni la preuye documentaire qui manquait à Wau-
ters: la parenté que sa sagacité habituelle lui avait fait
admettre existait bien réellement.
Voici comment : à la fin du x1v° siècle, la terre de Laval
appartenait à Julienne de Welchenhausen, qui l’apporta à
son premier mari, l’'écuyer Waleran du Chêne, puis à son
second époux, Jean d’'Orley, écuyer, cité de 1387 à 1408,
seigneur à Linster (entre Luxembourg et Echternach).
À la mort de Jean, Laval fut partagé entre ses fils,
Jean IT et Guillaume; cinq ans plus tard, en 1415, les deux
frères, s’étant rangés parmi les adversaires de la prise de
possession du Luxembourg par Antoine de Bourgogne, en
furent cruellement punis : leur château de Laval est
assiégé par les troupes ducales, pris d'assaut et démoli;
(4) Cependant, Wauters écrit en 1893 {Bernard Van Orley, p. 10), à propos
de l'appui qu'auraient pu accorder Bernard, bailli de Nivelles de 1497 à 1509,
et son fils Philippe, bailli de 1509 au 18 décembre 1554 (jour de sa mort) :
« On ne trouve pas que ces deux seigneurs aient favorisé leurs parents moins
fortunés. »
2) CE. J. Vaxxérus, La Famille de Welchenhausen el les seigneuries de Noville-
lez-Bastogne et de Laval-lez-Remagne, dans les Annales de l'Institut archéolo-
gique du Luxembourg, &. XLVI (Arlon, 1911), pp. 172 à 185 et 194 à 197.
MÉLANGES 595
Linster doit également se rendre, après bombardement;
Jean d’Orley lui-même est fait prisonnier. À la même épo-
que, encore, il est impliqué dans une guerre contre Simon,
comte de Spanheïim et de Vianden ({).
La situation financière de Jean II d’Orley se ressentit
naturellement fort de ces malheureux événements, si bien
qu'il dut en 1419 engager sa part de la seigneurie de Lin-
ster à son frère Guillaume, pour 1,522 florins d’or du
Rhin; en 1429, nouvelle engagère, cette fois de ses biens
et revenus de la région de Clervaux, pour 600 lourds flo-
rins du Rhin (?).
Cité pour la dernière fois en juin 1452, Jean avait
épousé Jeanne de Bastogne, fille de Gérard, chevalier, et
d’'Elisabeth de la Marek, celle-ci fille d'Englebert, sire de
Loverval, et d'Isabelle de Hamal; il en avait eu, entre
autres enfants, deux fils, Everard et Englebert, qui por-
taient des prénoms de la famille de la Marek.
Everard est déjà mentionné, tout jeune encore, dans le
testament de son grand-oncle Englebert de la Marek, sire
de Loverval, qui mourut le 8 mars 1422, après lui avoir
laissé cette terre. Il intervient ensuite dans divers actes
— en 1449 et en 1451, avec ses parents — succède à son
père dans la possession de Laval, puis reparait dans un
acte du 14 novembre 1464, mentionnant ÆEvert d’'Orley,
seigneur de Vaulz (— Laval), Barbe Taye, sa femme,
Englebert d'Orley, son frère, et Marie du Pont, épouse de
ce dernier ; vers la même époque, encore, les enfants de
Jean II cédèrent aux fils de leur oncle Guillaume, Ber-
nard (1) et Jean d'Orley, de Linster, tous leurs biens dans
le Luxembourg, à Laval, Remagne et ailleurs (3).
Everard et Englebert rompent dès lors toute attache
avec le duché, le premier s’étant fixé dans le Brabant,
tandis que le second s’établissait du côte de la Meuse:
(1) Archives de Reinach (Publ. de Luxembourg, t. 33, 1877), nos 4147, 1251
et 1253; Chronique de Dynter, éd. De Ram, I, 1857, pp. 227, 229-232, 711-
715; Archiv. de Marches (Ann. de l'Institut arch. du Luxembourg, t. X), n° 49.
(2) Publ. de Luxembourg, t. 25, p. 234; t. 40, p. 416: t. 42, pp. XXIX-
XXXII; Arch. de la Sect. Hist. de Luxembourg, F. 54.
(3) J. pe CnesrRer pE HanNErrEe, La Maison de la Marck, p. 24; Arch. de
Clervaux (Publ. Lux., t. 36, 1883), n° 960 ; ne Raanr, Sceaux armories, L. I,
p. 74; Publ. Lux., t. 32, pp. 3 et 36, L 35, pp. 352 et 355.
D96 MÉLANGES
titré d’écuyer (1459), puis de chevalier (1493), Englebert
devint baïilli de Bouvignes (1459-1493), ayant probablement
épousé la fille de Jean du Pont, son prédécesseur au
baïlliage ; il se remaria avec Marie de Corswarem et nous
ne lui connaissons qu’une fille, Jeanne, qui se maria à
Michel de Berlaymont, sire de Floyon et de Kermpt (1).
Nous voilà donc renseignés de façon très précise sur les
attaches familiales de Valentin van Orley: par une
branche quelque peu déchue de sa situation primitive, il
descendait en ligne directe, bien qu'illégitime, de lignages
de première noblesse (?). Nous nous rendons également
compte de la parenté qui l’unissait au seigneur de Tubize,
Bernard d’Orley, et à son fils Philippe, dont nous parlait
Wauters: Bernard (IT) était, en effet, fils du justicier des
nobles de Luxembourg, Bernard I d’Orley, seigneur à
Linster et à Laval, issu lui-même du mariage de Guillaume
d’Orley, frère de Jean IT, avec Catherine d’Autel.
Le crayon généalogique ci-dessous, en même temps qu’il
fait ressortir l’apparition parallèle des mêmes prénoms
Bernard et Philippe dans les branches brabançonne et
luxembourgeoise, montre que Bernard IT était cousin issu
de germain de Jean TITI d'Orley de Moorsel.
Jean 1 d'Orlev (1387-1408)
|
| |
Jean II (1408-1452). Guillaume (1408-1460).
3 |
| |
Everard I (1422-1470). Bernard 1 (1441-1494 ou 1495).
Barbe Taye (1435-1470). Francoise d’Argenteau.
| |
| | Le
Jean III (1464-1482). Bernard. Clément,s. de Linster.
| | | (
| |
Everard IL Valentin, fils naturel, Philippe. Bernard WE,
Is n
(1490-1500). né 1466, + 1527- 1532. s. de Linster.
|
|
Everard TI Bernard Philippe.
né en 1491. né en 1492.
A) J. Vaxnérus, Welchenhausen, pp. 180-182.
(2) Les Orley même étaient originaires de la région d'Uerzig sur la Moselle,
à mi-chemin entre Trèves et Cochem; c’était une ancienne famille ministé-
rielle de l’archevêché, connue dès 1129, avec Hermannus camerarius de Urley.
MÉLANGES 597
Bernard II, sire de Tubize, et son fils Philippe ont done
fort bien pu, comme le supposait Wauters, avoir été les
parrains du peintre Bernard Van Orley et de son frère
Philippe; le «cousinage» était poussé fort loin à cette
époque et les deux branches d’une famille luxembourgeoise
fixées en Brabant auront certainement entretenu d’étroites
relations : ne voyons-nous pas le vieux Philippe d'Orley,
baïlli de Brabant, aller assister, en janvier 1554, aux noces
de son cousin de Linster, Bernard III, avec Anne de
Malberg (:)?
II faut encore remarquer, à propos des liens qui unis-
saient Bernard Van Orley à ses homonymes luxembour-
geois, que son épitaphe, en l’église de Saint-Géry, à
Bruxelles, portait pleines les armoiries de la famille :
d'argent à deux pals de gueules. Wauters observe à ce
sujet que «Bernard n'avait pas le droit de porter ces
armoiries, à cause de la naissance illégitime de son père
Valentin et de sa qualité de simple plébéien. Cette ins-
eription tumulaire a donc été falsifiée dans les temps qui
suivirent son décès ». |
Wauters S’étonne évidemment à bon droit de ce que la
tombe du grand peintre (mort en 1542) montràät sans bri-
sure les armoiries de sa famille, mais il a tort de conclure
à la falsification de l’épitaphe; dès 1521, en effet, Bernard
van Orley portait ces armoiries pleines, comme le prouve
un écusson qui se voit sur le panneau central de son trip-
tyque, La Patience et les Épreuves de Job, conservé au
Musée Ancien, à Bruxelles.
Non content de signer le tableau de son nom, Bernardus
Dorleij Bruxellanus. et de son monogramme, deux fois
dessiné, le peintre à encore tenu à y apposer une marque
plus discrète, si discrète qu’elle a échappé à A.-J. Wau-
ters (?) : comme la scène représente une salle d’une riche
architecture s’écroulant sur le festin des enfants de Job,
l'artiste a pu y faire figurer, sur un pilier abondamment
(1) Archives de Clervaux, n° 1953.
(2) Catalogue des Tableaux anciens, p. 136. — Fierens-Gevaert et A. Laes
dans leur Catalogue, paru en 1922, signalent par contre l'écusson, en relevant
le manque de brisure,
D98 MÉLANGES
ornementé, entre sa devise Æ/x sijne(n) tit Orley et la
date 7521, un écu blanc, chargé de deux pals; ceux-ci,
actuellement d’un ton brun-rougeñtre, devaient être pri-
mitivement de gueules.
Bernard Van Orley tenait donc beaucoup, on le voit, à
rappeler ses attaches avec l’ancienne famille luxembour-
geoise; est-ce abusivement qu’il a supprimé toute brisure
de ses armoiries, la faveur dont il jouissait à la cour de
Bruxelles le protégeant contre les poursuites des hérauts
d'armes? Ou bien son père — ou lui-même, peut-être —
avait-il obtenu du souverain des lettres de légitimation (1)?
Seules, des découvertes ultérieures pourraient nous four-
nir des précisions à cet égard.
Quoi qu'il en soit, il m’a paru intéressant de montrer ici
comment les documents du Luxembourg fixent de façon
définitive l’ascendance du « plus célèbre des peintres
bruxellois » (?).
J. VANNÉRUS.
() Si j'ai trouvé, dans l'Inventaire sommaire des Archives dépar'ementales du
Nord, la mention des lettres de légitimation octroyées en 1561 à Hubert d'Orley,
bâtard de la branche de Linster, j'ai été moins heureux en ce qui concerne
Valentin.
(*) L'expression est de A,-J. Wauters (Biographie nalionale, 1. XVI, 1901,
y Orley).
COMPTES RENDUS
J, À. Faure. — L’ Égypte el les Présocratiques. Paris, librairie
Stock, 1923, petit in-8, 168 p. 5 fr. 75 c.
C’est un bien vieux débat que rallume là M. Faure : que
doivent à l'Egypte, ou à l'Orient en général, les penseurs les
plus anciens de la Grèce ? Et je ne vois pas qu’il y apporte
quelque argument nouveau ni même qu'il se soit jeté dans
la mêlée portant cette «triple armure » de la critique philo-
logique, qui est pourtant bien nécessaire pour traiter sembla-
bles questions.
La thése de l'influence égyptienne sur la philosophie
grecque primitive est fondée sur des notices suspectes des
biographes et des doxographes anciens, acceptées sans aucune
critique, et sur une série de rapprochements entre des textes
égyptiens de toute époque et des fragments des œuvres des
Présocratiques. La plupart de ces parallèles n’ont aucune
valeur probante, cela a été démontré depuis longtemps
l’auteur aurait dû au moins instituer un débat contradictoire
sur les principaux points en litige et ne pas se contenter de
vagues comparaisons et d’affirmations gratuites. On ne voit pas
ce que la science a à gagner à la publication de tels livres : il
est vrai qu’on ne voit pas non plus ce qu'elle à à y perdre,
A. DELATTE.
J. Van Ooteghem, S. J. Hoinére, Iliade, chant I. Préparation
annotée et enrichie d'illustrations. Liége, H. Dessain, 1923,
44 p. in-8° fr. 1.60.
« Cette préparation, annonce l’auteur, comprend deux
parties : Une partie philologique et une partie illustrée. » La
premiére est bien conçue et trés soignée. À part quelques
explications grammaticales jugées absolument nécessaires,
600 COMPTES RENDUS
c’est un lexique qui nous est présenté. Non un de ces vocabu-
laires arides, véritables instruments de supplice pour ia
mémoire des enfants : pour chaque mot ou presque, et dans les
limites d’un travail destiné à de jeunes intelligences, le
P. van O. remonte au sens primitif, à l'étymologie, et retrace
ainsi l’histoire, toujours intéressante, d’ün vocable. Il n’est
pas indifférent, en effet, que le jeune lecteur d'Homère
apprenne, par de multiples exemples, que le langage est une
chose vivante, soumise à la loi de l’évolution. En dehors des
services d'ordre pratique que cette préparation rendra, elle
aura l’avantage d’éveiller la curiosité et d’afliner le jugement.
C'est sans doute pour obéir aux tendances de la pédagogie
moderne que l’auteur a fait la place très large aux illustrations.
Il croit ces gravures « destinées à rendre plus clair ou plus
vivant le texte d'Homére ». Le principe est en soi excellent,
mais il demande dans son application infiniment plus de dis-
cernement que le P. Van O. n’en a pu avoir, étant données les
maigres ressources dont son éditeur disposait. On trouve ici
introduites pêle-mêle une quantité de gravures qui reprodui-
sent pour la plupart des œuvres d’art anciennes. Mais ces
œuvres n'ont aucun rapport avec l’époque homérique et ne
correspondent donc, en aucune façon, aux visions que le vieux
poëte (qui n’était pas aveugle...) a eues des choses et qu'il a fait
passer (on sait avec quelle intensité) dans son poème. Il y a là,
de plus, un évident abus des realia, si peu importants, quand
on y réfléchit bien, du point de vue littéraire. Or celui-ci doit
être et rester celui de l’enseignement moyen. Enfin, exception-
nellement du reste, l’auteur a versé dans la fantaisie la plus
condamnable quand il a imaginé de reproduire, en guise
d'illustrations exégétiques, soit l’Apothéose d'Homére, d’après
Ingres, soit la décoration scénique d'une pièce jouée au Collège
Saint-Stanislas, à Mons en 1912. Quelque réussie qu'ait été la
reconstitution tentée en cette dernière occasion, elle ne peut
être tenue pour autre Chose que pour un divertissement sco-
laire ; en avoir fait un document nous paraît, de la part du
P. van O., un tant soit peu naïf...
Quoi qu’il en soit de ces critiques, la «préparation » qui nous
est présentée conservera la valeur d’un bon livre de classe
et elle est destinée à rendre à beaucoup de grands services. Il
faut féliciter aussi les promoteurs de telles publications pour
COMPTES RENDUS GOI
les efforts évidents qu'ils tentent, dans les moments les plus
difliciles, en vue de perfectionner notre matériel pédagogique.
Souhaitons que le succès réponde à ces efforts !
À. CHARLES.
A. Willem. Sophocte, (Edipe-Roï, édition classique. Liège,
H. Dessain, 1922.
Après ses éditions de l’ÆJécube et de l'Iphigénie à Aulis,
M. Willem a publié suivant le même plan l’'(Edipe-Roi, la
tragédie la plus fréquemment expliquée dans nos classes de
rhétorique. Le Conseil de perfectionnement a adopté cet
ouvrage comme manuel classique pour les années scolaires
1922-1923 à 1926-1927.
Ce qui frappe d'abord le lecteur, c'est l'étendue de l’Intro-
duction (60 pages), reprise presquet otalement des deux édi-
tions antérieures. Avec raison, M. Willem attache une grande
importance à cette partie de son travail, et les professeurs
chargés d'expliquer l’œuvre de Sophocle seront heureux de
trouver réuni, dans un exposé clair et substantiel, tout cé que
les élèves doivent connaître avant d'entreprendre la lecture
ae la pièce. Dans le premier chapitre de cette notice sont
exposés les origines et les éléments constitutifs de la tragédie,
sa formation et son développement, en même temps que tout
ce qui a trait aux fêtes de Dionysos et aux représentations.
Viennent ensuite des détails sur la vie du grand tragique, sur
l'esprit de son théâtre et sur les réformes qu'il a introduites.
Dans une troisième partie est étudié le sujet de la pièce, puis
sa composition. Grâce à ces renseignements si utiles, les élé-
ves ne devront plus écrire dans leurs cahiers quantité de notes
et ils pourront suivre avec attention l’exposé fait par leur pro-
fesseur de diverses questions controversées que M. Willem
n’a pu qu’eflleurer.
Le texte adopté est en général celui de l'édition savante de
Tournier (Hachette, 1886). Les modifications que M. Willem y
a apportées sont inspirées par le désir de se rapprocher davan-
tage du texte des meilleurs manuscrits : on ne peut que louer
cette tendance, car il est certain que Tournier, comme tant
d’autres hellénistes illustres du xix°siécle, a trop souvent cédé
aux suggestions de son ingéniosité pour multiplier les conjec-
602 COMPTES RENDUS
tures et introduire dans le texte des lecons insuffisamment jus-
tifiées et défendues par des raisons purement subjectives. Il
est permis même de se demander si M. Willem n'aurait pas
pu marcher plus avant dans cette voie (voir par exemple plus
bas, v. 943). Plusieurs améliorations au texte lui ont été ins-
pirées par l'édition de Jebb (1914), mais il n’a pu utiliser celle
de M. Masqueray qui a paru dans la Collection des Universités
de France quelques mois aprés le livre de M. Willem.
Le texte adopté par l’auteur nous a suggéré quelques obser-
valions que nous nous permettons de présenter ici :
V. 741. La lecon de Hartung, étuxe (adoptée par Masqueray)
est peut-être préférable à eixe qui sapposerait ure construc-
tion fort compliquée.
V. 943. Nous croyons que Masqueray a eu raison de conser-
ver le texte des manuscrits que tous les éditeurs, par un scru-
pule excessif, avaient corrigé à cause de leur désir de main-
tenir la symétrie dans la stichomythie (v. MAsQUERAY, Intro-
duclion, p. XXVIIL Sqq.).
V. 1280. La lecon des manuscrits uôovou Kkakà peut être
conservée : la répétition du même mot au vers suivant n’a
rien qui doive nous surprendre.
V.1348. La leçon la plus probable est celle qui se rapproche
le plus du texte des manuscrits : undaud yvüvar rmoT'äv
(Dobree).
V.1361. La conjecture de Meineke ôuoXexñs n'est pas inutile
comme le croit M. Willem :il est difficile de donner à ouoyevns
le sens actif et la substitution à ôuokeyñs d’un mot plus com-
mun s'explique aisément.
V. 1455. Nous croyons que M. Willem a tort d'adopter avec
Jebb Zdvre au lieu de Zvri que donnent les manuscrits et qui
s'explique mieux.
Plusieurs papyrus (*) qui datent du r1° au v° siècle de notre
ére, c'est-à dire qui sont antérieurs de cinq siècles au moins
au plus ancien manuscrit de Sophocle, nous ont conservé des
fragments, très mutilés d’ailleurs, de ses tragédies, Quoique le
texte qu'ils présentent ne paraisse pas avoir été supérieur à
celui de nos manuscrits, ils permettent de déterminer la bonne
lecon dans deux passages de l’'Œdipe-Roi :
(1) Voir Masqueray, Zntroduclion, p. XxXIH-xxY.
COMPTES RENDUS 603
V. 825. éuBateüdo donné par le papyrus, est préférable à
éuBatetev des manuscrits (cf. les aoristes dans les vers qui
précédent et qui suivent).
V. 1310. GianwTôtoai donné par le papyrus (au lieu de
diaTéTaToi des manuscrits, impossible à cause de la mesure du
vers confirme une correction de Musgrave.
Le commentaire, fort étendu, est surtout littéraire et philo-
sophique, les élèves étant invités à chercher les renseignements
grammaticaux désirables dans la préparation que M. Deltombe
a publiée de la même tragédie. On reconnaît ici la main
de l'helléniste expert et du professeur distingué qu'est M. Wil-
lem : il s'est attaché à noter les principales nuances de la
langue de Sophocle et à mettre en relief, par des observations
judicieuses, tout le caractère tragique de la situation et la vir-
tuosité déployée par le poëête grec. Des rapprochements fré-
quents sont établis non seulement avec les auteurs anciens,
mais encore avec de nombreux écrivains français, ce qui
augmente l'intérêt et contribue à la formation du goût litté-
raire des jeunes gens.
Il serait superflu d’insister sur les qualités de cette édition,
parfaitement appropriée aux besoins de l’enseignement moyen
et faite avec la même conscience que les ouvrages antérieurs
de l’auteur.
| MARCEL HOMBERT
The Oxyrhynchus Papyri, Part XV, edited by B. Grenfell and
À. Hunt; with five plates. Londres, Egypt Exploration
Society, 1922, 250 p.
Par la variété et l’importance des textes littéraires qu'il
contient, ce volume se place au premier rang dans la collec-
tion célébre qu’il continue. Nous ne pouvons que mentionner
rapidement ici les numéros les plus instructifs ou les plus
inattendus. Parmi les fragments théologiques, en tête de la
série (n° 1778, 1v°s.), viennent une dizaine de lignes de l’Apo-
logie d’Aristide, qui permettront de mieux apprécier la
valeur des remaniements syriaques et grecs dont on dispo-
sait jusqu'ici pour refaire cette œuvre importante des débuts
de l’apologétique chrétienne ; comme beaucoup d’autres trou-
vailles analogues, celle-ci montre le danger des reconstruc-
60 f COMPTES RENDUS
tions trop systématiques. Les numéros suivants (1779-1786)
donnent des fragments de l'Évangile selon saint Jean, de la
Didache et du Pasteur d'Hermas; puis une copie du symbole
dit de Constantinople; enfin, le spécimen le plus ancien
QGui° s.) d’un hymne liturgique chrétien, avec des annotations
musicales dont M. H. Stuart Jones a donné les équivalents
modernes.
Les amis de la poésie grecque s’intéresseront surtout aux
nouveaux fragments du livre IV de Sapho (n° 1787) dont cer-
tains coïncident avec un papyrus de Halle, précédemment
publié; les deux numéros suivants (1788 et 1789) semblent
fournir des vers d’Alcée, avec une scholie du grammairien
Didyme; sous le n° 1790 (tre s.), nous trouvons une qua-
rantaine de vers bien conservés, où M. Hunt a reconnu la
marque d'Ibycus, spécimen plus intéressant pour sa métrique
que pour sa valeur poétique. N° 4791 (is ) : une vingtaine de
vers d’un péan de Pindare. donnant le contexte d’une citation
faite par Pausanias, X, 9, 11-12. Ne 1792 (n° s.) : d’autres
fragments de Pindare, entre autres (fr. 1) quelques vers
d'assez belle allure sur la naissance d’Apollon et d’Artémis,
puis une poussière inutilisable de menus débris. N° 1793 :
fragments de pièces perdues de Callimaque, notamment de sa
Victoire de Sosibios; copie du 1‘ siècle, fournissant une ving-
taine de distiques élégiaques à peu prés intacts. N° 1794 : vingt
hexamèétres d’un poète alexandrin inconnu, inférieur à Calli-
maque mais nullement à dédaigner. N° 1795 (analogue au
n° 15 de la même série) : quatrains rangés suivant l’ordre
alphabétique de l’acrostiche (| à =), formés d’hexamètres dont
le pied final est iambique, et suivis chacun des mots aÜüXe ot;
la plupart de ces quatrains ont pour thème l’insouciante joie
de vivre. « Ne te fatigue pas à chercher d’où vient le soleil ni
d’où vient l’eau, mais bien où tu pourras acheter des parfums
et des couronnes. » Sir Frédéric Kenyon a publié récemment
upe curieuse description de ce que devait être, dans les villes
ogrecques du Fayoum, la bibliothèque d'un lettré. Une fois de
plus, nous constatons que les lyriques, y compris Pindare et
Sapho, y étaient largement représentés. Cette vogue persis-
tante de poêtes dont la lecture était plutôt difficile semble
devoir s'expliquer par une prédilection des écoles de rhéto-
rique contemporaites pour le lyrisme des Asianistes.
COMPTES RENDUS 605
Parmi les ouvrages en prose dont nous découvrons ici des
restes, les plus importants sont : 1° un traité sophistique sur
le juste et l'injuste, peut-être d’Antiphon; 2° une histoire
d'Alexandre (le fragment retrouvé parle de la bataille d’Issus);
3° un recueil de biographies de personnages historiques ou
mythiques (Sapho, Simonide, Ésope, Thucydide, Démosthène,
Eschine, Thrasybule, Hypéride, Leucocomas, Abdérus);
4° quatre glossaires, où je relève une note curieuse sur Mithra
identifié avec Prométhée, ainsi que des mots donnés pour
chaldéens.
Enfin, viennent des copies fragmentaires de textes conser-
vés (Trachiniennes) de Sophocle; morceaux divers de Théo-
crite, d’Aratus (texte excellent): de Platon, Démosthène, Iso-
crate, des codes Théodosien (VII, 8,9 s.)et Justinien (précieux
index de la premiére édition, publiée en 529). Enfin Homère
est représenté, comme toujours, par de nombreux frag-
ments.
Le volume se termine, comme les autres, par de nombreux
et excellents #ndiîces qui permettront d’y découvrir aisément
tout ce que l’on pourrait avoir à y chercher. Par cette publica-
tion qui témoigne, comme les précédentes, d’un travail à tous
égards exemplaire et fécond, M. Arthur Hunt s’est créé des
titres éminents à la gratitude de tous les heilénistes. Dans sa
préface il exprime le regret de n’avoir pu profiter de la colla-
boration de son ami B. Grenfell, éloigné de ses travaux scien-
tifiques par son mauvais état de santé, et il fait remarquer
en passant que deux des numéros les plus précieux (1786
et 1793) ont été achetés par son compagnon d’études sur le
site d’'Oxyrhynchus pendant l'hiver 1919-1920.
| - J. Bipez.
G. Ghedini. Lettere cristiane dai papyri greci del IIT e
= IV secolo (Supplementi ad Aegyptus, serie di divulgazione,
n° 3). Milan, 1923, 376 p. |
- Eusèbe de Césarée considérait l'Égypte comme le pays
chrétien par excellence Il n’y a pas de témoin plus instructif
à consulter à cet égard que les lettres privées, retrouvées en
si grand nombre parmi les papyrus (beaucoup plus de douze
41
606 COMPTES RENDUS
cents). Ainsi s'explique que M. G. Ghedini — dirigé et aidé
par son maître À. Calderini — aprés avoir entrepris des
recherches « sur les éléments religieux païens dans les lettres
privées écrites en grec » ({), ait tenu à donner à cette première
enquête une contre-partie. C’est ainsi qu’il en est arrivé à com-
poser ce joli recueil, où il traduit, analyse et commente très
minutieusement et savamment les quarante-quatre lettres
auxquelles il a le droit d'attribuer une provenance chrétienne,
et dont il se sert avec beaucoup de sagacité et de finesse pour
noter jusqu'où allait, dans la vallée du Nil, au 1v° siècle, la
pénétration des idées, des sentiments et des expressions
propres aux croyants de la religion nouvelle. Déjà les statis-
tiques sont instructives. Rares encore au 1rI°, les correspon-
dances où le christianisme s’affirme deviennent les plus nom-
breuses au siècle suivant. Non seulement la foi s’y manifeste
par un emploi fréquent des formules conventionnelles, mais
de plus elle donne lieu à des effusions plus libres; il arrive
même qu'elle fasse le sujet principal de la missive. Bref, on
voit le paganisme disparaître avec rapidité dans ce genre de
documents dés la fin du rêgne de Constantin.
Parmi les considérations générales que M. Ghedini expose
élégamment dans son introduction, on trouve une étude des.
particularités qui caractérisent « la technique » dans les
lettres chrétiennes : le nom du signataire placé toujours —
en signe d’humilité — aprés celui du destinataire de la lettre;
la fréquence de la formule év kupiw ou ëv 8e xaipeiv; les mots
dyarüw et ararntTôs se substituant aux mots iléw, pilos ou
piitatos ; l'emploi des mots àäèelpôs, mots, etc. Il est inté-
ressant de constater que toutes ces généralisations se con-
firment au fur et à mesure que l’on édite des pièces nouvelles.
Voir, par exemple, H. Idris Bell, Jews and christians in
Egypt (Londres, 1924), p 128 s. (index), aux mots àyarntôs,
ddelpôs, et en, ce qui concerne les formules initiales dés
lettres, p. 76 s., on trouvera un exemple caractéristique :
Mwuoñs Kai .... où UTodEËOTEpOI UUÈV ÉV [kupitw xaipeiv].
Les notes qui suivent, chez M. Ghedini, la traduction de
chaque lettre sont extrêmement instructives. Jamais le com-
mentateur, qui paraît très au courant de toutes les publica-
© (4) Stuai della Scuola papirologica, Milan, Hoepli, t. IE, p. 51 ss.
COMPTES RENDUS 607
tions papyrologiques, n’a hésité à chercher les rapproche-
ments qui pouvaient faciliter l'interprétation du texte. Sous
le titre d’ « observations grammaticales » (p. 299-326), toutes
les particularités phonétiques (spécialement du vocalisme),
morphologiques et syntaxiques sont soigneusement groupées.
Enfin, le volume est muni d'indices variès (noms des mois,
noms géographiques, noms de personnes, index général des
mots (avec traduction) (1), index des citations bibliques, index
analytique des sujets traités), de sorte que le lecteur fera sans
aucune peine son profit de tous les trésors d’érudition qui sont
entassés dans cette édition modéle. Vraiment un travail aussi
consciencieux et aussi achevé fait le plus grand honnewr à
M. Ghedini, aux maîtres qui l’ont formé et au pays qu’illustre
une science si active et si féconde. |
J. BIDEZ.
G. Bardy. Recherches sur l'histoire du texte el des versions
latines du DE PriNcipus d'Origène (Mémoires et travaux
publiés par les professeurs des Facultés catholiques de Lille,
fasc. XXV). Paris, Champion, 1923, 218 p.
Cette monographie est aussi instructive que consciencieuse.
Le De Principiis est l'ouvrage capital d'Origéne : ses quatre
livres constituent la premiére somme théologique qui ait été
écrite. On possède maintenant, grâce à M. P. Koetschau, une
édition critique fort soignée de tout ce qui nous en a été con-
servé. M. G. Bardy en a profité pour soumetre à un examen
nouveau les problèmes qui se posent autour du texte et des
versions d’un traité fameux dont Photius, le dernier semble-
t-il, eut le texte complet entre les mains.
Aprés avoir expliqué l'hostilité sourde ou déclarée des chré-
tiens, hostilité qui a eu de si fatales conséquences pour la
conservation de ce grand ouvrage, M. B. rappelle que dés
avant la mort d'Origène le texte de ses écrits était interpolé
(1) S. v. bid6eoiç, je ne vois pas figurer le sens d’ « affection », qui me
paraît certain 41, 23 et 26 ainsi que 42, 4. — On aurait rendu plus facile le
maniement du volume en rappelant dans le titre courant les numéros des
lettres. <
608 COMPTES RENDUS
ou corrompu par des adversaires malveiliants, et il croit que
c’est un tel texteque Grégoire de Nazianze et Basile de Césarée
utilisérent pour le recueil d'extraits auquel ils donnérent le
nom de Philocalie,
Grâce à cette sorte de florilège, nous conaissons en effet une
grande partie des livres IL et IV du De Principiis. Sans avoir
pour Origène une admiration aveugle, Basile et Grégoire l'ont
copié avec respect, laissant de côté sans doute quelques mor-
ceaux dont l’orthodoxie leur paraissait suspecte, mais sans
rien changer à ce qu'ils transcrivaient. Malheureusement, les
excerpteurs de la Philocalie n’ont rien emprunté aux deux
premiers livres, qui sont les plus importants pour la connais-
sance de l’origénisme proprement dit. Pour ceslivres Let IT,
notre meilleure source d'information reste Justinien, qui nous
fournit vingt-quatre extraits, courts, mais authentiques, et
‘conservant les formules d'Origène. On ne saurait en dire
autant des anathématismes qui accompagnaient la lettre de ce
même empereur au concile de 553 : ils visent immédiatement
les soi-disant origénistes contemporains et M. Bardy reproche
à M. P. Koetschau de s'être montré trop accueillant dans son
édition pour des documents aussi suspects. Par contre, il lui
reconnaît le mérite d’avoir augmenté de quelques unités les
découpures d'extraits qu'il y avait lieu de faire, par exemple
chez Antipater de Bostra et Léonce de Byzance.
Quant à la traduction latine du De Principits faite par Rufin
d'Aquilée — et que nous possédons intégralement— M Bardy
en dit moins de mal qu’on ne l’a fait généralement avant lui,
Rufin ne s’astreint pas à un mot-à-mot servile. TI! explique et il
développe parfois. Il se laisse même aller à des réminiscences
virgiliennes. Mais enfin, il traduit et, dans l’ensemble, c’est
bien la pensée d'Origéne qu’il exprime. Par contre, dans une
traduction toute différente de celle-là — et connue par quel-
ques extraits conservés dans la lettre à Avitus — Jérôme s’ef-
forçait, ilest vrai, d’être littéral, mais en étalant comme à
plaisir toutesles défaillances doctrinales d’Origène; il rempla-
çait par des affirmations trop catésoriques les subtiles et déli-
cates nuances du texte grec, et il prêtait une forme trop absolue
à des théories susceptibles d’interprétations bénignes. Aussi
comprend on que cette traduction de Jérôme ait eu le sort des
livres hérétiques et qu’elle ait disparu de la circulation. Telles
COMPTES. RENDUS 609
sont, brièvement, mais littéralement reproduites, les conclu-
sions principales de cette monographie que les spécialistes se
feront un devoir d'étudier de prés et qui leur rendra de grands
services. Diverses tables, notamment un index alphabétique
des noms propres et des matières, rendent fort CORMQUEr ie
maniement du volume.
J. BIDEZ.
H. Delehaye, S. J. Les Passions des martyrs et les genres litté-
raires. Bruxelles, Société des Bollandistes, 1921, 447 p.
Attrayant et substantiel, cet ouvrage mérite d’être lu de
prés même dans les milieux les plus étrangers aux recherches
des Bollandistes. On y trouve l'expression à la fois condensée,
claire et nuancée des idées d'un savant éminemment com pé-
tent sur les origines de la partie la plus ancienne de l'hagio-
graphie — et aussi, exemple à suivre, on n’y voit énoncer
aucune généralisation qui ne soit illustrée au moyen d’un ou
de plusieurs exemples lumineux et suggestifs.
Le Père D. détermine fort bien les conventions littéraires
d’où provient la forme et souvent même le fond des plus
célèbres panégyriques de martyrs (chez les deux Grégoire,
chez Basile de Césarée, même chez Jean Chrysostome). Cette
influence de la rhétorique, certes, on n’en est plus à la décou-
vrir, mais le P. D. la décéle dans les morceaux mêmes qui
prétendent s’en dégager le plus, et il la décrit avec des préci-
sions et une variété de preuves que personne n'aurait été à
même d'aussi bien choisir et grouper en un tableau d’en-
semble (voir, par exemple, pour les descriptions (ékppäceis) de
pure imagination, les parallèles (Ouykpioeis), les hyperboles,
les périphrases, etc., les spécimens curieux qui sont cités aux
pages 204 ss.).
Aprés lesiècle des grands panégyristes de la chaire, est venue
la vogue de ce que le savant Bollandiste désigne au moyen d’un
terme juste et qu’il explique bien — les « passions épiques » —
documents où l’individualité et l'historicité du martyre s’ef-
facent dans une amplification de facture et de style purement
conventionnels Dans la mise en scène théâtrale et uniforme de
ces passions épiques, qui constituent le principal contenu de
610 COMPTES RENDUS
nos ménologes, la part du fait réel devient à peine percep-
tible. | SEt
Il n’en est pas de même d’un certain nombre d'actes fort
anciens (passion de saint Polycarpe, des martyrs Scillitains,
du «réfractaire » Maximilien, etc.), où nous retrouvons des
procès-verbaux d’interrogatoires provenant soit des greffes
des tribunaux, soit de notes prises par un fidèle présent à
l’audience du fonctionnaire persécuteur (1). Sans jamais se
départir d’une attentive circonspection, le Pére D. dégage du
fatras d'actes qui nous a été conservé, la part du document
véridique, et cette part est encore assez imposante, dans ce
qui nous reste de l’hagiographie des églises de Smyrne et de
Carthage notamment. Pour le Pére D., ces actes de martyrs
n’ont pas été publiés sous l’influence de l’un ou l’autre genre
littéraire dont ils ne seraient qu’une variété : ils sont le pro-
duit spontané du milieu et des circonstances. En effet, si pen-
dant l’occupation allemande, nous avions pu nous procurer
les procès-verbaux des interrogatoires qui aboutirent à la con-
damnation à mort de nos martyrs, nous les aurions reproduits
et répandus — sûrs du succès — sans agir sous l'influence
d’une discipline littéraire. Il me paraît aller de soi d’ailleurs
que les récits évangéliques de la comparution de Jésus devant
ses juges étaient bien faits pour préparer le succés des pre-
miers Actes des martyrs.
Dans l'avant dernier chapitre, l’auteur décrit les avatars
des textes hagiographiques, revisés, remaniés, transformés
sans cesse — plus encore que ne le furent, dans le cours des
âges, les recueils de sentences, les manuels d'enseignement,
les lexiques, ou, pour chercher des analogies moins loin, les
romans d'Alexandre ou d’Apollonius de Tyr. Pour expliquer
ces transformations multiples et incessantes, l’auteur nous
montre qu’il faut prendre en considération tour à tour des
préoccupations esthétiques, historiques, doctrinales, didac-
tiques et liturgiques, le temps, les circonstances et la mode
amenant continuellement de nouvelles exigences chez les lec-
teurs pour lesquels les textes hagiographiques étaient repro-
duits. Une tradition manuscrite aussi diverse et ondoyante
() Dans la loi attribuée à Julien chez Philostorge (p.152 de mon édition),
il y a, sur le rôle réel ou fictif des commentarienses, un témoignage qui mérite
peut-être d’être noté, |
COMPTES RENDUS 6GI1
rend la tâche des éditeurs modernes bien compliquée. Il est
rare que le philologue, en ces matières, puisse s’adonner à son
puzzle de prédilection, la figuration d'arbres généalogiques de
manuscrits ou la reconstitution du texte d’archétypes dispa-
rus. Quot codices tot recensiones. À l'appui de ce qu’il dit,
Pauteur produit ici devant ses lecteurs une série de cas qui
pourraient sembler désespérés. Comment faire pour introduire
de l’ordre et de la clarté dans des publications de textes qui
n ont jamais eu de fixité ni de consistance, et dont nous con-
naissons des dizaines de remaniements tardifs — grecs, latins,
orientaux — le plus souvent indépendants les uns des autres ?
Évidemment, il serait chimérique de vouloir codifier des
règles à l’usage des éditeurs. Pour chaque cas particulier,
c'est au bon sens à trouver la méthode Quelles que soient les
difficultés de ces travaux —- et le Père D. en donne une idée
saisissante —- ses conclusions n’ont rien de décourageant.
Nous voyons que, plus d’une fois déjà, l’écheveau a fini par
se débrouiller : ici comme partout ailleurs, il n’est pas néces-
saire d'espérer pour entreprendre. La meilleure preuve en
est dans le fait que ces recherches — si compliquées qu’elles
soient — ont cependant abouti aux captivantes et instruc-
tives synthèses que nous présente ce beau livre ({).
| J. BIDEZ.
Paul Faider. Ætudes sur Sénèque. Gand, Van Rysselberghe et
Rombaut, 1921. Un vol. in 8 de 324 p. (Recueil de tra-
vaux publiés par la Faculté de philosophie et lettres de
l’Université de and.) Prix : 15 fr.
Cet ouvrage, qui a valu à M. F. le titre de docteur spécial
de l’Université de Gand, est une excellente monographie.
Il est divisé en trois parties.
Dans la première, intitulée Za Gloire de Sénèque. M.F.
retrace les vicissitudes par lesquelles ont passé la renommée
i
€) Je else ici un exemple fort ancien et important de Bios Kai uap-
tüptov, celui de Lucien d'Antioche dont Philostorge avait inséré un résumé
dans son Histoire ecclésiastique. Quant au martyre d’Artémius par Jean de
Rhodes, il mérite d’être étudié à part. £
612 COMPTES RENDUS
4
et les ouvrages de LS depuis les temps anciens Le "à
nos jours.
D'abord il classe et He les témoignages et les susemouts
des auteurs païens. Contrairement à l’opinion de M. Colli-
gnon, il voit avec raison dans le roman de Pétrone une ten-
dance à ridiculiser Sénéque. Il aurait pu s'étendre davantage
sur cette petite guerre, car il me semble, d’après certains
indices, que le philosophe n’a pas reçu les coups du roman-
cier sans les rendre, Il exagêre, à mon sens, l’hostilité de
Pline l’Ancien contre Sénèque en tant qu'écrivain, ou plutôt
les preuves qu'il allêgue de cette hostilité sont fort hypothé-
tiques. Le célébre jugement de Quintilien porta à la réputa-
tion littéraire de Sénèque un coup terrible. M. F. le taxe de
parti-pris et de malveillance. Je n’y contredis pas. Mais il ne
faut pas oublier que le but de Quintilien était de former le
futur orateur; or, Sénèque, qui n’a jamais su composer un
livre, s’astreindre à un plan, conduire sa pensée, ménager et
graduer seseffets, était assurément pour la jeunesse un modéle
dangereux. Notre goût moderne ne s’'embarrasse guëére des
régles de la rhétorique, mais il était naturel qu'un professeur
d'éloquence comme Quintilien les prit au sérieux.
Le témoignage de Tacite sur la vie de Sénèéque est le plus
important que nous ait transmis l'antiquité. M. F. le pése soi-
gneusement. Si ses conclusions ne nous apportent rien de bien
neuf, elles sont marquées au coin du bon sens et de l'équité.
Sénéque, dénigré au point de vue littéraire par les archaï-
sants du 11° siècle (Fronton, Aulu-Gelle) et au point de vue
moral par l'historien Dion Cassius, est réhabilité par les écri-
vains chrétiens, frappés de la beauté de certaines de ses
maximes. Ici se placent la question du prétendu christianisme
de Sénéque et celle de l’origine de la correspondance apo-
cryphe entre lui et saint Paul. Ces questions sont résolues
aujourd'hui, quoi que certains aient fait pour les embrouiller ;
mais M. F.a le mérite de les résumer avec clarté et de les
soumettre à une discussion serrée, pleine de tact ét de mesure.
Nous arrivons ainsi au moyen âge, qui se forge du philo
sophe romain une image légendaire et qui professe une sorte
de culte pour « Seneca moralis », dont il grossit l’héritage
d’écrits de sa facon, jusqu’au moment où la Renaissance
inaugure une ère de critique vraiment scientifique. |
COMPTES RENDUS 613
M. F. envisage le cours de la destinée de Sénéque à travers
le moyen âge et les temps modernes à trois points de vue :
1° la transmission du texte; 2° l'étude de la vie de Sénèque et
les jugements portés sur sa conduite, sur sa personne morale ;
3° l'influence de ses idées et même de son style. Gette classi-
fication est d’une bonne méthode, et les données recueillies
sont- intelligemment disposées. M. F. ne pouvait songer à
| matière, qui est vraiment trop vaste; il a dû se
boruer et choisir. Je regrette toutefois qu’il n'ait pas men-
tionné la traduction des Épîtres à Lucilius, par Pintrel,
l’ami de La Fontaine, et qu'il n’ait rien dit de J.-J. Rousseau.
Rousseau a traduit l’Apokolokyntose, et plusieurs de ses
ouvrages sont pleins de réminiscences de Sénèque, comme le
note son ami Diderot (Essai sur les règnes de Claude et de
Néron, 1. II, $ 17). On peut consulter à ce sujet un assez
curieux pamphlet de D{om) J(oseph) C(ajot), B(énédictin),
intitulé {es Plagiats de M. je J. R(ousseau) de Genève sur
l'Éducation. La Haye et Paris, 1766 (Bibl. roy. de Bruxelles,
fonds Van Hulthem, in-12, 4601). |
Dans l’histoire de la critique du texte de Sénèque, je m'é-
tonne que M. F. ne cite ni Gertz ni Madvig. Le premier, par
ses éditions du De clementia, du De beneficiis et des Dialogi,
a fourni une base solide aux travaux ultérieurs; et l’on doit
au second nombre de corrections palmaires.
La seconde partie a pour titre La wie et les œuvres de
Seénéque. Le dessein de l’auteur est surtout de mettre les diffé-
rents ouvrages de Sénèque en rapport avec les événements de
sa vie, d'expliquer les premiers par les seconds, et de montrer
l’évolution, ou, si l’on veut, les fluctuations de la pensée du
philosophe. Il y a beaucoup à louer dans cette partie de la
dissertation de M. F. Il y fait preuve d’un jugement tin et cir-
conspect. Je signalerai notamment ses analyses du De ira, de
la Consolation à Helvia, du De brevitate vitae, du De cle-
mentia, du De beneficiis, ses remarques sur l’éducation que
Sénéque donna à Néron, sa réfutation du reproche d’hypo-
crisie adressé à Sénéque. À mesure que le ministre de Néron
se voit impliqué et compromis dans.des actes qu'il désap-
_ prouve, à mesure qu'il perd son ascendant sur son ancien
élève, il se rejette du côté de la philosophie, il l'embrasse
avec plus de ferveur, et, désenchanté du monde, il finit par
614 COMPTES RENDUS
se replier sur lui-même et ne s'applique désormais qu’à son
perfectionnement moral et à celui de son ami Lucilius.
«Il y a, dit fort bien M. F., dans la vie intérieure de
Sénèque une ligne dont le tracé est indiqué autant par ses
écrits que par ses actes, et bien loin de rechercher, suivañt
l’ancienne méthode, une contradiction entre ceux-ci et ceux-
là, il convient de montrer comment, durant le rêgne de
Néron, la pensée de Sénéque, constamment appliquée à tirer
des événements une conclusion morale, a tendu tout d’abord
à s'adapter à ces événements, puis à faire de ceux-ci des
indifferentia, puis à se libérer définitivement de leur Run:
et à les condamner. »
La troisième partie est une sorte d’appendice. Elle consisté
dans uné réédition annotée de la Vita Senecae de l’humaniste
Paulus Pompilius (né à Rome en 1453 ou 1454 et mort dans
cette ville en 1490 ou 1491). On ne connaissait de ce Pompi-
lius, qui fut l’ami du fameux Pomponius Laetus, que ses
œuvres manusCrites et imprimées. M. F. a pu utiliser une
courte notice biographique contenue dans un volume de la
Bibliothèque du Vatican et qui avait échappé jusqu'ici à l’at-
tention des érudits. |
La Vita Senecae, dont ia premiére édition parut à Romeen
1490, est assez intéressante en ce qu’elle témoigne d’une étude
consciencieuse des sources (pour autant qu’elles étaient acces-
sibles à l’auteur) et de l'éveil du sens critique, qui manquait
au moyen âge. Elle est antérieure de seize ans à l'encyclo-
pédie de Raphaël de Volterra, qui est citée, à propos de
Sénéque, par tous les historiens de la littérature latine, et qui
a rejeté dans l’ombre l'essai pourtant méritoire de Pompilius.
M. F. a réédité avec le plus grand soin cet opuscule rarissime,
et il y a joint des notes abondantes, identifiant les citations,
rectifiant les erreurs, signalant les confusions, etc. |
En résumé, la dissertation de M. F. représente une somme
de travail considérable. L'auteur est bien documenté; sa cri-
tique est judicieuse et prudente; il sait voir les choses de haut,
complète sur plusieurs points les travaux antérieurs et me
paraît heureux dans ses efforts pour restituer à Sénéque sa
véritable physionomie; enfin il écrit avec verve et non Sans
agrément. 1°
E: FAÔUASS £
COMPTES RENDUS 615
D: Paul Carton. — Ze Naturisme dans Sénéque. 108 p. 6 fr. —
L'essentiel de la doctrine d'Hippocrate. 106 p. 6 fr., petits
in-80, Paris, Maloine et Fils, 1922 et 1923.
La médecine naturiste, qui se rattache à un courant philo-
sophique appelé naturisme, lequel m’apparaît comme ‘une
résurrection du stoicisme ancien, « s'occupe de l'étude de la
constitution de l’homme et de ses conditions de vie normale,
en tenant compte de ses origines, des liens qui l’unissent
étroitement aux milieux naturels et de l’évolution qui le con-
duit progressivement vers la perfection suprême. Elle s’atta-
che par dessus tout à bien établir les lois physiques, vitales et
spirituelles qui régissent la vie humaine, parce que les vraies
raisons de la santé et de la maladie proviennent de faits
d’obéissance et de désobéissance aux lois divines et naturelles.»
Le D" Carton est d'avis que la médecine naturiste n’est
nullement une découverte moderne d’empiriques allemands,
tels que Kneipp et Kühne, mais qu’elle remonte aux médecins
et aux penseurs de l’antiquité. Il s’est proposé d'étudier la
forme de cette traditionnelle conception dans Hippocrate,
d’une part, de l’autre dans Sénèque.
Il va de soi que ces livres ne sont pas composés selon la
méthode philologique : Hippocrate est considéré comme l’au-
teur de tous les ouvrages du corpus hippocratique et on ne
trouve nulle trace d’un examen critique des divers aspects de
la doctrine naturiste, qui pourrait servir à éclairer la question
de la paternité des diverses œuvres hippocratiques ; de même,
la question des sources philosophiques, parfois si disparates,
de Sénéque est entièrement négligée. Ce que les opuscules
nous présentent, ce sont des extraits des œuvres d'Hippocrate
et de Sénèque, où apparaît ce que l’auteur appelle la doctrine
naturiste, et qui, aux yeux d’un historien, est bien plutôt le
plus souvent soit de l’héraclitisme, soit du stoïcisme. Ils sont
donc composés bien plus pour l'instruction des médecins que
pour celle des philologues.
Est-ce à dire qu'ils ne peuvent nous intéresser ? Loin de
moi une telle affirmation. Ces extraits sont bien choisis, bien
classés, quelquefois même briévement commentés, pour
former une sorte de corps de doctrines que l’on ne retrou-
verait pas sans difficulté dans le texte original : ‘ils nous
616 COMPTES RENDUS
présentent ainsi une forme aisément saisissable d’un courant
de la pensée antique qui est fort intéressant.
En outre aucun des échos que trouvent dans la vie moderne
les doctrines de l’antiquité ne doit nous laisser indifférents; et,
à cet égard, comment rester insensibles devant l’admiration
professée par les adeptes de l'Ecole naturiste pour la doctrine
hippocratique ou pour la philosophie stoicienne, aux pensées :
de laquelle Sénéque a souvent donné la forme qui survit aux
siècles ? |
Je l’avoue, j'ai pris un grand plaisir à déposer pour quel-
ques heures mes lunettes de philologue et à écouter une fois
de plus, mais cette fois en compagnie d’un médecin et en
y trouvant souvent un sens nouveau ou plus riche, les grandes
vérités proclamées par les voix autorisées d'autrefois.
A. DELATTE.
G.Dottin. Les littératures celtiques. (Irlande, Ecosse, Pays
de Galles, Bretagne), Paris, Payot, 1924. 174 p. Prix, 5 fr.
in-12 (Collection Payot).
L’attention fut attirée sur les littératures celtiques en 1762
par l’Ossian de Macpherson, puis en 1839 par le Barzus
Breiz de La Villemarqué. Ces deux œuvres étaient d'habiles
imitations de poèmes gaéliques et bretons, de sorte que,
comme le dit très justement M. Dottin, «les littératures cel-
tiques furent célèbres avant d’être en réalité connues ».
Depuis lors, on a fait du chemin. Les principaux textes
ont été publiés, et l’on peut se faire une idée de chacune.
Si la littérature des Celtes du continent est entièrement
perdue, celle des Celtes des Iles britanniques nous est en
grande partie parvenue; après les littératures grecque: et
romaine, c'est la plus ancienne de l’Europe. Elle nous a con-
servé les idées, les sentiments et les coutumes antérieurs à
la civilisation classique et au christianisme, bien que les plus
vieux manuscrits ne remontent Res au delà du x1° siècle de
notre ére.
M. Dottin passe rapidement en revue les divers ses litiéras
tures celtiques. Il analyse fort habilement l'épopée gaëlique
et ses divers cycles, puis passe en revue la poésie des Geltes,
COMPTES RENDUS 617
beaucoup moins importante, et termine par la littérature
gnomique. |
Nous souhaitons à son livre tout le succès qu’il mérite.
V. TOoURNEUR.
P. E. Dumont. — Histoire de Nala, conte indien Episode du
Mahabharata, traduction nouvelle. Bruxelles, Lamertin,
1923, pp. 169 et 4.
J'ai eu l'honneur d'offrir ce volume à l’Académie et l’occa-
sion de signaler la valeur technique de la traduction de
M. Dumont. Il convient ici de recommander la lecture de
ce petit poème aux amateurs de littérature exotique et aux
lettrés que doit charmer une « belle histoire d’amour » agré-
mentée de folklore, de mythologie et de détails sociaux fort
intéressants. J'ai trop lu de Mahabharata et de littérature
hindoue pour n'être pas un peu partial dans mon appré-
ciation. Occidental et classique, je cherche et je trouve dans
les lettres indiennes des pensées et des choses indiennes.
Mais le profane admirera ici, grâce à l’art discret du traduc-
teur, un récit, des scènes et des peintures d'un intérêt humain.
Rien de mieux et de plus joli que la grande scène du
mariage de Damayanti, quand la princesse distingue son ami
des cinq dieux qui ont revêtu, de Nala, « son même air, sa
démarche, ses yeux et tous ses traits enfin » : mais ils n’ont
pu perdre un je ne sais quoi de divin qui les fait différents de
l’homme. Et, mortelle, c’est l’homme qui fait battre le cœur
de Damavyanti. — La forêt aussi est bonne. Tout est bon.
Langue simple, idées médiocrement subtiles, un grand
charme d’idylle, toute puissance du destin, certitude jamais
ébranlée que tout finira bien. Car c'est une loi de l’art indien
que le roman, comme le théâtre, doit bien finir. J’aime assez
cette convention : elle exclut, sans doute, toute vérité; elle
exclut le drame, la tragédie, l'émotion et la moitié de ce que
prescrit Aristote. Mais c'est une bonne convention : pourquoi
ajouter aux pénibles ennuis du réel les cauchemars d’une
fiction chagrine ? — Lisez donc Nala et cette lecture vous
donnera le goût d’une littérature où scintillent tant de pierres
précieuses artistement montées.
De ee | LA VALLÉE Poussin.
618 COMPTES RENDUS
Maurice Wilmotte. De l’origine du roman en France. — La
tradition antique et les éléments chrétiens du roman.
Paris, Champion, 1923, in-8°, 71 p.
Tout manuel d'histoire littéraire du moyen âge indique,
pour chacun des grands genres de cette époque, des sources
certaines, probables ou possibles. Les chansons de geste, nées,
disait-on jadis, du contact de l'esprit français et de l'esprit
germanique, procèdent, nous assure-t-on aujourd'hui, des
vies de saints de l'époque carolingienne, exploitées par les
jongleurs à l'intention de pélerins ou de croisés. Les mys-
tères et les miracles sont issus des germes dramatiques inclus
dans les offices de l'Église catholique. La poésie lyrique elle-
même des troubadours et des trouvéres n'est pas sans rapports
dûment constatés avec la tradition antique des Floralia. Seul,
le roman fait exception. Il apparaît soudain, au milieu du
x11° siècle, par une sorte de génération spontanée, et il pour-
rait reprendre pour son compte l’orgueilleuse épigraphe de
l'Esprit des lois : « Prolem sine matre creatam ». L’effort
des érudits qui l’ont étudié semble s'être épuisé, à cet égard,
dans la stérile controverse sur l’ancienneté prétendue des
mabinogion. Tout au plus a-t-on relevé jusqu'ici diverses
relations, purement formelles, entre certains de ces récits et
la tradition poétique ovidienne. Mais d'où vient le genre lui-
même? D'où tire-t-il ses sujets et ses thèmes, ses procédés et sa
technique? Autant de questions que l’on s’abstient même de
poser, par désespoir sans doute d’y pouvoir jamais apporter
une réponse satisfaisante.
C’est cependant ce problème infiniment délicat qu’un
maître des études romanes se décide à aborder ici. Les difii-
cultés dont il est hérissé n’ont pas découragé le savant pro-
fesseur de Liége. La première et la plus grosse réside dans
notre disette absolue de textes romanesques à cette période
des x° et xI° siècles qui est, pour d’autres genres, un àge de
préparation ou même de fécond épanouissement. D'ou la.
nécessité de procéder par analyse, et de rechercher de part
et d'autre, dans différentes formes d'expression littéraire, les
disjecta membra de ce qui deviendra le roman du xrI° siècle.
On imagine sans peine ce que pareille enquête réclame d'éru-
dition, de-lectures, d'attention, et, pour ainsi dire, de flair.
COMPTES RENDUS 619
Lt
Pour s'être courageusement attelé à cette tâche d’alchimiste
littéraire, M. Wilmotte est parvenu à une conviction qui
ouvre des perspectives révélatrices. Cent indices concordants
lui ont décelé l’existence d’une tradition romanesque remon-
tant, de proche en proche, jusqu'aux premiers temps du
christianisme. « De véritables romans chrétiens s’échelonnent,
écrit-il, sur la voie séculaire qui va des évangiles non authen-
tiqués à Jacques de Voragine. » Ce court mémoire, où il traite
uniquement de la tradition antique et des éléments chrétiens
du roman, nous apporte les premiers termes d’une démons-
tration dont on ne saurait exagérer l'intérêt.
Il commence par mettre en lumiére les liens multiples et
forts qui rattachent à la tradition littéraire paienne les pre-
miers écrivains chrétiens. Il passe ensuite en revue leurs
modestes productions. C’est pour y retrouver à chaque pas
des motifs dont notre moyen âge fera son profit. Les apo-
cryphes — Evangile de l’enfance ou Évangile de Nicodème,
Pasteur d'Hermas ou Clémentines — analysés avec un sens
critique acéré, lui fournissent matière à des rapprochements
significatifs. Dans les Acta et les Passions, il découvre, et
parfois mieux qu’en ébauche, de petits récits romanesques
fort analogues à ceux qui raviront nos aïieux des x1l° et
xInI° siècles. Avec saint Jérôme et saint Augustin, la littéra-
ture patristique elle-même apporte des éléments utiles à ce
parallèle minutieux et constant.
Si, de part et d’autre, la matière est bien souvent la même,
reste à voir cependant si elle se trouve élaborée de la même
façon. M. Wilmotte n'hésite pas à répondre oui, et, pour
fournir ses preuves, il entreprend, dans son second chapitre,
une étude détaillée du style des écrivains chrétiens. Il limite
ici fort judicieusement son enquête à la littérature de la
Gaule, héritière elle-même de celle d'Afrique. Et voici que
surgissent et se précisent de nouvelles analogies. Mêmes pro-
cédés de style : antithéses, allitérations, pléonasmes, méto-
nymies. Même technique dans la description, le portrait et la
peinture de l'amour. Bien des traits se retrouvent ainsi, chez
ces Gallo-Romains, -que l’on aurait pu croire propres à
Chrétien de Troyes et à ses émules.
Force est bien de nous borner à indiquer ici les grandes
lignes de la démonstration. Mais pareille étude vaut surtout
620 COMPTES RENDUS
par le détail. Ce sont les petits faits significatifs qui, s’accu-
mulant, finissent par entraîner la conviction. Je crois que
peu de lecteurs pourront résister à l’éloquence de ceux que
rassemble et commente M. Wilmotte. Et mis en goût, ils lui
en voudront peut-être de s'arrêter dès la seconde étape. sur
une route où le voyage apparaît si riche en points de vue
nouveaux. Aussi bien le critique constate-t-il lui-même qu’« il
reste toujours à raccorder tout cela à la tradition ferme et
régulière qui se stabilise dès 1150 », et il avoue que « ce n'est
pas un mince-effort ». [1 a donné trop de preuves de son ingé-
nieuse pénétration pour qu'on ne soit pas assuré qu'il finira
par surmonter des obstacles redoutables. Et on attend avec
l'impatience la plus justifiée l'ouvrage complet qu’il annonce
sur le sujet. Nul doute qu'il ne forme le digne pendant du
petit livre si suggestif qu’il a intitulé : Le Français a la tête
épique.
P. 18, dernière ligne, lire haut et non au. — P. 20, note 1,
Cf. GÉDÉON HuET « Le roman d’Apulée a-t-il été connu au
moyen âge? » (Moyen Age, 1909, p. 23-28.) L'importance de
saint Augustin comme intermédiaire paraît avoir échappé
au regretté G. Huet. — P. 55, L. 15, supprimer soit. — P. 56,
l 22, lire Pourtant et non Partout. — P 58, n. 1, lire der
au lieu de des: — P. 59, 1. 4, il manque un point d’interro-
gation après fleurie. — P. 61, 1. 2, il manque deux points
après approbation. — P. 70, n.3, cf. R. HirzEeL, Der Dialog,
ein literarhistorischer Versuch, Leipzig, 1895.
| GUSTAVE CHARLIER.
H ding Kiellman. Le troubadour Raimon-Jordan, vicomte de
Saint-Antonin, édition critique accompagnée d’une étude
sur le dialecte parlé dans la vallée de l'Aveyron au
xi° siècle (142 p. avec 7 photographies dans le texte et
2 fac-similés), Paris et Uppsala, 1922. |
M. Kjellman, dans cet ouvrage, pousse à tel point l'amour
de son sujet, qu'avant d’en aborder la partie proprement scien-
tifique, il nous conduit dans la vallée de l'Aveyron et nous
présente, non sans l’aide de quelques photographies bien réus-
sies, la ville de Saint-Antonin, qui a vu naître Raimon-Jordan.
Il nous entretient ensuite de la dynastie des vicomtes de Saint-
COMPTES RENDUS 621
Antonin et en établit ia généalogie. Izarn II, fils d’Izarn Ie,
est nommé pour la première fois en 1083 et eut quatre fils,
dont le troisième, Guillaume, prit le surnom de Jordan par
souvenir de sa participation à la guerre sainte; le fils de Guil-
laume-Jordan s’appela Raimon-Jordan. Comme celui-ci est
attesté, en 1178, lors d’une donation, M. Kjellman place sa
naissance vers 1190; il fait d’ailleurs remarquer que notre
troubadour donne à son protecteur, Raymon comte de Tou-
louse, le titre de pro marques, qui ne peut se rapporter qu’au
comte de Toulouse étant en même temps marquis de Pro-
vence; or, Raymon VI, qu'on a regardé jusqu'ici pour le pro-
tecteur de Raimon-Jordan, ne portait pas ce titre; il ne peut
s'agir ici que de Raimon V. Il faut donc reporter l’activité
poétique du poëête à une époque un peu plus reculée que celle
qu'on admet généralement. Elle doit tomber tout entière sous
le régne de Raymon V, comte de Toulouse (1148-1194). La
dynastie des comtes de Saïint-Antonin s'’éteignit d’ailleurs
bientôt ; en 1247, Izarn V céda la vicomté de Saint-Antonin à
saint Louis.
Si M. Kjellman a pu compléter et préciser, dans cette partie
purement, historique, les données fournies par M. L. Guiron-
det (*) et par l'Histoire générale de Languedoc, les conjec-
tures tiennent plus de place dans la vie de Raimon-Jordan
que l’auteur entreprend de reconstituer. La premiére femme
qu'aima Raimon Jordan fut la vicomtesse de Péne, qui,
d’après Chabaneau, était la femme de Raimon-Ameil; c'était
un amour de jeunesse que M. Kjellman place vers 1180 et qui
a inspiré le deuxième couplet de la célébre satire du moine de
Montaudon. Il prit fin bientôt, soit que le troubadour ait subi
un échec complet, soit qu’une rupture ait eu lieu. Alors, Elis
- de Monfort, fille de Raimon II, comte de Turenne, mariée
: avec Bernard de Cazenac, lui offrit son cœur. Il n’eut pas à
s’en plaindre, car Elis de Monfort, qui joue d’ailleurs aussi
un rôle dans l’œuvre de Bertran de Born (?), était, avec ses
deux sœurs, Marie, femme d'Eble V de Ventadorn, et Con-
tors, femme d'Hélias de Comborn, une des dames provencales
les plus connues et les plus estimées de son temps. Il mourut
en 1206. |
- (1) Dans le Bulletin de la Societe archéolegique de Tarn-et-Garonne, I, 1872.
(?) C£. S. Srroxskr, La légende amoureuse de Bertran de Born. Paris, 1914.
42
622 COMPTES RENDUS
Il va sans dire que la biographie provençale de notre trou-
badour a une allure beaucoup plus romanesque; M. Kjellman
a essayé d’un côté d’en dépouiller tout ce qui est dù à l’imagi-
nation de Nostradamus, et d’un autre côté, d'identifier les
personnes et les événements qu'il retient comme exacts. Et
d’abord, dans les documents qu’il consulte, il rencontre, vers
la fin du xr° siècle, plusieurs seigneurs du nom de Raimon
Ameil ; lequel était le mari de la femme qui inspira à Raimon-
Jordan ses premières poésies? La question est difficile à tran-
cher, mais M. Kjellman s'oppose à l'opinion de Chabaneau,
qui s’en tenait à un Raimon-Ameil mentionné en 1198; à cette
époque, Raimon-Jordan était déjà trop âgé pour un amour
qui, d’après le témoignage de ses poésies, a dû être une aven-
ture de jeunesse.
La biographie raconte encore que Raimon-Jordan fut blessé
au cours d’une bataille et fut porté pour mort à Saint-Anto-
nin; la vicomtesse de Péne en aurait concu une telle douleur
qu'elle se rendit dans l’ordre des hérétiques. Pour identifier
cette bataille, M. Kjellman admet que Raimon-Jordan prit
part au soulèvement du « jeune roi » contre son pére Ifenri Il
Plantagenet; il suppose de plus que c’est pendant cette guerre,
qui avait précisément pour théâtre le pays où étaient situés
les châteaux de Ventador, de Turenne et de Monfort, qu'il a vu
Elis ({), et que c’est après son rétablissement que celle-ci, en
souvenir d’une rencontre antérieure, l’a appelé chez elle.
En s'inspirant toujours de l’idée que l’amour pour la vicom-
tesse de Pène fut une aventure de jeunesse, M. Kjellman classe
les poésies de Raimon Jordan dans un ordre différent de celui
de Bartsch et qui se fonde uniquement sur leur contenu. Il
donne la premiére place à un sirventois qui renferme une cri-
tique sévére des « anciens troubadours » qui s'étaient permis
de médire de l’amour et des dames. Toutes les autres chansons
-ont l'amour du troubadour pour sujet; elles se laissent diviser
en deux catégories; dans la premiére, le poëte chante une
dame noble et belle, mais dure et inaccessible (la vicomtesse
de Péne), ec il assure à la fin du compte qu’il va mourir de
(1) M. Kjellman aurait pu citer à l'appui de cette thèse les vers 7-8 de la
chanson X :
Qu'aissi m'en pris quan de leis mi parti
Quan me avence per sa terra passar.
COMPTES RENDUS 623
désespoir ; dans la seconde, s'adressant à celle qui « de lastres
melhors » est la plus digne (Elis de Monfort), il sent un nouvel
amour s'épanouir dans son cœur; dans la derniére chanson,
il adresse à Dieu la prière de lui donner « de leis poder ».
L’étude du dialecte parlé dans la vallée de J’Aveyron au
xu1° siècle, dont l’auteur fait précéder le texte des chansons,
n'est pas sans intérêt, mais elle n’apporte rien de bien nou-
veau et ne parait pas être d'une grande utilité pour lintelli-
æence des textes littéraires.
Le texte des œuvres poétiques de Raimon Jordan (les nou-
velles qu’il a composées sont toutes perdues) forme la partie la
plus importante de l’ouvrage; aussi convient-il de l'examiner:
de plus près. Il faut savoir gré à M. Kjellman de nous donner,
après Raynouard, Choix des poésies originales des trouba-
dours et Appel, Provenzalische Inedila, une édition complète
des œuvres de Raimon-Jordan. Le texte critique est établi
d'aprés un judicieux examen des différents manuscrits, la
filiation des manuscrits est étudiée d’après les bonnes
méthodes de l'école; toutefois, il y a lieu de faire quelques
remarques concernant l'interprétation qui, semble-t-il, laisse
à désirer plus souvent qu’on ne l’aimerait. Je ne mentionne
pas les inexactitudes de la traduction qui s'expliquent par le
fait que M. Kjellman, de son propre aveu, n’est pas maître de
toutes les ressources de la langue française.
I, 3: Au lieu de Æt er me moll mal e greu a retraire, je
mettrais Æ£t er m'e molt mal e greu «à retraire; iln’y a pas de
raison apparente pour mettre le futur.
24 : Sen anon e's lenhon ab lor est traduit par « qu'ils s’en
aillent et s'en tiennent avec les leurs >»; comme le morceau
n'indique nulle part qui sont « les leurs », je préférerais inter--
préter : «(que ceux qui sont trompeurs et inconstants vers
l'amour) se tiennent chez eux, qu'ils restent chez eux »; 07
serait le pronom personnel employé au sens réfiéchi, comme
dans cette phrase citée par Schultz-Gora : Z,as dompnas lo
partran entre lor.
29 : Que non fes gran honransa « se fait peu d'honneur à
lui-même » est une traduction trop libre; comme /es est le
parfait, je propose : « a fait une chose peu honorable ».
I, 16 : Enadreilt vos esgardatz que'm n'eschai « voyez,
dame, en ce qui vous concerne quel est mon sort »; je traduis
624 COMPTES RENDUS
plutôt : « ce qui me convient, ce que je mérite de votre
part ».
19 : Si sentisselz un pauc de la dolor Queu sent per vos,
adoncs mi graziratz Los mals qu'eu trac, don mi tenc per
pagatz D'un ardiment qu’'ai endreit vostr’ aïnor; la traduc-
tion de M. Kjellman me paraît erronée; je mettrais : « Si vous
sentiez un peu de la douleur que j'éprouve à cause de vous,
vous me sauriez gré des maux dont je souffre, et par là je me
sentirais payé de l’ardeur que je mets à vous aimer, » La rai-
son de cette résignation est encore exposée dans les quatre
vers qui suivent.
III, 39-40 : La parenthèse est superflue; nm tanh enardir
qu'eu l'aus dir lo mal qu'eu trai est une phrase très proven-
cale.
42 : Ja est traduit par « jamais »; rappeions que ja avec le
subjonctif sert souvent à introduire un sens négatif, cf. les
vers de Bernart de Ventadorn : Ja Dombredeus no'm azir
Lan qu'ieu ia pueis viva jorn ni mes (Appel, Chrest., p. 59).
Par conséquent, les vers 5-7 dirai Ja per que S'azir, Mas en
volh suffrir Greu martire traduits par «et je ne dirai jamais
rien qui la fâche, mais je veux souffrir grand martyre à cause
d'elle >», seraient encore susceptibles de cette interpréta-
tion-ci : « et je ne le dirai pas (le mal que j'ai), de peur de la
fâcher, mais j'en (c’est-à-dire de ma dame) veux souffrir grand
martyre. »
45-48 : Pero far li dei saber qual poder «a en mi qu'a pres
e conques ; je rapproche ces vers de ceux de Bernart de Ven-
tadorn : Cor et cors e saber e son e fors’ e poder hi ai mes (au
service de l'amour), et je préfére traduire : « Maïs je dois lui
faire savoir quelle force d’aimer il y a en moi... »
92 : Folsen ai, car ancre li dis qu'ans serai lotz gris qu’il
m'entenda. La traduction «il faut que je sois fou si je lui dis
jamais rien, car je serai tout gris avant qu'elle m’écoute » ne
me contente pas; dis est sans doute le parfait, et voici, par
conséquent, ma traduction : « Je suis fou (de la servir comme
un esclave), car je ne lui ai jamais rien dit, de sorte que je
serai tout gris avant qu'elle m'écoute (puisse m'écouter). »
[V, 18-19 : Æ si conosc que fatz gran ardimen, Car ja vos
prec d'amar ni mot von son, Mais eu non posc partir ma
sospeisson est traduit : « Et pourtant je sais bien que je fais
COMPTES RENDUS 625
grande hardiesse en sollicitant votre amour ou en vous faisant
deviner mon sentiment, mais je ne peux plus rester dans
l'attente »: je propose : « Je sais bien que je fais grande har-
diesse en sollicitant votre amour (par ma conduite), sans me
déclarer ouvertement, mais je ne puis me défaire de ma
peur. »
22: La traduction de sobre:ls bos « au-dessus des meil-
leures >» me semble se heurter à la forme masculine de l’ad-
jectif.
V, 26 : Car eu vos am tan desegadamen Com peilz me fai
la pena e la dolors ; Adoncs aflam e'n sui plus cobeitos De:
vostr” amor. Voici ma traduction : « Car je vous aime telle-
ment que, plus la peine et la douleur me font mal, plus je
m'enflamme et plus je convoite votre amour »; j'arrive à cette
interprétation en mettant une virgule derrière desegadamen
et derrière dolors. Voici l'interprétation de M. Kjellman :
« Car je vous aime d'autant plus excessivement que la peine
et la douleur empirent mon état. C’est alors que je m’'enflamme
et que je convoite etdésire le plus votre amour. »
VI, 45 : Qu'anc melhs senes lotz engans Non amet negus
amans « Car jamais nul amant n’aima plus tendrement »; je
regarderais que comme pronom relatif: «(je m'étais donné
en bonne foi à vous) que jamais nul amant n'aima plus ten-
drement ».
18 : Per qu'eu n'estauc rancuros, Qu'ab gen servir el ab
merce clamar Vos cujei apoderar est traduit : « C'est pour-
quoi j'ai de la rancune, car j'ai cru pouvoir vous fléchir en
vous servant bien et en implorant votre merci ». C’est un
contresens, à mon avis, que d'admettre, chez un amoureux,
de la rancune pour avoir voulu servir sa dame, d'autant plus
que le sujet de la rancune est indiqué par le mot #’, qui renvoie
au vers précédent : as pauc mi val Mmos esfors contra vos.
Je dirais donc: « Aussi j'en (c’est à-dire de votre dureté)
éprouve de la rancune, moi qui croyais pouvoir vous fléchir
en vous servant bien... »
23 : Per qu'eu conosc que sui pres del fenir, Mas eu non
posc que cujav al fugir. Je lirais plutôt : ...que cujava't fugir,
et je traduirais : « Aussi suis-je bien conscient que je suis prés
de mourir, mais je n’en puis mais d’avoir pensé à la fuir ».
Pour l'interprétation de ces deux vers, je ferai remarquer
626 COMPTES RENDUS
que, dans toute cette poésie, le poëte se dit être partagé entre
la nécessité de quitter sa dame inexorable et l’appréhension
d'être malheureux loin d'elle. La traduction de M. Kjellman
«et je ne peux pas fuir comme je me l’imaginais » entrerait à
la rigaeur dans l'allure du morceau, mais la construction
cujara ne me semble guère admissible.
33 30 : Dans le texte, la ponctuation est bonne; il aurait
fallu la mainténir telle quelle dans la traduction.
VIII, 2 : Qu'us etz laissat de solatz ni de chan est traduit :
« (je veux apprendre de vous-même) que vous avez renoncé
aux plaisirs ef-au chant » ; que ne veut-il pas dire ici « pour-
quoi »? L'interprétation exacte de toute cette chanson me
semble trés difficile à cause de son état fragmentaire. Au der-
nier vers, au lieu de com s’es vouta l'ironda, je lirais s’es-
vouta; le présent me semble convenir mieux que le passé
indéfini.
IX, 48 : Ben leu jora qu'o denhera grazir «il lui serait
bien facile de daigner me le tenir à mérite >»; mettez plutôt :
« il serait bien possible qu’elle daigne me le tenir à mérite. »
X,7-9 : Qu'aissi m'en pres quan de leis mi parti Quan me
avenc per sa lerra passar, Qu’anc no'm saubi de leis vezer
gardar je l’ai senti bien fort en la quittant une fois qu il m’ar-
riva de passer par sa terre, car je n'ai pas compris qu'il fallait
me garder de la voir >»; pour mon compte je traduirais (en
imprimant enpres en un mot): «Car je me suis tellement
attaché (à elle) en la quittant que je ne-sus jamais me garder
d'aller la voir. »
38-39 : Mettez une virgule aprés le vers 38, un point et une
virgule aprés le vers 39.
XI, 10 : E tal blasme don ja ses leis no’n er « et un blâme
à n’en laisser rien aux autres »; j'imprimerais non er, et le
sens alors serait : « et un blâme comme il n’y en aura jamais,
sauf chez elle »
XII, 5 : 4 prelz, mi dons, es sobr'autras plus clars ; sup-
primez les virgules avant et après #7idons ; c'est le génitif.
19: Æ pus li plalz que‘m retenh’ a sa part, À leis mi do
liges ses tot regart «et puisqu'il lui plait de me retenir pour
sa part »; j'entends : « de me retenir prés d'elle. »
XIII, 3. E'ls auzeletz esperdutz Quel fregz ten destreilz e
inulz « car le froid les tient dans sa prise... ». Je regarderais
COMPTES RENDUS 627
que comme pronom relatif : « les oiseaux que le froid tient
dans sa prise. » |
12-13 : Æ pois tan d'honor madultlz, Ben o dei mi donz
grazir « et puisque je lui apporte un tel hommage, ma dame
doit bien l’accepter ». Dei est la première personne (la troi-
sième personne serait deu); adulz ne saurait être que ia troi-
sième personne. [l faut donc traduire : « Et puisqu'elle m’ap-
porte un tel honneur, je dois bien l’accepter ». Que c'est bien
la dame qui accueille le poëête, cela ressort clairement de la
fin du couplet : «et chacun de vous serait empressé (d'agir
comme moi), si la belle dont je suis l’ami vous accueil-
lait »
Pour finir, je ne puis m'empêcher d'énoncer la supposition
que la premiére des pièces publiées ici, celle qui s’occupe des
« antiques troubadours », ait été composée par une femme.
Plusieurs vers me semblent trés suggestifs à cet égard; les
vers 16-20, par exemple, contiennent une sanglante moquerie
à l’égard des hommes, dès qu’on admet que c’est une femme
qui parle :
E fai l’usatge al traïtor
[Cei] que de so, on plus fort s’[i] aten
[Plus] ditz [de] mal aissi tot a prezen,
Car neguns hom, s’avia tota Fransa,
No pot ses domn’aver gran benestansa.
Qui ne sait que cet argument revient toujours dans les dis-
cussions sur la supériorité de l’un ou de l’autre sexe?
On peut formuler la même remarque au sujet des
vers 29-30 :
E die vos be que non fes gran honransa
Cel que ditz mal d’aisso don naïs enfansa.
Sans doute, il sort un peu de la réserve propre aux femmes
de relever ce fait; aussi notre auteur féminin s'empresse-t-il
de s'excuser :
Ja no sia negus meravelaire
S’eu aisso dic ni volh mostrar alhor
Que cascus hom deu razonar son fraire
E quega domna sa seror.
2s deux derniers vers, d’ailleurs, ne veulent-ils pas dire :
Comme les hommes se défendent entre eux, je puis bien
628 COMPTES RENDUS
entreprendre de défendre les femmes? Cette idée est reprise
au vers 39 :
Car domna deu àa-z autra far onransa.
Et c'est là la véritable inspiration du morceau, car immeé-
diatement apres nous lisons, peut-être comme une excuse
réitéree :
E per aisso aï’n eu dit ma semblansa.
L'éditeur a apporté à l'impression de ce livre un soin et un
goût que je me fais un plaisir de relever.
ERNEST PLATZ.
K.-J. Riemens. Ælude sur le texte francais du » Livre des
Mestiers », livre scolaire françcais-flamand du XIVe siècle.
Paris, L. Arnette, 1924, in-8°.
Je voudrais commencer ce compte rendu par une profession
de « bonne foy » à la manière de Montaigne, et déclarer que
les éloges que j'y distribue sont exclusivement inspirés par les
mérites intrinséques du travail que j'analyse, sans complai-
sance pour son objet ni pour son auteur, qui me sont égale-
ment sympathiques. Au reste, pour qui connaît les publica-
tions de M. Riemens, ces louanges ne paraitront nullement
exagérées.
Pour son coup d'essai voulant un coup de maître, il débuta
par une Æsquisse de l'enseignement du français en Hol'ande,
qui fut couronnée par l’Académie française (1).
Admis comme « privat-docent » à l’université d'Amsterdam,
il consacra, le 28 janvier 1921, sa leçon d'ouverture aux
débuts de la lexicographie franco-néerlandaise, ce qui nous
valutun intéressant compte rendu critique, publié ici même(?).
Le 24 janvier 1924, il présentait devant la même université
sa thèse pour l'obtention du titre de docteur en philosophie et
lettres. Cette dissertation est dédiée, en hommage de sincére
() K.-J.RIEMENS, Esquisse historique de l'enseignement du francais en Hollande
du XVIe siècle au XIXe siècle. Leyde, A.-W. Sythoff, 1919. Voir le compte rendu
aussi élogieux que concis de M.J. FeLLER dans le Bull. philol. et histor. 1(1920)
p. 149-150 et mon appréciation dans Leodium, VI (1993), p. 31.
(*) K.-J. Riemexs, Les débuts de la lexicographie franco-néerlandaise, Paris,
E. Champion, 1911. Voir le compte rendu de M. R. VERDEYEN dans cette Revue,
1 19292), p. 348 à 351.
COMPTES RENDUS 629
gratitude, à Salverda de Grave, l’'admirable savant que l’Aca-
démie française de Belgique vient d'accueillir, en une récep-
tion digne d'elle et de lui.
Dans sa Preface, l’auteur nous indique le but et l’objet de
ce livre :
« La présente étude — écrit-il — est un supplément à la
thèse que j'ai soutenue à J’Université de Paris avant que les
langues modernes fissent l’objet d'examens universitaires en
Hollande. Ce caractère de mon livre expliquera pourquoi la
matière en est assez restreinte... J’ai voulu y reprendre
l'histoire de notre enseignement du français dés une époque
plus éloignée que celle d'où je suis parti la première fois.
Mais comme pour la période antérieure au xvi° siècle les
données sont trop rares pour qu’on puisse essayer une descrip-
tion générale, la forme de la monographie m'a paru s'imposer
maintenant ».
Sa monographie est consacrée au Livre des Métiers, l'an-
tique manuel composé par un maitre d'école de Bruges pour
ceux qui voulaient apprendre et « raisonnablement entendre
rommans et flamenc ». Le manuscrit unique de cet opuscule
précieux, qui date des premières années du xIv® siècle, repose
à la Bibliothèque Nationale. Il a été publié autrefois par
M. Michelant dans une brochure devenue introuvable et dont
on réclame depuis longtemps une réédition (1). Qu'il me soit
permis d'ajouter en passant que je m'en occupe activement :
voilà pourquoi j'ai accueilli avec une joie particulière la
nouvelle publication de M. Riemens, destinée à aplanir la
voie au futur éditeur. En attendant, elle intéressera tous les
philologues, comme le fera voir un aperçu forcément trop
sommaire. |
L'auteur s'occupe d’abord du manuscrit publié par Miche-
lant : la date, l’auteur, le titre, la forme, la matière et la
valeur sont examinés successivement. Ensuite il étudie les
différents dérivés, qui se rattachent plus ou moins directe-
ment au prototype connu.
Le premier en date est le Livre des Mestiers, imprimé
vers 1483 en Angleterre par WILLIAM CAXTON et réimprimé
(2) Le Livre des Mestiers. Dialogues français-flamands composés au XIVe siècle
par un maître d'école de la ville de Bruges, publié par H. MicneLanr, Paris,
Tross, 187à.
630. COMPTES RENDUS
en 1900 par Henry Bradley (!}. M. Riemens donne (p. 18-24)
d'intéressants détails sur ce manuel et son imprimeur; on en
trouvera d'autres dans le magnifique ouvrage de Miss Kathleen
Lambley sur le français en Angleterre : synthèse merveil-
leuse, d’une documentation surabondante et du plus puissant
intérêt, que je me permets de recommander à l’attention de
M. Riemens, et de tous ceux qu'intéresse l’histoire « externe »
du français (*).
Caxton a appris le français à Bruges, dans le manuel du
vieux maitre d'école brugeois; aussi son œuvre est-elle plus
brugeoise qu'anglaise. En effet, à part le prologue et la finale,
qui sont de sou crû, il se contente de reproduire le texte fran-
çais de son modéle en y introduisant quelques changements,
la plupart d'ordre topographique (*). Bien plus, les rares
ajoutes présentent un caractère nettement brugeois : tel le
portrait de Bussyn «1y bouriaulx de Bruges » et le défilé de
ses victimes qui nous vaut, d’après M. Riemens, « un petit
tableau plein de vivacité > reproduit dans son travail ({).
Enfin, d’après son éditeur moderne, la traduction de
Caxton serait basée sur le texte flamand, ce qui expliquerait
certains écarts entre le modéle français et la traduction
anglaise (?). Pour être complet, j’ajouterai qu'on retrouve
l'influence du prototype brugeois jusque dans l'exécution
matérielle : les deux textes sont juxtaposés, alors que dans les
manuels antérieurs, l'anglais et le français (ou vice-versa) se
suivent en alternant ligne par ligne (6).
En poursuivant son étude comparative, M. Riemens signale
une ancienne édition anversoise, inconnue jusqu'ici, du Zävre
(1) Dialoquesin French and English by William Caxtlon, adapted from a Four-
teenth-Century Book of Dialogues in French and Flemish., Londres, 1900.
(Early English Text Society).
() Miss K. LauBLey, The teaching and cultivation of the french Lanquage
in England. Manchester, University Press, 1920.
(5) « With the exception of the introductory and closing sentences, Caxton
made few additions to his original. He did indeed supply the names of English
towns, coins, bishopries and so on; but, on the whole, the setting of the work
is foreign : Bruges, not London, is the centre of the action, and no doubt the
place where the original was composed ». Miss K. LAMBLEY, 0p. cil., p. 46.
(#) RIEMENS, 0p. cit. p. 20.
(5) BRADLEY, 0p. cit. Introduetion, p. IX ; LamBLEY, 0p. eil., p. 46: RIEMENS,
op. cil., p. 19 : « Son anglais se ressent de son modèle flamand ».
(6) C£. LAmBLEY, op. cit. p. 16, 29 et 41.
COMPTES RENDUS 631
des Mestiers,imprimée par ROLAND VAN DEN DORPE. Les pages
qu'il lui consacre (p. 24 à 29) intéresseront particuliérement
les nombreux bibliophiles de notre métropole (1). Il termine
par l'examen de deux manuscrits : l’un, édité par Hoffmann
von Fallersleben ; l’autre, encore inédit. conservé au Musée
communal de La Haye (p. 24 à 44).
Après avoir ainsi comparé entre elles toutes les versions du
Livre des Mestiers, M. Riemens aborde l'étude philologique
du texte français.
Il l’examine d'une façon nie et sur Loutes les faces :
phonétique, grammaire proprement dite (déclinaison, conju-
gaison et syntaxe), vocabulaire. [Impossible de résumer cette
partie capitale de son travail ou de le suivre dans les détails;
nous devons nous contenter d'y renvoyer les spécialistes et de
reproduire ici sa conclusion : le Livre des Mesliers, pour la
partie romane, est écrit en dialecte hennuyer (p. 89).
Aprés la dissertation proprement dite, l’auteur nous donne
dans la seconde partie (p. 94 à 117), une série de TEXTES, la
* plupart inédits, et d'APPENDICES, dont l’énumération m'entrai-
nerait trop loin. Je citerai pourtant, comme particulièrement
intéressant, l’App. Î proposant certaines « corrections > aux
textes brugeoiïs et anglais.
La maigre liste d'Érrata, qui clôt le volume, prouve quel
soin on à apporté à son exécution typographique. Ces correc-
tions, qui ne visent que des détails d'exécution, ne modifient
guere le texte, sauf la dernière, que j'ai accueillie avec joie,
parce que, dans le commentaire de l'expression pour calel
(p. 84-86), elle mitige une sentence qui me paraissait trop
absolue. Et puisque le hasard améne ce mot catel sous ma
plume, j'ajouterai que je ne partage pas l’interprétation de
l'auteur, mais que je lui en proposerai une autre, à l'occasion.
Le compte rendu qui précède. dont il est inutile d’excuser
la longueur auprés du lecteur averti, a essayé de montrer
l'importance du livre de M. Riemens, la richesse et la variété
de la matiére. Il n’a parlé que du fond : il n’a pas encore
vanté la facon vraiment supérieure dont l'auteur a traité son
(1) On pourrait compléter la note bibliographique à propos du chapitre
« Le service de la table » (p.28) en signalant les Onderrigtingen om de tafel t
denen, fransch en nederduytsch, publiés par K. Srarraerr dans Dielsche
Warande L (1855) p. 233-237.
632 COMPTES RENDUS
vaste sujet, qu'il connaît à fond. M. Riemens possède de pré-
cieuses qualités de méthode et d'exposition : à l’observation
patiente et pénétrante, héritée des grands philologues hollan-
dais d'autrefois, il joint la finesse française et son admirable
clarté. Je n’en dirai pas davantage, pour ne pas blesser la
modestie du vrai savant, et je conclus en toute sincérité :
Quant au fond et à la forme, l'ouvrage de M. Riemens est
un modéle de dissertation philologique, qui mérite d’être
accueilli en Belgique avec une faveur toute spéciale.
JEAN (RESSLER.
Alex W. Person, Séaatl und Manufahktur im Romischen Reiche
(Publications de la nouvelle Société des lettres de Lund, 3).
Lund, Gleerup, 1923, 143 p.
Le contenu de ce volume ne répond pas tout à fait à ce
qu'annonce son titre, car l’auteur traite presque exclusive-
ment des industries textiles, sans guère s'occuper de la fabri-
cation d'autres produits manufacturés en séries, comme la
vaisselle de terre cuite ou de métal. Mais dans les limites
qu'elle s’est assignées, cette étude est une contribution utile à
cette histoire économique de l'empire romain qui n’a pas
encore êté écrite, mais le sera bientôt, nous pouvons l’espé-
rer (‘). L'auteur considére d’abord séparément l'Égypte, où
les documents abondent et où les Césars ont jalousement
maintenu à leur profit le système financier des Ptolémées,
dont on peut ainsi suivre le développement et les transforma-
tions depuis l’époque alexandrine jusqu’à la fin de l'Empire.
Ce système a d’ailleurs, à certains égards, servi de modéle à
celui qui s'établit dans le reste de l'empire romain.
Parmi les monopoles établis ou maintenus par les premiers
Ptolémées, l'un des plus importants était celui de l’industrie
textile. Les tissus les plus fins de coton ou de lin (Büooiva
000v1a) étaient fabriqués exclusivement dans les temples, qui
avaient le droit de s'en réserver une partie pour les besoins
du culte, vêtements des prêtres ou des idoles (un excursus
_ (4) La « Clarendon Press » d'Oxford annonce un ouvrage de M. Rostovtzerr
sur ce vaste sujet.
COMPTES RENDUS 633
intéressant traite de l'habillement des statues divines dans
l'antiquité) et devaient en livrer à l’État une quantité déter-
minée ou son équivalent en argent. La confection des étofles
plus communes était laissée à une ciasse d’artisans qui étaient
tenus d'en fournir à un taux fixe un certain nombre au trésor
public. Celui-ci les faisait vendre par ses agents, qui tou-
chaient une commission. Ces vieux monopoles, qui remon-
taient sans doute à l’époque des Pharaons, furent abolis vers
l'an 100 avant notre ére et remplacés par un système d'impôts
frappant à la fois la production et la vente. C’est ce système
que les Romains trouvérenten Égypte, mais ils en revinrent
peu à peu, dans cette province comme dans les autres, à celui
du monopole d'Etat, qui triomphe aprés Dioclétien.
À Rome, le tissage commença par être une industrie domes-
tique, mais quand le luxe des classes supérieures augmenta,
on ne se contenta plus des étoffes qu'on obtenait à domicile,
mais on voulut s’habiller des tissus que produisaient les ate-
liers réputés du midi de l'Italie et de la Sicile. L’intendance
de l’armée exigea aussi de bonne heure la production en
masse de vêtements plus grossiers pour les soldats. L’escla-
vage assurait la possibilité de cette production, mais au Com-
mencement de l'empire la paix rendit plus difficile le recrute-
ment de la main-d'œuvre servile, et les corporations d'artisans
libres purent alors lui faire concurrence. Ces associations,
réorganisées par Alexandre Sévére, groupaient obligatoire-
ment tous les ouvriers d’un même métier.
Survient la grande crise économique du 11° siècle, La difti-
culté de se procurer des matières premières, la dépopulation
croissante, qui fait le vide dans les ateliers, la falsification et
la dépréciation de la monnaie, qui provoquent une hausse
énorme des prix, l'édit sur le maximum, qui, en cherchant à
l’'enrayer, fait disparaître les marchandises, toutes ces condi-
tions défavorables ruinent l'industrie privée et ne laissent
plus gure subsister que les fabriques de l'Etat, dont le nombre
augmente considérablement. Les empereurs ont recours à la
coercition pour se procurer les ouvriers nécessaires à leurs
tissages de laine (gynaecia) (1) ou de lin (Zënyfia). À côté des
(1) Ii y en avait un à Tournai. La draperie flamande du moyen âge est l'héri-
tière de celle de la Belgique romaine, ef. Cumoxr, Comment la Belgique fut
romanisée, 1919, p. 36. .
634 COMPTES RENDUS
esclaves, on y employait des condamnés aux travaux forcés;
même les artisans de condition libre étaient en réalité des
serfs attachés à leur métier, comme le colon à la glébe. Tous
ces phénoménes économiques et sociaux ont souvent été
exposés par les historiens de la fin de l'Empire, mais M. Per-
son a eu le mérite de montrer en détail à propos du tissage
comment ils se produisirent et quelles furent leurs consé-
quences : « le socialisme d’ État ne fut jamais plus prés d’être
réalisé, si ce n’est dans la Russie d'aujourd'hui. »
F. CuMoxr.
P. Graindor. Marbres et textes antiques d'époque impériale.
(Recueil de travaux publiés par la Faculté de philosophie et
lettres de l’Université de Gand, 50° fasc.), Gand, 192%, in-8°
de 96 p., 4 planches hors texte.
La première partie de ce travail est consacrée à des marbres
conservés au Musée du Cinquantenaire de Bruxelles. L’au-
teur, prenant comme point de départ l’excellent catalogue de
M.F.Cumont, étudie une dizaine de monuments, tous d'époque
tardive, mais de provenances diverses : Grèce, Égypte, Asie
Mineure, Algérie. D’après la technique, la paléographie ou
d’autres indices relevés avec soin, il en précise la date ou la
nature, réformant parfois les conclusions précédemment
admises. C’est ainsi qu’il affirme avec de bonnes raisons l’au-
thenticité de l'inscription qui reproduit la dédicace de Xéno-
phon à Artémis La copie n’est pas l'œuvre d'un faussaire de
la Renaissance, mais doit dater de l’époque d'Hadrien où l’on
se plut à faire revivre le passé.
Dans la seconde partie, M. Graindor examine des inscrip-
tions ou des monuments figurés, conservés à Athènes ou à
Éleusis. Athènes, à l'époque impériale, n’a plus guére en par--
tage que la gloire littéraire : les monuments qui ne sont pas
destinés à commémorer le souvenir des empereurs et de leur
famille, célébrent des hommes de lettres, des sophistes, des
historiens ou leurs descendants. M. Graindor identifie avec
plus ou moins de certitude quelques-uns de ces personnages.
Alors même qu'il propose des hypothèses invérifiables, par
exemple en reconnaissant le sophiste Polémon dans une belle
COMPTES RENDUS 635
tête du musée d'Athènes, à l’air maladif et rêveur, il apporte
nombre de textes et de rapprochements instructifs, et nous
instruit des procédés de l’art impérial. Éleusis n’a rien perdu
de sa célébrité religieuse : un proconsul se fait initier à ses
mystères; l’empereur Gallien, par un rescrit dont nous
n'avons que des débris, se préoccupe peut-être d'assurer le
ravitaillement des pélerins.
Une « contribution à l’histoire d’Hérode Atticus et de son
pére » occupe la derniére partie. [ci encore il faut admirer
l’ingéniosité et la compétence de l’auteur. La connaissance
qu'il a du droit romain lui permet de critiquer les traditions
relatives à l’origine de la fortune du pére d'Hérode ou à son
testament. Il retrouve aussi dans deux textes d’Éleusis la men-
tion du célébre personnage.
P. Rousser.
Pericle Ducati. Gœuida del Museo Civico di Bologna. Bologne,
Merlani, 1933, in-16, 247 p., 6 lir. it.
Les nombreux Belges qui ont séjourné à Bologne seront
heureux d'apprendre que le Musée Civique possède un nou-
veau et excellent petit (wide illustré. La dernière édition
de l’ancien remonte, si je ne me trompe, à 1913. Documents
préhistoriques, monuments égyptiens — la section égyptienne
occupe une place honorable en Italie aprés celles de Turin et
de Florence —., antiquités étrusques, grecques et romaines,
art médiéval, collections de la Renaissance et de l’époque
moderne, tout est représenté et classé avec soin dans le
palazzo Galvani. Puisque l’auteur a cru bon d'omettre les
indications bibliographiques, je rappellerai que nous lui
devons déjà un inventaire détaillé des Sculptures (Revue
archéologique, 1911, 2, p. 127-173) et que les 1,800 vases grecs
ont fait l’objet de deux catalogues de G. Pellegrini : Vast
antichi dipinti delle collezioni Palagi ed Universitaria (1900);
Vasi greci dipinti delle necropoli Felsinee (1912). Quant aux
stèles funéraires étrusques, M. Ducati en a donné une publica-
tion d'ensemble dans les Monumenti dei Lincei (XX, 1911,
p. 397-727, 9 pl.). Il prépare d'ailieurs sur l’Arte etrusca un
ouvrage qui sera sans doute le digne pendant de l’Arte
Classic«.
636 COMPTES RENDUS
M. Ducati a inséré dans les Memorie Storiche Forogiuliesi
(X VIII, 1922, p. 27-44) une note biographique sur le second
directeur du Musée, Gherardo Ghirar 1ini (1854-1920), et a
reproduit le texte du discours que celui-ci avait prononcé en
1920 sur La Venezia Giulia agli albori della storia.
H. PHILIPPART.
E. Pottier. Corpus vasorum antliquoruin. France, Musée du
Louvre. Fascicules 1 et 2. Paris, Champion, 1925, in-4°,
49--49 pl. et texte, 55+-55 fr. 2
Une brochure éditée en 1921 par l’Union Académique inter--
nationale (Paris, Champion, 32 p.) contient les premiers docu-
ments relatifs à l'Organisation du Corpus vasorum antiquo-
rum : compte rendu de la seconde conférence académique au
cours de laquelle, le 8 octobre 1919, M. Pottier a proposé la
publication d’un Corpus des vases antiques; projet présenté
en 1920 par M. Pottier; décisions diverses et esquisse de classi-
fication. D'autre part les deux Rapports de M. Pottier sur le
travail accompli pendant les années 1921-1922 et 19221923
figurent dans le Bulletin de la Classe des Lettres de l'Aca-
démie de belgique (1922, n°* 6-7, p. 295-303; 1923, n°° 46,
p. 85-94) et notre Revue à annoncé à plusieurs reprises (juil-
let 1922, p. 617; avril 1923, p. 389; octobre 1923, p. 786) les.
résultats atteints. Il n’y a donc plus lieu de revenir sur les
considérations d'ordre général. Voyons les réalisations.
Aujourd'hui nous avons sous les yeux deux fascicules du
Musée du Louvre qui comprennent un total de 98 planches,
réparlies comme suit :
Style proto-élamite (Suze). Premiére période (1 c a;,:
pl. 1-12. — Deuxième période (I c b) pl. 1-8.
Style crétois (IT À c) : pl. 4. — (IT À d) : pl. 1.
Style de Théra (II 8 b} : pl. 1. — (II B c): pl. 1
Style rhodien (If p c) : pl. 1-7 (une en couleurs).
Style laconien ou cyrénéen (II p e) : pl. 1-8.
Style attico-corinthien (IT H d) : pl. 1-23 (une en couleurs).
Style attique à figures noires (IT x e) : pl. 1-8
Style attique à figures rouges. Style sévère (III 1 c) : pl. 1-
24. — Style libre (IT 7 d) : pl. 1-4.
COMPTES RENDUS 637
L'introduction (p. 1vV) fournit la clef des indices employés
pour désigner les groupements principaux établis d'aprés des
divisions géographiques de moins en moins larges, indices qui
permettront de classer ensemble très facilement les séries sem-
blables des différents musées. I. Orient : À. Egypte... c. Elam
et Perse, etc. — IL. Iles de la Méditerranée orientale : À. Crête,
B. Santorin, etc. — III. Grèce : À. Argos et Mycènes. B. Macé-
doine et Thessalie, etc. — IV. Italie et Sicile, Malte, Corse et
Sardaigne. — V. Espagne et Portugal, Afrique du Nord. —
VI Gaule, Germanie, Vallée du Danube. — VII. Bretagne et
Scandinavie. — VIII. Pologne, Russie et pays voisins. Les
sous-catégories sont définies dans de précieuses notices rédi-
gées par des spécialistes. On en possède déjà huit dans les-
quelles la bibliographie tient plus ou moins de place, selon
qu'il s’agit de civilisations largement explorées par une nuée
de savants, comme celle de l'Egypte, ou de fouilles relati-
vement récentes comme celles d'Asie Mineure :
I. Jean Capart, Céramique égyptienne (périodes préhistori-
ques, pharaoniques, romaine et byzantine). Dans l’Ap-
pendice : vases figurés et émaillés; cér de Nubie et du
Soudan ; poteries étrangères.
D. G. Hogarth, Pottery of Asia Minor,except Greek colo-
nies (âges de la pierre, du bronze, du fer; époques hel-
lénistique et romaine).
EL. Leonard Woolley, Pottery of Centrat and Northern
Syria (âges de la pierre, du bronze : premier âge du
fer; période classique).
P. L. H. Vincent, Céramique de la Palestine (époques
néolithique, cananéenne, palestinienne; cér romaine).
IT. Charles Dugas, Céramiques des îles de la mer Égée, sauf
la Crète (époque préhellénique, ép. des styles géomé-
triques, ép. des styles orientalisants)
III. Léon Rey. Céramique de la région macédonienne (pé-
riode prémycénienne, époque mycénienne et protomy-
cénienne, période géométrique postmycénienne, épo-
ques hellénique, heilénistique et romaine).
IV. Biagio Pace, Ceramiche della Sicilia (cèr. de type néoli-
thique, cér. anhelléniques, cér. de style géométrique,
cér. classiques, cér. non décorées).
43
638 COMPTES RENDUS
V. Pierre Paris, Céramiques de l'Espagne et du Portugal
(cér. préhistorique, cér. indigène dite ibérique, cér.
ibéro-romaine, cér. importée).
Mais revenons aux planches. Sans doute, elles ne sont pas à
l'abri de toute critique, et ceux qui ignorent que les frais pour
un fascicule s'élèvent à 16,000 francs et qu'on évalue à 8,000 le
nombre de phototypies nécessaires pour l'ensemble des Corpus
se plaindront de l'exiguité de certaines reproductions faites à
l'échelle d’un huitième. de l’entassement des vases sur une
même planche, de la présence de figures au verso. Quant à
nous, nous préférons aux luxueux projets mort-nés une entre-
prise modeste, mais viable, un instrument de propagation
scientifique qui n'oublie pas les procul ab urbe studentes si
chers à M. S. Reinach. Ce n’est pas non plus le sihoueltage
ou délourage qui nous déplait : M. Pottier en a détaillé les
avantages trés appréciables dans son Rapport de 1925 (Buul.
Acad , p. 89) Nous désirerions seulement plus d’homogénéité
dans la composition de chaque livraison des grands musées :
nous savons qu'il faut tenir compte du goût des amateurs que
ne tenterait pas la monotonie d’une vaste série uniforme, mais
nous comprendrions les scrupules d’un helléniste qui, par ces
temps de « vie chère », hésiterait à acheter un album conte-
nant seulementhuit planches de vases attiques à figures noires
à côté de vingt planches de poteries élamites.
Les résultats obtenus par les maisons Giraudon et Jacomet
sont excellents : voyez, par exemple, pl. ITT x d, avec quelle
habileté M. Pottier et l’opérateur M. L. Pierre ont atténué
l'effet désastreux des luisants et avec quelle fidélité le report
phototypique conserve les moindres détails des clichés. Que
nous voilà loin des « taches noires et vagues » dont parlait, il
dix ans, G. Perrot, en souhaitant qu’on renonçât à photogra-
phier les vases! (1) Les portions de sujets données « en gran-
deur nature, ou à peu prés», sont nombreuses et offrent le plus
vif intérêt. La planche IT » c 7 reproduit le beau fac-similé
polychrome du tome X (pl. 19) de l'Histoire de G. Perrot
(oinochoé Lévy); la planche III Hd 13 en couleurs a été exé-
cutée d'après l'original (hydrie E 8£9). Le cratère au sphinx
(IT 1 c 24) est une pièce inédite vraiment curieuse.
1) Histoire de l'Art dans l'antiquité, t. ie (Paris:"1914)/17 33 nt
. COMPTES RENDUS 639
Le texte qui accompagne les planches se réduit pour chaque
vase à une courte fiche signalétique comprenant l'essentiel de
la bibliographie : les inscriptions et les graffites sont transcrits
soigneusement; les ouvrages de P. Ducati et d’'Ernst Pfuhl
sont déjà mentionnés. On devine avec quelle compétence ces
notes ont été écrites par l’auteur du célébre Catalogue des
vases du Louvre, dont on nous promet une réimpression par-
tielle, Toutefois la consultation serait rendue plus aisée si le
numéro du Catalogue était toujours placé en tête de la
description, à côté du nouveau numéro, qui devrait rester le
même pour les deux faces du vase, et, surtout, si l’ancienne
cote se substituait à la nouvelle et figurait, au-dessous de
chaque vase, sur les différentes planches où il est représenté
en entier ou en partie. On renverrait ainsi automatiquement
au Catalogue en même temps qu'au Corpus, ce qui éviterait
des vérifications inutiles. Parmi les repeints ne faut-il pas
signaler le Chrysaor de III x d 5,8? D'ailleurs ne serait-il pas
possible de débarrasser les peintures des restaurations mo-
dernes qui ne se révélent pas aussi nettement sous l’objectif
que l’affirme M. Pottier?
Ce début fait bien augurer du reste de la publication. Par-
tout l’œuvre est poussée très activement et avec le plus grand
souci de perfection. Les adhésions de corps savants se multi-
plient. Nous avons reçu, il y a quelques semaines, le premier
fascicule danois ( Vases du Musée de Copenhague par Ch. Blin-
kenberg et Fr. Johansen), et les fascicules uniques des musées
de Compiègne (M"° Flot) et de Sèvres (Mme Massoul) nous par-
viendront incessamment. La contribution de l’Angleterre, des
États-Unis etde l'Italie ne se fera plus attendre très longtemps.
En Hollande, M. J. Six commencera par la collection de
E. Lunsingh-Scheurleer (La Haye). En Grèce, la collaboration
de M. Ch. Dugas et de M. Rhomaïios hâtera l'apparition si long-
temps différée des Vases de Rhénée. Selon les prévisions les
plus probables, on procédera à la mise en vente d’une dizaine
de livraisons avant la fin de l’année 1925. En ce qui concerne
les collections du Cinquantenaire, M. Capart, le directeur
régional, à libéralement réservé le premier fascicule tout
entier à la céramique grecque, ce qui permettra à M.Mayence,
le conservateur-adjoint de la section des antiquités, de nous
640 COMPTES RENDUS
offrir bientôt la belle série de planches qu’il prépare avec dévo-
tion. N’en doutons pas, le Jour où tous nos vases peints auront
pris place dans une puhlication scientifique internationale, où
les savants étrangers sauront que nous possédons beaucoup de
pièces rares des collections Durand, Campana, Ravestein, van
Branteghem et Somzée, et en feront mention dans des ouvrages
de vulgarisation, la curiosité des lettrés belges s’éveillera : les
jeunes gens de nos athénées viendront lire sur l’argile la
légende épique ou sacrée de l’Hellade, les théories d'étudiants
défileront devant les signatures de Nicosthénés et de Smikros,
les dessinateurs chercheront le secret du faire impeccable de
Douris ou de Hiéron, les désæuvrés eux-mêmes emporteront
de la contemplation des le-cythes à fond blanc la mat êre d’une
douce rêverie et la poésie des stèles emplira l’âme des pessi-
mistes de la clarté des marbres del’Attique. Que les défenseurs
du grec y songent : par les soins des conservateurs de notre
musée archéologique national se prépare un « livre d'images »
qui devrait figurer dans toutes les bibliothèques classiques du
pays. Si nous voulons infuser un sang nouveau dans un ensei-
gnement qui languit, veil'ons à tirer le meilleur parti possible
d’une initiative française à la consécration de laquelle rien ne
semble manquer — rien, pas même l’invective du dépit
d'Outre-Rhin! H. PHILIPPART.
Pietro Bonfante. Sioria del Diritto Romano. æ éd. Milan,
Società Editrice Libraria, 1923, 2 vol.in-8°,xx-465, x-317 p.
Abandonnant le format minuscule des éditions précé-
dentes, l'œuvre magistrale du professeur Bonfante apparaît
aujourd’hui sous un aspect qui convient mieux à son impor-
tance et à la grandeur du sujet. Déjà les développements
nouveaux consacrés dans cette édition notamment à l'histoire
du droit pénal et à celle de la procédure civile, nous feraient
un devoir de la signaler aux lecteurs de cette Revue. Mais
nous saisissons celte occasion pour dégager ici quelques-unes
des caractéristiques générales de cette histoire du droit
romain, l’une des plus puissantes et des plus originales
synthèses de l'évolution juridique romaine qui ait vu le jour
depuis von Ihering, et cependant bien loin encore d’être
connue chez nous comme elle le mériterait. Et si nous
COMPTES RENDUS 641
évoquons ici le souvenir de von Ihering, ce n’est pas seulement
pour des raisons qui tiennent à la forme, également brillante,
rapide, imagée; c’est surtout une intuition merveilleusement
imaginative du passé qui rappelle l’illustre romaniste
allemand.
Avant tout, il convient d'attirer l'attention sur la méthode
quia guidé le savant professeur de Rome dans la plupart de ses
recherches sur les origines des institutions fondamentales du
droit romain. Les principes de cette méthode, que l’auteur
appelle « organique » ou d’une expression qui n’est guére -
traduisible, « methodo naturalistico », c’est-à-dire empruntée
aux sciences naturelles, sont nettement exposés dans les
premières pages de l’ouvrage. L'idée première est celle d'une
distinction entre la forme ou la structure des institutions et
leur finalité ou leur fonction. Toute institution qui a derriere
elle un long passé renferme des éléments plus ou moins vieillis,
archaïques, sans rapport avec sa finalité actuelle. En isolant
ces éléments des formes reconnues comme plus récentes, l’on
arrive à reconstituer la physionomie primitive de l'institution.
11 apparaîtra bien souvent alors que la fonction originaire de
cette institution différait profondément de celle que lui assigne
le droit de l’époque proprement historique. Rien n’est plus
contraire à l'intelligence des institutions primitives que le
préjugé, parfois inconscient, qui attache chaque institution à
une fonction unique et invariable pour tous les temps.
Aucune méthode, croyons-nous avec l’auteur, n’est plus
sûre, « Elle consiste à demander aux institutions elles-mêmes
le secret de leur origine et de leurs phases les plus obscures ».
Résolument M. Bonfante fait prévaloir cette méthode
« organique » sur celle du droit comparé. Elle l’a mené à
reconnaître et à défendre contre les tendances niveleuses des
comparatistes, la profonde originalité des institutions
romaines essentielles. Non point qu'il repousse l’appui que
peut fournir à des recherches de cet ordre le rapprochement
avec le droit d’autres civilisations; mais il n'accepte point de
sacrifier à une prétendue loi d’uniformité dans l’évolution
juridique de tous les peuples, le témoignage de ces règles et
formes primitives encore profondément ancrées dans la struc-
ture des institutions classiques. Nous signalerons comme l’une
des plus brillantes applications de cette méthode, les recher-
642 COMPTES RENDUS
ches de M. Bonfante concernant les origines de l’héridité
testamentaire romaine. L'école comparatiste, se fondant sur le
droit grec ou germanique, avait proclamé que les règles fon-
damentales de cette institution constituaient une impossibilité
pour l’époque lointaine où la tradition les fait remonter. Mais
l'apparition tardive de ces règles est, du point de vue de l’évo-
lution du droit romain, une impossibilité bien autrement ma-
nifeste. Aprés avoir dégagé cette institution, des conceptions
essentiellement patrimoniales du droit récent, ayant réduit le
testament à ses formes et règles primitives et montré que sa
fonction originale était d'organiser la transmission d’un
pouvoir de caractère souverain, M. Bonfante a su faire dispa-
raître toute invraisemblance et trouver dans le droit comparé
lui-même de sérieux arguments en faveur de la haute
antiquité du testament romain. On voit, d’après cet exemple,
avec quelles précautions il convient de manier la méthode
comparative ; c’est à la méthode « organique » que doit incon-
testablement demeurer la priorité.
L'ouvrage de M. Bonfante est conçu suivant le plan le plus
large. Il embrasse à la fois l'histoire du droit public et celle
du droit privé. L'auteur n’a négligé aucune des données ethno-
graphiques, économiques et politiques susceptibles d’avoir
influencé de façon notable l’évolution des institutions juri-
diques.
Dans la première partie consacrée à la cité et au droit quiri-
taire, une large part est faite à l’étude des origines des popu-
lations italiques et des organisations fédératives de. ces
peuplades. On lira avec un vif intérêt les pages où l’auteur
formule les conclusions de ses travaux bien connus sur l’orga-
nisation sociale préromaine, sur les gentes et la familia.
Peut-être hésitera-t-on à admettre la constitution quasi
monarchique que M. Bonfante attribue aux gentes. D’autre
part, l’auteur a renoncé à voir dans les agnats un groupement
analogue à la gens et d'étendue seulement plus restreinte;
c'est au consortium familial subsistant habituellement après
la mort du père de famille qu’il semble attribuer aujourd'hui
la fonction politique qu’il reconnaissait jadis à la gens (1). La
(!) Sur cette thèse jadis défendue par M. Bonfante, voyez la critique assez
vive parfois de M. S. PEROZzI, « Parentela e gruppo parentale » Bull. d. Istituto
di D. R., 1921, p.88 ets.
COMPTES RENDUS 643
distinction n’apparaît cependant pas encore avec toute la clarté
désirable (4).
. Quant à l'organisation de la cité, M. Bonfante met tout
particuliérement en lumière le principe spécifiquement
romain de la succession au pouvoir par la désignation du
prédécesseur Ce principe s’observe dans le droit public de la
royauté; il subsiste sous la république dans le droit de nomi-
nation qui appartient aux magistrats supérieurs. Mais il n’est
pas exclusivement propre au droit public. C’est à la mise en
œuvre du même principe que l’auteur rattache, en droit privé,
l'institution d'héritier, caput et fondamentum testamenti,
conçue comme une désignation à la succession de la
souveraineté familiale. On voit quelle puissante unité cette
communauté de principe entre le droit public et le droit privé
tend à donner à tout le système juridique romain.
En ce qui concerne la loi des Douze Tables, l’auteur défend
leur authenticité contre l’hypercritique moderne. Il n’y a
aucune absurdité, aucun « miracle sociologique », suivant
l'expression de M. Lambert, dans la tradition qui fait
remonter cette œuvre de codification au v° siècle avant notre
ère. L’invraisemblance est seulement dans les exagérations
des auteurs anciens et modernes qu! ont prétendu reconnaître
dans cette loi la source de tout le droit romain. Ces apprécia-
tions, observe finement l’auteur, valent ces anecdotes mira-
culeuses que l’on raconte de l'enfant lorsque, adulte, il est
devenu un grand homme. En réalité, la loi des Douze Tables
est un code très primitif, incomplet et sans unité.
L'auteur trace ensuite un tableau d'ensemble du droit
quiritaire, sous la forme d’un commentaire au code décemvi-
ral. De cet examen M. Bonfante tire la conclusion que les
institutions fondamentales du droit romain sont celles d’une
caste dominante, les patres. La preuve s’en trouve dans le
caractère politique de ces institutions : la #anus on potestas
est une souveraineté sur les personnes, le dominium ex iure
quirilium est une souveraineté territoriale, le testament
romain est la désignation d’un successeur souverain. C'est
(1) Ainsi M. Bonfante (p.70) cite encore la loi attribuée à Numa qui ordonnait,
en cas d’homicide par imprudence, d'offrir un bélier aux agnats (agnatis eius
in contione offerret arietem) comme l'indice d'une organisation en commun.
644 COMPTES RENDUS
cette organisation juridique d'une caste seigneuriale domi-
nante qui, étendue à la plébe, forme le droit quiritaire.
La deuxième partie, intitulée « l'État romain et le 2us
gentium >», est divisée en deux sections : I, « L’Hégémonie
républicaine »; [T, « La Domination impériale ».
Au point de vue du droit public, nous reléverons spéciale-
ment les pages magistrales consacrées à l’organisation fédéra-
tive et municipale de l’Italie sous la République, à la crise
dans laquelle devaient succomber la conception de l’État-cité
et la liberté politique, au régime municipal sous l'Empire. En
ce qui concerne le droit privé, l’auteur souligne très heureuse-
ment l'immense part qui revient à la jurisprudence ancienne,
aux veteres, dans le développement des institutions civiles.
Quant à la jurisprudence classique M. Bonfante adopte une
opinion moyenne entre la thèse de Sokolowski qui attribue à
la philosophie grecque l'influence la plus étendue sur les
méthodes des Prudents, et celle de M. Perozzi qui ne voit en
ceux-ci que de purs praticiens.
Un examen sommaire du droit classique termine cette
partie. Notons les réserves, à notre sens assez justifiées, que
l’auteur fait au sujet dela théorie de Mommsen d’après laquelle
la procédure des quaestiones perpetuae aurait été établie
sur le modèle de la procédure civile. D'autre part, M. Bonfante
adopte sans discussion l'opinion courante qui attribue l’intro-
duction de la procédure formulaire à la Lex Aebutia, que l’on
suppose dater du 11° siècle avant notre êre. Il semble pourtant
bien que le texte de Gains (VI, 30) ne reconnaisse d’autre rôle
à cette loi que d’avoir contribué à la suppression des legis
actiones; et cela suffirait à ruiner toutes les hypothèses que
l’on a émises sur sa date approximative.
« La monarchie romano-orientale et le droit romano-hellé-
nique » forment l’objet de la dernière partie de l'ouvrage.
Aprés un coup d’œil sur les causes de la décadence de l'Empire
et de la civilisation italienne, l’auteur étudie la constitution
politique de Dioclétien et Constantin et les sources du droit.
Il marque les idées nouvelles qui s’introduisent dans le droit
de la famille, dans le droit de propriété, dont le caractère
souverain s’efface, dans le droit des obligations où nous voyons
le cadre rigide des contrats s’élargir devant la reconnaissance
progressive de l’autonomie des volontés, et dans le droit
COMPTES RENDUS 645
successoral. La question de l’organisation de la procédure
extraordinaire est malheureusement à peine efileurée. Par
contre, 1l faut compter parmi les plus importants de l’ouvrage
celui qui est consacré à la compilation de Justinien.
Nous n’avons*guêre pu souligner que quelques idées éparses
dans ce vaste exposé. Pour la justification des théories parti-
culières à l’auteur, on se reportera aujourd’hui commodément
aux trois beaux volumes de « Scritti giuridici» (Turin, Unione
tipografico) dans lesquels M. Bonfante a rassemblé la plupart
de ses études antérieures
L'ouvrage actuel est complété par de multiples appendices,
dont les uns constituent des études spéciales sur l'authenticité
des Douze Tables, sur la méthode des compilateurs, sur la
recherche des interpolations, etc., dont d’autres, au contraire,
ont un caractère surtout documentaire et sont destinés à facili-
ter l'orientation parmi les sources du droit romain.
F. DE VISSCHER.
Aug. Fliche. Saint Grégoire VII. Paris, Gabalda, 1920, in-12°,
x-190 p. (Les Saints).
Les dimensions et le caractère de la collection dont fait
partie ce volume ont obligé l’auteur à éliminer tout appareil
scientifique. Aussi, en attendant la justification de plusieurs
idées nouvelles, demande:t-il qu’on lui fasse crédit dE « quel-
ques mois ou de quelques années ».
M Fliche écrivait ces lignes en 1920. A cette date, il avait
déjà publié ses Ætudes sur la polémique religieuse à l'épo-
que de Grégoire VII. Les prégrègoriens. Depuis. et cette
année même, le Spicilegium sacrum lovaniense nous a
donné, sous le titre suivant : La réforme grégorienne. I. La
formation des idées grégoriennes, la genèse du programme de
Grégoire VII. Le second tome sera consacré tout entier au
pontificat de celui-ci; c’est surtout dans ce volume à venir, que
nous irons chercher les preuves de M. Fliche.
Je dis surtout. Car sur deux points en particulier l’auteur a
déjà produit sa démonstration, Voici le premier : c'est seule-
ment sous le pontificat de son prédécesseur immédiat, Alexan-
dre II (1061-1073), que Hildebrand joue le rôle de premier
646 COMPTES RENDUS
ministre. Et le second : les idées dites grégoriennes ont été
appliquées, mais non pas inventées, par saint Grégoire. Elles
furent élaborées en Lorraine,timidement d'abord avec Rathier
de Vérone, plus hardiment ensuite avec Wason ; enfin le car-
dinal Humbert de Moyen-Moûtier leur donna leur forme défi-
nitive, sous Etienne IX (1057-1058). Avant tout, âme ardente,
trés éprise d’idéal chrétien, partant trés désireuse de restaurer:
la discipline, de remettre en honneur la vieille loi du célibat
ecclésiastique, d’en finir avec le scandaleux trafic des évêchés,
le pape, tout en étant décidé à ne rien sacrifier des préroga-
tives du Saint-Siège, n’a pas été un intransigeant commele car-
dinal Humbert, mais un modéré comme saint Pierre Damien.
L'attitude du roi de Germanie et l’insuccés des premières
mesures contre la simonie et le nicolaisme orientérent peu à
peu Grégoire VII vers la politiqne radicale de l'école lor-
raine. |
Aussi, dans ce petit volume qui résume en moins de deux-
cents pages le pontificat si rempli de Grégoire VII, un seul cha-
pitre, de vingt-cinq pages,est donné à Æildebrand. Encore y
expose-t-on l’état moral de la chrétienté et les idées maîtresses
de Grégoire VIT avec beaucoup plus d’étendue que l'histoire
de sa vie monastique et de son activité comme cardinal.
Personnellement j'eusse voulu un peu plus de développement
pour ces deux points.
Dés le lendemain de son élection, Grégoire VII prépare la
réforme de l'Église, mais en cherchant les alliances des rois
et des princes. Il parait apprécier surtout celle de Henri IV,
M. Fliche insiste naturellement beaucoup sur les documents
qui lui révélent cette politique de Grégoire VII au début de
son pontificat.
La seconde année aprés son élection, le pape porte les
décrets contre les prêtres simoniaques, concubinaires ou
mariés. Et dès cette même seconde année, ces mesures se
heurtent à une résistance formidable, qu’il ne parviendra pas
à briser.
Voici donc, la troisième année. le décret sur les investitures.
M. Fliche nous dit que ce décret a été inspiré non par une
pensée politique mais HnIqUEMIEnE par des nécessités d'ordre
religieux et canonique; qu'il n'inaugure pas des principes révo-
lutionnaires dans les rapports entre l'Église et l'État; qu'il
COMPTES RENDUS 647
sera appliqué, au moins par le pape, sinon par tel de ses
légats, avec toutes sortes de tempéraments.
Nous arrivons ainsi à la querelle des investitures. La
manière dont l’auteur nous représente l'événement de Canossa
et ses conséquences n’est pas nouvelle. Hauck avait écrit :
« En cet instant, le pontife a agi avec grandeur ; pour se con-
duire avec rectitude, il a compromis tous ses plans.» « En
pardonnant, écrit à son tour M. Fliche, il a montré qu'il était
un grand pape et un vrai chrétien. » Il ajoute : « Le vaincu de
Canossa, ce n'est pas le pénitent qui se prosterne, mais le juge
qui l’absout. » La suite de la querelle est là pour prouver la
justesse de cette appréciation. Mais, d’après beaucoup d’histo-
riens modernes, le pape aurait été l’agresseur au moins en 1080
quand, pour la seconde fois, Henri IV se vit excommunié. »
En réalité, répond M. Fliche, dés la fin de 1077, les engage-
ments de Canossa n'ayant pas été tenus, Grégoire VIT pou-
vait opter pour Rodolphe de Souabe et ruiner son rival; la
seule chose qu'on puisse lui reprocher c’est de ne l'avoir pas
fait. »
La parole célêbre qu’on prête à Grégoire VIT mourant a des
chances d’être apocryphe. Mais elle résume bien sa carriére.
Grégoire VII n’a pas été un grand politique et il manquait
surtout de psychologie. [1 se considère exclusivement comme
le vicaire du Christ. [Il obéit constamment et jusque dans ses
moindres actes à des préoccupations d’ordre surnaturel. Son
effort gigantesque n’a porté ses fruits que peu à peu. Ils ont
été incalculables : la règle de chasteté sacerdotale s'est impo-
sée ; la notion de l’État chrétien a pénétré la société.
Les deux chapitres où M. Fliche expose la centralisation
ecclésiastique sous Grégoire VIT et le gouvernement (héocra-
tique contiennent, à mon sens, plusieurs affirmations contesta-
bles. Dans le premier il semble avoir voulu développer cette
affirmation énoncée précédemment: « La primauté romaine à
laquelle les prédécesseurs de Grégoire VIT n’ont pas craint
déjà de faire dans leurs bulles de timides allusions, est affirmée
par lui avec une franchise et une rigueur inconnue. » Qu: les
circonstances aient amené Grégoire VII a faire plus souvent
usage de sa primauté et, par conséquent, à en parler : c’est
fort juste; que ses prédécesseurs, et en particulier un Léon le
Grand, un Grégoirel®,un Nicolas[*,n’aient fait que detimides
648 COMPTES RENDUS
allusions à la primauté, c’est là une affirmation tout à fait
insoutenable. Nous espérons ne pas les retrouver dans les
volumes dont nous attendons avec impatience la publica-
tion. |
E. DE MOREAU S. J.
Paul Fredericq. Codex documentorum sacratissimarum indul-
gentitrum neerlandicarum. Verzameling van stukken
betreffende de pauselijke aflaten in de Nederlanden
(1300-1600). (Rijks geschiedkundige publicatiën, kleine
serie, 21). ’s Gravenhage, Martinus Nijhoff, 1922, x111-694 p.
Cette publication de textes, ouvrage posthume du regretté
Paul Fredericq, se rattache intimement au labeur de toute sa
vie. Elle est en quelque sorte le complément de son Corpus
documentorum Inquisitionis haereticae pravilatis Neerlan-
dicae, et est conçue de la même facon. Comme celui-ci elle
est destinée à permettre, dans une question peu étudiée et
sujette à controverses, d’embrasser d’un coup d œil les docu-
ments qui s’y rapportent et que leur dispersion ou leur état
manuscrit empêchaient d'étudier avec fruit. Elle constitue
un travail préparatoire à une histoire des indulgences dans
les Pays-Bas.
Comme l’auteur l'indique dans le titre. il n’a réuni que des
textes relatifs aux grandes indulgences papales (sacratissimae
indulgentiae). Il était quasi impossible de s'occuper également
des nombreuses petites indulgences, d’intérêt local, qui ont
été promulguées durant la même période ou précédemment.
Déjà en 1899, dans un article paru dans le Bulletin de
l'Académie royale de Belgique, et intitulé : « La question
des indulgences dans les Pays-Bas au commencement du
xvI°sièécle », Paul Fredericq attira l’attention sur l'importance
des indulgences pour l'étude des origines du protestantisme
dans les Pays-Bas. Il suscita de l'intérêt pour la question, et
des séries de documents lui furent successivement signalées à
Utrecht, à Liège et à Malines. Il les publia sous les titres sui-
vants :
Les comptes des induigences en 1488 et en 1517-1519 dans
le diocèse d’Utrecht (1899).
COMPTES RENDUS 649
Les comptes des indulgences dans les Pays-Bas. Deuxième
série : Les comptes des indulgences papales, émises au profit
de la cathédrale de Saint-Lambert à Liège(1443-1446) (1903).
kRekeningen en andere stukken van den pauselijhen aflaat-
handel te Mechelen in ‘t midden der X V®* eeuro (1443-1472)
(1909).
Tous ces documents ont été recueillis dans le Codex.
Celui-ci contient également un grand nombre de textes déjà
édités, mais dispersés, tels que bulles papales, extraits de
chroniqueurs, appréciations d'écrivains contemporains. Il
apporte enfin quelque cent vingt textes entiérement inédits; ce
sont eux surtout qui doivent attirer spécialement notre atten-
tion ici.
Signalons d’abord un grand nombre de lettres d’indulgences
(la plus ancienne est de 1410). Elles émanent surtout d'évêques
et plus tard de commissaires et de légats pontificaux. Elles per-
mettent de suivre l’évolution de leur forme et de déterminer
les personnes auprès desquelles elles rencontraient du succés.
Des extraits de comptes communaux (e. a. Gand) ren-
seignent sur l'intervention des villes dans l’organisation des
« pardons ».
Plus intéressants sont les édits des princes des Pays-Bas
tendant à faciliter la vente des indulgences, à protéger les
indulgences papales contre la concurrence des petites indul-
gences et à interdire le trafic des « questeurs estrangiers ».
Parmi les bulles papales inédites citons celle qui confirme
l’indulgence en faveur de ceux qui prennent part à la croisade
de Philippe le Bon contre les Turcs (1455), et celles qui
décrètent les indulgences au profit de Saint-Pierre de Saintes
(1476, 1483, 1487) et de Saint-Pierre de Rome (1514).
Mentionnons parmi les documents de caractère divers un
mémoire de l’inquisiteur Henri Kaltysen, dans lequel il
attaque les thèses relatives aux indulgences (1447), et une tra-
duction néerlandaise d’un petit écrit de Luther de 1517 parue
déjà en 1520 à Anvers.
Toutes ces pièces complètent heureusement les données four-
nies par les publications partielles citées plus haut, qui
avaient déjà fait connaître dans les plus petits détails l'orga-
nisation de la vente des indulgences. Avec ces documents et
ceux de nature plus générale, déjà publiés ailleurs, mais réu-
650 COMPTES RENDUS
nis ici, il y a désormais moyen de se faire une idée de l’évo-
lution des indulgences, de la manière dont les contemporains
les ont accueillies et de leur influence sur les origines de la
Réforme.
L'œuvre, comme Fredericq le rappelle dans sa préface, est
le fruit de sa collaboration avec les étudiants qui se sont suc-
cédé pendant de longues années à son cours pratique d'his-
toire nationale. Le repos forcé que la guerre apporta au pro-
fesseur lui permit de mettre son ouvrage au point. Quatre mois
aprés l'avoir terminé il fut déporté en Allemagne. Aprés
l’armistice l'ouvrage fut livré à l'impression et Fredericq
avait déjà corrigé une partie des épreuves lorsque la mort
l’'enleva subitement. Son ami, Sam. Muller, l’archiviste
d’Utrecht, également décédé depuis, fut chargé de continuer
la correction. Enfin, M. Van Hinsbergen, des Archives
d'Utrecht, a dressé une table des noms de lieux qui facilitera
les recherches. La publication, ainsi terminée, constitue en
même temps une contribution à la science et un pieux hom-
mage à la mémoire de l’auteur.
Haxs VAN WERVEKE.
Roger Chastanier. U/n aspect des lois relatives aux minorités
religieuses. L'état civil des Protestants, 1550 - 1792,
s. 1., 1922, in-8°, 240 p. [Nimes, impr. Chastanier|.
L'organisation actuelle de l’état civil remonte à un décret
de l’Assemblée législative du 20 septembre 1792. Ce décret
s'inspire lui-même en grande partie d'un édit de Louis XVI
de 1787 qui avait fixé les règles pour la constatation des nais-
sances, mariages et décés des protestants de France. C’est donc
la genèse de notre législation sur l’état civil que nous expose
M. Chastanier, en nous donnant un historique de l’état civil
des protestants en France de 1550 à 1792.
Aprés avoir rappelé sommairement les origines de l’état
civil et la façon dont il fut définitivement organisé en France
au xvI° siècle et confié au clergé, l’auteur analyse dans une
première partie ia législation spéciale qui fut accordée à cet
égard aux protestants, à la suite des guerres de religion, et les
dota d’un état civil propre.
COMPTES RENDUS 651
En 1630, commencent les persécutions de Louis XIV contre
les réformés. Des ordonnances nombreuses, dontles principales
furent celle de la Révocation de l’édit de Nantes et celle de1715
proclamant la « fiction légale » qu’il n’y avait plus de protes-
tants en France, mirent les réformés dans l’alternative soit
de faire, contre leur conscience, acte de soumission à l'Eglise
catholique, soit de se voir privés de tout état civil légal.
Les enfants durent être baptisés à l’église. Les mariages
conclus ailleurs que devant les curés, soit « au désert », soit
à l'étranger, soit « par paroles de présent » (1), furent consi-
dérés comme nuls, les femmes furent qualifiées de concubines,
des séparations scandaleuses furent prononcées, des enfants,
traites en bâtards, se virent privés de l’héritage paternel. Les
inhumations durent se faire clandestinement, la loi ordonnant
que le corps de ceux que le clergé refuserait de considérer
comme catholiques, malgré la « fiction », serait traîné sur
une claie, puis jeté à la voirie.
Sous Louis XV, cette législation ne subit pas de modifications
importantes. Dès le second quart du xviri° siècle, un mouve-
ment d'opinion s'était dessiné cependant en faveur des protes-
tants. L'abbé Robert, Joly de Fleury, Rippert de Monclar
s'en étaient faits successivement les porte-parole. Le pape
Benoit XIV avait déclaré valides les mariages des protestants.
Vint ensuite l'affaire Calas et l’on sait le retentissement que
sut lui donner la plume de Voltaire. « La notion de tolérance,
jusqu'ici réservée à une élite, dit M. Chastanier, envahit
désormais le grand public. » La jurisprudence devint plus
favorable aux protestants. Louis XVTenfin fut converti aux
idées nouvelles par le baron de Breteuil, Rulhiéres et
Malesherbes : on lui persuada fort habilement que les véri-
tables intentions de Louis XIV vis-à-vis des protestants avaient
été dénaturées soit par son entourage, soit aprés sa mort. En
novembre 1787, par un édit dont nous avons signalé plus haut
l'importance, le roi rendait aux protestants un état civil légal.
L'intéressant travail de M. Chastanier est clair et fort impar-
tialement rédigé. Mais il est regrettable que l’auteur n’ait pas
cru devoir toujours citer ses références ou ne l’ait fait généra-
lement que de façon imparfaite. De même, la « bibliographie »,
(1) Mariage par contrat devant notaire.
652 COMPTES RENDUS
à la fin du volume, laisse à désirer. Les fautes d'impression,
trop nombreuses, sont parfois fâcheuses. Certaines dates sont
par trop approximatives : « vers le x1I° siècle » (p. 24), « vers
la même époque » (p. 181), « à la même époque » (ibid.).
P. 227 : l’édit de tolérance de Joseph II est de 1781 et non
de 1766; p. 22 : l'expression « race indo-européenne » est
fautive.
P. BONENFANT.
Henri Hauser. Travailleurs et marchands dans l’ancienne
France. Paris, Alcan, 1920, in-& de vrr1-222 p.
Sous le titre transcrit ci-dessus. M. Hauser, professeur à la
Sorbonne et au Conservatoire national des Arts et Métiers,
réunit six études. qui ont paru dans différentes revues entre
16095 et 1914, sans y apporter d'autre modification que quel-
ques corrections de pure forme Il en résulte que ces études
ne sont pas toujours « au courant » de la bibliographie la plus
récente. Mais aucune pourtant n'est vieillie quant à l’exacti-
tude matérielle des faits exposés. Plusieurs, d'autre part, ont
puisé dans la crise économique que nous traversons depuis 1914
un regain d'actualité.
La première des six études de M. Hauser est intitulée :
L'histoire économique de l’ancienne France (p. 1-56). Elle
est divisée en quatre parties. Les deux premières passent en
revue la bibliographie historique du sujet, la troisième exa-
mine les résultats obtenus et la quatrième étudie les pro-
blèmes qui se posent actuellement devant l’historien-écono-
mis e, ainsi que les sources au moyen desquelles il pourra
essayer de les résoudre. Le passage qui nous a frappé le plus
dans ces quatre leçons — car il s’agit de quatre leçons faites
en 1904 à l'École des Hautes Études sociales de Paris — est
celui où M. Hauser nous montre que les questions écono-
miques ont été mises au rang des problèmes historiques, non
par les économistes, mais par les historiens. Et parmi ceux-ci
il faut faire une bonne place aux représentants de l'école
romantique. à Augustin Thierry et à Michelet notamment,
qui ont éveillé l'intérêt pour l'histoire des « foules ano-
nymes ». 11 y a là, en effet, un aspect insoupcçonné de l’œuvre
des Romantiques.
COMPTES RENDUS 653
La deuxième étude, intitulée La géographie humaine et
l'histoire économique, est très brève (p. 57-74:. Elle vise à
déterminer l'influence du milieu géographique sur les établis-
sements humains, les cultures et les industries. Elle rappelle
naturellement l’œuvre de Karl Ritter, de Fr. Ratzel et de
Vidal de la Blache. Elle signale aussi ce qui a été fait dans ce
domaine par des auteurs plus récents, tels qu'Henri Sée. Mais
elle ignore — cela s'explique par la date de la première paru-
tion de cette étude — les travaux de Jean Brunhes et de
Lucien Febvre.
L'intérêt que nous inspire l'histoire des prix nous a fait lire
avec une attent on particulièrement soutenue la troisième
étude, consacrée à une controverse sur les monnaies (1566-
1578). Il s’agit des « Paradoxes », publiés en 1566 par le sei-
gneur de Malestroict, conseiller de Charles IX et « maistre
ordinaire de ses comptes » sur la cherté dont on se plaignait
alors en France et dans les piys voisins. Pour Malestroict il
n’y à pas de renchérissement efiectif des denrées au moment
où il écrit, mais seulement un avilissement de l'instrument
d’achat, la monnaie. Il affirme, en comparant son temps à
celui de Philippe de Valois, que « pour l’achat de toutes choses
l’on ne baille point maintenant plus d’or ni d'argent que l’on
baillait alors », et il cherche à le démontrer avec une largeur
d'esprit et un sens économique remarquables. Nous ne pou-
vons, dans ce compte rendu, entrer dans le détail de sa
démonstration, ni dans celui de la réfutation qu’en fit le
célèbre Jean Bodin. La controverse que M. Hauser expose
avec une grande clarté et beaucoup d érudition, se rattache à
un problème qui a des points de contact nombreux avec la
crise de cherté dans laquelle nous nous débattons à l’heure
présente. Elle en acquiert une actualité d'autant plus grande.
Aussi a-t-on vu paraître récemment pas mal d'ouvrages sur
la question de la hausse des prix au xvi* siècle. Citons notam-
ment l'ouvrage d'André Liautey sur « la hausse des prix et la
lutte contre la cherté en France au xvI° siècle » (1921) et une
série d'articles copieusement documentés de Cristobal Espejo
sur « la carestia de la vida en el siglo xvI y medios de aba-
tarla » (la cherté de la vie au xvi° siécle et les moyens d'y
remédier) dans la Revista de Archivos, Bibliotecas y Museos
de Madrid (1920 et 1921). Ces deux travaux jettent un jour
44
654 COMPTES RENDUS
nouveau sur la question traitée dans la troisième étude de
M. Hauser. Mais ayant paru après celle-ci, elles n’ont pu être
utilisées.
La quatrième étude, qui comporte seulement une quinzaine
de pages, est la reproduction d’une communication faite à
l’Académie des sciences morales et politiques en 1914 sur Une
famine il y a 400 ans. Organisation communale de la
défense contre la diselte. C’est de la disette de 1529 qu'il s’agit
et des mesures qu’on prit à Dijon pour la combattre. M. Hau-
ser avait déjà étudié précédemment les effets de la même
disette à Lyon. Ajoutons que les articles de Cristobal Espejo,
cités ci-dessus, sont pleins de faits analogies pour l'Espagne.
Les Ordonnances des Pays-Bas pour l’époque de Charles V
et l’Inventaire des Archives d’Ypres d’E. de Sagher con-
tiennent également des renseignements précieux sur les
moyens imaginés par les pouvoirs publics pour combattre la
cherté des grains. Il y aurait là matière à des comparaisons
suggestives.
La cinquième étude est la plus longue : Les pouvoirs
publics et l'organisation du travail dans l’ancienne France
(p. 430-216). Voici comment M. Hauser en indique lui-même
l’objet : « Tandis que le pouvoir seigneurial et le pouvoir
municipal (du moins dans les villes de commerce) sont encore,
au XvI° siècle, des réalités agissantes, le premier sera peu à
peu annihilé par les empiétements des fonctionnaires royaux;
le second, dés le temps de Louis XIII et plus complétement
encore sous Colbert, verra peu à peu se restreindre la sphère
de ses compétences. Quant à la puissance royale, elle ne
s'exerce pas d’une façon simple et toujours identique à elle-
même. Tantôt c’est du centre, conseil du roi, conseil du com-
merce, que partent les ordres et que descendent les décisions.
Tantôt c'est l’agent régional ou local qui applique à des espèces
particulières une disposition générale, ou simplement obéit à
la tendance instinctive qui pousse tout fonctionnaire à étendre
ses attributions. Tantôt ce sont des corps constitués, parle-
ments, cours des monnaies, qui prétendent exercer sur les
consommateurs et les producteurs une sorte de haute tutelle,
ou qui plus égoïstement défendent leurs propres préroga-
tives. » M. Hauser a tàäché, comme il dit, « de débrouiller un
peu ce chaos », de « démêler l’action de ces divers pouvoirs
COMPTES RENDUS 655
sur la vie économique des classes industrielles ». Pour le faire,
il s’est imposé un labeur considérable, recourant tour à tour
aux archives des grandes communes françaises, surtout à
celles de Dijon, qu'il connaît mieux que toutes autres. Cette
étude est de tout premier ordre et digne de l’auteur des
Ouvriers du temps passé, qu'elle complète sur bien des points.
Reste la sixième étude : Spéculation el spéculateurs au
XVI siècle (p. 217-231). C'est la bourse d'Anvers, la premiére
bourse internationale des valeurs mobilières, créée en 1531,
et trés différente des anciennes foires, qui fait presque exclu-
sivement les frais de ces quelques pages. Elies ne contiennent
rien que nous ne sachions déjà par les travaux antérieurs.
Mais par leur concision et la clarté de l’exposé, elles se recom-
mandent à l’attention de ceux qui voudraient pousser plus
avant une étude sur laquelle les archives communales d’An-
vers possèdent encore tant et de si précieux documents iné-
dits.
Concluons : en publiant à nouveau, dans un même recueil,
ces six études, M. Hauser a fait œuvre méritoire : il les a mis
mieux à la portée du public et il en a, en même temps, renou-
velé l'intérêt.
H. VAN HouTTeE.
Camille Tihon. La Principauté et le diocèse de Liège sous le
règne de Robert de Berghes, 1557-1564. Liège, Vaillant-
Carmanne, et Paris, Ed. Champion, 1923, in-8°, 332 p. (fasci-
cule XXXI de la Bibliothèque de la Faculté de Philosophie
et Lettres de l’Université de Liège )
Malgré sa briéveté, le règne de Robert de Berghes fut mar-
qué par des événements d’une importance telle qu'on peut les
considérer comme décisifs, à bien des égards, pour l’avenir du
peuple liégeois. C’est ce qui, sans doute, aura engagé M. Tihon
à en entreprendre l’étude.
Ainsi qu'il le dit dans sa préface, des raisons d'ordre maté-
riel l’ont empêché de tracer un tableau complet des rapports
entre la Principauté et le Saint-Empire. Sur la vie économique,
intellectuelle et morale, il s’est vu contraint à un aperçu som-
maire.
656 COMPTES RENDUS
Il convient de tenir compte de tout cela pour apprécier son
travail.
Ses conclusions se résument comme suit : très pieux, très
instruit, animé des meilleures intentions, Robert de Berghes,
terrassé par la maladie, ne put jouer dans la Principauté le
rôle auquel ses talents lui eussent permis de prétendre. Et ce
fut dommage, car la politique extérieure, la question finan-
ciére, l’hérésie et les difficultés résultant de la création des :
nouveaux évêchés réclamaient, d'une manière tout particulié-
rement pressante, la présence, à Liége, d’une direction ferme
et avisée.
Sous notre évêque, l’alliance de 1518 perdit peu à peu les
sympathies des Liégeois. Si la Principauté retira quelque avan-
tage de la paix de Cateau-Cambrésis, elle n’en eut pas moins
à subir les exactions des gens de guerre. D'autre part, lésé dans
l'affaire des nouveaux évêchés, le chapitre cessa de se mon-
trer enthousiaste du rapprochement avec les Pays-Bas.
L'hérésie profita largement de la faiblesse du pouvoir pour
recruter de nouveaux adeptes et préparer ainsi au successeur
de notre évêque une deses tâches les plus malaisées.
Dans la question des nouveaux évêchés, l’attitude de l’évê-
que et du chapitre est facile à comprendre. Ne pouvant enrayer
la réalisation des vues du gouvernement de Bruxelles, ils se
bornèrent à réclamer des compensations d'ordre matériel et
moral.
Au point de vue de la civilisation, l’époque de Robert de
Berghes se caractérise par l’organisation de la contre-réforme,
le développement de l’'humanisme et de louables efforts pour
donner au peuple une instruction plus étendue.
Économiquement, on assiste aux débuts, chez nous, de l’in-
dustrie capitaliste.
D'une manière générale, on peut, semble-t-il, se rallier aux
thèses de M. Tihon.
Son travail s'appuie sur une bibliographie très complète.
L'auteur n’a négligé aucunesource, et aucun travail de quelque
valeur ne lui a échappé.
Sur la vie de Robert avant son accession à l’épiscopat, ii est
bien près d’épuiser la matière. Même remarque en ce qui con-
cerne la question des nouveaux évêchés. M Tihon a trés bien
exposé cette partie de l’histoire liégeoise. [l en a vraiment
COMPTES RENDUS 657
compris l'importance. Le régime spécial appliqué aux héré-
tiques dans la principauté a fait l’objet d’un examen minutieux,
et l’auteur a su mettre en relief son caractère libéral pour
l’époque. On peut en dire autant de l’exposé des rapports entre
la Principauté et les Pays-Bas.
Amené à reprendre l'étude des rétroactes de toutes les
grandes questions qu'il a traitées, M, Tihon l’a fait avec tact,
précision et justesse.
Son étude se recommande donc d'un mérite très réel.
Ceci posé, il est permis de se demander si, malgré sa brié-
veté, l’époque de Robert de Berghes n'offre pas à l'historien
un champ trop vaste pour permettre une étude approfondie.
Un simple coup d'œil sur la bibliographie démontre, en effet,
que les travaux d'approche ne sont pas faits. Nombre de ques-
tions sont et resteront longtemps encore sans solution satisfai-
sante. On comprend aisément que M. Tiñnon se soit trouvé dans
l'impossibilité de les envisager toutes. Mais il eût pu, semble-
t-il,indiquer davantage qu'il se les était posées. On s’en rendra
compte en parcourant notamment son étude sur les négocia-
tions qui précédérent la résignation de Robert. À aucun
moment, il ne nous parle de l'attitude du peuple liégeois dans
cette affaire qui a dû, cependant, l’intéresser quelque peu! ({)
Lorsqu'il traite des rapports de la Principauté avecles Pays-
Bas, M. Tihon ne fait pas ressortir, semble-t-il, un fait qui
domine l’ensemble du débat.
Pendant la première moitié du xvi* siécle, l’alliance se
justifia par des raisons plus évidentes et plus plausibles que
dans la suite. En effet, la réunion de l’Empire aux Pays-Bas
rendait impossible aux Liégeois la continuation d’une poli-
tique francophile. Dans le conflit entre François [°° et ia Mai-
son d'Autriche, ils eussent été sacrifiés sans pouvoir jouer un
rôle quelque peu décisif. L'alliance de 1518 était donc, pour
eux, une réelle sauvegarde.
Mais, plus tard, les événements changérent notablement la
position internationale du pays. En 1554, l’Empire fut séparé
(2) Plus d’un détail demanderait à être précisé. Ainsi, parlant de l'élection
de Groesbeeck comme coadjuteur, M. Tihon ne nous dit pas si l'élu réunit
l'unanimité ou la simple majorité des suffrages. Il ne nous fait pas connaître en
détail le texte de la commision dont l'administrateur fut muni. Cf. op. cit.,
pp. 73 et 74. |
658 COMPTES RENDUS
de la monarchie espagnole. L'un des bras de la tenaille qui
enserrait politiquement la Principauté fut, de ce fait, brisé.
Incapable, par sa faiblesse intérieure, de défendre le pays
contre les entreprises françaises, l’Empire se révéla impuis-
sant à exercer sur les Liégeois une véritable domination, et
ceux-ci s'affranchirent de toute sujétion réelle à son égard.
D'autre part, privée de l’appoint impérial, la monarchie ne
soutint qu'avec difficulté la lutte contre la France La paix de
Cateau-Cambrésis fut loin de marquer un affaiblissement de
cette dernière.
Il y a là un ensemble de faits qui, avec la question des forte-
resses et celle des évêchés, dut, certes, écarter les Liégeoïs de
la politique d’alliance.
À ces motifs, on pourrait encore en ajouter d’autres qui, s'ils
ne se firent sentir que plus tard dans toute leur acuité, ne
devaient point, cependant, être négligés pour l’époque qui
nous occupe. Les événements des Pays-Bas commencçaient à
intéresser les Liégeois. Pendant que le chapitre s’opposait à
l'installation à Liége d'un espagnoliste trop marqué, le mar-
quis de Berghes songeait à négocier la remise du siège épis-
copal au fils du prince d'Orange. On n’a point de ce fait une
preuve matérielle. Mais, ainsi que le dit M. Tihon, tout
s'accorde pour le faire supposer. Pendant que les deux gouver-
nements semblaient vouloir trouver dans l'acte de 1518 une
sauvegarde pour leur autorité respective, les démocrates de
Liége et des Pays-Bas négociaient sans doute pour combiner
leur renversement simultané. Dans ces conjonctures, la neu-
tralité rallia de plus en plus les modérés de Liége auxquels elle
dut apparaître comme le seul moyen de conserver l’indépen-
dance du pays en soustrayant celui-ci aux désordres qui affai-
blissaient, alors, les États voisins. M. Tihon eût été, sans
doute, bien inspiré en notant brièvement les indices de cette
nouvelle orientation des esprits.
Enfin, le chapitre de l’hérésie appelle une remarque impor-
tante. Le texte de la paix d'Augsbourg de 1555 ne proclame pas
explicitement que, seuls, les princes pourront choisir la reli-
gion de leur sujets. Il ne le fait que d'une manière implicite (1).
(1) C£. Dumont. Corps diplomatique universel du droit des gens, t. IV,3e par-
tie, p. 88-93 (allemand).
COMPTES RENDUS | 659
Et son interprétation est tellement malaisée que, comme le dit
M. Tihon, certains hérétiques ont prétendu en tirer argument
pour réclamer lelibre choix de leur doctrine (!). Il importerait
de savoir si les lois d'Empire et, en particulier, cette paix,
étaient applicables à Liége avant même d’avoir été officielle-
ment acceptées par le Prince et les États. Sous Robert de
Berghes, on ne discuta jamais ce point. Mais la question n’en
fut pas moins posée par les prétentions des hérétiques. Car
ceux-ci, en invoquant la paix de religion dans leurs recours à
la Chambre de Spire, réussirent souvent à s'assurer de sérieux
avantages.
M. Tihon a aperçu cette question. Mais, n'ayant pu consulter
les archives allemandes, et craignant de sortir du cadre de son
sujet, il ne l’a point traitée en détail. Il faut espérer qu’un jour
prochain lui permettra de faire la lumière sur ce point qui
constitue un des aspects principaux de la politique liégeoise en
matière d’hérésie,
En résumé, l’époque de Robert de Berghes fut l’une des plus
embrouillées du passé liégeois. Et, malgré certaines lacunes,
l’œuvre de M. Tihon est loin d’être nég igeable. Il faut savoir
gré à son auteur d’avoir tenté de fournir un dessin général, un
fil conducteur, Et ce serait commettre une injustice bien grave
que de ne pas avouer qu’il y a réussi Grâce à lui, les rono-
gœraphies pourront éclaircir les aspects d’une période dont on
saisit mieux l'enchainement Et si, parfois, certaines parties
de l’œuvre devront subir des remaniements, il n’est point à
supposer que l’ensemble en puisse être fortement modifié.
G. BONHOMME.
Théophile Simar. Étude critique sur la formation de la doc-
trine des races au XVIII siècle et son expansion au
XIX: siècle. Bruxelles, Marcel Hayez, imprimeur, 1922;
Maurice Lamertin, éditeur ; in-8° de 403 pages. (Mémoires
de l'Académie royale de Belgique, Classe des lettres, etc.,
collection in 8°,t. XVI); 18 fr.
Le mémoire de M. Simar se compose essentiellement de sept
parties : 1. Les origines psychologiques de la théorie des races
(chap. I'et IT, p. 5 à 65);
(1 Timon, op. cit., p. 186.
660 COMPTES RENDUS
2. La doctrine des races pendant la première moitié du
XIXe siècle (chap. III et IV. p. 66 à 127);
3. Gobineau (chap. V, p. 128 à 171);
4à7. La doctrire des races en Allemagne, de 1850 à 1914
(chap. VIet VII, p. 172 à 245); en France (chap. VIIT et IX,
p. 246 à 311); en Italie, en Belgique, en Angleterre, en Amé-
rique (chap. X, p. 312 à 347); aprés la guerre (chap. XI,
p. 518 à 871).
Cet exposé est suivi d’une Conclusion (p. 372 à 382), d’une
abondante Bibliographie (p: 2:83 à 395\ et d’un Index nomi-
num (p. 396 à A0).
L'ouvrage forme un tout parfait, fort bien agence.
L'auteur commence par montrer dans quelles circonstances
apparaît, à la fin du xvuie siècle, l'ensemb'e des doctrines
connues sous le nom de « doctrines raciales » et qu'il carac-
térise comme suit: pour elles, les groupements ethniques, irré-
ductibles les uns aux autres, doivent poursuivre leur évolution
historique dans le cadre de leur génie propre; de par leur
nature même, ils sont, ou prédestinés au progrès, ou voués à
une éternelle infériorité, cette grandeur ou cette indignité leur
étant imposées par des caractères physico-physiologiques.
À en croire ses adeptes, cette théorieest basée sur les données
de la science anthropologique; il n’en est cependant rien, et la
doctrine des races n'était au début qu'une doctrine des classes,
issue du conflit entre le tiers état et la noblesse. Comme
les nobles réclamaient, en France, le pouvoir et le maintien de
leurs privilèges en invoquant leur descendance des conqué-
rants francs, on finit par expliquer la victoire des Germains
par leurs qualités de race, qui leur avaient valu la supériorité
sur les Gallo Romains en décadence.
Les écrivains, les philosophes et les publicistes d'Allemagne
accueillirent avec empressement une théorie si flatteuse pour
leur pays et en firent la base de leur philosophie de l'histoire.
L'esprit protestant, luthérien, calviniste ou puritain qui
régnait en Allemagne et en Angleterre contribuant efficace-
ment à la diffusion de ces vagues doctrines, on se mit à dédai-
gner tout ce qui était romain ou latin, et, par ricochet, la
papauté et le catholicisme.
Les échecs subis par la politique impériale française, les
succés économiques obtenus par l'Angleterre après la chute de
COMPTES RENDUS 6GGI
Napoléon et par l'Allemagne aprés la guerre de 1870 parurent
donner raison aux partisans de la prédestination des pays pro-
testants et germaniques : une « mission civilisatrice » leur
réservait décidément la domination du monde. Leurs vic-
toires, résultat de leur organisation militaire, ayant valu à ces
pays, dans la concurrence générale, des triomphes sans précé-
dent, les publicistes allemands se persuadérent que la force
primait tout, tandis que la lutte perpétuelle assurait la vie ou
le progrès des nations comme des individus.
Ce mysticisme latent, combiné avec le romantisme — qui
exaltait l’individu, en faisant appel à sa volonté de puis-
sance —, reçut d'ailleurs un singulier renfort lors de l’appari-
tion de l’Origine des Espèces de Darwin : au nom de la biologie,
on fit intervenir dans les débats l'hérédité, la concurrence
vitale, la sélection naturelle, l'élimination des inaptes..
Ayant ainsi pris corps, cette funeste théorie des races était
mûre pour inspirer la grande politique, continentale ou colo-
niale : elle n’y faillit point.
Tel est le processus, tel est l’enchaînement par lesquels
M. Simar nous explique comment la doctrine accordant à
l’élément racial la prééminence sur tous les autres facteurs a
fortement contribué, par le rôle considérable qu’elle a joué
dans les polémiques d’avant guerre, à provoquer une confla-
gration sans précédent dans l’histoire du monde.
La fortune de cette théorie s’expliquerait encore si elle
s’appuyait sur l’anthropologie, mais elle a tout ignoré de cette
science, qui peut cependant, en recherchant et en classant sys-
tématiquement les races ou variétés humaines distinguées par:
un ensemble de caractères somatiques constants, apporter une
contribution capitale à l’étude des migrations primitives. Ne
nous étonnons donc point si Gobineau, Nietzche, H.-St. Cham-
berlain et leurs adeptes n’ont pas réussi à convaincre un seul
anthropologue sérieux, tout en appelant à la rescousse darwi-
nisme et sélection naturelle, hérédité, biologie et matéria-
lisme. f
En même temps que le procès de ces « dilettantes >, M. Si-
mar fait celui de l’anthroposociologie, dont Houzé a pu si bien
dire qu'elle « n’est qu’une pseudo-science, bâtie sur des erreurs
fondamentales et des déductions puériles » ; tout spécialement,
l’auteur relève, pour caractériser les méthodes anti-scienti-
662 COMPTES RENDUS
fiques des anthroposociologues, l’abusqu'ils font du termerace,
l'identifiant tantôt avec la couleur de la peau, tantôt avec la
nationalité, ou bien encore confondant races et groupements
linguistiques, races et classes sociales.
Bien que traitant de sujets quelquefois arides et abstraits,
pour employer l'expression même de l’auteur, l'Etude crilique
de M. Simar est d’une lecture aisée, même pour ceux qui nese
préoccupent guére de philosopher sur l’histoire. Les noms de
Gobineau, de Nietzsche, de Treitschke, de Gumplowiez, de
Chamberlain — pour ne citer que ceux-là — reviennent si
souvent dans les discussions relatives à la mentalité guerrière
de l'Allemagne, que le grand public sera heureux de pouvoir,
grâce à un exposé très clair, assigner à chacun de ces écrivains
la part qui lui revient réellement dans la genèse et dans le
développement du néfaste pangermanisme.
L'intérêt qui s'attache à ce volume est d'autant plus grand
qu'il traite de questions terriblement actuelles, comme le
prouvent, par exemple, en ce moment même, le rôle joué par
les organisations « racistes » en Allemagne, les revendications
des noirs en Amérique et en Afrique ou les conflits suscités
par les besoins d'expansion de la population japonaise.
Ce n’est pas à dire que tous les lecteurs de M. Simar adop-
teront intégralement l’ensemble de ses conclusions; le con-
traire serait d’ailleurs étonnant, si variés sont les terrains
dans lesquels l'a forcément entrainé la complexité de son
sujet (1).
C’est ainsi que l’on peut s’étonner de la nuance de dédain
avec laquelle il parle de l'anthropologie, à laquelle, cepen-
dant, il veut bien reconnaitre une certaine utilité; il est au
(1) M. Simar, qui a vraiment beaucoup lu, est en général bien informé. Son
utilisation des sources ne laisse pas, toutefois, de provoquer quelques remar-
ques.
C’est ainsi que j'aurais aimé lui voir consacrer plus qu’un simple alinéa
(p. 296) au livre de JEAN Finor Le Préjugé des Races — dont il apprécie d'ail-
leurs la valeur —, et réserver une place moins effacée au travail de HOUZÉ,
L'Aryen el l'Anthroposociologie, qui méritait mieux qu’une mention de quelques
lignes (p. 316, en note, et 318).
Dans le même ordre d'idées, il est curieux que M. S. n’ait pas cité, au moins
dans sa Bibliographie, certains travaux de notre pays, tels le mémoire de
Quonpacn, sur la Persistance du caractère national des Belges (1887), ou le
volume de Canon sur la Communauté d'origine des Belges (1919).
COMPTES RENDUS 663
moins exagéré, certes, d'écrire que les anthropologues nesont
pas encore parvenus « à s’accorder ni à découvrir un système
rationnel de mensuration des crânes » ou, même, « à mettre
sur pied une classification rationnelle des caractères raciques
distinctifs » (p. 142 et 147).
Le jugement que l’auteur porte sur le D' Gust. Lebon me
semble également empreint d’exagération. M. Simar, qui
refuse toute importance au facteur race, rej roche à Lebon de
« rapetisser l’action des milieux au profit de l'élément racial
qui, à son avis, garde toujours la prépondérance »; fort bien :
cela peut en effet se discuter. Par contre, est-il permis de
ranger le directeur de la Bibliothèque de Philosophie Scienti-
fique parmi « les dévots du gobinisme » et d'en faire, « à quel-
que différences prés, le fils spirituel de Gobineau » (2)? Lebon
admet cependant qu’il n'y a plus, en Europe, que des races
historiques obtenues par croisement des races primaires et, ne
se faisant aucune illusion sur la pureté de nos populations
actuelles, propose de substituer au mot race le terme natio-
nalilé; se trompe-t-il donc si grossièrement en voyant dans la
race « un substratum invisible de l’histoire » ?
D'ailleurs, l’ardeur de la discussion entraîne quelquefois
M.Simar un peu loin. « Prenons le ferme propos, » déclare-t-il
en maniere de conclusion finale, « de reléguer l’aryanisme au
domaine des vieilles lunes et persuadous-nous bien que ües
formules vides de sens, telles que la race, l’hérédité, le génie
national ne résoudront pas le formidable problème qui se pose
maintenant sous nos yeux dans toute sa netteté : celui de nos
rapports futurs avec les Asiatiques et les Africains.» D'accord,
sur le sort à réserver à l’arvanisme; par contre, devons-nous
vraiment considérer race, hérédilé, génie national, comme
autant de vieux clichés, à rejeter définitivement parmi les
accessoires désormais inutiles ?
J. VANNÉRUS.
(2) On peut également trouver trop sévère le jugement émis sur KurTu et sur
«son ouvrage principal, Les Origines de la Civilisation moderne, certainement
surfait pour des raisons politiques, où il fustige l'empire romain et exalte les
vertus germaniques, suivant les poncifs convenus, avec un enthousiasme
dithyrambique ». Evidemment, la critique est quelque peu fondée, mais n’eût-
il pas convenu d'ajouter que Kurth, indigné du « guet-apens prussien », a
brûlé ce qu’il avait adoré ?
664 COMPTES RENDUS
Rodolphe Reuss. La Constitution civile du clergé et la crise
religieuse en Alsace (1790-1795), t. I (1790-1792); t. Il
(1793-1795). Strasbourg, [stra. 2 vol. gr. 8° de vi-378 et
de 379 p. (Pubiications de la Facuité des Lettres de l'Uni-
versilé de Strasbourg).
M. Mathiez, dans un manuel de l’histoire de la Révolution
publié récemment et remarquable à plusieurs égards, ne con-
sidère la constitution civile du clergé que comme une mesure
financière. C’est singuliérement méconnaïtre la portée réelle
de ce grand acte. La lecture de travaux importants sur
l'histoire religieuse de la Révolution, comme par exemple
ceux de Pierre de la Gorce, montre que les membres de l’As-
semblée nationale, en légiférant pour l” Église de France,
eurent une toute autre conception. M. Joseph Reinach, dont
les sentiments philosophiques et religieux sont connus, a porté
sur la constitution civile un jugement qui me paraît bien plus
prés de la vérité que celui de M. Mathiez. « Il n'’appartenait
pas, écrit-il, à la page 256 de son volume Francia, à une
assemblée de laïcs de dénouer le lien qui rattachait au pape
l’évêque, et, avec l'évêque. son clergé, et de ramener le catho-
licisme aux pratiques de l’Église primitive. Aussi bien la con-
stitution civile, en apparence évangélique et apostolique, «une
églogue religieuse », était-elle effectivement une mesure poli-
tique, mais vexatoire, puisqu'elle prétendait soustraire le
prêtre à la seule autorité qu’il tint pour légitime; hypocrite,
puisqu'elle tendait à introduire la Révolution dans le catholi-
cisme; et d’ailleurs, au rebours de l'esprit des philosophes du
xvinl® siècle. Logiques avec eux-mêmes, les constituants
eussent séparé l’ Église de l'État au lieu de chercher à réformer
l'Église, gardienne de la foi, par l’ État, de sa nature étranger
à la foi. La constitution civile du clergé a été la plus lourde
erreur de l’Assemblée. »
Les conclusions de M. J, Reinach sont entièrement confir-
mées par M R. Reuss qui, en deux gros et savants volumes,
vient d'analyser l’histoire en Alsace de la constitution civile.
Lui aussi la considère comme « l’une des plus grandes erreurs
de l’Assemblée nationi1le », comme une erreur qui aboutit à
rendre les révolutionnaires «infidèles à leurs propres prin-
c1pes ».
COMPTES RENDUS 665
Le livre de M. Reuss n’est pas écrit pour démontrer ces
conclusions, mais celles-ci découlent logiquement du récit
entrepris et qui embrasse la période allant de la fin de l’année
1790 jusqu’au mois de juin 1795.
L'œuvre est conçue d’après une méthode historique stricte-
ment scientifique, avec une grande sûreté de critique; elle est
documentée avec le plus grand soin; elle est basée surtout sur
les renseignements fournis par de nombreuses pièces iné-
dites : procès-verbaux des séances du directoire et de l’adminis-
tration centrale du Bas-Rhin, procès-verbaux du corps muni-
cipal de Strasbourg, et par les renseignements que l'auteur a
puisés dan: les journaux alsaciens de la période révolution-
naire, ainsi que dans les brochures et les pamphlets qui, pour
cette époque surtout, constituent une des sources importantes
de l'histoire.
Je ne crois pas que l’histoire locale de la constitution civile
du clergé ait été étudiée pour d’autres départements avec
autant de soin et d’érudition que l’a fait M. Reuss pour ceux
du haut et du bas Rhin. Le livre de cet écrivain est, je pense,
bien définitif et bien complet pour le cadre où il se trouve
enfermé et il apporte à l’histoire générale de la Révolution
une contribution dont l'importance me parait indiscutable.
À. DE RIDDER.
Gaudefroy-Demonbynes. Ze Pélerinage à La Mecque. Paris,
Geuthner, 1923 (Annales du Musée Guimet), gr. in-&,
912 p.
Les ouvrages consacrés à l’Arabie, un des rares pays du
monde restés mystérieux, excitent toujours une grande curio-
sité, et tous les islamisants, et avec eux beaucoup de lettrés,
ont dû ou devraient lire, par exemple, le merveilleux récit du
Pélerinage aux villes saintes de l'Islam, dans lequel un grand
seigneur algérien, délicieusement imprégné de culture fran-
çaise, Caid ben Chérif, mort récemment à la fleur de l’âge, a
décrit son voyage aux régions interdites aux infidéles. Il y
apparaît comme un admirable écrivain, digne émule des Loti
et des Farrère, et sait combiner en un mélange aussi heureux
que rare, l'enthousiasme du croyant sincère et l'exactitude
d'un observateur sagace.
666 COMPTES RENDUS
Ce n’est pas un travail de ce genre que nous offre M. Gau-
defroy-Demonbynes, le distingué professeur d’arabe littéral
à l'École de Langues orientales de Paris. Il n’a pas, tels Bur-
ton, Snouck ou Burckhardt, visité sous un déguisement, au
grand péril de sa vie, les cités trés saintes du mahométisme.
Ce qu’il nous donne, c’est une œuvre de cabinet, une étude
complète sur le quatrième « pilier de l'Islam », à savoir le
Hadjdj ou pélerinage à La Mecque qui incombe à tout musul-
man en état de l’accomplir.
L'auteur a utilisé une multitude de sources, européennes et
orientales, dont la liste figure au seuil de son ouvrage. C'est
un ensemble imposant, et beaucoup de publications intéres-
santes y sont ajoutées à celles que Wensinck énumère à la
suite de son excellent article sur le Hadjdj dans lEncy-
clopédie de l’Isiam. M. Gaudefroy-Demonbynes ne cite pas
Querry, Droit musulman chyîte, mais il le signale souvent
dans le corps de son livre. Il n’a pu lire, sans doute, car il ne
le mentionne pas, l'ouvrage déjà rare, quoique assez récent,
de Keane, Six months in the Hedjaz, by an Englishman prof-
essing Mohammedanism (Londres, Ward & Downey, 1887) (1).
(t) Keane était un jeune marin anglais d'esprit aventureux, qui osa,
en 1877-1878, se mêler, sous un déguisement, à la suite d’un émir hindou et
put visiter ainsi la farouche La Mecque et aussi la ravissante Médine, cette
perle des cités d'Grient, que bien peu de chrétiens ont eu la chance d'admirer.
Le récit sans prétentions de Keane, écrit avec une verve endiablée, est plein
de descriptions extrêmement vivantes des hommes et des choses, et de ren-
seignements précieux qu'on chercherait vainement ailleurs. Nous croyons
utile de profiter de l’occasion pour citer ici un passage particulièrement inté-
ressant (p. 112-113) :
« Le matin, je ne me levai que quand je fus éveillé par le bruit du replie-
ment des tapis. IL faisait grand jour, et l'heure de la prière du matin était
depuis longtemps passée. Tous mes compagnons étaient si absorbés par le
soin de faire la paix les uns avec les autres et de se pardonner leurs griefs
dans la pensée que, ce jour-là, ils allaient être absous de tous leurs péchés
passés, que nul n'avait fait attention à moi... Nous nous embrassions, nous
faisions l’aveu de toutes nos menues offenses, certains que nous étions d'être
pardonnés avec des larmes. Je me fiai d’abord à mon imagination pour me
ressouvenir de mes fautes, mais mes compagnons ne tardèrent pas à me rap-
peler force occasions où je leur avais manqué consciemment ou inconsciem-
ment. Ils semblaient bien sincères, et se confessèrent loyalement, eux aussi.
Et c’est ainsi que j'appris enfin où étaient allés quantité de petits objets dis-
parus de mes bagages. Un tel s'était approprié un canif, tel autre une paire de
chaussettes. Et bien entendu, je donnai et pardonnai avec la meilleure grâce
COMPTES RENDUS 667
Nous ne trouvons pas trace, non plus, de la relation si instruc-
tive d’un Pélerinage à La Mecque en 1910-1911 du Persan
Kazem Zadeh, parue, en 1912, dans la Revue du Monde
musulman.
M. Gaudefroy-Demonbynes ne se borne pas, ce qui, d’ail-
leurs, serait déjà un travail d’érudition extrêmement labo-
rieux et méritoire, à rassembler tous les témoignages acces-
sibles sur la géographie, l'histoire, la légende, le droit
canonique musulman et sa casuistique raffinée, relatifs au
pélerinage à La Mecque. Il tâche de démêler, en folkloriste et
ethnographe averti, l'origine des innombrables rites pour la
plupart très anciens et antéislamiques, qui compliquent le
Hadjdj : tâche difficile et précaire, comme en général toutes
les recherches d'origines.
L'auteur, qui a donné comme sous-titre à son ouvrage
« Étude d'histoire religieuse », déclare ne pas vouloir étudier
le pélerinage au point de vue politique, et se borne à déclarer
que « le rôle politique du pélerinage à La Mecque est de
second plan ». Il s'élève contre l’idée répandue par certains
publicistes (il aurait pu ajouter : et pas mal d’islamisants
notoires) qui veulent y voir « comme le centre d'expansion
du mouvement politico-religieux... appelé le panislamisme ».
Ce n’est pas le lieu de discuter ici cette simple affirmation.
L'ouvrage du savant arabisant français sera désormais, et
sans doute pour longtemps, le s/andard work pour l'étude de
cet intéressant ensemble de cérémonies qui constitue le
Hadjdj. Nous aurions dû en donner un résumé, si l’auteur ne
l'avait fait d'avance lui-même dans son admirable petit
manuel sur les {Institutions musulmanes, paru récemment
dans la Bibliothèque de culture générale (Paris, Flamma-
rion, s. d.). On y trouve, au degré le plus éminent, une qua-
lité essentielle qui caractérise aussi ses Cent el une nuits,
traduction de contes arabes (Paris, Challemel, 1911) et qu’on
cherche vainement dans d’autres publications analogues : tous
les savants ouvrages de M. Gaudefroy sont brillamment écrits.
possible. Nous étions supposés, dès lors, être en paix avec tout le monde
des vrais croyants, et dignes de paraître, la conscience tranquille, à Arafa. »
Je ne me rappelle avoir vu ou entendu mentionner nulle part cette céré-
monie curieuse d’aveux et de pardons réciproques, préalable au vouqoüf ou
«station » sur le mont Arafa, qui est le rite le plus important du pélerinage.
668 COMPTES RENDUS
Ajoutons qu'ayant longtemps vécu dans le monde musul-
man, il ne l’apprécie pas uniquement en touriste émerveillé,
ou en érudit tout transporté et incapable de voir la réalité
autrement qu’à travers le mirage né de ses études bien-aimées.
Notre auteur sait tenir un Juste milieu entre l’admiration
béate et l’optimisme bêlant de certaines productions sur le
mahométisme, et l'hostilité aveugle, et non moins funeste à
une saine vision des choses, qui dépare d'autres écrits, œuvres
de polémique plus que de science. Nous avons souvent le tort,
quand nous jugeons d’autres civilisations ou d’autres peuples,
de les comparer à notre idéal que nous sommes loin d'atteindre
nous-mêmes, au lieu de les mettre en regard de ce que nous
sommes réellement.
Nous n’adresserons qu’un reproche à M. Gaudefroy, c’est
de ne pas avoir enrichi son livre d'un ou 1nême de plusieurs
index alphabétiques (sujets traités, termes arabes, noms
propres) qui auraient singulièrement rehaussé l'utilité d’un
travail destiné à être, avant tout, un ouvrage de référence.
Mais c’est une omission qu'il est encore temps de réparer.
AUG. BRICTEUX.
CHRONIQUE
52. — Société pour le Progrès des Études Philologiques
et Historiques.
Faute d’avoir reçu en temps utile le compte rendu de la section
de philologie germanique aux séances de novembre 1923 et de
mai 1924, nous avons dû nous borner à indiquer les titres des
communications qui y ont été faites. Nous reproduisons ici le
résumé des communications de M. Marcel Deruelle et de
M. J.-P. Dupont
I. M. DERUELLE (Tournai). — Kn- in the beginning of words in
English.
K disappeared before nr in the beginning of words at the end of
the 17% century, when pronounciation and spelling were in a
state of transition (also gn — nandwr = r).
Writers on pronounciation (from 1643 till 1725) give the value
of the combination as n (Hodges, Price and Expert Orthogra-
phist), hn (Cooper and Lediard), £n (Ludwick), dn (Arnold).
Sweet explains the loss by kn — nh = n unvoicing of the n),
« the À having become superfluous » (?), the same change having
occurred in mn Icelandic (Ænif = nhif) — overlooking the fact
that in Scottish dialects (N. E. D. and Ellis), An is even now
pronounced tn.
Cooper and Lediard (kn — Rn) give also wr — hr and gn = hn,
which is uot admissible and seems to prove that their notation
is an endeavour of noting a theoretical difference, under the
influence of spelling. When the positions of the organs (X, n,
tor d) are examined and the « point of higher tension » ascer-
tained, it becomes clear that, both Æn = n and An — tn, are
equally possible because of a shifting of this point of tension
(kn = n : towards palate and nose passage open — often heard
when walloon boys pronounce such Dutch words as (« knecht »
and also when people with «hare lip » try to utter Æn), (kn = tn:
towards upper teeth and nose passage closed).
Considering the above notations of contemporaries and the
pronounciation (tn) extant in the dialects, it is to be assumed that
45
670 CHRONIQUE
both pronounciations (n) and (tn) have occurred simultaneously,
but that the (n) pronounciation got the upper hand and was
then adopted in standard English.
11. J.-P. DupoxT (Bruxelles). — Faust 2; acte 3, Hélène étape
nécessaire.
La tragédie d’ « Hélène » publiée d’abord séparément comme
intermède à « Faust » est devenue le 3° acte sans subir de chan-
gement.
Faust s'y présente sous des aspects tellement inattendus, avec
des gestes tellement surprenants, le merveilleux y joue un tel
rôle, que l’œuvre dans son ensemble parait souffrir dans son
unité psychologique. On reconnaît difficilement le Faust de Mar-
guerite dans ce chevalier médiéval à la parole rythmée comme
celle d’un troubadour; le bon sens se heurte à une action mer.
veilleuse qui ne permet plus de craindre ni d'espérer selon notre
expérience; les catégories de l’espace et du temps sont violées.
Jusqu'à présent les commentateurs se sont peu souciés de
réconcilier le bon sens avec le 3° acte, de faire ressortir l’unité
psychologique de l’œuvre sauvegardée même ici. A la lumière de
la doctrine esthétique du poète, la présente communication
souligne la vraie réalité d'Hélène, qui n’est pas selon la nature et
la chair, mais est une réalité d'art, un symbole. Faust lui-même
s'est en quelque sorte déconcrétisé depuis la scène des « Müller »,
il n’est plus l'individu Faust, mais la mentalité Faust.
Il y a donc rencontre de deux réalités immatérielles qui
n’obéissent plus aux lois qui régissent la nature. Comme cepen-
dant le poète est forcé de les rendre palpables et visibles, de leur
donner une certaine matière, il a dû recourir au merveilleux plus
que jamais afin de ne pas être infidèle à l’âme qui s'exprime dans
ces formes et leurs attitudes.
L'union d'Hélène et de Faust symbolise donc le mariage de la
mentalité grecque, toute éprise de mesure, d'harmonie et de
bonheur terrestre, et la mentalité Faust, mentalité médiévale,
manquant d'équilibre, éprise de chimères. Faust pourra doréna-
vant découvrir sur la terre un domaine digne de son activité.
. Il est désormais mûr pour l’action utile.
Hélène était donc une étape nécessaire, d'autant plus qu'ayant
tourné le dos à la philosophie au début de l’œuvre, il ne lui res-
tait plus que la formation par l'esthétique:
Aussi Gœthe a t-il déclaré : « Hélène est une de mes concep-
tions les plus anciennes ; elle naquit avec Faust ».
CHRONIQUE 671
53. — Institut des Hautes Études de Belgique.
L'Institut a pour but de donner :
a) Un enseignement général, supra-universitaire ;
b) Un enseignement des matières non inscrites dans les pro-
grammes universitaires ; |
c) Un enseignement destiné au développement intellectuel du
public.
Les sciences enseignées sont considérées, notamment, dans
chacune de ces trois catégories, au point de vue de leur philoso-
phie et de leur histoire.
L'enseignement est divisé en différentes sections dont le nombre
n’est pas limité et qui peuvent éventuellement être subdivisees.
Les sections actuellement établies sont :
a) la section des sciences mathématiques, mécaniques, astro-
nomiques ;
b) La section des sciences physiques et chimiques ;
c) La section des sciences naturelles, comprenant : la biologie
générale, l'anatomie, l’embryologie, la physiologie, la pathologie,
l’anthropologie, la zoologie, 1a botanique, la minéralogie, la géo-
logie, la géographie physique, la paléontologie ;
d) La section des sciences historiques et philologiques ;
e) La section des sciences sociales, politiques, économiques et
juridiques ;
f) La section des sciences philosophiques : philosophie,
éthique, religions, pédagogie:
g) La section des arts et des lettres : esthétique, littérature,
arts plastiques, musique ;
h) La section de la science du travail (ergologie).
Dans chacune des sections d'enseignement, trois sortes de cours
sont institués :
1. Des cours fixes ;
2. Des cours complémentaires ;
3. Des conférences isolées ou formant des cycles et destinées
plus spécialement à faire connaître au public le mouvement des
idées et l’évolution des sciences et des arts.
SECTION IV. — Sciences historiques et philologiques.
Directeur : M. JosEpH CUVELIER.
MM. CARCOPINO, professeur à la Sorbonne. — Les frontières du
paganisme romain et les récentes découvertes archéolo-
giques (18, 19 et 20 décembre à 6 heures.
C. GAspaR, docteur en philosophie et lettres, conservateur
du cabinet des manuscrits à la Bibliothèque royale de Bel-
672
CHRONIQUE
gique. — Le théâtre grec (suite) : La Comédie (15 leçons
environ, le vendredi à partir du 9 janvier à 5 1/2 heures).
Harry HiIRTZEL. — Les antiquités américaines (5 à 6 leçons
probablement à partir du 5 janvier, le lundi à 5 heures).
A. MEILLET, professeur au Collège de France — Le mot et
la signification (jeudi 20 et vendredi 21 novembre à 81/2h.)
A. Morer, professeur au Collège de France — L'évolution
des idées relatives à l’immortalité de l'âme et à la sanction
morale dans l'ancienne Égypte. 1. Ancien Empire. —
II. Moyen Empire. — III. Nouvel Empire 'jeudi 27, ven-
dredi 28 et samedi 29 novembre à 8 1/2 heures).
CHARLES PERGAMENI, professeur à l’Université de Bruxelles.
Bonaparte et la Belgique (mercredi 19 décembre à 8 1/2 h.).
— Études d'histoire russe : I. Les origines historiques et le
milieu géographique. — IT. Pierre le Grand — III. Cathe-
rine II et la Russie moderne (peut-être en décembre).
GEORGES SMETSs, professeur à l’Université de Bruxelles. —
Quelques théoriciens de l'histoire (en février ; 4 à 5 leçons).
Louis SPELEERS, Conservateur adjoint aux Musées royaux
du Cinquantenaire, à Bruxelles. — Eléments d'archéologie
égyptienne.
Vicror TourRNEUR, docteur en philosophie et lettres, conser-
vateur du cabinet des médailles de la Bibliothèque royale
de Belgique. — La monnaie en Belgique depuis la réunion
des principautés par Philippe le Bon jusqu'à la fin de l'an-
cien régime (le mardi à 6 heures à partir du 28 octobre). —
Les origines de la médaille (jeudi 30 octobre à 8 1/2 heures).
FRANS VAN KALKEN, professeur à l’Université de Bruxelles.
— Les méthodes de l'histoire (sera fixé ultérieurement)
AUGUSTE VINCENT docteur en philosophie et lettres, conser-
vateur à la Bibliothèque royale de Belgique — Les noms
de lieux. Histoire, origine, signification {le samedi à
5 1/2 heures, à partir du 10 janvier)
LÉON CAHEN, docteur ès lettres, professeur au Lycée Con-
dorcet. (Cycle des Conférences sur le xvrr° et le xvint siècle
français.) — L'Universilé impériale. — Le blocus continen-
tal et ses effets sur la France.
GRAMMONT, professeur à l'Université de Montpellier. — La
structure et la diction des vers (I. Le rythme. -- II. Le
mouvement musical. — III. Les sons). En mai.
L'Institut des Hautes Etudes a créé, dans sa section IV{(Sciences
historiques et philologiques) une sous-section d'archéologie et de
langues orientales.
CHRONIQUE 673
Les cours suivants sont dès à présent constitués :
M. SPELEERS. — 1. Éléments d'archéologie égyptienne (le mardi,
à » heures, à partir du 28 octobre). — 2. Séminaire de langues
orientales ancienues le mardi, à 6 heures, à partir du 28 octobre).
M. CoMBaz. — Les arts de l'Inde (le samedi, à 6 heures, à partir
du 10 janvier 1925).
M. C. HENTZE. — La Chine et le Japon (le jeudi, à 6 heures, de
quinze en quinze jours, à partir du 13 novembre).
54. — Les inscriptions romaines.
La librairie C. Klinckzieck vient d'éditer dans sa nouvelle
collection à l’usage des classes Les inscriptions romaines, biblio-
graphie pratique par Louis PARRET, avec une préface de R. CAGNAT
(prix fr. 2 50). Ce petit opuscule, qui s'adresse aux étudiants, est
destiné à leur apprendre comment il faut consulter les grands
travaux d’épigraphie, et leur donne une bibliographie pratique
destinée à écourter l'apprentissage de l’épigraphie. Dans ces
limites, il rendra des services.
Asus ke
55. — Le premier Congrès des Études byzantines.
Sur la proposition de M. H. Grégoire, appuyée par H. Pirenne,
le Ve Congrès des Sciences historiques de Bruxelles avait innové
en créant une section nouvelle, celle des Études byzantines.
Innovation féconde dont nul ne prévoyait encore les répercus-
sions. Grâce à l'initiative des savants roumains, à l’infatigable
énergie de M. N. Iorga, professeur à l’Université de Bucarest,
à l’activité de M. C. Marinescu, maître de conférences à la
même Université, la modeste section s'était, à peine un an après,
métarmorphosée en Congrès, le premier du genre. Le succès fut
digne d’une audace si méritoire en ces temps difficiles. Le
14 avril, malgré l’exclusive prononcée, à tort ou à raison, contre
les savants allemands, une soixantaine de byzantinistes d’Amé-
rique, d'Angleterre, de Belgique, de Bulgarie, d'Espagne, de
France, d'Italie, de Roumanie, de Russie, de Tchécoslovaquie,
de Serbie assistaient à l'ouverture du Congrès. Les travaux
continuèrent jusqu’au 19, au milieu de la plus franche cordialité.
Deux sections, celle d'histoire et celle de philologie et d’archéo-
logie se partageaient les nombreuses communications. Elles
intéressaient les domaines les plus variés du byzantinisme, droit,
institutions, épigraphie, numismatique, architecture, peinture,
674 CHRONIQUE
sculpture, iconographie. Nous ne les énumérerons pas ici :
l'Académie roumaine a d’ailleurs décidé de les publier in-extenso,
celles du moins qui n’avaient pas été déjà promises aux Mélanges
Schlumberger, actuellement à l'impression, ou à des revues
comme Byzantion. Contentons-nous d'énumérer quelques titres
destinés à donner une brève idée de la variété et de l'intérêt des
travaux du Congrès : N. KoxpaKkov, Les vêtements orientaux à la
cour de Byzance ; Cu. Dieu, Le sénat et le peuple byzantin aux
VIIe et VIII siècles ; G. MILLET, Sur les sceaux des commerciaires
byzantins ; N. IoRGA, Le grec dialectal dans les pays roumains ;
R. P. P. PEETERs, Une lettre méconnue d'une impératrice
byzantine; PuiG 1 CapAFALCH, Les églises de Moldavie; C. MaRi-
NESCU, Du nouveau sur Constance de Hohenstaufen, impératrice
de Nicée ; I. GAY, Les rapports de la Sicile avec Byzance, au début
de l'occupation arabe ; 1. ZEILLER. Sur la date du premier établisse-
ment dans l'Empire d'Orient des Goths convertis au christianisme
par Ulfila ; G. BRATIANU, La colonie génoise de Péra, à La fin du
XIIIe siècle ; A. PERNICE, Della spedizsione di Costante in Italia;
L. BRéHIER, La sculpture iconographique dans les églises byzan-
tines; GRECU, Antike Philosophen in der Kirchenmalerei des
Morgenlandes ; H. GRÉGOIRE, Un continuateur de Constantin
Manassès, ete. |
Dans sa dernière séance, le Congrès eut à se prononcer sur la
nouvelle revue internationale Byzantion, dont la création avait
été décidée au Congrès de Bruxelles. 11 voulut bien, par la voix
autorisée de M. Ch. Diehl, approuver les travaux préparatoires
à la mise en train du nouvel organe des byzantinistes et conti-
.nuer à laisser à MM. H. Grégoire et P. Graindor le soin d'en
assurer la publication, en consultant, lorsqu'ils le jugeront
nécessaire, le comité directeur composé de MM. Ch. Diehl,
N. Iorga, G. Millet et Sir William Ramsay. Byzantion aura ses
bureaux à Bruxelles, bureaux mis gracieusement à sa disposition
par M I. Errera (12, rue Royale). Sur la proposition de
M. H. Grégoire, le Congrès émet aussi une série de vœux : il y
aurait urgence à composer une Iconographie, une Chronologie,
une Prosopographie et une Encyclopédie byzantines. Et l’on
décide qu’un comité présentera rapport sur ces points au pro-
chain Congrès; que celui-ci se tiendra à Belgrade, en 1926 et le
suivant, à Athènes, deux ans après, les délégués grecs ayant,
très courtoisement, cédé à leurs collègues serbes un droit de
préséance qu'ils auraient pu leur disputer, peut-être, avec
chance de succès.
Une excursion d’une semaine suivitle Congrès. Un train spé-
cial conduisit successivement les congressistes en Bucovine, en
CHRONIQUE 675
Moldavie et en Valachie. Les églises de Bucovine, complètement
tapissées de fresques à l'extérieur aussi bien qu’à l’intérieur,
excitèrent au plus haut point la curiosité des visiteurs, par la
richesse de leur iconographie. Ils purent aussi étudier les cou-
poles des églises moldaves et leur ingénieuse structure : quatre
arcs superposés en diagonale aux quatre grands arcs bandés sur
la travée carrée de la croisée du triconque, portent le tambour de
ces coupoles.
Le monastère de Putna leur ouvrit son trésor de somptueux
tissus byzantins, encore trop peu connu. Peut-être admirèrent-
ils moins, à lassy, des églises comme celle des Trois Hiérarques,
complètement restaurée par un disciple de Viollet-le-Duc, et dont
les murs, à l'extérieur, disparaissent complètement sous une
végétation trop exubérante d’ornements sculptés.
A l'église épiscopale de Curtea de Argès, même luxe, trop
oriental, d’ornements et dors aggravé par les coupoles jumelles,
au tambour torse, de la façade. Par contre, les fresques de la
Biserica Domneasca, de la même ville, exécutées sous Radu I
(1374-1385), comptent parmi les monuments les plus précieux de
la Renaissance orientale.
Pour ne citer que les principaux monuments, les congressistes
eurent encore le plaisir d'admirer le monastère de Hurezi,
construit au xviie et au xvurr° siècles, sur le plan des monastères
roumains, l’église au milieu d’une cour rectangulaire bordée par
les bâtiments claustraux. Le remarquable « Jugement dernier »
qui occupe le fond du narthex, la loggia aux colonnes torses de la
galerie du premier étage du cloître attirèrent particulièrement
les doctes visiteurs.
Du xiv® au xvuuie siècle, l’art roumain continue la tradition
byzantine, influencée à la fois par l'Orient et l'Occident, tout en
conservant son originalité. |
Cette excursion, très compliquée, fut organisée avec un soin qui
fait le plus grand honneur au comité.
En terminant, nous sommes heureux d'adresser nos plus vifs
remerciments au pays qui à réservé aux congressistes une
hospitalité sans égale dans l’histoire des Congrès.
PAUL GRAINDOR.
56. — Mélanges Tout.
On connaît la place importante qu'occupe dans le mouvement
historique anglais M. T, F. Tout, professeur à l’Université de
Manchester. On s’accorde à reconnaître en lui l’une des autorités
les plus considérables en matière d'histoire politique britannique
676 CHRONIQUE
au moyen âge; ses travaux ont fait faire des progrès considé-
rables à la connaissance des institutions administratives.
A l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, ses anciens
élèves et ses amis ont décidé de lui offrir un volume de mélanges.
La préparation du volume est assumée par MM. À G. Little et
F. M. Powicke:; Miss Dorothy M. Broome (37, Ashburn Road,
Stockport) est chargée de recueillir les fonds. Toute souscription
d'au moins une guinée donne droit au volume.
57. — Les Analecta Bollandiana.
Les publications des Bollandistes continuent à retenir l’atten-
tion. L'année même où le P. Delehaye a fait paraître son ample
étude sur Les saints stylites (Bruxelles-Paris, 192%) — avec une
introduction d’un intérêt saisissant «où la vérité historique
atteint et dépasse par endroits le merveilleux de la légende » —
deux numéros doubles des Analecta Bollandiana (1923, t. XLI,
fasc. 1-2, puis 3-4), nous apportent une série importante de
monographies et de textes inédits. Signalons tout d’abord la
première édition de la vie du roi d'Angleterre Edouard, dit le
Confesseur (+ 1066), écrite en 1138 par le moine Osbert de Clare,
prieur de Westminster, et que M. Marc Bloch s’est chargé de
publier avec une introduction développée; puis diverses notes
du P. Peeters (sur le manuscrit arabe de l'Evangile de l'Enfance
et sur le texte original de la Passion des Sept Dormants); des
notes d’iconographie chrétienne de M. A. Coulon; un article du
P. R. Lechat sur la conversion de saint André Avellin; le texte
grec de la vie de saint Evariste, hégoumène à Constantinople
(819.897), publié par le P. van de Vorst; le catalogue des manu-
scrits hagiographiques latins de la bibliothèque du chapitre
d'Ivrée, avec, en appendice, quelques textes inédits (par feu le
P. Ponceleti; enfin. du P. Delehaye, une édition critique des Actes
de saint Marcel le Centurion, petite pièce comptée au nombre
des Passions historiques, et dont le savant Bollandiste a colla-
tionné 14 copies des x-xv® siècles pour nous en fournir un texte
plus sûr que celui de Ruinart, réimprimé tout récemment encore
par À. Harnack et par Knopi. J228:
58. — Une nouvelle revue : les Analecta Praemonstratensia.
Elle ‘est annoncée par un prospectus dont voici la partie
principale : tres ME
Ineunte anno 1925, publicabitur novum periodicum Analecta
CHRONIQUE 677
Praemonstratensia; periodicum scientificum, publicatum ad
promovenda studia historiae Praemonstratensis.
Singulo trimestri prodibit fasciculus continens circiter 160 pagi-
nas in 8e.
Tradetque :
1. articulos studiaque de historia. Praemonstratensi ;
2. chronicon de rebus ad historiam Praemonstratensem spec-
tantibus ;
3 recensionem librorum historicorum in quantum directe vel
indirecte se referunt ad res Praemonstratensium ;
4. publicationem textuum antiquorum ;
5. tandem, semel in anno, bibliographiam comolet:am omnium,
quae de vel a Praemonstratensibus illo anno fuerunt publicata.
Lingua usualis seu officialis apud Analecta est lingua latina.
Articuli autem et commentatio textuum conscribentur lingua
qualibet vernacula, quae communibus characteribus latinis
utitur.
Periodici redactio est penes Comimissionem historicam ordinis
Praemonstratensis, quae sequenti modo constituitur : Praeses :
Rmus D. HuGo Lamy, Ethic. et Hist. Sc. D., Abbas Tongerloensis;
Membra : Rmus D. QuiriINus Nors, $S. T. D., abbas Parchensis,
Jurius Evers, Phil. et S. T. D. ac J. C. B. necnon in schola
Vaticana palaeogr. et tabul. laur.; AMBRoOsIUS EHRENS, Eth. et
Hist. Sc. D.; PLacipus LEFÈVRE, Eth. et Hist Sc. D., in schola
Bruxellensi palaeogr. et tabul. laur.; HuGo HEYMAN, Eth. et
Hist. Se. D.; Secretarius : EMILIUS VALVEKENS.
Pretium subnotationis annuae est : intra Belgium, fr. 30;
extra Belgium, auri fr. 7.50. (N. B. franc or, frank-goud.)
59. — Le Cercle d'Etudes historiques de Hasselt.
En 1913 fut fondé à Hasselt un Cercle d’études historiques et
archéologiques ; on y entendit régulièrement depuis des commu-
nications, dont les plus nombreuses furent consacrées à des
détails d'histoire limbourgeoise. Le président, l’abbé Daniëls, ne
fut pas le moins actif. Le Cercle lui a consacré, à l’occasion du
dixième anniversaire de son entrée en fonctions, un petit volume
de mélanges, Verzamelde opstellen uitgegeven door den Geschied-
en Oudheidkundigen Studiekring te Hasselt, ten eere van zijn
voorzitter den Eerwaarden Heer Pol Daniëls, 1923. — Hasselt,
Léon Crollen (1923), in-8°, 158 p., pl., formé d’une vingtaine de
travaux, dont quatre du jubilaire lui-même. Parmi les auteurs se
retrouvent plusieurs collaborateurs de la Revue. AV.
678 CHRONIQUE
60. — La découverte de l’Afrique au moyen âge.
M. Ch. de la Roncière, auquel on doit les cinq premiers volumes
d’une magistrale Histoire de la Marine française, a provisoire-
ment arrêté les travaux qu'il poursuivait dans ce domaine, pour
se livrer à des études d’un ordre différent.
Depuis plusieurs années il s’est attaché au problème de la con-
naissance que pouvaient avoir de l'Afrique, les Européens au
moyen âge. Les conclusions auxquelles il aboutit bouleversent
toutes les idées reçues jusqu’à ce jour. I1 établit d’une maniêre
qui paraît certaine l’existence de relations constantes entre le
bassin du Niger et les côtes de la Méditerranée du xru° à la fin du
xv° siècle L'étude des portulans, des itinéraires et d’autres docu-
ments à révélé à M. de la Roncière le tracé des routes qui du
Hoggar, du Touût, du Tafilelt et du Soudan convergeaient vers
Tombouctou; en même temps elle lui a fait connaître l'intensité
d’un commerce transsaharien dans lequel le rôle le plus actif
appartient aux Juifs.
On saisit aisément la portée considérable qu'ont les récents
travaux de M. de la Roncière, non seulement pour l’histoire de
la géographie, mais encore pour l’histoire du commerce méditer-
ranéen à laquelle il ouvre des horizons tout à fait nouveaux.
M. de la Roncière a consigné le résultat de ses recherches en
deux gros volumes in-4°, dont l'impression s'achève et qui parai-
tront en 1925 sous le titre La découverte de l'Afrique au moyen
âge. La publication de cet ouvrage, qui contient un grand nombre
de planches, est assurée par la Société royale de Géographie
d'Égypte. C’est, d'ailleurs, à la demande de $. M. le Roi d'Égypte
que M. de la Roncière a entrepris ses recherches et c’est grâce à
la munificence de ce monarque, ami des sciences, que l’édition de
l’œuvre à été rendue possible.
Le dépositaire en France du livre de M. de la Ronçgiées est
M. Edouard Champion, à Paris.
(
61. — La Chancellerie pontificale et l’emploi des langues
nationales.
M. H. Nelis, qui s’est spécialisé dans les études de diploma-
tique, à écrit dans le Bulletin de l'Institut historique belge de
Rome (1922, p. 129-141), un intéressant article sur les mesures
ÿrises par la papauté, au xiv° et au xv° siécle, en vue d'exiger
des bénéficiers avec charge d’âmes la connaissance de la langue
de eurs administrés. (L'application en Belgique de la règle de
CHRONIQUE 679
chancellerie apostolique ( De idiomate beneficiatorum » aux XIV®
et XVe siècles.) Dans les règles de chancellerie édictées en 1373 par
Grégoire XI, on rencontre pour la première fois cette stipulation
au sujet de l’idioma beneficiatorum. KElle fut confirmée par
Eugène IV, en 1432, et par le concile de Trente. M. Nelis montre
comment elle fut appliquée en Belgique jusqu'à la fin du
xv® siècle ; 11 y fut accordé un grand nombre de dispenses par
l'emploi notamment de la clause du non obstante,.
ERNST PER
62. — Etudes sur la Chambre Apostolique.
L'abbé F. Baïx à fait des Recherches sur les clercs de la Chambre
A postolique sous le pontificat de Martin V (1417-1431). (Bulletin
de l'Institut historique belge de Rome, 1922, p. 143-159.) 11 a utilisé
surtout les Libri annatarum. Ses recherches ont porté sur
28 clercs de la Chambre apostolique, qui étaient presque tous
Italiens, ainsi que sur un notaire et un « dépositaire des finances »
de la même chambre.
HÉV USA
63. —- Comptes du receveur général des finances conservés
à la Bibliothèque de l’Université de Gand.
Le classement des manuscrits de la Bibliothèque de l’Univer-
sité de Gand a permis à M. Debaive, attaché à cette bibliothèque,
de découvrir deux comptes du xv® siècle non datés et ne portant
aucune mention de nom de receveur. Nous avons pu reconnaître,
d’après les dates inscrites dans le texte même, qu'il s'agissait de
comptes du receveur général des finances de la maison de Bour-
gogne de 1473 et de 1476. Ce-sont deux cahiers de papier, enve-
loppés d’une couverture ancienne de cuir brun, contenant
respectivement 129 {compte de 1473) et 78 feuillets numérotés.
Ces manuscrits sont non seulement fort endommagés par l’humi-
dité, mais ils ont tous deux perdu un grand nombre de feuillets
(sur l’un d'eux on lit le numéro 144 du foliotage). Le fait que le
premier feuillet, heureusement conservé, du compte de 1473, ne
porte aucune mention de nom ni de date, les très nombreuses
ratures, portant parfois sur des rubriques entières, semblent
bien indiquer que ce ne sont que des minutes. Toute la série des
comptes de ces receveurs est conservée aux Archives départe-
mentales du Nord. Nous avons donc pu comparer avee les origi-
naux (sur parchemin) de 1473 et de 1476, et il ressort de cet exa-
689 CHRONIQUE
men que nous sommes très probablement en présence des minutes
de deux comptes rendus par Pierre Lanchals, receveur général
des finances de Charles le Téméraire, le premier allant du
ler janvier au 31 décembre 1473, le second du 1° janvier 1476 au
29 février 1477 (1) La découverte de M. Debaive ne manque pas
d'intérêt, puisqu'’en Belgique nous ne possédons que des extraits
des comptes (?) de ces officiers, qui, comme on le sait, centrali-
saient la recette faite par les nombreux receveurs de province.
Malheureusement l’état fragmentaire ainsi que la détérioration
des documents conservés à Gand, en rendent l’utilisation assez
difficile. H. Nowé.
64. — La bataille de Morat (22 juin 1476).
La Revue militaire suisse, dans son numéro de septembre
(LXIX, 1924, n° 9, p. 394411), commence la publication d’une
série d'articles sur le siège et la bataille de Morat; ces articles,
signés R. V., sont extraits d’une étude écrite directement d’après
les sources authentiques et qui paraîtra prochainement sur la
campagne de 1476. « Au point de vue purement militaire, dit l’au-
teur (p. 3961, la bataille de Morat présente un très grand intérêt
stratégique et tactique. Son étude est instructive, car les Suisses,
inspirés par leur génie instinctif développé à l’école de la vic-
toire, appliquèrent, ce jour là, ces « principes immuables » qui
traversent l’histoire des guerres comme un fil conducteur. Pour
surprendre et battre leur adversaire, ils eurent recours à l’explo-
ration, à l'offensive brusquée, à la manœuvre enveloppante, en
profitant avec habileté du terrain, en utilisant leur cavalerie
avec une intelligence de la situation qui peut servir d'exemple à
un chef moderne.
« Morat diffère donc de la plupart des batailles de la fin du
moyen âge, du xrvt au xvi° siècle, rencontres de masses brutales,
d'où l’art des combinaisons et la manœuvre étaient exclus. La
tactique créée par les Suisses rompait franchement avec le passé,
adaptation remarquable de leurs expériences pratiques et de
leurs ressources matérielles et morales aux circonstances et au
terrain. C’est par un brillant coup de théâtre qu'ils introduisirent
l’art moderne de la guerre. »
(1) Archives départem. du Nord, Chambre des Comptes, B 2094 et 2108.
Voy. DEHAISNES, Inventaire sommaire des Archives départementales du Nord,
. IV, p. 242 et 250.
(?) Gacnaro, Inventaire des Archives des Chambres des Comptes, t. IX, p.9 et
suiy.
CHRONIQUE 681
65. — La Carte de Christophe Colomb.
M. Ch. de la Roncière vient d'identifier à la Bibliothèque
Nationale. à Paris, la carte qui fut dressée sous la direction de
Christophe Colomb au moment où celui-ci se disposait à entre-
prendre le voyage qui devait l’amener à découvrir l'Amérique (1).
Le document dont il s’agit portait à la Bibliothèque le nom de
« Carte portugaise du xvi® siècle ». En éalité on y trouvait sur
une peau de veau parcheminée deux cartes : une mappemonde à
petite échelle et une représentation à grande échelle de l'Afrique
et de l’Europe; les légendes sont latines. M. de la Roncière établit
que le travail est l'œuvre d’un Génois et date de 1488-1492, qu'elle
est postérieure à la découverte du Cap de Bonne Espérance, anté-
rieure à celle de l'Amérique.
L’attention de M. de la Roncière fut attirée par diverses parti-
cularités. D'abord le fait que l’Islande figure sur la carte sous le
nom de Frislanda; or, Christophe Colomb, navigateur génois,
prétendait avoir été à Frislanda, qu’il identifiait avec T'ilé,
l'Islande.
Mais ce qui est beaucoup plus remarquable, c’est que l’on
trouve sur la carte des annotations relatives au canal creusé à
Suez par les anciens Égyptiens et d’autres qui se rapportent à la
sphéricité de la Terre Or ces annotations correspondent textuel-
lement, mot pour mot avec celles que Christophe Colomb avait
inscrites en marge de son exemplaire de l’?Zmago Mundi de Pierre
d’Ailly (conservé à la Colombine de Séville).
Enfin la carte reproduit, en face de Grenade, Ja ville de
Santa Fe, où Colomb, en 1491, présenta ses projets aux rois
catholiques. avec une carte à l'appui.
C'est presque certainement cette carte même qui servit à
Colomb et quexécuta son frère Barthélemy, que vient de
retrouver M. de la Roncière. On se rend compte aisément de la
portée d’une pareille découverte !
La carte permet, d’ailleurs, de se rendre compte de ce qu'était
sans doute le but secret de Colomb en entreprenant son voyage.
Au large et à une grande distance de l'Islande figure l’Ile des
Sept Cités ou Antilia; la notice qui la décrit assure qu’elle fut
peuplée jadis de réfugiés portugais et que des marins espagnols
y trouvèrent de l’argent dans le sable Ces données concordent
avec celles que Fernand Colomb prétendait tenir de son père.
(1) La découverte de M. de la Roncière a fait l’objet le 4 avril dernier d’une
communication à l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Cf. également
l'Illustration du 12 avril 1924, p. 330-331.
682 CHRONIQUE
C'est vraisemblablement cette île que Christophe Colomb avait
l'ambition d'atteindre. ; |
L'examen de la carte permet de se rendre compte du faible
bagage cosmographique et géographique de Colomb. Ainsi se
trouve confirmée l’opinion de Vignaud, d’après qui l’amiral s’at-
tribua après coup des connaissances scientifiques et des buts
qu'il n’avait jamais eus.
M. de la Roncière publie les résultats de son extraordinaire
découverte dans un volume intitulé La Carte de Christophe
Colomb — Columbus's Map, en français, avec une traduction
anglaise du lieutenant-colonel Langlois. L'ouvrage, qui contient
une reproduction en couleurs de la carte, sort des ateliers de
M. Jacomet et est édité par M. Edouard Champion, à Paris.
G.
66. — Pascal mathématicien.
Le KR. P. H. Bosmans, bien connu pour ses travaux d'histoire
des mathématiques, publie une étude Sur l’œuvre mathématique
de Blaise Pascal (Louvain, Ceuterick, 1924, in-8°, 63 p. Extrait
de la Revue des Questions scientifiques. janvier et avril 1924). Le
savant jésuite y refrène un peu les exagérations enthousiastes
écrites sur le grand géomètre par des littérateurs étrangers au
sujet. Cette brochure, d’une érudition abondante mais agréable-
ment distribuée, forme un chapitre attachant de l’histoire des
sciences. À. V:
67. — Les Relations diplomatiques russo-belges.
M. Charles Terlinden, professeur à l'Université de Louvain, a
publié récemment dans la Revue d'Histoire Diplomatique (Paris,
Plon-Nourrit, 1924) une importante étude sur L’'Établissement
des Relations diplomatiques entre la Belgique et la Russie.
Au cours de ce travail, basé presque entièrement sur des
recherches faites par lui aux Archives du Ministère des Affaires
Etrangères à Bruxelles, M Terlinden expose à la suite de quelles
circonstances des relations diplomatiques furent établies en 1853
entre la Belgique et la Russie.
Le principal obstacle à l'établissement de ces relations avait
été l’admission dans les cadres de l’armée belge d'officiers polo-
nais, en 1831 et au cours des années suivantes. Le czar Nicolas I
considérait ce fait comme une injure personnelle: il ne consentit
à recevoir un ministre belge et à accréditer un ministre russe à
CHRONIQUE 683
Bruxelles qu'après la promulgation de la loi de 1853, qui mettait
à la retraite les officiers polonais en service dans l'armée belge,
Les négociations qui conduisirent à l'établissement des rela-
tions diplomatiques furent conduites du côté belge par le vicomte
de Jonghe, consul général à Saint-Pétersbourg. Le premier
ministre belge accrédité auprès du Czar fut le comte Camille
de Briey.
M. Terlinden à présenté ses recherches de la manière la plus
intéressante et a pris soin de faire ressortir de manière très claire
les rapports existant entre son sujet et l’histoire diplomatique
européenne au milieu du xix* siècle. Des intrigues du gouverne-
ment de Napoléon TITI, qui compliquèrent les relations russo-
belges, sont notamment fort bien mises en lumière.
G.
68. — Actes diplomatiques, 1871-1914.
Le troisième recueil des actes diplomatiques extraits des
archives du Ministère des Affaires Étrangères du Reich en vue
de servir de contribution à l’histoire de la politique européenne
depuis le Traité de Francfort jusqu’en août 1914, vient de sortir de
presse. Cette publication comporte six volumes, en huit fascicules
brochés séparément. La « Verlagsgesellschaft für Politik undGe-
schichte » de Berlin, la fera distribuer aux librairies en deux fois.
L'ensemble des actes diplomatiques allemands ainsi rendus
publics, qui porte, comme on le sait, le titre de : « Die Grosse Poli-
tik der Europäischen Kabinette 1871-1914 », comportera au total
30 volumes, répartis en cinq groupes, se référant aux principales
périodes historiques de l’époque dont il s’agit. Les documents
parus en 1922 ont traitaux documents envoyés ou reçus depuis 1871
jusqu'à la retraite du prince de Bismarck; ceux qui ont été
publiés pendant l’automne de 1923 émanent de la première décade
du règne de l’empereur Guillaume II et sontintitulés : « Der neue
Kurs » (l'orientation nouvelle). Le recueil qui vient d’être ter-
miné s'étend aux années 1897 à 1903, et a comme titre : « Die
politik der Freien Hand » (la politique de la main libre). Il traite
de la politique européenne depuis l’époque où l'empire d’Alle-
magne a commencé à jouer un rôle mondial jusqu'à la fin de
l’année 1903. La quatrième série de documents, qui devait selon
le plan primitif mettre fin à la publication, est en voie de prépa-
ration; elle comportera 15 volumes et. non 10 comme on l'avait
Ÿ ‘supposé primitivement. Il a done paru opportun de scinder en
684 CHRONIQUE
deux le recueil terminal, afin de ne pas exiger une trop grande
tension d'esprit du lecteur. La mise au point du quatrième recueil
est déjà très avancée, et l’on estime que les deux dernières séries
seront prêtes vers la fin du mois de mars de l’année 1925.
69. — Ouvrages en langue anglaise consacrés à la Belgique.
Deux ouvrages consacrés à la Belgique viennent de paraître
simultanément en Angleterre et aux États-Unis.
L'un est l’œuvre d’un historien anglais bien connu, grand ami
de notre pays, M. G. W. T Omoxp : Belgium and Luxemburg,
London, Hodder & Stoughton, [1923] L'auteur y expose avec
beaucoup de clarté, à l’usage du public anglais, la situation éco-
nomique. politique et coloniale de la Belgique, principalement au
lendemain de la guerre Son information est abondante et sûre.
Nous rendrons compte de l'ouvrage dans un prochain fascicule.
Le volume américain est dû à M. Tomas HARRISON R&£EpD et
porte le titre : Government and Politics of Belgium, Yonkers on
Hudson and New York, World Book Cy, 1924. M. Reed, comme
M. Omond a sérieusement étudié son sujet au cours d’un séjour
prolongé en Belgique. Ii s'attache principalement à donner une
idée exacte et complète des institutions politiques de notre pays,
ainsi que de l’organisation et du programme des grands partis.
L'exposé répond parfaitement au but que s’est proposé l’auteur.
G.
70. — Une revue belge consacrée à la guerre.
Nous avons signalé dans un précédent fascicule le n° 1 de la
Revue belge des Livres, Documents et Archives de la Guerre de
1914-1918. Depuis nous avons reçu les n' 2 et 3. Force nous est
de répéter à leur propos les réserves que nous avons été amené à
formuler au sujet de la méthode suivie par la rédaction. Les
livres analysés sont choisis un peu au petit bonheur. Certains
d’entre eux n’ont guère de rapports avec le cadre que s’est pro-
posée la revue: que vient faire ici par exemple, l'ouvrage
— d’ailleurs, intéressant — de M. Ingenbleek sur La justice dans
l'impôt ? Quel intérêt présente un amusant croquis, représentant
M. Briand au cours de la déposition lors de l'affaire Coppée ?
Pourquoi insérer dans une publication de ce genre une critique
— rédigée en un style d’une excessive solennité — des beaux vers
de M. Valère Gille (La Victoire ailée) ? Est-ce une revue critique
CHRONIQUE 695,
de documentation sur l’histoire de la guerre qu'on a entendu nous
donner ? Nous le croyons ; maïs si tel est le but de la direction,
J faudra qu'elle modifie ses méthodes, sans quoi ses très louables
efforts ne serviront guère la science. :
F. L. GaxsHor.
71. — Archéologie namuroise.
Nos lecteurs apprendront avec plaisir que la Société Archéo-
logique de Namur publie depuis mai 1924 une chronique pério!
dique sous le titre Namurcum. Tandis que les Annales conti:
nueront à publier de gros articles ou des notices de longue
haleine, Namurcum contiendra de courtes communications sur
des sujets d'histoire ou d'archéologie provinciales. Signalons
notamment dans le n° }, une intéressante notice de M. Jos. Des-
*RÉE sur le retable anversois de l’église de Bouvignes, et deux
pages de M. A. Huarr sur Hugues de Florennes, héros épique
Dans le n° 2, M. F Courtois étudie la participation namuroïse #
PExposition d'art ancien liégeois à Paris, et M. F. RoussEau
analyse Pexcellent travail de M Ep. BERNAYS sur Jean 111, comté
de Namur, son règne et ses monnaïes, paru dans le « Jaarboek
voor Munt- en Penningkunde » (t X, 1923). 6.
3
)
72. — Dictionnaire des artistes.
On vient de mettre eu distribution le tome 17 de l’Allgemeines
dexikon der bildenden Künstler von der Antike bis zur Gegen-
wart, fondé par ULRICH THixME et Kérix BrcKker (Leipzig, See-
mann, gr. in 8°). Ce volume, qui compte 604 pages, va de Æeubei
à Hubard.
73. — Société d'Histoire du Droit (Paris).
La Société d'Histoire du Droit à publié le compte-rendu de ses
travaux au cours de l’année académique 1923-1924, Parmi les
communications qui ont été faites nous en avons noté quelques:
unes qui paraissent susceptibles d'intéresser nos lecteurs (').
Indiquons entre autres l’exposé qu'a fait notre confrère
M. F. De Vissoner (13.X11.23) sur le régime des prodigues en
(1) Le compte-rendu détaillé a paru dans la Revue Historique de Droit,
1924, n° 1.
46
636 CHRONIQUE
droit romàin. Il paraît avoir établi une distinction très nette
d'origines entre la cura. institution du droit geutilice et linter-
diction, fondée sur l'autorité du magistrat Le résime classique
des prodigues résulte donc de la juxtaposition d'institutions de
source et d'époque diverse.
Dans le domuaine du droit romain, signalons encore une commu-
nication de M. CoLIHINET (10 1,24) sur les fonctions accessoires —
assesseurs des juges — «es professeurs de droit de Beyrouth
au v° siècle. M. E. PErro®r (10.1V.24) s’occupant de Pédit de
Caracalla de 212, émet l'hypothèse que l’un des buts de l’'empe-
reur à pu être de supprimer la liberté de conscience des péré-
grins; seuls les citoyens romains pouvaient, en effet. se rendre
coupables d’un crimen majestatis en devenant chrétiens et cm
giant par conséquent les dieux de la Cité.
En matière de droit franc, M. E. CHÉNON (13 XI1.23), eommen-
tant l’art. 9 du cap. de 821 (Borer. I. p. 301), s'occupe du droit de
succession des veuves aux bénéfiees. M. Lévy-BxuxL (8.V.24) à
étudié certains aspects du problème de l’« affatomie ».
Le droit canonique a fait l’objet d'un exposé de M. PAur FouR-
NIER ( +.11 24 au eours de recherches sur des infiltrations byzan-
tines dans e droit canonique carolingien M. R. GÉNESTAL 10.1.24#)
a expliqué l’histoire d un contresens : la t(radilio curiae seculari.
Ce nest, en effet, qu'a partir du xue siècle que la livraison du
elere coupable à la cour séculière s'est introduite dans le droit
canonique; elle repose sur trois fausses décrétales (fepistola Pii
seeunda, 6, 10, p.120; ep l'abiani, C4 21,/°p-165;,en:-Stefaru,
€. 12, p. 1861, qui combiuent le €. 18 du Coneile de Chalcédoine
avec une constitution romaine (Brev. Alar. XII, E. 5).
M RayYMOND MoONIER (8.V.24) à étudié les magistrats des villes
de Flandre au xn° siècle. Les véritables magistrats urbains sont
pour lui — comme pour Vanderkindere — des jurés.
M Oxivier MARTIN (1+.11.2+) a entretenu la société de la juri-
diction contentieuse exercée en matière d'impôts par une com-
mission permanente des États de Bretagne au Xvii siècle
M. E. CHÉNON (13 111 24) x étudié les « prudhommes » de
Bourges au x1° e6 au xv° siècle, originairement juges, puis admi-
uistrateurs de la ville depuis le xve sièele.
M GUÉBIN (10.1V.24) a présenté quelques observations sur les
« Commentaires » du jurisconsulte François Rouldès (1586).
M. Espinas (13.111 24) a donné à la société des indications très
encourageantes sur l'état d'avancement du répertoire des chartes
de franchise.
CHRONIQUE 687
74. — L'histoire militaire.
M. R. Tournès, lieutenant-colonel d'infanterie breveté de
l'armée française et docteur ès lettres, avait déjà publié avant la
guerre plusieurs articles sur l’enseignement de l'histoire dans
les écoles militaires de France II y insistait particulièrement sur
la nécessité de donner à cet enseignement une orientation vrai-
ment scientifique et de séparer le cours d'histoire de celui de
stratégie et de tactique. Il a réuni ses articles sous le titre
L'histoire militaire (Paris, Charles-Lavauzelle, 1922) en y joi-
gnant un aperçu de l’état actuel de l'enseignement historique
dans les établissements dont il s’agit. 11 se félicite de la réforme
apportée en 1919 au programme de l’École de guerre, qui fait
désormais de cet enseignement un cours distinct. avec une orien-
tation propre, répondant aux exigences d'une méthode rigou-
reusement scientifique. L'ouvrage de M Tournès contient entre
autres des détails intéressants sur les différentes tendances qui
ont marqué l'organisation des cours d'histoire militaire à l'Ecole
de guerre de France (cours du colonel Bonnal de 1592 à 1898,
cours du lieutenant-colonel Foch de 18:8 à 1901); il attribue
aux défectuosités qu’il relève dans l’école de Bonnal, notamment
à sa documentation tout à fait insuffisante, une partie des
erreurs commises par l’état-major français au début de la grande
guerre.
a Vrd
NÉCROLOGIE
Paul Huvelin.
M. Paul Huvelin, professeur à la Faculté de droit de Lyon,
est décédé le 2 juin dernier. Frappé en pleine activité scienti-
fique, il laisse une œuvre considérable et qui porte au plus haut
point la marque de sa personnalité si forte et si vivante Sa mort
prématurée est une grande perte pour la science de l'histoire du
droit. Né le 2 juin 1873, reçu premier au concours d’agrégation
pour l’histoire du droit en 1899, il fut à cette date nommé à la
Faculté de droit de Lyon, à laquelle il devait demeurer attaché
jusqu’à sa mort. Ses premiers ouvrages se rapportent à l histoire
du droit commercial. C’est l’Essai historique sur le drcit des
marchés et des foires (Paris 1897, in-8°, 620 p.), suivi d’autres
études sur les foires de Champagne et sur l'histoire de la lettre
688 NÉCROLOGIE
de change (1). Mais depuis 1901 ses recherches se portent vers
les problèmes du très ancien droit romain ?) et plus spécialement
sur le système primitif des délits. Après Les Tablettes magiques
et le droit romaën (Mâeon, 1901, in-8°, 66 p.), après La notion db
l'«injuria » dans le très ancien droit romain (Mélanges A ppleton,
1903, p. 372 499) paraît en 1915 le premier volume d’un grand
ouvrage : Etudes sur le « furtum» dans le très ancien droit ro-
main. I. Les Sources (Lyon, in-8°, 865 p ), ouvrage que la mort
laisse malbeureusement inachevé. Ce qui caractérise ces travaux,
c’est une Ççonnaissance approfondie des sources tant littéraires
que juridiques, une méthode d'interprétation rigoureusement
objective et en quelque sorte mécanique, en laquelle lauteur
mettait peut-être trop de confiance, une vaste culture générale,
enfin, qui fut le point de départ de tant d’hypothèses ingénieuses
et fécondes. Il convient de rappeler ici la part importante que
M. Paul Huvelin prit aux travaux du Congrès International des
Sciences Historiques de Bruxelles (1:23, où son érudition, ses
dons d'exposition et cette exquise courtoisie qu'il savait appor-
ter daus la discussion lui conquirent tout de suite l’estime et Ha
sympathie de ses collègues étrangers (3). Rien ne faisait alors
prévoir la fin, hélas si prochaine de cette existence active et
tout entière vouée aux plus nobles travaux de l'intelligence.
F. DE VISSCHER.
(}) Annales de droit commercial, t. XIX, p. 376-392 ; t. XV, p. 1-30.
* (2) Citons « L’arbitrium liti aestimandae et l’origine de la formule » (Me-
langes Gerardon, 1907, p. 319-354). « Stipulatio, stips et sacramentum -
(Studi giuridici in onore di Carlo Fadda, 1906, t. VE, p. 77-1071.
(5) M. Huvelin y fit une commuuiealion tres originale sur les « Les mauvais
étudiants en droit dans l’histoire ». V. le Compte Rendu du Ve Congrès Int. des
Sciences historiques, 1923, p. 255 et suiv.
À propos des lectures préférées
des lettrès de l'Egypte gréco-romaine
Influence de la poésie lyrique
sur les rhéteurs du Il: et du IVe siècle après J.-C.
« Bientôt, écrivait il y a quelques années M. Cagnat (1),
nous pourrons nous faire une idée à peu près aussi nette
des Égyptiens contemporains des débuts de lère chré-
tienne que des Français d'il y a trois ou quatre cents ans, »
Et en effet, pour certains endroits de l'Égypte où les
fouilles ont été particulièrement fructueuses pour la petite
ville d’'Oxyrhynchus, par exemple, notre documentation
est si abondante et si précise que la vie tout entière de cette
cité renaît pour ainsi dire devant nos yeux : nous nous
rendons compte des effets qu'y produisit la conquête
romaine des méthodes d'administration qui y furent adop-
tées; nous voyons comment le droit était appliqué, dans
quelles conditions économiques les habitants vivaient.
Nous pouvons faire plus et mieux encore, dégager de tous
ces documents un intérêt vraiment humain en nous repré-
sentant ce que furent l'existence, les pensées, les occupa-
tions, les distractions des habitants de cette petite vi le de
province : c’est ce qu'a fait M. Kenvon en étudiant un des
aspects d’'Oxyrhynchus, son caractère intellectuel, dans
un article intitulé : « The Library of a Greek at Oxyrhyn-
chus » (2).
R constituer le catalogue de ce que fut la bibliothèque
d’un lettre d'Oxyrhyuchus pendant les siècles qui séparent
(1) Comptes rendus de l'Académie des Inscrirtions, 1901, p. 785.
(2) Journal of Egyprian archaeology, VUI (1922), pp. 129-138 (Lecture given
for the Society on May 2. 1922).
47
690 M. HOMBERT
le commencement de la période romaine de la conquête
arabe, tel a été son but.
Mais une remarque préliminaire s'impose ici : les papy-
rus découverts à Oxyrhynchus sont loin d’être tous publiés
(seize volumes ont paru et la collection en comportera pro-
bablement une trentaine); d'autre part. les papyrus retrou-
vés ne représentent évidemment qu’une partie de ceux qui
ont existé. C’est dire qu’on ne peut prétendre se faire une
idée exacte et complète du degré de culture d’Oxyrhyn-
chus, il faut se borner à rechercher quel en était le niveau
minimum. Des découvertes ultérieures pourront augmen-
ter et enrichir le bagage littéraire attribué aux lettrés
d’Oxyrhynehus, elles n’y retrancheront rien.
Même en ne tenant compte que de ce qui a été trouvé et
publié jusqu'à présent, il faut reconnaître avec M. Kenyon
que la littérature grecque était encore en très grand hon-
neur. Si quelques auteurs, tels que Aristophane, Eschyle,
sont peu ou pas représentés, par contre, Oxyrhynchus
possédait encore les œuvres de Sappho, de Ménandre, ete.
Sans compter Homère (il est, en effet, inutile de dire qu'il
a été lu à toutes les époques et dans tous les endroits:, ni
quelques fragments douteux, pas moins de 390 manuscrits,
grands ou petits, retrouvés à Oxyrhynechus, attestent
l'existence d’autant d'éditions qui furent un jour com-
plètes.
Voici à quelle époque remontent tous ces manuscrits :
on verra que la répartition entre les différents siècles est
très inégale :
17 siècle avant J.-C., 6;
1er siècle après J.-C., 38;
ui siècle après J.-C., 113, dont 111 classiques grecs et
2 textes chrétiens;
ui° siècle après J -C., 121, dont 103 classiques grecs et
15 textes chrétiens;
iv° siècle après J.-C., 5l, dont 12 classiques grecs et
36 textes chrétiens;
v® siècle après J.-C., 48, dont 2 classiques grecs et
20 textes chrétiens ;
vi® siècle après J.-C., 12, dont 3 classiques grecs et.
7 textes chrétiens ;
ÉGYPTE GRÉCO-ROMAINE 691
vire siècle après J -C., 1 texte chrétien.
Pour être complet, nous devrions énumérer les prinei-
paux auteurs représentés dans chaque siècle : ces données
sont en effet indispensables pour permettre de déterminer
la nature et l'étendue de la culture de l'Égypte gréco-
romaine. Mais il n'est pas possible de reprendre ici tous
les détails de l’article de M. Kenyon et, par crainte d’être
trop long, nous nous bornerons à résumer les conclusions
qu'il tire de ses chiffres et deses listes de noms :
Aux trois premiers siècles, la littérature grecque était
bien représentée dans cette petite ville de province, éloi-
gnée du centre de culture d'Alexandrie. La période la plus
florissante de la culture grecque est celle du n° et du
nie siècle; la situation troublée de l’Empire romain au
11° siècle ne semble pas y avoir porté de couv sensible.
Mais, à partir du 1v* siècle, la situation économique et
l'introduction du christianisme amènent un changement
considérable et l'on voit décliner rapidement la littérature
grecque classique : dans les petites villes de province
égyptiennes, il semble évident qu'elle fut tuée par le chris-
tianisme et tout porte à croire qu'ailleurs la situation fut
la mème.
A côté de ces conclusions intéressantes et qui appa-
raissent comme certaines, les statistiques que M. Kenyon
a eu l’ingéuieuse idée de dresser ne sont pas sans soulever
certains problèmes qu'il n’a pu aborder dans le cadre res-
treint de sa conférence.
Nous nous proposons d'examiner ici une question se rat-
tachant au méme ordre d'idées et sur laquelle l'attention
n'a guère été attirée jusqu'à présent; peut-être l'étude de
l'histoire littéraire permet-elle de l’élucider.
Si l’on y songe bien, une des découvertes qui sont de
nature à nous surprendre vivement est celle des nombreux
textes de poètes lyriques grecs trouvés en Égypte, à Oxy-
rhynchus et ailleurs.
Il suffira, pour s’en convaincre, de jeter un coup d’œil
sur le tableau suivaut : on y verra dans la deuxième
colonne, siècle par siècle, le nombre de papyrus qui ont
été retrouvés d’Alcée, de Sappho et de Pindare, choisis ici
comme trois des principaux poètes lyriques; une troisième
692 M. HOMBERT
colonne donne. pour les siècles correspondants le nombre
de classiques grecs découverts à Oxyrhynchus (!).
PO Classiques grecs
Papyrus d’Alcée, : RES : à
DATE. Sappho, Pindare | t'ouvés à Oxyrhÿnehus,
a (Homére
trouves en Egypte. n’est pas compté).
1°" siècle avant J.-C. l 6
1er siècle après J -C. + 38
2e — — 13 111
3 — — 5 103
4 — — 1 12
5e — 1 22
6° Le —— — S.
7e Rés a "FE | —_
Qu'Homère soit l’auteur qui revient le plus souvent dans
les papyrus, qu’en 1918 déjà il ait été représenté par 300
des 1500 papyrus () littéraires qu’on possédait alors, c’est
là une constatation qui ne peut nous étonner : car nous
savons assez que, à travers toute l'antiquité, il a été l’au-
teur le plus souvent lu, le poète le plus admiré, et que ses
œuvres n'ont pas cessé de servir à l'enseignement. Mais
que des textes de Pindare, d’Alcée, de Sappho, aient été
encore répandus en Égypte pendant la période romaine et
même pendant la période byzantine, au point qu’il en exis-
tait des exemplaires dans les plus petites localités, voilà
un fait tout à fait extraordinaire et qui nécessite une expli-
cation.
Remarquons de plus que nous ne nous trouvons pas
devant des anthologies composées à l’usage des lettrés ou
pour les besoins de l’enseignement : les textes que nous
(1) Nous mettons le Jecteur en garde contre une erreur possible : le tableau
ci-dessus ne signifie nullement que, pour le rer siècle après J.-C., par exemple,
sur 38 Lextes retrouvés, 4 sont des lyriques, puisque nous avons compté les
textes des lyriques provenant de n'importe quel endroit de l'Égypte et que la
colonne 3 ne tient compte que des classiques grecs trouvés à Oxyrhynchus. Le
rapprochement des deux colonnes permet seulement de poser la question sui-
vante le succes des lyriques et celui de la littérature grecque en général
subissent-ils les mêmes vicissitudes ?
(?) Ces chiffres sont donnés par ScauBaART, Einführung in die Papyruskunde,
p. 04.
ÉGYPIE GRÉCC-ROMAINE 693
rend l'Égypte sont souvent des débris d'éditions complètes,
soignées, munies de signes divers, de corrections, parfois
de notes marginales et datant des quatre premiers siècles
ou même de plus tard (1).
Qu'est ce qui rendit possible en Égypte à une époque
aussi tardive, le succès d’une poésie dialectale très diffi-
cile et qui de plus suppose, pour être pleinement goûtée et
comprise, des circonstances très particulières et qui
n’existaient plus? Ceci est vrai du moins pour Pindare (2),
car « le génie de Pindare tient par des liens très forts et
très nombreux à tout l’ensemble des circon-tances de
temps et de lieu au milieu desquelles il s'est manifesté Soit
qu’on étudie ses poèmes dans leur esprit, soit qu’on les
considère au point de vue de l'art de composer et d'écrire,
on y découvre aussitôt l’influence directe et perpétuelle-
ment présente du pays où ils sont nés, de la tradition reli-
gieuse, sociale littéraire à laquelle ïls se rattachent, des
conditions techniques dans lesquelles ils se sont produits».
« Il en résulte que les qualités poétiques de Pindare ne
sont pas les qualités générales, abstraites, de je ne sais
quelle poésie absolue qui n’a jamais existé, mais que ce
sont les qualités très particulières d’une certaine espèce
de poésie, dans un certain pays et à une certaine date,
telles qu’un génie d'une trempe originale a su les réa-
liser (°).»
(*) Ici une objection se présente naturel'ement à l'esprit : l'Égypte, patrie
du papyrus. à éte aussi le pays de la librairie; elle fabriquait en grand nombre
des éditions qui étaient exportées dans tout l'Empire romain ; les papyrus des
lyriques qui ont été retrouvés ne proviennent-ils pas d'un fonds de librairie
et leur grand nombre n'est-il pas un simule effet du hasard? Non seulement
cette hypothèse est inacceptable à cause de la variété des endroits où les
papyrus ont été découverts, à cause de la diversité de leur aspect et enfin de
la différence des dates ; mais, même si on l’admettait, le nombre relativement
élevé de textes lyriques, comparé à celui d’autres auteurs, n’en resterait pas
moins significatif.
(2 Remarquons combien peu Arist phane est représenté à Oxyrhynchus.
Lui aussi est « local » quoique dans un tout autre genre que Pindare. Et si
Eschyle n'a jamais été populaire, n'est-ce pa: parce que le texte en est trop
difiicile ? (CF. KeNyoN, p. 132.)
(3) ALFRED CRoISET, La poésie de Pindare et les lois du lyrisme grec. Paris
1886, p. 448.
694 M. HOMBERT
Pour en revenir au phénomène surprenant devant lequel
nous nous trouvons, c'est peut être dans l’histoire litté-
raire des premiers siècles de notre ère qu’il faut en cher-
cher l'explication. |
N'est-ce pas un fait bien connu, qu’une période de déca-
dence politique et économique entraîne généralement aussi
l’abaissement de la littérature et des arts? Rien d’éton-
nant donc si le premier Siècle de notre ère fut pour la litté-
rature grecque une époque peu féconde et si la vie intel-
lectuelle en Grèce perdit alors.de son activité. En même
temps que les pays grecs devenaient des possessions
romaines, Rome toute puissante imposait sa tutelle au
génie hellénique et, empêchant les Grecs d'être complète-
ent eux mêmes, supprimait en eux l’originalité.
La paix er la prospérité dont l’avènement des Flaviens
marque le commencement, mais surtout l'intérêt plus
grand que se mit à éprouver l'Occident pour l'Orient hel-
lénique, provoquèrent au 11° siècle un relèvement de la
littérature : c’est l’époque où les empereurs romains, ayant
poussé aussi loin qu’ils le pouvaient leurs conquêtes en
Occident, sont amenés naturellement à prêter à l'Orient
une attention plus vive et plus active ({); où les Romains,
pris d'enthousiasme pour la Grèce, la visitent en touristes,
et où Pausanias compose sa Description de la Grèce; où
enfin Hadrien et Hérode Atticus, par leurs riches con-
structions, rivalisent dans l’embellissement d'Athènes (?).
Chez les Grecs, en même temps que reparaît la fierté
patriotique, se manifeste au 11 siècle une véritable renais-
sance des lettres qui fut marquée surtout par un relève-
ment de l’art oratoire.
Mais nous sommes loin du temps où l’amour ardent qu’il
éprouvait pour sa patrie en danger dictait à Démosthène
des chefs-d'œuvre auxquels la gravité des circonstances et
la profondeur de la conviction prêtent un relief unique.
L'éloquence qui naît au r1° siècle est toute différente :
depuis que la politique n’est plus réglée que par l’empereur
et son entourage, la masse des citoyens a cessé de s’inté-
() CE. Carisr, Geschichte der griechischen Literatur, 2, p. 507.
(?) Cf. Cnrisr, {. c., p. 508.
ÉGYPTE GRÉCO-ROMAINE 695
resser aux affaires publiques. Les thèmes des discours
doivent être empruntés ailleurs : tantôt ce sera un sujet
fictif tiré de l’histoire, ou une improvisation sur un sujet
indiqué par le public (1), souvent un discours de circon-
stance sur une naissance, une mort, un mariage (?). Aussi
l’orateur ne se produira-t-il plus devant les assemblées du
peuple, mais il trouvera dans les écoles et les salons un
auditoire favorable pour étaler les grâces de son esprit et
charmer l'oreille (3).
Ce genre d'éloquence. dont les représentants prétendent
perpétuer la tradition de Gorgias et des sophistes de son
temps, fut cultivé surtout dans les écoles d'Asie Mineure
et porte le nom d’Asianisme par opposition à l’éloquence
plus sobre des Attiques.
« Après le milieu du 11° siècle, les invasions répétées
des barbares menacent de destruction la culture grecque
en Orient. Les révoltes, les troubles, les changements fré-
quents d’empereur, la décadence économique la dépopula-
tion croissante, les difficultés religieuses ébranlent les
fondements de l’Empire romain » (f) et par contre-coup
font rentrer un moment dans l’ombre la sophistique : cette
littérature de pur luxe n’était plus possible au milieu de
crises aussi graves; d'ailleurs l’état délabré des routes,
l'insécurité des voyages ne permettaient plus aux jeunes
gens d’aller à leurs écoles, ni aux sophistes de faire leurs
tournées.
Cependant la sophistique renaquit — semblable dans ses
grands traits à ce qu'elle avait été au ri siècle — sous
Julien et ses successeurs et elle connut alors une nouvelle
période de grand succès.
Ce n’est pas par la profondeur de la pensée que l’Asia-
niste s'efforce d'intéresser, mais plutôt par la forme
(1) Curisr, p. 530.
(?) Carisr, p. 531.
(3) On pourrait dire : tromper l'oreille. — Cf. LucreN, Deémonax, 12. Le
sophiste Phavorinus, ayant entendu dire que Démonax se moquait de ses
entretiens philosophiques et surtout des vers dont il coupait ses discours, alla
le trouver : Tpoce\Owv épuira Tov Anubvaxta, tic dv xheUdLo1 Tà adTo.
ävOpuwroc, épn, oùk edaratntTa Éxwv Tù Ta. (CF. NorDeN, Die Kunslprosa,
p. 516.)
(+) Carisr, p. 761.
696 M. HOMBERT
agréable qu'il donne à ses discours. Ce n’est pas non plus
par une argumentation serrée qu'il tâche de conquérir
l'esprit de ses auditeurs, mais par les ornements du style
et le charme de l’élocution., Il s'étudie avec soin à cultiver
même sa voix;il est un véritable virtuose de la déclama-
tion. Le regard, la voix, le geste ont chez lui une telle
importance qu'il parvient à fasciner des auditeurs qui ne
comprennent pas le grec (1).
Négligeant comme superflue toute étude sérieuse, il vise
à l'effet par le pathos et se présente devant ses auditeurs
comiwe en proie à l'enthousiasme le plus passionné. Les
mots, tour à tour berceurs et caressants, tumultueux et
emportés, ou plaintifs et tristes, qu’il débite d’une voix
rythmée, qu’il chante même, c’est la Muse qui les inspire.
Faut-il s'étonner que ces rhéteurs, aux yeux de qui les
relations les plus étroites existaient entre l’éloquence et la
poésie, aient eu une prédilection particulière pour les
poîtes ?
Nous savons qu'ils les étudiaient avec soin, qu'ils les
relisaient sans cesse pour s approprier leur manière. Leurs
œuvres sout souvent remplies de citations poétiques et,
quand ils parlent d’un poète, c’est toujours avec une pio-
fonde admiration et dans les termes les plus élogieux. Bien
plus, eux-mêmes se croient des poètes : à preuve les épi-
thètes qu'emploie Himérius qui s'appelle, par exemple,
pios Geiou romTv xopoù (Disc. IV 3).
A cet égard le début de son discours Eis Baoikeaov, TTava- |
Onvaiois. àpxouévou TOÙ ÉAPOS, est assez Caractéristique pour
mériter d’être cité ici (?) :
« Xaîpe piÂov pÜos XAPIEVTL HELdIOOV TPOOWTUW (3,! » pÉÀOG
ap T1 AaBiv ëk TAG AUPas, ES TV OV ÉTIÈNUIUV TPOOOOUON,
NÜÉWS HÈV ÜV TEIUUG Kai AUTOUS TOUS AO TOUS AUPAV O1 FEVÉOO%
Kai TOiNO1V, VA TI KOTÈ OOÙ VEQVIEUOWUOL OÔTOÎOV Z1MWVIONS
Tivdapos kart Aiovüoou Kai ATOAÀWVOS" ÉTEi DÈ AYEPWYXOÏ TE
OVTES KA UWAUYXEVES ÜDETOIÏ TE KO ÉEW MÉTPWV GBUpoUOiV, OA YA
(2) C£. NORDEN, op. cit., p. 429, n. 3.
(2) Norden, p. 429-430, cite, en même temps que ce texte, d’autres speci-
mens du style d'Himérius.
(5) Anacréon, frg. 124, Bergk.
ÉGYPTE GRÉCO-ROMAINE 697
TapakaéCas Tv moinoiv doÜvai por T1 uéÀoG Tiov (TauTnv Füp
id TV UOÛOAVI, ÊK TÜV ATOBÉTWV TDV AVAKPÉOVTOG TOÜTOV
Oo pÉpuv TÜV ÜUUVOV ÉpxOud, Kai Ti Kai AUTOS TPOOBEÏS T
aouarti. «2 péos EAAvwv Kai Tv 0001 TalAddOS iepov darTre-
dov Mouodwv T' G\On veuouEO& » (meiôeis rap nn TOUS ÀAOyOUS
Kai uéAn POÉTYEO OO , ÉPAVNS fuiv.…
Comme le fait remarquer Norden (ft). il serait inexact de
dire que le style d'Himérius est fortement teinté de poésie,
il faut reconnaitre plutôt que c’est de la poésie sous l'appa-
rence de prose Presque dans chaque discours, il invoque
le secours des muses ; 1] appelle ses œuvres moins souvent
des Àôyor que des Uuvot, uéAn, woai; ses élèves sont ses
xopeuTai. lui-même se nomme ’ATOAAWV Mouoayétnc.
Une lettre de Julien «*). adressée au rhéteur Evagrius,
nous permet aussi d’apercevoir combien rhéteurs et poètes
étaient proches : occupé à administrer les Gaules et
absorbé par une activité qui ne lui laissait pas de repos,
Julien, un soir, après une journée de travail et de soucis,
s’est accordé la distraction d'écrire à son ami Évagrius
une lettre dont il se plait à soigner la forme et où il fait du
stvle. Il y décrit avec complaisance tous les avantages
d'une maison de campagne qu’il offre en présent à sor
ami : il sait bien qu’un pareil billet sera agréable à un
homime yapitwv yéuovta Kai euuouoias. Et tout naturellement
il se laisse aller au plaisir de citer Tv Gopôv rmomrtiv [iv-
dAPpOV.
Ailleurs (*), écrivant à Hermogène, ex-préfet d'Égypte,
il demande à son correspondant la permission de s'expri-
mer à la facon des sophistes auxquels il donne l’épithète
significative de uelixktTäçs propas. Puis vient l’échantillon
« à la manière des » sophistes : ce sont deux membres de
phrase savamment équilibrés et dont le rythme rappelle la
poésie plus que la prose : à map ÉATIdX DEOWOUÉVOS ÉFW, W
TOP” ÉATIdAS EKNKOÏWG ÔTI...
Autre fait des plus caractéristiques : les lettres inauthen-
tiques de Julien, qui sont en réalité l'œuvre d'un sophiste
(') Cf. NoR»EN, p. 429.
(2) Bwez et Gumowr, Juliani Imperatoris epistolae et leges, 4.
(3) In., lettre 33.
698 M. HOMBERT
de l'école de Jamblique ({), sont toutes remplies de cita-
tions de poètes (*).
La lecture des œuvres d’un Himérius nous convainc que
l'influence exercée par la poésie sur l’éloquence des Asia-
nistes fut très grande. Cependant nous ne pouvons plus
aujourd’hui nous représenter complètement de quelle
empreinte les œuvres des poètes avaient marqué les dis-
cours des rhéteurs. En effet, une règle soigneusement
observée et que nous trouvons formulée dans Ménandre et
dans Hermogène, dit qu’il ne faut pas faire de citations
littérales, mais transposer l’auteur qu’on cite. Les œuvres
de ce temps sont done certainement remplies d’allusions
à des poèmes, mais celles-ci nous échappent à cause de la
perte même de ces poèmes.
Le but que poursuivaient les orateurs en faisant des
reproductions libres plutôt que des citations, était de
fondre en un tout harmonieux les vers et la prose ($). Mais
d’autres motifs les poussaient aussi, et surtout sans doute
la crainte de citer des passages connus de tous (4) : la réci-
tation littérale de vers cent fois répétés aurait pu paraître
à l'auditeur fade et banale. Combien il y avait pour lui
plus de charme à reconnaître dans la savante composition
du conférencier des vers si habilement mêlés au reste,
qu'ils s’en distinguaient à peine.
Si les Asianistes ont si souvent procédé par allusions
aux œuvres des lyriques, plutôt que par reproductions
littérales, c'est sans doute qu’ils savaient combien ces
œuvres étaient connues et goûtées de leur public.
Et ce goût était dû surtout aux orateurs. Car l’admira-
(1) V. Biez, Revue des etudes grecques, 32 (1919), pp. 29-40.
2) V. Bwez et Cumonr, op. cit. Index nominum.
(*) Hermogène. TTepi idbewv B 362 sqq. (Spengel) : eidévai évTot xp", ÔTL
dbTai ai Taparaokai, eite idiwv, eltTEe GANOTPIWV EÏEV TOIUÜTWV, Ei UN
OÜTW TAparAËkOlVTO, WOTE Èv dokeîv Eîvar OWUX aÜTÈV TE Kai TOÙ TEZoÙ
Aôyou, GAN k d1aoT Jewç ÀÉYOLvTo, WOTEP oi vouot Kai Tà WNpiouaTa Ëv
toîc AGyoic ÔTE àvayivWokotvtro, où ToloÙoLv AKPiB TV YAUKUTNTA.
Cf. NORDEN, p. 89. n. 3.
(4) Ménandre. TTepi émdeaxrik@v III 413, 23 sqq. (Spengel) : où 6noeic dE
é£ Gmavtos Tù iaufeta (il s’agit d’une citation d'Euripide), d1à TÔ eivat 4ÜT
Guvnôn Toîc moÂAoîc Kai yvdpiua, GAAG TapadWoeis UAAAoOV. Cf. NoRDEN,
ibidem.
ÉGYPTE GRÉCO-ROMAINE 699
tion sans bornes qu'éprouvaient les rhéteurs pour les
poètes, l’imitation de leurs œuvres qui était une caracté-
ristique de l’éloquence d’apparat, enfin leur manie de se
faire passer pour des mélodes, ne pouvaient manquer
d’exercer de l’influence sur leurs auditeurs.
En effet, siles Asianistes ont eu des adversaires achar-
nés, ils ont réuni aussi et surtout de fervents adeptes et de
passionnés admirateurs : les orateurs en renom é'aient
adulés, leurs disciples les honoraient comme des dieux, la
foule se laissait éblouir et entrainer par leur éloquence.
Nous avons peine à nous imaginer aujourd’hui quel rôle
prépondérant les sophistes ne cessèrent de jouer : grâce
aux postes élevés qu’ils occupaient souvent dans l’admi-
nistration, grace aux relations personnelles que beaucoup
d’entre eux entretenaient avec les empereurs, grace enfin
à la coutume qui voulait qu'ils prissent la parole dans les
circonstances officielles (1), ils eurent de l'influence même
au point de vue politique. « Dans la nouvelle organisation
de l’enseignement d’État. ils prennent la place prépondé-
rante » (*) et par la puissante attraction qu’'exerce leur
talent sur de nombreux disciples et admirateurs, ils
dominent toute la littérature ().
Rien ne prouve mieux combien était vif le désir d’ap-
prendre leur art que la diversité des pays d’origine des
disciples de Libanius : les uns sont de Syrie, d'autres de
Palestine, d'Égypte, d'Arménie, d'Arabie, de Chypre, de
Cilicie, de Cappadoce, de Paphlagonie, d’'Isaurie, de Phry-
gie, de Bithynie, de Thrace. des parties occidentales de
l’Asie Mineure (4). De plus les sophistes eux-mêmes par-
courent en apôtres de la nouvelle culture tout le monde
gréco-romain, depuis l’Euphrate et les frontières de l’Ara-
bie jusqu’au pays des Celtes et à l'Océan ().
Eunape, dans La vie de Prohairesios (5), montre en un
(1) Curisr, p. 531.
(?) Curisr, p. 530.
(5) Carisr, p. 528.
(*) Curisr, p. 765.
(5) Carisr p. 510.
(6) Paris, Didot, p. 489-490.
700 M. HOMBERT
saisissant tableau jusqu'où allait parfois l’adoration dont
ces sophistes étaient l’objet.
Avant de commencer à parler, Prohairesios a demandé
que personne ne l’applaudisse et le proconsul présent a
ratifié cette prière en menaçant de punir ceux qui ne s’y
conformeraient pas.
Mais par le flot de son éloquence sonore, le sophiste
charme ses auditeurs, il les fascine et au milieu de la mul-
titude s'élèvent petit à petit des cris etdes gémissements{({}).
Finalement, le proconsul lui-même oublie les ordres
qu'il à donnés et les auditeurs les menaces du proconsul.
Tous se précipitent vers le sophiste. embrassant, qui sa
poitrine, qui ses pieds, qui ses mains. comme s’il s'agissait
de la statue d’un dieu; certains même l’appellent un dieu
et le proconsul le reconduit en grande pompe accompagné
de tous les auditeurs et de ses gardes du corps.
I1 va de soi que ces sophistes étaient pour leurs zélés
auditeurs les arbitres du goût et ils devaient. dans les
salons où ils étalaient leur éloquence, dicter la mode et
imposer à tous leurs préférences littéraires
Comment n'aurait-on pas admiré les genres qu’ils admi-
raient et imitaient? Comment n’aurait-on pas eu la curio-
sité de lire ces poètes dont on entendait si souvent parler
dans les parades oratoires et dont les sophistes se sen-
taient si proches? Peut être bien cette vogue était-elle une
concession faite à la mode plutôt que l’effet d’une admira-
tion sincère, mais en tout cas elle dut avoir pour résultat
que les textes des lyriques furent reproduits à de nom-
breux exemplaires pour satisfaire la curiosité générale et
que ces auteurs connurent à nouveau pour quelque temps
la faveur du public lettré.
N'est-ce pas à cette faveur qu'ont dû leur naissance les
éditions dont des lambeaux ont été retrouvés dans les
papyrus ?
L'hypothèse, sans doute, ne peut pas être rigoureuse-
ment démontrée, mais en tout cas. elle est vraisemblable
en soi et elle est confirmée par le grand nombre de papy-
rus qu’on a retrouvés et qui remontent à cette époque.
(4) uuknOuoû Kai OTOvOU didUEUTOV Av.
ÉGYPTE GRÉCO-ROMAINE 701
Si l'on veut se reporter au tableau de la page 692, on y
trouvera un fait des plus caractéristiques : la diminution
considérable du nombre des lyriques au rri° siècle — c’est-
à-dire à une époque où l'art des rhéteurs subit une longue
éclipse — alors que les manuscrits des autres classiques
grecs y sont plus nombreux qu au siècle précédent Il est
vrai qu'au 1v° siècle, si brillant pour la rhétorique, les
papyrus des lyriques deviennent rares, mais il ne faut pas
oublier que la littérature grecque tout entière entre dans
l'ombre à ce moment : on ne trouve à Oxyrhynehus que
12 papyrus de- classiques grecs et, sur des chiffres aussi
peu élevés, l'influence du hasard peut être grande.
MARCEL HoMBERrT.
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Une fresque du viale Manzoni
expliquée par un texte de Porphyre
en
Les peintures du viale Manzoni, à Rome, si intéres-
santes au point de vue artistique, philosophique et reli-
gieux, ont donné lieu aux interprétations les plus diverses.
Fallait-il les rattacher au christianisme, au paganisme ou
bien chercher quelque solution intermédiaire?
Lorsque des photographies furent soumises à l’Académie
de Rome, les opinions furent fort partagées (1). Une des
fresques embarrassa surtout les archéologues Elle repré-
sente un métier à tisser à droite duquel une jeune femme,
debout, converse avec un homme assis. À gauche du métier
figurent trois jeunes hommes nus.
Bendinelli, qui le premier publia cette fresque (?), y voit
Pénélope devant son métier, à côté d'Ulysse. Les trois
hommes seraient des prétendants représentés à la manière
antique, c’est-à-dire nus. Cette opinion fut généralement
accueillie sans grand enthousiasme (*). D’aucuns prirent
les uvnotñpes dans un sens à la fois étymologique et
figuré : ce sont les hommes qui se souviennent, qui
() Voir à ce sujet la conférence de Mer Wilpert reproduite dans l’Osssrva-
tore romano du 10 mars 1922. — Dans la Revue archeologique de janvier-
juin 1924, p. 405 à 409, est reproduit un article de H. Chéramy paru dans les
Débats, le 22 avril 1924, au sujet de l’hypogée du v. M. Il résume fort bien
les principaux problemes posés par cette decouverte archéologique et examine
plusieurs solutions. Un premier article avait paru dans les Debats, le 28 sep-
tembre 1922.
(2) Atts della R. Accademia des Lincei. — Notizie degli scavi di Antichità,
4920, p. 123 sqq. Roma, Ipogeo con pitture, scoperto presso il viale Manzoni
par G BENDINELLI.
(*) Salomon Reinach reproduit la fresque avec la mention : « Paysage et
scène mythologique. On a pensé aux pretendants de Pénélope et à Ulysse
mendiant ; Pénelope ?) se tient près de son metier à tisser. » R. P. G.R.,
P. 217, fig: 4.
704 V. DANIEL
désirent la vie éternelle et bienheureuse. Le professeur
Carcopino, s'appuyant sur un passage de l'Odyssée(XXIV,
11-13) et sur des textes philosophiques, voit dans la fresque
un sujet pythagoricien, Il la rapproche d'un bas-relief
trouvé dans la Basilique de la Porta Maggiore. Le retour
d'Ulysse et les prétendants nus symbolisent les mêmes
idées que l'immersion de Sappho. De la pierre blanche
(Leucade), les âmes s’élancent dans la vie éternelle, Ce
symbolisme néo-pythagoricien n'exclut pas le christia-
nisme, un christianisme peu orthodoxe évidemment, tout
imprégné encore de paganisme (!).
D'ailleurs, les archéologues, après un examen plus
approfondi de l’hypogée du viale Manzoni, sétaient
presque tous prononcés pour une interprétation chrétienne
(gnosticisme, valentinianisme. hérésie inconnue, etc.).
Paribeni (?) parle de symboles qu’il n’essaie pas de
déterminer, tandis que M£f' Wilpert se montre plus précis.
Selon lui, ces hommes nus et ce métier à tisser illustrent
les paroles du Christ : « Ne vous inquiétez pas pour votre
corps, ni de quoi vous le vêtirez. Considérez les lys des
champs comment ils croissent; ils ne travaillent ni ne
{ilent et cependant Salomon. dans toute sa gloire, n’a pas
été vêtu comme l’un d'eux »: ou encore « J'étais nu et vous
m'avez vêtu » — quand donc? « En vérité, je vous le dis,
toutes les fois que vous l’avez fait à l’un des plus petits de
mes trères, c'est à moi que vous l'avez fait. » On à remar--
qué avec raison que la femme représentée sur la fresque
(1) Conférence faite à l'Institut des Hautes Études de Bruxelles, le 19 dé-
cembre 1924, sur Les front ères du payanisme romain et les récentes décon-
vertes archéologiques. — Les fouilles du viale Manzoni. Comme C le dit, il
suit en gran 'e partie le Mémoire de Bendinelli publié dans les Monnumenti dei
Lincei, tome XXVIIT, 192 3. Son interprétation est des plus intéressantes; deja
M. Cumont avait expliqué le bas-relief de Sappho par les mêmes vers de
l'Odyssee et les théories pythagoriciennes (La Buasilira sotlerranea presso la
Porto Maggiore a Roma. Rassegna d'Arte, 1921, p 37sqq.) Cf. J Huraux. Le
plongeon rituel, p. 1 (Liege 1922, extrait du Mrsee belge); H. M. R. Léopoip,
La Basilique de la Porta Maggiore, p. 181 et 182. (Melanges d'archéologie et
d'histo.re de l'École fran. aise de Rime, 1921-1922, fase. I-I1T) et J. CarcoPINo,
Encore la Basilique dela « Porta Maguyiore » (R A, 1993, Lt. I, p. 1 sqq.).
(2) R. PARIBENI, « Antivhissime pitture cristiane a Roma » (Bolleltino d'Arte
del Ministero della pubblica istruzione, Rome, septembre 1921, p. 97 sqq.
FRESQUE DU VIALE MANZONI 705
ne distribue pas de vêtements, ce qui exclut la dernière
hypothèse.
Le professeur O. Marucchi voit dans la scène en ques-
tion l’histoire de Job et il défend son opinion par tous les
moyens (1). Le personnage assis, c'est Job sur son fumier.
Auprès de lui, sa femme lui reproche sa fidélité à Dieu. Le
métier est bien à sa place, puisque Job dit : « Mes jours
ont passé plus légèrement que la navette d’un tisserand.…. »
(VII, 6). Les trois figures d'hommes sont les trois amis de
Job-qui s'étaient réunis pour aller voir le malheureux. Ils
s'arrêtent à quelque distance de lui, pleurent et s’arrachent
les vêtements (Job, II, 11 et 12). Fort bien, dit-on au pro-
fesseur Marucchi, mais les personnages sont complète-
ment nus. À cela, il répond que l'artiste a idéalisé la scène,
bannissant tout réalisme. On lui a objecté encore que sur
la fresque, Job est plus âgé que ces jeunes hommes qui
devraient être ses contemporains. Le professeur Marucchi
répond qu'il y a une grande liberté dans de telles repré-
sentations et il cite des exemples. Tout dans la scène con-
firme à ses yeux son hypothèse. A la rigueur. il admet que
les trois figures nues expriment la parole du prophète qui,
énumérant ses bonnes œuvres, dit qu'il n’a jamais méprisé
le pauvre qui était nu (Job, XXXI. 19). Ces jeunes gens
nus représenteraient donc une parole de Job comme le
métier à tisser en représente une autre. On le voit, l’auteur
est conciliant, pourvu que Job demeure.
Que l’on admette Job ou l'Evangile, le métier à tisser
n’est pas bien nécessaire. Or, il'est au premier plan du
tableau, il est de taille et joue un rôle capital dans la scène.
Ce métier à tisser n’est pas celui de Pénélope, il n’est pas
davantage un rébus tiré de l'Ancien ou du Nouveau Testa-
ment. (C’est un des métiers de pierre dont parle Homère au
_XIII° chant de l'Odyssée : « à l'extrémité du port est un
olivier aux feuilles allongées et tout auprès un autre déli-
cieux, obscur, consacré aux nymphes qui sont appelées
naïades. À l’intérieur se trouvent des cratères et des
(t) O. Marucenm, « Un singolare gruppo di antiche pitture nell’ ipogeo del
xiale Manzoni le quali possono spiegaisi con il libro di Giobbe », dans le Nuova
Bullettino di Archeologia cristiana, 1921, p. 83 sqq.
48
706 V. DANIEL
amphores de pierre où les abeilles construisent leurs
rayons On y voit de très grands métiers de pierre sur les-
quels les nymphes tissent des étoffes de pourpre, chose
merveilleuse à voir. Il s’y trouve encore des eaux toujours
courantes, L’antre a deux portes, l’une vers le nord par
où les hommes descendent, l'autre vers le sud, plus divine,
par où les hommes n'’entrent pas, c’est le chemin des
immortels (1). »
Ce passage d’'Homère a beaucoup intrigué les Anciens.
Comment des nymphes peuvent-elles travailler dans l’obs-
curité? Qui à jamais vu des métiers de pierre? Que signi-
fient ces abeilles qui font leur miel dans des amphores et
des cratères de pierre et toute cette description? Elle
paraissait d'autant plus étrange que les voyageurs avaient
cherché vainement un antre à Ithaque. Aristote (?) dit que
les absurdités d’'Homère seraient insupportables chez un
poète médiocre; selon Cronius, non seulement les oopoi,
mais encore les 1üuûta ont vu qu’il y avait là une énigme
ét une allégorie. C’est pourquoi le symbolisme expliqua les
paroles du poète.
La fresque du viale Manzoni représente l’antre d’'I'haque
interprété par Numénius. Les écrits de Numénius sont
perdus, mais son allégorie de l’antre est développée in
extenso dans le De Antro Nympharum (*) de Porphyre, qui
cite Numénius et son disciple Cronius. |
L’antre de l'Odyssée représente le monde. Les nymphes
sont des âmes qui vont naître. Elles tissent sur le métier
des étolffes de pourpre. Les pierres représentent les os,
les tissus de pourpre sont les chairs faites avec du sang
(1) Homère, Odyssée, XIIT, 102 sqq.
(2) Pogr, K 24.
(3) Nous avons fort résumé et simplifié l’exposé de Porphyre qui est un
peu laborieux et diffus. Tout est symbole dans la description d'Homère : le
miel, les abeilles, les cratères et amphores de pierre, les deux portes, leur
orientation, l'eau cou 'ante. l'olivier, etc. L'antre représente à la fois le monde
de la matière et celui de l'intelligence. Ce dualisme revient à tout propos dans
les développements de l'auteur. Il rappelle l'importance des antres et des
grottes dans l’histoire des dieux grecs, le culte de Mithra, les écrits de Platon
et d’autres philosophes, et ceux des théologiens.
Not s renvoyons surtout le lecteur aux $$ 1 à 3, 14, 23 et 34, mais le D- Antro
Nymny harum tout entier peut servir de commentaire à la fresque romaine.
FRESQUE DU VIALE MANZONI “em07
et ainsi, chose merveilleuse à voir, les âmes confec-
tionnent leurs vêtements, c’est-à dire leur corps au moment
de venir au monde. de descendre vers la génération. Le
métier à tisser se trouve donc, sur la fresque romaine,
près de l’entrée des hommes Mais il existe une autre
porte plus divine, c’est le chemin des immortels — Homère
n’a pas écrit c'est le chemin des dieux. L'âme humaine est
immortelle. Lorsqu'elle se sera débarrassée de la sujétion
de la matière et des sens. lorsqu'eile aura rejeté son bagage
de vaines richesses et de passions, lorsqu'elle sera toute
nue, elle sortira par le chemin des immortels et remontera
auprès des dieux. Voilà pourquoi les personnages nus du
tableau sont assez éloignés du métier à tisser.
Près de l'entrée des hommes, on voit Ulysse Il converse
avec Athena. « Elle s'était rendue semblable de corps à
une femme belle et grande et savante en ouvrages bril-
lants » (Od., XIII, 288 et 281.)
C’est probablement parce qu'elle est savante en ouvrages
brillants que le peintre à orné sa robe de bandes de cou-
leur. Elle dit à Ulysse: « Déposons tout de suite les
richesses au fond de l’antre divin afin qu'elles demeurent
en sûreté pour toi, ensuite nous délibérerons sur le meil-
leur parti à prendre » (Od., XIII, 363 sqq ). C'est-à-dire :
« Dans cet antre, il faut déposer tous les biens extérieurs :
c’est nu et sous l’aspect d’un mendiant, et frappant son
corps et rejetant tout ce qui est superflu. et méprisant les
sensations, qu'on doit délibérer avec Athéna, s'asseyant
avec ellé au pied de l'olivier, afin de saper toutes les pas-
sions insidieuses de son âme » (1).
Un autre passage de l'Odyssée (XI, 119 sqq ) est ramené
aux mêmes théories sur l'au-delà (?)}. Lorsque Tirésias
prédit à Ulysse qu'il arrivera chez des hommes ignorant
les travaux de la mer à tel point qu'ils prendront une rame
pour un van, cela signifie qu'il sera entièrement sorti de
l’océan des passions, de la sujétion de la matière. Une pre-
mière fois, il avait lutté contre ces mauvaises puissances
en aveuglant Polyphème. Vain effort ! On ne se dégage
(1) PORPHYRE, op. laud., K 34.
(?) Jbid., K 34 et 35.
708 V. DANIEL
pas d’un seul coup Les dieux de la mer, les dieux matériels
avaient redoublé ses maux Après bien des luttes indispen-
sables « pour que, dépouiilé de ses haïllons, il se débarrasse
de tout » va yuuvwBeis TÜv pakéwv kaBËÀN TÜVTa, il arrivera
enfin chez ceux qui ignorent les navigations et les tem-
pêtes, c’est-à-dire qu'il sera débarrassé du monde matériel
et sensible.
On comprend que ces allégories de Numénius aient eu
tant de succès. On y trouve l'espoir d'une vie éternelle
comme chez les Chrétiens, le détachement des biens de 6e
monde. des faiblesses humaines, comme chez les Chré-
tiens, les Cyniques et les Stoïciens. Enfin l'inspiration
mithriique est très apparente. « L'âme, dit Cumont. (!)
était nue débarrassée de tout vice et de toute sensibilité
lorsqu'elle pénétrait daus le huitième ciel pour y jouir,
essence sublime, dans l’éternelle lumière où séjournaient
les dieux, d’une béatitude sans fin ».
Numénius, né à Apamée, en Syrie, était un philosophe
éclectique du r1° siècle, très érudit. Les Anciens l’appellent
tantôt platonicien, tantôt pythagoricien. En réalité ül
n’est ni l’un ni l’autre ou plutôt, il est les deux à la fois.
Il est bien autre chose encore. Son synerétisme universel
embrasse l'Égypte, l'Inde, la Chaldée et la Perse, 11 com-
mente avec une égale habileté un texte de l'Evangile,
d’'Homère ou de l’Ancien Testament. Il était si char-
meur que le philosophe Amélius apprit tout son enseigne-
ment par cœur. I jouit d’une grande vogue et son influence
fut consid'rable sur les philosophes néo-platoniciens,
notamment Plotin qui, disait-on, le plagiait.
L'Orient était fort à la mode à Rome, aux premiers
siècles de notre ère. Des sectes multiples naissaient d'une
fusion de l’érudition et de la mythologie, « le rapproche-
ment detoutes les théologies de l’Orientet de toutes les phi-
losophies de la Grèce produisit les combinaisons les plus
(3) Cumoxr, Mystères de Mithra, 3 éd., p. 146. L'auteur ajoute en note; «Cette
do ‘trine mithriaque a été rapprochée d'autres croyances analogues et étudive
en détail par M. Boussrr, « Die Himmelsreise der Secle » (4rchiv f. Religions-
aviss., t. IV) 1901, p. 160 ss. — Nous en avons parlé aussi dans nos Religions
orientales, 2° éd., p. 187, 369, n. 64, 415, n. 25. »
FRESQUE DU VIALE MANZONI 709
inattendues et la concurrence entre ces croyances diverses
devint extremement vive » (1.
Porté par le courant, Numénius le dirigea et l’on petit
comprendre que certaines sectes aient adopté ses idées
comme articles de foi. Au reste, le symbole de l’antre n’im-
pliquait aucune croyance nouvelle.
C’est vraisemblablement à cause de Numénius et de ses
disciples que les nymphes furent si honorées chez le
peuple au n° et r11° siècle de notre ère. On à retrouvé
des quantités de monuments aux nymphes d’un art assez
grossier qui sont tous de cette époque (?).
Rappelons que chez les Grecs, elles présidaient à la
croissance et à la fécondation des plantes et des êtres
animés. Eschyle les appelle fBiédwpor, déesses qni donnent
la vie, et c’est pourquoi elles interviennent dans les
cérémonies qui suivent la naissance, dans celles des
fiançailles et du mariage. Il est donc très naturel que les
naïades soient liées à la vie éternelle et qu’elles repré-
sentent les âmes qui naissent. Tant d'années après la mort
de Porphyre, Eustathe et un scoliaste citent encore son
interprétation sans la moindre ironie. Nous ignorons la
part exacte de Porphyre, de Numénius et de Cronius dans
le développement de l’allégorie de l’antre.
Si la fresque est assez récente pour que l’œuvre de
Porphyre puisse l’avoir inspirée, il n’y à pas de doute,
élle a comme origine le De Antro Nympharum : elle
s’adapte exactement au texte de Porphyre et à ce que nous
savons sur le grand ennemi des chrétiens. On y voit réflé-
tée une élévation toute platouicienne qui est bien celle des
disciples de Plotin. Mais la fresque peut-elle être aussi
récente? L’hypogée est antérieur à 271, puisqu'il est situé
dans l’enceinte d'Aurélien et que l’on ne pouvait construire
de tombeaux à l’intérieur de la ville D’autres indices per-
mettent de reconnaitre l'époque de Caracalla (211 247).
Quant aux peintures, elles dateraient, suivant les archéo-
logues, du début du rri° siècle ou de la fin du n°, eu égard
à leur style. Or Porphyre est né en 232 ou 9233.
(1) Cumonr, thid., p. 16.
(2) Voir DAREMBERG et SAGLIO, $. v. nymphae.
710 : V. DANIEL
Quoi qu'il en soit, notre fresque prouve que le symbo-
lisme des philosophes n'était par uniquement réservé au
monde des écoles, au domaine des lettrés et des théolo-
giens et qu’on en pouvait fort bien tirer un enseignement
religieux. L’exégèse symbolique se répandait de plus en
plus parmi les philosophes et le public. Sous Julien, elle
deviendra un instrumentelficace de propagande païenne {{).
A l’époque de saint Augustin. on lira aux fidèles réunis
dans les temples païens des interprétations de la mytho-
logie enseignant qu’il ne faut pas la prendre à la lettre
et qu’on doit y chercher un sens profond (À)
‘Des explications comme celles de Nauménius montraient
aux chrétiens que les fables n'étaient pas absurdes et:
elles emplissaient les fidèles d'espérance. Aux promesses
de la Bible, les païens opposaient celles de leurs textes
non moins consolantes.
La fresque telle que nous l’expliquons convient parfai-
tement à un hypogée. L'espoir de la vie future est une
chose indispensable en pareil lieu
Si l'on regarde le métier à tisser après avoir lu Porphyre,
on verra qu'il a quelque chose d’impressionnant avec ses
pieds énormes, d’une épaisseur monstrueuse. Comparons-
le à d’autres métiers, par exemple à celui de Pénélope sur
un skyphos de Chiusi (*) ou celui du Musée d'Athènes,
sur un bas relief qui représente le bain de pieds
d'Ulysse (4). Dans ce dernier, le métier de Pénélope est
beaucoup plus large qu'ici et cependunt les montants sont
beaucoup moins épais. On remarquera aussi que, sur la
fresque, l’antre est indiqué par une large ligne Gone
au-dessus des personnages.
Les hommes nus sont au nombre de trois (°) et se
tiennent par la main comme les nymphes sur tant de
monuments figurés Leur sérénité forme un contraste avec
l’air soucieux et accablé d'Ulysse.
(1) Voir à ce sujet Boissier, La fin du paganisme, 1, p. 138 à 140.
(?) S. Aug., Epist. 91 (202).
(3) Mon. dell Istitute, IX, pl. XLIL
(4) Revue des Études grecques, 1901, p. 440.
(*) Nous ne pensons pas qu'il y ait un rapport à établir entre teur nombre et
celui des Aurelii de la dédicace.
FRESQUE DU VIALE MANZONI 711
Notre interprétation Jette un jour nouveau sur les
fresques du viale Manzoni et sur la religion du rri° siècle.
Elle permettra sans doute de mieux comprendre d'autres
fresques romaines, en orientant les recherches vers le
paganisme et le symbolisme des philosophes ({). A cet
égard. les travaux de MM. Carcopino. Cumont et d’autres
savants relatifs à la Basilique de la Porta Maggiore pré-
sentent le plus grand intérêt.
VALÉRIE DANIEL.
(1) Sans vouloir se lancer dans les hypothèses, on peut affirmer que les ani-
maux représentés au-dessus de l’antre ont une signification symbolique. Ce
n’est pas un simple tableau champêtre comme d'aucuns le croient. L'âne fait
un discours, il prêche peut-être et les animaux qui sont près de lui semblent
l'écouter.
à
?
La grammairienne Démo.
En 1836, Cramer publiait (1), d’après un manuscrit de la
Bodléenne (?), une série de petites compositions, presque
toutes des lettres, dont l’auteur resta longtemps une
énigme. Cramer parla vaguement (*) d’un grammairien
byzantin, qui aurait vécu sous le règne d’Alexis Com-
nène (1081-1118) (4); Boissonade (*) se prononça pour
Michel Pselios, un des personnages les plus curieux du
x1° siècle; mais en 4895, dans un article très documenté de
la Byzantinische Zeitschrift, M. Treu ($) résolut définitive-
ment le problème : les lettres publiées par Cramer ont
pour auteur Michel Italicos, d’abord professeur à Constan-
tinople, puis évêque de Philippopolis (7), qui florissait
pendant la première moitié du xr° siècle (8).
Je me propose d’étudierici un fragment de la lettre XXI.
Italicos répond à un médecin de ses amis, Leipsiotès, qui
lui avait demandé quelques renseignements sur l'histoire
littéraire et la métrique. La lettre d’Italicos présente ceei
d’intéressant que tout le paragraphe relatif à l'histoire lit-
téraire utilise, à n’en pas douter, la Chrestomathie de
Proclos. On sait que cet ouvrage n’est pas parvenu: jusqu’à
nous dans son texte original, mais que Photius en a donné
un résumé détaillé à l’article 239 de sa Bibliothèque.
() Anecdota graeca € codd. manuscriptis Bibliothecarum Oxoniensium,
descripsit J. A. CRAMER, 4 vol., Oxford, 1835-1837, t. III, p. 158-203.
(?) Baroccianus 131 (x1ve s.). CRAMER, 0p. cil., p. 1-11.
(8) Sévère mais juste appréciation de M. Treu, Byz. Zeitschr., IV, 4895, p. 15.
(4) CRAMER, 0p. @l., p. n; TREU, art. cité, p. 3.
(5) BoISSONADE, Anecdota varia, 49 et 85 (Ap. TREU, p. 5-6).
(6) Treu, « Michael Italikos » (Byz. Zeitschr., IV, 1895, p. 1-23).
(7) TREU, p. 19.
(8) TRrEU, p. 15 sqq,
714 A. SEVERYNS
Donc Italicos écrit à son ami, le médecin :
Kai ei un TiO1 ueipakieuouevos ÉdOEX, Tù Pnuovéns dv oo1
diezñÀBov, kai AnuoÛS TÂS FPAUUATIKAS TÂS UÈV ÉTOS EUPOUONS,
TAG dÈ TÉXVOS OUYYPAWAUÉVNS (1).
Et si je ne craignais que certains ne me reprochent de
pareils enfantillages (?), je te raconterais l’histoire de
Phémonoé, qui a inventé l'épopée (ou plutôt le vers
épique), et celle de Démo la grammairienne, qui a composé
des, Traités. |
Dans la Chrestomathie, Proclos attribuait l’invention :
du ‘vers épique à Phémonoé,'la pythie qui rendait ses :
oracles en hexamètres (*). Mais Photius, notre seul témoin, :
pe signale nulle part, dans son résumé de Proclos, cette …
grammairienne Démo, qui aurait composé des Téÿvar. Dans :
ces conditions, on peut se demander à quel auteur Italieos
emprunte ce curieux renseignement. Quelques savants —
par exemple, M. Immisch (*) — supposent qu’'Italicos con-
naissait la Chrestomathie autrement que par l'intermé-
diaire du résumé de Photius. Les arguments sur lesquels
on s'appuie n’ont pas assez de force pour nous faire
admettre d'emblée cette hypothèse, et la prudence nous .
commande de ne pas résoudre trop hâtivement le problème,
fort difficile, de la tradition manuscrite de la Chrestoma-
thie. Et précisément, la solution de ce problème dépend,
en partie, de celle qu’il convient de donner au problème de
Démo la grammairienne.
On a beaucoup discuté, depuis Usener (1873), sur la per- :
sonnalité de cette mystérieuse femme savante. |
Partant de considérations dont lui-même reconnaitrait
sans doute aujourd’hui le peu de valeur, Usener arrivait à
une conclusion qu'on peut résumer ainsi :
11 y a deux Démo : Démo A, citée par Italicos seule-
(1) CRAMER, Anecd. Oxon., IE, p. 189, 18-21.
(*) N'oublions pas qu’'italicos devait devenir un jour évêque.
(3) Puorics, Codex 239, p. 319 a 8 Bexker. Cf. Schol. Dionys. THrac., p. 475,
22 HiLGarp. |
(+) Immiscu, Beiträge zur Chrestomathie des Proclus.. [Festchr. Th. Gomperz
dargebracht, Vienne, Hôlder, 1902], p. 243. QE
LA ( GRAMMAIRIENNE » DÉMO 715.
ment, est une yuvi ypauuarikn, auteur de Téxvoi ypoauuartikai
(grammatische Handbücher); |
Démo B, connue par d’autres sources, est une interpr ète
d’'Homère, auteur d’un Manuel d'interprétation allégorique
(Handbuch allegorischer Mythendeutung) (1). |
D'après Usener. Démo B ne serait qu’une personne ima-
ginaire, pour la eréation de laquelle un néo-platonicien
inconnu de la fin du v* siéele aurait utilisé certains détails
du mythe de Déméter. Démo A serait une autre invention,
plus récente, mais faite sur le modèle de la création
Démo B.
II y a donc bien deux Démo; mais en un ee sens, il
n'y en aurait qu'une, puisque nous nous trouvons en pré-
sence de deux créations tardives, revêtues successivement
du nom d’un même personnage tiré du mythe de Démé-
ter (2).
Æ£u d’autres termes, selon Usener, Démo A n’a jamais
existé, sinon dans l'esprit d’Italicos, et Démo B n’est qu'une
fiction imaginée au v® siècle par un auteur inconnu ().
Cette théorie d'Usener contient des invraisemblances
que M. Arthur Ludwich réfuta en 1895, dans l’intéressante
monographie qu’il consacra à Démo l'interprète d'Ho-
mère (*). M Ludwich ne se contente pas de reprendre et de
compléter les sources déjà citées par Usener (scoliastes :5),
Tzetzès, Eustathe (6)...), mais il utilise en outre un morceau
anonyme, découvert par lui dans un manuscrit de Vienne,
et qu’il attribue, avec raison, pensons-nous, à Démo B (°).
Ce fragment de Vienne donne, en effet, sur un passage de
l’Jliade, une série d’explications cosmiques qui, par leur
exlravagance, rappellent tout à fait le contenu des textes
() Ce titre est imaginé par Usener, d’après le contenu des œuvres attri-
buées à Démo B.
(*) Usexer, « Vergessenes » (Rhein. Mus., 1873), p. 414-417, spécialement
p. 415.
(3) CE. KRUMBACHER, Gesch. Byz. Litt.?, p. 530.
(+) Lunwica, Die Homerdeuterin Demo (Festschrift.. L. Friedlaender darge-
bracht..…, Leipzig, Hirzel, 1895), p. 296-321. Cf. KrumBacHER, Byz. Zeitschr.,
IV, 1895, p. 629-630.
(5) Par ex., dans le Venetus À (xe siècle) de l’Iiade.
(6) Sources étudiées par Lupwicx, p. 297-307.
(7) Lupwica, p. 303 sqq; KrumBAcHER, Byz. Zeitschr., IV, 1895, p. 376-377.
716 A. SÈVERYNS
sûrement identifiés de Démo B (‘!). Fort de tous ces témoï-
gnages, M. Ludwich a pu démontrer la réalité historique
de Démo B. Cette femme savante, cette étrange interprète
d'Homère (?) vivait à la fin du ve siècle après J.-C., était
certainement néo platonicienne (#) et peut-être chré-
tienne (#). Ainsi donc, contrairement à la thèse d’Usener,
le nom de Démo [B] fut porté non point par un être fictif
imaginé au v° siècle, mais bien par une dame lettrée qui à
réellement vécu à cette date (°).
Mais que devient Démo A, la grammatrienne, la seule
qui nous intéresse en ce moment?
M. Ludwich se refuse à identifier Démo A et Démo B,
uniquement parce qu'aucune des sources, en parlant dé
Démo B, ne mentionne d'œuvres grammaticales (6). Ce
silence nous défend de voir dans Démo B, l'interprète
d'Homère, et Démo A, l’auteur prétendu des Téyvoi ypoupo-
tixkai, une seule et même personne : « c’est là une chose évi-
dente (7). »
Avant de discuter cette conclusion, il ne sera sans doute
pas superflu de résumer brièvement les opinions dés
savants allemands sur l'étude de M. Ludwich.
En 1897, Krumbacher, dans la seconde édition de son
Histoire de la littérature byzantine, adopte les conclusions
de M. Ludwich; il admet également l’existence, dans Ja
seconde moitié du v° siècle, d’une interprète d'Homère,
nommée Démo (5). Mais il ne parle pas de Démo À, citée
par Italicos
En 1901, O. Jessen, chargé de composer l’article Dern,
dans le fascicule IV, 2 du Pauly-Wissowa, ne signala ni
Ludwich ni son interprète d’'Homère, ressuscitée depuis
six ans déjà.
(1) CF. KrumBacner, Gesch. Byz. Litt.?, p. 530.
() Lupwicu, p. 315-318. :
(8) Lupwica, p. 315.
(4) Lunwicn, p. 318-320.
(5) Voir la spirituelle remarque de Ludwich (p. 308) sur les sources
« mythiques » de Démo B.
(6) Lupwicu, p 311-312.
() Lupwicn, p. 318.
8) Kromnacrer, Gesch. Byz. Litt.?, p. 530.
LA « GRAMMAIRIENNE » DÉMO 717
En 1902, M. Immisch (!) résuma toute la question de la
façon suivante :
« Usener considérait Démo [A] comme une addition
propre à Italicos, car il voyait une corrélation entre elle
et Démo {B| l'interprète d'Homère. Mais, après que cette
femme savante a trouvé un défenseur en la personne de
Ludwich, on peut, avec certitude, la distinguer de son
homonyme mythique (qui peut toutefois avoir donné à la
femme de lettres historique le nom littéraire de Démo).
Mais, parce qu'elle est rarisstimae memoriae, il est tout à
fait invraisemblable qu’en la citant, Italicos suive une
inspiration personnelle. »
Ce n’est sans doute pas très clair (*); mais il apparaît
cependant que M. Immisch, à la suite de M. Ludwich,
considère la Démo d’Italicos comme différente de la Démo
historique
Enfin, en 1918, le troisième Supplementband du Pauly-
Wissowa (%) répara l’oubli commis naguère par Jessen.
L'auteur de l’article Demo, M. Kroll, repousse lui aussi
l'hypothèse d’'Usener et rend pleine justice à l'excellent
travail de M. Ludwich. Cependant, comme :ïl ne partage
pas toutes les idées de M. Ludwich, M. Kroll a eru devoir
introduire, dans cette question compliquée, une hypothèse
nouveile. D’après lui, le fragment de Vienne, sur lequel
M. Ludwich s’est surtout basé, ne serait pas l’œuvre de
Démo |B] elle-même, mais un remaniement qu’on aurait
fait subir à cette œuvre pour lui donner une couleur chr'é-
tienne. I] ne m'appartient pas de décider si cette hypothèse
est fondée. Je retiendrai seulement cette phrase de
M Kroll : « D’où Michel Italicos a pris sa Démo ñ pauuc-
(®) Immiscu, art. cité, p. 24, n. 2.
(?) Comme la faute en est peut-être à ma traduction, voici le texte alle-
mand : « Usener hielt diese Demo für eigene zuthat des Michael, weil er sie in
zusawmenhang brachte mit Demo der Homerdeuterin. Nachdem aber diese
gelebrte dame in Ludwich ihren ritter gefunden hat, lasst sich die mythische
namenschwester (die der historischen schriftstellerin immerhin den litte-
rarischen namen Demo geliefert haben kônnte) sicher unterscheiden. Weil sie
aber rarissimae memoriae ist, so ist hôchst unwahrscheinlich, dass ihre
erwähnung ein eigener einfall des Michael sei. »
(3) S.r Demo, col. 331-333.
718 | ‘A, SEVERYNS
tikn, qui aurait écrit des Téxvæ, c'est ce que nous ne pou-
vons dire. » tr
_ Par les citations qui précèdent, on a pu voir que les
savants qui ont étudié la question adoptent l’opinion de
M. Ludwich, suivant laquelle Démo A, la grammairienne
mentionnée par Italicos, diffère nécessairement de celle
que nous appelons Démo lB. Examinons cependant si nous
pouvons garder cette opinion. ,
L'argumentation de M. Ludwich se résume en trois
lignes « Démo B (l’interprète d'Homère) n’est pas Démo A
(celle d'Italicos) paree que Démo À est une grammairienne
(ypauuarikh) et parce qu'aucune source ne parle d'œuvres
grammaticales ayant Démo B pour auteur. » |
Cette argumentation ne parait pas convaincante. Que
prouve, en effet, le silence des sources? Les auteurs qui
nous parlent de Démo B, et qui sont pour la plupart des
comu.entateurs d'Homère (1), devaient-ils done nous donner
un catalogue des œuvres de la g'rrammairienne ? On semble
ici jouer sur les mots. À notre tour, nous pourrions dire
que des commentateurs n’ont pas à citer les œuvres d’une
gramimairienne.
On nous parle de tratlés de grammaire en refusant de les
attribuer à Démo B. Malheureusement, parmi les dix
sources réunies par M. Ludwich, aucune ne donne le titre
d'un ouvrage de Démo B, car on ne peut considérer
comme un titre véritab e le Anuoûs GUyypauua dont parle
Tzetzès (?), Par conséquent, rien ne nous permet de dre si
Démo B a compo-é ou n'a pas composé des Téxvoi ypauua-
TIKOL.
D'un autre côte, Italicos assure que Démo À composa
des Téyvoi ypauuartixai. Qu'est-ce à dire? Des Ma uels g'ram-
malicaux, traduit M Ludwich, et tonte sa thèse repose
sur cette traduction Il reste cependant à vérifier l’exacti-
tude de celle-ci,
Qu'est-ce que les Anciens entendaient par ce mot Ypau-
uaTik. art sraminatical? Ouvious Denys de Thrace et, dès
les premières lignes, nous serons renseignés (*). Denys de
(') Sauf un scoliaste de Lucien. Lunwicn, p. 299.
(2) Matranga An. gr. 1, p. 225, 35 ap. Lunwica, p. 312.
(3) Dionys. THR., p. d-6 UaLic.
LA (© GRAMMAIRIENNE » DÉMO 719.
Thrace enseigne que la fpauuartikh Comprend six parties s
le lecture intelligente du texte, avec l'accent bien marqué:
9° commentaire sur les figures de style qui se présentent ;
3° explication rapide des mots employés ou des allusions
historiques ; 4° recherche de l’étymologie; 5° étude des pro-
portions; 6° kpiois momuärwv (!), « la plus belle des parties
de l’art grammatical ».
L'ouvrage de Proclos porte le titre Xpnotouaôia ypauua-
ti. Or, d’après le contenu de l’ouvrage, ce titre équivaut
à peu près à la périphrase : Sur ce qu'il faut savoir en fait
de littérature (®?).
Bref, pour un Grec, Téxvn ypauuariwk signifiait non seu-
lement }a grammaire (en donnant à ce mot le sens que
nous lui donnons ordinairement), mais encore la philolo-
gie, la linguistique, la critique et l’histoire littéraires, en
un mot, la littérature les belles-lettres.
On objectera peut-être qu’'Italicos pouvait comprendre
autrement le mot ypauuatiwn Justement, Italicos déclare
tout au long, dans sa lettre à Leipsiotès, l'opinion qu'il
professe sur ce point. Parlant du contenu de sa lettre, Ita-
licos dit ‘ypauuartikeuoudu, « je fais de la ypauuartikn ». Or,
dans la lettre à Leipsiotès. il y a de l’histoire littéraire, de
la métrique : mais de grammaire, point. Bien mieux, au
début de cette même lettre, Italicos a défini la grammaire :
Kai ypaunatikn HÉV ÉOTIV ÉUTELPIQ TÜV (, TOAp TOMTOÎs TE Kai
ouyypapedoiv. Cette définition, il l’a apprise par cœur dans
son enfance, puisque c’est par cette phrase que commence
le classique Ars g'rrammalica de Denys de Thrace (4). Tou-
jours dans la même letire, Italicos gratifie son ami le
médecin d’un titre redondant qui est bien dans le goût de
l’époque : u6vog Év iaTpoiîs Ô YPAUUATIKWTATOS IATPDV (5) Ita-
licos veut dire simplement : le plus lettré des médecins.
Si nous interprétons le mot ypauuartikn comme Italicos,
(2) Voir les discussions que soulevait l'interprétation de ces mots, dans les
Schol. Dionys. Thrac., p. 15, 26-16, 2; 169, 30-170, 10 — 304, 16; 471,26-
472, 34; 568, 14 31 Hizcann.
(:) Cf. Immiscu, art. cilé, p. 245 sqq.
(8) Le manuscrit porte TAG.
(4) Diox. Tarax, N 1 : mepi ypauuarikñc, np. 5, 2 Uni.
(5) CRAMER, Anecd. Oxon., I, p. 188, 27-2%.
720 A. SEVERYNS
fidèle à l'usage général, l’interprétait lui-même, nous
devrons conclure que, lorsqu'il attribue à Démo A des Téy-
voi Ypauuarikai, il entend par là des traités littéraires, des
manuels de littérature dans lesquels ce que nous nom-
mons aujourd'hui grammaire n'entre que pour une faible
part.
On pourrait objecter encore : « Sans doute (Téxvn) ypauua-
ri à un sens plus étendu que notre mot grammaire ; mais
(yuvi) ypaunatiwn. titre qu'Italicos donne à Démo A, ne
pourrait-il pas signifier grammairienne, avec le sens étroit
que nous mettons dans le mot grammaire? »
L'’objection ne paraît pas fondée. Cependant, pour ache-
ver notre démonstration, tächons de trouver une femme
qualifiée de ypauuartikn par les auteurs et voyons en quoi
consistent ses occupations. Je ne sais s’il y en eut beau-
coup qui méritèrent ce titre, car la mention en est rare
chez les auteurs (l) Il en est une cependant que nous con-
naissons assez bien. Athénée nous parle de la « grammai-
rienne de Corcyre » (?), qui portait un nom defleur, Agal-
lis (3). Les scoliastes T (4) et À (°) de l’Jliade, Suidas. Eus-
tathe la connaissent également. Sans doute, Suidas, qui
copie Athénée (°), ajoute une syllabe à son nom, Anagallis;
sans doute, le scoliaste À et Kustathe, changent son sexe
et estropient son nom, Ag'allias le Corcyréen. Mais ces
variations s'expliquent par l’étonnement qu'a dû provoquer
la mention inattendue d’une femme dans le domaine gram-
mativcal.
Cette graminairienne Agallis, contemporaine etpeut-être
disciple du grand Aristophane de Byzance (7), avait com-
(1) Ce sens de ÿpauuartikf est indiqué dans Sornoczes et dans le THESAURLS,
s.v. 11, 762 B. Ce ‘exnier article, outre l'emploi du mot par Athénée, cite un
passage de Niceras [seconde moitié du xue siecle, KRUMBACHER, Gesch. Byz.
Lilt.?, p.763], Eugen., t. IL, p. 6 BoissoNane. Je n’ai pu vérilier l'exactitude de
ce renvoi.
(?) ATHÉNÉE. 1, p. 14 D.
(*) Poar tout ce qui suit, voir WENTZEL, Pauly-Wissowa, s. v. Agallis.
(#) Schol. Il ad., X VIEIL, 483 Mauss, IL, 271, 18 sqq.
() Schol. Iiad., XVUE, 490 Dinporr, Il, 172, 19 sqq.
(6) WENTzEL, art. cile.
7) Schol. Iliad., Dinvorr, Il, p. 172, 20.
LA «€ GRAMMAIRIENNE » DÉMG 154 |
posé sur Homère des commentaires qui, semble-t-il, ne
manquaient ni d’érudition ni de charme. Elle cite Aris-
tote (1), se met sous l’égide de Charax (?). La danse à la
balle, explique-t-elle, serait une invention de Nausicaa; et
Athénée, à qui nous devons ce détail (%), remarque que
c'était pour Agallis une façon de rendre hommage à une
compatriote, à la fille du roi des Pheaciens. Sur le bouclier
d'Achille, disait encore Agallis, Héphaistos avait mis la
preuve de l’antique origine de l’Attique, Tv äpxæoyoviav
Ts ‘ATtixñg (). Et, touchant un passage de l’Iliade (°), sur
lequel discutèrent tant de commentateurs anciens
év dE DUW TOINOE TONEIS UEPOTWV AVOPUWTWV
ka GG
Agallis se demandait, comme ses savants confrères :
« Quelles sont ces deux belles villes? » La grammairienne
de Corcyre répondait : « Athènes et Éleusis. » Athènes, née
la première à l’époque lointaine de la formation du monde;
Athènes, dont une déesse bâtit les remparts; Athènes qui
in venta le mariage, le mariage au son des flûtes ; Athènes,
où la justice eut son berceau... (5).
.…Agallis est donc une grammairienne, comme Démo A.
Nous n’avons pas trouvé les traités de grammaire, que nous
aurions dùü trouver, si la théorie de M. Ludwich était
exacte. La srammairienne Agallis, et par conséquent aussi
la grammairienne Démo, méritent précisément le titre
d’interprète d' Homère, que M. Ludwich a voulu réserver à
Démo B.
Comme l'affirmation de M. Ludwich repose tout entière
sur un malentendu, je veux dire sur un sens trop étroit
donné au mot ypauuatik pour désigner l’art grammatical
ou la femme qui cultive cet art, nous pouvons conclure
qu'il n’y a nulle raison de voir en Démo A et Démo B
deux personnes différentes. La seule Démo qui ait jamais
(4) Schol. Iliad., Mauss, Il, p. 271, 20-21.
(2) Schol. Ihiad., Mauss, IT, p. 271, 23 sqq.
(3) ATHÉNÉE, I, 14 D.
(4) Schol. Ihiad., Mauss, IT, p. 271, 19.
(5) XVIII, 490-491.
(6) Schol. Iiad., Dinorr, Il, p. 172, 21 sqq. Cf. Mauss, II, p. 271, 22 sqq.
49
Fo A. SEVERYNS
existé est celle-là même que M. Ludwich nous à si bien
fait connaître : c’est à elle aussi que devait songer Italicos,
quand il écrivait au médecin Leipsiotès.
On a dit ({) qu'Italicos a voulu donner un pendant à
Phémonoé la pythie à l’époque reculée où vivait celle-ci.
Cette hypothèse ne s’impose pas, car on pourrait supposer,
avec plus de vraisemblance, qu’Italicos se borne à consta-
ter que l’histoire de l’épopée commence par un nom de
femme et finit par un nom de femme, Phémonoé qui en
invente le vers, Démo qui en commente le texte.
Une raison purement linguistique nous conseille de
rejeter la thèse de M. Ludwich; je crois, de plus, que le
bon sens est ici d'accord avec la linguistique. Car la thèse
de M. Ludwich, admise dans toute sa rigueur, aboutit à
une invraisemblance. Trois auteurs contemporains, Ita-
licos, Tzetzès et Eustathe parlent d’une femme, Démo, qui
a joué un rôle dans l’histoire de l’épopée. On voudrait que
l’un songe à une Démo mythique, connue de lui seul, tandis
que les deux autres pensent à une Démo du v° siècle, bien
connue dans le monde des grammairiens? Le point de vue
paraît insoutenable.
Il y eut donc une grammairienne Démo dont l’œuvre
commençait à se répandre vers la fin du v° siècle. Figu-
rait-elle dans la Chrestomathie de Proclos? Si l’auteur de
cette Chrestomathie est un grammairien Proclos du
u* siècle après J.-C., il n’a pu parler de Démo, née trois
siècles plus tard; si cet auteur est le néo-platonicien Pro-
clus — attribution erronée, croyons-nous — la mention de
la grammairienne reste douteuse : car l’activité littéraire
du néo-platonicien avait cessé depuis 480 (?), date à laquelle
Démo n'avait sans doute pas encore assez de célébrite
pour pouvoir figurer dans un ouvrage comme la Chresto-
mathie.
Mais comme au xrI° siècle, on parlait beaucoup de cette
femme lettrée, et comme Italicos lui-même est justement
(1) Cf. Lupwicu, p. 311.
(2) C’est ce qui résulte d’une comparaison entre deux passages de MaRiINus,
Vita Procli, c. 26 et 36 (p. 164, 20-21 et 169, 5 Borssonanr, dans le Diogène
Laërce de la Collection Didot).
LA (€ GRAMMAIRIENNE » DÉMO 723
du xu1° siècle, nous pouvons conclure qu’'Italicos, pour
mieux instruire son correspondant Leipsiotès, aura ajouté
la mention de Démo au détail qu’il empruntait à la Chres-
tomathie.
Ainsi se trouve détruite une légende, celle de Démo la
femme savante dont l'astre aurait brillé à l’aurore de la
littérature grecque. Nous y avons gagné de mieux com-
prendre la Démo véritable — interprète d'Homère ou
grammairienne, Comme on voudra — que, M. Ludwich
ressuscita voici quelque trente ans. M. Ludwich nous l’a
très bien fait connaître, mais il a sans doute eu tort de
lui laisser la sœur vaporeuse qu'avait créée le cerveau
d'Usener.
ALBERT SEVERYNS.
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Notes critiques sur Eginhard,
biographe de Charlemagne.
M. Halphen, au cours de travaux récents (1), a eu l’occa-
sion d'étudier de fort près la personnalité d’'Eginhard et
de soumettre à un examen critique la valeur de la Vita
Karoli comme source de l’histoire de Charlemagne. Ses
conclusions sont dures ; sans doute la Vita reste une source
importante, «un document capital », maïs elle n’est «ori-
ginale que dans la mesure où elle ne traite, ni de guerres,
ni de diplomatie »; on semble même avoir jusqu'ici
assure-t-il, «beaucoup exagéré l’importance du témoignage
d'Einhard comme biographe de Charlemagne » (?).
Nous avons dit ici même (?) tout le bien que nous pen-
sons des Études critiques de M. Halphen et de son édition
de la Vita Karoli. Maïs nous ne pouvons acquiescer au
jugement sévère qu a rendu le savant professeur de Bor-
deaux, en qui nous aimons à saluer l’un des meilleurs
connaisseurs de l’histoire carolingienne. Les recherches
que nous avons faites nous ont amené à des résultats assez
sensiblement différents des siens; nous nous permettons
de les soumettre aux lecteurs de la Revue.
+
Le +
Au début du prologue placé par Eginhard lui-même en
tête de la Vita, l’auteur définit ainsi les buts qu’il se pro-
(1) Études critiques sur l'Histoire de Charlemagne, Paris, 1921, in-8°; Ecin-
HARD, Vie de Charlemagne, Paris, 1923, in-16 (Les Classiques de l'Histoire de
France au Moyen-Age).
(2) Études critiques, p. 98, 103, 61. M. Aug. Fliche (Revue d'Histoire Eccle-
siaslique, 1924, p. 21) dépasse la mesure : « Les rapprochements auxquels se
livre M. Halphen sur ce dernier point [i. e.: emprunts à Suétone et aux
Annales] ne manquent pas d’être piquants et achèvent d'enlever toute autorité
au témoignage d’Eginhard, dont la naïve duplicité est maintenant dépistée. »
M. Halphen n’a jamais été aussi loin.
(3) Rev. Belge de Philologie et d'Histoire, t. WT, 1924, p. 151-156.
726 F.-I. GANSHOF
pose : décrire la vie et les mœurs de Charlemagne et
donner un aperçu des principaux faits du règne (1). Com-
ment s'est-il acquitté de cette tâche ?
Et d’abord que valent le récit des guerres de Charle-
magne, qui occupe les chapitres 5 à 14 et l'exposé des
résultats territoriaux de ces campagnes, que renferme le
chapitre 15? |
Dans l’ensemble, nous sommes ici d'accord avec M. Hal-
phen, qui paraît avoir établi de manière à peu près cer-
taine que le récit des guerres de Charlemagne à pour
source principale la version remaniée des Annales
Royales (*?), dites jadis improprement Annales d'Ein-
hard ($). M. Halphen a relevé également avec exactitude
et perspicacité les erreurs, les négligences, les présenta-
tions tendancieuses, qui ne sont pas rares dans cette
partie de la Vita (4). Il insiste notamment avec raison sur
un procédé cher à l’auteur, qui consiste à comprimer les
faits à l’excès de manière à pouvoir en donner une vue
générale concise; il se fait ainsi que des événements
importants sont représentés fort inexactement (°).
J1 y a cependant dans ce récit quelques indications que
l’on ne connaît que par Eginhard : le fait qu’en 771, !a
veuve et les enfants de Carloman se placent sous la pro-
tection du roi des Lombards; des précisions sur le combat
livré aux Saxons en 783 à Detmold; les noms des chefs de
l’arrière-garde franque, tués aux cols des Pyrénées en 7178;
des détails relatifs à un complot tramé contre Charle-
magne en 189 (6). Cela, M. Halphen l’admet (7); mais néan-
(1) Vita, éd. Halphen, p. 2 : Vitam el conversationem et ex parte non modica
res gestas domini et nutriloris mei Karoli.. postquam scribere animus tulit…
(2) Etudes critiques, p. 78-81.
(3) Cf. à ce sujet : G. Mono», Études critiques sur les sources de l'histoire
carolingienne, Paris, 1898, 80, p. 136-143, 144-145, 157-162; HaLpnen, Etudes
critiques, p. 66-67.
(4) Études critiques, p. 82-88. CI. également d’autres erreurs de détails dans
les c. 3, 16 et 32, signalées par M. Halphen, op. cit., p. 95 et 98.
(5) Le meilleur exemple est celui du récit de l'expédition de 787 contre
Arichis, duc de Bénévent, au c. 10 (Vita, éd. Halphen, p. 32). Cf. la critique
de ce récit dans Études critiques, p. 82-84.
($) Vita, chapitres 3, 8, 9 et 20, éd. Halphen, p. 15-17, 26, 30, 64.
(7) Études critiques, p. 80.
EGINHARD 727
moins, il persiste à considérer la Vila comme une mau-
vaise source pour le récit des événements politiques. En
limitant cette appréciation aux événements militaires,
nous partageons son avis (1).
+
+ *
La n'est pas, d’ailleurs, le grand intérêt que présente à
nos yeux la Vita Karoli. Elle est surtout importante
comme source de l’histoire de la vie privée de Charle-
magne. C’est grâce à elle — et grace à elle seule — que
nous COnnaissONns un peu sa personne physique, Son carac-
tère, son genre de vie, bref, pour parler avec l’auteur, sa
conversatio. Pour une personnalité de la grandeur de
Charlemagne, ces indications, on n’en disconviendra pas,
sont essentielles.
Ces indications qu'Eginhard nous donne, était-il à même
de les fournir avec exactitude? D'autre part, si nous admet-
tons qu'il était à même de le faire, n’a-t-il pas, pour une
raison ou pour une autre, fait subir une déformation au
tableau qu'il présente, de la vie de l’empereur ?
La première de ces questions revient à se demander
quels ont été les rapports d’Eginhard avec Charlemagne,
quelle situation il a occupée à la cour.
À en croire la plupart des érudits qui, avant M. Hal-
phen, se sont occupés d’Eginhard, celui-ci aurait été le
confident, le conseiller intime, voire même le secrétaire de
Charlemagne (?)}. M. Halphen, au contraire, estime
qu'Eginhard n'aurait guère été d’abord qu’un «brillant
() M. Halphen (Études criliques, p. 89-90) fait grief à Eginhard de sa pré-
sentation de l'échec subi en 778, au retour d'Espagne, dans les cols des Pyré-
nées (combat dit « de Roncevaux »), et notamment du soin qu'il a pris d’ex-
poser le détail des circonstances pour remettre les choses au point. [l nous
semble que nous n'avons aucune raison de douter de l’exactitude de cette
présentation ni de la véracité du récit, — Ajoutons, d’ailleurs, que dans l’en-
semble, M. Halphen nous paraît avoir raison lorsqu'il met en relief la partialité
d'Eginhard en faveur de Charlemagne, sa tendance à l'apologie, à l'éloge, à la
glorification (op. cit., p. 88-89).
(?) Notamment : Esert, À Ugemeine Geschichte der Lilteratur des Mittelalters
im Abendlande, Leipzig, 1874, et suiv. 3 v. 8°, t. IT, p. 92-94; VWATTENBACH,
Deutschlands Geschichtsquellen im Mittelalter, Berlin, 1885-1886, 2 v. 80, t. I,
p. 172; Bacua, Etude biographique sur Eginhard. Dissert. acad. publiées par
G. Kurth, Liége, 1888, 89, p. 34-35.
728 F.-L. GANSHOF
élève » capable de venir en aide aux jeunes étudiants de la
cour et à l’empereur lui-même dans leurs exercices intel-
lectuels, puis un simple familier du palais; que jamais il
n’aurait exercé de fonctions officielles et qu’il n’aurait
même en aucune manière été l’homme de confiance de son
maître (1).
Voyons ce que nous apprennent les textes.
C'est en 796 (?) que l’on rencontre pour la première fois
Eginhard à la cour; il a certainement plus de vingt ans,
sans qu'il soit possible de déterminer exactement son
âge (?). Il habite la cour, y passe pour un bel esprit; trois
(4) Études critiques, p. 72, 74-75.
(2) TaéonuLrxE, Ad Carolum Regem (DümmLer, Poetae latini aevi carolini,
t. 1, p. 487, MM. GG., 4°, Berlin, 1880-81). Le passage entier est reproduit
par M. Halphen (Études critiques, p. 70, n. 2). Les vers suivants montrent la
considération en laquelle il était tenu :
Cuius parva domus habitatur ab hospite magno,
Res magna et parvi pectoris antra colit.
Théodulphe le cite, d’ailleurs, en même temps que le notaire Ercambald,
personnage assurément considérable, puisque l’année suivante (797), il sera
archichancelier (HALPHEN, Études critiques, p. 69, n. 5).
(5) Le seul élément précis de datation dont on dispose est une lettre d’Egin-
hard à Loup de Ferrières, datée de 836 (DümmLer, Epistolae aevi Karolini,
t. IV, p. 9, n° 3, MM. GG., 4°, Berlin, 1902). Il y écrit : .… Video mihi non
multum superesse temporis ad vivendum... ; au début de la lettre, pleurant sa
femme qu'il vient de perdre, il en parle en ces termes : olim fidissimae
coniugis, iaäm nunc carissimae sororis ac sociae, Ce qui implique que l’âge de
la «retraite » avait déjà sonné pour lui. De ces deux passages, il résulte à
suffisance qu'en 836, Eginhard avait dépassé l’âge de soixante ans. Il serait donc
né au plus tard en 775 et aurait eu au moins vingt ans en 796. Théodulphe
n'aurait, d’ailleurs, pas parlé avec tant de considération d’un jeune homme
ayant moins que cet âge. Gette manière de voir est confirmée par une lettre
d'Eginhard datée de 833. (K. Hampe : Epistolæ œvi carolini, t. TI, p. 193,
n° 27). L'auteur y déclare qu'il est vetulus.
M. Halphen (Etudes critiques, p. 69, n. 4) adopte également l'année 776
ou même l’année 775 (éd. de la Vita, p. V) comme date de la naissance d’Egin-
hard. parce qu'il admet qu'Eginhard, alors élève à l’école de l’abbaye de
Fulda, aurait été le rédacteur de six chartes, dont la plus ancienne date
de 788. Or il fallait bien, estime M. Halphen, avoir l'âge de douze ans pour
écrire une charte. Nous pensons que l’Einhart qui a écrit ces six chartes (ego
Einhart rogatus scripsi ; ego Einhart scripsi) n’est pas nécessairement le futur
biographe de Charlemagne. Quoi qu'en pense M. Halphen, il paraît anormal de
faire écrire une charte par un enfant de 12 ans; et, d’ailleurs, on sait que
généralement les chartes constatant des donations faites à des abbayes étaient
écrites par des moines. Il est donc probable que l’Einhart, rédacteur des
EGINHARD 729
ans plus tard le célèbre Alcuin parle de lui dans une lettre
à l’empereur ; il le considère comme un savant, Comme un
maître (!), eu même temps que comme un familier du
prince (?). Dans d’autres œuvres il s'exprime toujours à
son sujet avec une extrême considération (%)}, Modoin, le
futur évêque d’Autun ({), le traite en homme qui occupe
à la cour une haute situation (°), sans qu’il faille, d'ail-
chartes de Fulda, est un moine, simple homonyme de l’auteur de la Vita. Les
chartes en question sont publiées dans : DRONKE, Codex Diplomaticus Ful-
densis, Cassel, 1850, 49, nos 87, 100, 102, 183, 184, 185.
M. Halphen (Etudes critiques, p. 69) fait encore valoir à l'appui de son opinion
le fait qu'Eginhard a du arriver à la cour vers 791 ou 792, à un âge variant
entre 12 et 15 ans; c'était là, en effet, l’âge auquel le roi accueillait des
«nourris », C'est-à-dire des jeunes gens de bonne famille qui venaient sous
ses yeux se former à la carrière des armes ou se préparer à entrer dans
les administrations publiques. Mais rien ne permet de croire que telle ait été
la condition d'Eginhard, qui n’est entré dans aucune de ces deux carrières.
Il ne serait pas légitime non plus de tirer pareille conclusion des deux textes
suivants : Prologue d’'Eginhard (éd. Halphen, p. 2), domini et nutritoris mei
Karok ; Epitaphe de Raban Maur (DümmLer, Poetae, t. LI, p. 237-238 ; reproduit
par O. Holder-Egger, à la p. XII de son édition de la Vita Karoli; Hanovre,
1911, 80 dans les Scriptores rerum germanicarum in usum scholarum), Quem
Carolus princeps propria nutrivit in aula. Dans ces deux passages on peut
traduire : « Charles qui m'a entretenu » et «que Charles entretint ».
(1) Dümmuer. Epistolae, t. 1, p. 285. I1 nous paraît évident qu’Alcuin ne
recommanderait pas sans cela Eginhard à Charlemagne, pour diriger ses
études littéraires et mathématiques; il ne nous paraît pas possible qu'il ait pu
charger de ce soin «un brillant élève » comme le croit M. Halphen (Études
criliques, p. 72). Ce passage et un autre d’Alcuin, recommandant Eginhard
pour diriger au Palais des leçons sur Virgile (DümmLer, Poetae, 1, p. 245), sont
reproduits par Halphen (op. cit., p. 71, n. 2 et 3).
(?) Vesler immo et noster familiaris adjutor.
(3) Epigramme d’Alcuin, dans Dümuer, Poetae, I, 248, reproduite par Hal-
phen, p. 70, n. 3 :
Janua parva quidem et parvus habitator in aede est.
Non spernas Nardum, lector, in corpore parvunm ;
Nam redolet Nardus spicato gramine multum :
Mel apis egregium portat tibi corpore parvo.
Parva quidem res est oculorum, cerne, pupilla,
Sed regit imperio vivacis corporis actus.
Sic regit ipse domum totam sibi Nardulus istam.
« Nardule », dic lector pergens, «tu parvule, Salve ».
(4) Connu dans l’Académie du Palais sous le nom d’[Ovidius] Naso.
(5) DümmLer, Poetae, t. I, p. 387 :
Aonias avide solitus recitare camenas
Nardus ovans summo praesenti pollet honore. :
730 F.-I. GANSHOF
leurs, en conclure qu’il y exerçaät des fonctions offi-
cielles (t).
On a longtemps admis qu’'Eginhard aurait exercé au
moins une fonction officielle sous le règne de Charlemagne,
celle d’un surintendant des bâtiments (?}. M. Halphen
conteste qu'Eginhard se soit jamais occupé de construc-
tions (),
Sur ce point, le texte essentiel est un passage des Gesta
abbatum Fontanellensium (#). T1 y est dit d’Anseïs, qui fut
abbé de Saint-Wandrille, qu’alors qu’il tenait à titre de
bénéfice le monastère de Flavigny, etiam exactor operum
regalium in Aquisgrant palatio regio sub Heinhardo
abbate, viro undecumque doctissimo, a domino rege consti-
tutus est.
Ceci ne peut signifier qu'une seule chose, dit M. Hal-
phen (°) c’est que sous l’abbatiat d’'Eginhard (à Saint-
Wandrille), Anseïs fut, à Aix-la-Chapelle, directeur des
constructions royales. Or l’abbatiat d'Eginhard à Saint-
Wandrille se place sous Louis le Pieux, à partir de 817;
le texte serait donc sans intérêt pour l’époque de Charle-
magne.
(1) M. Halphen (Études critiques, p. T2) estime avec raison, croyons-nous,
que ce serait donner à ce texte un sens abusif, que de prendre honor dans.
son acception restreinte et technique et de traduire «occupe une très haute
charge ». Nous pensons aussi avec lui que ce passage ne permet pas de mettre
Eginhard, comme poète, sur le même rang qu'Angilbert, Alcuin et Théodulphe,
dont Modoin parle dans les vers qui précèdent. Mais il nous paraît que c’est
restreindre à l’excès la portée de ces vers, qu'y voir seulement une manifesta-
tion de l'envie qu'Eginhard inspirait à Modoin. Si la situation que par lui-
même Eginhard occupait à la cour n'avait pas en fait été éminente, Modoin
n'aurait pu employer les mots swmmo pollet honore, sans risquer de ne pas
être pris au sérieux.
(2) ErerT, op. cit., p. 92-94 ; Bacua, op. cit., p. 28-32.
(3) Études critiques, p. 73-74.
(#) Ed. Pertz, MM. GG., SS., t. IT, p. 293. Il est question d’Anseïs (abbé de
Saint-Wandrille en 823) : .… Praeterea dum praedictum Flaviacense coenobium
iure precarii ac beneficii tencret, etiam exactor operum regaiium in Aquisgrani
palatio regio sub Heinhardo abbate, viro undecumque doctissimo, a domino
rege constitutus est. Quod nobilissime administravil, atque in cunctis operibus
suis prudenter se agebat. Plurimis vero eiusdem reyis iussu legationibus
strenuissime functus est. Interea defuncto magno Carolo imperatore augusto
divae memoriae, Ludovicus eus filius in imperium elevatur…
(5) Etudes critiques, p. 74.
EGINHARD 731
Cette interprétation ne nous paraît guère admissible. Il
n'est, en effet, pas possible que les événements rapportés,
se soient passés sous le règne de Louis le Pieux, à moins
de supposer arbitrairement que le chroniqueur a confondu
les événements. Le texte fait partie d'un exposé de ce
qu'Anseïs a accompli sous le règne de Charlemagne; et c’est
après cet exposé seulement, que l’on annonce, comme un
événement postérieur, la mort de Charlemagne et l’acces-
sion de Louis le Pieux au trône.
Il faut done traduire : « Anseïs fut nommé par le roi
directeur des constructions royales à Aix-la-Chapelle,
sous la haute autorité de l’abbé Eginhard ». Le titre d'abbé
auquel Eginhard n'avait pas droit à cette époque ne doit
pas étonner sous la plume d’un moine de Saint-Wandrille;
celui-ci lui donne, en effet, même pour une époque anté-
rieure à 817, le titre sous lequel son nom lui était le plus.
familier. C’est un phénomène que tous les historiens con-
naissent bien.
Nous pensons done qu’il est permis de croire qu'Eginhard
ne fut pas seulement un familier de Charlemagne, vivant
à la cour, en rapports fréquents avec lui et jouissant d’une
haute considération, mais qu’il fut également chargé par
l’empereur d’une importante mission de direction de tra-
vaux de construction (1). C’est ce que viennent confirmer
les passages où il est appelé Beseleel (?;.
(4) M. Halphen (Études critiques, p. T4) fait valoir, il est vrai, que les Gesta
datent de 840 et ne méritent qu'une confiance limitée. Sans doute: mais il
s’agit ici du récit d’un moine de Saint-Wandrille, se rapportant à des faits inté-
ressant directement son abbaye; ces faits, d’ailleurs, ne remontent guère qu'à
une trentaine d'années et la tradition, par conséquent, est encore vivante. Il y a
là, croyons-nous, de fortes raisons de présumer le chroniqueur bien informe.
(2) Du nom du constructeur de l'Arche (Exode ; 35, 30). Ces passages sont
les suivants: Vers de Walahfrid Strabon (Dümmrer, Poetae, II, p. 377 et éd.
Holder-Egger, p. IX); lettre d’Alcuin à Charlemagne, 799 (DümmuLer, Epistolae,
11, p. 283): vers d’Alcuin adressés à Charlemagne (DümwLer Poetae, 1, p. 245).
M. Halphen (Etudes critiques, p. T4) a tout à fait raison d'affirmer que par eux-
mêmes ces passages ne prouvent aucunement qu’'Eginhard s’occupât de cons-
truclions.
L'intérêt qu'Eginhard portait à l'architecture apparaît de façon particulière-
ment caractéristique dans une lettre qu’il adressait à Vussin, pour lui demander
des éclaircissements au sujet du texte de Vitruve. (K. Hampe : Epistolae œvi
Carolini t. WI, p. 138, n° 57).
702 F.-L. GANSHOF
Pour apprécier la valeur du témoignage d’Eginhard
comme biographe de Charlemagne, il importerait beaucoup
de savoir s’il a réellement été, comme on l’a dit, l’homme
de confiance de son maïtre (1). Rien ne permet de le croire,
assure M. Halphen (?).
Ici encore nous nous permettons d’être d’un avis dif-
férent.
En 806, le souverain règle le partage de l’Empire entre
ses fils. Acte en est dressé et envoyé au Pape pour que
celui-ci le souscrive. C’est Eginhard qui est chargé de le
lui porter (3). Point n’est besoin pour cela, déclare M. Hal-
phen, d’un grand personnage; ce n’est pas une mission
délicate ; «un simple clerc du palais aurait pu s’en acquitter
aisément » ({).
Pas du tout. Il y a, d’abord, une question de déférence,
de protocole; Charlemagne ne pouvait soumettre au
Souverain Pontife un document de cette importance, par
l'intermédiaire d’un scribe quelconque. A défaut d’une
personnalité revêtue d’un caractère officiel, il fallait que
cet acte fût remis au moins par un homme auquel la con-
fiance personnelle de l’empereur valait à la cour une con-
dition particulièrement éminente.
Mais il y a plus; le porteur de l'acte devait obtenir la
souscription pontificale. I1 fallait donc qu’il fût à même de
donner au Pape des éclaircissements, de négocier avec lui,
voire même de peser sur sa volonté. La mission dont
Eginhard était chargé, était donc une mission d’ambassa-
deur extraordinaire. Elle montre à la fois la haute situation
qu’il occupait et la confiance que Charlemagne mettait
en lui.
(1) EBERT, op. cit., t. Il, p. 92-94; Mounier, Les sources de l'histoire de
France des origines aux querres d'Italie, Paris, 1901 etsuiv., 6 vol. 8°, t. V, p. L.
() Études critiques, p. 75.
(3) Annales regni Francorum, à° 806; éd. Kurze ; Scriptores rerum germani-
carum in usum scholarum, Hanovre, 1895, 8°, p. 121 (éd. Pertz, MM GG.,SS.,
t. I, p. 193) : … De hac partitione et lestamentum factum et iureiurando ab
oplimatibus Francorum confirmatum, et constitutiones pacis conservandae
causa factae, atque haec omnia litleris mandata sunt, et Leoni papae, ut his
sua manu Subscriberet, per Einhardum missa. Quibus pontifex lectis, et
adsensum praebuit, el propria manu subscripsit…
(4) Etudes critiques, p. 75.
EGINHARD 733
Nous croyons qu’il en existe encore une autre preuve :
le fait qu’en 813, c’est Eginhard que les grands désignent
pour conseiller en leur nom à Charlemagne, d'associer au
trône son fils Louis, roi d'Aquitaine (1).
Ces faits sont rapportés par Ermold le Noir, qui écrit
en 826. M. Halphen doute de leur matérialité (?) : Ermold
écrit treize ans après les événements; il est exilé de la
cour et täche de rentrer en grâce; à ces fins il flatte
Eginhard, dont le crédit est grand auprès de Louis le
Pieux.
Il nous paraït au contraire que la matérialité des faits
ne peut être mise en doute. Ermold écrit à un moment où
vivent encore nombreux, à la cour et ailleurs, des témoins
de la délibération de 813. I1 eût donc été très maladroit
— eu égard particulièrement au but poursuivi — en rappor-
tant les événements d’une manière qui fût manifestement
fausse et notamment en donnant Eginhard comme porte-
parole aux grands, s’il ne l’avait pas effectivement été.
Si même l'authenticité des faits était établie, assure
M. Halphen, «1ls prouveraient tout au plus l’amitié qu’Ein-
hard avait probablement vouée de bonne heure au futur
empereur Louis ». Nous sommes, au contraire, persuadé
que si les grands assemblés en 813, dans une circonstance
aussi solennelle, ont chargé Eginhard de parler en leur
nom, c’est à raison de sa situation éminente, qu’il devait
(*) Ermoup LE Noir, In honorem Hludowici (DümmLer, Poetae, t. IE, p. 24-25),
L'empereur a convoqué les grands; il leur expose la situation de l'Empire ;
pour le gouverner et pour le défendre, ses forces sont devenues trop Jaibles :
un fils lui reste ; il demande à tous conseil.
Tunc Heinardus erat Carol dilectus amore
Ingenioque sagax et bonitate vigens,
Hic cadit ante pedes, vestigia basit alma
Doctus consilus incipit ista prior :
« O Caesar, famose polo, terraque marique
« Filius, alme, tibi praedulcis moribus extat
« Pro meritlis qui quit regna tenere tua.
« Hunc petimus cuncli, maiorque minorque popellus,
« Hunc petit ecclesia, Christus et ipse favet
« Hic valet imperii post tristia funera vestri
« Jura lenere armis, ingenioque fide ».
(*) Etudes critiques, p. T6.
734 F.-I. GANSHOF
non pas, sans doute, à des charges publiques ou à des
fonctions de cour, mais au fait qu'il était un familier parti-
culièrement cher à l’empereur.
Cette intimité avec l’empereur apparaît, d’ailleurs, égale-
ment dans üne autre source, le prologue mis par Walah-
frid Strabon en tête de la Vita (!). Walahfrid, appelé à la
cour de Louis le Pieux en 829 y a connu sans aucun doute
des hommes qui y avaient vécu au temps de Charlemagne.
A tout le moins a-t-il pu recueillir la tradition qui y régnait
et celle-ci accordait à Eginhard une grande place dans la
familiarité de Charlemagne.
De ce qui précède, nous croyons pouvoir conclure que
pour tout ce qui a trait à la vie même de Charlemagne, de
sa famille, de sa cour et dans une certaine mesure de sa
politique, Eginhard était bien placé pour être renseigné;
c’est un témoin de tout premier ordre. Sa vie à la cour, les
missions dont il fut chargé, ses relations personnelles
intimes avec l’empereur le mettaient à même d’avoir les
indications les plus précises au sujet de ce dont il parle (?).
* ü +
Reste à voir à présent si le témoignage qu'Eginhard
était à même de nous donner avec beaucoup d’exactitude,
n’a pas été déformé par une tendance volontaire, par
certains procédés de composition ou sous l'effet d’autres
causes encore. C’est ce que nous nous proposons d’exa-
miner à présent, en nous plaçant plus particulièrement au
point de vue de l’étude de la personne et de la famille de
Charlemagne.
(#) Éd. Halphen, p. 106 : … Praedictus itaque homuncio — nam statura
despicabilis videbatur — in aula Karoli, amatoris scientiae, lantum gloriae
incrementum merilo prudentiae et probilatis est assecutus ut inler omnes
majestalis regiae ministros pene nullus haberetur, cui rex id lemporis poten-
hissimus el sapientissimus plura familiaritatis suae secreta committeret…
Ce qui est à retenir dans ce passage, c’est moins la forme particulière sous
laquelle se serait manifestée la confiance de Charlemagne en Eginhard, que
le fait même de cette confiance.
(2) Nous attachons donc au témoignage d’Eginhard une importance sensible-
ment plus grande que ne le fait M. Halphen (p. 97-98), qui l’écarte résolument
pour tout ce qui a trait à la politique et ne l’accepte dans les autres domaines
qu'avec de sérieuses réserves.
PP
EGINHARD 14
On sait depuis longtemps qu'Eginhard a vwris pour
modèle de sa Vita Karoli, les Vitae de Suétone et particu-
lièrement la biographie d’Auguste (1). Dans l’ensemble
M. Halphen admet, comme la plupart des érudits anté-
rieurs (?) qu'Eginhard a su garder son indépendance et
qu’il n’agit pas sans raisons, lorsqu'il « applique à Charle-
magne quelques-uns des traits qui chez Suétone servent à
caractériser Auguste ou l’un de ses successeurs ».
Mais un examen attentif des textes l’a cependant conduit
à la conviction que l’imitation de Suétone l’amène à donner,
de la vérité, une image déformée, au moins en beaucoup
d’endroits (*).
Reportons-nous aux textes qui prêtent à discussion. Un
premier groupe à trait aux rapports de Charlemagne avec
ses enfants.
Eginhard au chapitre 19 raconte que Charlemagne fit
exercer ses filles au travail de la laine, ainsi qu’au manie-
ment de la quenouille et du fuseau ({).'Imitation, pour
M. Halphen, d’un passage de la Vita Aug'usti, où il est dit,
à peu près dans les mêmes termes, qu'Auguste voulut que
sa fille et ses petites-filles fussent exercées au travail de la
laine (5). Imitation sans doute, dans le fait d'insister sur
cette circonstance et dans les termes employés; mais nous
nous refusons absolument à y voir une raison de croire
que la vérité ait été déformée. Il n’y a rien que de très
naturel dans ce qui est rapporté : filer la laine était une
(4) Voir les passages imités et les renvois à Suétone au bas des pages de
l'édition que M. Halphen a donnée de la Vita ou au bas des pages de l'édition
Holder-Egger.
(2) Egerr, op. cit., t. II, p. 94-97; Mounir, op. ctl., t. 1, p. 199. M. Halphen
(Études critiques, p. 92, n. 2) admet avec Ebert (loc. cit.) que cette imitation
nous à valu quantité de détails sur Charlemagne, que les biographes du
moyen âge n’ont guère coutume de donner.
(3) Etudes critiques, p. 92 et 95. C'était déjà la manière de voir de Ranke :
Zur Krilik fränkisch-deutscher Reichsannalisten ; Abhandlungen der kônigl.
Akademie der Wissenschaften zu Berlin, 1854, p. 416.
(1) Vita, éd. Halphen, p. 58, … fiias vero lanificio adsuescere coloque ac fuso
...Jussil.
(5) Études critiques, p. 92; Vita, p. 59, n. 3. Cf. Suéronr, Vita Augusti,
LXIV, 2 (éd. Ihm; Leipzig et Berlin, 1993, 8°; p. 83), Filiam et neptes ita insti-
tuit ut etiam lanificio assuefaceret.
736 F.-L. GANSHOF
fonction de la femme, dans tous les milieux sociaux,
presque au même titre que mettre des enfants au monde.
Le même chapitre de la Vita contient un autre passage
où l’imitation de Suétone à peut-être conduit Eginhard
à déformer la vérité. Celui-ci rapporte que jamais Char-
lemagne ne prenait chez lui ses repas sans ses enfants et
que dans ses déplacements ils l’accompagnaient toujours ;
ses fils à cheval avec lui; ses filles le suivant (1). C’est
une transposition du Suétone, assure M. Halphen (?), et
«l’exagération est manifeste », car l’on sait par les Anna-
les, que Charles emmenaït rarement avec lui ses enfants
au cours de ses déplacements continuels ($).
Qu'il y ait exagération, nous n’en doutons pas; encore
n'est-elle pas attribuable à l’imitation de Suétone (4), Mais
il ne faudrait pas en conclure que le témoignage d'Eginhard
soit à repousser : il n’y a aucune raison de ne pas admettre
que Charlemagne eût la coutume (?) de prendre ses repas
avec ses enfants et de se faire accompagner par eux dans
ses déplacements. Eginhard, nous l’avons vu, était bien
placé pour connaître les habitudes de Charlemagne; le
simple fait qu'il lui attribue des habitudes de vie analo-
gues à celles que Suétone décrit chez Auguste, ne nous
semble pas suffisant pour contester leur réalité.
(2) Vita, éd. Halphen,p. 60 : Filiorum ac filiarum tantam in educando curam
habuit ut nunquam domi posilus sine ipsis caenaret, nunquam iler sine illis
faceret. Adequitabant ei filii, filiae vero pone sequebantur, quarum agmen
extremum ex satellitum numero ad hoc ordinati tuebantur.
(2) Etudes critiques, p. 92-93 ; Vita, p. 61, n. 7.
(3) Cf. les données en sens contraire que M. Halphen relève pour les années
780, 785, 787, 197, 800 ; Etudes criliques, p. 93, n. 3.
(4) Voici le passage de Suétone : Aug. LXIV, 3 (p. 84) : ... Neque
cenavit una, nisi ut in imo lecto assiderent [nepotes] neque iter fecit, nisi ut
vehiculo anteirent aut circa adequitarent. Le mot nunçquam, qui dans Eginhard
constitue l’exagération, ne figure pas dans Suétone; cf. dans ce sens : HALPHEN,
Etudes critiques, p. 93.
(5) M. Halphen ne cite, en effet, que cinq années au cours desquelles Charle-
magne fit des déplacements sans ses enfants, ou à litre d'exception avec ses
enfants. Mais que sont ces cinq années par rapport à la longue durée du règne ?
On sait de plus que les Annales ne rapportent pas tous les déplacements
royaux ou impériaux, surtout ceux qui se faisaient à courte distance et qui
sont peut-être plus particulièrement visés dans le texte d’Eginhard.
EGINHARD 437
Quant au portrait proprement dit de Charlemagne,
M. Halphen a relevé toutes les expressions empruntées
à Suétone (1). Les nombreux passages où les portraits de
Charlemagne et des empereurs de l'antiquité se res-
semblent {), lui inspirent une méfiance visible. Nous la
croyons d'autant moins justifiée, qu'Eginhard, tout en
imitant Suétone, a pris soin d'indiquer les traits par les-
quels ces portraits diffèrent ($). Qu'il y ait eu imitation
quant à la forme, c’est incontestable, mais on n’a pu four-
nir la preuve d'aucune déformation du fond, entrainée par
ce mode de composition.
(1) Etudes critiques, p. 93-94; éd. de la Vita, p. 66 et suiv.
(2) Vita, 22, cervix obesa; Nero, LI, cervice obesa. — Vita, 22 : Venterque
protectior; Titus, IL, 1, ventre paulo protecliore. — Vita, 22 : Tamen haec cele-
rorum membrorum celabat aequalitas; Aug. LXXIX, 2 : ... sed quae commo-
ditate et aequitate membrorum oculeretur. — Vita, 22 : Oculis praegrandibus ;
Tib. LXVIII, 2 : Cum praegrandibus oculis. — Vila, 22 : Oculis... vegetis;
Iul. XLV, 1: Vegetisque oculis. — Vita, 22: Canitie pulchra; Claude, XXX :
Canitieque pulchra. — Vita, 22 : Unde formae auctoritas ac dignitas tam
stanti quam sedenti plurima adquirebatur; Claude, XXX: Auctoritas digni-
tasque formae non defuit vel stanti, vel sedenti. — Vita, 23 : Aliis aulem diebus
habitus ejus parum a communi ac plebeio abhorrebat; Aug. LXXIIT : Veste
non temere alia quam domestica usus est. — Vila, 24 : In cibo et potu tempe-
rans, sed in potu temperantior..…. Vini el omnis potus adeo parcus in bibendo
erat ut super caenam raro plus quam ter biberet ; Aug. LXXVI, 1 et LXXVIIT :
Gibi... minimi erat... Vini quoque natura parcissimus erat. Non amplius ter
bibere eum solilum super cenam in castris apud Mutinam Cornelius Nepos
tradit. |
(3) Ainsi que le reconnaît, d’ailleurs, M. Halphen (Etudes critiques, p. 95).
Voici ces passages : A la différence du Tibère de Suétone, la taille de Charle-
magne ne dépassait pas ce qu’elle devait être ; Vita, ©. 22 : Corpore fuit amplo
atque robusto, statura eminenti, quae tamen justam non excederet ; Tib.,
LXVILE, 1 : Corpore fuit amplo atque robusto, statura quae justam excederet.
— A la différence d’Auguste, il banquetait rarement; Vita, ©. 24 : Convivabatur
rarissime; Aug. LXXIV : Convivabatur assidue. — À la différence encore
d’Auguste, il mangeait en moyenne quatre plats; Vita, ©. 24 : Cœna cotidiana
qualernis tantum ferculis praebebatur ; Aug. LXXIV : Cenam ternis ferculis, aut
cum abundantissime, senis praebebat. — Enfin, toujours à la différence
d’Auguste, il se déshabillait pour faire sa sieste; Vita, ©. 24 :.… depositis vesti-
bus el calciamentis, velut noctu solitus erat, duabus aut tribus horis quiescebat;
Aug. LAXVIIT : Post cibum meridianum ita ut vestitus et calciatus erat, pau-
lisper conquiescebat. — Le rapprochement de ces divers passages a été fait par
M. Halphen, pour les deux premiers dans ses Etudes critiques, p. 93-95 et
pour les deux derniers dans son édition de la Vita, p. 71, n. 5 et p. 73, n. 8.
20
738 F.-L. GANSHOF
S'il est permis de faire une hypothèse, nous serions
porté à croire qu'Eginhard a procédé de la manière sui-
vante. Préparant les parties de la Vita consacrées au por-
trait et à la vie privée de Charlemagne — les chapitres 22
à 25 — 1l aura noté dans Suétone les traits les plus carac-
téristiques des portraits des César. Puis les ayant con-
frontés avec les souvenirs personnels qu’il avait conservés
de son maitre, il les aura reproduits ou transformés sui-
vant qu'ils pouvaient ou non s'appliquer à celui-ei.
Eginhard écrit, d’ailleurs, à une époque où vivent encore
bien des hommes ayant assidüment fréquenté la cour de
Charlemagne, ayant bien connu celui-ci. S'il s'était laissé
entraîner, par l’imitation de Suétone, à prêter à Charlema--
gne des traits de physionomie ou de caractère et des habi-
tudes qui n'avaient pas été les siennes, il aurait été con-
sciemment au devant de l’incrédulité; le livre qu’il enten-
dait consacrer à la gloire de son maïtre eût nécessairement
et par avance manqué son but; nul ne l'eüt pris au sérieux.
Cela, Eginhard n’a pu le vouloir et devant l’absence de
preuves du contraire, nous croyons pouvoir avancer que
limitation de Suétone n’a pas déformé le portrait que la
Vita nous donne de l’empereur.
*
+ *
Si l'influence de son modèle n'a pas eu sur l’œuvre
d'Eginhard le ftfacheux effet que l’on était en droit de
craindre et qu'a cru discerner M. Halphen, sa présentation
des faits n’a-t-elle pas cependant été faussée par de la par-
tialité en faveur de Charlemagne, par une tendance «à
toujours grandir et embellir le rôle joué par le roi france »?
On a répondu négativement à la question {1}. M. Halphen,
au contraire, répond par l’affirmative (?).
Il nous paraît qu’il à entièrement raison pour tout ce
qui a trait aux guerres et à leurs résultats. Sa démonstra-
tion à cet égard est péremptoire. Eginhard y semble faire
preuve d’un parti pris assez net (*). Mais cette histoire des
(1) Ererr, op. cil., t. IE, p. 96-97; WaTTENBACH. 0p. cit, t. 1 p. 176; MOLINIER,
DL CCS ATTEND ET
(2) Etudes critiques, p. 88-M.
(3) CF. HaLpnex : Etudes criliques, pb. 82-88.
EGINHARD 739
campagnes est ce qui nous intéresse le moins dans la Vita
Karoli; nous avons déjà vu que cette partie de l’œuvre
fourmille d'erreurs et est pauvre en renseignements
originaux.
Cette partialité apparaît-elle manifestement dans les
parties originales de l’œuvre d'Eginbard ? Nous n’en avons
pas relevé de traces. Sans doute l’auteur fait l’éloge de son
héros, il est tout disposé à voir sous un jour favorable
chacune de ses actions. Mais là n’est point la‘question qui
se pose; nous nous demandons si l’enthousiasme pour
Charlemagne a faussé la présentation des faits. 11 n’y ‘en
a pas la moindre preuve.
L’allusion discrète à l’inconduite des filles de l’empe-
reur ({}, est même une marque d'indépendance et de sincé-
rité (?), si l’on songe que le livre est écrit sous Louis le
Pieux et si l’on se souvient de l’austère amour de ce prince
pour la vertu. À cet égard, c’est une autre manifestation
d'indépendance encore que l’énumération de quelques-unes
des concubines impériales, que rien ne l’obligeait à faire ®).
*
* *
N’existe-t-il pas cependant une autre raison de consi-
dérer la Vita Karoli comme une source fort sujette à
caution pour l’histoire de Charlemagne ? Si, répond
M. Halphen ; l’époque à laquelle elle à été rédigée.
(2) Vita, c. 19, éd. Halphen, p. 62 : Quae [e.s. filiae suae] cum pulcher-
rimae essent et ab eo plurimum diligerentur, mirum dictu quod nullam
earum cuiquam aut suorum aut exlerorum nuptum dare voluit, sed omnes
secum usque ad obilum suum in domo sua relinuit, dicens se earum contu-
bernio carere non posse. Ac propter hoc, licet alias felix, adversae forlunae
malignilatem expertus est. Quod tamen ila dissimulavit ac si de eis nulla
umquam alicujus probri suspicio exorta vel fama dispersa fuisset.
(?) Quoi qu’en pense M. Halphen (Etudes critiques, p. 91 et Vila, p. 62, n. 2),
l'allusion, assure-t-il, a pour but, de faire l'éloge de Charlemagne en opposant
sa dignité discrète à la colère d’Auguste dans des circonstances analogues
(SuéronE, Aug., LXIV et LXV). Eloge, peut-être; mais le sujet était cependant
fort délicat et l’auteur pouvait très bien le passer sous silence : les allusions
aux histoires d'alcôve n’était pas indispensables dans une œuvre comme la
sienne.
(3) L'énumération de quelques concubines tigure au €. 18, éd. Halphen, p. 56.
740 F.-L. GANSHOF
Généralement on admettait jusqu'ici qu'Eginhard avait
composé son œuvre très peu de temps après la mort de
Charlemagne (!). Holder-Egger (?) et M. Halphen (:)
paraissent, au contraire, avoir montré que la Vita ne peut
guère être fort antérieure à 830.
S'il en est ainsi, croit M. Halphen, les souvenirs
d'Eginhard peuvent avoir perdu de leur netteté (*); loin-
tains et vagues, ils peuvent l'avoir induit en erreur, Il n’y
aurait plus eu, à cette époque, de nombreux témoins du
règne, «à même d'opposer leurs souvenirs à ces affirma-
tions » et aux yeux de qui des assertions fausses eussent
disqualifié l’auteur.
Il ne nous paraît pas possible de nous rallier à cette
manière de voir. En admettant même qu’il écrivit entre
830 et 836, Agé d’une soixantaine d'années, notre auteur
pouvait encore jouir d’une intelligence vigoureuse et dis-
poser de souvenirs précis. D'ailleurs il est possible
qu'Eginhard ait pris des notes sur des tablettes ou sur
des bouts de parchemin et ces notes peuvent avoir été
utilisées lors de la composition de la Vita.
Enfin, en 830, il n’y avait guère que seize ans depuis le
décès de Charlemagne La possibilité d’un contrôle du
récit, par les témoins du règne, par d'anciens familiers de
la cour, par des personnes ayant approché de près l’em-
pereur, nous semble demeurer par conséquent entière.
C’est là une sérieuse garantie d’authenticité pour tout ce
qui à trait au portrait physique et moral de Charlemagne,
comme à la description de sa vie privée.
Dans la mesure où la Vita Karoli se rapporte à cet ordre
de faits, elle mérite, croyons-nous, d’être regardée comme
(1) WaTrEnBACH, 0p. cit., t. I, p. 176; Mounier, op. cit., t. 1, p. 199.
(?) Dans son édition de la Vifa; p. xxvu.
(5) Etudes critiques, p. 98-103 ; éd. de la Vita, p. vrrx.
(+) Etudes critiques, loc, cit. Pour appuyer sa manière de voir, M. Halphen
(op. cit., p. 102-103) rappelle les «inexactitudes voulues ou inconseientes »
relevées dans la Vita. Ces inexactitudes se rapportent presque toutes à des
détails dans le récit des campagnes militaires; elles pouvaient par conséquent
ne pas frapper des lecteurs, ayant cependant bien connu Charlemagne. Il n’en
aurait pas été de même s'il s'était agi d'erreurs dans le portrait de l’empereur
ou la description de son genre de vie.
EGINHARD : 741
une source essentielle, que l’on peut consulter avec une
très grande confiance (1).
+ + +
On aura remarqué que nous avons évité jusqu'à présent
de nous occuper d’'Eginhard, en tant que source de l’his-
toire politique de Charlemagne, abstraction faite de ce qui
se rapporte au récit de ses guerres.
Dans le domaine proprement politique, la Vita nous
fournit des indications d'inégale importance sur cinq
groupes d'événements : les relations de Charles avec les
rois anglo-saxons, avec le roi d’Asturie, avec le calife
Haroun-al-Rachid et avec la cour de Byzance, ainsi que sur
le couronnement impérial de l’an 800. Nous aurons à
examiner successivement la valeur de son témoignage par
rapport à chacun de ces ensembles de faits.
Mais il importe de nous demander d’abord quelles ont
été les sources auxquelles Eginhard à puisé sa documen-
tation dans le domaine proprement politique.
Elles sont, croyons-nous, de trois ordres. Il y a, d’abord,
les Annales, qu'il à utilisées largement pour le récit des
événements diplomatiques, comme pour celui des événe-
ments militaires. Maïs dans le cadre qu'elles lui fournis-
saient, il à introduit d’autres données. Il a pu recueillir
certaines d’entre elles par lui-même, à la cour de Charle-
magne, dans des entretiens avec l’empereur, avec des
familiers ou des grands-officiers; il à pu en recueillir éga-
lement au cours des missions dont il à été chargé. Enfin
— et c’est là un fait essentiel — les fonctions de secrétaire
de l’empereur qu'il a remplies sous Louis le Pieux, lui ont
permis de parcourir les archives et notamment la corres-
pondance diplomatique (?).
(*) Ce qui ne dispense pas évidemment de prendre, en l’utilisant, les pré-
cautions qu'exige le maniement de toutes les sources historiques narratives
du moyen âge.
(2) M. Halphen (Etudes critiques, p. 81-82) admet également qu'Eginhard a
eu la possibilité de parcourir cette correspondance et de consulter ces
archives ; c’est ainsi, déclare-t-il, qu'Eginhard a pu transcrire le testament de :
Charlemagne (Vita, c. 33.
742 F.-L. GANSHOF
Il est donc permis de croire qu'Eginhard était à même
d’être renseigné avec assez d’exactitude et de nous fournir
des indications originales sur ce qui a trait à la politique
de Charlemagne.
Parmi ces indications, il en est qui se rapportent à la
correspondance échangée entre l’empereur et les rois
anglo-saxons (!). Eginhard raconte que ces rois donnaient
à Charles le titre de seigneur et se disaient ses sujets et
ses serfs; il assure qu’il existe des lettres où ce protocole
est employé (?).
Faut-il rejeter ce témoignage ? Nous ne le croyons pas.
Peut-être ce protocole n’était-il pas général à tous les rois
anglo-saxons; mais qu'il ait été employé dans certaines
correspondances, c’est ce dont il n’y a aucune raison de
douter, quand nous savons qu'Eginhard à eu accès aux
archives de la Cour. M. Halphen propose, d’ailleurs, une
hypothèse qui expliquerait l'humilité de ce formulaire :
les lettres auxquelles l’auteur ferait allusion, émaneraient
d'Eardulf, roi de Northumbrie, qui, chassé de son pays
en 808, sollicita l’appui de Charlemagne (|.
Maïs quelques lignes plus loin, M. Halphen va jusqu’à
douter que pareilles expressions aient été employées même
par Eardulf. À vrai dire la raison de douter qu'il invoque
nous paraît bien faible : ces lettres n’existent plus, alors
que la chancellerie impériale avait un intérêt majeur
à les conserver! Tant de documents du 1x° siècle ont
péri, que le fait de la disparition des lettres auxquelles
Eginhard fait allusion, ne prouve rien à nos yeux. Et
vraiment on se demande sur quoi se fonde un érudit aussi
averti que M. Halphen lorsqu’à propos de ces lettres,
il écrit : « Il est difficile d'expliquer les dires étranges
(1) Après Abel et Simson (Jahrbücher des deutschen Reiches unter Kart dem
Grossen; t. Il, 1883, p. 381), M. Halphen (Etudes critiques, p. 96; éd. de la
Vita, p. 46, n. 3) traduit, avec raison, Scottorum reges par «rois anglo-saxons »
en l'espèce «rois de Northumbrie ».
(?) Vita, e. 16; éd. Halphen, p. 46 : Scottorum quoque reges sic habuit ad
suam voluntatem per munificentiam inclinatos ut eum nunquam aliter nisi
dominum seque subditos et servos ejus pronuntiarent. Extant epistolae ab eis
ad illum missae quibus hujusmodi affectus eorum erga illum indicatur.
(3) HazpHEeN, Etudes criliques, p. 96. CE. ABEL et SIMSON, 0p. cil., t. IL, p. 384.
EGINHARD 743
d'Eginhard autrement que par toute une série de confu-
sions ({) »
Les rois anglo-saxons n'étaient pas seuls, aux dires
d'Eginhard, à donner à Charlemagne, dans leur corres-
pondance, les marques d’une déférence particulièrement
accentuée. Il prétend qu'Alphonse II, roi de Galice et
d’'Asturie, se déclarait, dans ses lettres, être l’ « homme »
du roi franc (À).
Voilà encore une indication qui inspire à M. Halphen
bien des doutes. Il a quelque peine à croire qu’'Eginhard
ait vu des lettres ayant le contenu qu’il rapporte ($).
Nous ne voyons pas pourquoi on ne le croirait pas.
Qu'Eginhard ait été à même de feuilleter la correspon-
dance diplomatique, chacun en convient Que cette corres-
pondance ait renfermé le passage incriminé, il n’y a là rien
d’invraisemblable.
On peut même suggérer une hypothèse pour essayer
d'expliquer les manifestations de respect que relève notre
auteur, de la part du roi de Galice, à l’adresse de Charle-
magne; Alphonse {I eut à soutenir des luttes incessantes
contre les Maures et contre la noblesse turbulente de son
propre pays {*). Pour résister à ces attaques, pour venir à
bout de ces résistances, il est permis de supposer qu’il
aura recherché l'appui de Charlemagne. On est d’autant
plus tenté de le croire que le prince espagnol et le prince
franc ont eu tous deux à lutter en Espagne contre le même
(1) Parmi ces confusions, M. Halphen (Etudes critiques, p. 97) propose entre
autres celles qui auraient pu se produire avec les lettres échangées entre
Charles et le roi de Mercie, Offa (DümuLer, ÆEpistolae, . I, p. 131 et 145) et
avec d’autres lettres adressées au roi par un clerc nommé Cathulf (Jbid.,
t. Il, p. 501). CE. également édition de la Vita, p. 46, n. 3.
(?) Vita, ce. 16, éd. Halphen, p. 44-46 : Auxil eliam gloriam regni sui qui-
busdam regibus ac gentibus per amiciliam sibi conciliatis. Adeo namque Hade-
fonsum Galleciae atque Asturicae regem sibi societate devinxit ut is, cum ad cum
vel lilleras vel legatos mitteret, non alitler se apud illum quam proprium suum
appellari juberet.
(3) Etudes critiques, p.97; éd. de la Vita, p. 46, n. 1.
(4) C£. à ce sujet : LEMBKE-SCHAEFER-SCHIRRMACHER, Geschichte von Spanien,
Hambourg et Gotha, 1831-1907, 7 vol. 8, t. I, p. 394 et suiv.; R. ALramrma Y
CREVEA, Historia de España y de la Civilizaciôon pile 2e su, Barcelone,
1909 et suiv., 4 vol, in-16. t. I. p. 251.
Hi F.-L. GANSHOF
ennemi, l’émir de Cordoue, El Hhakem (!). Si réellement
Alphonse a demandé — et peut-être obtenu — des secours
de Charlemagne, on s'explique parfaitement, et les marques
de déférence qu'Eginhard prétend avoir relevées dans la
correspondance, et l’envoi de trophées par le roi de Galice
au roi des Frances, en 797 et 198, après ses victoires sur les
Musulmans (?).
+
# #
Traitant des rapports entretenus par Charlemagne avec
les princes étrangers, Eginhard consacre, ainsi qu'il était
naturel, quelques lignes à ses relations avec son contem-
porain le plus illustre, le calife de Bagdad Haroun-al-
Rachid (3). Nous ne nous arrêterons pas aux faits qu’il se
borne à répéter d’après les Annales, notamment à l’envoi
par Haroun à Charles, d'’ambassades et de présents; ces
faits, nous les connaissons beaucoup mieux par la lecture
des Annales (4), qui nous sont au moins aussi accessibles
qu’elles l’étaient à Eginhard.
Nous bornerons donc notre examen à ce qui ne nous Cest
rapporté que par la Vita, c’est-à-dire à la reconnaissance
à Charlemagne d’un pouvoir sur les Lieux-Saints.
M. Halphen émet des doutes au sujet de la réalité de ce
fait (5). Mais nous pensons que ses doutes n’ont d’autre
(?) LEMRKE, op. cit., t. 1, p. 364 et suiv., p. 380.
(?) Annales regni Francorum, ais 797, 798, éd. Kurze, p. 102-103, (SS. t. I,
p. 183-185).
(#) Vita, ce. 16, éd. Halphen, p. 46-48 : Cum Aaron rege Persarum, qui
excepta India totum pene tenebat orientem, talem habuit in amicitia concordiam
utis grahiam ejus omniuwm qui in toto orbe terrarum erant regqum ac principum
amiciliae praeponeret solumque illum honore ac munificentia sibi colendum
judicaret. Ac proinde cum legati ejus, quos cum donariis ad sacratissimum
Domini ac Salvatoris nostri sepulchrum locumque resurrectionis miserat, ad
eum venissent et ei domini sui voluntalem indicassent, non solum quae pete-
bantur fieri permisit, sed eliam sacrum illum et salutarem locum ut illius
potestati adscriberetur concessil ; et revertentibus legatis suos adjungens, inter
vestes et aromata et caeleras orientalium terrarum opes ingentia illa dona
direxit, cum ei anle paucos annos eum quem tunc solum habebat roganti
mitteret elefantum.
(4) Annales regni Francorum, ais 799, 800, 801, 802, 806, 807, éd. Kurze,
p. 108, 110, 114 117, 122, 123-124, (SS., t. I, p. 184-194).
(5) Etudes criliques, p. 97; éd. de la Vita, p. 48, n. 1.
EGINHARD 745
justification qu’une manière trop précise de comprendre
le texte. Qu’écrit Eginhard ?... sed etiam sacrum illum et
salutarem locum ut illius potestati adscriberetur concessit.
M. Hailphen traduit « il renonça au profit de Charles à la
domination sur ces lieux, sanctifiés par le mystère de la
Rédemption »; à ses yeux Eginhard a parlé d’un abandon
de tous ses droits consenti par Haroun-al-Rachid; d'un
abandon de suzeraineté, précise-t-il ailleurs (1).
S’il était effectivement question de cela, nous partage-
rions les doutes de M. Halphen. Un transfert de souverai-
neté, ou même seulement de suzeraineté, sur les Lieux-
Saints, consenti par Haroun à Charles nous paraïîtrait un
fait tellement extraordinaire que nous nous demanderions
également si Eginhard a bien compris les pièces d'archives
qu'il a lues.
Mais il nous paraît que ce n’est point de cela qu'il s’agit.
La potestas qu'Haroun reconnaît à Charlemagne, ce n’est
pas nécessairement la souveraineté; c’est « un pouvoir »,
que le texte ne précise pas; notion infiniment plus vaste et
qui n'implique pas de la part du calife, la renonciation que
M. Halphen croit discerner dans le texte.
Que le roi franc, que l’empereur ait obtenu à Jérusalem
« un pouvoir », rien n'empêche de l’admettre. Il existe, par
contre, au moins une sérieuse raison de le croire: c’est
qu'Eginhard, à même d’être bien renseigné, l’assure.
Ce « pouvoir » de Charlemagne sur les Lieux-Saints peut
fort bien avoir été un simple droit de protection sur les
établissements, les habitants et les visiteurs chrétiens (?).
11 est même infiniment probable que c’est bien là ce qu’il
a été ; les sources contemporaines cependant ne nous met-
(1) La citation de M. Halphen, reproduite entre guillemets est extraite de la
traduction aussi précise qu'élégante dont cet érudit a accompagné son édi-
tion de la Vita (p. 47 et 49).
(2) Telle est aussi la manière dont ce pouvoir de Charlemagne est compris
par Vasisew (Karl Velikii à Kharoun-ar-Raschid; Vizantijski Vremennik XX,
St-Petersbourg, 1913, p. 63-116). Notre regrettable ignorance de la langue
russe ne nous à pas permis de prendre connaissance du travail lui-même. Nous
avons dû nous borner à en lire une analyse dans l’excellente notice que
M. L. Bréhier a publiée sous le titre Origines lointaines du protectorat francais
en Syrie (Larousse mensuel illustre, t. UI, 1914-1916, p. 293-224).
746 : F.-L. GANSHOF
tent pas à même de déterminer sa nature avec plus de pré-
cision (1).
Ce droit de protection s’accorde, d'ailleurs, parfaitement
avec ce que nous connaissons des événements par d’autres
textes.
La situation des chrétiens en Palestine, à la fin du
vue siècle, était pleine de difficultés. Ils étaient sinon
persécutés, du moins inquiétés, tourmentés; ils étaient
l’objet de la malveillance des autorités et de la population
musulmanes (2). On comprend dans ces conditions qu'ils
aient recherché la protection d’un prince chrétien, qui püt
obtenir du calife une amélioration de leur condition. Leur
protecteur naturel, l'empereur byzantin, ne pouvait jouer
ce rôle; la crise de l’iconoclastie, puis les turpitudes du
règne d’Irène l’avaient momentanément déconsidéré; de
plus il était en guerre avec le calife ($). C’est vers Charle-
magne, dont la puissance était connue à Jérusalem, que les
chrétiens de Palestine devaient tout naturellement se tour-
ner pour obtenir son intervention en leur faveur auprès
d'Haroun-al-Rachid. Ilest permis de supposer que tel futau
moins l’un des buts des missions envoyées à Charlemagne
par le patriarche de Jérusalem en 799, en 800 et en 807 ({).
Mais est-il vraisemblable qu'Haroun ait accédé à ce
(1) Au cours d’un travail qui témoigne d'une érudition extraordinairement
riche et d’un don des plus remarquables pour la construction historique (Les
origines des rapports entre la France et la Syrie — Le protectorat de Charle-
magne:; Congrès français de la Syrie, 1919; Marseille et Paris, fase. IX, p. 15 et
suiv.), M. L. Bréhier a montré toute* les raisons pour lesquelles il y avait lieu
d'admettre l'existence de ce protectorat. Sa démonstration nous a paru con-
vaincante et nous lui avons emprunté quelques-uns de ses éléments. Nous
craignons cependant qu’il ait voulu préciser de trop près ce qu'a été ce pro-
tectorat ; les documents dont il se sert dans ce but, sont des textes dont les
plus anciens remontent tout au plus à 866 et dont la plupart sont de date très
postérieure (x® et xre siècles) et constituent par conséquent des témoignages
discutables. Il nous paraît donc plus prudent d'admettre l'historicité d'un
droit de protection de Charlemagne sur les Lieux-Saints sans prétendre en
détailler la portée et les effets.
(2) Cf. à ce sujet, BRÉHIER, 0p. cil., p. 22-33 et, surtout. du même érudit : La
situation des Chrétiens en Palestine à la fin du vie siècle, et l'établissement du
protectoral de Charlemagne; Le Moyen Age, 2e série, t. 21, 1919, p. 67 et suiv.
(3) Dans ce sens, BRÉRIER, 0p. cit., p. 28.
(4) Annales regni Francorum, ais 799 (2e réd.), 800 (1e et 2% réd.), 807;
éd. Kurze, p. 108-124 (SS., t. I, p. 184-194). Cf. dans ce sens : BRÉHIER, 0p. cit.
p. 24 et suix.
EGINHARD 7 47
désir des chrétiens de Palestine, d’obtenir à Jérusalem
même, la protection de Charlemagne ? Une circonstance
tend à le faire croire, c’est qu'après l’avènement de Nicé-
phore I au trône äe Byzance ({), la guerre, interrompue
depuis 798 (?), avait repris en 804 entre le Califat et l'Em-
pire (3). Or, Charlemagne était lui-même en état d’hostilités
avec Nicéphore. Aux yeux d’Haroun le nouvel empereur
devait apparaître comme un rival de son ennemi; il n’y
a donc rien d’improbable à ce que l’une des conditions
d’une entente entre Charles et Haroun, ait été la recon-
naissance à l’empereur du droit de protection auquel Egin-
hard fait allusion (4. La conclusion de cet accord aura sans
doute été amenée par les ambassades d’Haroun-al-Rachid
reçues par Charlemagne en 801 et en 807 et par celle que
celui-ci avait envoyée au calife en 802 (*).
Nous croyons donc pouvoir avancer qu'il y a toutes les
raisons d'ajouter foi au témoignage d’'Eginhard, lorsqu'il
assure qu'Haroun-al-Rachid soumit les Lieux-Saints au
pouvoir de Charlemagne (f).
+
+ *
(*) Nicéphore fut empereur de 802 à 811.
(?) Dreur,, Histoire de l'Empire Byzantin, Paris, 1920, 89, p. 78.
(3) J. B. Bury: History of the Eastern Roman Empire from the fall of Irene
Lo the accession of Basil 1 (802-867), Londres, 1912, 8° ; p. 249-250.
(4) Dans ce sens :. BRÉRIER, 0p. cit. p. 23.
(5) Annales regni Francorum, ais 801, 806, 807, éd. Kurze, p. 114-124 (SS.,
t. [, p. 188-194). Notons le fait particulièrement caractéristique qu’en 807,
Charlemagne reçoit une ambassade comprenant des délégués du calife et du
patriarche. Dans ce sens : BRÉHIER, 0p. cit., p. 29 et suiv.
(6) Dans un récent ouvrage (Brève Histoire des Croisades, Paris, 1924, in-16,
p. 6-9), M. Iorga examine à nouveau le problème du « protectorat » de Charle-
magne sur les Lieux-Saints. Il est d'avis que le calife ne put accorder autre
chose à Charles, qu'une « inféodation par le drapeau », concession purement
honorifique. Il nous est tout à fait impossible de nous rallier à la manière de
voir du célèbre érudit roumain. M. lorga se fonde, en effet, visiblement sur
un passage des Annales Royales (a° 800 ; éd. Kurze, p. 112-113), où des mes-
sagers apportent de Jérusalem à Charlemagne, les clefs du Saint Sépulere et
du Calvaire, ainsi qu'un drapeau (cum veæillo). Or il ne peut s'agir ici d'une
« inféodation par le drapeau » consentie par Haroun, puisque les messager
ne sont pas les ambassadeurs du calife, mais les envoyés du Patriarche! Notre
collègue, M. Bricteux, le savant arabisant de l'Université de Liége, a, d’ail-
leurs, eu l’obligeance de nous écrire que, si l’«inféodation par le drapeau » à pu
exister dans l'empire turc — ainsi que l’affirme M. lorga — il n'a rencontré
aucune trace de cette institution dans les états musulmans du vu et du
Ixe siècle.
748 F.-L. GANSHOF
Sur les rapports entretenus par Charlemagne avec
Byzance, postérieurement à la prise du titre impérial en
l’an 800, on trouve dans la Vita quelques indications.
D'abord un passage dans lequel Eginhard rapporte que
les empereurs de Constantinople, Nicéphore, Michel et
Léon, lui envoyèrent de nombreuses ambassades et sollici-
tèrent spontanément son amitié et son alliance ; mais
qu'ayant paru suspect à leurs yeux d’avoir voulu leur
arracher l’empire, il conclut avec eux un traité qui fit dis-
paraître toutes les causes de conflit (!).
En un autre endroit de la Vita, Eginhard loue la patience
et la magnanimité avec lesquelles Charles supporta l’envie
des empereurs de Constantinople, après qu’il eut pris le
titre impérial. C'est aux manifestations de ces qualités
qu’il dut de vaincre leur résistance, assure du moins notre
auteur (?).
M. Halphen n’est pas loin de s’indigner à la lecture de
ces textes. Les affirmations d'Eginhard ne peuvent s’ac-
corder avec les « longues et pénibles démarches »,avec les
«sacrifices d’amour-propre » auxquels Charlemagne aurait
dû «la reconnaissance officielle de son titre impérial et un
traité d'alliance ». Il accuse notre auteur de « travestir la
vérité », de « déformer les faits » ou tout au moins de ne
pas les avoir compris ().
(4). Vita,c.16; éd.Halphen, p.48 : Imperatores etiam Constantinopolitani, Nici-
forus, Michahel et Leo, ultro amicitiam et societatem ejus expetentes, conplures
ad eum misere legalos. Cum quibus tamen propter susceptum a se imperatoris
nomen el ob hoc, quasi qui imperium eis eripere vellet, valde suspectus, foedus
firmissimum statuit, ut nulla inter partes cujuslibet scandali remaneret occasio.
Erat enim semper Romanis et Graecis Francorum suspecta potentia. Unde et
illud Graecum extat proverbium : « Tôv Dpdvkov pilov Exec yeitova oùk
ÉXELS ».
(?) Vita, e.28; éd. Halphen, p. 80... Invidiam tamen susceptinominis, Romarnis
tnperatoribus super hoc indignantibus, magna tulit palientia; vicitque eorum
contumaciam magnanimilale, qua eis procul dubio longe praestantior erat,
mittendo ad eos crebras legationes et in epistolis fratres eos appellando.
(8) Etudes critiques, p. 88: édition de la Vita, p. 49, n. 4 et page 81, n. 5.
M. Halphen suggère même que Suétone serait responsable de l'affirmation
fausse d'Eginhard, au c. 16, relative aux empereurs sollicitant spontanément
l'amitié de Charlemagne. ll y aurait là une imitation d'Auc., XXI, 3, où Auguste
Indos etiam et Scythas auditu modo cognitos pellexit ad amniciliam suam popu-
EGINHARD 749
Il est évident que la manière de présenter les événe-
ments dans les passages incriminés d’Eginhard, ne cadre
guère avec la façon dont M. Halphen paraît concevoir les
rapports de Charlemagne avec Byzance, depuis la prise du
titre impérial jusqu’à la conclusion définitive de la paix.
Pour tâcher de nous rendre compte si Eginhard mérite les
graves reproches qui lui sont adressés, il faut que nous
examinions à grands traits comment les événements se
sont succédé. La question est importante, car si réelle-
ment nous prenions en une matière aussi essentielle la
bonne foi d'Eginhard en défaut, une légitime suspicion
planeraït sur l’ensemble de la Vita.
Le couronnement impérial du 25 décembre 800 avait pro-
_voqué à Constantinople une indignation que l’on com-
prend. Aux yeux des Byzantins, aux yeux de l’impératrice
Irène, Charles était un usurpateur ; on ne concevait pas
qu’il pût y avoir deux empires ({).
On ne discerne guère avec une rigoureuse précision les
événements qui suivirent immédiatement le couronne-
ment; mais il semble bien que, sans délai, des difficultés
se soient produites entre Charlemagne et Irène. L’em-
pereur, aux dires de Théophane, aurait même préparé une
expédition contre la Sicile(?}, où s’exerçait toujours l'auto-
rité byzantine. C’est vraisemblablement une ambassade
d’Irène, recue en 802 (*), et chargée d'entamer des négo-
ciations de paix, qui le fit renoncer à ses projets et le
détermina à envoyer à son tour des ambassadeurs à Con-
stantinople. Ceux-ci paraissent avoir eu pour mission de
tique Romani ultro per legatos petendam. Que ce passage ait influencé le ton
de la phrase d’'Eginhard, c’est possible et même probable, mais qu'elle lait
amené à déformer la vérité nous ne le croyons pas, pour les raisons exposées
au texte.
(:) Cf. à ce sujet : Bury, op. cit., p. 319-320 et surtout : A. Gasquer, Etudes
Byzantines. L'Empire Byzantin et la Monarchie Franque, Paris, 1888, 8,
p. 285-286.
() Theophanis Chronographia rec. G. be Boon, Leipzig, 1883-1885, 2 vol. 8°;
t. 1, p. 475, a06 293 [801] : Kai BouAnBeic Kat ZiKkeAiaç OTOÂW TapaTü-
Eao@ a uetTeue On...
. (3) Annales regni Francorum, ao 802, éd. Kurze, p. 117 (SS. t. I, p. 190) :
Herena imperatrix de Constantinopoli misit legatum, nomine Leonem, spa-
tharium propter pacem confirmandam inter Francos et Graecos…
750 F.-L. GANSHOF
proposer à Irène un mariage avec Charlemagne, ce qui
aurait rétabli l’unité et mis fin au scandale que constituait
le schisme impérial (1). Maïs Irène fut détrônée avant que
la mission franque eût repris le chemin du retour (?).
Dans cette première phase des relations franco-byzan-
tines — à laquelle Eginhard ne fait, d’ailleurs, pas explicite-
ment allusion — on retrouve, semble-t-il, les deux traits
saillants sur lesquels insiste la Vita : l'initiative des négo-
ciations de paix émanant de Byzance et la bonne volonté,
les dispositions conciliantes — la patientia — de Charle-
magne.
Une fois Irène renversée et Nicéphore I monté sur le
trône en 802, à la faveur d’un coup d’État, le projet de
Charlemagne perdait sa raison d’être et ses ambassadeurs
quittèrent Constantinople (*). Mais en même temps, Nicé-
phore prenait, à son tour, l'initiative de nouvelles démar-
ches et envoyait en 803 une mission auprès de son rival
d'Occident afin d'amener une entente. Charles remit à ces
ambassadeurs des propositions qu'ils rapportèrent à leur
maître (4). Il faut croire que celui-ci les considéra d’abord
comme inadmissibles ; en tout cas il n’y donna aucune
suite. Sans doute s’estimait-il assez fort pour accepter une
rupture complète avec Charlemagne, comme il en acceptait
une autre avec les Arabes, à qui, vers la même époque, il
refusait de payer le tribut consenti par Irène (°).
(1) Annales regni Francorum, a° 802, éd. Kurze, p. 117 (SS. t. I, p. 190).
THEOPHANE, 0p. eil., a0 6294 [802], t. I, p. 475 : … épOaoav dé «ai oi dToOTa-
\évtec mapà Kapoükou GTokpioidpiot kai Toù Tmdmra AéovtTos Tps Tv
eUceBeotTdtnv Eipñvnv, aitoüuevor Zeux0fvar aùtnv Tù Kapoñlw Tpôc
yduov, kai évdoar Tù éWa Kai Tù éonmepia. CÎ. GASQUET, op. cit., p. 285-
286; Bury, op cit., p. 1; KLEINcLausz, L'Empire Carolingien, Paris, 1902, 80,
p. 207.
(?) Annales regni Francorum, a° 803, éd. Kurze, p. 118 (SS. t. I, p. 191).
THÉOPHANE, 0p. cil., a° 6295 [802, oct.], 1. I, p. 478.
(8) Annales regni Francorum, a° 803, éd. Kurze, p. 118 (SS. t. [, p. 194).
(4) Annales regni Francorum, a° 803, éd. Kurze, p. 118 (SS. t. I. p. 191) : …
el venerunt cum eis legati Nicifori imperatoris, qui tunc rempublicam regebat…
quorum nomina fuerant Michahel episcopus, Petrus abbas et Calistus candi-
datus. Qui venerunt ad imperatorem in Germania super fluvium Sala, in loco.
qui dicitur Saltz, et pactum faciendae pacis in scripto susceperunt.… Cf,
GASQUET, 0p. cil.,p. 290 ; Bury, op. cit., p. 320-321 ; KLEINCIAUSZ, op. eit., p. 208.
(5) Cf. Dress, op cit., p. 78 et 84.
EGINHARD 751
Une période d’hostilités s’ouvre, au cours de laquelle
Charlemagne, par une série d'opérations militaires,s’efforce
d'exercer une pression sur Byzance. Avec son fils Pepin,
roi d'Italie, il conquiert les provinces impériales d’Istrie.
de Liburnie, de Dalmatie (1), il soumet la Vénétie —
territoire byzantin (*) — à son hégémonie et l’oblige à
payer tribut (#). En 807 et en 809, il contraint à battre en
retraite des flottes envoyées dans l’Adriatique pour
défendre les droits du Baoikeug (*). Il n’y a guère que les
cités maritimes de Dalmatie qu'il ne parvient pas à
occuper (5).
Sous l'effet de cette action énergique, et d’autre part,
terriblement pressé par les attaques des Bulgares et des
Arabes (6), Nicéphore se résolut à prendre une seconde fois
l'initiative de négociations. En octobre 810 un ambassa-
deur byzantin était reçu à Aix-la-Chapelle (7).
Après Irène, c'était donc Nicéphore, c'était l’empereur
byzantin, qui avait entamé les pourparlers; il les avait
même engagés à deux reprises différentes et pour la
seconde fois, après que Charlemagne lui eût fait sentir
quelle était sa puissance. On voit combien le témoignage
d'Eginhard se vérifie.
(1) Vita, c. 15; éd. Halphen, p. 44.
(*) CONSTANTIN PORPHYROGENÈTE, De administrando imperio, éd. Bekker,
Bonn, 1840, 8°; €. 28, p. 124. Pépin, roi d'Italie, ayant déclaré aux habitants
de la Vénétie, qu'ils étaient ses sujets : oi dé Bevétikot &vTéÀeyov at ÔTL
hueîs dodAot Bélouev eivar Toù Baoikéwc ‘Pouaiwv Kai oùxt Goù.
(3) CONSTANTIN PORPHYROGÉNÈTE, ibid. : émi mod dè BracOëevrec oi Bevérikot
ATÔ TS YEFOVUING ÔXAMOEWS TPÔS AÜTOÙS ÉTOIMOAVTO ÉlprviKkÜS OTOVOUG
Tpôs Tov pñya TTimivov Tod mapéyxelv adTd mAeîOTAa TdkTa. Cl. GASQUET,
op. cil., p. 295-296; Bury, op. cit., p. 321-324.
(‘) Annales regni Francorum, ais 806, 807, 809, éd. Kurze, p. 120-127
(SS., t. I, p. 193-197).
(5) Annales regni Francorum, a° 810, éd. Kurze, p. 130 (SS. t. L. p.197-198).
(6) Cf. DrExL, op. cit., p. 84.
(7) Annales regni Francorum, a° 810, ed. Kurze, p. 132-133 (SS. t. I, p. 197-
198) : Imperator Aquisgrani veniens mense Oclobrio, memoratas legationes
audivit, pacemque cum Niciforo imperatore et cum Abulazrege Hispaniae fecit.
Cf. même source, a° 811, édit. Kurze, p. 133 (SS. t. I, p. 198-199): Absoluto
alque dimisso Arsafio spathario — hoc erat nomen legato Nicifori imperatoris…
— L'ambassadeur byzantin était envoyé à Pépin, roi d'Italie, fils de Charle-
magne, qui était mort sur ces entrefaites; cf. la lettre de Charlemagne à
Nicéphore en 811 (Dümurer, Epistolae 1, p. 546-547).
108 F.-L. GANSHOF
L'arrivée de l'ambassadeur de Nicéphore ouvrait la voie
à la conclusion de la paix. Il semble que les préliminaires
en aient été conclus à Aix-la-Chapelle même : abandon par
Charlemagne de la Vénétie et reconnaissance par Byzance
du titre impérial carolingien {1}. Charles ayant adressé une
lettre à Nicéphore (?), et lui ayant envoyé des ambassa-
deurs (*), les négociations se poursuivirent à Constantinople
avec Michel I Rhangabé, qui était monté sur le trône
en 811 (4).
En 8192, les ambassadeurs de Michel arrivèrent à Aix et
ratifiant, au nom de leur maître, les arrangements arrêtés
avec Nicéphore, ils donnèrent officiellement à Charlemagne
les titres d’Imperator et de Baoikeüs (5). Théophane assure
même que,Michel aurait essayé de faire épouser une fille
de Charlemagne par son fils. Théophylax (6). L’échange
des instruments s’ensuivit : les ambassadeurs de Michel
emportèrent, en quittant Aix, l’exemplaire destiné à leur
maître; des ambassadeurs de Charlemagne, partis en 813,
reçurent en 814 de Léon V l’Arménien, qui venait de ren-
(1) Annales regni Francorum, a° 810, éd. Kurze, p. 133 (SS., t. I, p. 498) :
Nam Niciforo Venetiam reddidit. Quant à la reconnaissance du titre impérial,
c’est évidemment la contre-partie de l'engagement de restituer la Vénétie.
D'ailleurs, lorsqu’en 812 Michel [ charge ses ambassadeurs de reconnaître
officiellement le titre impérial de Charlemagne, c’est en exécution des arran-
gements arrêtés avec Nicéphore : et per eos pacem a Niciforo inceptam con fir-
mavit, disent les Annales, a° 812, SS., t. I, p. 199.
(?) Dümuzer, Epislolae, t. IE, p. 546.
(3) Annales regni Francorum, aà° 811, éd. Kurze, p. 133 (SS., t. I, p. 198).
Leurs « lettres de créance » sont publiées par DümmLer, Epistolae, t. IL,
p. 555-556.
(+) Annales regni Francorum, à° 812; 64. Kurze, p. 136 (SS., t. I, p. 199).
Michel I était le gendre de Nicéphore I.
(5) Annales regni Francorum, a° 812, éd. Kurze, p. 136 (SS., t. I, p. 199) :
… Nam À quisgrani, ubi ad 'imperatorem venerunt, scriplum pacti abeo in ecclesia
suscipientes, more suo, id est Graeca linqua, laudes ei dixerunt, Imperatorem
et Basilea appellantes…
(6) THEOPHANE, 0p. cit., a0 6304 [812] t. I, p. 494 : ...dméoteike dE Kai Tpôs
Kadpoukov, Baothéa Tv Dpdyywv, mepi eipñvnç Kai ouvalAayñs Eeic
Oeomü\aktov, TÔv uidv aùtod.… Les Annales et THÉOPHANE (loc. cit.) rap-
portent que ces ambassadeurs étaient également chargés d’une mission auprès
du Pape.
EGINHARD hey
verser Michel, un exemplaire qu'ils rapportèrent à Louis
le Pieux (1).
La paix conclue en 812 avait pour résultat de faire
reconnaître la dignité impériale dans la personne de
Charlemagne. Elle laissait en outre à celui-ci toutes ses
conquêtes en Italie et dans les régions au nord de l’Adria-
tique (?). Charlemagne ne renonçait qu'à la Vénétie ($) et à
ses prétentions sur la côte dalmate (4), encore la Vénétie
restait-elle tenue de payer tribut (°). Un ordre nouveau des
choses était établi, dans lequel on admettait qu'il y avait
dorénavant deux empires et deux empereurs, chacun
maître exclusif dans ses États, mais unis entre eux par
des liens de fraternité d’origine chrétienne (6).
Après cet examen rapide des événements, il est permis
de se demander si vraiment Eginhard, dans les passages
qui s’y rapportent, mérite les graves reproches que lui
adresse M. Halphen. Est-il juste de l’accuser d’avoir
« travesti la vérité » en déclarant que les empereurs
byzantins avaient spontanément sollicité l’amitié et
l’alliance de Charlemagne ? Non, puisque nous avons vu
Irène et Nicéphore prendre l'initiative de démarches
(1) Annales regni Francorum, à° 813, éd. Kurze, p. 137 (SS., Lt. I, p. 200) et
ao 814. éd. Kurze, p. 140 (SS. t. EF, p. 201). Les ambassadeurs francs à leur
retour étaient accompagnés d'ambassadeurs byzantins, chargés de remettre
l'exemplaire du traité à Charlemagne.
(?) Vita, e. 15, éd. Halphen, p. #44 : .…..Histriam quoque et Liburniam atque
Dalmatiam…
(3) Annales regni Francorum, à° 810, éd. Kurze, p. 133 (SS.. t. I, p. 198).
(4) Vita, e. 15, 6d. Halphen, p. #4: .…..exceptis maritimis civilatibus, quas ob
amicitiam et junctum cum eo foedus Constantinopolitanum imperatorem habere
permisil…
(5) CONSTANTIN PORPHYROGÉNÈTE, 0p. cil., p. 124 : Ék Tote dE K«a0' ÉkaoTov
XPOVOV AAÏTTWTO TO TAKTOV, ÜTEP KA MÉXPL TO OMUEPOV dLAOWZETOL
tehodot yäp oi Bevétikoi TD KaTÉxOVTL TÔ pnydtTov Italia rot TTamiac
diBdpia doiuv Aitpas ÀG [= 36] kaO'ËkawoTov xpôvov, Kai TOUTW TD TPÔTW
ÉTauveEv Ô METOEÙ Ppayywv Kai Bevetikwv méAeEuOc. Sur la paix et les négo-
ciations qui y conduisirent, Cf. GASQUET, 0p. cil., p. 297-802; Bury, op. cit.,
p. 324-325.
(6) CE. Gasquet, op. cil., p. 302-305, qui analyse de manière particulièrement
intéressante le pacte d'alliance entre Charlemagne et Nicéphore. Cf. la lettre de
Charlemagne à Michel, de 813 (DümmLer, Epistolae, t. I, p. 556) : ….diu
quaesitam el semper desideratam pacem inter orientale atque occidentale
umperiumn.
ol
754 F.-L. GANSHOF
tendant à ce but, puis Michel I et Léon V achever l’œuvre
de Nicéphore.
Est-il juste d’opposer à l'interprétation de la Vita, « les
longues et pénibles démarches », les « sacrifices d’amour-
propre », auxquels Charlemagne aurait dû consentir pour
voir reconnaître son titre par les empereurs byzantins ?
Nous ne le croyons point. Dans lexposé des faits qui
précède, nous n'avons pas relevé une seule démarche de la
part du monarque franc; toutes émanent de Byzance. Pour
arriver à ses fins, Charles n’a usé que d’un seul moyen :
une énergique pression militaire.
Quant aux sacrifices d’amour-propre, ce n'est pas de
son côté qu’on en relève. Bien au contraire, c’est pour la
cour de Byzance qu’étaient les humiliations ! N’était-elle
pas obligée d'admettre les conquêtes faites à ses dépens et
surtout de reconnaître à un barbare occidental une dignité
dont elle se réservait jalousement le monopole (1) ?
M. Halphen fait allusion à la lettre écrite en 811 par
Charlemagne à Nicéphore (*)}. Il voit un « témoignage -
décisif » des « sacrifices d’amour-propre » de Charlemagne
dans les termes de cette missive (*). Nous croyons que l’on
ne peut rien y voir de semblable. La lettre est écrite après
que l’ambassadeur de Nicéphore est venu faire des propo-
sitions de paix de la part de son maître. Ces propositions
étant satisfaisantes, Charles s'empresse de faire preuve de
bonne volonté ; 1l marque sa satisfaction de voir les négo-
(1) CË. GasQuET, 0p. cit., p. 298. On observera que dans l’œuvre de Théophane
elle même, la titulature de Charles change après la reconnaissance du titre
impérial. A propos du couronnement de 800 (a° 6293, t. 1, p. 475), il l'appelle
KdpouAocs, 6 Tv Ppdyywv pné; par contre en 812 (ao 6304, t. I, p. 494) il
écrit Tpôç Kdpoulov, Baouéa Tv Ppdyywv.
(?) Dümxuer, Epistolae, t. IL, p. 546. Cf. Etudes critiques, p. 88, n. 2 et p. 237
M. Halphen assure que cette lettre fut écrite pour fléchir «J’irréductible intran-
sigeance de l’empereur byzantin »; nous ne le croyons pas : cette lettre est, en
effet, une réponse à l'ambassade de Nicéphore qui arriva à Aix en octobre 810
et avec qui, furent arrêtés les préliminaires de paix.
(3) Nous avons vainement cherché dans le texte de cette lettre des expres-
sions marquant l’humiliation. Charlemagne n’y exprime qne deux sentiments :
le très vif désir qu'il éprouve depuis toujours de voir la paix mettre fin au
scandale de la rivalité entre les deux empereurs ; et la joie qu’il ressent à voir
enfin Nicéphore accepter les propositions qu'il lui avait faites dès 803,en réponse
à Ja démarche de celui-ci.
EGINHARD 199
ciations conduire à la paix. En même temps, par la douceur,
la modération de sa parole, il s'attache à dissiper les
préventions, à éloigner surtout l’idée évidemment courante
à Byzance, qu’il aspire à rendre son empire universel, par
conséquent à détrôner le Baoikeüc, à se substituer à lui (1).
C’est en propres termes la patientia, la magnanimitas que
loue Eginhard et dont un prince, à qui l’on demande la
paix, peut faire preuve sans qu’il faille y voir une attitude
humiliante.
Il nous semble donc qu’en tout ce qui atrait aux relations
de Charlemagne avec Byzance, le témoignage d’'Eginhard
ne présente aucune contradiction avec ce que d’autres
sources nous apprennent. [ei encore il mérite que l’on ait
confiance en lui.
+ ï +
Reste à examiner un dernier point : le témoignage
d’Eginhard relatif au couronnement impérial de l’an 800.
Eginhard rapporte que Charlemagne fut mécontent de ce
qui s'était produit, au point d’assurer que s’il avait connu
le dessein du pape, il ne serait pas entré à l’église, bien
que ce fût Noël (?).
M. Halphen ne voit que des impossibilités dans le récit
de la Vita (). Un examen critique des sources contempo-
raines et des explications érudites d'aujourd'hui l’amène
aux conclusions suivantes : c’est Charlemagne qui à voulu
être couronné empereur; il était à ce sujet pleinement
d'accord avec le Pape. La cérémonie du couronnement n’a
rien d’une improvisation, d’une surprise; c’est,au contraire,
quelque chose de parfaitement préparé. Telle est l’impres-
sion que donne la lecture de la source la plus contempo-
raine : le récit officiel des Annales royales franques; la
source officielle pontificale, le Liber Pontificalis, dont le
fragment qui nous intéresse paraît avoir été rédigé peu
(1) Sur cette idée, cf. surtout : GASQUET, 0p. cùt., p. 302 et également
HazpHEen, Etudes critiques, p. 235.
(2?) Vita, e. 28, éd. Halphen, p. 80 : Quo tempore imperatoris et auqusti
nomen accepit. Quod primo in tantum aversatus est ut adfirmaret se eo die,
_quamwvis praecipua festivitas esset, ecclesiam non intraturum si pontificis
consilium praescire potuisset.
(3) Études critiques, p. 223-996.
756 F.-L. GANSHOF
après 816, ne présente pas les événements de manière
différente. L’idée d’une initiative pontificale apparaît
pour la première fois dans les Annales Laureshamenses (1),
en 803 ou peu après ; Eginhard n’a fait que la développer.
Cette manière de présenter les événements. de montrer
Charlemagne entrainé à suivre contre son gré la volonté
du souverain pontife, avait pour but de justifier l’empe-
reur vis-à-vis de Byzance et d'aider à vaincre la répu-
gnance qu'éprouvait cette cour à reconnaître son titre (?).
Ce n’est point 1ei le lieu, à la fin d’un article consacré à
un autre sujet, de soumettre à un nouvel examen l’ensemble
du problème du couronnement de l’an 800 et la solution
qu'y a donnée M. Halphen. En ce moment la question ne
nous intéresse que dans la mesure où son étude nous per-
met d'apprécier la valeur du témoignage d'Eginhard.
Que la cérémonie du couronnement de l’an 800 n’ait pas
été une improvisation, M. Halphen nous paraît l’avoir
démontré 5). Que, dans le but de dissiper les inquiétudes
de Byzance au sujet de ses intentions, Charlemagne ait
postérieurement aux événements, fait répandre le bruit
qu’il avait eu la main forcée par le pape, ce n’est pas
impossible. Qu'il faille voir un reflet de cette interpréta-
tion postérieure dans le passage cité des Annales Lau-
reshamenses et dans l’insistance mise par Eginhard à
souligner le mécontentement de son maître ({), cela rentre
dans le domaine des possibilités.
Mais nous ne pensons pas qu’il y ait là une raison suffi-
sante pour repousser l'affirmation d'Eginhard, lorsque
(1) Ed. Pertz, MM. GG., SS.,t I, p. 38 ; a° 801. Sur la date et le caractère
de ces Annales, cf. Moxop, op. cit., p. 85 et HALPHEN, Etudes critiques, p. 26
et suiv. Le texte qui nous intéresse est reproduit et traduit par M. Halphen
(op. cit., p. 236).
(2) Études critiques p. 219-238 et particulièrement à partir de la page 232.
(3) Études critiques, p. 223-2926.
(#) M. F. Lor (Revue Historique de Droil Francais el Etranger, 1993, p. 161)
déclare ne pas voir l'intérêt que pouvait avoir Eginhard à recueillir, quinze
ou vingt «ns après l'événement, une explication inventée pour amadouer
Byzance. M. Halphen (Études critiques, p. 238) assure que cette interprétation
s'explique sous Louis le Pieux par les efforts qu’eurent à fournir les ministres
de l’empereur pour amadouer la cour byzantine, qui, en 825, paraît de nouveau
contester le titre impérial du roi franc. Cf. GAsQuEr, 0p. cit., p. 313-314.
EGINHARD DT
celui-ci déclare que Charlemagne, immédiatement après
les événements, se montra mécontent de ce qui s'était
passé (!). C’est qu’en effet, le pontificis consilium dont
s’indignait le monarque franc, peut fort bien ne pas avoir
été le fait même du couronnement impérial, mais seule-
ment la manière dont celui-ci fut effectué. Nous pensons,
en effet, avec Brunner (?)}, que Charles eût sans doute
préféré ne pas être couronné par le pape, ne pas paraître
tenir de lui la dignité impériale, et plutôt se couronner
lui-même. Ce qui tend à le faire croire, c’est qu’il couronna
lui-même empereur, son fils Louis le Pieux, en 813, sans
aucune intervention du pape (*). :
J1 y a là, croyons-nous, une explication plausible, qui
sans présenter de contradiction avec les sources les plus
sûres relatives au couronnement de 800, respecte cepen-
dant le témoignage de la Vita.
#
+ +
Nous voici arrivé au terme de cet examen. Si nous
nous demandons à présent quelle est la valeur de la Vita
Karoli comme source de l’histoire de Charlemagne, nous
serons amenée à conclure ainsi: Pour tout ce qui est du
récit des événements militaires, notre texte est le résultat
d’un travail de compilation, d’après des sources plus
anciennes que nous avons conservées; de plus, ce récit est
faussé par suite notamment de l’adoption de mauvaises
méthodes de composition; à ce point de vue, à part quel-
ques détails, la Vita ne nous apporte aucun renseignement
original et sûr.
(1) M. F. Lor (loc. cit.) propose l'explication suivante, qui paraît très plau-
sible : Charlemagne voulait tout l'Empire ; la maladresse du pape a ressuscité
l'empire en Occident. I à agi prématurément : Charlemagne voulait agir à son
heure.
(®) Deulsche Rechisgeschichte, Leipzig, 1892, 8°, L. II, p. 88-89.
(5) Annales regni Francorum, a° 813, éd. Kurze, p. 133 (SS., 1. I, p. 200) :
ac deinde habito generali conventu, evocatum ad se apud Aquisgrani filium
suum Hludoicum Aquitaniae regem, coronam illi inposuit, el imperialis nomi-
nis sibi consortem fecit. — A Rome, en 800, le pape s'était borné à sacrer roi
— et non à couronner empereur — Charles, fils de Charlemagne. Cf. Liber
Pontificalis, éd. Duchesne, Paris, 1884-1892, 2 vol. 40, t. II, p. 7: Hlico
sanctissimus antistes et pontifex unæit oleo sanclo Karolum, excellentissimum
filium ejus, regem in ipso die natalis domini nostri Jesu Christ.
758 F.-[. GANSHOF
Par contre, Eginhard était à même de bien connaître ce
qui se rapporte à la personne et à la manière de vivre de
Charlemagne, à ses travaux et à sa politique. En toutes
ces matières, d’une façon générale, son témoignage paraît
très sûr et constitue une source de tout premier ordre pour
l’histoire carolingienne (1).
FRANÇOIS L. GANSHOF.
. Chargé de Cours à }'Université de Gand.
(4) Nous devons à M. Pirenne quelques-unes des idées que nous avons
développées ici. Au cours de l’année académique 1921-1922, nous avons eu
l'avantage d'étudier avec lui, certains aspects de la Vita Karoli, en vue
d'exercices pratiques d'histoire du moyen âge dirigés par M. Pirenne à l'Uni-
versité de Gand, exercices auxquels il nous a été donné de l’assister en qualité
de collaborateur scientifique.
Nous avons repris l'étude de la Vita Karoli à notre propre cours d'exercices
pratiques en 1924-1995. Deux de nos élèves, Mlle Feytmans et M. Stragier, ont
attiré notre attention sur des textes, dont nous n'avions pas, à première vue.
discerné tout l'intérêt.
"jt
RE, es es Dee. EE Sn
din. 0
The unity of the « Capitulare de Villis »
Since the first edition of Dopsch’s Wirtschaftsent-
wicklurg der Karoling'erzeit (Weimar, 1912), considerable
attention has been devoted to the question of the origin
and scope of the famous * Capitulare de Villis ” (1), the
discussion centering about the theory, advanced by
Dopsch, that the capitulary was issued in Aquitaine,
194-795, as part of a reform of the royal domain by Louis
the Pious. Mayer (?) has carried the problem a step
further : assuming an Aquitanian origin for the capitu-
lary (), he maintains that it encloses two distinct codes, the
later dating from the reform of Louis, and that the two can
be separated.
On reading the capitulary, one is soon aware of a lack of
sequence in the treatment of the subject-matter. But until
Mayer no commentators had sensed the presence of two
separate enactments, mingled to form the seventy chap-
ters. Therefore, since a distinctly double content is not
obvious, Mayer must find outside of the capitulary itself
some basis for his conception, some principle of division
which will justify his arrangement of chapters into two
groups. This is the fundamental part of his task : that
the chapters lend themselves easily or not to his scheme
of division is of secondary importance. In my opinion
(1) Mon. Ger., Capit. I, 82 ff.
@) T. Mayer, « Zur Entstehung des Capitulare de Villis », Vierteljahrschrift
für Sozial u. Wirtschaftsgeschichte, Bd. XVII, p. 112-127.
(5) In this article, [ will meet Mayer on his own ground, only remarking here
the danger of taking for granted the Aquitainian origin. See the excellent
review and bibliography of the question by M. BLocu, in the Revue historique,
t. CXLIIT (mai-juin), 1993, p. 40 f., also the recent article by E. Mayer, in the
Anuario de lstoria del derecho español, t. 1, p. 86 (Madrid, 1924), in which
Dopsch is further combatted. Finally, and most damaging to Dopsch, F. Lor, in
the Revue belge de Phil. et d'Hist., t. UT p. 53 ff.
760 C. H. TAYLOR
Mayer has not satisfied this essential condition ; he has
not found external evidence of sufficient decisiveness to
sanction his division of the capitulary.
His case rests on an assumption (contrary to the general
view that the capitulary revised an older system but
inaugurated no radical change) ({) that the enactment
marks the transition from a state of affairs in Aquitaine
under which no domain existed for the direct needs and
support of the ruler, to à new order, whereby certain
estates were now devoted to the royal maintenance as
“ tafelgüter ”. Mayer is explicit (*); before the reform of !
194-795, the king had no direct interest in his domains and
seems to have derived no material profit from them in
the sense of dues or renders; they were granted as bene-
fices to nobles or used for administrative purposes, pre-
sumably attached to some office. They were not “ ad
opus regis ”.
Only indirect support is advanced for this all-important
assertion. Mayer’s starting point is the occurrence of the
phrase “ Volumus ut villae nostrae quas ad opus nostrum
serviendi institutas habemus ” in the opening chapter.
Concluding from this that estates “ad opus nostrum ”
were evidently a creation during the lifetime of the author
of the document (*), and did not exist before him, Mayer
argues that such domain was non-existent in Aquitaine
before the reform of 794-795. Before that time the province
had been distracted by civil wars and only intermittently
visited by the Carolingians; Louis was still à mere boy
and had spent only part of his time in Aquitaine ; he had
not needed a permanent establishment for his court before
his marriage. Therefore, since it is Louis who uses the
expression, 1t seems that the institution of domain “ ad
opus regium ” is the work of the reform of 794-795, at
which time the king, we are told, selected four palaces
(palatia) as winter-quarters and found that their revenues
paid his expenses (f).
(1) See BLocn, opus cit., p. D, note 1.
(*) MAYER, opus cit., p. 115-116.
(8) Ibid., p. 114.
(4) Mon. Ger. Script: Il, .p. 610, L' 94
« CAPITULARE DE VILLIS » 761
Were this all that is known of conditions in Aquitaine,
we might admit the probability of Mayer’s conclusion.
But he must first explain away the following points, which
tend to contradict his thesis.
1. What were the “ villae regiae ” entrusted by Charle-
magne to the oversight of some faithful magnates of Aqui-
taine in 778 (1)? Why the need of such an arrangement if
these estates were only benefices of vassals and royal
officers ? |
2. If the boy-king had no estates of his own, purveying
directly to his needs, how explain the words of his bio-
grapher (2), who tells us that Charlemagne, desirous that
his son have sufficient food (nutrimenta honesta) on
inquiry found Louis in such straits for private resources
re familiari), that without demand he could not get
anyone to give him a blessing? Charlemagne found the
cause of this to be the fact that the nobles of Aquitaine
had turned publie goods to their own private uses to such
an extent that the King, though master in name, was lack-
ing in nearly everything (*). Does this mean merely the
conversion of benefices into allod, or the with-holding
Yof services due from a benefice —, would that explain the
poverty and necessities of the king? Does it not rather
imply the existence of royal domain in the strict sense,
either seized by the magnates under whose general pro-
tection it had been placed, or alienated to them by the
voung king (t)?
3. Note the words of the biographer in deseribing the
first action of the “ missi ” sent by Charlemagne to correct
the conditions, — they ordered “ ut villae quae eatenus
usui servierant regio obsequio restituerentur publico ”.
In connection with what has already been noted in the
(4) Thid., p. 608, « eis commisit .….. villarumque regiarum ruralem provisio-
nem ».
(2) Ibid., p. 610, line 18.
(3) Jbid., p. 610, « ...quia privatis studens quisque primorum, negligens
autem publicorum perversa vice dum publica vertuntur in privata nomine
tenus dominus, faetus sit pene omnium indigus ».
(4) BLocn, opus ci., p 49 and n. 1.
762 C. H. TAYLOR
se
preceeding paragraph, the words “ usui servierant regio ”
would seem to imply something more than the services
expected from a fief.
4. The next move in the reform was to select the four
winter-quarters regarded by Mayer as the first estates “ad
servitium regium ”- But nothing in the biographer’s
statement excludes interpretation of the event as a special
attribution of four estates, among already existent domain
“ ad servitium regium ”. as winter-quarters, or special:
homes for the king. The revenues of these four provided
for the royal needs — but there is no evidence that he had
not other estates which gave him further revenues. May
we not conclude a surplus of royal supplies and revenues,
due to the reform of domanial administration, from the
fact that the king is enabled to suppress further levies of
the “ annona militaris ” (1)? Against Mayer’s possible
answer that this indicates that the king had been living on
the returns from this tax before the institution of royal
domain, note that the result of the reform was to vex the
soldiers (viri militares) of Louis. They and not the king
had presumably been the gainers by this tax, which, levied
for their profit during campaigns, was perhaps only an
ill-disguised form of plunder at the expense of a friendly
population. Further, the biographer tells us that a
quarter of the returns of these estates sufficed for the king
— but there is no hint in the capitulary of any such
definite 25 per cent render from the estates therein con-
cerned. Chapter 44, dealing with a large number of
supplies, demands two thirds.
5. The opening chapter runs “ volumus quod villae nos-
trae... sub integritate partibus nostris deserviant et non
aliis hominibus ” and this clause can be easily linked with
the reform of 794-795 if the magnates of Aquitaine had
been in any way illegally appropriating the returns of
the royal domain. But the expression seems somewhat
obvious and unnecessary if heading an ordinance dealing
with estates which, according to Mayer, were simply
changed from benefices to royal farms; was it necessary
(1) Mon. Ger. Script., IL, p. 610, line 35 ff.
&« CAPITULARE DE VILLIS » 763
to so formally remind the stewards that they should no
longer deliver supplies to their former masters? And in
such a reminder would the words “ sub integritate ” have
been employed ?
6. The four places chosen as winter-quartes are design-
ated as * palatia ” and Mayer thinks that possibly they
alone formed the royal domain. However, if “ palatium ”
1implies à directly supporting domain and à definite
establishment for the king, there is a diploma of Louis the
Pious for 793 issued in “ palatium nostrum Jogundiaco ? (1).
This antedates the reform.
Thus, in opposition to Mayer’s view, there is much
reason to believe that domain used for the direct support
of the king did existin Aquitaine before the reform. This
encourages me to suggest an interpretation of “ institutas
habemus ” less rigid than that demanded by Mayer. It
seems very possible that the king has included, under the
single expression “ institutas habemus ”, estates which he
himself has designated “ ad servitium regium ”, and
estates previously in that condition. Will Mayer maintain
that before Charlemagne there were no forests specially
affected to the royal use? Yet we find Charlemagne using
almost the same expression in reference to royal forests in
. à diploma of 800, when he grants a monastery the right to
hunt in forests, “ salvas forestas nostras quas ad Qi nos-
trum constitutas habemus ?” (?).
Considerable doubt is cast, therefore, on the Le
which Mayer will use to effect the separation of the
chapters of the capitulary into two codes. But, further,
the chapters do not 50 adapt themselves to his arrange-
ment as to sustain his preconceived theory in clear-cut
fashion.
He has divided the seventy chapters of the capitulary as
follows : first, a group of scattered chapters which relate
to the internal economic administration of an estate and
therefore constitute the ‘ old ’ code — the simple regula-
tions applied to royal estates before the king had any
(1) Recueil des Hist. des Gaules (nouvelle édition), VI, 452,
(2) Mon. Ger. — Dip. Carol., I, Nr. 191.
764 C. H. TAYLOR
concern in their revenues and production (1); second, the
rest of the chapters, which determine the delivery of
supplies to the court, the system of accounting, the
correction of abuses, and the ‘ new ’ legal status of the
domanial population — these chapters were new for Aqui-
taine, and constitute the ‘ addition ? (?).
Note the fact that such a division of chapters is entirely
arbitrary and depends on the absence of domain “ ad ser-
vitium nostrum ” before 794 : in any regulation covering
the administration of royal domain, we would expect to
find the same general subject-matter and therefore a
possibility of the same grouping. The obvious lack -of
unity and sequence of ideas in the order of chapters does
not amount to convincing testimony for the existence of
two codes. Mayer himself admits that other capitularies
are marked by the same defect of style : furthermore, is a
confusion of chapters and ideas in a single code harder to
explain, or more illogical, than the addition of a new code
to an old one by mixing their respective chapters in totally
haphazard fashion ?
Mayer finds certain stylistic differences to distinguish
his two codes : he claims that the chapters of the ‘ old?
code are generally briefer and are usually addressed to
“ unusquisque judex ? (#). But, on examination, chap-
ters 23, 36, 42, 45, 50 and 62 —_ assigned to the ‘ old’ code
— are of average length or more, and there are many short
chapters in/the!‘neww#code : 27, 1,42790, 33,98 #939#00
66, 67 and 68. The references to “ judices ” are found
almost equally in the two codes : in the ‘ new ’, chapters 5,
0, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 20, 29, 55, 57, 59, 61 and 68, are-eitlier
addressed to “ unusquisque judex ” or mention these offi-
cers. The distinction by style is thus not too convincing.
ertain chapters of the : new ” code are explicable to
Mayer only on the assumption that the code creates an
(1) See Mayer, p. 116, line 11, « Solange ein Gut », etc.
(2) The chapters of the capitulary as distributed by Mayer : to the older
code, 14-15; 17, 18; 19, 21, 93, 95, 35, 37, 41, 42, 45, 46, 48, 49, 51, 53, 54,
56, : probably to the old code, but changed or enlarged 5, 8, 10, 13, 36, 50.
99, 61, 62 : the others to the newer code.
(3) Mayer, opus cit., p. 120.
(€ CAPITULARE DE VILLIS » 765
entirely new status for the domain — notably, chap-
ter 27(1) But one can easily read this chapter as denoting
correction of abuses rather than a change from beneficed
estates to ‘ tafelgüter ”. As for 2 3, 4, 16, 29, 52 and 57,
which concern the legal position of the domain servants
the same interpretation can be applied — nor would
regulations covering the legal as well as economie admi-
nistration of royal estates be out of place in such a general
ordinance as I assume this capitulary to be. Would
Mayer accuse the king of the intent to formulate à strictly
economic code ?
Then there are certain chapters which considerably
embarass Mayer’s plan of division. Chapter 13, placed in
his ‘ old ” code, nevertheless calls for a report to the king
in a matter of horses for post-service : Mayer thinks that
this chapter has been retouched. Chapters 5,8, 10, 36, 59,
61 and 62 contain provisions which fit the character of
both codes : Mayer concludes that they also have been
worked over when the second code was fashioned.
Chapter 44, assigned to the later code, complains in no
indefinite manner of an abuse in the system of accounting
and reports (2), but since no such system conld have existed,
according to Mayer, before 794, he conjectures (without
further proof) that the reform took place over à period of
several years and was completed by the ‘ new ° code;
apparently the abuse referred to in this chapter must be
assigned to these years of tentative reform (*). Such
explanations might carry weight were we already con-
vinced of the validity of Mayer’s principle for separating
the hypothetical codes : failing this, these difficulties
merely emphasize the fact that the chapters themselves do
not support his theory by falling easily into their assigncd
categories (*,.
(1) Concerning the reception of ‘ missi ” or ‘ legati ”.
(2) Et quod reliquum fuerit nobis per brevem, sicut supra diximus, inno-
tescant et nullatenus hoc praetérmittant, sicul usque nunc fecerunt.
(3) MAYER, opus cit., p. 127 and note 1.
(#) It might also be noted that the ase (in the old code) of such expressions
as familia nostra (chapters 54 and 55), sementia nosfra (ch. 51), scuras nos-
tras (ch. 19), ministeriales nostri (ch. 41), is somewhat surprising in reference
to estates not under the royal management.
766 C. H. TAYLOR
Chapter 63 (!) constitutes a further difficulty : in the
‘new code, it is apparently an apology by the king for
the requirements he has made in previous chapters. Now
if Mayer’s theory is correct, we would certainly expect the
king to attempt some justification of the new code and of
the new commands (accounting, delivery of supplies, etc-)
laid on the stewards : he might reasonably refer to the
changed status of the estates. On the contrary, the royal
excuse pertains rather to those regulations which Mayer
would place in the older code and which bear on the
internal administration of the domain. If his demands
seem hard (says the king), itis because he wishes his estate
to be properly provided with everything that an estate
should have. We can understand this chapter much better
by assuming that the capitulary, without marking any
radical departures, made many corrections and improve-
ments in all parts of an older system.
Mayer believes that the earlier code was issued in 778,
when Charlemagne entrusted the “ villae regiae ” to the
magnates of Aquitaine (*), presumably as benefices, if I
understand Mayer correctly on page 115 of his article.
This would then be a rather unique example of royal super-
vision, carried into great detail, of estates devoted to the
use of other men. Mayer endeavours to find support in the
failure of philologists to agree on the provenance of the
capitulary. Baiïst (*), and Jud and Spitzer (“), have found
evidence for a northern origin : Winkler (°) holds for the
south. Mayer affirms that, according to his understand-
ing of their findings, the capitulary has a double linguistic
basis. We can anticipate his next move.
Carrying his series of assumptions one step farther, he
holds that since Charlemagne promulgated the older code
(4) De his omnibus supradictis nequaquam judicibus nostris asperum videa-
tur si hoc requirimus : quia volumus ut et ipsi simili modo iunioribus eorum
omnia absque ulla indignatione requirere studeant, et omnia quicquid homo
in domo sua vel in villis suis habere debet, judices nostri in villis nostris
habere debeant.
(2) There is absolutely no direct proof for this assumption of Mayer.
(3) Vierteljahrschrift für Soz. u. Wirt. Gesch., Bd, XII, p. 22.
(1) Wôrter und Sachen, NI, p. 116.
(5) Zeitschrift für Roman. Plulol., Bd. XXXVIT, p. 513 ; Bd. XXX VII, p. 554.
« CAPITULARE DE VILLIS » 767
for Aquitaine in 778, it was probably an economic regu-
lation borrowed from the north for the occasion and hence
. containing northern words and usages (1). He attempts
to show that those chapters which have been most clearly
assigned to the north by the philologists, fall in this code.
In similar fashion, those chapters particularly claimed for
the south by Winkler occur in the new code, issued in
Aquitaine. All this is waste of ingenuity unless the
results of the philologists support such a series of guesses
in fairly decisive manner. This, I submit, they do not do.
Their discussion has not reached the point where they
admit such a partition of chapters. Not only do both
sides deny the validity of their opponent’s reasoning, but
there are several chapters in which one party claims a
word of undoubtedly northern origin while the other finds
an equally evident southern word, — 8. 13, 42, 70 (?).
Furthermore, Winkler claims 3, 4, 23, 42 and 45 for the
south, contrary to Mayer's division : equally contrary is
the attribution of 10; 27, 34, 66 and 70 to the north by the
other group of philologists. Finally, chapter 13 does not
support Mayer so well as he claims. In it (placed by
Mayer in the older code) oceurs the phrase “ equos emis-
sarios, id est waraniones ” — and Winkler puts it in the
south on the basis of the word “ waraniones ?”. Mayer
explains that the chapter is originally from the north but
that, as the wording shows, the unfamiliar term “ equos
emissarics ” was translated by a southern term at the time
of the ‘ reception ” of this northern code in 778. “This
reasoning Ccuts both ways and complicates Mayer’s chance
of explaining chapter 42. It contains the words “ secures,
id est cuniadas ”, and is assigned philologically to the
north (in agreement with Mayer), on the basis of “ cunia-
das ”. But how explain the “ id est ”? When brought to
Aquitaine, was the word “ secures ” rendered by a northern
word? Or was the phrase left untouched? On the whole,
there are too many complications in the philological field :
(4) This tacitly denies the existence of any sort of domainial regulation in
the south before 778, or at least the entire replacement of such a regulation
by the northern code.
(?) See Winkler’s later article for useful comparative results, tabulated.
768 C'EHMTAYLOË
it does not give the positive results that alone will help
Mayer's argument.
If the capitulary was issued in connection with Louis’ -
reforms of 794, or at any other time by Charlemagne, itis
indeed probable that oldèr economic regulations were
utilized as a basis and that the capitulary was not an
entire novelty. But some safer method than Mayer’s must
be found in order to separate and classify the components
of the ordinance in point of age and of origin.
CHARLES H. TAYLOR.
Les Financiers d'Arras
CONTRIBUTION A L’ÉTUDE
DES ORIGINES DU CAPITALISME MODERNE
(Suite)
Dans la seconde partie de notre étude nous avons
réuni en cinq tableaux :
I, un relevé d’opérations de prêt conclues par des
membres de la famille Crespin ;
II, un relevé de rentes viagères constituées par des
membres de la famille Crespin ;
III, un relevé d'opérations de prêt conclues par des
membres de la famille Louchart ;
IV, un relevé de rentes viagères constituées par des
membres de la famille Louchart ;
V, un relevé d'opérations de prêt conclues par d’autres
bourgeois d'Arras.
Ces relevés n’ont pas la prétention d’être absolument
complets, spécialement le dernier ; ils nous ont paru suffi-
sants pour justifier les conclusions que nous avons expo-
sées dans notre première partie.
et un autre
et Gérard
seigneur de Prouvy
(1) Les paiements, échelonnés sur six années, sont de 500 I. n. chacun.
(2) Michel de Harnes cautionne l’obligation de la comtesse Jeanne envers l’avoué d’Arras ct
promet de lui oktenir le cautionnement d’Arnulphin d’Audensrde et de Raoul de Mortagne.
Acût 1225. |
770 G. BIGWOOD
UN jf} DATE DE
Æ £ | L'OPÉRATION OÙ Nu a L
3 & | Tour AU MoINs PRETEURS EMPRUNTEURS SOMME DU
EYE DU DOCUMENT
1 (février 1223) : Baldus Crespin Gui de Châtillon, 1040 1]. p.
et deux autres comte de Sairt Pol |
2 juillet 1223 Baldus Crespin Le même 9000 I. pM
et trois autres
3 août 1225 Robert el Baudouin Jeanne, comtesse de 2050 I. D.
Crespin, dit « Strabo » | Flandre et äe Hainaut i
et un autre
4 (décembre 1242) Robert, fils de feu Guillaume de Ken.
Robert Crespin chevalier de Carency
5 (19 août 1244) Ermenfroy, fils de feu Robert de Thourotte,
Robert Crespin évêque de Liége
et un autre |
6 {mai 1245) Ermenfroy, fils de feu Le même 1400 I. pe
Robert Crespin È
et un autre
#i (octobre 1253) Robert dit Cr2spin Jean d’Audenarde 500 I. p.
chevalier
8 avril 1258 Colart Crespin Evrars à le Take 250 1. p.64
$
9 juin 1264 Robert Crespin, Calais 579 1.4
fils de Robert Crespin
10 Robert Crespin Comtesse de Flandre 1200 I. p.46
et un autre
11 Ermenfroy Crespin Eustache de Rœux 1678 ]. p.
|
|
|
|
(3) Les cauticns sont: les chevaliers Jehan de Goy et Jehan de Tonciel; Robert Brise-Espèe…
de Vilers, Baudouin Bridous del Maisnil, Colart del Cariacul, Eubert Clingvel de Carency et Gil9s
dit Barlet de Carcrcy.
(4) Le 26 mai 1246, la caution reconnaît que le débiteur principal l’a libérée et lui à remis les
lettres d'engagement qu'elle avait souscrites.
(5) Idem.
FINANCIERS D'’AREAS
Ernest mer À
pme es
ÉCHÉANCE
LIEU
DATE
SOMME
PRÊTÉE
CAUTIONS
SOURCES
men OR + AIR 2 DA A RE LORIE DS LD DANS LE 2 AR RE EE RE EL A REPLI 0 LAURE LE OCR PNEUS AIO EE DE EE PE ER
|
Arras
AITAS
AITAS
Arras
Arras
AITas
Octave de la
Purification
Toussaint 1223,
Purification 1224.
Ascens. 1224, etc. (1)
Saint-Jean Baptiste
(1226)
Veille de Toussaint
1243
Pâques 1245
Octave de
l’'Épiphanie 1246
30 septembre 1254
Quinzaine de
Saint-Remi
15 juin 1264
Daniel, avoué d'Arras
Le même
Fétmémes()
Sept cautions
personnelles (3)
Hugues de Châtillon,
comte de Saiut-Pol
et de Blois (4)
Le même (°)
Gui de Dampierre (?)
Arch. Nord. B 1009
God. 376
Arch. Nord. B 1009
God. 381
Arch. Nord. B 1010
God. 414, 415, 416
Tailliar n° 48 p. 110
G. Des Marez n° 4
Bormans
et Schoolmeester
p. 466 n° 378
D 517 n0:423
Ibid. p. 490 no 398
DiaLrono%423
Marguerite de Flandre (6)! Arch. Nord. B. 1543
God. 1032
Arch. Tournai
Greffe scabinal
Arch. Pas-de-Calais
At1A1GOU:. 602
ATEL NOTES. D'H4033
God. 1486
AYChÆNordreR 4033
God. 1490
(6) Le 23 novembre 1255, Jean, sire d’Audenarde et sa femme Aeli:, dame de Rosoit, garan-
_ tissent la comtesse de Flandre de son cautionnement de leur obligation envers Robert Crespin
et Symon le Petit, se montant pour chacun des débiteurs à 375 1. p. Cf. annexe V, n° 22 —
ArohaGen Ch c'"SRlandre n"21310-et:1311;
(7) Avec le principal le débiteur devait payer 30 I. de « bienfait »; en cas de non paiement d’au
: rucins la moitié, toute la dette était due, avec 60 livres de bienfait, au samedi après la mi-avril 1259.
(8) Le 27 juin 1267, Jean du Mont-Saint-Eloi, clerc de la ccmtesse, paie un acompte de 640 1. p.
| (9) Le 6 août 1267, Nicolas de Fontaines, évêque de Cambrai, se constitue caution envers
__ Gui de Dampierre.
G. BIGWOOD
et Saintien leu: sœur,
enfants de feu
Isabelle Dourhete
(1) Le 16 avril 1268, le débiteur autorise la comtesse Marguerite à saisir tous les biens qui lui
appartiennent, tenus de la comtesse, en cas de non paiement.
(2) La véritable débitrice est la comtesse Marguerite; en janvier 1269, elle s’engage envers les
deux bourgeois de Douai à leur payer cette somme et à les tenir indemnes jusqu’à concurrence du
2 1 DATE DE
Le ;
É A L'OPÉRATION OU x
Ë = TOUT AO MOINS PRETEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
sn DU DOCUMENT
12 17 sept. 1267 Ermenfroi el Comtesse Marguerite 1620 I. p.
Robert Crespin de Flandre
13 (janvier 1268) Ermenfroi Crespin Gui de Dampierre. 1625 14-0. p.
comte de Flandre
14 (16 août 1268) Ermenfroi Crespin Arnoul, comte d2 Guines 6000 I.
et un autre et châtelain
de Bourbourg (1)
15 Ermenfroi Crespin Baude d’Estrées et AQU LED:
Simon Malet,
bourgeois de Douai:
comtesse Marguerite
de Flandre (2?)
16 janvier 1273 Robert Crespin, Echevins et communauté 472 1. p.
fils d'Ermenfroi Crespin de Béthune
47 mars 1274 Le même Les mêmes 195 L. p. 4
|
48 février 1275 Le même Guillaume de Locres, 330 I. p. |
sire de Herbusterne
et Robert de Gommecourt,
chevaliers
19 Baudouin Crespin Gand 2800 1. p.
20 | (décembre 1274) Robert Crespin, Abhé Adam et couvent 300 L. p.
fils d’Ermenfroi de Saint-Sauveur
et un aut'e d’Anchin
21 (août 1276) Baudouin Crespin Philippe de Bourbourg, | 3664 1. m. F1
et deux autres seigneur de Verlenghe-
hem et huit bourgeois
de Douai
22 ( 1276) Baudouin Crespin, Comtesse Marguerite 7500 1]. p.
fils de Baudouin crespin de Flandre
23 septembre 1277 |[Baude et Robert Crespin| Echevins et commune 155 Lp
de Gand
tiers du principal, de tout préjudice qu’ils pourraient éprouver.
ENT ST
ÉCHÉANCE
LIEU DATE
… Arras samedi après la
| Chandeleur 1268
Arras samedi après la
Chandeleur 1268
Douai 24 juin 1269
ou Arras
Arras samedi après la
Chandeleur 1276 (?)
Arras samedi après
Pâques 1275 (?)
Arras 4 août 1276
Renenghes 1277
Arras Chandeleur
(en 5 termes égaux)
Arras samedi avant la
saint Pierre d’août
FINANCIERS D'AFRAS
CAUTIONS
Comtesse Marguerite
Solidarité
Solidarité
Coimnte Gui et Robert
son fils aîné
Comtesse Marguerite
et comte Gui (?)
Villes (4)
773
SOURCES
A DE DR D + 0 3 A M 0 M RO OR ER D
Saint-Genois 129
Gaillard 518
Arch. Nord. B 4033
God. 1512
Saint-Genois 137
Arch. Nord B 4033
God. 1554
Saint-Genois 174
Saint-Genois 178
Tailliar p. 326 n° 213:
Cart. Gand
Comptes, 1051
Arch. Nord B 4034
God. 1852
Arch. Nord B 1561
n° 205
V. Gaillard 517
Arch. Nord B 1561
n° 539
God. 1951
Saint-Genois 214
(3) Les cautions sont les véritables emprunteurs. — 1200 ]. furent payées à l’échéance et le solde
fut reporté à un an,
(4) Le Franc de Bruges s’engagea pour 2500 1., la ville de Bergues pour 1500, celle de Douai
pour 1000, celle d’Ardembourg pour 1000, celles de Nicuvort et de Gravelines pour 750 1. chacune.
NUMÉROS
D'ORDRE
30
31
32
33
DATE DE
L'OPÉRATION OÙ
TOUT AU MOINS
DU DOCUMENT
ne
(4
décembre 12
G. BIGWOCD
PRÊTEURS
Robert Crespin
EMPRUNTEURS
Echevins et commune
de Gand
SOMME DUE !
|
|
700 1. 60 s. p.
décembre 1277 Le même Les mêmes 835-4 D.
Ter Nicolas Crespin, fils de Nicolas de Condé, 1400 I. p.
, feu Ermenfroi Crespin sire de Morialmé
et un autre
|
février 1278 Baude Crespin, Echevins et commune 548 |. p. |
fils de feu Robert de Gand |
mars 1279 Nicolas et Robert Nicolas de Condé, 600 I. p.
Crespin, frères, fils de sire de Morialmé et |
feu Ermenfroi Crespin Catherine, dame de |
Carenci, sa femme |
Robert Crespin, fils de Les mêmes LUE DA |
feu Ermenfroi Crespin |
Robert Crespin. fils de Echevins et commune 400 1. p. |
feu Robert de Béthune ({) |
Baude Crespin, fils de | Echevins de Warnelon, 288-5-0 p. 4
feu Robert Crespin de Kemmel |
et de Houpelinnes ()
{août 1282) Nicolas Crespin Nicolas de Condé 2175-L 67
et un autre et Catherine de Carenci,
sa femme
Baude Crespin Ypres 5434 ]. D.
Le même Ypres 2645 1]. p.
Le même Ypres 1150 I. p.
Le même Ypres 1671-9 p.
Le même Ypres 1380 ]. p.
(1) Le débiteur principal s'engage à indemniser la caution. — Cf. tableau V, n° 107.
(2) Les débiteurs principaux promettent d’indemniser la caution.
(3) En avril 1279 (1280), les débiteurs principaux s'engagent solidairement à rembourser la
semme due au cemte à la Pentecôte 1280.
(4) En mars 1280, le comte Robert de Nevers, sire de Béthune et de Termonde, reconnaît que
1
1
Qt
FINANCIERS D'ARRAS
À 000
ÉCHÉANCE
SOMME k
= aies CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
LIEU AYDATE
a 8 de PR AE RS I DER LAN RE ALT RENE à MSN ee M LR ALAAS
Arras vendredi après Saint-Genois nv 215
| 15 décembre 1278
Arras vendredi après Saint-Genois n° 216
15 décembre 1278
Comte Gui de Flandre (!)| Arch. Nord B 4034
God, 1991
ATTas samedi avant Saint-Genois no 220
15 août 1278
Le même (2) Arch. Nord B 4035
God. 2049
Le même (à) Saint-Genois n° 248
2 mars 1281 Saint-Genois n° 259
rras ou 11 novembre 1280 Saint-Genois n° 265
en cité Arch. Gén.
Chtes Ctes Flandre
no 1363
Pâques, Saint-Jean el Le même Arch. Nord B 4058
Toussaint de God. 239%5
1283-1284 et 1285 (°)
ATTas 2 février 1282 Des Marez et
De Sagher, I, p.
Arras 2 février 1282 Ibidem I, p. 73
ATTAS 2 février 1282 Ibidem I, p. 7
Arras 15 avril 1282 Ibidem I, p. 73
Arras 25 avril 1282 Ibidem I, p. 73
l'emprunt a été contracté à son profit exclusif et s'engage à le rembourser et à reprendre la lettre
d'obligation. Il donne des garanties.
(5) En juillet 1280, Robert, comte de Nevers et sire de Béthune et de Termonde, reconnaît que
l'emprunt a été contracté à son profit exelusif et s'engage à le payer à son échéance. T1 donne
des garanties.
(6) Les trois échéances étaient respectivement de 362 1/2 1., 150 1. et 212 1/2 1. Cf. tableau V, n° 121.
776 G. BIGWOOD
QD DD AL
2 1 DATE DE
ca ; L
Æ À | L’OPÉRATION OU ARE
SAS ARE VE Te PRÊTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
E a DU DOCUMENT | .
F3
$
38 12 février 1284 Baude Crespin, Calais 400 1. p. (1
fils d'Isabelle Caignete re
39 novembre 1283 Baude Crespin Bruges 928 1. p. (2
Le oi)
40 mai 1284 Nicolas Crespin, Bruges 1140 1. ps
fils d’'Ermenfroi .
al . Jean Crespin Bruges 590 1. p. FI
42 Baude Crespin Bruges 75.5.10 gros
17 Le même | Bruges 200 I. gr. {:
44 Le même Bruges 1265.12.0 p.
45 Le même Bruges 684.8.0 p.
46 Le même Bruges 647.10.6 p.
47 Le même Bruges 1095.0.10 p.
48 20 janvier 1285 Le même Bruges 3480 1. p:
49 (mars 1285) Le même Jean Mirael () 1392 1’
50 Le même Bruges 211 11972
51 8 avril 1285 Le même Bruges 1200 1. p:
52 1% avril 1285 Le même Bruges 590 1. p.
Ds: 1er mai 1285 Le même Bruges
54 1er mai 1285 Le même Bruges
55 Le même Bruges 240 1. gros t.
26 1er juillet 1285 Le même Bruges 354 l..p
1) Cette sonime figure comme ercore due dans les listes de dettes à régler en 1285 et 1287. |
2) Remboursée à son échéance.
3) Paiement d une dette antérieure probablement conclue un an aunaravant.
4) Le 1° mars 1285, la ville de Bruges emprunte 926-13-&8 à Jean Mirael et s'engage à rem-
és ftdhéenmt és 2 À
1
1
1
FINANCIERS D'ARRAS
ÉCHÉANCE
SOMME
re CAUTIONS SOURCES
PRETÉE
LIEU DATE
EE
il
Arch. Pas-de-Calais
A 39 God. 794 et
À 8754, 8756
novembre 1284 800 1. p. Comples de Bruges
1283/4 fol. 1 17vo et
1284/5 f. Gvo
mai 1285 1000 1. p. Ibidem
9 août 1284 Comptes de Bruges
1283/4 f. 10vo
1er mars 1285 (?) Ibidem f. 17vo
mars 1285 (?) lbidem f. 17vo
avril 1285 (?) Ibidem f. 17vo
31 juillet 1285 .(?) lbidem f. 17vo
août 1285 (?) Ibidem f. 17vo
août 1285 (?) Ibidem f. 17vo
janvier 1286 3000 1. p. Comptes de Bruges
284/5 fol. 1 et 22vo
7 novembre 1285 Ibidem
1er mars 1286 (?) Comptes de Bruges
1284/5 f. 2èvo
S avril 1286 1000 I. p. Comptes de Bruges
1284/5" f. L et 22vo
13 avril 1286 SOUUETT Ibidem
SOUS A) Comptes de Bruges
1284/5 fol, 1 et 6vo
308 1. p. Ibidem
mars 1286 (?) | Comptes de. Bruges
1284/5 Î. 22vo
1er juillet 1286 300 1. p. Comptes de Bruges
1284/5 fol. 1 et 22vo-
bourser à B. Crespin 1000 1. pour contribuer à racheter l'obligation en sa rossesion à charge de
J. Mirael.
(5) Cette scrame, et celle du numéro suivant, semblent avoir servi à racheter le mème jour
deux lettres de 324 et 321 livres.
(6) C’est le renouvellement au taux de 20 p. c. du n 43.
NUMÉROS
D'ORDRE
64
65
66
A | EN | 1 1
R [Je] tt nc ©
1
778
DATE DE
L'OPÉRATION OU
TOUT AU MOINS
DU DOCUMENT
([15] sept. 1286)
(novembre 1286)
(novembre 1286)
novembre 1286 (5).
janvier 1287
15 février 1287
( février 1287)
(14 février 1287)
(14 février 1287)
(14 février 1287)
| (1er mars 1287)
| (8 avril 1287)
(24 avril 1287)
(25 avril 1287)
G. BIGWOOD
PRÉTEURS
Baude Crespin
Le même
Le même
Robert et Baude Crespin
Les mêmes
Les mêmes
Les mêmes
Les mêmes
Les mêmes
Les mêmes
Nicolas Crespin
Robert et Baude Crespin
Egide Crespin
Henri Crespin
Robert et Baude Crespin
Les mêmes
Les mêmes
Les mêmes
EMPRUNTEURS
Bruges
Bruges
Bruges
Calais
Audenarde (3)
Furnes (1)
Gand
Jehan de le Plaigne,
chevalier
Gui de Dampierre (f)
Gui de Dampierre
Bruges
Bruges
Bruges
Bruges
Bruges
Bruges
Bruges
Bruges
(1) C’est le rencuvellement, au taux de 20 p. €., än n° 44.
(2) C’est le renouvellement, au taux de 20 p. c., du n° 47.
(3) Le véritable bénéficiaire du prêt est le comte Gui; son fils Robert garantit l'engagement
de son père.
SOMME DUE
1518.14.0 1.p. (1)
1466 1. p.
1303.2.0 p. (2)
340 1. p.
2490 1. p. M
1400 1. p.
10141.15.0 p.
100 I. p.
100 1. p.
1296 1. p.
800 I p. {$)
1140 I. p.
342 1. p.
342 1. D.
|
600 1. gr. t. (®)
2326.10.0 p.
1973.13.0 D.
Re80 1. p.
(4) Les véritables bénéficiaires du prêt sont le comte Gui et son fils Robert, qui garantissent
la ville.
(5) La date indiquée est celle de l’engagement de la ville de garantir le comte contre les consé-
quences de sa caution.
Je (
FINANCIERS D'ARRAS 119
ÉCHÉANCE
== SOMME
As CAUTIONS SOURCES
PRÈTÉE
INLIEU DATE
24 avril 1286 (?) Comptes de Bruges
1284/5 fol. 22vo
août 1286 (?) Ibidem
août 1286 : (?) Ibidem
| (15) septembre 1287 Arch. Pas-de-Calais
A 8755
| 11 février 1287 Solidarité des échevins | Saint-Genois 422
| et de la communauté
Arras ou | 11 novembre 1288 (?) Solidarité des échevins Saint-Genois 423
ren cité et de la communauté
\rras ou | Octave de St-Jean Gui de Dampierre | Arch. Etat Gand
Len cité 1287 Fonds autrichien
24 juin 1287 V. Gailliard 767
Noël 1287 Saint-Genois 428
1er mars 1288 Ville de Bruges (?) (7) Arch. Etat Bruges
carton 1bis 9
Arras février 1288 Comptes de Bruges
1287/8 Î. Svo
14 février 1288 Ibidem
14 février 1288 Jbidem
| 14 février 1288 Ibidem
{er mars 1288 Jbidem
8 avril 1288 Jbidem
24 avril 1288 Ibidem
95 avril 1282 Ibidem
(6) Le véritable emprunteur est Henri de Moorselede, chevalier, qui gerantit le :omte Gui
contre toutes les conséquences de son intervention et s'engage à payer à l’échéance.
(7) Le cautionnement de Bruges n’est pas certain. Mais la ville s’engagea envers le comte à
effectuer ce paiement; les frais étaient à charge de Gui de Dampierre; la ville se remboursait,
ainsi que d’une obligation semblable de 5000 1. par compensation ävec les 10000 1. p. qu’elle devait
le 20° jour après Noël 1287 et avec la rente annuelle de 1000 I. p.
(8) La ville paie en même temps 80 1. pour « manaie ».
(9) À titre de « manaie », de 6000 1. p.
780 G. BIGWOCD
NUMÉROS
D'ORDRE
1
Qt
76
77
78
19
DATE DE
L'OPÉRATION OU x à x
OPA TU MONS PRETEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
DU DOCUMENT
(27 juin 1287) Jehan, frère Mons (1 234 1. p.
Baude Crespin
(août 1288) Robert et Baude Crespin | Abbaye de St-Amand 3904.3.0 p.
en Pévèle
14 octobre 1288 . Les mêmes Bruges (3) 3360 I. p.
14 octobre 1288 Les mêmes Ypres ue 3360 1. p.
(octobre 1288) Les mêmes Guillaume de Flandre, 1280 1. p.
sire de Crèvecœur
(25 mars 1289) Les mêmes Abbé et couvent de aL78 LD.
Saint-Pierre d'Hasnon
‘diocèse d’Arras)
Les mêmes Bruges 3630 I. p.
15 avril 1289 Les mêmes Gui de Dampierre 288 1. p.
octobre 1289 Les. mêmes Gui de Dampierre 489.3.0 .
et Simon Malet,
bourgeois de Douai
Les mêmes Gui de Dampierre 3439.14.0 p.
Les mêmes Bruges (8) 6918 1.
(1) Le véritable débiteur est Jean d’Avesnes, comte de Hainaut, qui garantit la ville.
(2) C’est le comte qui est le véritable emprunteur. — I1 garantit le couvent. — Les premières
échéances sont de 1000 1. ; la dernière de 984-3-0. — Original cancellé. Le comte obtint que l'échéance
de 1390 füt prorogée d’un an « sans coust et sans frais ».
(#) Le comte Gui, pour qui la ville a contracté cet emprunt, s’oblige à le rembourser et garantit
la ville contre tout préjudice. 1] lui feurnira en outre la caution de son fils, le comte de Nevers, et
de Sohier de Bailleul.
FINANCIERS D'ARRAS 781
oo
ÉCHÉANCE
SOMME
g, Ra CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
| LIEU DATE
26 juin 1288 Devillers Cens II
p. 269
Arras è4 juin 1289, Gui de Dampierre {2) | Arch. Nord B 4045
1290112917 1292 God. 2942
Saint-Genois 531
Arras 15 octobre 1289 Comptes de Bruges
1287/8 fol. 27vo
et Arch. Etat
Bruges carton 1bis
no 10
Des Marez et
De Sagher, I, p. 100
1er octobre 1289 Le même (°) V. Gaillard n° 519
et Arch. Nord B 1568
n° 300 et B 4045
God. 2956
Assénement sur les Arch. Nord B 1476
biens de l’abbaye sis et B 1568
en Flandre (5) ire page
God. 3021
(5Pavril 1290) (7) Comptes de Bruges
1289/90 :f. 10
Arras. Jean d’Avesnes, Arch. Nord B 4046
comte de Hainaut God. 3037
2 février 1293 Saint-Genois n° 508
23 novembre 1290 (?) Assignation sur l’aide | Chartes de Flandre
des bonnes villes Supplément L n° 61
ATTas 29 novembre 1290 Comptes de Bruges
1289/90 fol. 62
Chart. Ctes de Flandre
Supplément L n° 61
(4) L: comte Gui, véritable bénéficiaire du prêt, garantit la ville.
(5) L’emprunteur garantit la caution par acte particulier.
(6) Le comte de Flandre donna son consentement.
(7) À l’échésnce, on ne paya que 500 I.; le solde fut rerouvelé au 25 avril 1291. Cf. n° 90.
(8) Le véritable débiteur est le comte de Flañïdre; ses cauticns envers la ville sont le comte
de Nevers et Siger, seigneur de Bailleul. — Destiné à un payement au duc de Brabant. — L’em-
prunt coûtait à son échéance 236 1.
NUMÉROS
D'ORDRE
O0
[ep]
88
89
90
93
94
98
G. BIGWOCD
DATE DE
L'OPÉRATION OU
TOUT AU MOINS
DU DOCUMENT
2 avril 1290
(@5 avril 1290)
juin 1290
juillet 1290
Toussaint 1290
29 novembre 1290
PRÉTEURS
Robert et Baude Crespin
Les mêmes
Les mêmes
Jehan Crespin,
frère Robert
Robert et Baude Crespin
Les mêmes
Les mêmes
Les mêmes
Jacques Douchet,
« sub nomine » de Baude,
fils de Jean Crespin
Robert et Baude Crespin
Les mêmes
Les mêmes
Les mêmes
EMPRUNTEURS
Bruges (1)
Gui de Dampierre
Le même
Le même
Bruges
Bruges
Bruges
Gui de Dampierre
comte de Flandre
Bruges
Damme
Cassel
Bruges
Bruges
SOMME DUE
3819.12.0 D.
1405 I. p.
1000 1. p. (2)
1060 I. p.
3443 1. p. (®)
3025 1. :p:
1430 1. p.
2800 TD
228 |:
600 1.
100 1.
1120 1. p.
2256 1. D.
G@) Le véritable débiteur est le comte de Flandre: les garanties de la ville consistent dans
l’aide due au comte par le Franc, payable le 11 noverrbre 1290.
(2) C’est un renouvellement.
(3) C’est le renouvellement partiel du n° 81, augmentée de 10 p. c. La ville paye en plus 10 Il.
« nomine pene pro e0 quod pecuniam conventam recipere à villa non recepit ».
(4) Eraprunt réglé à la date indiquée. — Ce serait un rerouvellement.
(5) Emprunt réglé à son échéance.
PR CT D +
ÉCHÉANCE
LIEU DATE
FINANCIERS D'ARRAS 783
SOMME
+ CAUTIONS SOURCES
PRETEÉE
LR REA TE DRE RER RAT LR GP PT GE RES VE DM TR DRE LCR AR SAE A DEPOT POSTE DIE A DA AIS SR LE PTE Eu ETES I RO GE DES AN
Arras 29 novembre 1290
29 novembre 1290
25 décembre 1290
2loavril 1291
Arras 29 avril 1291
15 mai 1291 (“)
juin 1291 ()
24 juin 1291
juillet 1291 (7)
ler septembre 1291 (S)
1er septembre 1291 (°)
21" octobree1291; (19)
29 novembre 129102)
3130 1. p.
1300 1. p.
1000 1, p.
3800 1. p.
Comptes de Bruges
128)9/90 fol. 62
Chart. Ctes de Flandre
SUPDHRELARSVOE
Ibidem
Ibidem
Comptes de Bruges
1290/92 fol. 11vo
Comptes de Bruges
1289/9090 fol. 39vo
1290/92 fol. 11vo
Comptes de Bruges
1289/90 fol. 2 et 39vo;
1290/92 f. 11vo
Chart. Ctes de Flandre
Suppl. L n° 61
Comptes de Bruges
1289/90 fol. 2 et 39vo;
1290/92 fol. 12 et 38vo;
1292"f0r7 13
Saint-Genois 614
Saint-Genois 614
Comptes de Bruges
1289/90 101:.2%et39 "vs;
1290/92 fol. 12
Comptes de Bruges
1290/92 fol. 12
(6) Les créanciers étant assignés sur l’aide accordée par Bruges, c’est à cette ville qu’il
incombait de payer.
(7) En juillet 1291, Bruges paie 2£ 1. 16 s. pour « manaium », et en 1292, elle fait un versement
identique; de plus à cette date, le titre ancien est remj:lacé par un nouveau « sub nomine Jacpbi
fi Coppin Douchet ».
(8) C’est une première échéance; elle n’est réglée que le 9 décembre 1291.
(2) C’est une première échéance; elle n’est réglée que le 9 décembre 1291.
(10) Emprunt réglé à son échéance,
(11) Emprunt réglé à l’échsance. — C’est le renouvellement presque istégral du n° 86.
mt 1 it Éltnbitest dil
784 G. BIGWOOD
EE QC
£ É De OÙ A
$E TOUT AU MOINS PRÉTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
ste DU DOCUMENT
DO PE RE D ES EEE LE LEE 2 |
99 février 1291 Robert et Baude Crespin Abbé et couvent de 11300 I. p.
St-Amand-en-Pévèle
100 mai 1291 Les mêmes Dunkerque /?) 659.10.0 p.
101 mai 1291 Les mêmes Bourbourg (3) 1100 1. p.
102 15 mai 1291 Les mêmes Bruges 908 L. p.
103 15 mai 1291 Les mêmes + Bruges 1332. L.:p-
104 Les mêmes Bruges LES APARDE
105 juin 1291 Les mêmes Bruges LE20 2 1k4pt
106 HUINATAUE Les mêmes Bruges 330 LED:
107 à juin 1291 Les mêmes Bruges 3136" 4° p:
108 1er juillet 1291 Les mêmes Bruges 4480 1. p.
109 juillet 1291 Baude Crespin, Jean, sire de Dampierre DODU AD:
fils de Baude
110 | {Ap.) août 1291 - Jean Crespin Ville et pays de Merck | 472 1. p:(#
111 Robert et Baude Crespin | Courtrai et Audenarde FU AS:
112 mai 1292 Les mêmes Gui de Dampierre, DA LELNEER
cte de Flandre et ses fils
Robert et Guillaume (2?)
(1) Cet emprunt semble comprerère celui du n° 76; les deux premières échéances &nnuelles
étaient de 1400 1., la troisième de 1500 et les sept autres de 1000 1.
(2) Le véritable emprunteur esi le comte Gui de Dampierre, qui garantit la ville. Original
cancellé.
(3) Le véritable emprunteur est le comte Gui de Dampierre, qui garantit la ville. Original
cancellé.
(4) Emprunt remboursé à son échéance.
(5) Emprunt remboursable et remboursé à son échéance « sub nomine Audefridi filii Andree
Louchard ».
(6) Emprurt reniboursé à la date indiquée, dont l’origine n’est pas connue.
FINANCIERS D'ARPAS 785
SOMME
Roue CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
24 juin 1292-1301 (1) Gui de Dampierre Arch. Nord. B 4048
God. 3220
| 15 avril 1292 Saint-Genois 590
| Arras 15 mai 1292 Arch. Nord. B 4049
| ou cité God. 3248
150mar 1292: () 8101 16$ p. Comptes de Bruges
| 1290/92 fol. 1 et 38vo
11891 165 D. et 1292 fol. 12
15 mai 129 (5 Ibidem
| juin,1292:(°) 1400 I. p. Ibidem
juin 1292 1000 1 .p. Ibidem
|
juin 1292 300 1. p. Ibidem
} 24 juin 1292 (7) Ibidem
| «
| 1er juillet 1292 (8) 4000 1. p. Comptes de Bruges
| | 1290/92 fol. 1 et 38vo
| 1292 fol. 13
Arras juillet 1292 Le même (?) Arch. Nord. B 4049
ou cité God. 3260
ap. août 1292 Arch. Pas-de-Calais
A 877
19" avril 1293 (11) V. Gaillard 728
Arras 24 juin 1293 Solidarité Saint-Genois n° 637
ju Douai Arch. Nord. B 4050
| God. 3361
(7) Emprunt remboursé le 2 juin 1292. — C’était un renouvellement.
(8) Emprunt réglé à son échéance.
(9) Emprunt connu par l’acte de garantie du débiteur envers la caution.
(10) Du chef d’un mois de retard dans le paiement, la ville dut payer 9 1. 5 s. Elle paya en
empruntant à d’autres.
(11) Echéance réglée le 3 mai 1295.
(12) Le véritable emprunteur est le duc de Brabant, Jean, qui promet (juin 1292» de garantir
» les princes flamands et donne comme cautions de son engagement, ses cousins Hugues de Chatillon,
comte de Blois et seigneur d’Avesres, Gui et Jacques de Saint-Pol, et Godefroid de Brabant,
seigneur d’Arschot et de Vierson, lesquels acceptent.
03
—)
QC
©
G. BIGWOOD
|
|
2 ta DATE DE
Se L'OPÉRATION OU NE k HN ” 3
2 & | rouT AU Moins PRETEURS EMPRUNTEURS SOMME DUI
LE DU DOCUMENT ss
113 9 mai 129 Jean Crespin Hugues de la Volrestrate,| 139% 1. p..
Ogier, fils de Huon, |
Henri Boutele, Simon li
Grute, fils de Baudouin, |
Philippe Escafote,
Godefroid li Jovenes, |
Jourdains, fils de dame
Cécile, Philippe de
| Mairem, fils de Godefroid |
| et Hugues, fils de Léone |
|
114 juin 1292 Robert et Baude Crespin Bruges (2?) 45000 1. p.
|
| |
| |
| |
115 Les mêmes Ypres (3) 45000 1. p.
116 juin 1292 Les mêmes Gui de Dampierre (1) 15000 I. p:
et son fils Robert
Ni 5) juin 12892 Les mêmes Courtrai 4700 I. p.
118 16 octobre 129? Crespinois Wautier de Hondschoote. 2800 :F AP:
sire de Houtkerque
(1) Emprunt connu par l’acte de garantie des débiteurs envers les cautions.
(2) L’emprunt est destiné au comte Gui de Dampierre. Dès mai 1292, le comte, et son fils
Guillaume, sire de Crèvecæur, avaient garanti la ville. Le 16 septembre 1292, Isabelle, femme «du
comte Gui et leur fils, Jean de Namur, confirment la même obligation. En outre, la rente de
1000 livres annuelle due par Bruges au comte, ainsi que le revenu du tonlieu de Dam, étaient
* offerts en garantie, Robert, comte de Nevers et Guillaume de Flandre, en qualité. d’héritiers
présomptifs du comté, garantissent leur mère et leur frère Jean. (Septembre 1292.) Cf. n° 174.
(3) L'emprunt n’est connu que par la garantie donnée (septembre 1292) par Robert, comte
| ECHEANCE
LIEU DATE
AITAasS 29 novembre 1293
ou Douai | et huit années sui-
vantes par verse-
ments de 5000 I. p.
30 novembre 1293
et huit années sui-
vantes par verse-
ments de 5000 I. p.
Cité près | 30 novembre 1299
d'Arras
nou
à Douai
Arras 15 avril 1298 et
ou cité | trois années suiv. (5)
30 novembre 1293
FINANCIERS D’ARRAS 787
SOMME
CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
Comte Gui V. Gaillard 523
et son fils Robert (1)
Arch. Etat Bruges
carton 1bis n° 16. 17
Comptes de la ville
de Bruges 1292 fol. 59
et 1292/93 fol. 19;
1298/99 fol. 8vo
Arch Nord. B 1591
pièce 25 God. 3299
Arch. Nord. B 1591
pièce 25 God. 3299
Arch. Nord. B 4050
God. 3366
Arch. gén. Chartes
ctes Flandre n° 1081
Arch. Nord. B 4051
God. 3404
Gui de Dampierre ()
de Nevers et Guillaume de Flandre, à leur mère Isabelle, qui s’était portée garante envers la ville
de l’obligation du comte, véritable bénéficiaire de l'emprunt.
(4) Cette somme était destinée à concurrence de 5000 1. à Bruges et Ypres, et de 1000 à Bergues,
Furnes, Nieuport, Dam et Ardenbourg. — L’emprunt a été remboursé le 26 septembre 1388 aux
héritiers Crespin par Bruges moyennant 15000 francs.
(5) Chaque paiement sera de 1175 1. p.
(6) C’est à la demande des échevins et de la communauté de Furnes que le comte a donné
sa garantie.
NUMÉROS
D'ORDRE
788 G. BIGWOOD
DATE DE
L'OPÉRATION OU
TOUT AU MOINS
DU DOCUMENT
PRÉTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
15
(ap.) août 1292 | Robert et Baude Crespin | Ville et pays de Merck 456 1. p. (2)
octobre 1292 Baudouin, fils de Bruges 90H D
Baudouin Crespin
25 décembre 1292 | Robert et Baude Crespin | Gui de Dampierre (2) 4000 1, p.
février 1293 Les mêmes Gui de Dampierre 40-7-4:1. p.
(mars 1293) Les mêmes Bruges (3) 7000 1. p.
mars 1293 Les mêmes Bruges (5) 7500 I. p.
25 mars 1293 Robert Crespin AITas 1300e1:D:
(30 avril 1293) Jean Crespin, Nicolas de Condé, 1392 4P 60:
frère de Baude Crespin chevalier
juin 1293 Robert et Baude Crespin Evrard, sire de Bevre 600 I. p.
et de Wallens, châtelain
de Dixmude, et Robert
de Wavrin, sire de
St-Venant, chevaliers
août 1923-août 1924 Jean Crespin Ville et pays de Merck 1731121620:
(21 nov. 1293) Robert et Baude Crespin Alost 960 I. p.
(1) Le remboursement eut lieu avec six semaines de retard, ce qui coûta 13 L. 10 s. à la ville,
ce qui donne 26 p. c. l’an.
(2) Le comte de Flandre avait emprunté pour Joffroi, seigneur d’Aspremont, et son neveu
Jean, sire de Dampierre et de Saint-Dizier, le garantit.
(3) Le bénéficiaire était le comte Gui, qui garantit Bruges et lui donna comme cautions soli-
daires de son engagement ses fils Robert et Guillaume et les chevaliers Guillaume de Mortagne,
seigneur de Rumes et de Dossemer, Rasse, seigneur de Gavre, Jean, seigneur de Ghisteïlss,
ÉCHÉANCE
FINANCIERS D’ARRAS
SOMME
PRÊTÉE
CAUTIONS :
789
SOURCES
ap. août 1293 400 1. D. Arch. Pas-de-Calais
A 877
octobre 1293 500 1. p. Comptes de Bruges
1292 fol 1 et 31
1er octobre 1293 Saint-Genois 657
et 1er octobre 1294 :
1350 1. et 1300
au 1er octobre 1295
à première demande Saint-Genois 671
Arras 24 juin 1294 Arch. Nord. B 1564
ou Douai r. 145 et 146
God. 3455 et 3456
Arch. Etat Bruges
carton 1bis 182?
Gilliodts v. Severen I
67, 68 et 93
Arras 24 juin 129%5 Comptes de Bruges
ou Douai 1292/93 fol. 19vo;
1293/94 fol. 71vo, etc.
. Arch. Comm. Arras
cité par H. Guy p. 150
Gui de Dampierre (4) Arch. Nord. B 4052
God 3453
Arras juillet 1294 Gui de Dampierre Arch. Nord. B 4052
ou cité et ses fils et B 1568 God. 3485
Robert et Guillaume
avant août 1294 ROUE Arch. Pas-de-Calais
A 877
novembre 1294 Gui de Dampierre (S) Arch. Nord. B 4053
God. 3527
Roger de Ghistelles et Sohier de Baillieul, r'aréchal de Flandre, — qui acceptèrent. La comtesse
Isabelle semble avoir été également caution. — Les lettres d'obligation du comte furent vidimées
en décembre 1296 par Pierre, abbé de Saint-André, et Jean, abbé de Saint-Barthélemy d’Eeckout.
=-.Cf/ 174.
(4) Emprunt connu par la garantie donnée à la caution par le débiteur.
(5) Le 21 novembre 1295, ües échevins et la communauté d’Alost promettent au prince &e
l’indemniser, s’il subissait un préjudice.
790 G. BIGWOOD
DATE DE
L'OPÉRATION OU
TOUT AU MOINS
’ PRÉTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
DU DOCUMENT :
n
Ô À
Æ à
& «
ä ©
VE
130 (12 déc. 1293) Robert et Baude Crespin Grammont 696 1. p.
l
131 Les mêmes Bruges 2280 1. p. |
132 | Les mêmes Bruges 4 5360 |. p.
133 2 février 1294 Les mêmes Bruges 2280 I. p: |
|
134 1er mars 129%, Les mêmes Bruges 970 I. p.
135 (26 avril 1294) Les mêmes Bruges ($) 1100 I. p.
136 mai 1294 Baude et Jean Crespin, | Guillaume de Condé, 830 1. p.
frères chevalier
137 19 juin 1294 Robert et Baude Crespin Bruges (8) 8000 I. p.
138 Robert Crespin Bapaume et Lens | 3331.65. 8p..
139 26 août 1294 Robert et Baude Crespin Jacques de Donze, 293 10 D:
receveur du comte (1°)
140 | 14 janvier 1295 Les mêmes Bruges 2600 1. p.
(1) Preaecniont de Grammontt d’indemniser le prince. — Une mention du 8° cartulaire de
Flandre semble un peu en désaccord.
(2) Cette dette fut renouvelée. Voir n° 140.
(3) Cette dette fut renouvelée. Voir n° 142.
(4) Semble avoir été renouvelé. Voir n° 141.
(5) Cette dette fut renouvelée à son échéance. Voir n° 145.
(6) Le comte Gui, véritable emprunteur, et son fils, le comte de Nevers, garantissent la ville.
Le compte de la ville porte « comes Namurcensis ». Cf. n° 174.
FINANCIERS D'’ARRAS 391
D ee ee ee om me
| ÉCHÉANCE |
SOMME
AE CAUTIONS SOURCES
PRÊÈTÉEE
LIEU DATE
|
février 1294 Gui de Dampierre (:) | Arch. Nord. B 4053
| et B 1568
God. 3536
Arras 14 janvier 1295. (2) | Comptes de Bruges
1293/94 fol. 34;
Mémorial fol. 5
Arras février 1295 ($) | Ibidem
1er février 1295 (4) 2000 I. p. Comptes de Bruges
1293/94 fol. 1 et fol. 34
1er mars 1295 (5) 500 ED 0 Comptes de Bruges
| | 1293/94 fol. 35
Arras 23 avril 1295 Arch. Etat Bruges
ou cité carton 1bis no 27
Comptes de Bruges
1293/94 fol. 72
Le même (7) | Arch. Nord. B 4054
God. 3586
et B 4055 God. 3655
Arras 24 juin 1295 | | Arch. Etat Bruges
ou cité carton 1bis n° 25, —
n
Gilliodts v. Severen
n° 73. — Comptes
de Bruges 1293/94
fol. 71vo
novembre 1295 Comte d'Artois (°) Arch. Pas-de-Calais
| A 139
ATTaS | fer novembre 1294 V. Gaillard n° 442
14 janvier 1296 2280 1. p. Comptes de Bruges
(11) 1293/94 fol. 34vo
Mémorial fol 5.
(7) Au 5 avril 1295, Guillaume reconnaît que le comte lui a réglé tout ce qui était dû à son
père Nicolas, sire de Morialmé. ;
(8) Le véritable bénéficiaire était le comte; celui-ci, la comtesse Isabelle et leurs trois fils
. Robert, Guillaume et Jean s'engagent à restituer cette somme à la ville lors de l’échéance. Elle
était encore du en juin 1299. — Voir n° 174,
(2) Son receveur Renault Caignet paie en novembre 1295.
(10) Emprunt contracté: «à mon grant besoing pour faire les besognes mon chier signeur
le conte demanda ».
(11) Renouvellement du n° 131.
192
G. BIGWOOD
2 a DATE DE
Æ à | L'OPÉRATION OÙ . Ë
5 E TOUT AU MOINS PRÉTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
E À DU DOCUMENT
141 14 janvier 1295 | Robert et Baude Crespin Bruges 2600 1. p.
142 | 14 janvier 1295 Les mêmes Bruges 6110 1. p.
143 | 1er février 1295 (1) | Baude Crespin le père Bruges 638.8.0 p.
144 | 1er mars 1295 (4) | Robert et Baude Crespin Bruges 912 I. p.
(Caignet} |
145 | 17 mars 1295 (5) | Robert et Baude Crespin Bruges 650 1. p.
146 | (janvier 1295 ($) Robert Crespin Bruges 650 1. p.
147 mai 1295 (?) Robert et Baude Crespin | Gui de Dampierre (’) 2830 :1::pt
148 mai 1295 Les mêmes Béthune (5) 584 1. p.
149 mai 1295 Les mêmes Béthune (5) 116-1p;
150 juin 1295 Les mêmes Courtrai 2200 1h:
151 août 1295 Les mêmes Béthune (°) 456 1. p.
152 septembre 1295 Les mêmes Béthune (10) 600 I. p.
(1) Renouvellement du n° 133. Cf. 156.
(2) Renouvellement du n° 132. Cf. 156.
(3) La lettre obligatoire est datée de janvier 1295. — Renouvèlé à son échéance. Cf. 155. é
(4) La lettre obligatoire est datée de janvier 1295. — Renouvelé à son échéance. Cf. 156.
(5) La lettre est datée de janvier 1295. C’est le renouvellement du n° 134. Cf. 156.
(6) La lettre est datée de janvier 1295. Cf. n° 156.
(7) Le véritable emprunteur est Guillaume de Condé, qui garantit le comte.
FINANCIERS D'ARRAS 793
ÉCHÉANCE
SOMME
Fe CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
LIEU DATE
(11) février 1296 22801: p. (1) Comptes de Bruges
1293/94 fol. 34vo
Mémorial fol. 5
(1er) février 1296 5360 1. p. (2) Ibidem
2 février 1296 560 1. p. Comptes de Bruges
1294/95 et
Mémorial fol. G
Arras ler mars 1296 800 1. p Ibidem
ou cité
fer mars 1296 570 1. p Comptes de Bruges
1294/95 et Mémorial
AITAS 1er mars 1296 Mémorial
ou cité
8 mai 1296 Saint-Genois 767
Arras mai 1296 Arch. Nord. B 1021
God 2678
Arras : Ibidem
AITA£ 10 novembre 1296 Arch. gén. Chartes
ou cité Comtes de Flandre
no 1082
août 1296 Arch. Nord. B 4055
God. 3743
Arras 10 septembre 1296 Saint-Genois 787
(8) Ces deux emprunts — avec d’autres — ont été contractés pour le compte de Robert, comte
de Nevers et sire de Béthune, qui garantit la ville et lui assigne en sûreté, de ses revenus
de Béthune, Bavay et La Gorghe.
(9) Le bénéficiaire est le comte Robert, qui assigne en sûreté, ses revenus de Béthune, Bavay
et La Gorghe.
(19) Le bénéficiaire est le comte Robert, qui assigne en sûreté, ses revenus de Béthune, Bavay
et La Gorghe. Cf. n° 170.
794
G+ BIGWOCD
—————— ç@"——@ —© ———————
NUMÉROS
D'ORDRE
DATE DE
L'OPÉRATION OU
TOUT AU MOINS
DU DOCUMENT
PRÉTEURS
EMPRUNTEURS
SOMME DUE
0
153 (‘décembre 1295) | Robert et Baude Crespin |. Gui de Dampierre (1) 1200 1. p.
154 Les mêmes Bruges 2321: p. (2)
455 janvier 1296 (3) Baude Crespin Bruges 440 1, 10 s. 4 p.
fils de Baude
156 | février 1296 (4) | Robert et Baude Crespin Bruges 16573 1. p.
157 (mars 1296) Les mêmes Abbayes des Dunes 9600 1. p.
et de Thosan
158 Maroteine Crespine (5), Calais 378 1. p:
femme Sewale Wyon
159 mai 1296 Robert et Baude Crespin Béthune (6) 1044 1. p.
160 juillet. 1296 Les mêmes Béthune (7) 570 1. p.
161 juillet 1296 Les mêmes Béthune (5) 456 1. p.
162 juillet 1296 Les mêmes Béthune (°) 370 ]. D.
(1) L’en prunt était destiné à la ville d’Alost qui s'engage (avec solidarité des échevins) à
désintéresser le comte.
(2) Cf. n° 174.
(3) C’est le renouvellement du n° 143. Le scellement des lettres est du mois d'avril.
(4) En quätre lettres obligatoires. — Il s’agit du rencuvellement de deux créances de 2600
(n° 141) et 6110 (n° 142) livres par. échues le 1°* février 129% et de trois créances de 912 (n° 144),
650 (n° 145) et 650 (n° 146) 1. p. à échoir le 1° mars 1296. Les deux premières n’étaient pas payées
en juin 1299. — Cf, 174.
(5) La dette s’éteignait si Maroteine mourrait avant l’échéance.
FINANCIERS D'ARPAS 795
ÉCHEANCE
SOMME
LL CAUTIONS SOURCES
PRÉÊÈTEE 1
LIEU DATE
Arras | ler octobre 1296, l Saint-Genois 79%
14 avril et 1er oct. 1297, et Arch. Nord B 1568
6 avril et 14 oct. 1298 n° 131
et 19 avril 1299 :
par versement de
O0 ED:
janvier 1297 Comptes de Bruges
1297/98 fol. 54vo
Arras 2: février 1297 638.8.0 L. p. Mémorial fol. 16
et Cout. Bruges I
p. 461
Trois paiements 10922 I. p. Comptes de Bruges
de 4100 I. p. au 1297/98 fol. 55vo
24 juin 1297, 1298 Mémorial fol. 11
et 1299, et 4273 1. p.
au 24 juin 1300
Arras Toussaint 1296 : Gui de Dampierre Arch. Nord. B 4055
ou cité 800 I. p. et son fils Robert et B 1568. God. 3777
Pâques 1297 : 800
Toussaint 1297 :
800, etc., jusque
Pâques 1302
3 juillet 1297 Matheus Wardavoir (1) | Arch. Pas-de-Calais
| À 87513
Arras 12 mai 1297 V. Gaillard 532
ATTAS 17 juillet 1297 Arch. Nord. B 1021
God. 3835
Saint-Genois 843
Arras 14 août 1297 Ibidem
Arras 15 août 1297 ; Ibidem
(6) Le bénéficiaire est Robert, fils du comte de Flandre, qui garantit la ville et lui abandonne
ses revenus de Béthune, Bavay et La Gorghe. Cf. n° 170.
(7) Le bénéficiaire est Robert, fils du comte de Flandre, qui garantit la ville et lui abandonne
ses revenus de Béthune, Bavay et La Gorghe. En outre, son père, Gui, se porte caution pour lui
envers la ville. Cf. 170.
(8) Le bénéficiaire est Robert, fils du comte de Flandre, qui garantit la ville et lui abandonne
ses revenus de Béthune, Bavay et La Gorghe. Cf. n° 170.
(2) Le bénéficiaire est Robert, fils du comte de Flandre, qui garantit la ville et lui abandonne
ses revenus de Béthune, Bavay et La Gorghe. Cf. n° 170.
706 G. BIGWOOD
DATE DE
L'OPÉRATION OU
TOUT AU MOINS
DU DOCUMENT
PRÉTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
NUMÉROS
D'ORDRE
163 septembre 1296 | Robert et Baude Crespin |Robert. fils du comte Gui 600 ]. p.
164 | 29 septembre 1296 Les mêmes Nieuport (1) 12001 D:
6-16-21 oct. 1296 Les mêmes Roi de France 9993 L.
166 | (novembre 1296) Les mêmes Abbé et couvent de 928 1. p.
Saint-Amand-en-Pévèle
167 Les mêmes Comte d'Artois 8000 1. p. ()
168 14 juillet 1297 Les mêmes Le Franc de Bruges ({) 8000 1.
169 octobre 1297 Les mêmes Guillaume de Flandre, 590 1. p.
seigneur de Crèvecœur
170 novembre 1297 Les mêmes Béthune 519 1. p.:(#
171 5 mai 1298 Les mêmes Roi de France 1600 1. pæ
172 5 juillet 1298 Les mêmes Courtrai 6900 I. p.
173 25 février 1299 Jean Crespin Roi de France 6600 1]. p.
174 juin 1299 Robert et Baude Crespin Bruges 110000 I. p.
(1) Le comte Gui s’engagea ervers la ville de Béthune comme caution de son fils.
(2) Il y a engagement solidaire des membres du magistrat, tant envers les Crespins aqu’envers
le comte.
(3) En aoït 1298, 2666-13-4 étaient déjà remboursés; le 11 de ce mois, le comté mande à la
ville de Calais de payer les 4000 1. échues à la Toussaint 1298, hors des 10C00 que la ville lui doit.
(4) Le bénéficiaire est le comte Gui de Dampierre qui s'engage à garantir le Franc et pour
le récompenser ne semoncera pas ses habitants pour se rendre à l’armée, sauf contre le roi.
(5) C’est 12 prix (16 p. c.) d’une prorogation d’un an consentie par les Crespin des emprunts
FINANCIERS D'ARRAS 797
ÉCHÉANCE
SOMME
CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
LIEU DATE
RO PRE SUR LS A TS 2 A AR D SL PR AN D DER ER A COR SV A NÉ mn LL» © D CN ESS ER DE Lace EM era
10 septembre 1297 HJEchevins et communauté| Arch. Nord. B 4056
de Béthune (1) God. 3847
Saint-Genois 844
1er octobre 1297 Gui de Dampierre Sæint-Genois 837 :
Trésor du Louvre
Compte cité par Piton
I, 178
30 novembre 1297 Le même Saint-Genois 847
Arch. Nord. B 1568
Diallo
Calais, Hesdin, Bapaume| Arch. Pas-de-Calais
et Lens pour 2000 I. A 2 fol. 14 n° 84
chacun {3)
11 novembre 1297 Arch. Nord. B 4057
God. 3977
8 octobre 1298 | Gui de Dampierre Saint-Genois 931
novembre 1298 Saint-Genois 941
Arch. Nord. B 4057
God. 4014
Comptes du Louvre,
cités par Piton, I, p.186
Arras En neuf paiements Arch. génér. Chartes
ou cité de 1299 à 1307 (5) Comtes de Flandre
no 1013
Piion;"i,.p: 193
Arras Toussaint 1300 et |100.000 1. p. Comptes de Bruges
ou cité | dix années suivantes (7) 1298/99 fol. 8vo.
Mémorial fol. 16
n° 152, 159, 160, 161 et 162, d’un total de 3240 1. — Robert de Flandre, qui n’avait pu mettre la
ville à même de payer, s’engagea envers elle à l’en tenir indemne.
(6) La première échéance de 500 1. était Pâques 1299; les huit autres, de 800 1. chacune étaient
fixées à Pâques des années 1300 et ss. Ce semble être le renouvellement pour le capital seul des
emprunts n°* 117 et 150.
(7) Les 190000 1. se composent de 14595 1., argent prêté, et de 85405 I. étant le renouvellement de
dix-huit lettres artérieures, à savoir neuf de 5000 1. (n° 114), les quatre du n° 156, celles des
n°° 123, 124, 135, 137 et 154.
NUMÉROS
D'ORDRE
[4
L°3
176
d74
798 G. BIGWOOD
DATE DE |
L'OPÉRATION OU RAM à a
TOUT AU MOINS PRÉTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
DU DOCUMENT
(30 sept. 1299) Robert et Baude Crespin Roi de France 2000 1. (1)
(10-13 sep. 1300) (1) Les mêmes Roi de France 1607 1. p.
juin 1302 Les mêmes Jean, comte de Hainaut 13000 I. p.
et Philippa, sa femme
(1) Ce serait un paiement fait pour deux mensualités: avril et mai 1299. Le texte ne permet
pas de dire avec certitude qu'il s’agit d’un prêt.
(2) La date indiquée est celle du remboursement, les Crespin auraient vendu ces fonds au Roi
« de debito domini Ludovici fratris regis per dictos fratres ».
(3) Le 17 juin 1302, le comte Jean donnait au sire d’Estainbourg et à sa femme, en reconnais-
sance de ses services, 200 livrées de terre au tournois, à prendre tous les ans, leur vie durant.
FINANCIERS D’ARRAS 799
ÉCHÉANCE
; SOMME
CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
DATE
Compte du Louvre,
cité par Piton, I, 201
Ibid. p. 210
|| Arras En cinq ans Baudouin, sire d’'Estain- | Arch. Nord. B 458
|| ou cité bourg; Raoul de Cler- God. 4393, 4394
| mont, sire de Néelle et et 4395
connétable de France; Gachet. Cart.
Guillaume de Condé, |Guill, 1er BCRH. 2 s.,
seigneur de Bailleul et t. IV, p. 86 et 89
de Roussoy ei Jean de Devillers, Arch. Mons
Condé, seigneur de RU
Morialmé (?) (5)
Arch. Nord. B 455
God. 461$
Arch. gén. Mss. div.
n° 18 fol. 112vo
Mon. Anc. fol. 404
Gachet. loc. cit.
p. 91 et p. 108
Arch gén. Mss div.
Mss t. 18, fol. 110vo ef
fol. 111v0. Gachet, loc.
Cite D 4599761240. «10e:
Devillers, Inv. Arch.
Mons. n° 55
Arch. Nord. B 498
God. 4729 et B 499
God. 4735 B 1587
To
Arch. Nord. B 484
n° 205 God. 5100
Ibid. n° 180-204
God. 5109
Monuments Anciens,
HLDulOR AATCIE
Nord. B.n° 65
l
%n cas de non paiement, i! était dû douze deniers par 100 livres par jour, « ou non de peine
et d'amende ».
En 1308, cinq mille livres devaient avoir été payées; entre le comte Guillaume et Baude Crespin
(désormais seul mentionné comme créancier), s'étaient élevées des difficultés relatives au compte
à fair: et au « débat des monnaies ». Elles étaient soumises à des arbitres. — Pour accroître Îles
garanties, le comte avait obtenu le cautionnement des villes de. Mons. de Valenciennes et Ge
sn
800 G. BIGWOOD
DATE DE
ONE
© à Ve,
E À L'OPÉRATION OU ve :
Ê£ TOUT AU MOINS PREÉTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
DE DU DOCUMENT
178 (1er mai 1306) Baude Crespin Abbé et couvent de 10000 1.
| Saint-Bavon
179 avril 1309 Le même Dunkerque 392-10-8 p.
130 (6 février 1310) Baude Crespin, père Furnes 10978 I. p.
181 (juin 1310) Le même Audenarde 3500 1.
182 , Baude Crespin Ypres 2503-0-6 p. (4)
183 | (31 janvier 1311) Le même Robert III, 2000 1. p.
comte de Flandre
Maubeuge. Le 13 mai 1308, il leur délivre des lettres de non préjudice et même Nicole, seigneur
de Houdeng, et Jean de Beaufort se portent garants du comte envers Valenciennes. Il est pro-
bable qu’une solution intervint peu après, car en juillet 1208, le comte Guillaume et sa mère
Philippa reconnaissent devoir le solde de 8090 livres parisis, cinq petits tournois à clef, pour quatre
deniers parisis, et un parisis pour un denier ou toute autre bonne monnaie qui le vaille, coursable
en France. — Le remboursement devait se faire par versements de mille livres à Noël et à la
Saint-Jean des années 1308 à 1311. Erfin, en cas de retard, la « peine » était de deux sols pour
cent livres par jour.
En même temps, le comte délivre de nouvelles lettres de non préjudice aux villes de Mons,
de Valenciennes et de Maubeuge, et les garantit contre toutes pertes qu’elles pourraient éprouver.
Il accorde, en outre, à Valenciennes le droit de se rembourser des produits de l’assise, Au printemps
1509, un arrangement fut conslu entre Baude Crespin et la comtesse Philippine aux termes duquel
elle s’engageait à payer les échéances de Noël 1308 et de juin 1309 avec, comme sanction, l’envoi en
otages à Arras, de trois bourgeois, de Mons, de Valenciennes et de Maubeuge.
En 1310, rien ne semble avoir été payé, ou plus exactement il reste toujours dû 8000 I. p.
Le 24 août, les trois villes confirment leur cautionnement et rappellent que le comte avait assigné
sur le quart lui revenant de j’accise de Valenciennes, 200 |. p. par mois jusqu’à complet rem-
boursement.
Celui-ci devait être effectnée en 1315, car dès fin décembre 1315, puis encore en août de
l’année suivante, le comte Guillaume donne procuration à trois de ses officiers de poursuivre même
judiciairement les héritiers de Baude pour leur réclamer tous titres en leur possession et reconnaît,
FINANCIERS D'ARRAS 801
ÉCHÉANCE
CAUTIONS SOURCES
LIEU DATE |
Robert Arch. Nord. B 4060
Comte de Flardre (1) God. 4528
100 1. à la Chandeleur Le même Arch. Nord. B 4061
des années 1310, 1311, God. 4644. — 1568
1312; solde : à la n° 124
Chandeleur 1313
plusieurs termes Le même (1) Arch. Nord. B 1568
n° 120
Arch. gén. Chartes
cites F]. Inv. 134, 2e s.
n° 888
plusieurs termes Le même () Arch. Nord. B 1568
n° 127 God. 4709
Noël 1311 Des Marez et
De Sagher, I, p. 433
Noël 1311 (?) Echevins d’Ypres (°) Arch. Nord. B 1568
no 101
peu après, avoir reçu de Sauvales et de Jean, les deux fils de Baude Crespin. tous les actes de
cautionnement de cette dette de 8000 1. C’est en janvier 1317, que Jacques de Maubeuge, clerc, un
des mandataires du comte, reconnut avoir recu quatre lettres obligatoires de 13000 1. (celle des
débiteurs principaux et celles de trois cautions) et les quatre lettres de 8000 I. ci-dessus men.
tionnées.
Au dos de la quittance, il est écrit: « Si ne souffit mie à Monsg., parce qu’il n’ont mie rendue
une lettre de XIII mille livres ».
Le comte prétendit que les lettres de garantie des villes de Mons et de Maubeuge ne lui furent
pas restituées pa: Baude lors du paiement. Les enfants soutinrent le contraire, et comme on ne
les retrouvait pas, ils délivrèrent en avril 1326 une quittance définitive et annulèrent les dites
lettres ccmme tous pouvoirs par eux donnés en vue de recouvrer la créance.
(1) Le couvent engage son temporel envers le comte.
(2) La ville dut fournir la caution « pour chou que li dis Baudes veut avoir graingeur surtei
dele dite somme de deniers». Elle donne au comte des lettres de sûreté, datées du7 février 1310 (n.s.).
(3) Cf. l’acte de garantie donné au comte en juin 1310. — Arch. Générales. Ch'*° comtes de
Flandre, n° 1220.
(4) IL reçut 509 deniers d’or gros à la Mache et 1624 agneaux d’or, qui grâce à un cours favo-
rable à Ypres, ne coûtèrent à la ville que 2227 1. 12 s. 2 d.
(5) Les échevins se font remettre des joyaux du comte, en garantie, avec droit de les vendre
si avant l’échéance, le comte ne leur a pas payé les 2000 1. ou procuré la restitution de leur lettre
_ obligatoire.
D4
LP er re
802 G. BIGWOOD
2 & DATE DE
(eos 1 z
É A L'OPÉRATION OU F2 ,
2 2 NOTE PRETEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
Dre DU DOCUMENT
154 mai 1311 Henri Crespin Mahius Bronkars 11-15-6 I. p.
et Jehan, son frère forte monnaie
185 Baude Crespin Ypres 5006-0-12 p. (1)
1SG Le même Ypres
187 Le même Ypres 12301-17-18 p. (2
188 Le même Henri, sire de Sully 400 I. p.
189 Pierre et Guillaume Abbaye de Cercamps ({) (150 AD
Crespin
190 mars ‘1323 Henri Crespin Côlart d’Harmaide, son 39 4: VSD:
{ils Jean, sa femme
Maroie, Marote Flaarde
et Hugues, son fils
191 3 mai 1325 Jacques Crespin, Marguerite du Four, |111. 185. 6d.p
fils de Gilles fille de Jean du Four
et Jacques li Das,
son frère
192 Robert Crespin Arras (S) 350 1. p.
et Guillaume de Noé
em there mn —— “bus
(1) La différence de cours des espèces d’or, employées pour le paiement, fit que la ville n’eut
à payer. que 4407 [. 14 s. 6 d. p:
(2) En 1314, la ville d’Ypres paya à B. Crespin la somme de 12391-17-18 1. p., qui ne lui coutèrent
que 9234-14-53 1]. p. en règlement de sept lettres obligatoires, dont une de 2000 1. fut payée comme
caution du sire de Fiennes et trois, d’un total de 7509-0-18, comme « obligé envers lui (B. Crespin)
pour le roy pour raison de la pais ».
FINANCIERS D'ARRAS .803
|
ÉCHÉANCE |
SOMME
PRÊTÉE
LIEU DATE
— ——— —…—.….…———……—……— —….…“…“…—“…— tete ttes
Arrds 10 mai 1312 Arch. Pas-de-Calais
H 1150
24 juin 1312 ) Des Marez et De
Noël 1312 ) Sagher, I, p. 433
(1314) | - Des Marez et
De Sagher, I, p. 498
Noël 1314 Me Gérard de Saleu, | Arch. Pas-de-Calais
Laurent Lypaus et A 838
Philippe de le Vigne ()
janvier 1315 Arch. Pas-de-Calais
H 1150
ATTAaS 4 novembre suivant ü Ibidem
ATTAS Saint-Remi 1325 Ibidem
ou cité
31 août 1337 Arch. ville d'Arras
AA: (OVRIG
(3) Les cautions sont, elles-mêmes, garanties par Thierry d'Hirecon, à la prière de qui elles
s'étaient engagées. :
(4) Le couvent paya à Guillaume de Noë 74 1. p. moyennant quoi il obtint une quittance, le
15 août 1324, des deux frères à qui il était dû deux dettes, dont l’une était de 150 IE or
(5) La ville s'était obligée pour le comte d’Artois, qui l’autorisa à se rembourser au moyen
du quart de la maltôte, lui evenant.
804. G. BIGWOOD & ANNEXI
PERSONNES
Ô & BÉNÉFICIAIRES MONTANT
Ë E DÉBITEURS DE LA DONT LA DE LA RENTE
D « RENTE » A ELLE
Z À VIE EST ASSURÈE LL
1 Roye Marie Crespin 30 1.
2 Roye Robert Crespin 251.
3 Tournai Baude Crespin 3042 D:
4 Tournai Robert Crespin 50:B5p;
CRE 7 TP EX TL Te TL)
5 Tournai Baude Crespin Robert, son frère 2010
6 Tournai Le même Lui-même SO LED:
7 Bruges (2) Le même Robert et Jean, ses fils DQ 19 D.
8 Bruges Le même Baude et Sagalon, ses fils DORE
9 Bruges Le même Catherine, sa fille 501
10 Bruges Baude et Isabelle, sa fille 30 1.
11 Bruges Baude et Marie, sa fille 0 1.
142 Bruges Robert Crespin Atereel 50 ].
et Marie, sa fille
13 Bruges Robert Crespin Atereel 50 1.
et Marguerite, sa fille
14 Bruges Robert Crespin __ Sa femme Marie 50 E
et sa fille Marie
15 Bruges Le même Sa femme Marie 50 1.
et sa fille Marguerite
16 Bruges Marguerite, fille de dra (
Nicolas Crespin
17 Bruges Jeanne, fille de 2001:
Nicolas Crespin
18 Bruges Baude Crespin et Jean, Eux-mêmes 20 1.
son fils
19 Bruges Robert Crespin Eux-mêmes 50 1.
et sa femme Marie
(1) Le paiement à Arras, en 1260, coûta 10 s. 6 d.
(2) Le compte d'octobre 1285-octnbre 1284 renseigne parmi les recettes provenant de la création
de rentes à vie, deux sommes, l’une de 2160 1. et l’autre de 1200 I. versées toutes deux par Robert
et Baude Crespin. Nous préparons une étude détaillée des émissions de rentes de la ville de Bruges
IL FINANCIERS. D'ARRAS 805
ANNÉES PENDANT LESQUELLES
ECHEANCES IL EST CONSTATÉ QUE LA RENTE SOURCES
A ÉTÉ EN VIGUEUR
mi-février 1260 (1) Trésor des Chartes.
Layette n° 4611. Dufour, p. 652
mi-mai 1260 Ibidem
8 avril PA Archives Tournai.
3364 fol. 48 et
L. Verriest. La Charité
S. Christophe p. 96 et 101
8 avril 1277 Ibidem
6 janvier 1277 Ibidem
6 janvier 1277 Ibidem
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-1298 Comptes de Bruges
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1284-1285-1288-1290-1291-128 Ibidem
ler février (ou mars) | 1285-1288-1290-1291-1298 (°) Ibidem
{er février (ou mars) 1285-1288-1290-1291-1298 Ibidem
1288-1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1290-1291-1298 Ibidem
au x1rr° siècle, et il sera possible d'apporter aux indications actuelles quelques précisions et
compléments.
(3) Le; arrérages échus avant 1358 furent rachetés en 1557-1558.
LL en RL SE à
806 G. BIGWOOD
en es PERSONNE
2 & BÉNÉFICIAIRES j MONTANT
Ë = DEBITEURS DE LA DONT LA DE LA RENTE
sp RENTE : ANNUELLE
HE VIE EST ASSURÉE
20 Bruges Robert Crespin Eux-mêmes 90 I.
et sa fille Marguerite
| Bruges Robert Crespin Eux-mêmes 50 I.
et sa fille Isabelle
22 Bruges Baude Crespin Eux-mêmes 0 I.
et son fils Baude
23 Bruges Baude Crespin Eux-mêmes 201:
et son fils Robert
24 Bruges Baude Crespin Eux-mêmes 20 1.
et. son fils Sagalon
25 Bruges Baude Crespin Eux-mêmes 20 1.
et son fils Jean |
2; Bruges Baude Crespin Eux-mêmes AERSPDNE
et Marie, sa fille
27 Bruges Baude Crespin Eux-mêmes 2
| et Isabelle, sa fille
28 Bruges Baude Crespin Eux-mêmes 2921
et Catherine. sa fille
29 Bruges Robert Crespin Eux-mêmes 20 1.
et sa fille Isabelle ,
30 Bruges Baude 29 1.
fils de Jean Crespin
31 Bruges Robert Crespin | 70 1.
32 Bruges Baude Crespin JO]:
33 Gui de Dampierre Robert et 400 I. p.
Baude Crespin (2)
34 Lille Baudon Crespin 50: 1 en
39 Lille Robert Crespin . 50e:
36 Lille Le même 50 1. p.
37 Lille Le même 50 1:°p:
38 Lille Baudon Crespin 20 IL. p.
et Jehanne, sa fille
(1) Les arrérages antérieurs à cette date furent rachetés en 1337-1338.
FINANCIERS D'ARRAS 807
ANNÉES PENDANT LESQUELLES
ECHÉANCES IL EST CONSTATÉ QUE LA RENTE SOURCES
A ÉTÉ EN VIGUEUR
| 31 octobre | 1290-1291-1298 | Comptes de Bruges
31 octobre 1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre ù 1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1290-1291-1298 ï Ibidem
31 octobre 1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1290-1291-1298 Ibidem
31 octobre 1290-1291-1298 | Ibidem
8 juin 1298 Ibidem
Toussaint 1338 (1) Ibidem
Toussaint 1338 (1) Ibidem
samedi après le 1288-1291 ; V. Gaillard, nos 282 et 341
20e jour de Noël
30 novembre 1301 Richebé, Compte de Lille
de 1301-1302
30 novembre 1301 Ibidem
30 novembre 1301 Ibidem
30 novembre PMPOXTANT | Ibidem
: 30 novembre 1301 Ibidem
(2) I1 n’est pas certain que ce soit une rente viagère constituée au moyen de deniers. Ce pour-
rait être une rente gracieuse.
NUMÉROS
D'ORDRE
39
+08
DÉBITEURS
Lille
Calais
Merck
Ypres
Ypres
Ypres
Ypres
Ypres
Ypres
Gand
Gand
Gand
Gand
Arras
Arras
G. BIGWOOD
BÉNÉFICIAIRES
DE LA
RENTE
Baudon Crespin
et son fils Jean
Robert et Baude Crespin
Jean Crespin
et Gillon, son frère
Marie Loucharde,
épouse Robert Crespin
Robert Crespin
Jehan Crespin
fils de Baude
Marie Crespine
Jehanne Crespine
Baude Crespin
H. fils de. Lisb. et de
Robert Crespin
Baude Crespin
Le même
Baude Crespin,
fils de J. Crespin
Marie, fille de
Jaquemon Crespin (5)
Pasque, sa sœur ($)
(1) Rachetée en 1329/1330, pour 26 1. p.
(2) Rachetée en 1329/1330, avec les frais, pour 150 1. de paiement.
(3) Rachetée en 1329/1330, avec les frais, pour 150 1. de paiement.
PERSONNES
DONT LA
VIE EST ASSUREE
3audouin., Catherine
et Marguerite Derin
MONTANT
DE LA RENTE
ANNUELLE
80 I. p.
100 1.
30 1.
Lo
70 1.
50 1.
90 I.
22-16-7 poil.
22-16-7 poit. !
20 Dir
31 L. p. (2)
dl. DES)
55 1. p. (4)
6 L
6 1
FINANCIERS D'’ARRAS 809
ANNÉES PENDANT LESQUELLES
ECHEANCES IL EST CONSTATÉ QUE LA RENTE SOURCES
A ÉTÉ EN VIGUEUR
eZ
30 novembre 1301 Richebé, Compte de Lille
de 1301-1302
1er janvier 1302 Arch. Pas-de-Calais A 8762:
2 février 1302 Arch. Pas-de-Calais A 877
20° jour de Noël 1309 et années suivantes Des Marez et De Sagher,
Comptes d’Ypres
à l’octave de Pâques 1309 et années suivantes Ibidem
à l’octave de Pâques 1309 et années suivantes Ibidem
à l’octave de Pâques 1309 et années suivantes Ibidem
Quasimodo 1312 et années suivantes Ibidem
Quasimodo 1317-1318 Ibidem et De Sagher,
Notice, p. 103
Comptes de Gand, p. 695
Ibidem
Ibidem
Ibidem
1er juillet Cornptes d'Arras 1340-1341
Arch. Pas-de-Calais A 882
1er juillet Ibidem
(4) Rachetée en 1329/1330 pour 183 1. 6 s. 8 d. de paiement.
(5) Elle mourut en Carême 1540 (v. s.).
(6) Elle mourut à la Chandeleur 1740 (v. s.).
G. BIGWOOD
ANNEX
NUMÉROS
D'ORDRE
DATE DE
L'OPÉRATION OU
EMPRUNTEURS
TOUTÉAN MOINE PRÉTEURS SOMME DUE
DU DOCUMENT
1 (19 août 1244) Audefridus dictus Robert de Thourotte, 1200 1. p.
Lochart et un autre évêque de Liége
2 mai 1245 Audefridus dictus Le même 1400 1. p.
Lochart et un autre
3 (15 février 1262) Audefroit Louchart Edouard, fils du roi 2000 1. p.
d'Angleterre
4 9 mai 1265 Jakemon Louchart, Gui de Dampierre 2400 1. p.
fils d’'Englebert comte de Flandre
et marquis de Namur
S (décembre 1265) | Jakemon Louchart, fils Abbé et couvent 1560 1. p.
d'Englebert Louchart d’Anchin
6 septembre 1266 Audefroi Louchart Gui, comte de Flandre 6000 1. p.
et marquis de Namur
7 septembre 1266 Le même Gui, comte de Flandre 4825-G-0 p.
et marquis de Namur
8 mai 1267 Le même Gui, comte de Flandre 200429:
et marquis de Namur
9 |17 septembre 1267 Jakemon Louchart Marguerite comtesse de | 1200 1. p. (5)
Flandre et de Hainaut
10 22 octobre 1267 Jakemon Louchart La même 800 1. p. (*)
11 février 1268 André dit Louchart, calais 230 1h
fils d’Englebert
dit Louchart Le
42 (16 avril 1268) Audefroi Louchars Arnoul, comte de Guines| 6000 1. p.
et un autre
et châtelain
de Bourbourg (1°)
(1) /2) Le 26 mai 1246, la caution reconnaît que le débiteur principal l’a libérée et lui a remis
les lettres d'engagement, qu’elle avait souscrites.
(3) L'engagement du débiteur principal envers la caution, de garantir cette dernière, fut lui-
(4) Au dos: «de debte paiée ».
(5) Au dos: «debte paiée ».
même cautionné par Hugues de Conflans, Erard de Valeri, sire de Saint-Valérien, et Robert, sire
de Cresekes, chevaliers, le 15 février 1262.
IL. FINANCIERS D'ARRAS 811
ÉCHÉANCE
SOMME
CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
Arras Pâques 1245 Hugues de Châtillon, Bormans
comte de Saint-Pol et Schoolmeester,
et de Blois (1) p. 466. n° 378
p517, 094230
AITAS Octave de Le même (2) Bormans
l'Epiphanie 1246 et Schoolmeester
p. 490. n° 398
D:1917: 110423
Arras 24 juin 1262 Gui de Dampierre (*) | Arch. Nord. B 858
| God. 1291 et 1292
Atas 9 mai 1266 (4) Comtesse Marguerite | Saint-Genois, 113 et
de Flandre Arch. Nord. B 1549.
God. 1407
Gui de Dampierre Arch. Nord. B 4033
God. 1435
Arras Samedi avant Saint-Genois 120
Chandeleur 1267 (5)
4247.10.0 p. (5) Saint-Genois 122
Arras Chandeleur 1268 (7) Saint-Genois 126
AITaS 40 jours de la Saint-Genois 128
demande
AITAS 15 jours de la Saint-Genois 131
demande
Samedi avant Arch. Pas-de-Calais
ier mars 1269 À 16 God. 340
Arch. Nord. B 4033
God. 1512
(6) Le comte reçut la somme de 4247 I. 10 s. par l’entremise de son sergent Baudorin du Castel.
Les frais s’élèvent à 577 1. 16 s. p. Au dos: « debte paiéc ».
(7) Au dos: « de debte paiée ».
(8) Au dos: « Ce sont les lettres racatées à Jakemon Louchart de xr1° Ib. »
(2) Au dos « Ce sont les lettres racatées à Jakemon Louchart de vrtr° Ib. »
(10) Le 16 avril 1268, le débiteur autorise la comtesse Marguerite à saisir tous les biens qui lui
appartiennent, tenus d'elle, en cas de non paiement.
812 G. BIGWOOD
DATE DE
L'OPÉRATION OU
TOUT AU MOINS
DU DOCUMENT
PRÊTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE .
NUMÉROS
D'ORDRE
13 (janvier 1269) Jakemon Louchart Marguerite, comtesse de | 500 I. p. (?)
Flandre et de Hainaut :
14 (janvier 1269) Jakemon Louchart Baude d’Estrées et 500 I. p.
Simon Mallet, bourgeois
de Douai (2)
19 mars 1270 Audefroi dit Louchart Comte d'Artois 2000 I. p. (°).
16 (26 avril 1272) Andrieu Louchart, Béthune ({) FOURS ON
fils d’Audefroi
LÉ 1274 Jakemon Louchart Valenciennes (5) 2H LAD:
« qui fu fieus Audefroit
Louchart »
18 mars 1277 Jakemon Louchart Gand 604-16-0 p.
19 15 avril 1277 Andrieu Louchart, fils Gand 448 |. p.
de feu Audefr. Louchart
20 juillet 1278 Jakemon Louchart, Gand 539-10-0 p.
clerc
24 | 17 octobre 1280 Jakemon Louchart Ypres 1000 1. p.
22 2 février 1281 Jakemon Louchart Ypres 1000 I. p.
23 22 février 1281 Jakemon Louchart Ypres 960 ]. p.
24 2 février 1283 (?) k Jacques Louchart Bruges 3000 1]. p.
(1) Elle s’oblige à payer jusqu’au tiers de la dette principale, pour indemniser son créancier,
en Cas de non paiement.
(2) La comtesse Marguerite promet aux deux bourgeois de Douai, qui avaient empruntés pour
elle les 500 i. à Jakemon Louchart, de les leur payer. — Peut-être les deux n° 13 et 14 se
confondent-ils.
(3) Le prêt est fait sans usure.
(4) Le véritable débiteur est Robert, avoué d’Arras, sire de Béthune et de Termonde. En garan-
tie de cette dette et de Cinq autres envers d’autres bourgeois d’Arras, il assigne les échevins de
FINANCIERS D'ARRAS
813
LIEU
ÉCHÉANCE
DATE
SOMME
CAUTIONS
PRÊTÉE
SOURCES
EL EEE EE EE
Le mois de la
demande
Quatre
paiements égaux :
Toussaint 1270
Ascension 1271
Chandeleur 1272
Toussaint 1272
Assignation sur le
péage et la prévôté
de Bapaume
Arch. Nord. B 4033
God. 1550
Arch. Nord. B 4033
God 1551
Arch, Nord. B 1593
no 242. God. 1665
15 avril 1273 200 1. p. Saint-Genois 165
Arras | Vigile de Saint-Jean Arch. Nord. B 1561
1979 n° 536. God 1959
Arras 5 mars 1278 - V. Gaillard 707
Arras 9 avril 1278 Saint-Genois 206
Arras 15 juillet 1279 Saint-Genois 235
ATTAS Quinzaine de la Des Marez et
semonce De Sagher, I, p. À
ATTras Quinzaine de la Ibidem
semonce
| Arras Quinzaine de la Ibidem
semonce
2 février 1284 (©) Comptes de Bruges
1283/4 f. 17vo et 10vo:
1285/6 fol. 6vo
Béthune sur ses villes de Béthune, Richebourg, la Gorghe et Buray. — D'une mention au dos,
il résulte que les 1407 I. p. dues aux six Arrageois contiennent plus de 200 I. d'intérêts, et coûtèrent
en outre 248 1. d’« usurae ».
(5) Les véritables emprunteurs étaient le comte et la comtesse de Flandre, qui le 4 mars 1277,
désintéressent la ville.
(6) A l’échéance, Bruges ne paie que la « manaie » soit 495 1. C’est à la Chandeleur 1286
(2 févr. 1285 n. s.) que la ville paie, outre 495 1. p. de manaie, les 3000 1. de la première obligation.
La deuxième ne fut acauittée que le 1° mai 1294. |
814 G. BIGWOOD
29
30
31
33
34
39
36
91
39
NUMÉROS
D'ORDRE
DATE DE
L'OPÉRATION OU ., :
TOUT AU MOINS PRÉTEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
DU DOCUMENT
2 février 1283 (?) Jacques Louchard JU D.
(29 juin 1283) Andrieu Louchard, Béthune (1) 400 1. p.
fils de
feu Audefroi Louchart
Jacques Louchart Bruges 1020 I. p.
20 mars 1284 André Louchart Bruges 1130 1. p.
Le même Bruges 678 1/2 I. p.
Le même Bruges 542-16-0 p.
août 1284) Le même Bruges 538-4-0 p. (1)
15 sept. 1284 (?) Jacques Louchart Bruges 2200 1. (5)
15 sept. 1284 (?) Jacques Louchart Bruges 11001 Has)
Jacques Louchart Bruges LOST ER,
Jacques Louchart Bruges 2000 I. p.
André, fils d'Audefroy (7) Bruges 800-10-0 p.
Louchart
André, fils d’Audefroy Bruges 640-9-0 p.
et Mathilde |
25 janvier 1288 Jakemon Louchart Ypres 3000 I. p.
Jacques Louchart Bruges 1300 1. p.
(1) Le comte de Flandre, Gui de Dampierre, garantit la ville des conséquences de cet emprunt
conclu par elle, pour Robert, comte de Nevers, qui de son côt$ promit à son père de-l’indemniser.
En même temps, la ville emnruntait dans les.mêmes conditions 600 1. p. à deux autres habitants
d'Arras. :
(2) Le 9 août 1284, Bruges paie 202 (?) 1. de manaie et le 9 août 1286, 1020 1. p.
(3) Cette dette ne fut pas payée et à l’échéance de 1286, il était dû 1335 1. p. à Mathilde,
veuve d'André Louchard.
FINANCIERS D’ARRAS 815
ÉCHÉANCE
SOMME
ws CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE |
LIEU DATE
2 février 1284 (S) Comptes de Bruges
1283/4 fol. 17vo et 10vo;
1285/6 fol. 6vo et 1293/4
fol. 12
Arch. Nord. B 4039
God. 2488
9 août 1284 (2) Comptes de Bruges
1283/4 fol. 10; 1284/5
fol. 23; 1285/6 fol. 6
19 mai 1285 (5) 1000 1. p. Comptes de Bruges
1283/4 fol 1 et 17vo;
1884/5 fol. 22-23
7 juillet 1285 Ibidem
21 juillet 1285 Ibidem
Arras 4 août 1285 Comptes de Bruges
1283/4 fol. 17vo-18:
1285 fol. 6vo
15 septembre 1285 Comptes de Bruges
1283/4 fol. 10vo et 18vo
15 septembre 1285 Ibidem
2 février 1286 : Comptes de Bruges
1284/5 fol. 22vo
mars 1286 Ibidem
7 juillet 1286 Comptes de Bruges
1284/5 fol. 23
21 juillet 1286 Ibidem
Des Marez et
De Sagher, I, p. 100
2 février 1289 (5) Comptes de Bruges
1287/8%{01:-"32;
1289/9C fol. 10
(4) Cette somme fut payée à Mathilde, veuve d'André Louchard, probablement à son échéance,
avec 25 1/2 1. p. comme frais de change à Arras.
(5) (6) Ces deux sommes n'étaient pas encore payées en 1295. La ville paya, du moins pendant
plusieurs années, une « manaie » de 330 1.
(7) « Erga Mathildem uxorem ejus. »
(8) Bruges paya les 1300 I. à la Chandeleur 1290.
L
rl
816 G. BIGWOOD
® 1 DATE DE
Æ À | .L'OPÉRATION OU : |
Ë = TOUT AU MOINS PRETEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE .
Es DU DOCUMENT
40 Jacques Louchart Bruges 2000 1. p.
41 7 mai 1288 Jacques Louchart Bruges 1000 I. p.
42 Jacques Louchart Bruges 1000 I. p.
43 avril 1290 Jakemon Louchart, Abbé et couvent 9000 I. p.
panetier du des Dunes
roi de France
44 (12 avril 129,0) Jakemon Louchart, Dunkerque (4) 240 1. p.
sergent et panetier
du roi
45 (17 juin 1290) Marien Loucharde, Béthune (5) 729-12-0 p.
fille de
feu André Louchart
46 __ Jakemon Louchart Gui de Dampierre 240 I. p.
comte de Flandre
47 Marien Loucharde Gui de Dampierre 2133-5-0 p.
comte de Flandre
48 Audefroy Louchart Bruges 1332 L. p.
49 mai 1291 Jacques Louchart Bruges 3000 1. p.
50 13 mai 1291 Marie, fille d’Audefroy Bruges 280 LEp:
Louchart
(1) Cette dette n’était pas encore payée en 1293.
(2) Cette dette n’était pas encore payée en 1293.
(3) Cette dette n’était pas encore payée en 1293.
(4) Le véritable emprunteur est le comte Gui de Flandre, qui s’engage envers la ville à la tenir
indemne. — Sa lettre de garantie est cisaillée.
FINANCIERS D’ARRAS 817
ÉCHÉANCE
SOMME
NE CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
LIEU DATE
mars 1289 (1) Comptes de Bruges
1287/8 fol. 32
7 mai 1289 (2) Comptes de Bruges
1287/8 fol. 1 et 32
1er mars 1299 (5) Comptes de Bruges
1289/90 fol. 39
Arrasoul Le mois de la mise Gui de Dampierre Arch. Nord. B 1511
diocèse en demeure
d'Arras
Arras Le mois de la mise Saint-Genois 530
en demeure
14 mai 1291 Saint-Genois 532
Chartes des comtes
de Flandre L n° 61
15 mai 1291 Ibidem
15 mai 129 Comptes de Bruges
120801061112
mai 1292 :(6) Comptes de Bruges
1290/92 fol. 1,
1292H101NT2
12 mai 1292 (7) Ibidem
(5) Le véritable débiteur est Robert, comte de Nevers; le comte de Klandre, son père, se
_ constitue en ses lieu et place caution envers la ville. Robert à son tour prend le même engage-
ment envers son père.
(6) La dette fut payée à son échéance.
(7) La dette fut payée à son échéance. Bruges paya 20 1. de manaie lors du prêt.
DD
818 G. BIGWOOD
5 DATE DE
pe ;
Æ A L'OPÉRATION OU +
Ë = TOUT AU MOINS PRETEURS EMPRUNTEURS SOMME DUE
PR DU DOCUMENT
51 juillet 1292 Jacques Louchart Bruges 4000 I. p.
52 Mathieu Louchard, ‘ Bruges 600 I. p.
clerc,
fils d’Emme Lanstière
53 6 juin 1294 André Louchard « sub Bruges 400 1. p. (2)
nomine magistri Mathei
fil Emme Lanstière »
(1) La dette fut réglée à son échéance, ainsi que 60 1. à titre de « manaïie ». Cf. le numéro
suivant.
FINANCIERS D’ARRAS 819
ÉCHÉANCE
SOMME
CAUTIONS SOURCES
PRÊTÉE
Comptes de Bruges
129 fol. 1 et 31
6 juin 1294 (1) à Comptes de Bruges
1292/3 fol. 31
et 1293/4 fol. 12
juillet 1293
Arras | 21 (?) septembre 1294 Comptes de Bruges
1293/4 fol. 1 et 12
(A suivre.)
(2) La manaie fut de 6 1/2 1.
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Les doyens de chrétienté
(suite et fin).
ANNEXES
Liste de quelques doyens de chrétienté du XIII: siècle.
La présente liste ne vise nullement à dresser la liste de
tous les doyens de chrétienté de nos anciens diocèses,
mais seulement de ceux qui se rencontrent dans les chartes
du xrrI° siècle. Quant aux dates de leur activité décanale,
il va sans dire que celles qui sont fournies ici sont forcé-
ment incomplètes, limitées qu’elles sont par les mentions
des.actes. H. NELIs.
I. — DIOCÈSE DE CAMBRAI.
ARCHIDIACONÉ DE CAMBRAI.
Doyenné de Cambrai. Le Cateau-Cambrésis.
Mae 1206:.,.: VE JAP A PA CRAN ) (2).
Bern AE He 1012 LA
ARCHIDIACONÉ DE VALENCIENNES.
Doyenné de Valenciennes. Martin (1211... (5).
Thomas (1182-1198) (4). Gilbert (1227-1229) (5).
(2) Cf. J. Ricuar», Tresor des chartes d'Artois, t. 1, p. 27.
(?) Cf. Revue des bibliothèques et archives de Belgique, t. I (1904), p. 133.
(3) C£. L. Devizrers, Description, t. Il, p. 65.
(4) Cf. Ca. Duvivier, Actes et documents. nouv. sér., p. 121.:
(5) CF. n'HERBOMEZ, Cart. Saint-Martin, t. 1, p, 2192.
(5) Cf. LE GLay, Mém. sur les archives abb. Saint-Jean de Valenciennes (1862),
D: 10:
822
Jean (1238... CO
G... (1240-1241) (?).
Haspres.
|
Hugues (1239... ) (5). |
ARCHIDIACONÉ
Doyenné de Mons.
Henri (1190......,) (5).
Maitre H... (1236... ) (7).
Jean (1289... )(#)
Maubeuge.
Isaac (1238... Fi
(2) Cf. Ibid. p. 18.
(2) Cf. lbid., p. 19-20.
(3) CE. Ibid., p. 22-93.
. NELIS
Jean (1246-1248) (5).
Jacques (1283... ) (4.
Avesnes.
DE HAINAUT.
Bavai
Gauthier (1180-1187) (?).
Wan (155580 ) (10).
Binche.
G{odinus](1186....... ) (42).
Arnoul (1204-1206) (15).
Ponceau (1211. ..…. ) (44).
HA tI2802 STAR
TH IA34 TRE } (16)
Baudouin (1239-1241, (17).
Wibert (1245...) (18).
(4) C£. pe Sainr-GENoIs, Inv. chartes des comtes de Flandre, p. 104, n° 336.
(5) Cf. [SerruRE|, Cartul. de Saint-Bavon, p. 207, n° 209.
(6) Cf. ne Suer, Cartul. de Cambron, p. 564.
(7) Cf. L. Devizers, Description, t. V, p. 154.
(8) Cf. Ibid., t. V, p. 180.
(?) Cf. Miragus et Foppens, Op. dipl., t. Il, p. 976.
(10) Cf. DE Suer, Cartul. de Cambron, p. 664.
(41) Cf. L. Devizrers, Description, t. 1, p. 200; Duvivier, Actes... nouv.
sér.. p. 133.
(22) C£. L. DEvizers, Description, t. 1, p. 104.
(43) Cf. Ibid., p. 105.
(44) Cf. Ibid., p. 110.
(25) Cf. Le Gay, loc. cit., p. 18.
(16) Cf. DEVILLERS, Description, t. [, p. 34.
(47) Cf. Ibid. t. I, p. 206.
(48) Cf. Ibid. t. L, p. 207.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 823
ARCHIDIACONÉ DE BRABANT.
Doyenné de Chièvres. Grammont.
Gauthier (1180-1186) (1). Thierry (1225-1226) (1°).
Ferinus (1198) (?). Gauthier (1238... } (41).
Baudouin (1214....... ) (5). Centro } (12).
SCAN AE EEE } (4) Jéan|1291%%. } (13).
NPAtreM "112223827081
Der 1220 08 Gi A
Nicolas (1230-1246) (7).
AZ /O UE... (F0
Jean (1295) (?,,
Tournai (Saint-Brice). Hal.
Gerveti77e.:s): (14), Alexandre (v. 1174.......:(1*).
Gauthier (1188) (15). Gauthier (1189-1198) (1°).
Aiïscelin (1191....... NS). Brice (1209-1215) (2°).
Guillaume (1212... su . Gauthier de Braïne (1216-20):2!;,
(4) Cf. Bull. Soc. hist. et litt. de Tournai, t. XIV (1870), p. 136 et Pror, Cart.
Eename, p.65.
(2) Cf. ne Suer, Cart. Cambron, p. 318,
(3) C£. Ibid., D. 360.
(+) C£. Ibid., p. 900.
(5) Cf. L. Devizzers, Description, t. V, p. 135.
(6) C£. ne Smet, Cartul Cambron, p. 851.
(7) Cf. Bull. Soc. hist. et titt. de Tournai, t. XIV (1870), p. 154; D'HERBOMEZ,
Cart. Saint-Martin, t. 1, p. 357,
(8) Cf. 17 août 1270. chartrier de Wautier-Braine, Arch. gén. du royaume.
(9) Cf. pe Smet, Cart. Cambron, p. 931 et ne MaRnerre, Cart. d’Afflighem,
p. 459.
(10) C£. n'HERBOMEZ, Cart. Saint-Martin, 1. 1, p. 483.
(1) Collection sigillographique, n° 17351, aux Arch, gén. du roy.
(2 Cf, ne Suer, Corpus chron. Flandriae, t. II, p. 966.
(43) Cf. Ibid., p.196.
(44). CF. Miræus et FoprEens, Opera dipl., t. Il, p 1319.
(45) Cf. Ibid.,t. LIL, p. 672.
(16) Cf. Cn. Prior, Cart. Eename, p. 80.
(17) Cf. D'HerRBOMEZ, Gart. Saint-Martiu, 1. 1, p. 293.
(18) Cf. »'HErBouLz, loc. cit., p. 313.
(19) C£. pe Suer, Corpus chron. Flandriae, t. 11, p. 800 et 813.
(20) Cf. Jbid., p. 749 et 772.
(21) C£. Ibid., p. 8H ; une charte du 21 décembre 1226 porte : J. de Brania
canonicus b. Marie Cameracensis, quondam decanus de Hal; Cartul. hospice
Saint-Jean de Bruxelles, fol. 26, aux Hospices civils de Bruxelles.
824 H. NELIS
Étienne de Tieulain (1212-23,(1). ja E[debald] ve 1225; (5).
Gérard (1227......: ) (2). | (1234840)
Thomas (1228-1231) (5). de (247. 1260) (s).
Jacques (1232..:... ) (4). Sadones (1263.......) (°).
Guillaume (1243... } (5). Nicolas (1282.......) (40).
Henri (1286... )
ARCHIDIACONÉ DE BRUXELLES,.
Doyenné de Bruxelles. Pamele.
Maître Godefroid (1208.....;(*?). | Jacques (1236-1237) (?2).
Gauthier (1214... HE
Godescalc (1218-1221) (14).
Étienne (1231... ) ('5).
Maitre Godefroid (1221-1238
et 1245) (15).
Gossuin (1234-1253) (17).
Arnoul (1241-1247) (18).
F... (1260-1261) (19).
Guillaume (1265.......) (*0,.
ARS IULI280 Pal L
(D? GE Ibid, 11, p. 299.
(2) Cf. Ibid, p. 357.
(3) Cf. Vos, Cartul. Saint-Medard, p. 164.
(4) Cartul. Notre-Dame de Tournai, fol. 241v°, aux Arch. cath. de Tournai.
(5) CI. Vos, ib1d., p. 248.
(6) Cf. L. Devizzers, Description, t. I, p. 140.
(7) Cf. Cort. Saint-Jean, fol. 12v0, aux Hospices de Bruxelles.
(5) Cf. Chartrier: d'Aywières (août 1247), aux Archives du royaume et
eétabl. religieux, fol. 229, ibid.
(?) Cf. Cartul. chap. de Nivelles, n° 1417, fol. 105, ibid.
(10) Cf. Chambre des comptes, t. I, fol. 58vo, 1bid.
(41) Cart. de l’rbb. de Grimberghen, t. IL, fol. 139v°, à Grimberghon.
(42) CF. Cart. n° IT, fol. 108 de Grimberghen, à l'abbaye de Grimberghen.
(13) Cf. Ibid., fol. 104.
(44) Cf. Jbid., fol. 116 et DE MARNEFFE, Cart. d'A fflighem, p. 396.
(15) Cf. Cartul. IX, fol. 4vo de Grimberghen, aux Archives de l’abbaye.
(16) C£. Jbid., fol. 6 et Cartul. Suint-Jacques, à Bruxelles, fol. LXXIIIT, aux
Arch. gén. roy.
(47) Cf. Cart. hospice Saint-Jean, fol. 25, aux Archives des hospices de
Bruxelles et Cartul. A fflighem, B, fol. 19, aux Arch. gén. roy.
(18) CF. ne MARNEFFE, Cart. Afflighem, p. 591 et Cartul. IN, fol. 1v0-2 de l’abb.
de Grimberghen, à Grimberghen.
(1°) CF. GortscnaLckx, Bijdragen, t. II, p. 589.
(2°) Cf. Chartrier de Cortenberg, aux Arch. gén du royaume.
(1) CE. Cartul. du béguinage de Bruxelles, n° 4578a, fol. A2v0, ibid.
(2?) Cf. Cu. Por, Cart. d'Eename, p. 189, e97 et 199.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 825
ARCHIDIACONÉ ET DOYENNÉ D'ANVERS (a).
Jean (avant 1216... ) (1). Egide de Schelle (1269-1270) (?).
Henri (1224.......) (2). Daniel (1274-1282) (8).
Arnoul de Lierre (1229-1240) (3). | Nicolas (1284 ...……. NP
Gossuin de Duffle(1242-1244,1#). 4 Henri (1283-1287) (10).
Daniel de Doorne (1245 1251) (). { Nicolas (1292... ) (41).
Jean (1245... No |
II. — DIOCÈSE DE TOURNAI,
ARCHIDIACONÉ DE TOURNAI.
Doyenné de Tournai. Helchin.
MW M L22200 ) (12).
Seclin. | Lille.
| JT... (1237...) (a).
M..:(1243-1253) (14).
| PH ESCI2S TEE ) (15),
Courtrai. RAS IL248 8: JS}
J... (1222-1235) (16). | G... (1247-1248) (1).
Guillaume (1238-1240) (17).
(a) Yoir une liste des doyens de chrétienté d'Anvers, dans GOETSCHALCKX,
Bijdragen, 1. V (1906), p. 479-480.
(1) Cf. À. DE VLAMINGK, Cartul. de Termonde, p. 96.
(2) CE. Cartuloire de l'abb. de Tongerloo (A), fol. 104, à l’abbaye.
(5) Cf. ibid., fol. 261.
(4) Cf. GoerscHALcKx, Bijdragen, t. V, p. 346; t. IX, p. 473.
(5) C£. Tbid., p. 497; chartrier de Roosendael (26 avril 1247). aux Archives
de l'État, à Anvers et GoerscnaLokx, t. X, p. 184.
(6) Cf. Bull. Comm. roy. hist., sér. IV, p. 10 et 67.
(7) Cf. GorrscnaLckx, Bijdragen, t. V, p. 479.
(8) C£. Zbid., t. XII, p. 112.
(2) C£. Ibid., t. X, p. 349.
(10) C£. Ibid.,t. X, p. 393.
(4) Cf. GogrscnALckx, t. V, p. 480.
(1?) Cf. [Serrure], Cart. Saint-Bavon, p. 186.
(13) Cf. Ibid., p. 200, n° 200.
(44) Cf. Haurcœur, Cart. Saint-Pierre de Lille, t. I, p. 280.
(15) Cf. Bull. Soc. hist. et litt. de Tournai, t. XVI (1874), p. 103.
(16) Cf. D'HERBOMEZ, Cartul. Saint-Martin t. I, p. 438,
(17) Cf. Haurcœur, Cart. de Saint-Pierre de Lille, t. 1, p. 242.
(18) Cf. n'HERBOMEZ, loc. cit., p. 571.
(19) C£. Pror, Cart. Eename. p. 239.
826 H. NELIS
ARCHIDIACONÉ DE GAND.
Doyenné de Gand. Roulers.
Rodolphe (1190...) (1). W. .(1224 env. (1.
Henri (1220... ,...)(2).
Maître Godeïroid (1231-1233: (3) AHRENENOEE
(12304 PER Baudouin (1224... ) ("1).
J... (1249-1250) (5). Lambert (1236... ) ('2).
Siger (1263-1268) (6).
D 2. (1279110). Pays de Waes.
Guillaume de Suna (1282-83) (3). | Lifnodus (1166... } (5).
Jacques (...…... 1308) (9): Wulfram (1237... ) (1).
(1239 PACE
Sn (1248-1251) (1).
(1258-1259) (1):
AIDOG RAR JUPE
= :., à Zele Ne 1278) (1°).
Pierre (1284.. ....) (29).
Jacques (1296. ROUTE ) (21).
Jean (1302-1312) (2°).
(1) Cf. van LokeREN, Chartes de Saint-Pierre de Gand, t. 1, p. 199.
(2) CE. [SerrURE], Cart. Saint-Bavon, n° 132.
(8) Cf. Bérauxe, Cartul. Sainte-Élisabeth, p. 398.
(4) Cf. [Serrure], Cart. Saint-Bavon, p. 198.
(5) Cf. Cartul. de Baudeloo, n° I, fol. 272 (95 juillet 1249), aux Arch. État à
Gand et fol. 191v0.
(6) Cf. Cartul. d'Oost-Eecloo, n° I, foi. 34, ibid.
(7) Cf. Cart. de Baudeloo, n° I, fol. 229vo, ibid.
(8) Cf. van LokeREn, loc. cit., t. 1, p. 381, 425, 426 et 432.
(*) Cf. Cart. de Baudeloo, n° IT (B), fol. 113, 1bid.
(10) C£. L. van HozLeBexe, Cartul. de l'abbaye de Loo, p. 50.
(41) C£. Cn. Pror, Cart. d'Eename, p. 103.
(12) Cf. lbid.
(43) Cf. A. Faven, Liber traditionum, p. 181 : « Lifnodus decanus de Wasia. »
(14) Cf, Cart. abb. Bavdeloo, ibid.
(15) C£. [SerRuRE], loc. cit., p. 211.
(16) CE. [Serruke]|, Cart. Saint-Bavon, p. 276.
(47) Cf. Cart. de Baudeloo (A), Arch. État à Gand.
(48) Cf. Cart. de Baudeloo,, I (B), fol. 145v0, aux Arch. État Gand.
(49) Cf. Établ. rel., n° 2208a, fol. 287v°, aux Arch. gén. roy.
(20) Cf. Cart. de RAT no I, fol. 184v0, aux Arch. État Gand.
(°1) Le Ibid., n° II, fol. 130 et ne I, fol 203, 42v°, 266, 244vo.
(2) C SR ET Cart. Saint-Bavon, p. 211. |
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 827
ARCHIDIACONÉ DE BRUGES.
Doyenné de Bruges. Jean (1239-1243) (6).
Arnoul (1198-1204?) (1). ! Henri de Rodenburg (1245) (7).
Rodolphe (12051212?) (?) A DAC ANS
Guillaume (1217-1231) (5). Gilles (1254-1267) (°).
Nicolas (1234... ) (à). Maitre Jean de Rubroec
Lambert (1235-1239) (5). | (RSUNE ET
Ardenbourg. Oudenbourg (11
Jacques (1281... ) (1?)
III. — DIOCÈSE DE LIÉGE.
ARCHIDIACONÉ DE LIËGE.
ARCHIDIACONÉ DE LA CAMPINE.
Doyenné de Hilvarenbeek. ie
Thierry (1261-1278) (13): La (1274...) (14).
Woensel. one
. (1231-1232) (15).
Jean, curé de Rothem(1306..)(1).
(1) Cf. MiRæus-Foppenxs, Opera dipl., t. IV, p. 529 et Cn. Duvivier, Actes et
documents, nouv. sér., p. 339.
(2) Cf. Cartularium de Dunis, p. 484 et L. DreGericK, Inv. arch. abb. Messines,
P. 37.
(3) Cf. Ann. Soc. éml. de Brages, 1. XIV, p. 271 et Cartlul. de Dunis, p. 544.
(4) Cf. Cart. de Dunis.
(5) Cf. Chartrier abb. Saint-André, bleu, n° 7384, aux No État à Bruges et
bl., n° 7107, 1bid.
(6) Collection sigillographique, n° 20975, aux Arch. gén. roy. et Cartul. de
Dunis, p.577.
(7) Cf. Cartul. de Dunis, p. 580.
(8) C£. Cart. Saint-André (2674), fol. 106ve.
(2) Cf. Cartul. de Dunis, p, 585 et 605 et Bull. Soc. hist. et litt. de Tourne,
t. XIV, p. 106.
(10) Cf, Cart. Saint-Andre (2674), ibid.
(11) Liste des doyens d’Oudenbourg dans Feys et van DE CASTEBLE, Hist. de la
ville d'Oudenbourg, t. LU, p. 534.
(2) CE. Ibid., p. 534.
(43) Chartrier d'Averbode, à l'abbaye d’Averbode (18 avril 1261).
(41) Cf. Mrzæus et Foprexs, Opera diplomatica, t. TIT, p. 128.
(4) Chartrier d'Averbode, à l'abbaye d’Averbode (vov. 1232).
(46) Cf. Daris, Nofices sur les eglises du dioc. Liége, t. IV, p. 135. :
828 H. NELIS
Beeringen. | Susteren.
Henri (1266... .) (1).
Jean (1273-1296) (?).
Wassenberg.
ARCHIDIACONÉ DE HESBAYE.
Concile de Saint-Trond. Tongres.
Guillaume (1229... Je | Gérard (1204-1234) (5).
H... (1233-1237) (4). | Simon (1241-1244) (°).
Thierry (1271: HS Henri (1271-1275)(°)
Maestricht.
Henri (1262740 } (2
Rutger (1281-1282) (1°).
ARCHIDIACONÉ DE BRABANT.
Concile de Léau. Louvain.
Achille (1198... ) (21). Englebert (1204-1209) (14).
Re (257,228 02) Louis (1220.......) (15).
15).
Francon (1226... 1 USE
Pom PS
S... (1248-1253)
(1) Cf. Analectes.… Reusens, t. VIII, p. 361.
(2) C£. Ibid., t. XXXV, p. 429 et chartrier d’Averbode à l’abbaye d’Averbode
(7 mars 1296, n. st.).
(3) CE. J. W{ocrers|, Notice hist. sur l’ancienne noble de Milen, p. 47-48.
(+) Cf. BorMaxs et SCHOOLMEESTERS, Cart. Saint-Lambert de Liege, t. I, p. 318
et chartrier d’Averbode, à l'abbaye d’Averbode (7 mars 1237, n. st.).
(5) Cf. Cu. Pior, Cartul. de Saint-Trond, t. 1, p. 198.
(6) Cf. J. Paquay, Cartul Notre-Dame de Tongres, p. 57, 60, 94.
(°) Cf. E. Poncezer, Inv. anal. arch. Sainte-Croix de Liège, t. 1, p. 36.
(8) Cf. J. PaQuay, loc. cit., p. 291.
(9) Cf. J. Cuveuier, Cartul. Val-Benoît, p. 170.
(10) CÊ. Ibid., p. 243.
(1) Chartrier de Heylissem, aux Arch gén. roy.
(12) Cf. J. Paquay, Loc. cit., p. 110, no 49, 111.
(15) Cart. Heylissem, Établ. rel., n° 29514, fol. 80 et 98v°, aux Arch. gén. roy,
(44) C£. Bull. Com. roy. hist., Sér. IV, t. VIL, p. 387 et t X, p. 196.
(45) Chartrier de Terbanck, aux Arch. gén. roy.
(16) Ibid. (mars 1266, n. st. ?).
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 829
Henri (1262-1266) (1). Pierre (1234-1249) (5).
Joan (1291...,.).(2), Regnier (1251-1274) (4).
Lambert (1275-1276) (5).
Henri (1282-1399) (6).
Jodoigne. Hozémont.
Regnier (1187-1188) (). He Henrre(ro Eco
Jean (1198-1200) (8). Gérard (1196-1198) (17).
Jean de St-Marc (1209-1225) (°). Bastien (1229... at
EPP AUPA TES ETES HAL E Servais (1233... ) (4).
N... (1244-1249) (11). Ne (1999802) (20).
Pierre de Grave 1254... .) (12).
Herbrand d’Affremont (1264-
1274) (15). «
Maitre Henri de Foul (1265-
1275) (+).
Hildebrand (1292...) (15).
(4) Cart. Parc-les-Dames, Établ. rel., n° 3398, fol. 47v°, ibid. et chartrier
d’'Oplinter, ibid.
(2) Cf. J. Paquay, Loc. cit., p. 248, n° 196.
(3) Cf. px TRroosrTEMBERGH, Chartes de Gempe, p. 23 et Cartul. d'A fflighem (A),
)[, fol. 318, aux Arch. gén. roy.
(4) Cf. GoerscnaLckx, Bijdragen, t. I, p. 448 et Bull. Com. roy. hist., sér. IV,
t. III, p. 188.
(5) Cf. pe TROOSTEMBERGH, l0e. cit., p. 82 (testament du doyen).
(6) Chartrier d’Averbode, à t’abbaye d’Averbode (17 mars 1295) et Ana-
lectes.. Reusens, t. VII, p. 220.
(?) Cf. Chartrier d’Afflighem, aux Arch. gén. roy.
(8) Cf. TaimisTer, Cart. Saint-Paul de Liege. p.26.
(®) Cf. ScaoonBroopt, Inv. arch. Val Saint-Lambert, t, 1, p.16 et ne Mar-
NEFFE, Cart. d’Afflighem, p. 421.
(40) Cart. de Mellemont, fol. 378.
(11) Cartul. de Mellemont, Établ. rel., 3878, fol. XXI, aux Arch. gén. roy. et
fol. 304.
(1?) Chartrier d’'Affighem, aux Arch. gén. roy.
(43) Cf. Analectes.. Reusens, t. XX, p. 28.
(44) Cartul. de Heylissem, Établ. rel., n° 29514, fol. 44, aux Arch. gén. roy.,
fol. 74 et 47.
(45) Chartrier de Heylissem, aux Arch. gén, roy.
(46) Cf. Bull. Soc. d'art. et hist. de Liege, t. IX, p.
(47) Cf. THmisTER, loc. cit., p. 25.
(18) Cf. ScaoonBroopT, Inv. Val-Saint-Lambert, t. I, p. 33.
(2?) Cf. Analectes.. Reusens, t. XXIIL, p. 348.
(20) Cf. ScnoonBroopr, loc. cit., p. 59, n° 163.
830 H. NELIS
ARCHIDIACONÉ DE CONDROZ.
Huy. Saint-Remacle.
Gilbert (1231-1232) (4).
Ouffet. Concile de Ciney.
; Jean (1230-1258).
Thierry (1235-1256) (1).
Gauthier (1261-1264) (2). Hanret.
Rodolphe (1276-1278) (5). Francon (1227... “AGE
Thomas (1235-1248) (°).
ARCHIDIACONÉ DE L'ARDENNE.
Stavelot (!!).
ardouin (1182-1183) (12).
enri (1264-1286) (15).
Concile de Bastogne.
|
Jean (1240-1243) (7). |
Herbert (1254-1269) (5).
Henri (1282-1289?; (°).
Thibaut (1297... (107
n
ARCHIDIACONÉ DE HAINAUT.
Concile d' Andenne. Gembloux.
Wéry (1226-1227) (14).
Jean (1254... }: (15).
Lambert (1264....... ) (16).
Jean (1272) (1?).
(4) Cf. Bull. Com. roy. hist., sér. V, t. IV, p. 22.
(?) Cf. ScaoonBroopt, Inv. Val-Saint-Lambert, t. I. p. 96, 97, 98, 100.
(3) Cf. Ibid., p. 155.
(4) Cf. ScHoonBRoopT, loc. cil., p. 39.
(5) C£. Ibid.
(6) Cf. Ibid.
(7) Cf. Cu. Laurent, Houfjulize, p. 36 et Bull. Soc. ert. et hiet. de Liege,
t. XX, p.121. |
(8) Collection sigillographique, n° 4261, aux Arch. gén. roy. et Bull. Soc.
art. et hist. de Liege, t. XX, p. 72, 415 et G. Kurta, Cart. Saint-Hubert, t, I,
p. 379.
(9) Cf. Ibid., t. I, p. 404.
(40) Cf. Jbid.,t. I, p. 440:
(tt) Cf. D. GuizLeAUME, « Les doyens du concile de Stavelot »,‘dans Leodium,
t. VII (1908), p. 146-147.
(22) Hazxin et Rozann, Cart. Stavelos, t. I, p. 512.
(43) Cf. Bull. Soc. art. et hist. Liege, t. XX, p. 415.
(14) C£. Analectes.… Reusens, t. XXV et DE MARNEFFE, Cart. A fflighem, p. 453.
(45) Chartrier d’Afflighem, aux Arch. gén. roy.
(16) Cf. Annules, Soc. arch. de Namur, t. XXXI, p. 171.
(17) Chartrier d’Afflighem, aux Arch. gén. roy.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 831
Fleurus (à).
Raoul (1146... JE
Henri (1161-1167) (?).
Guillaume (vers 1175) (5).
Herman de Nivelles(1180-88) (4.
Liebert (1190-1192) (5).
Rodolphe (1195-1217) (‘).
Gosuin (1220-1240) ().
RAR U2228 1) ()
G... (1243-1244) (®).
Jean de Houtain (1246-1259) (1°).
Guillaume (1257-1262) (11).
Lambert (?) (1267... ) (12).
Henr1(1279.:" ) (13).
Pierre (12967... ) (14).
Jacques (1296... ) (15).
Florennes (b).
Walter (1187) ({).
Gilberti(EI99 CETTE
L..., curé de Bioul [1210.....) (18).
N..., curé de Senzeille
(etre 1253) (1°).
Jean (1247-1260) (2°).
Baudouin (1287-1309) (21).
Thuin.
Michel (1190-1211) (22).
Arnoul (1225-1243) (?5).
Nicolas (1248... ) (24).
Maître Jean (1257.......) (25).
(a) Cf. Chanoine Roca», « Les doyens du concile de Fleurus », dans Le o-
dium, t. XII (1913), p. 133 et U. BERLIÈRE, Monasticon, I, p. 299.
(1) Cf. Ibid., p. 134.
(2) Cf. Ibid.
(3) Cf. Ibid.
(#) Cf. En. ne Moreau, Chartes de Villers-en-Brabant, p. 12.
(5) Cf. RoLann, loc. cit.
(6) Cf. Devizzers, Descriplion, t. I, p. 208 et Miræus-FoppEns, Opera dipl.,
t. IL, p. 370.
(7) Cf. ne MaRNEFFE, Cart. Afflighem, p. 575.
(8) Cf. Rozanp, loc. cil., p. 135.
(°) Cf. Tbid.
(10) Cf. Analectes.. Reusens, t. IV, p. 481.
(41) Chartrier d’Afflighem, aux Arch. gén. roy.
(22) Cf. RoLanp, loc. cit.
(43) Cf. Ibid.
(44) CE. Ibid.
(25) Cf. Ibid.
(b) Cf. F. Baix, « Doyens du concile de Florennes. Notes historiques », dans
Analectes.. Reusens, t. XXXVI, p. 105-193.
(26) Cf. Ibid, p. 108.
(17) Cf. Ibid.
(48) Cf. Ibid.
(49) Cf. Ibid.
(20) Cf. Analectes… Reusens, t. IV, p. 481 et 1. IX, p. 495.
(21) Cf. Annales Soc. arch. de Namur, t. XXN, p. 279.
(22) Cf. L. Devizzers, Description, t. I, p. 76 et 186.
(3) C£. Ibid., p. 58.
(24) Cf. Deviens, loc. cit., p. 191.
(25) Cf. Ibid., p. 57.
832 H. NELIS
ARCHIDIACONÉ DE FAMENNE.
Concile de Chimay. Graide (b).
MUR (122800 ) (a). Freduard (1075).
Jean (1249... ). Etienne (1163).
Gérard (1254).
Rockefort.
IV. — DIOCÈSE DE THÉROUANE.
Doyenné de Bergues Ypres.
Saint-Winoc.
RD ET W:.. (12472090)
Pierre/(1233.%2. REC Maître Jean Boune (1289...) (5).
H.,. (vers 1237-1247) (5).
J:54/(1260 100) (48
Furnes.
R{einfrid] (1217... LU)
LAC ENU 210 JACe}:
Ritals-n#1288) (9:
Gérard (1238-1243) ({t).
J. Elfart (1244-1261) (11).
Lambert (1262... } (12).
(a) C£. V. BarBier, Hist. abb. Floreffe, IL, p. 76.
(b) Cf. GC. Rozann, « Étude historique sur le village et le doyenné de
Graide », dans Annales Soc. arch. de Namur, t. XVI (1883), p. 465-466.
(2) C£. Devizzers, Description, t. I, p. 151.
(7) CE. Van DE P[urtE |, Cartularium de Dunis, p. 558 et 559.
(8) Cf. Pruvosr, Chron. et cartul. de Bergues, p. 228 et n'Hoop, Chartes de
Saint-Bertin, p. 79.
(4) Cart. de Dunis, p. 606.
(5) Cart. Voormezeele (n° 3472), fol. 27, Arch. État Bruges.
(6) Cf. L. van HozLeBekEe, Cart. de Saint-Pierre de Loo, p. 69.
(7) Cf. F. v. et G. G. Chron. et cart. Sancti-Nicolai Furnensis, p. 139.
(8) Cart. de Dunis, p. 481 et 508.
(®) Cf. Chron. et cart. Sancti-Nicolai Furnensis, p. 188.
(10) Cf. Cart. de Dunis, p. 570.
(41) C£. Cart. de Dunis, p. 581 et F. v. et G. C., loc. cit., p. 176.
(2) Collection sigillographique, n° 3258.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 833
V. — DIOCÈSE DE TRÊVES.
Doyenné d’Arlon. | Luxembourg.
Conrad (1260-1268) (1). Mathias (1283... JE
Thierry (1287... DA
Mersck. Carignan (Yvoix).
Wéry (1263-1271) ({). Gérard (1201-1210) (5).
JU: I208) 0
Jean, curé de Villy (1265...) (7).
Aubert (1289...
Juvigny. Longuion.
« Our » (1202-1238) (°). Herbert (v. 1200-1247) (10).
Thierry (1200-1210) (*). Ni MID Ad LE: ) (21).
Robert (1256. .....)(1?),
Gautier d’ IA encey (1293-99) (15)
LR LE a ———————
VD —DIOCÉSE D’UTRECHIT.
Doyens des IV Métiers.
Dr el227 ee. ) (24).
Pen l2390 8e, ) (25).
J.,., curé de Bouchaute (1256-1259) (15).
Henri Bolin ne 1278) (1°).
Jean1299,;:::2)HA8)
(2) Cf. V. BarBier, Hist. de Géronsart, p.275.
(2) Cf. Gorrner, Cart. Clairefontaine, p. 43, 81.
(3) Cf. van WBrveke. loc. cit., p. 142.
(4) CF. N. van WeRvEkE, Cart. Marienthal, p. 79, 91.
(5) Cf. GorriNET, Cartul. Orval, p. 134 et 163.
(6) Cf. lbid., p. 198, 250, 251, 258, 273, 284, 329 et 340.
(*) Cf. Gorrier, Cartul. de Clairefontaine, p. 45.
(8) Cf. GoreInET, Cart. Orval, p. 121-136.
(°) C£. Ibid.
(10) Cf. GorrinET, Cartul. d'Orval, p. 128, 184, 254.
(41) C£. Gorriner. Cart. de Clairefontaine, p. 18.
(42) C£. Ibid., p. 32.
(23) C£. Jbid., p. 100, 85 et 88.
(4) Cartul. de Baudeloo, 1, fol. 92v0, aux Arch. État à Gand.
(15) Ibid., fol. 91vo.
(16) Cartul. de Dunis, p. 348 et 1bid., IX (H), fol. 193,
(17) Ibid., II (B), fol. 235 et 282v0.
(48) Chartrier d’Afflighem, aux Arch. gén. roy.
06
834 H. NELIS
1
1201
Vente, devant le doyen de chrétienté de Bruges, par Guil-
laume de Hautauwe ainsi que sa femme à l’abbaye de Saint-
André lez-Bruges d’une rente perpétuelle de 50 deniers
assignée sur des biens appelés Westic, situés à Stalhille.
Universis presentes litteras inspecturis decanus chris-
tianitatis Brugensis salutem in Domino. Noverit univer-
sitas vestra quod coram nobis propter hoc personaliter
constituti Wilhelmus, filius Egidii de Hautauwe et Maria,
filia Wilhelmi Davenans, uxor dicti Wilhelmi, recogno-
verunt et confessi fuerunt se vendidisse bene et legitime
religiosis viris domno abbati et conventui monasterii
Sancti Andree juxta Brugas quinquaginta denarium annui
et perpetui redditus sui quos habuerunt assignatos ad
quatuor mensuras terre parum plus vel minus jacentes in
parochia de Stalhille que vocatur Westic pro quinquaginta
et quinque solidos flandrorum ipsis conjugibus a dictis
abbate et monasterio integre persolutos et in utilitatem
suam inplicatos ut conferri fuerant quarum terrarum pro-
prietas spectat ad ipsos abbatem et conventum ratione
emptionis facte pro 1psis et ex parte ipsorum cum Guil-
lelmo dicto Bloch et ejus uxore, promittentes dicti conjuges
coram nobis sub fide et Juris suis prestitis coram nobis
dictos redditus eisdem abati et conventui gerandizare ad
legem patrie et nunquam aliquid juris ir dictis redditibus
per se vel alium petere vel reclamare ac pacifice de dictis
redditibus a dictis abbate et conventu amplius et de
cetero non petendis testimonio presentium litterarum qui-
bus sigillum curie Brugensis duximus apponendum. Datum
anno Domini M. CC. primo. sabbato post Trinitatem.
Cartul. de Saint-André, n° 2674. fol. 169,
aux Archives de l'État, à Bruges.
IT
1217
Donation de dimes à l’abbaye d’Alne devant Jean, doyen
du concile de Jodoigne, délégué par l’évêque de Liége.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 835
Johannes, Dei gratia Geldoniensis concilii decanus, om-
nibus Christi fidelibus in perpetuum. Quoniam sanctis
locis propter Domini beneficia conferentur tam multa
debent firmitate constitui ut inde nulla possint in poste-
rum occasione divelli, Hujus igitur rationis intuitu notum
facio presentibus et futuris quod, cum domina Aledis
de Bouler sextam partem decime de Bouler possideret et
eam Alnensi monasterio in elemosinam conferre vellet,
praemissis ad eam monitionibus debitis de resignanda ea
illi ecclesie ad quam de jure spectabat, cum ad hoc induci
nequiret, ipsam decimam in manum meam, qui ex parte
domini mei Hugonis, Leodiensis episcopi, et ex ipsius
mandato ad recipiendum et conferendum astabam, omnibus
liberis suis et propinquis aliis quorum intererat astipu-
lantibus, approbantibus et benignum in hoc assensum
praebentibus, cum omni integritate sua sicut eam tenebat
prefato monasterio conferendam resignavit, scilicet Hen-
ricus de Latuit cum novam partem decime de Dungleber
teneret in feodum et eam monasterio Alnensi in elemo-
sinam assignare vellet, ipse quoque de resignanda ea
potius ecclesie cui debebatur, sicut dignum erat premo-
nitus, cum hoc eidem persuaderi non posset eam in manum
domini Willelmi de Dumgleber, de quo eam tenebat, ad
opus dicti monasterii remisit, quam statim idem W. in
manum meam Alnensi monasterio conferendam reportavit.
Preterea Eppinus de Ultratil portiunculam illam decime
de Ultretil in manum meam domini sui, de quo eam tenebat
in feodum, accedente consensu et laudamento sepe dicto
monasterio applicandam resignavit. Omnes itaque supra-
scriptas decimarum portiones in manum meam secundum
premissum modum et ordinem resignatas, ego Johannes,
auctoritate domini mei H. Leodiensis episcopi, qua fun-
gebar in hac parte, Alnensi monasterio in elemosinam
perpétuo possidendam contuli et collatas presentis scripti
patrocinio communivi. Actum anno M COX VII:
Cartul. d'Alne. du XIV* siècle
Cart n°1, fol. 316v°-317, aux
Archives de l'Etat, à Mons.
836 : H. NELIS
III
1228
G., doyen de chrétienté de Bruxelles, authentique de
son sceau un acte de Leonius, personne de Hoeylaert.
G. christianitatis decanus de Bruxella, omnibus pre-
sentem paginam inspecturis salutem in Domino, Notum
facimus universitati vestre quod Leonius, dictus persona
de Holar, dedit licentiam domui de Camera redimendi de
manu laica decimas quas Franco et Gerardus de Bousfort
a progenitoribus suis ad ipsos devolutas in Holar libere
possidebant; sed quoniam dictus Leonius proprium sigil-
lum non habuit ad preces ipsius presens memoriale sigilli
nostri munimus appensione. Datum anno Domini mille-
simo ducentesimo vicesimo octavo.
Charte originale avec sceau rond pendant sur
double queue représentant une église romane.
Légende : f SIGILLUM . .NITATIS EIENSIS.
Chartrier de l'abbaye de La Cambre,aux Archives
générales du royaume.
IV
Novembre 1228
Vente devant G., doyen de chrétienté de Bruxelles,
et ainsi que des témoins : des prêtres, des clercs et des
laïcs.
Universis presens scriptum inspecturis, G., christiani-
tatis decanus in Bruxella salutem in Domino. Noverit
universitas vestra quod parochiani de Corbeca, de com-
muni consensu totius parochie fructus decime, quam
Arnoldus miles bone memorie contulit in elemosinam ad
opus fabrice ecclesie de Corbeca vendiderunt Johanni de
Mencario de Bruxella pro viginti libris bruxellensis mo-
nete ad duodecim annos cum omni integritate perci-
piendos, ita quod elapsis ejusdem duodecim annis, dicta
ecclesia fructibus dicte decime libere gaudebit et absolute;
ut autem hec venditio nulla inposterum attemptetur
calumpnia et dictus Johannes in nullo detrementum
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 837
patiatur, parochiani memorate ville, videlicet Thomas
miles, Symon, Sygerus, Arnoldus, Gerardus, Lambertus
et Rutgherus se et sua ad petitionem totius parochie obli-
gaverunt; testes : Felix, Albertus, presbyteri; Arnoldus,
Gerardus, clerici; Gerardus, Rembaldus, laici. Acium a
graciae M. CC. TI mense novembris
Cartulaire de l’abb. de Saint-Michel d'Anvers
(x1v* s.), n° 3, fol. 42, aux Archives de l'État, Anvers.
V
1237
Legs constitué devant G., doyen du concile de Jodoigne,
ainsi que des témoins : le mayeur et les échevins de Chau-
mont et beaucoup d’autres personnes.
Universis Christi fidelibus presentes litteras intuen-
tibus, G. decanus concilii Geldoniensis salutem. Noverit
universitas vestra quod Johannes de Calvomonte, dictus
de Valle, in presentia nostra constitutus, recognovit se
legasse, et iterum legavit pro remedio anime sue, domini
de Ville super tota terra sua in territorio de Calvomonte,
quadraginta lib. lovanienses ad herede cui terra jure
hereditario succedet post obitum suum dicte domini
solvendas, ita quod dicta domus de fructibus terre medio
tempore preceptis nichil computabit in sortem et de dicta
terra neque in vita neque in morte sua aliquid facere
poterit nisi salva conditione supradicta. Testes : ;:Eusta-
cius, villicus, Franco, Evrardus, Johannes faber et alius
Johannes faber, Nicholaus, Marsilius, scabini de Calvo
Monte, Alardus, Petrus et multi alii. In hujus rei testimo-
nium ut hoc ratum sit ad petitionem ejusdem J., presentes
litteras sigilli nostri munimine duximus roborandas.
Actum anno Domini M. CC. XXX. septimo.
Cartul. de Mellemont, Établ. rel., n° 11,029,
fol. 378, Arch. gén. roy.
ML
1249, 25 juillet
J., doyen de chrétienté de Gand, notifie que E. Brune et
F. Dives, jadis échevins de cette ville, ont déclaré que
838 H. NELIS
devant eux les frères W. et R. Corthals ont avoué que
leur terre située à Stekene leur appartient en propriété.
Universis Christi fidelibus presentes literas inspecturis,
J. decanus christianitatis Gandensis salutem in Domino.
Noverit universitas vestra quod Everardus dictus Brune
et Fulcro dictus Dives, oppidani Gandenses, in presentia
nostra propter hoc constituti, recognoverunt coram nobis
quod eo tempore quo fuerunt scabini Gandenses, quod
dictus Ghisilbertus, presbyter, dictus Corthals, Michael,
ejus frater, Berthildis, Leworgis et Agnete sorores eorum,
coram ipsis térram illam, que jacet in parrochia Omnium
Sanctorum apud Stekene in Wasia, quam Walterus et
Rennocus, fratres dicti Corthals, tenent et possident ab
ecclesia de Bodelo, sub annuo censu quitam et liberam
clamabant et quicquid juris habebant in eadem terra et
recognoverunt coram ipsis E. et F. quod dicta terra esset
Walteri et Renuoci fratrum ante dictorum et quod nullus
alius jus habebat in dicta terra quam predicti W. et R. et
hoc universis significamus. Datum anno Domini millesimo
ducentesimo qnadragesimo nono, in festo beatorum apos-
tolorum Philippe et Jacobi.
Cartul, de Baudeloo, n°4 (A), 01272-27208
Arch. État, à Gand.
VII
15 novembre 1253
Notification devant N., doyen [de chrétienté] de Hal,
de l’acquisition faite par l'abbaye d’Aywières,par devant
les échevins du seigneur d’Arquennes (1), des biens de
Francon de Opphem.
Universis presentes litteras inspecturis, N., humilis
decanus de Hal, testimonium veritatis acceptare. Noverit
universitas vestra quod Henricus clericus, filius Fran-
conis de Opphem, in jure constitutus coram Petro de
Ransebecka, quem dominus Godefridus miles de Ar-
cheinna, dictus Bahars, loco sui quo ad hoc instituerat,
-() Hya lieu de croire qu'il s’agit d’Arquennes et non d’Archennes.
DOYENS DE CHRÉTIENTÉ 839
omnes acquisitiones quas religiose domine abbatissa et
conventus de Aquiria, Cysterciensis ordinis, à Francone
patre suo acquisierant,spontanee et sine ulla coactione sub
testimonio et in presentia hominum et scabinorum domini
Godefridi militis supradicti, pro parte domini de Opphem,
aprobavit et quicquid juris habebat et habere debebat in
repetitione acquisitionum predictarum, sive dicte acqui-
sitiones sint feodum, sive hereditas, karitative quitavit
abbatisse et conventui supradictis. Homines autem dicti
Godefridi militis qui his interfuerunt sunt hii : Petrus,
Walterus, Robertus, Eustacius de Ponte, Thomas, feoda-
rius, Sebastianus et Leonius; scabini vero qui etiam his
interfuerunt sunt hii : Jacobus, Pictavinus, Baldo de
Quercu, Leonius, Willelmus, sutor, Martinus et Renerus;
et ne sepe dicte aquirientes super approbatione et quitta-
tione prelibatis ab aliquo in posterum valeant molestari,
presentes litteras sigillo nostro sigillatas in testimonium
omnium predictorum eisdem aquiriensibus tradimus con-
servandas. Datum anno Domini M. CC. L. tercio, mense
novembrio, sabbato infra octavas beati Martini hyemalis.
Charte originuie; sceau enlevé, dans le chartrier
de l’abbaye d’'Aywières, aux Archives générales
du royaume, à Bruxelles.
VIII
| Novembre 1262
Weytin, dit Paps et son fils Weytin, vendent à Saint-
André lez-Bruges, six mesures de terre et une line de terre
appelée Maclant, situées à Zuynkerke. Aveu de la vente
devant le doyen de chrétienté de Bruges; tradition devant
les échevins du Franc.
Universis presentes litteras inspecturis decanus Bru-
gensis salutem in Domino. Noverit universitas vestra
quod, propter hoc in nostra presentia constituti, Weitinus
dictus Paps et Weitinus filius ejus {comparuerunt] et
recognoverunt se legitime vendidisse monasterio sancti
Andree juxta Brugas sex mensuras et unam linam terre
sue quae vocatur Maclant parum plus vel minus, jacentes
in parochia de Zuwenkerka, et easdem mensuras terre
$
840 H. NELIS
abbati dicti monasterii francis scabinis officii Brugensis ad
plenam legem tradidisse et werpuisse, precio dicte terre
ipsis totaliter persoluto; et quiadictus Weytinus Paps quin-
que libros, etatis sue annos legitimos nundum habentes, se
habere recognovit et promiserant dicti Weytinus Paps et
Weitinus filius ejus fide mediaet sub pena viginti ibrorum
Flandrie, ita quod itaque eorum in solidos quod predictos
libros ad hoc inducent quod legitimam traditionem et
werpitionem dictarum terrarum prout ad ipsos spectant
dicto monaster1o facient dum ad annos etatis sue legitimos
ipsos libros continget pervenire, quod si non fecerint
predicti W. Paps et W. filius ejus, viginti libros Flandrie
nomine pene antedicti prefato monasterio dare et persol-
vere tenebunt se et sua omnia mobilia et immobilia ad
premissa volontarie obligatione et jurisdictione nostre in
hac parte subiciens. In cujus rei testimonium presentes
litteras ad petitionem dictorum et W. sigillo curie nostrae
tradidimus roboratas monasterio prenotato. Datum anno
Domini M° CC° LX"€ secundo mensis novembris.
Cart. de Saint-André lez-Brug'es, n° 2674,
fol. 150v°-151, Archives de l’État, à Bruges.
MELANGES
Les tragédies de Sénèque
étaient-elles destinées au théâtre ? ()
La critique a généralement admis, depuis un brillant
article de G. Boissier, que les tragédies de Sénèque étaient
uniquement destinées aux salles de lectures publiques.
Rares sont les érudits modernes qui ont repris l’opinion de
Juste-Lipse et de Heinsius et qui croient à la représen-
tation théâtrale de ces œuvres.
Or, il est important, non seulement pour juger les pièces
de Sénèque mais encore pour juger leurs imitations fran-
çaises, anglaises, italiennes, de savoir si, oui ou non, ce
sont des vraies pièces de théâtre.
I1 n’est pas possible de savoir si Sénèque a été effective-
ment joué. Mais nous croyons que son œuvre dramatique
est représentable et nous croyons qu’elle était destinée au
public des théâtres.
Le philologue allemand Birt déclare les tragédies de
Sénèque injouables en raison de leurs difficultés de mise
en scène. Mais des tragédies grecques aussi difficiles à
réaliser scéniquement, par exemple les Perses d’'Eschyle
ou les Bacchantes d’Euripide, ont été jouées. Et l’art
théâtral était au moins aussi développé à Rome qu'en
Grèce. Aussi G. Boissier lui-même a-t-il dû reconnaïtre
que rien dans l'appareil de la représentation et les jeux de
scène n'empêche la production de ces pièces sur un vrai
théâtre.
En revanche il allègue que le réalisme trop cru de eer-
taines scènes, comme la scène finale de Phèdre, incite à
(1) On trouvera de cette question un exposé plus détaillé dans le second
chapitre de notre ouvrage sur Le Théatre de Sénèque qui va paraître incessam-
ment.
842 MÉLANGES
croire que l’auteur ne songeait pas au théâtre, Mais les
Romains ne prenaient-ils pas plaisir aux affreuses scènes
de l’amphithéatre ?
G. Boissier déclare, d'autre part, que les tragédies de
Sénèque, livresques, pédantesques, monotones, n’auraient
intéresse qu’un auditoire restreint et cultivé, et non le
public illettré du théâtre. Mais c’est trop préjuger du goût
des Romains que de les croire insensibles à l’éloquence,
et d’ailleurs les costumes, les décors, la distribution pou-
vaient aider les tragédies: à plaire aux spectateurs les
moins instruits.
On a nié que les pièces de Sénèque fussent conformes
aux unités; mais elles observent celles d'action et de temps
comme les tragédies grecques. Quant à celle de lieu, à
supposer même qu’elle soit violée dans les Phéniciennes et
dans Hercule sur l’Oeta, ce qui est loin d’être vraisem-
blable, elle n’était pas nécessaire. Le matériel scénique
permettait non seulement les changements de décors com-
plets mais même les changements partiels de décor pour
certaines scènes d'intérieur, telle que celle du festin de
Thyeste.
Birt prétend que l’auteur était un ennemi des jeux et du
théâtre. Mais Sénèque a dû se plier aux goûts de Néron
comme Gallion et Burrhus. D'ailleurs, même dans les tar-
dives Lettres à Lucilius,il y a des textes qui prouvent que
le philosophe allait parfois au théâtre sans y être forcé.
On a également soutenu que Sénèque avait le goût des lec-
tures publiques, ce que contredisent les lettres 52,95 et 122.
De plus ceux qui croient que le théâtre tragique était
en pleine décadence à l’époque de Néron, faute d’un public
assez cultivé pour le goûter et faute de liberté, se trompent
doublement. Le De Clementia nous apprend que les trois
grands théâtres de Rome étaient combles et rien ne prouve
que des tragédies accompagnées de chœurs et de musique
n’aient pas eu de succès. Quant à l’absence de liberté elle
a été exagérée : Tacite nous apprend que Néron retira sa
garde du théätre « quo maior species libertatis esset »
(Annales,13, 21),et nous savons que Néron laissa même des
acteurs faire des allusions très claires à son parricide et à
son matricide.
MÉLANGES 843
Quintilien nous entretient dans l’Institution Oratoire de
préfaces ou Sénèque et Pomponius Secundus auraient
discuté si l’on pouvait employer dans une tragédie l’expres-
sion archaïque « gradus eliminat ». Mais G. Boissier pou-
vait-il tirer de là une raison de croire que les tragédies
étaient lues par leurs auteurs et non jouées ? Les préfaces
pouvaient êtres séparées des pièces, comme celles de Cor-
neille et de Racine et, d’ailleurs, rien dans le texte de
Quintilien ne prouve que ces préfaces même aient été lues.
On à ajouté que ce Pomponius Secundus n’aurait pas été
joué, mais nous avons le texte de Tacite «is carmina
scenae dabat » et celui de Pline le Jeune : « dicere solebat:
ad populum provoco » où « populum » désigne sans doute
le grand public par opposition à l’élite lettrée. D'ailleurs,
quand même les tragédies de Pomponius Secundus n’au-
raient pas été représentées, cela ne prouverait rien pour
celles de Sénèque.
Si nous cherchons à présent dansle texte de ces dernières
des indications sur le but de l’auteur, nous apercevons
d’abord des anachronismes nombreux et volontaires desti-
nés sans aucun doute à romaniser certains détails trop
grecs. Peut-être y a-t-il là un indice en faveur de la présen-
tation des tragédies à un public inculte plutôt qu’à des
lettres.
De même la modération philosophique et religieuse des
pièces de Sénèque fait un tel contraste avec la hardiesse
de ses écrits en prose que l’on peut supposer que l'au-
teur ne s’adresse plus à l'élite sceptique mais à la foule
superstitieuse.
1] y à aussi dans les tragédies un emploi intense des
monologues et le savant Leo remarquait que beaucoup de
ceux-ci semblent ne tenir aucun compte de la présence du
chœur ou d’autres personnages à côté de celui qui est censé
les débiter. Ne sont-ce pas là des apartés, c’est-à-dire des
conventions d'ordre exclusivement scéniques, tolérables
seulement dans le cas d’une représentation, et destinées à
extérioriser pour les spectateurs les sentiments d’un per-
sonnage sans que les autres acteurs ou les choristes soient
supposés les entendre ?
Une autre indication nous est donnée par l'emploi des
*
844 MÉLANGES
pronoms qui, dans le cas d’une lecture, aurait amené des
erreurs et des obscurités tandis que, dans le cas d’une
représentation, un simple geste d’un acteur aurait suffi à
éviter toute confusion au spectateur le moins attentif.
I1 faut observer aussi que la règle traditionnelle des
Grecs consistant à indiquer le moment de l’entrée ou de la
sortie des acteurs est parfois enfreinte. Or, cela ne peut
s'expliquer dans le cas d’une lecture sans supposer que le
lecteur s’interrompt pour dire « exit » ou « intrat » et
cela s'explique au contraire très bien si les spectateurs
voient les acteurs arriver ou s’en aller.
Certains personnages faciles à identifier par leur
costume, leurs attributs ou leur masque ne sont ni nommés
ni décrits à leur première entrée en scène alors que d’autres,
plus difficiles à identifier, sont nommés ou décrits. Cela
semble indiquer que l’auteur est aidé dans le premier cas
par la vision directe des spectateurs.
Ceux des personnages dont le costume ou l'aspect phy-
sique n’ont pas changé entre leur première et leur deu-
xième apparition en scène ne sont plus nommés ou décrits;
ceux qui ont changé d'habits ou d'aspect sont nommés ou
décrits à nouveau lors de leur deuxième scène. Or, si les
spectateurs pouvaient reconnaître les premiérs,ilsauraient
pu se tromper sur les seconds. Sénèque semble donc avoir
agi en l’occurrence comme s’il se préoccupait dela représen-
tation et non de la lecture. En effet il aurait dû nommer et
décrire à nouveau à des auditeurs même ceux des person-
nages qui reparaissaient identiques à eux-mêmes ou inter-
rompre fâcheusement et souvent sa lecture par des listes
de personnages débitées avant chaque scène.
11 n’est pas inutile d’ajouter que le grand nombre et la
minutie des indications de mise en scène ou de gestes
données par le texte font croire qne l’auteur songeait à
orienter ses régisseurs, ses acteurs, ses choristes, ses
machinistes plutôt qu’à donner aux auditeurs d’une lecture
des renseignements superflus et à peu près inefficaces.
Mais il y a lieu d’insister sur le fait que Sénèque observe
certaines règles comme celle des trois acteurs et de la
personne muette alors qu’il viole parfois d’autres prescrip-
tions de l’Art poétique d'Horace, notamment celle qui
MÉLANGES 845
interdit l'emploi d’un autre dieu que le « deus ex machina »
et celle qui interdit les meurtres en scène : « ne pueros
coram populo Medea trucidet». La raison qui fait observer
la première règle par l’auteur et celles qui lui font violer
les deux autres sont du même ordre : Sénèque semble par-
tout guidé par des considérations scéniques. La règle des
trois acteurs a l’avantage théâtral de concentrer l’attention
sur les principaux personnages. Les autres règles ont, au
point de vue du théâtre, moins d'avantages que d’inconvé-
nients parce qu'elles privent l’auteur de certains effets. De
là le choix raisonné fait par le dramaturge entre les
prescriptions d'Horace.
Enfin un dernier argument favorable à l'hypothèse d’une
représentation doit être signalé. Il s’agit de nombreuses
scènes dont l'effet est surtout d'ordre plastique et pitto-
resque.Certaines d’entre elles perdent à la lecture la moitié
de leur valeur et doivent à la réalisation scénique leurs
beautés les plus émouvantes. Citons par exemple la scène
des incantations de Médée, celle de la recherche d’'Astyanax
par Ulysse, celle de la chasse d'Hippolyte. Beaucoup des
tragédies de Sénèque comportent une grande mise en scène
destinée à captiver par son luxe et son éclat les yeux des
spectateurs en même temps qu’on charme leurs oreilles.
Tout se passe, là encore, comme si Sénèque s'était occupé
surtout du rendement scénique de ses pièces.
Nous avons donc le droit de conclure que ces dernières
étaient destinées au théâtre et non à la lecture Il ne faut
pas perdre de vue que l’auteur faisait appel à autre chose
qu'au texte des vers pour obtenir le succès. Ses tragédies
nous apparaissent commedes œuvres mixtes où la musique,
le chant, la danse, la pantomime même avaient leur place
à côté de l'élément purement littéraire. Or, cela encore
s'explique seulement dans le cas où l’auteur a eu à tenir
compte des goûts populaires pour les spectacles fastueux et
variés. C'est faire tort à ces œuvres que de ne considérer
en elles que les parties dramatiques et de les déclarer
ensuite trop monotones ou trop glacées pour être repré-
sentées. Nous en aurons une idée plus juste et plus favo-
rable en les regardant comme des drames lyriques à grand
spectacle produisant à la représentation un effet complexe
846 MÉLANGES
et puissant. Ce ne sont pas des pièces livresques écrites
pour un auditoire d'élite, maïs de vraies œuvres théätrales
destinées à toutes les fractions du public et capables de les
intéresser toutes grâce à leur diversité de moyens artis-
tiques.
Voilà pourquoi les dramaturges du xvi* siècle ont voulu
les imiter ou les adapter.
Saurons-nous jamais si ces pièces de Sénèque ont été
effectivement jouées ? La découverte de quelque texte iné-
dit pourrait seule nous le révéler. Il suffit que ces tragé-
dies soient non seulement représentables mais encore
susceptibles dé donner au théâtre leur maximum d'effet
pour que nous inclinions fortement à croire que leur auteur
songeait à les faire jouer et non pas à les faire lire.
LÉON HERRMANN.
Fragment de comptes
de Louis II d’Aniou-Provence,
roi de Naples (1405).
En classant aux Archives des Hospices de Bruxelles
les documents de la Suprême Charité ()}, mon attention
fut attirée par un texte français recouvrant l’enveloppe en
parchemin ancien d’une liasse. Les pièces en français
sont, en effet, fort rares dans les archives bruxelloises
avant la fin de l’ancien régime.
Après que le parchemin eût été soumis aux manipu-
lations nécessaires, je ne fus pas peu surpris de me trouver
en présence d’une double feuille de comptes où étaient
citées des villes aussi lointaines que Marseille, Tarascon
ou Aix. Le document, d’autre part, provenait d’un office
dépendant d’une maison royale : il y était question à
plusieurs reprises du « Roy » et de la « Royne ».
Au rapprochement de ces deux faits le souvenir surgis-
(*) La Suprême Charité, créée à la suite de l’ordonnance de Charles-Quint
sur la réforme de la bienfaisance (7 octobre 1531), avait sous l’ancien régime
a surintendance de l'assistance publique à Bruxelles.
MÉLANGES 847
sait de ces ducs d'Anjou, comtes de Provence, qui furent
rois de Naples ou, du moins en portérent le titre. Une
phrase où.il était dit que la « Royne » est venue « d'Anjou
à Tharascon.….. le Roy estant en Aix » ne pouvait laisser de
doute : il s'agissait bien de ces souverains et non d’un roi
de France, par exemple.
Le fragment est d’ailleurs daté : il s’étend de mars 1405
(nouveau style) à juillet suivant. Le roi dont il est question
est donc Louis II d'Anjou; la reine, Yolande d'Aragon,
qu’il avait épousée le 2 décembre 1400.
Ce Louis IT était le fils aîné de Louis 1°’ duc d'Anjou,
que la reine Jeanne avait accepté pour son héritier afin de
l’opposer à Charles de Durazzo. On sait le peu de succès
qu'eurent les entreprises de Louis I‘ pour se rendre
maître du royaume de Naples. Il mourut de désespoir à
Biseglia, près de Bari, en 1384. Son fils Louis II n'avait
alors que sept ans. Sa mère, Marie de Blois, le mena
successivement d'Angers à Paris, où il fut reconnu comme
roi de Naples par la cour de France, et à Avignon, où ‘'e
pape Clément VII lui donna l'investiture du royaume de
Naples. Otton de Brunswick, dernier mari de la reine
Jeanne, avait pris le parti du jeune prince : en juillet 1387,
il s'emparait de Naples et en chassait la reine Marguerite,
veuve de Charles de Durazzo, et son jeune fils Ladislas.
Quatre ans plus tard, Louis II, après s’être fait couronner
solennellement à Avignon par Clément VII, s’embarqua
pour son royaume et fut recu à Naples en grande pompe,
le 14 août 1391. La guerre continuait cependant contre
Ladislas, soutenu par une partie de la noblesse. Louis II
la mena avec succès pendant huit ans, mais la campagne
de 1399 lui fut désastreuse : assiégé dans T'arente, tandis
que son frère Charles l'était dans Naples, il dut se rési-
gner à traiter avec son adversaire, à lui abandonner le
royaume et à rentrer en France.
Il y resta dix ans. En 1410. il tenta une nouvelle expé-
dition en Italie. Victorieux de Ladislas à Pontecorvo le
19 mai 1411, il ne sut pas profiter de sa victoire et se vit
bientôt forcé de regagner pour la seconde fois la France.
11 mourut peu après à Angers, le 29 avril 1414. [1 laissait
deux fils, Louis III et René, « le bon roi René », dont les
848 MÉLANGES
tentatives sur Naples ne furent guère plus heureuses que
celles de leur père ({).
Le document qui nous occupe se rapporte donc à l'époque
du séjour de Louis II en France entre ses deux expéditions
d'Italie; il me paraît mentionner les recettes, soit de
l’argentier, soit de la chambre aux deniers du roi (?).
N'ayant point trouvé que des comptes de ce prince aient
été conservés quelque part, j'ai cru utile de reproduire
ci-dessous ce fragment.
Sans doute n’aura-t-on pas manqué déjà de se demander
comment il a pu échouer à Bruxelles. II m'est impossible
de répondre à la question. Il est certain toutefois que ce
parchemin était utilisé comme couverture de dossier par
les bureaux de la Suprême Charité dès la fin du xvrr° siècle
ou le début du xvrn. Nous y trouvons, en effet, en écri-
ture de cette époque, l’inscription flamande : Hier inne
rusten diversche requeste. Dans la seconde moitié du
xvilie siècle, on y a écrit à nouveau : Diversche requesten.
Enfin l'inventaire des titres de la Suprême Charité
remis à la Commission centrale de Bienfaisance du pre-
mier arrondissement de la Dyle en l’an XI, mentionne
sous le n° 194 : « Quelques fardes de différens papiers
processaux, vielles pétitions, avis, ete. » Nul doute que
notre document ne fût la couverture d’une de ces fardes
de « vielles pétitions ». En 1646, cependant, il était
encore en des mains françaises, car on y relève l’inscrip-
tion en grandes lettres : Septembre 1646, sans que l’on
puisse dire toutefois à quoi elle se rapporte, On y voit
encore en écriture du xvii* ou xviri siècle le mot Panne-
terie, mais c’est probablement un essai de plume.
Le document enfin, pour servir à l’usage de couverture,
avait été allongé par un fragment d’un arrêt d’un des con-
seils du roi de France « donné à Paris ce XXIITII°e jour de
Janvier {[l’an de] grâce milsix cent douze ». J'émettrai done
l'hypothèse qu'il est arrivé à Bruxelles dans un lot d’ar-
chives françaises qui y furent dispersées vers 1700.
P. BONENFANT.
(1) Pour tout ceci, v. Dictionnaire de l'Art de vérifier les dates, éd. Micxe
(Paris, 1854), col. 1142-1150 et A. Lecoy pe LA Marcne, Le Roi René (Paris,
1815), CLAD 13-08:
(2) Cf. A. Lecoy DE LA MAROHE, tbid., p. 464-466.
MÉLANGES : 849
Texte du fragment de comptes ().
[f. 1 recto.]
Le vj° jour dudit moys de l’argent que avoit envoyé ledit Jehan
du Puy pour la despence de l’ostel iiijc 1.
Le viij® jour dudit moys des habitans de la ville de Masseille
sur l’argent que ilz avoient donné au Roy CHE
Le ix® jour dudit moys des coffres de la Royne par la main
de Colaz Joullain en la présence de Jehan Deni, maistre d’ostel
dudit seigneur, pour partie de sa despence par xlij jours que elle
mist à venir d'Anjou à Tharascon et que elle fut à sa despence,
le Roy estant en Aix. Sa dicte despence comptée en la Chambre
aux deniers du Roy, pour ce TLC LOVILI Se VU
Le xiij° jour ensuivant que avoit envoyé ledit Jehan du Puy
pour la despence 1j°"L.
Le xviij® jour dudit moys dudit Michiel de la Croiz sur ce que
il povoit devoir à cause de sa recepte ve xiii] 1. xij S. vid.
Celui jour de l’argent que avoit envoyé le dit Jehan du Puy
pour le fait de la despence si ol à
Le xix®e jour dudit moys des habitans de la ville de Masseille
sur les mil ve 1. que ilz avoient donnés au Roy. Lesquelz ont esté
rabatuz à Guillon Abille, rantier de la dicte ville, que l’on devoit
pour la despence dudit seigneur 1j 01.
Celui jour de la vente de xij sommades (?) de blé baïllées à Jehan
Grileau en diminucion de certaine somme d'argent à lui due en la
Chambre aux deniers : AVI) DIV Se de
Le xxij* jour dudit moys de la vendicion de cxxxv grosses
sommades d'avoine vendues chascune sommade xxviij gros, qui
ont esté baïllées en paiement à aucuns de ceulx de Tharascon
ausquelx on devoit argent en la Chambre aux deniers ij° Lij 1.
[f. 1 verso.]
Le xxiij° jour dudit moys de l’argent que ledit Jehan du Puy
avoit envoyé pour la despence vel.
Le xxiiij° jour dudit moys dudit Michiel de la Croiz sur ce que
il povoit devoir à cause de sa recepte pour plusieurs responces
par lui faictes en Avignon pour le fait de la despence
ne Diet] ex di
(1) Je n’ai pas cru devoir reproduire les annotations marginales du contrô-
leur des comptes. Outre qu'elles ne peuvent avoir que peu d'intérêt, je
n'aurais pu, à cause de la difficulté de leur lecture, en donner qu'une trans-
cription trop hypothétique.
(2) Charge d’une bête de somme.
07
850 | MÉLANGES
Le xxv° jour dudit moys de l’argent que avoit envoyé ledit
Jehan du Puy pour le fait de la despence vijc 1.
Le xxx jour dudit moys de Colas Joullain du reste de l’argent
que la Royne avoit eu pour sa despence à venir d'Avignon,
présent Jehan du Fresne diije À:
[Summa vez le vs dp: |
Aveiz ensuivant commencant mil ecce quatre et fenissant mil
quatre cens et cinq. Néant.
May ensuivant mil cecc v.:
Le ij° jour dudit moys dudit Jehan du Puy, trésorier à Paris
1j vel
Le x* jour dudit moys dudit Jehan du Puy, trésorier
1j vie xx ve
Le xviij® jour dudit moys dudit Michiel de la Croiz trésorier
des gabelles que il à paiez en acquit du Roy en Prouvence pour
le fait de la despence de l'an mil cecc et ïij viije 1ij** x vit] L. ii} S.
[£. 2 recto.]
Celui jour de lui que il a paiez sur les debtes deues en Prouvence
pour la despence de l’ostel des debtes deues en l’an mil ïijc et
iii] evil XVUNS EAU
SUNLCRS UM ICRA
JuIxG ensuivant celui an.
Le viij® jour dudit moys dudit Jehan du Puy, trésorier
me Ixxiii] 1. XV S. vii] d.
Le xiij® jour dudit moys des habitans de Baugé (1) par la main
de Jamet de Buron, présent Jehan du Fresne, maistre d’ostel
dudit seigneur, pour j muy d'avoine donnée par lesdiz habitans
à madame la Royne, non livrée et appréciée à argent à xij L. et
baïillée audit lieu en acquit de la Chambre aux deniers, pour ce
x?
Le xxij° jour dudit moys dudit Michiel de la Croiz que il a paiez
à Pierre Sonnet en acquit de la ditte Chambre aux deniers
vs xxv Il. xiiij S. vii] d.
Simvipeixt] DER SAIT
JUILLET ensuivant celui an.
Le viüij® jour dudit moys dudit Michiel de la Croiz par la main
de Colas Joullain pour la despence de la Royne en venant d’Avi-
gnon à Marsilly les Nonnaïns (?) comptée en la Chambre aux
deniers du Roy m iiij** 1. xvij s. iij d. ob.
(:) Baugé, Maine-et-Loire, chef-lieu d'arrondissement.
(2?) Marcigny, Saône-et-Loire, arrondissement de Charolles, chef-lieu de
canton.
MÉLANGES 851
Ledit jour dudit Colas Joullain qu’il avoit receus pour certaine
vente de blé faicte en Prouvence par Jehan Creyt et ledit Michiel
de la Croiz employez en ladicte despence IDE
[f. 2 verso.]
Le xx" jour dudit moys dudit... mil iije xviij 1.
Le xxij° jour dudit moys dudit. XV) xx vi} 1 x] S. ii d:
Le dernnyer jour dudit moys dudit... XV] 1. xiiij s.
Summa totalis recepte presentis computi xxij" xl L.vii]j s.
ii) GO XD.
La bibliothèque d’un marchand milanais
à Anvers au XVF siècle,
Jeronimo Cassina, 1596.
On est assez mal renseigné sur l’intellectualité des nom-
breux marchands méridionaux qui résidèrent à Anvers au
xvi° siècle et qui furent, en partie du moins, les artisans
de sa prospérité. Les quelques extraits de leurs livres com-
merciaux et de leur correspondance commerciaie que nous
possédons ne donnent pas une idée très haute de leur
culture. On ne pourrait dire cependant que l’excellent
historien Ludovico Guicciardini fut une louable exception.
A défaut d’autres sources, les inventaires mortuaires de
leurs maisons nous permettent de nous faire une idée des
préoccupations intellectuelles des marchands du Sud.Nous
avons relevé ailleurs l'inventaire de la bibliothèque du
marchand portugais Gabriel de Nigro, fugitif pour « faict
de religion » en 1540 (1). De Nigro était un juif converti,
un maran, qui s’occupait activement de canaliser l'émigra-
tion juive du Portugal vers Salonique par Anvers. Sa
bibliothèque, composée surtout d'ouvrages pieux, était par-
faitement orthodoxe. Il est vrai aussi qu’elle se trouvait à
la vue de tout le monde dans le comptoir du marchand. Il
nous reste également la liste des ouvrages trouvés dans les
bagages du sieur Jean de Senega, Espagnol, décédé à
(:) De bibliotheek van Gabriel de Nigro, Portugeesch-Joodsch koopman te
Antwerpen, 4540. Het Boek, 1922, p. 309-310.
852 MÉLANGES
Anvers en 1567 (1). De Senega, qui fut peut-être un intellec-
tuel immigré à la recherche d’une occupation auprès de la
colonie espagnole, possédait 160 ouvrages dont plusieurs
de valeur. L'ensemble de sa bibliothèque nous donne une
haute idée de sa culture. C'était un homme universel, s’in-
téressant aussi bien à la théologie qu'aux sciences exactes
et à la poésie. Le patrimoine intellectuel des moins doués
par la fortune nous est connu par deux inventaires, très
courts, des bibliothèques du chanoine Vuesels et du gref-
fier Bern. van Exaerde, fugitifs, en 1584, pour avoir appuyé
la politique espagnole. Leurs biens furent confisqués à
Anvers (?).
Nous ajoutons à ces deux inventaires une liste, malheu-
reusement incomplète, des livres trouvés dans la maison
mortuaire du marchand milanais, Jeronimo Cassina,
décédé à Anvers, le 20 mars 1596 (3). Cassina habitait dans
le beau quartier de la ville, rue de l’Empereur, dans le
voisinage d’autres riches marchands anversois et méridio-
naux ({). L’inventaire de ses biens meubles est très long; on
y trouve un nombre considérable de tableaux et de sta-
tues (°). Cassina appartenait sans doute, comme la plupart
de ses compatriotes, à une famille catholique; l'inventaire
mentionne une série d’ornements sacerdotaux et de meubles
d'église trouvés en sa maison.
Par testament passé devant M° Pierre Fabri, J. Cassina
légua tous ses biens à son fils Francisco-Bernardin Cassina,
marié le 22 juin 1595 à Cathérine van Immerseel (6). Les
exécuteurs testamentaires, tuteurs de Francisco, furent
(1) De intellectueele bagage van een Spaanjaard in de xvie eeuw. Het Boek,
1922, p. 337-341.
() Twee kleine zestiende-eeuwsche bibliotheken te Antwerpen. Het Boek,
1924, p. 255-257.
(3) Archives de l'État à Anvers. Accroissements 1920. Notaire P. Fabri : Inven-
torisalie nan het sterfhuis van Jer. Cassina, Milanais, 1596. Un registre.
(4) Cf. A. Tuys, Histoire des rues d'Anvers, p. 222 et suiv. Anvers, 1873.
(5) Comme c’est le cas pour la plupart des inventaires dressés au xvre siècle
et que l’on possède aux Archives communales d'Anvers, l’on ne mentionne
jamais le nom de l'artiste.
(6) Nous puisons ces renseignements dans le résumé d’un acte inventorisé
dans la maison mortuaire de Cassina.
MÉLANGES 553
Luis Perez (t), Martin Perez de Baro et Pietro Paulo Derio,
tous citoyens anversois.
Sa bibliothèque se composait de quelque 209 ouvrages,
dont seulement une quarantaine nous sont connus. On
trouva d’abord dans le bureau du marchand, à côté du
petit salon :
un Breviarium romanum, relié en velours noir et pourvu
de coins et d’une fermeture en argent doré;.
les Zleures de Notre-Dame {?), relié en velours noir et
orné de la même manière ;
le Groote Evangelische Perle, relié en cuir rouge, les
fermetures dorées, en in een leiren overtrecsel.
La bibliothèque proprement dite comprenaitles ouvrages
suivants : Boecken bevonden int comptoirken neffens de
cleyn salette z0 in de weecke gruengeschilderde schap-
praeye oft casse als daer buyten :
Théâtre de l’Universel Monde d'Abraham Ortelius. In fran-
choys, gebonden in horen. in een leiren overtrecsel (3).
D. Seraphic. Francisci totius evangelice perfectionis exem-
plaris figuren in latijn.
Missale romanum gebonden in swert leir ende met wit zee-
meler overtrocken, op de seyde vergult.
Discriptione de Guiciardini van de Nederlanden in Italiaens (4).
Brancatio de disciplina militari in italiaensch (?).
Decadi di Tito Livio ().
Affscheyt der Keyserlycker rycxsdaghen in hoochduytsch.
Des heylighen roomschen ryex ordinantien.
(4) Ce Luis Perez est probablement le fils du célèbre Marc Perez, ancien du
consistoire calviniste à Anvers, fugitif en 1567. Il épousa Marie-Jacqueline van
Berchem. Sa fille Adrienne épousa le bourgmestre Nicolas Rockox. Cf. Tuys.
op. cit. et BERNUS, Un laïque du XVIe siècle. Marc Perez. Lausanne, 1895.
(2?) Cet ouvrage fait partie aussi de la bibliothèque de De Nigro. Cf. article
cité p. 310.
(8) I parut un Epitome du théâtre du monde d'Orreuius, en 1588 et en 1590,
chez Plantin.
(+) La première édition italienne parut en 1567 chez Silvius à Anvers. Elle
s'intitule Descrittione de M. Lodovico Guicciardini di l'utti r Paesi Bassi.
(5) Lez10 Brancaccro, Della nuova disciplina et vera arte militare, libri VIN.
Venise, 1582, 1585.
(6) Il parut différentes éditions italiennes des Décades depuis 1478, la plu-
part à Milan.
854 MÉLANGES
Vita christi da Landolpho (1).
Calitmorpho de M' Casparo Scharaîffi, in quarto.
Della relatione Universale di Joanni Botero (?).
Terzo libro delle prediche de Cornelio Musso (bis) (3).
Orlando furioso (bis) (4).
Secunda parte de listorie de Paulo Jovio (5).
Historia d'Italia de Francisco Guicciardini (6).
Legendario delle vite de sancti di Giacobo de Voragine (71.
Opere di Virgilio.
Eenen Bybel in Nederlants gedruct tot Loven (*).
Selva di varia lettione di Pietro Messia (?).
Historia di Giovane Zonara (10).
Tutte l'opere del padre fre Luigi di Granata.
La vigna del signor.
Della eloquenza dialogo.
Orlando Inamorato (11).
L'Historia de Milano de Bernardino Corio ('?).
Dialogi di Incorno de l'alteri.
Historia de i semplice aromati (15).
De Cavalluero determinado (14).
(1) Il s’agit de Luporpaus CarTausieNsis, dont le Liber de Vita Christi fut édité
pour la première fois en 1474 (sans indication de lieu); certaines éditions
italiennes portent LanpuLrus, par exemple celles de Brescia, 1495, et de
Venise, 1498.
(*) Rome, 1591.
(3) CorneLro Musso. Prediche, Venetia, 1554, 120.
(t) L. Ariosto, Orlando furioso ; la première édition parut à Ferrare en 1532.
(5) P. Jovio (Grovio), Historiarum sui temporis tomi dua (ab anno 1494 ad
ann. 1547). Florence, 1550-1552. Une traduction italienne parut en 1551-1553.
(6) F. Griccrarnini, Dell istoria d'Italia, libri XVI. Florence, 1561 ; Venise,
1567.
(7) J. DE VORAGINE, Il legende di tutti li sancti e le sancte dalla rom ana sedia
acceptati & honorati, trad. Nic. de Manerbi, Venetiae. Jenson [1475]. Et nom-
breuses autres éditions italiennes.
(8) Peut-être la Bible bilingue de BARTHELEMY DE GRAVE, de 1557.
() P. MexrA, Selva de varia lettione. Vinezia, 1566, 4°.
(19) Venise, 1560, 40.
(4) D. Borarpo, Orlando Innamorato. Première édition à Venise en 1486 ;
puis 1506, 1518. etc.
(42) Bervaro Corto, Historia di Milano continente da l'origine di Milano tutti
li gesti ec... infino al tempo di esso autore. Milan, 1503.
(13) Garcia DALL’ Horro, Dell historia dei semplici aromati. Venetia, 1589, 8°.
(44) [Ocrvier DE LA Marcxe]. El cavallero determinado. Traduzido de lengua
francesca en castellaña por don Hernando de Acuna. Anversa, Juan Steelsio,
1550, 40. Jbid., id., 1555; tbid., off. Plantin, 1591.
MÉLANGES 855
Livre escript à la main de chansons.
Marco Aurelio.
Morgante Maggiore di Luigi Pulci (1).
Primera parte del monte Calvario
Quatre premiers livres d’Eneide.
Decamerone di Boccacio.
Breviarum Romanum per Plantinum {?).
11 vago e dilettivole giardino.
Magia d'amore.
Diverse imprese accommodate adverse moralita.
Viridarium florum.
Emblemata d'Aciato (5).
Hore in laudem virginis Marie.
Vierendertich musickboecken alderhande sorte.
Comedia florinea.
Cathecismo concilii Tridentini in Venetia.
Libro primo della Historia de l’Indie occidentali (4).
Noch een hondert ende dertich gedructe boecken in-octavo van
diverse materie. |
Een tafelboecxken met silvere sloten ende beslach (ÿ)
Dans d’autres parties de la maison, on trouva encore :
Een leeringhe morale g'eschreven in italiaens ;
Eenen latijnschen Bybel gedruct tot Parys,anno 58;
Vijff musicboecken gebonden in root leir eensdeels ver-
gult ;
Sesse ander musickboecken gebonden in witte horen
copercule.
On à pu constater une fois de plus, par ce catalogue
incomplet, la préoccupation d’une culture générale fort
avancée chez les marchands méridionaux. Il est vrai que
le calme relatif des dernières années du xvi* siècle fut
(2) Luicr Puzcr, Morgante Maggiore. Firenze, 1482, etc.
(2) Breviarium Romanum ex decreto sacrosanti Concilii Tridentini restitutum
Pii V. pont. max.jussu editum. Anvers, Plantin, 1569.
(3) ALcratTus, Emblemata. Lugduni, 1568, etc.; la meilleure édition est de
Plantin, 1581, 80.
(4) [Franc. Lopez DE GOoMARA|]. Prumera y sequnda parte de la historia
general de las Indias. Saragoça, 1552-1553, fo. Anvers, Nucius, 1552, 8°. Trad.
ital. Venise, 1560, 1565, 40: autre trad. ital. Venise, 1566, 4°.
(©) I s’agit probablement d’un livre de calcul. Il en parut un chez G. Smits,
à Anvers. en 1556.
856 MÉLANGES
propice à l’étude et au recueillement, aussi bien chez les
membres de la colonie méridionale à Anvers que chez
leurs fils qui devaient jouer un certain rôle dans l’histoire
de l'intelligence belge au xvrr° siècle (1).
JaALGoRIE:
(4) Cf. J.-N., Paquor, Mémoires pour servir à l'histoire littéraire des Pays-Bas
el du pays de Liège. Louvain, 1763-1770.
COMPTES RENDUS
Platon. Zon. Introduction, texte et commentaire par R. NIHARD.
Liège, Dessain, 1923, in-8e.
On fait lire de nos jours aux élèves des classes supérieures
d'athénée certains écrits de Platon, le plus souvent l’A pologie
de Socrate, le Criton, et sans doute aussi quelques belles pages
extraites d'œuvres plus étendues. Mais les professeurs sont
bornés dans leur choix par le manque d'éditions commodes à
mettre aux mains des élèves. IL faut féliciter M. Nihard
d’avoir enrichi notre littérature scolaire d’une édition de
l’Zon, un petit dialogue dénommé par les anciens Tmeipaotikôs
— nous dirions un Essai —, qui traite de la nature de l’inspi-
ration poétique et où Platon se révèle comme le premier en
date des critiques d'art.
Pour l'orientation des élèves, il n’y a rien à reprendre ni à
ajouter à l’Introduction de M. Nihard. Divisée en quatre para-
graphes — Platon. Socrate. Les rhapsodes. Objet et but du
dialogue — elle est claire, concise, bien écrite (p. XIV « se
soit borné », lapsus au lieu de « s’est borné »), et, sous sa forme
modeste, elle fait honneur à l’homme de goût et d'érudition
qui nous a donné déjà un livre excellent sur les Bacchantes
d'Euripide. Les notes placées sous le texte sont conçues dans
l'esprit socratique qui convient particulièrement ici : en
général, au lieu d'imposer des solutions toutes faites, elles
appellent l'attention des élèves sur les difficultés et les
invitent à chercher par eux-mêmes. En effet, un résultat
essentiel de leur commerce avec Platon doit être pour les
jeunes gens le goût et l'habitude de l’enquête personnelle, la
réserve et la méfiance de l’esprit dialectique qui n'accepte
d’assertion qu'après s’être adressé à soi-même et à l’interlocu-
teur une série de questions méthodiques. Le mot véog, veotng,
858 COMPTES RENDUS
implique en grec, comme un peu dans toute langue, une idée
de curiosité et de générosité, mais aussi une tendance à la
précipitation et à la présomption, défaut qui entraîne facile-
ment vers les solutions rapides et superficielles. C'est l'origi-
nalitée de la méthode inaugurée par Socrate qu'il ait gagné à
lui les jeunes gens justement en combattant chez eux cette
tendance naturelle. Rejetant le nom de sage pour n'être qu’un
philosophe, c'est-à-dire un chercheur de vérités, il faisait
accepter à ses auditeurs leur ignorance en confessant la
sienne propre, et il promenait les esprits à travers les détours,
les pièges et les surprises d’une dialectique qui rendait la
recherche attrayante et féconde, même quand elle ne parve-
nait pas au but désiré.
M. Nihard dit avec raison que, par son sujet et sa briéveté,
l’Zon offre un texte tout indiqué pour être expliqué dans la
classe de seconde ou de poésie, où l’on commence la lecture
d'Homère. En même temps qu’une théorie originale, les élèves
y trouveront un charme qui manque rarement chez Platon,
même dans ses écrits les plus abstraïits, je veux dire une scène
vivante où les traits particuliers de l'interlocuteur sont
observés et rendus avec une ironie malicieuse et un réalisme
pittoresque : ici la vanité naïve, l’affectation théâtrale.et le
manque d'élégance d’un rhapsode ambulant. Platon, qu’on se
représente volontiers comme tourné sans cesse vers l’invi-
sible, est un des hommes pour qui le monde extérieur et sen-
sible a existé au plus haut degré.
I1 faut souhaiter que l'initiative de M. Nihard soit suivie et
que nous voyions se multiplier les éditions spéciales d'œuvres
de Platon parmi lesquelles les professeurs de rhétorique pour-
raient faire des choix variés; par exemple, le dialogue entier
du Zaches, le Ménon avec son exposé de la méthode de
Socrate, le début du Protagoras, les pages les plus sublimes
du Phédon et du Gorgias, les chapitres du Phedre relatifs à
la composition littéraire et à la valeur de la rhétorique (268 à
la fin). Je crois d’ailleurs qu’en rhétorique le centre de l’en-
seionement du grec devrait être aujourd'hui Platon, et non
plus Démosthéne. Pour donner une idée du grand orateur, il
suffirait de faire lire une seule de ses petites harangues poli-
tiques, ou certaines pages du discours Sur la couronne. En
tout cas, si l’on augmente la part de Platon, il faut diminuer
COMPTES RENDUS 899
d’autant celle d’autres auteurs pour éviter le danger où les
pédagogues primaires tendent à entraîner tout notre enseigne-
ment : Nñmoi, oùdë ioao1v 60 TAËOV OU TavTÉS.
L. PARMENTIER.
Callimaque, texte établi et traduit par Émile Cahen, maître
de conférences à la Faculté des Lettres de l’Université d’Aix-
Marseille. — Collection des Universités de France (Asso-
ciation Guillaume Budé). Paris, Les Belles Lettres, 1922,
in-80, 194 p.
Comme M. Cahen le fait remarquer au début de son intro-
duction, alors qu’en Allemagne le seul xIx° siècle a vu
paraître trois éditions importantes de Callimaque — celles de
Meineke, de Schneider et de Wilamowitz-Môllendorff — la
France n’en a produit aucune depuis la Renaissance et, en
fait de traductions du grand poëte qui fit les délices de Catulle,
il n’y a guëre à mentionner que l’intéressant essai de Hau-
vette. On doit donc féliciter l'Association Guillaume Budé
d’avoir réussi à publier sans retard un volume destiné à mieux
faire connaître chez nous la poésie d’un des plus artistes des
Alexandrins.
M. Cahen s'est acquitté de sa tâche de façon à rendre tous
les services que l’on pouvait attendre, et, de plus, il fait preuve
de qualités qui sont particulièrement de mise ici. Dissimulant
le plus possible l’érudition dont il a dû se munir, l’éditeur, en
tout, a procédé avec goût et discrétion. En tête du volume,
on lit un précis sur la vie, l’œuvre et la tradition manuscrite
de Callimaque où l'exactitude minutieuse ne nuit en rien à
l'élégance de l'exposé. Puis — après des notices toujours suc-
cinctes et substantielles — se succèdent les diverses sections
du texte (Hymnes, Épigrammes, Origines, Hecaié, Iambes
et Poëmes lyriques), texte que l’auteur établit avec un con-
servatisme circonspect. Chaque fois que les leçons des manu-
scrits l’inquiétent, une brève formule ou bien la simple men-
tion d’une conjecture en avertit le lecteur et l’empêche de
passer outre en se figurant à la légère qu’il a compris. En
procédant ainsi, l’éditeur nous fournit les moyens et commo-
dités nécessaires pour connaître la tradition, et pour, s’il nous
plaît, la modifier à notre propre gré. Tout ce que l’on pour-
860 COMPTES RENDUS
rait objecter à cet égard, c’est que, peut-être, un apparat si
sobre fait la part trop petite à la tradition indirecte.
Dans la série des Épigrammes, on n’approuvera peut-être
pas l’omission des pièces d’authenticité douteuse, maïs on
louera l'éditeur d’avoir reproduit les autres en suivant l’ordre
des recueils modernes, tout factice qu'il soit. Au lieu de dis-
tribuer ces poésies en catégories — funéraires, votives, éro-
tiques, littéraires ou morales — il valait mieux, en effet, à
l’exemple de leur auteur lui-même, offrir aux lettrés le plaisir
de «passer sans trop de précautions de l’amour à l’amitié, ou
du thème funéraire à la beuverie joyeuse ». La variété chasse
l'ennui.
M. Cahen énonce tout aussi excellemment les difficultés
d’une traduction française de Callimaque que le but qu’il s’est
proposé en rédigeant la sienne. Comment rendre avec une
exactitude qui ne soit point barbare une poésie aussi subtile?
Et, par exemple, de donner la juste impression de ce style
composite, où l’usage homérique voisine à chaque vers, et de
propos délibéré, avec celui des tragiques et des lyriques ou
avec un usage beaucoup plus récent, on n’y pouvait songer.
Le sens général, et avec lui, l’allure du développement et le
ton mi-sérieux — grave même quelquefois — mi-humoristique
de cette poésie compliquée, c'est tout ce qu'on peut essayer de
rendre. Qu'on voie — demande M. Cahen — dans cette tra-
duction nouvelle « plutôt qu'une lecture honne à donner par
elle-même une satisfaction poétique, une aide à se la procu-
rer en lisant le seul Callimaque, celui du texte grec ».
M. Cahen ajoute qu'il a essayé d'aller plus loin encore que
Hauvette du côté du serré et de la concision. Il faut le féliciter
d'avoir si bien défini le programme qu'il s’est choisi. Mais,
sous une version de ce genre, il aurait dû se montrer moins
parcimonieux de notes qu'il ne l’a fait. On rencontre beaucoup
de vers où une traduction concise, sans commentaire aucun,
laisse le lecteur aux prises avec une insoluble énigme. À titre
d'exemple, je ne mentionnerai ici que l'épigramme LX. Mais,
je m'empresse de le reconnaître, là où il y a des notes, elles
sont excellentes, et on ne peut leur reprocher ni obscurité
ni superfluité.
À la fin de son introduction, M. Cahen annonce la publica-
tion prochaine d’une étude d’ensemble sur Callimaque. Le
COMPTES RENDUS 861
présent volume, si judicieusement composé et révélant un
œoût littéraire si affiné, nous engage à retenir cette promesse
en souhaitant qu’elle se réalise bientôt. Tout récemment
encore, on a publié des fragments d’une œuvre perdue de Cal-
limaque (’Emwvikiov à Sosibios) que M. Cahen n'a pu connaitre
que par une annonce de Grenfell. Les nombreux lettrés qui
ont une prédilection pour le poête de Cyrène voudront savoir
sans retard quelle idée se fait de ce nouveau spécimen de la
poésie aiexandrine un savant qui vient de se classer au
nombre des spécialistes dont il importe le plus de connaître
l'opinion.
J. Bipez.
Catalogus codicum astrologorum graecorum. Codicum pari-
sinorum partem quintam descripsit Petrus Boudreaux,
edidit appendice suppleta Fr. Cumont. Tomi VIII pars IV.
Bruxelles, Lamertin, 1922, in-8°, 283 p.
Il faut se féliciter de voir se poursuivre —- grâce à l’énér-
gie de son auteur — l’exécution d’une entreprise dont divers
juges des plus compétents viennent de reconnaître une fois de
plus l’importance et la fécondité.
Outre la description d’une soixantaine de Parisini, ce
volume contient, dans un appendice composé par M. Cumont,
une série d’inédits qui méritent de retenir l'attention. On y
trouve notamment des extraits de Dion Cassius sur plusieurs
astrologues romains (Nigidius Figulus, Thrasyllus, etc.) ; des
fragments de l’énigmatique « iepoypauuateüs > Mélampus,
puis de Balbillus, astrologue qui eut du crédit sous Néron et
Vespasien, et dont une lettre de Claude, découverte depuis
peu, mentionne le rôle dans une ambassade envoyée à cet
empereur par les Alexandrins à propos de troubles anti-
sémites (1); ensuite une copie de la lettre du médecin Thessalus
(faussement attribuée jusqu'ici à Harpocration) sur les vertus
des plantes; enfin et surtout de nombreux chapitres de ce
Rhétorius dont M. Cumont avait déjà commencé à caractéri-
(1) C£. H. I. Bei, Jews and Christians in Egypt, Oxford University Press,
1924 (papyrus n° 1912, 1. 16, 36 et 105).
862 COMPTES RENDUS
ser l’œuvre dans les Mélanges de l'École francaise de Rome
(1918, p. 38 ss.).
Parmi les découvertes dues à l’exploration des manuscrits
astrologiques, il faut mentionner l’idée toute nouvelle que l’on
a des origines de l'astrologie gréco-romaine. On a constaté
que le corps de doctrines dontelle est faite s’est constitué aux
derniers siècles de l’époque hellénistique. Ce système vient-il
aussi exclusivement de l'Egypte qu'on l'a cru? Avant de
répondre à cette question, il faut attendre que l’on ait pu
refaire l’œuvre des Chaldéens hellénisants, d'Épigène, de Cri-
todème et de beaucoup d'autres encore. Or, Rhétorius nous
fournit des extraits nouveaux de Critodème et de Teukros,
extraits qu'il ne tient pas de la première main, cela va de
soi, mais qui sont néanmoins d'un grand intérêt pour nous.
D’autres chapitres du même Rhétorius semblent dériver — par
l'intermédiaire d’Antiochus apparemment — d’apocryphes
mis sous le nom d’'Hermès Trismégiste et particulièrement
instructifs. M. Cumont expose toutes ces questions de prove-
nance avec la clarté et la largeur de vues qu’on lui connaît.
Mais à quoi bon insister pour démontrer la valeur de ce nou-
veau volume d’une collection dont la réputation n’est plus à
faire? Voici que M. W. Kroll (Xtio, t. X VIII, fasc. 3-4) vient
déjà de tirer de quelques-uns des textes publiés dans l’appen-
dice les éléments d’un article plein de révélations intéres-
santes et de précisions qui ne font guére que confirmer et
mettre en relief les découvertes que M. Cumont avait faites.
Le volume se termine par des indices graecitatis (1, vocabula
astrologica; II, verba celera notabiliora) où M'"e Marie Del-
court a mis en vedette beaucoup de termes techniques peu ou
pas connus (1). Quant aux descriptions de manuscrits (p. 3-96),
elles sont, comme le titre l'indique, l’œuvre du regretté Pierre
Boudreaux, qui eut le front fracassé par une balle allemande
le 13 décembre 1914, tandis qu’il conduisait ses soldats à
l'assaut.
J. BIDEZ.
(1) Dans Ia table IT, on aurait pu se montrer plus large et constituer une
sorte d’index rerum, en relevant les mots relatifs aux antiquités religieuses,
aux métiers et professions, à l’armée, etc. ; par exemple, plus d’un regrettera
de ne pas y voir relever le mot oTpatomeddpync, dont le sens est encore mal
établi.
COMPTES RENDUS 863
Eug. Albertini. Za composition dans les ouvrages philoso-
phiques de Seénéque. Paris, de Boccard, 1923, in-8°,
ix-354 p. (Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et
de Rome, fasc. 127.)
Quel est donc ce charme qui, depuis peu, agissant à la fois
en Angleterre, en Belgique, en France, en Italie, en Suisse et
aux États-Unis (4), a remis en si grand honneur le nom de
Sénêque et a réveillé pour sa personne et pour ses écrits des
sympathies demeurées jusqu'ici latentes? Les Allemands eux-
mêmes, à défaut de travaux de synthèse, ont apporté à pied
d'œuvre de solides matériaux, ainsi que le menu gravier de
leurs études de détail (2). Assez récemment, une revue jita-
lienne de vulgarisation ($) faisait observer combien il était
significatif que des auteurs, travaillant à l’insu les uns des
autres et dans des pays si divers, se soient trouvés d'accord,
dans les grandes lignes, sur les jugements qu'ils formulaient
touchant Sénéque.
Cette observation m'est revenue à l'esprit en prenant con-
naissance d'un ouvrage trés important que vient de publier
M. Eug. Albertini, Chargé de cours à l’Université d'Alger, et
qu'il a intitulé, trop modestement : La composition dans les
ouvrages philosophiques de Sénèque. M. Albertini, qui termi-
nait son travail quand parut le Seénéque prosateur, de
M. Bourgery, a totalement ignoré mes propres Études, et je
suis trés tenté de m'en réjouir en constatant que, usant de
méthodes et poursuivant des objectifs assez différents, nous
nous sommes l’un et l’autre rencontrés en bien des points.
(2) J. D. Durr. L. Annaei Senecae Dialogorum libri X, XI, XII, Cambridge,
1915 (avec une introduction et des notes très développées). — F. HoLLann,
Seneca, Londres, 1920. — P. Famer, Études sur Sénèque, Gand, 1921. —
F. Précaac, éd du De Clementia (avec sa copieuse introduction), Paris, 1921.
— À. BourGEry, Sénèque prosateur. Études littéraires et grammaticales sur la
prose de $énèque le philosophe, Paris, 1922. — C. Marcuesi, Seneca, Messine,
1920. — Ca. FAvez, éd. de la Consolatio ad Helviam (avec une longue intro-
duction et un commentaire), Lausanne et Paris, 1918. — A. GUMMERE, Seneca
the Philosopher and his modern message, Boston, 1922.
(?) Un récent fascicule du Bursians Jahresbericht contient un relevé analy-
tique et critique des travaux parus sur Sénèque jusqu'en 1922. Ce relevé, du
reste, n’est pas complet.
(3) Bilychnis, 1923, p. 428 et suiv. : « Seneca morale », par G. Cosra.
864 COMPTES RENDUS
La thèse de M. Albertini est excellemment résumée dans le
paragraphe suivant de ses conclusions (p. 324) : « Les irrégu-
larités que l’on constate dans la composition des ouvrages
philosophiques de Sénèque n’ont point pour origine les acci-
dents de la tradition manuscrite, ni les circonstances dans
lesquelles ces ouvrages ont été publiés. Sénéque les a con-
sciemment, délibérément acceptées. Elles s'expliquent par
son tempérament personnel, par les lois du genre auquel se
rattachent ses écrits, par le goût de son époque, par les habi-
tudes d’esprit que l’usage du volumen imposait aux anciens. »
Il y a donc dans la savante étude de M. Albertini une partie
négative, si je puis dire, suivie d’un exposé trés clair des con-
statations faites dans l'ordre positif.
Il s’agit d’abord de prouver que les époques auxquelles on
peut raisonnablement assigner la rédaction ou la publication
des écrits de Sénèque ne marquent pas des étapes distinctes
quant aux méthodes observées dans leur composition. Pour
cela, l’auteur s'efforce d'établir avec le maximum possible de
précision la chronologie de ces écrits. Il n’est pas le premier
et sans doute ne sera-t-il pas le dernier à se passionner pour
ce problème : adhuc Sub judice lis..…., mais il a le mérite
d'avoir examiné et classé avec soin toutes les pièces du dos-
sier et d’avoir, en beaucoup de cas, rendu sa sentence avec
sagesse, sans tenir compte de certains criteriums par trop
subtils (comme celui des clausules métriques — dont on
abuse, vraiment, un peu partout!), ou trop subjectifs. Peut-
être, M. Albertini cède-t-il parfois à la tentation de dater des
œuvres à une année près. Il serait plus prudent de recon-
naître que la vie de Sénéque se divise non pas en un certain
nombre d'années représentées par des chiffres, mais en une
série de périodes, d’étendue trés variable, et qui s’enchaïnent
comme suit : avant l'exil; l'exil; le retour; le préceptorat; la
premiére partie du règne de Néron (jusqu’à la mort de
Burrhus); la disgrâce, puis la retraite. Or, à part le troisième
livre du de Ira, le de Constantia et le de Providentia, il est
possible de rattacher les écrits de Sénéque à l’une ou l'autre
de ces périodes, tantôt avec certitude, tantôt avec des proba-
bilités ou infinies ou très grandes. De toute facon, les points
de repère absolument fixes (l’a Marciam, l'ad Helviam, l'ad
Polybium, le de Brevitate, le de Clementia, le de Vita beata,
COMPTES RENDUS 865
les Lettres) suffisent à établir sur de fortes bases la proposition
initiale de M. Albertini : point d'évolution, suivant les
‘époques, dans la composition des ouvrages de Sénéque.
Suit une analyse de chacun des traités (non compris, bien
entendu, les « Questions naturelles »). M. Albertini, les repre-
nant l’un aprés l'autre dans l’ordre chronologique qu'il a
adopté; croit devoir en donner le plan; il ajoute quelques
observations suggérées par celui-ci. Même travail, nécessaire
sans doute, mais bien ingrat, pour les Lettres à Lucilius, ce
qui l’amêne à reconnaitre dans le recueil, du reste incomplet,
non pas un exposé de doctrine conçu suivant une vue d’en-
semble (thèse de Hilgenfeld) ou bien une série d’épitres fac-
tices (thèse de Bourgery), mais bien une correspondance
vivante, de vraies lettres, expédiées par Sénéque, reçues par
Lucilius, composées seulement, quant au fond et quant à la
forme, en vue d’une publication éventuelle.
La composition en apparence relâchée des écrits philoso-
phiques de Sénéque n'est-elle pas due en grande partie à l’état
déplorable dans lequel leur texte nous. est parvenu? Non,
répond encore M. Albertini, aprés avoir soigneusement exa-
miné, pour chaque traité, les gros problèmes critiques qui ont
té soulevés depuis trois siècles. Impossible de le suivre dans
le détail de cet examen, qui prouve avec quelle patience et
quelle conscience il a étudié son Sénéque avant d'en disser--
ter (1); notons seulement qu'une fois de plus la thèse absurde
de M. Préchac sur la composition et la date du de Clementia
est vigoureusement combattue. |
C’est seulement à la page 202 que M. Albertini aborde la
partie positive de son étude. Il commence par rechercher et
définir les « éléments » qui composent les ouvrages philoso-
phiques de Sénèque. A côté de l’élément proprement philoso-
phique, qui tient, dit-il, une assez large place, des souvenirs
littéraires, des échos des exercices de déclamation, bref, de
tout ce qui, mis ensemble, constitue ce que Sénèque a tiré de
ses lectures ou retenu de son éducation, il faut faire une place
(4) Tirant profit des fameuses observations de Birt (Das antike Buchwesen.
Berlin, 1882), M. Albertini a voulu se rendre compte de ce que représentait,
‘en lignes antiques de 35 lettres, le contenu de chacun des «livres » de
Sénèque, dans leur état actuel. Il avoue que, pour arriver à cette fin, ila pris la
peine de « compter le nombre de lignes de. chaque livre dans l'édition Teub-
ner » et de multiplier ce nombre par 42, 43 ou 44 selon le volume. ee 1
DO
866 COMPTES RENDUS
aux apports personnels de Sénèque, à ce qu’il a recueilli de:
sesconversations, de ses observations psychologiques, et aussi
à la forme artistique dont il a revêtu sa pensée. La juxtaposi-
tion ou, si l’on préfére, l’interpénétration de ces éléments rend
compte de la complexité du génie littéraire de Sénéque. Il
n’est pour ainsi dire pas un de ses traités où ne voisinent les
lieux communs d’une rhétorique en apparence la plus usée et
des notations d’une finesse extrême, issues, évidemment, de
ses expériences personnelles.
Dans les deux derniers chapitres du livre. M. Albertini
étudie comment s’enchaïînent les éléments qu’il vient de défi-
nir et il cherche à expliquer les habitudes de Sénèque, consi-
déré en tant qu’écrivain. Ici, il fait une part au tempérament
personnel de l’auteur, mais il insiste sur les obligations que
lui créaient les traditions déjà bien établies du genre adopté :
la « diatribe » à l’instar des cyniques, dont Sénéque a subi trés
fortement l'influence. Les réflexions sur l'emploi du volumen
et ses conséquences littéraires ne manqueront pas d'attirer
l’attention. Mais, dans ce domaine, beaucoup de prudence
s'impose : gare aux généralisations aventureuses !
Je n'ai fait qu'indiquer — et encore bien sommairement —
le contenu du livre de M. Albertini, sans chicaner sur les
détails, me réjouissant d’y trouver une telle abondance d’indi-
cations précises, de références, de discussions critiques. Je
louerai encore la clarté parfaite avec laquelle ont été classées,.
réparties, rejointoyées les innombrables fiches que suppose
la préparation d’un tel travail. Puis-je maintenant regretter
de n'avoir trouvé en nulle page un peu de cette chaleur com-
municative qui laisserait voir que M. Albertini a lu Sénèque
autrement que la plume à la main? Je ne doute pas du reste
qu’il ne l’ait faiten réalité. Maïs je crains que le souci de con-
server aux yeux du monde savant une attitude strictement.
objective et « scientifique » n’aménent certains critiques fran-
çais à méconnaîitre la valeur des qualités propres à leur race.
PAUL FAIDER.
H. Behrens. U/ntersuchungen uber das anonyme Buch dE Viris
ILLUSTRIBUS. Heidelberg, Winter, 1923, in-8°, 71 p..
L'ouvrage anonyme De viris illustribus urbis Romae nous.
est conservé dans deux manuscrits, l’un de la Bibliothèque
COMPTES RENDUS 867
royale de Belgique, l’autre de la Bodléenne, avec l’Origo
gentis Romanae et les Caesares de Sextus Aurelius Victor.
Il semble bien que cet ouvrage soit un abrégé d’un autre
plus considérable qui a utilisé Tite-Live et des sources qui
s’écartent fort de ce dernier.
D'après M. Behrens, l’auteur de ce premier ouvrage serait
Suétone. Il meten parallèle un certain nombre de passages
des biographies de César et de Tibére de Suétone et d’autres
du De viris illustribus, mais j'avoue ne pas être convaincu de
l'exactitude de la thèse par ces vagues rapprochements.
V. TOURNEUR.
P. Boissonnade. Du Nouveau sur la Chanson de Roland. La
Grenése historique, le Cadre géographique, le Milieu, les
Personnages, la Date et l’Auteur du Poème. Paris,
Champion, 1923, in-8°, vi-520 pp., 29 fr.
Du nouveau, oui, et du meilleur cru, sur la genèse histo-
rique de la Chanson. Bédier a ruiné la thèse de l’origine loin-
taine — c’est-à-dire germanique — de l'épopée française,
avec sou cortège préalable de cantilènes. La chanson de geste,
a-t-il affirmé, est le produit d’un état d'esprit propre à
l’époque où ont été écrits les poèmes parvenus jusqu’à nous.
Ce qu’il y a de particulier à cette époque, c’est le mouvement
des croisades, croisades d’Espagne d'abord, puis croisades
d'Orient. La Chanson de Roland, qui a pour théâtre les Pyré-
nées et les pays de par delà, s'explique par les premières. On
n'avait, jusqu'a présent, qu'une connaissance sommaire de
ces expéditions. M. Boissonnade en retrace l’histoire avec un
grand luxe de détails et il en montre l’importance considé-
rable dans la vie de la France au xI° et dans les vingt
premières années du xnue siècle. À cet effet, il utilise toutes
les ressources dont peut disposer un historien expert, soucieux
de l’information la plus minutieuse : les chroniques contempo-
raines, tant arabes que chrétiennes, les documents d'archives
de tout ordre. De l’ensemble résulte un vaste tableau, qui
permet de saisir sur le vif, dans le remous des événements,
la psychologie dont va s'inspirer le chef-d'œuvre de l’épopée
médiévale.
86 COMPTES RENDUS
. D nouveau encore, mais d'espèce moins pure, sur le
cadre géographique. Pour M. Boiss., la. géographie de
l'Espagne, telle qu'elle est esquissée dans le poème français,
s'alimente de souvenirs des croisades et de renseignements
sur la situation réelle de la péninsule au x1° siècle. Subsi-
diairement, les allusions aux musulmans de l'Afrique du
Nord et du Levant rappellent les expéditions dirigées contre
ces peuples, en particulier la grande croisade de 10%;
comme sources d’information sur l'Orient, le poëête a pu
utiliser les lettres des croisés, leurs récits oraux, les relations
des chroniqueurs. [l y aurait même, dans la Chanson, lorsque
le poëte rassemble toute la paienie contre Charlemagne, un
écho des luttes menées, à la même époque, par les chrétiens
de la Germanie, contre les peuplades païennes du nord et de
l’est de l’Europe, tels les Pruzzi où Brousses, de race lithua-
nienne, sur les bords de la Baltique, les Leutices qu Wältzes,
tribus slaves établies entre la Saal et la Sprée, etc.
A coup sûr, la géographie du monde de l'islam, chez le
poète, est moins fantaisiste qu'il ne paraîtrait à premiére vue.
Les noms de lieux dont il émaille son œuvre, ont pu être
identifiés, souvent avec bonheur, par M. Boiss. Dans cette
partie de son travail, l’auteur a dépensé beaucoup de patience
et d’ingéniosité. Si certains détails, pris isolément, restent
douteux, il faut reconnaître que toutes ces identifications se
corroborent l’une l’autre que l’ensemble. fait impression.
Ce qui a trait aux peuples non chrétiens du nord et de l’est
de l'Europe,.me laisse plus sceptique. Il doit y avoir là des
éléments revêtant ‘déjà un caractère traditionnel, plutôt
qu'une information directe sur les entreprises guerrières dont
ces peuples pouvaient être l'objet. Dans une chanson de geste
comme (Gormontet IsSembart, contemporaine de Roland, le
terme ZLeultiz:figure parmi les synonymes désignant l'empire
‘de Gormont, en l’espêce une partie de l'Angleterre ou de
FIrlande,. mais confondue avec le pays des:Sarrasins; dans la
Chanson de Guillaume, le mot Hungre désigne simplement
un ennemi des Francais. |
. Ayant démélé la provenance des éléments Débra DEC ES et
Sen utilisés par le chantre de Roland, M. Boiss.
s'attache à découvrir, dans le poéme, le reflet. fidéle. de la
France et des cercles musulmans du xi° siècle, de leurs ins-
COMPTES RENDUS 869
titutions, de leurs idées, de leurs sentiments. Les notes du
poête sur les sectateurs de Mahomet participent des préjugés
de son temps et du peu de souci qu’on avait alors d’une docu:
mentation précise relativement à l'étranger ; elles révélernt
néanmoins une connaissance, expérimentale ou documen-
taire, assez étendue du monde sarrasin.
En effet, d’après M. Boiss., le poête a été un témoin des
œuerres d'Espagne. C’est sous le coup de l’exaltation provo-
quée en lui par les victoires françaises qu’il a entrepris son
œuvre. Pour parler comme il le fait de Charlemagne, sans
doute a-t-il connu la Vita Karoli d'Eginhard. Mais, à la suite
de Bédier, M. Boiss. admet que, déjà auparavant, s'était déve-
loppée, sur la route des Pyrénées, la figure légendaire du
oœrand empereur, représenté, en compagnie de son neveu
Roland, comme chef d'une croisade franco-espagnole. Ses
héros principaux, le poëte les emprunte ainsi à la légende
historique ou religieuse. Toutefois, au dire de notre auteur,
« il en a transformé l’image, en les idéalisant, en composant
leur physionomie au moyen de celle des plus brillants repre-
sentants de la société chevaleresque de son époque, de sorte
que, sous des noms anciens, sugwérés souvent d’ailleurs par
la réalité contemporaine a peint en un héros tout un
groupe des plus illustres protagonistes de l'ére des prem re
croisades ». Par le même procédé, l’auteur explique l’origine
des personnages de second plan, même des plus modestes; à
chacun, il découvre des modèles dans l’histoire contempo-
raine. Un exemple fera saisir sa méthode. Il croit, avec
Bédier, que le nom de Ganelon, lié à l’idée de la trahison,
pourrait être un legs du passé : au 1x° siécle, Wenilo, arche-
vêque de Sens (+ ap. 866), avait trahi, au profit de Louis
le Germanique, la cause de Charles le Chauve, son bienfai+
teur, se réconciliant du reste avec celui-ci en 859. Ce simple
souvenir historique ne suffit pas à M. Boiss. Pour lui, en
créant le type de Ganélon, le trouvère a eu en vue
Guillaume Ier le Charpentier, vicomte de Melun, beau et vail:
lant soldat, qui fut accusé à deux reprises d’avoir trahi la
cause sainte des croisés : d’abord en Espagne, en 1087, où il
aurait manœuvré de façon à:livrer ses compagnons à l'enne-
mi; puis à Antioche, en 1098, où il tenta dé s'évader de la ville
assiégée. Pour le coup, voilà, si je ne m’abuse, du nouveau
870 COMPTES RENDUS
d'espèce contestable. Cette masse d’identifications en double
ou triple exemplaire nous aheurte. On a l’impression que le
trop savant auteur veut trop prouver, trop expliquer. Le
désir de rencontrer, parmi les chevaliers du temps, des
modèles auxquels le poëte aurait songé en fixant les traits de
ses acteurs, amêne bien des rapprochements fondés sur des
ressemblances partielles ou inconsistantes. Sans y prendre
garde, l’auteur tombe dans une erreur analogue à celle d’une
génération d’érudits à peine disparue. Ÿ a-t-il si longtemps
que, pour retracer la genèse des héros épiques, on élisait
comme prototypes tous les personnages du passé dont le nom
ou les aventures offraient quelque similitude avec les leurs,
expliquant la fusion de ces souvenirs épars par la conver-
gence de cantilènes primitivement indépendantes? Ici, je le
veux bien, c'est le cerveau du trouvére qui sert de creuset,
où viennent samalgamer ses propres souvenirs. Mais faut-il
faire de la chanson de geste une sorte de roman à clef? Pour
ce qui regarde en particulier le Roland, cette tendance à voir
partout des réminiscences de l’histoire contemporaire aboutit
à diminuer injustement le rôle de l'imagination créatrice
dans l'élaboration du poême. Le trouvére qui a combiné et
enchaïné les péripéties de la chanson, était capable d’inventer
par lui-même le rôle indispensable du traître, sans parler de
la foule des acteurs secondaires et des figurants. Même à
supposer qu'il y ait une certaine analogie entre les actes
reprochés à Guillaume le Charpentier et ceux que le trouvère
prête à Ganelon — mais l’analogie est restreinte — il ne
sensuit pas que celui-ci a se calquer positivement sur
celui-là, le personnage poétique sur le personnage historique.
Ils ont l’un ou l’autre trait en commun simplement parce que,
réels ou imaginaires, ils incarnent une espèce d'âme répan-
due dans la société humaine.
Les derniers problèmes abordés par M. Boiss. concernent
la date, la patrie et l’auteur de la Chanson. Depuis Du Cange
jusqu'à Francisque Michel, on a cru que notre poëme avait
été chanté par le jongleur Taillefer, devant les Normands, à
la bataille d'Hastings, en 1066. A la vérité, l'anecdote se lit
seulement chez des chroniqueurs qui ont écrit, au plus tôt,
dans la seconde moitié du x11° siècle, alors que l’œuvre était
déja célèbre. C’est une légende attribuable à la popularité
COMPTES RENDUS 871
même de la Chanson. Par la suite, les romanistes ont fixé la
naissance de celle-ci aux environs de 1080; le costume des
personnages, disait-on, l'armement, et aussi l’état de la
langue, ne permettent pas de remonter plus haut. D'autre
part, on croyait ne pouvoir démontrer de facon péremptoire
que la Chanson fût antérieure ou postérieure à la première
grande croisade. Néanmoins, dans les derniers temps, les
savants les plus autorisés en faisaient descendre progressi-
vement la composition jusqu’au début du xrI° siécle; Bédier,
dans son édition du texte d'Oxford (1922), énonce comme date
approximative 1110. M. Boiss., lui, soutient, avec de nom-
breux arguments à l'appui, que le poème a été écrit aprés les
premières croisades d’Espagne et d'Orient, et il en place
l'apparition entre 1120-1125.
Le dernier vers du manuscrit d'Oxford, « Ci falt la geste
que Turoldus declinet », a longtemps tourmenté les inter-
prêtes, qui se demandaient si le travail visé par le verbe
dectinet consistait en une rédaction, un remaniement, une
récitation, ou une simple besogne de copie. M. Boiss. fait
résolument de Turold l’auteur du poème. D’aprés ses induc-
tions, celui-ci était un clerc d’origine normande, qui aurait
mené la vie d’un ménestrel errant. fréquenté les cours sei-
gneuriales, séjourné en Espagne, à la suite des croisés et des
colons français. Si le texte d'Oxford, purgé des traits anglo-
normands attribuables au scribe, laisse apparaître une langue
d’un coloris dialectal peu prononcé, c’est qu’au cours de ses
pérégrinations, le jongleur doublé d’un écrivain avait pu se
former cette langue dégagée du particularisme local. M. Boiss.
enfile si bien ses hypothèses que, pour un peu, il nous améne-
rait à reconnaître le poëête dans tel clerc normand, établi en
Espagne, dont les documents de l’époque ont gardé le souve-
nir, et qui s'appelait précisément Turold. La trouvaille
paraîtra trop heureuse pour n'être pas suspecte. Quelque
méfiance que l’on éprouve à son endroit, ce qui importe,
d’ailleurs, bien plus que l'identité de l’écrivain, c’est sa
personnalité. |
Selon M. Boiss., l’auteur de la Chanson de Roland possé-
dait une certaine culture classique. Il cite Homère et Virgile
(vers 2616), de façon toutefois à montrer que, suivant les
conceptions du temps, il voit surtout en eux des sages, char-
872 COMPTES RENDUS
gés d’ans et d'expérience. S'il a connu les légendes homé-
riques, ce ne peut être que par l'intermédiaire de ces versions
grecques de basse époque, circulant sous les noms de Darés.
et de Dictys, qui, abrégées en latin, ont servi de sources,
vers 1160, au Roman de Troie de Benoît de Sainte-More. A
défaut de l’épopée grecque, son œuvre a pu être influencée:
par l'épopée latine. Mais la démonstration de M. Boiss.
s'arrête à cette conjecture. Bien qu'on ineline aujourd’hui à
rattacher les premiers essais littéraires de langue française à
la production latine de l'antiquité et du moyen àâge, les
recherches de détail sont encore trop peu avancées pour auto-
riser, là-dessus, autre chose que des suppositions. Il semble:
d’ailleurs que, sur ce terrain, la Chanson de Roland ne puisse
être séparée des plus anciennes chansons de geste conservées,
Gormont et Isembart, la Chanson de (ruillaume, etc. Gher-
cher dans l’histoire des guerres saintes du xI° et du xH° siécie
la raison d’être de chacun des éléments d’un poème isolé et
celle du poème lui-même n’épuise pas le problème des ori-
gines de l’épopée médiévale. Il reste à déterminer pourquoi
et comment les compositions dans lesquelles se sont cristalli-
sées les légendes historiques écloses au souffle des croisades,
ont revêtu la forme épique, avec la technique propre aux
chansons de geste.
Aussi bien, même à d’autres points de vue, l'étude qui nous
occupe aurait gagné à embrasser dans un seul ensemble:
toute notre primitive production épique, plutôt qu'à se con-
centrer exclusivement sur un seui de ses représentants, fût-il
le plus digne d'attention. Tout ce qui concerne la genèse
historique du genre, l'influence des croisades, le reflet des.
institutions et des idées du temps, l’utilisation des légendes
en cours et des sources savantes, la méthode de travail des
trouvéres, tout cela s’éclairerait avantageusement par une
étude comparée des premiers monuments épiques du moyen.
âge. Encore ne faut-il point perdre de vue que les plus
anciennes chansons de geste parvenues jusqu’à nous, si on les.
range dans la premiére moitié du x siècle, ont dù être
précédées, tout au moins à quelques décades d'intervalle,
d’autres chansons disparues. On a recueilli, à ce sujet, l’un
ou l’autre témoignage, dont le plus formel est celui d'Hariulf,
l’annaliste de Saint-Riquier; sa chronique, terminée en 1088:
COMPTES RENDUS 873
et revisée en 1104, fait mention d’un poème sur Gormont qui
se chantait à cette époque et qu'il n’a pas l'air de regarder
comme une nouveauté (voir, pour le surplus, BÉDIER, His.
des Lettres en Fr., 1* vol., p. 177 ss., dans l’Hist. de lx
nation fr. d'Hanotaux, t. XII, Paris, 1921).
Il n’en reste pas moins que le volumineux ouvrage de
M. Boiss., fidèle à son titre, aura renouvelé, pour une part
appréciable, l’étude de la Chanson de Roland. Nourri d’une
érudition copieuse — massive plutôt que filtrée — il réunit
tout à la fois une foule de matériaux précieux, d'idées
fécondes, d'hypothèses hardies, de rapprochements suggestifs,
qui seront utilisés, contrôlés, développés, dans des travaux
ultérieurs. Même s’il n’entraîne pas toujours la conviction,
il impose par son envergure et il restera longtemps, je pense,
un livre avec lequel il faudra compter.
ALPHONSE BAYOT.
P. $S. — Le compte rendu qui précède était à l’impression,
lorsque m'est parvenue l’étude toute récente de J.-J. Salverda
de Grave, T'uroldus (Mededeelingen der kon. Akademie van
Wetenschappen, Afd. Letterkunde, deel 57, ser. A, n° 1,
Amsterdam, 1924, 17 pp. in-8°). Après combien d’autres, le
savant romaniste hollandais soumet à un examen systéma-
tique le dernier vers du Rotanda d'Oxford. À son sens, aucune
des interprétations connues du verbe declinet n'est vraiment
satisfaisante ; on ne peut voir, dans Turold, ni l’auteur de la
chanson, ni un écrivain antérieur dont le poëête se serait
inspiré, ni un jongleur, ni un scribe. Ce même nom de
Turold apparaît, dans des conditions également mystérieuses,
parmi les légendes de la tapisserie de Bayeux; et, là,
M. Salverda pense qu'il pourrait désigner l'artiste qui a
dessiné les cartons de ce célébre travail, contemporain de
nôtre poême. À titre de conjecture, il se demande si le vers
final de celui-ci ne renfermerait pas une allusion à une autre
série de compositions du même artiste, ayant pour objet
l’histoire de Roland et de Charlemagne. Le verbe dectinet
équivaudrait alors, pour le sens, au latin delineare, soit qu’il
doive être amendé en *delinet, soit même qu’il se conserve
sous une forme authentique (Du Cange cite un exemple où
declinare signifie « tracer des limites »). Il y a, dans cet
874 COMPTES RENDUS
article de M. Salverda, trop d’hypothèses conjuguées pour
qu'en ayant goûté la claire logique, on adhère sans scrupule
aux conclusions qui s’en dégagent. Mais l’idée est ingénieuse.
Elle ouvre aux chercheurs des perspectives nouvelles. Peut-
être nous achemine-t-elle vers la solution d’un problème
d'histoire littéraire, dont i’intérêt se trouve singulièrement
accru par ce rapprochement avec d’autres problèmes relevant
de l'archéologie. A. BAYoT.
Hilding Kjellman. Za deuxième collection anglo-normande des
Miracles de la Sainte Vierge et son original latin, avec les
miracles correspondants des manuscrits français 379 et
S18 de la Bibliothèque Nationale, p. cxxxrn1-368. Paris et
Uppsala, 1922, in-8c.
Tous ceux qui s'occupent à étudier l’origine et le dévelop-
pement des miracles du moyen âge (il ne s’agit ici que des
miracles épiques) salueront avec empressement cette publi-
cation qui a été faite avec les fonds du legs Vilhelm Ekman
et qui dénote à chaque page une science profonde et un travail
consciencieux. Ces qualités s’observent déjà dans l'introduction
qui donne un apercu trés substantiel sur les miracles en
général ainsi qu’une étude fort intéressante sur la dépendance
de chaque miracle en particulier. M. Kjellman est d'avis
qu'ils proviennent en grande partie d'œuvres historiques, de
chroniques, de légendes hagiographiques et de sermons; il y
aurait peut-être lieu d'ajouter les évangiles apocryphes et les
Vies (comme celle de Wace et d’Armand de Valenciennes) et
de faire remarquer que les sermons ont davantage puisé dans
les collections de miracles qu’ils ne les ont inspirées.
Quoi qu'il en soit, la littérature latine du moyen âge était
trés riche en miracles; Mussafia, Marientegenden, parle des
six collections locales suivantes: Coutances, Laon, Soissons,
Roc-Amadour (en Guyenne), Chartres, Pierre-sur-Dive
(Normandie). Il y avait, en outre, des collections générales,
parmi lesquelles il faut citer : 1° le cycle HM (nommé ainsi par
Mussafia, d’après le premier et le dernier miracle de la série,
Hildefonsus-Murieldis) ; 2 le cycle des quatre éléments; 3° la
collection Toledo- Samstag (TS). Ces collections plus ou moins
COMPTES RENDUS 875
altérées ont été ensuite réunies en de vastes compilations :
1° PEZ (désignation de Mussafia): 2° un recueil contenu dans
le manuscrit Cléop. CX du Mus. brit., qui est en partie iden-
tique au manuscrit 482 de la ville de Toulouse; 3° un recueil
composé par Guillaume de Malmesbury, dont dérive celui de
< mestre Albri > qui nous est inconnu et qui a été traduit en
français par Adgar. C’est dans ces collections locales et géné-
rales qu'ont puisé les auteurs de miracles en langue vulgaire.
Nous devons à Gautier de Coincy (qui est aussi l’auteur des
Cinq Joies Nostre Dame) le plus connu des recueils rédigés en
vers français; Adgar, trouvére anglo-normand (1), a composé
un recueil de miracles d'aprés le livre de « mestre Albri »;
Jean le Marchant, l’auteur des Miracles de Notre-Dame de
Chartres, a paraphrasé également une compilation latine. Et
enfin le recueil que publie maintenant M. Kjellman a été
composé d’après une collection de miracles latins dont une
rédaction à peu près complète est conservée dans le manuscrit
d'Oxford, Balliol 240.
Nous devons à Paul Meyer une bibliographie des miracles
en vers français; il les divise en deux catégories, selon queles
recueils ont été formés en France ou en Angleterre. Au pre-
mier groupe appartiennent les miracles de Gautier de Coincy
et de Jean le Marchant et la collection en grande partie inédite
conservée dans le manuscrit français 818 de la Bibliothèque
Nationale. Le groupe anglo-normand se compose surtout des
miracles d’'Adgar remontant à la fin du xn° siécle, de la
présente collection (ms. O4 Royal 20 B XIV du Mus. brit.) et
des miracles d'Everard de Gateley. Il ressort de cet aperçu
sommaire que les seuls recueils importants qui ne soient pas
entièrement connus jusqu'ici sont ceux du manuscrit fran-
çais 818 de la Bibliothèque Nationale et ceux du manuscrit
Old Royal. Et c’est justement cette lacune que comble la
publication de M. Kjellman. Les miracles du manuserit Old
Royal se trouvent aux folios 1024-170b et 173 et ont été
copiés, selon l’avis de l’auteur, par un Anglo-Xormand (?j.
(2) C'est ainsi qu'il est désigné par M. Kjellman ; rappelons qu'il était moine.
(2) Il ne me paraît pas exclu que le copiste ait été un Anglo-Saxon qui, natu-
rellement, aurait connu l’anglo-normand d’une façon suffisante pour faire son
travail de transcription. Outre que le genre des substantifs me semble parti-
culièrement flottant (pour M. Kjellman, cette fluctuation n'est qu'apparente),
«
3876 COMPTES RENDUS
Quant à l’âge de ce manuscrit, M. Kjellman, se ralliant à
l'opinion de Matzke, est d'avis qu'il ne faut pas remonter plus
haut qu'aux dernières dizaines du xiI° siècle, mais qu’il
est écrit avant 1300. En faveur de cette datation il allégue
surtout des arguments d'ordre linguistique, comme la rareté
relative de la graphie -aun pour -an, si populaire à partir de:
la fin du x1n° siécle.
Puisque la source de notre recueil, comme l’a déjà montre:
Mussafia, est certainement Ja collection latine conservée dans
le manuscrit d'Oxford, Balliol 240, M. Kjellman a pu les
traiter ensemble et en examiner de prés le contenu et l’origine;
il ressort de cet examen que la collection de miracles con-
servée dans les deux manuscrits, occupe une place centrale
dans la partie de cette littérature qui est originaire:
d'Angleterre; en particulier, elle se trouve dans un rapport
étroit avec |’ «essemplaire » de maître Albri qu'Adgar a ew
sous les yeux, et on peut même dire que celui-ci était du
même type qu'Oxford et Toulouse 382, qui présentent les
mêmes particularités. Cette étude comparative et la publica-
tion du manuscrit d'Oxford nous font donc connaître 17 des
originaux d'Adgar sous une forme identique à peu prés à celle:
qu'ils avaient chez maître Albri.
C'est avec un intérêt tout particulier qu’on lit le chapitre
qui est consacré à l’histoire de chaque miracle en particulier.
Citons un exemple:
Le miracle de La mort de l'Empereur Julien l'Apostat
raconte comment la ville de Césarée menacée par Julien fut
sauvée par la Sainte Vierge grâce aux prières de l’évêque et
des habitants de la ville. Ayant ressuscité un sien chevalier,
elle l’envoya combattre l'empereur païen qu’il frappa à mort.
L'origine de ce miracle très populaire se trouve dans l'Histoire
de saint Basile attribuée à Amphilochius (évêque d’Iconium,
+ environ 400). Détaché de la Vie de Saint Basile, ce récit a
je remarque une confusion entre le tutoyement et le voussoiement pour:
laquelle ce vers est caractéristique :
Ta prière granté vus ai (XIX, 74);
je me demande, en outre, si la forme isolée chechun pour chescun ne reflète:
pas le passage -sk- à -sh- (prononcé ch) en moyen-anglais; notre manuscrit date-
rait alors d’une époque où les Anglo-Saxons prononc aient déjà ch, mais écri-
vaient encore sk. Cf. mon raisonnement à propos de l'auteur des po
d'Oxford, Archivum Romanicum, HI, 373.
COMPTES RENDUS 871
été introduit dans de nombreux recueils de miracles de la
Sainte Vierge. On le trouve ainsi dans le Miroir historial de
Vincent de Beauvais et dans la Légende dorée, chapitre XXX,
où le miracle a été intercalé dans la Vie de saint Julien.
En français, notre récit se trouve chez Gautier de Coincy ; sa
source comme celle de Vincent de Beauvais est la Vifa latine.
Adgar le reproduit aussi: il se trouve encore dansle manuscrit
français 818, rédaction publiée par Paul Meyer à propos d'un
manuscrit d'Orléans qui renferme quatre fragments de
miracles parmi lesquels se trouve aussi le nôtre.
M. Kjellman a étudié de cette maniére tous les 60 miracles
contenus dans son manuscrit, sauf naturellement celui de
saint Théophile, auquel Hj. Lundgren a consacré une étude
spéciale ({). Il est clair qu’il reste encore beaucoup à faire
dans ce domaine (*).
Dans l'aperçu sur la langue et la versification du manuscrit,
l’auteur suit la méthode adoptée par Stimming, Boeve,
p. 172 ss. ; il sera d’un grand secours pour la connaissance de
l’anglo-normand.
L'édition du texte forme la partie capitale de l'ouvrage; on
peut n'être pas tout à fait d'accord avec les principes qui ont
été observés par l'éditeur, mais d’une façon générale le
texte imprimé est très satisfaisant. Voici toutefois quelques
remarques que m'a suggérées une rapide lecture:
Des cas comme s?/ Lad (passim), mes sil, etc., sont regardés
comme des inadvertances du copiste; comme ils sont assez
fréquents, je me demande s'ils ne réflétent pas une-particula-
rité phonétique.
Le copiste met souvent o pour e; l’éditeur aurait bien fait,
a mon avis, de laisser subsister cette particularité, au lieu de
mettre e dans la plupart des cas (dans quelques cas le o a été
maintenu): ainsi, au vers VIII, 94, le manuscrit porte Lo chef,
(4) La grande popularité de ce miracle me paraît ressortir entre autres du
fait que le mot diabolus, en Allemagne, à subi l'influence phonétique de
Theophilus. Diabolus a donné la forme dialectale Deubel, tandis que la forme
plus répandue Teufel s'explique par un croisement entre diabolus et Theophilus.
Remarquons d’ailleurs que, dans les deux formes, le ex s'explique mieux par
le eo de Theophilus que par le ia de diabolus. Pour écarter cette difficulté on
a pensé à l’immixtion de fief « profond », mais mon explication me semble
plus acceptable.
) Ne faudrait-il pas consulter un peu le folklore ?
378 COMPTES RENDUS
et dans le commentaire on est prié de corriger en £e chef;
controdire (XXIV , 44)est changé en contredire, domeintenant
(XII, 344) en demeintenant, etc.
M. Kjellman a été visiblement embarrasse par la forme de
la négation nen ; « vu la grande fréquence de en pléonastique,
dit-il dans son commentaire, je suis porté à interpréter par-
tout nen comme n’en; cela amène un certain nombre de
corrections dans le texte ». Il est sans doute difficile de se
décider dans tous les cas pour la bonne interprétation, maïs il
semble tout de même que l’auteur a été trop libéral avec le
en pléonastique. Voici quelques vers où il faut mettre nen au
lieu de n’en :
N'’en tenent plet del Creatur (Prol. général, 11).
Cil s’aset dolent & blanc,
Ke pur hunte, ke pur poür
N’en osa mustrer cele folur (XX VIII, 40-42).
L’alme rendi nette & bele
Musette la seinte pucele.
Mes covenant n’en ublia mie
La benuré mere Marie (XXXIV, 79-82).
N'’en fu voisin ke il ust
Ke de li mult encumbré ne fust (XXV, 7).
Je mettrais aussi en dans les deux exemples suivants:
Deu n’enama ne homme for sei ( «fors soi»)
Le reneé, le forsenez (IV, 28-29).
Cest esveke n’enama mie
Tant la duce mere Marie
Cum feseit sun ancessur (XV, 83-85).
1V, 266: Anurré soit la virgine pure
Kar se dusur passe nature,
de tuz mortels, & ben est droit
Ke la mere Deu tuz les bens eit.
Supprimez la virgule derrière nature.
VÉULDE Cist esteit le cunquerur
De Normandie par grant valur,
Mena tel host...
Enlevez la virgule de derrière valur et mettez-la derrière
Normandie.
VILLI #59 Ke dist lui fist par avisiun
Ke il alast a confessiun.
COMPTES RENDUS 879
Il y a peut-être ici une faute du copiste, anologue à celle
du vers V, 95 (des Chartres pour de Chartres); on pourrait
corriger dist en dire, à moins qu'on ne veuille voir dans dist
le latin dictum (cf. oveske pour « avec» VIII, 36).
VRP LIT: Alez s’en est, sis ad guerpi
J’aurais imprimé :
Alez s'en est si s’ad guerpi.
IX, texte latin (ms. d'Oxford): Dans le munuscerit on lit: « Id
cum senatus esset consulto statutum »: M. Kjellman corrige
en consultu d’après Toulouse 482, alors que consullo représente
la bonne lecon.
XII, 200 : Quant el flum vint a un église,
Se met pur oïr le servise.
Je mettrais la virgule derrière vint.
XIV, 84: Ne poet tenir pur tut le munde,
Sun fol talent tant il abunde.
Mettez la virgule derrière {alent.
AVAL 7: Issi reçut il son mise
Siangrius par sa fole enprise.
Je propose, sous toutes réserves, juise au lieu de mise. Si
le manuscrit ne laisse pas de doute au sujet de la lecture, il
se peut toujours que #ñnise ne soit pas le texte primitif. Le
développement de -ÿciv en -ise est régulier dans notre manu-
scrit.
XIX, 85-90 : La gent ke en la mesun erent
Estrange se esmerveilerunt ;
Les paroles mult ben entenderent
Mes la dame pas ne virent,
Cil la vit ke out joie grant,
Ke l’alme rendi demeintenant.
Mettez une virgule derriérent entenderent, un point après
virent. Ensuite il faut corriger entenderent en entendirent ;
le copiste a évidemment été sous l'influence du vers précédent,
mais la rime demande -irent.
XX, 90-92: Si vie ad cil tantost éhangé,
Si se met en une mesun
Od moines de grant religiun.
‘880 COMPTES RENDUS
Corrigez sé vie en sa wie; les yeux du copiste paraissent
être allés plus vite que sa plume.
XXI, 39-42: Ke Deu n’eime ben en justise
Ne poet entrer en nule guise
En la grant joie de paraïs,
Ke jeo ai granté a mes amis.
Supprimez la virgule après parais.
XXV, 63-66 : Poi tenez plet de sun poer
Ke ele ne poet un alme aver,
Ke li sert de bon affit,
Ke vus n’i mettez contredit.
(Les anges parlent ainsi aux diables.)
J'aurais mis une virgule derrière poer, et supprimé les deux
virgules introduites par l'éditeur.
XX VI, 46: Mes sicum Deu le veut & guie,
S'en tune vers le fermerie.
Corrigez en s’en lurne.
XXXI, 81-82: Issi fu malement demené
La cheitive muille & travaile
Ke l’an passa trestut enter;
Dans le commentaire, l’auteur dit à propos de ce vers:
« J'hésite à lire ici, selon l'exigence de la rime, #nuüllé et
travailé, ce qui me paraît donner un sens moins bon. L'emploi
actif de mouiller ne convient guëre dans le contexte. » Quant
à moi, je crois que ces vers sont parfaitement intelligibles du
moment qu’on regarde muille pour le latin mulier (il s'agit
peut-être d'un latinisme) et qu'on interprète comme suit:
Issi fu malement demené
La cheitive muille & travailé;
Ke l’an passa trestut enter,
Unke ne la lessa de turmenter.
XXXIII, 145-148: Beneite seit itel mere,
En ky tut le munde s'en mire,
Ke en angusse ne musce mie,
As dolerus sa grant aïe.
Mire devrait rimer avec mere; comme, de plus, le sens de
ce vers est assez obscur, il semble qu’il y a ici une corruption.
Dans le glossaire, megredi est traduit par « vendredi saint »:
n’aurions-nous pas, dans ce mot, une dissimilation comme
dans l’ancien français (Metz) merhedi « mercredi »?
COMPTES RENDUS 881
En somme, on pourra encore opérer mainte retouche plus
ou moins légéere sur le texte de M. Kjellman; ces corrections
d’ailleurs n’enléveront rien au mérite du travail. Quant à sa
partie purement littéraire. on ne sera que juste en mettant en
évidence l'avancement dont lui sera redevable l'étude des
miracles en France et dans tous les pays de la civilisation
médiévale.
ERNEST PLATZ.
Gustave Cohen. Ronsard, sa vie et son œuvre. Paris, Boivin
& Cie, 1924, vol in-16 grand jésus, 8 fr. (Bibliothèque de la
Revue des cours el conférences).
Parmi la floraison d'ouvrages spéciaux ou de vulgarisation
qu'a suscités, en France et ailleurs, la célébration du qua-
trième centenaire de Ronsard, celui où M. Gustave Cohen
vient de réunir les leçons qu'il fit à la Sorbonne, en 1922, res-
tera comme l’un des guides les plus accessibles à la masse du
public lettré, désireuse de s'initier «aux résultats des quelque
vingt années de recherches érudites, qui ont complétement
renouvelé la connaissance d’une des productions lyriques les
plus abondantes et les plus homogènes que présente l’histoire
de la poésie française ».
M. Cohen est nettement ronsardisant, et il ne s’en cache
pas. Bien au contraire, il se piquerait plutôt de prosélytisme.
N’avoue-t-il pas ingénument, à la premiére page de son livre,
son désir de voir ses lecteurs prendre rang dans la cohorte,
de plus en plus nombreuse, des admirateurs du poète? Et
dans le dernier chapitre, qui sert de conclusion, il reconnaît,
de fort bonne grâce, avoir préféré, selon la jolie formule de
Paul de Saint-Victor, au pédantisme volontiers romantique et
tätillon, « l’indulgente critique des beautés ». Qui songerait à
l'en blâmer, d’ailleurs? Et ce livre, né, ne l’oublions pas,
d'un anniversaire glorieux pour les lettres françaises, qui
prendrait sur soi de reprocher à son auteur de l’avoir conçu à
la facon d’un hommage, un peu? Sans compter que la sympa-
thie de M. Cohen ne va pas jusqu'à lui fermer les yeux sur les
défauts réels du chef de la Pléiade.
Que Ronsard n'ait pas complétement réussi dans sa tentative
d'enrichir la France et le français de la grande ode pinda-
09
882 COMPTES RENDUS
rique; que ses Hymnes philosophiques, que paralyse souvent
l’abus d’une mythologie conventionnelle, n'aient pas encore
la profondeur ni l’envolée que nous pourrions souhaiter ; que
la Franciade reste l'exemple classique de l'avortement litté-
raire ; M. Cohen entend fort bien tout cela et pas mal d’autres
imperfections encore, qu'il ne songe nullement à nous dissi-
muler. La part faite à la critique, il reste au vieux poëte assez
de titres de gloire pour affronter victorieusement le jugement
éclairé de la postérité. Et c’est ce que nous serons bien forcés
d’'avouer, quand nous aurons suivi M. Cohen dans son étude
chronologique, où il s’est efforcé de retracer, d’une façon aussi
claire que concise, les diverses phases de l’évolution d’un des
plus riches génies poétiques qui aient honoré la terre de
France. “5e A
Après un premier chapitre consacré, sous le titre : « La
Renaissance triomphante », à replacer le lecteur dans l'esprit
de l’époque et, par conséquent, déjà dans l’état d'âme de l’écri-
vain, le distingué professeur nous donne, sur les origines,
l'enfance et l’adolescence du poëte, les détails biographiques
indispensables qu'illustrent, très judicieusement, une suite
d'extraits choisis dans l’œuvre même de Ronsard.
C'est alors la promenade à travers cette œuvre, si touffue,
qui va des premiers essais, qu'on peut dater des environs
de 1542, à ce que M. Cohen appelle « la dernière aventure »,
ces Sonnets pour Hélène, émouvant chant du cygne de l’éter-
nel amoureux.
Après une période de tàtonnements, souvent heureux d’ail-
leurs, c’est, avec la publication, en 1550, des Quatre premiers
livres des Odes, le coup d’aile vers les sommets. Imitateur de
Pindare et d'Horace, de Pindare surtout, Ronsard, s’il n'avait
pas dépassé ses glorieux modéles, n’en était pas moins le pre-
mier à présenter au public français les grands thèmes lyriques
de la destinée et de la nature. La « Brigade, — car c’est là le
premier nom de la Pléiade —, qui avait trouvé l’année précé-
dente, en la personne de Joachim du Bellay, l’éloquent défen-
seur des théories nouvelles, pouvait saluer désormais son
grand, son « divin » poëte.
S'il faut placer sous le signe de Pindare et d'Horace le
recueil de 1550, c’est de Pétrarque que se recommande le cin-
quième livre des Odes (1552), ce délicieux livre des Amours,
COMPTES RENDUS 583
où M. Cohen, qui me paraît avoir une prédilection pour le
Ronsard amoureux, a démêlé si habilement, à côté des rémi-
niscences italiennes, les souvenirs de l'amour courtois, tel que
l’a créé la poésie des troubadours, et du sensualisme gaulois,
le même qui éclate, à chaque page, dans la littérature médié-
vale des fabliaux.
Cet apport, éminemment français, et qui appartient bien en
propre à Ronsard, il faut le souligner, et lui donner toute son
importance, puisque c’est probablement par cette voie que le
poète, délaissant désormais la préciosité inhérente au pétrar-
quisme, va poursuivre une évolution vers la simplicité qui,
annoncée déjà dans les Folastries de 1553, triomphe, en 1555,
dans la Continuation des Amours. Abandonnant Cassandre,
la « donna » de noble extrace, pour Marie, la sœur des fer-
miéres et des vendangeuses d'Anjou, le poëte, qui vient de
renoncer au décasyllabe dans le sonnet, tresse, au front de sa
nouvelle amie, la couronne immortelle de ces alexandrins qui
fleurent le délicieux parfum du terroir.
Nous pouvons passer rapidement par-dessus les Hymnes
philosophiques, sensiblement contemporains de la Continua-
tion. Bien qu'ils ne soient pas sans mérites, ils n’ajoutent rien
à la gloire du grand homme. |
Plus à l’aise dans. la poésie satirique, Ronsard fonde, en
France, la satire épique, cette déformation agrandie et pas-
sionnée de l’histoire, où seuls peuvent rivaliser avec lui un
Agrippa d'Aubigné et, plus près de nous, le Victor Hugo des
Châtiments. Et ce n’est pas tout.
Il s’essayera encore dans le genre bucolique et élégiaque, en
attendant que l’échec de la Franciade vienne mettre un terme
à ses tentatives audacieuses ; cette Franciade, dont sa réputa-
tion aura tant à souffrir. bien que, comme le dit très justement
M. Cohen, on la condamne généralement sans l'avoir lue.
Mais le destin veillait Le nom de Ronsard ne resterait pas
sur cet avortement malheureux. Et les Sonnets pour Hélène
devaient clore, sur un pur joyau, une œuvre poétique qui
pourrait suflire à la gloire de tout un siècle,
Le livre de M. Cohen, dont je n’ai pu donner ici qu’un pâle
résumé, vaut surtout par la clarté de l'exposition. C’est bien
une suite de lecons, avec tout ce que le mot comporte de
méthode, mais sans la moindre affectation de pédantisme.
884 COMPTES RENDUS
Chaque chapitre forme un tout parfaitement cohérent, avec,
le plus souvent, une brève introduction qui rappelle les choses
vues précédemment, et une conclusion qui synthétise, en
quelques formules heureuses, les nouveaux résultats acquis.
Le dernier chapitre, où l’auteur a su condenser, en une ving-
taine de pages, la portée de l’œuvre de Ronsard tout entière,
tant au point de vue strictement littéraire qu’au point de vue
philosophique, est un pur régal. C'est après une lecture comme
celle-là qu'on se rend compte de ce que peut donner la limpi-
dité d'expression française mise au service d’un esprit protond
et délicat, qui sait et qui sent.
A qui veut s'initier, je le répète, aux beautés d’une œuvre,
entrée plus avant encore, depuis les fêtes du centenaire, dans
l’immortalité littéraire, je ne conseillerai pas d’autre guide
que M. Cohen. Peut-être se montre-t-il quelquefois un peu
indulgent. Je me suis expliqué déjà sur ce point. J’ajouterai
encore cependant que les nombreux et copieux extraits dont il
n’a pas hésité à accompagner sa critique, permettent au lec-
teur de se former un jugement personnel.
L'ouvrage, d’une présentation typographique agréable et
orne d’un portrait du poëte-roi, mérite la faveur du public
qui lit. C’est un bon et beau livre.
FERNAND DESONAY.
Etienne (Servais). Le genre romanesqne en France depuis
l'apparition de la « Nouvelle Héloïse » jusqu'aux approches
de la Révolution. Paris, A. Colin, 1922, un vol. in-8,
440'p., prix : 50/fr.
S'il y a des livres qui tiennent mal les promesses de leur
titre, il en est d’autres, assez rares, qui donnent plus que leur
titre ne promet : celui-ci est du nombre. M. Etienne a voulu
brosser une large fresque où apparaîtraient à leur plan res-
pectif avec leurs valeurs propres et leurs grandeurs relatives,
tous les romanciers du xvir° siècle en les groupant autour
d’une figure centrale, celle du Rousseau de la Nowvelle
Héloise. Pour conférer à chacun, même à ce dernier, sa place,
M. E. a scruté avec soin des centaines d'œuvres, de telie
sorte que plans, valeurs, grandeurs, sont, dans cette vraie
histoire du roman français au xvI° siècle, assignés et
COMPTES RENDUS 885
ordonnés, non suivant des idées préconçues ou des jugements
traditionnels, mais après la plus personnelle et la plus con-
sciencieuse des revisions. Ces revisions périodiques, quand
elles sont impartiales comme celle-ci et qu'aucune politique
ou aucune esthétique dogmatiques ne les inspire, sont profon-
dément utiles. Elles nous certifient que la place réservée au
génie doit légitimement lui demeurer, elles raménent à la
surface des œuvres oubliées, faisant ressortir leur influence
momentanée ou leur intérêt permanent, enfin elles nous
assurent que dans les nécropoles que constituent nos biblio-
thèques, nous n’avons pas délaissé quelque mort à qui un
culte revient.
C’est la méthode préconisée en histoire littéraire par notre
maître à tous, Gustave Lanson, et qu'a appliquée le premier,
avec succés, à la présente matière, Daniel Mornet. M. Etienne
la reprend à son tour avec le doigté nécessaire, car le danger
de ces sortes d'enquête est d’y faire intervenir des œuvres qui
ne comptent pour rien dans une évolution, lues par une partie
inférieure et médiocre du public et sans action sur les lettrés
ni sur les écrivains, comme qui mettrait en jeu, dans un
tableau du roman contemporain, ces misérables volumes aux
couvertures bariolées : Les Filles de feu, Vierge et flétrie, etc.,
que dévorent en cachette les ouvrières à l'atelier et les éco-
liers sous leur pupitre. Il se peut que, çà et là, M. E. soit
tembé dans ce travers, mais, s’il en est ainsi, il pourra tou-
jours m'objecter qu’il avait besoin de cette foule d’écrivail-
leurs pour faire le fond de sa toile et servir de repoussoir à
des figures secondaires mais importantes, et à ses personnages
principaux.
Disons tout de suite qu’il y a réussi et que, centre de son
tableau, Jean-Jacques Rousseau y apparaît, peut-être moins
original d'aspect, d'habits et de manières, qu’on ne le voit sur
le pastel de La Tour, mais singuliérement grand; à côté de lui,
et antérieurement à lui, Prévost avec son Cleveland (1732),
autant qu'avec sa célèbre Manon Lescaut (1731) et, avoisinant
ce tumultueux abbé dont les aventures et les personnages
animent la première moitié du siècle, Crébillon qui n’est pas
seulement l’homme du Sopha mais l’auteur aux fines analyses
des Egarements du cœur et de l'esprit (1736) et le peintre des
jardins anglais et de l’Anglais philosophe daus les Heureux
886 COMPTES RENDUS
orphelins (1754). C’est chez eux, chez un Baculard d’Arnaud
dont le La Bédoyére est comme Cleveland un des précurseurs
du désespéré romantique, chez une Me de Graffigny dont les
Lettres d'une Péruvienne (1747) familiarisent les lecteurs
avec la Nature sauvage aux inspirations bienfaisantes, chez
une Me Riccoboni dont les Lettres de Milady Caterby (1758)
propagent le récit épistolaire et l’éloge de la ménagère, que
Rousseau a appris son métier beaucoup plus que chez
Richardson (M. Etienne y insiste et peut-être trop).
Ainsi se voit démontrée une fois de plus cette proposition
commune à l’histoire de l’art et à l’histoire littéraire que le
génie est l'esprit qui combine, et non pas nécessairement
l'esprit qui trouve. Il semble vraiment qu’à inventer il per-
drait sa native vigueur, et qu’il doive concentrer celle-ci,
pour lui faire sortir son plein effet, sur la création d’un alliage
nouveau où couler sa forme propre.
Donc ni la sensibilité, ni la passion, ni le culte de la Nature,
ni même l'éloge de la vie domestique n’appartiennent en
propre à Rousseau, ‘et pourtant, de ces éléments empruntés à
des prédécesseurs médiocres ou pleins de talent, il a fait, de
1756 à 1761, un ensemble unique, qui fit verser à ses contem-
porains des torrents de larmes. pour employer leur phraséo-
logie et qui est encore capable sinon d’en faire perler à nos
cils, car nous ne les avons pas aussi promptes, du moins de
nous émouvoir jusque dans la moelle.
Sur la seconde partie de la Nouvelle Héloïse, renfermant les
prêches agronomico-rustico-économico-politiques de Wolmar,
sur sa confiance ingénue dans la vertu, laquelle ne lui fait pas
craindre de ramener à son foyer conjugal le premier amant
de sa femme, nous formulons les plus expresses réserves, mais
les contemporains les faisaient aussi. La première partie ils
ne la trouvaient pas trop brûlante, ils ne taxaient pas Julie de
faiblesse. Obéissant à la Nature, elle se montrait sensible, ce
qui est alors, dans l’idéal romanesque du temps, la plus pure
façon d'être vertueuse et quant à Saint-Preux il était simple-
ment le beau ténébreux qui subit au lieu d’agir ou, quand il
agit, se laisse lui aussi aller à la première inspiration d’une
sensibilité qui devient vite sensualité et l’acheminera vers la
faute, vers toutes les fautes.
Le vrai mérite de Rousseau est dans son talent d'exposition,
COMPTES RENDUS 887
dans son accent unique de sincérité et de passion. D’autres que
lui, et même plus et mieux que lui, ont brûlé d'amour, mais
leur flamme s’est dissipée en fumée; chez Rousseau elle a
couvé longtemps sous la cendre et un jour a éclaté en un feu si
clair que l'Univers en est resté ébloui.
Mais voici son originalité relativement au credo roma-
nesque de ses prédécesseurs. En Julie ne parlent pas seule-
ment les voix de la Nature et de la Vie, elle aime ses parents
et c'est pourquoi elle consent à briser les liens que l’Amour
avait noués, pour contracter un mariage de raison avec
l’homme le plus inexorablement et le plus fastidieusement
raisonnable qui fut jamais : elle épouse Wolmar. Son refuge
elle le trouve autant qu’en lui et en leurs enfants, dans les con-
solations de la religion, double démenti au siècle philosophe
et sensible, qui reçut malaisément la leçon de régularité et de
sociabilité que tentait de lui donner, par un de ces paradoxes
dont il est coutumier, le moins régulier et le moins sociable
des hommes.
Ainsi s'explique que la Nouvelle Héloïse, qui fut le gros
succés de librairie de la seconde moitié du xvirn* siécle (cin-
quante éditions avant 1800, alors qu'aucun roman de 1760 à la
Révolution ne semble dépasser trois ou quatre), eut beaucoup
de lecteurs et peu d'influence littéraire. Ce qu’elle apportait de
traditionnel se présentait sous une forme inimitable et ce
qu’elle donnaït de nouveau n'était pas dans le goût du temps,
qui était plus disposé à louer la faute de Julie que son retour à
la vertu.
Nous n’aurons donc pas une explosion de récits moraux,
mais bien plutôt un retour à cet élément fantastique et terri-
fiant, à ces outrances et à ces déviations de sentiments, à ces
viols et ces incestes qu’avaient pratiqués de 1750 à 1760, sur le
papier s'entend, et avec l’impudeur propre aux femmes de
lettres, M'° Fauquet et M': Brohon, dont Jean-Jacques s'était
heureusement abstenu de suivre l’exemple. Et ce seront de
nouveau des romans sombres comme les preuves du senti-
ment de Baculard d’Arnaud, qui exagère les traits de l'homme
sensible et mélancolique, louant les « fautes honorables » et
faisant son Liebmann amoureux d'un bébé de 2 ans qu'il
élève pour ses futurs plaisirs. Loaisel de Tréogate est évidem-
ment plus sympathique que Baculard. Lui aussi a des héros
888 COMPTES RENDUS
prédestinés à l’amour et au malheur, mais dans son Aënsi
finissent les grandes passions, s'épanche, devant un décor
déjà lamartinien, un cœur tendre et vraiment poétique.
Mais la vraie nouveauté du règne de Louis X VI qui, litté-
rairement parlant, n’en présente pas beaucoup, c’est Laclos,
dont les Liaisons dangereuses ont d'ailleurs été plus lues au
xIx° siècle qu'’autour de leur date d’apparition (1782), avec ses
raffinés dont le vice a laissé tomber le masque larmoyant de
la sensibilité, et c’est encore Restif de la Bretonne, porno-
graphe de génie, moins dangereux pour la vertu que le
romancier sensible, parce qu'il peint avec des couleurs crues
l'effroyable déchéance physique et morale où entraine le vice
et dont M. Etienne a bien remis en valeur le réalisme, ou
plutôt le naturalisme.
Voilà quelques-uns des enseignements qu’apporte ce livre,
solidement construit, bien pensé et élégamment écrit (1), qui
fait le plus grand honneur à son auteur et à la jeune historio-
graphie littéraire belge qu'a formée Maurice Wiimotte.
GUSTAVE COHEN,
professeur à l’Université de Strasbourg.
(1) Je signale en particulier une bien jolie phrase sur la morale et les
amants (p. 8), une belle page sur Rousseau (p. 134), une heureuse définition à
la page 383 : « Le romantique n'est pas l’homme passionné, le romantique c’est
l’homme passif. » Voici, par contre, quelques critiques. L'auteur ne se justifie
pas assez de ne parler ni de Bernardin de Saint-Pierre, ni de Mme de Genlis,
ni de Florian, ni de Louvet de Counet, ni du marquis de Sade, puisqu’aussi
bien il n’a pas craint d'évoquer des personnages aussi répugnants que lui. Son
groupement par périodes décennales a l'inconvénient de le faire revenir à
deux ou plusieurs reprises sur le même auteur, Baculard, Prévost, etc. Il est
vrai que son index onomastique y remédie dans quelque mesure, mais il aurait
dû être complété par un tableau chronologique des œuvres renvoyant aux
pages où il en est traité et qui aurait servi en même temps de bibliographie.
Des titres courants, selon le système que je préconise, indiquant à gauche le
titre du chapitre, à droite le contenu de la page, ne seraient pas moins les
bienvenus.
Je passe à de menues observations : p. 10, n. 3, « Saint-Evremond, 1706 ».
Qu'est-ce à dire ? I était mort en 1703 ; p. 14, n. 2, il fallait nommer l’auteur,
Tyssot de Patot, qui ne figure même pas dans l'index ; p. 20, n. 2, je m'étonne
que‘ M. E. n'ait pu trouver le livre de Waldberg que je lui aurais volontiers
prêté ; p. 41, 2e ligne, ajouter «et de Ia tragi-comédie ». L'ermite lui est
familier, de même que le miroir magique dont il est question p. 67, n. 4;
p. 114, n. 1, avant-dernière ligne, 1. «italienne »;, p. 266, 3° ligne, I. « vile-
nie »; p. 270, 10e ligne, 1. « perversité »; p. 328, n. 1, 1. « Mornet » ; p. 358,,
10e ligne, 1. « Voyage ».
COMPTES RENDUS 889
À. Bertrang. Grammatik der Areler Mundari (Extrait des
Mémoires de l’Académie de Belgique, Classe des Lettres,
t. XV). Bruxelles, Hayez, 1921, in-8°, 463 p.
M. Bertrang à rendu un grand service aux amis du langage
luxembourgeois en Belgique en dressant, avant qu’il soit
trop tard, l'inventaire du dialecte arlonnais. C'est qu'aussi
bien son existence est fort menacée. La forme moderne de la
société est peu favorable au maintien des patois. S'ils ne
meurent pas tout de suite, ils n’en sont pas moins attaqués dans
leurs œuvres vives par le progrès incessant dela centralisation,
du journal et de l’école, qui, s'ils n’édifient pas toujours, à
coup sûr détruisent. Seuls des patoisants du pays peuvent
juger de ces questions et de bien d’autres que soulève la lec-
ture de l'ouvrage de M. Bertrang. N'’étant ni dialectologiste,
ni patoisant luxembourgeois, l’auteur du présent compte rendu
peut difficilement apprécier le livre qui lui est soumis, si ce
n’est au point de vue des principes et de la méthode. La
Grammaire de M. Bertrang se compose d’une Phonétique
descriptive, suivie d’un exposé phonétique historique avec
appendice sur la phonétique des éléments étrangers, puis
d’une Morphologie (flexion des substantifs, adjectifs. ; verbe;
formation des diminutifs, genre des substantifs, etc.). Quel-
ques spécimens de textes et une liste des mots étudiés ter-
minent le volume. Cette liste est fort étendue et peut jus-
qu'à un certain point suppléer à l'absence d’un dictionnaire
dialectal.
Pour la méthode, nous la caractériserons d’un mot en
disant que ‘ouvrage appartient à la vieille école, soit dit sans
préjuger des mérites respectifs des anciens et des modernes.
L’arlonnais est considéré comme un dialecte isolé, conime une
unité fermée et se suffisant à elle-même. Pas de lignes
d'isoglosses pour illustrer les rapports avec les dialectes
voisins; pas de « phrases de Wenker »; pas de syntaxe ; pas
d’études comparatives de vocabulaire. Le dialecte est étudié
au point de vue historique, non au point de vue géographique.
Ces remarques montrent, entre autres, combien a été rapide
l’évolution de la méthode dialectologique. En effet, le travail
de M. Bertrang était dans l’ensemble terminé dès 1914, Même
si le mot de « vieille école » impliquait un reproche, il serait
890 COMPTES RENDUS
aisé de répondre qu’il y a dix ans nul ne se serait avisé de
faire de la dialectologie d’après d’autres méthodes. ;
M. Bertrang a donc décrit l’évolution particulière du
germanique occidental qui s’est faite dans la région arlonnaise.
Dans nombre de cas cet exposé ne va pas sans difficultés. Bien
des mots que l’on trouve cités sous Wgerm. ai, parce qu’ils
présentent le même traitement que all. Éhre, lehren, etc.,
sont d'origine diverse, souvent plus récents; de même à au,
on trouve consignés des emprunts de date certainement trés
basse comme behaupten, Hauptsache — M. Bertrang en fait
la remarque, mais cela montre précisément l’insuflisance du
principe de classement. L'auteur a bien vu que les mots repris
à « l’allemand » — quel allemand? c'est ce qu’il serait souvent
curieux de savoir — ne sont pas de la même époque, mais 1l
n’a pas cherché à distinguer les diverses couches historiques.
Pour les emprunts au français, il ne l’a pas fait davantage et,
chose extraordinaire il ne semble pas avoir songé que certains
mots français ont passé d’abord par un intermédiaire dialectal.
Si Miche est devenu mætsch, le phonème ésch vient non du
français central, mais d'un parler wallon (p. 270). M. Bertrang
le sait bien sans doute: il se contente d’appeler ces emprunts
«anciens». Ailleurs encore le souci de la description passe au
premier plan et l'explication historique est d’une briéveté
telle qu’elle en devient inexacte (p.215 sur les alternances de
t'et d). Certains problèmes ne sont pas abordés. Pourquoi le
Luxembourgeois prononce-t-il Arbecht avec ch pour Arbeit ?
Je ne trouve pas de réponse à cette question. Il n'y a pas
davantage d'essai d'expliquer le maintien de /t dans Xraft alors
que Luft présente la variante Lucht (p. 211); ces exemples ne
sont pas isolés. |
Ce sont là des détails. Mais une fois que l'on se proposait de
suivre la méthode historique, il fallait être impeccable. Cela
n’a pas empêché M. Bertrang d'arriver à certains résultats
d'intérêt général qu'il importe de signaler. L'influence de
l’allemand écrit est incontestable et se manifeste par des
emprunts même récents. Il est curieux que Ochs, bœuf, soit
un mot d’origine étrangère, tout comme par exemple Säbel,
sabre, Vermôügen, fortune, etc. La chose est d’autant plus
remarquable que plus qu’un autre le langage arlannais est
éloigné des influences haut-allemandes. D’autres emprunts,
COMPTES RENDUS 891
tout aussi certains, doivent remonter à une époque ancienne
et il serait intéressant de voir quelles voies ils ont suivies.
Comme dans beaucoup de parlers allemands, le prétérit est
hors d'usage à l’indicatif et rempiacé par le parfait (ich habe
geschlagen, mais non ch schlug). Seulement le prétérit
subjonctif est resté en usage dans beaucoup de verbes dont
M. Bertrang donne la liste (p. 340). La déclinaison a perdu
toutes ses formes, mais l’article maintient la distinction du
datif et du cas fondamental (sujet-objet). Le genre est trés
souvent différent de celui de l’allemand écrit. C'était encore
une fois l’occasion de chercher si les parlers voisinsn’expliquent
pas ce type considérablement aberrant.
En résumé, la description très soignée et faite con amore
par M. Bertrang, de son parler natal gardera, nous n’en dou-
tons pas, une valeur documentaire considérable en dépit de
toutes les critiques. Son livre nous donne des faits, bien classés
et objectivement observés. En dehors de toute considération
de théorie et de méthode, c’est là une œuvre scientifique qui
préservera de l'oubli le langage arlonnais, même après que le
dernier Arlonnais aura cessé de le parler.
JOSEPH MANSION.
Chr. Blinkenberg et K. Friis Johansen. Corpus vasorum anti-
quorum. Danemark, Copenhague : Musée National. Fasci-
cule 1. Paris, Champion, 1924, in-4°, 37 p., 49 planches,
dont une en couleurs, 55 fr.
.Ceux qui connaissent le labeur intense des archéologues
danois et leurs sympathies pour la France ne seront pas
surpris que les deux fascicules du Louvre soient suivis, à si
bref délai, de la première livraison du Musée de Copenhague,
éditée en français, comme le furent les beaux ouvrages de
M. Kinch sur Vroulia, de M. Johansen sur les Vases sicyo-
niens, et plusieurs articles de M. Poulsen. C’est maintenant
surtout qu’on peut commencer à célébrer l’utilité de la publi-
cation : tout le monde a visité la collection Campana, mais bien
rares sont les privilégiés qui ont étudié sur place les vases
antiques de Copenhague. Or le catalogue de S. B. Smith, qui
date de 1862, n’a jamais été refait, et la grande majorité des
pièces les plus importantes acquises par voie d'échanges ou
recues en don sont restées inédites.
892 COMPTES RENDUS
En feuilletant l’Albwm, on est immédiatement frappé de
voir mentionner très réguliérement des provenances qui
inspirent confiance. La plupart des vases reproduits ici ont
un état civil en règle: ils sont dus aux fouilles de Flinders
Petrie, Morgan, Schlien:ann, Evans, Staïs et Tsountas, etc. ;
ils représentent des chantiers et des localités célébres, dont la
liste ci-dessous donnera une idée. Le chiffre entre parenthèses
indique le nombre de poteries entières ou fragmentaires, le
total s’élevant à 653:
JA et IB, pl. 1-16: Egypte (249: Naqada. Abyäos, Médoum,
Sedment, Ballas, Beni Hassan, Esna, Dahchour, Tell Amarna,
Koptos, Thèbes, Gourob, Dehr-el-Bahri).
I c, pl. 17-19: vases proto-élamites (43: Suse).
4, pl. 19: alabastre syrien (1).
I Fr, pl 2: vases de Troie (15: Hissarlik).
II c, pl. 21-28: vases chypriotes (92).
[IT 4, pl. 29-33: Créte (95: Knossos, Phaistos, Hagia Triada,
Vasiliki, Palaikastro, Zakro, Pseira).
IT E, pl. 34-35: Mélos (28: Phylakopi).
Il betIl Fr, pl. 36-37 : Rhodes et Cyclades (16).
Il 8, pl. 38: Thessalie (29: Dimini et Sesklo).
11 4, pl. 39-48 : vases mycéniens trouvés dans l’île de
Rhodes (85).
Je signale quelques exemplaires intéressants: deux proto-
types troyens du cyathe (pl. 20, 7-8), deux déras aupixüTeA\ov
(pl. 20, 10-11), l'aiguière chypriote aux serpents (pl. 24, 4),
un kernos mélien formé de sept récipients (pl. 34, 10. Cf. deux
kernos méliens du British Museum qui ont respectivement
vingt-six, A 343, et vingt-et-un récipients, À 344), un flacon
annulaire mycénien (pl. 46, 91. Cf. Johansen, Vases sicyo-
niens, p. 27, n. 4), et, parmi les vases égyptiens, des jarres
préhistoriques (pl. 8) décorées d’autruches, d’ornements en «
ou de spirales, un bidon parent de ceux de Chypre (pl. 15, 13,
cf. pl. 26, 1), un petit pot à rebord plat d’aryballe (pl. 16, 5),
un vase lentiforme en émail verdâtre de l’époque saïte, pro-
venant de Dehr-el-Bahri et portant un souhait de bonne année
en caractères hiéroglyphiques (pl. 16, 6-9. Cf. six aryballes
non cataloguës du British Museum : A 1241-1245 et A 1184,
ce dernier provenant de Camiros).
Contrairement à la méthode suivie par M. Pottier,
COMPTES RENDUS 893
MM. Blinkenberg et Johansen épuisent chaque série avant de
passer à la suivante : ils n’ont laissé de côté que quelques
tessons élamites et troyens insignifiants et 180 poteries
mycéniennes qui figureront dans le second fascicule. Pour
l'Egypte, ils n’adoptent pas intégralement la classification de
M. Capart: ils s’en tiennent « aux catégories établies dans
Diospolis Parva par W. M. Flinders Petrie (Londres, 1901)».
Quant à l'exécution matérielle, elle est aussi impeccable dans
ce fascicule que dans les précédents : on remarquera cependant
qu’un souci exagéré d'économie a fait imprimer 37 pages de
texte pour ainsi dire ininterrompu et a juxtaposé des vases de
styles différents sur la même planche, au point de rendre
impossible le classement définitif qui rapprochera les poteries
semblables répandues dans les diverses collections. Pourquoi
les membres de l’Union académique internationale ne s'enten-
draient-ils pas pour fusionner les reproductions des séries
pauvres de même style ou pour insérer dans les phototypies
de tel musée le cliché d’une piéce isolée à l'étranger? L’amour-
propre national devrait s’effacer devant les intérêts majeurs
de la science.
H. PHILIPPART.
I. C. Hoppin. À Handbook of Greek Black-figured Vases
with a chapter on the Red-figured Southern Italian Vases,
Paris, Champion, 1924, in-8°, XXIII-009 p., relié, 200 fr.
Ce nouveau « manuel » complète le Handbook of Attic
Red-figured Vases, publié par le même savant (2 vol.. Cam-
bridge, 1919). Il est conçu de la même facon; c’est moins un
manuel qu’un répertoire de potiers et de peintres de vases à
figures noires, rangés par ordre alphabétique. Pour chacun,
l’auteur nous donne la bibliographie, une bréve notice, la
liste et la description de ses œuvres et de celles qui lui sont
attribuées. Le présent volume ne comprend pas seulement les
potiers ou peintres de vases attiques, mais aussi les rares vases
protocorinthiens, corinthiens, béotiens qui portent une signa-
ture, si bien que les deux manuels de M. Hoppin constituent
un vaste Corpus de tous les vases grecs signés, du vir° siécle
jusqu’au 1v*° avant notre ére.
894 COMPTES RENDUS
La plupart des vases, sauf ceux attribués aux différents
« maîtres », sont reproduits en dessin ou, la plupart du temps,
d’après photographie.
Le présent volume est en progres : il a bénéficié des cri-
tiques adressées aux deux précédents. Cette fois, l’auteur a
répété, lorsqu'il y avait lieu, le nom des peintres ou des
potiers au haut des pages, ce qui facilite les recherches. Par
contre, il a renoncé à la liste des sujets traités et des formes
de vases qui suivait, dans les volumes consacrés aux vases à
figures rouges, le nom de chaque maître; cette liste faisait
double emploi avec les indications données pour chaque
vase. Il faut savoir gré à M. Hoppin de n'avoir pas tenu
compte de toutes les critiques, notamment en ce qui regarde
les œuvres attribuées; il continue à les recenser et facilite
ainsi la tâche des archéologues qui auront à étudier l’œuvre
de tel potier ou de tel peintre.
Un chapitre spécial est réservé aux rares vases à signatures
de l’Italie du Sud : tous sont à figures rouges (1ve s.). S'ils ont
été rattachés au présent volume, c'est par désir d’être com-
plet et parce que les deux autres volumes, bien que consacrés
aux vases de même technique, traitaient exclusivement des
œuvres attiques.
Un appendice ajoute quelques photographies de vases à
figures rouges attiques que l’auteur n'avait pu se procurer
précédemment.
Ce « manuel » fait, comme le précédent, grand honneur à
M. Hoppin, à ses qualités d’exactitude concise et de précision.
A la bibliographie, réunie avec soin, l’auteur a encore pu
ajouter, dans ses addenda, des références à E. Pfuhl, Materei
und Zeichnung der Griechen, 3 vol. Munich, 1923, qui a paru
pendant l'impression.
Dans les références, on regrette certaines omissions : il eût
fallu renvoyer partout, et non dans quelques cas seulement,
aux notices de la Reat-Encyciopädie de Pauly-Wissowa,
notamment pour Charës, Gamédés, Gryton, Aischinés,
Archiklés, Exékias, Klitias, Kriton, Sikélos, où l’on men-
tionne parfois des ouvrages que M. Hoppin ne cite pas.
Pour le vase François, il faut d’abord ajouter L. Milani,
Atene e Roma, V, pp. 705-720, article très important car il
traite de la restauration de ce vase aprés l'acte de vandalisme
COMPTES RENDUS 895
commis par un gardien du Musée de Florence, en.1900 ; faute
d’avoir utilisé cet article, M. Hoppin (p. 152) ne donne
qu’une liste incomplète des noms de Centaures et ne tient pas
compte des détails nouveaux que la restauration a révélés (1).
Il eût fallu renvoyer aussi, pour l'épisode de Troïlos, à
C. Robert, Archaeologische Hermeneutir, p. 183, et à
N. Putorti, Rivista Indo-greco-itatica, VII, 1923, pp. 108 sq.,
qui propose de restituer dans cette scène, le nom d'Hélène
au lieu de celui de Polyxène (on aurait lu, à tort — oev —, au
lieu de — Xev —).
M. Hoppin semble aussi avoir eu tort de se rallier à la
lecture de Pottier en ce qui concerne Timagoras (?). En bonne
méthode, il paraît bien qu’on doive adopter l'opinion de
Hauser qui lit Timagora, c’est-à-dire un nom de femme, au
lieu de Timagoras. Nous possédons-deux vases sortis de l’ate-
lier de ce potier qui signe, les deux fois, Tiuayôpa éroiecev.
Certes, l’omission du sigma final est fréquente. Mais, si on
s'était donné la peine de passer en revue toutes les signatures
de vases à figures noires, on se serait aperçu que cette omis-
sion ne se rencontre pour ainsi dire jamais, lorsqu'il s’agit
sûrement d’un homme, potier ou peintre. Je ne reléve que
deux exceptions : la premiére se présente sur une amphore
de Nikosthénés (Palais des Conservateurs; Hoppin, p. 268).
Ce serait, sur 87 vases de ce potier, le seul où le sigma final
serait omis, si la signature, comme M. Hoppin le reconnait
lui même, n'était suspecle.
La seconde exception nous est fournie par l’unique Kkyathos
connu de Théozotos, au Louvre (Hoppin, p. 352) : s'il s’agit
bien d'une œuvre attique, le potier’, on est à peu prés d'accord
là-dessus (Cf. aussi Pfuhl, 0. L., I, p. 252), était un étranger,
un Béotien ou un Thessalien.
Supposons même que ce soient là deux exceptions réelles :
nous ne connaissons aucun nom de peintre ni de potier, dont
(1) M. Hoppin omet aussi l'inscription de la pierre du Centaure Asbolos :
[AÏ8 loc? Le nom du Centaure Dryas est défiguré par l’inversion de l’u; celui
d’Orosbios a été coupé en deux. Je me demande s’il ne faudrait pas lire
“Aypioc au lieu de”Akpioc. En tout cas, le k est incomplet et ressemble fort,
dans son état actuel, au y tel qu'on l’écrivait à cette époque. Agrios est connu
comme nom de Centaure (AroLLon., Il, », 4), Ce qui n’est pas le cas pour
Akrios, inconnu par ailleurs et, de plus, mal formé.
896 COMPTES RENDUS
nous possédions deux œuvres au moins, où le sigma soit
chaque fois omis (1).
Il faut donc admettre que Timagora était bien une femme,
semblable à celle qui est en train de peindre une amphore,
sur une hydrie bien connue de Ruvo et domine, du haut d’une
sorte d’estrade, un atelier de peintres de vases qu'elle semble
diriger ou surveiller. |
Peut-être aussi eût-il fallu placer ces points d'interroga-
tion après le nom de Psoieas (p. 318) : le nom est suspect et
pourrait bien n'être ni celui d’un potier ni celui d’un
peintre. À la page 166, le mot kothon aurait dû être placé
entre guillemets car il est sûr aujourd’hui que cette forme
de vase n’a rien à voir avec le Kkothon (Real-Enc., XI,
pp. 1517 sq) : le kothon était pourvu d’anses courtes qui font
totalement défaut ici.
Parmi les inscriptions, on relève quelques erreurs de
transcription : p. 28 B, le pronom u', qui se lit clairement
sur la planche, a été omis dans la signature d’Amasis ; p. 322,
lire uenoeoe, au lieu de unoeoev. À 13 p. 440, le nom d’Asstéas
a été défiguré par la substitution d’un a au 7.
On peut se demander aussi si le titre de l’ouvrage n'est
peut-être pas un peu décevant; ce n’est pas un manuel, du
moins au sens que nous attachons, en français, à ce mot ;
il ne traite ni du style, ni de la composition, ni de la tech-
nique, ni des formes de vases, sans compter que les peintres
ou potiers sont rangés d’après un procédé de classification
tout à fait accidentel.
C'est, en tout cas, un trés utile répertoire, magnifiquement
illustré, dont plusieurs indices (sujets, inscriptions, musées,
publications) facilitent encore le maniement. Il faut en être
reconnaissant à M. Hoppin et savoir gré à la Maison Champion
d’avoir réussi à éditer, en lui conservant l’apparence cossue
des livres anglais, un ouvrage que son auteur avait dû renon-
cer, vu les frais, à publier, comme les précédents, en pays
anglo-saxon.
PAUL GRAINDOR.
(1) I n'est pas sûr que Télésaiais] (Hoppin, p. 351) soit une signature
d'homme; en tout cas, le nom, inscrit sur les deux faces d’un même vase, est
douteux et n’a pu être vérifié à nouveau,
COMPTES RENDUS 897
Fr. Funck-Brentano : Ze Moyen àge. Paris, Hachette, 1923,
in 8°, 916 p.
Cet ouvrage appartient à la collection publiée par la librai-
rie Hachette, sous la direction de M. Funck-Brentano : L'His-
toire de France racontée à tous. Quatre volumes l’ont précédé :
Le Siècle de la Renaïssance (M. Batiffol); Le Grand Siècle
(M. Boulenger); Le XVIII: siècle (M. Stryienski); La Révo-
lution (M. Madelin) ().
Comme l'indique le titre général de la collection, il s’agit
seulement dans ce livre du moyen âge /rançais; et l’auteur ne
s'est pas astreint à raconter dans leur suite chronologique les
événements du 1x° au xv° siécle. Ce qu’il s’est proposé de faire
(comme ses collaborateurs pour d’autres époques), c'est de
nous offrir un tableau synthétique de la civilisation française
du moyen âge, de « la France féodale », suivant l’expression
du sous-titre. De là, le contenu des vingt chapitres : Siécles
d’anarchie, la formation de la France féodale, le x1° siécle,
les croisades, un justicier de fer vêtu : Louis le Gros, les com-
munes, le x1r° siècle, les Jongleurs, les universités, les cathé-
drales, Louis XII, Philippe-Auguste, un justicier vêtu d'her-
mine : saint Louis, les miniatures, corps de villes et corps de
métiers, Philippe le Bel, la fin de la France féodale, la guerre
de Cent ans, un roi moderne: Louis XI. L'auteur n’a pas voulu
écrire une œuvre d'érudition, mais un ouvrage de haute
vulgarisation, accessible « à tous ». Il s’est tenu toutefois au
courant des tfavaux les plus récents, comme le prouvent la
lecture de nombre de ses pages et l'examen de la bibliographie,
sommaire mais utile, qui termine chacun de ses chapitres.
M. Funck-Brentano — et c’est ce qui donne à son livre
beaucoup de vie et de couleur — décrit con amore la société
française des x1°, x11e et xir1° siècles. Ecoutons-le : « Pendant
plus de trois siécles les Capétiens ont présidé aux destinées
d'un pays qui se forgeait autour de leur trône, avec les seules
ressources de son génie national et de ses vertus coutumiéres,
une civilisation bien à lui, Au cours de ces trois siècles, les
Français ont vécu sous des formes sociales tirées par eux du
sein de la famille où ils étaient nés et où ils avaient grandi, et
(1) En préparation : Les Origines (M. FUNCK-BRENTANO) ; l'Empire (M. MA-
DELIN).
60
898 COMPTES RENDUS
qu'ils ont développées, de génération en génération, jusqu'à
en faire des institutions publiques étendues à la nation entiére.
Et c’est aussi ce qui a donné sa beauté à la civilisation fran-
caise et en a fait l'éclat, l'originalité, la puissance et la saveur
populaire. Qui célébrera, en termes dignes d'elle, la France
des donjons et des cathédrales, des croisades et des tournois,
la France des ordres religieux, de la chevalerie et des com-
munes, la France des chansons de geste, des chansons de toile
et des fabliaux (p. 404)? > Telle est la conclusion enthousiaste
des pages qui décrivent l'évolution de la France féodale ; elle
rappelle la doctrine sur laquelle l’auteur a construit l’édifice
de la société médiévale française : la famille du seigneur s'est
agrandie et organisée en #nesnie, comprenant les parents réu-
nis autour de la branche principale, les serviteurs, tous ceux
qui vivent pour et par « la maison »; la famille et la mesnie
sont les cellules vivantes d'où la France est sortie (p. 7-9).
Au total, un livre des plus intéressants, solidement docu-
menté (avec beaucoup de citations empruntées aux sources
littéraires) et où ne manquent ni les vues originales ni les
pages brillantes et pittoresques. Il se lit d'un bout à l’autre
avec beaucoup d'agrément (1). L. LECLÈRE.
J. Calmette. Za societé féodale. Paris, Armand Colin, 1923,
in-8°, vi-218 p. (Collection Armand Colin, section d'histoire
et sciences économiques). \
Nous avons eu déjà l’occasion de nous féliciter de la naïs-
sance de collections françaises d'ouvrages de vulgarisation
scientifique, comme il en existait depuis bien longtemps en
Allemagne. Jusqu'à présent cependant, en dehors des excel-
lents petits volumes de M. E. Gilson sur La Philosophie du
moyen âge, parus dans la Collection Payot, on n'avait guere
mis à la portée du public le domaine des études médiévales.
(2) L'auteur fait-il bonne mesure aux souverains dont-il met les règnes en
relief lorsqu'il accorde 64 pages à Philippe le Bel, 30 à saint Louis, 15 seule-
ment à Louis XI? — P. 189. Le beau livre de M. ANGLADE : Les Troubadours,
date de 1909 (et non de 1809). — P. 219, Il faut ajouter le chœur de Saint-Pierre
de Beauvais à la Sainte-Chapelle et à la cathédrale de Metz, lorsqu'on cite les
« œuvres parfaites et exquises de l’art français qui semblent construites en
vitraux »,
COMPTES RENDUS 899
Grâce à l'esprit d’intelligent éclectisme qui préside à la direc-
tion de la Collection Armand Colin, il a cessé d’en être ainsi,
puisqu'elle a permis à M. Calmette d'exposer ce qu’a été la
société que l'on est convenu d'appeler « féodale ». Il n'est
guére de parties de l’histoire au sujet desquelles on rencontre
chez les esprits les plus cultivés de plus stupéfiantes igno-
rances et d’aussi incroyables confusions.
Le savant professeur de Toulouse s’est attaché à donner de
ce qu'a été le régime dit « féodal », une idée aussi exacte et
aussi précise que possible; il s’est efforcé en même temps de
rendre cette idée toujours accessible aux non-spécialistes. Son
livre est, à cet égard, un modéle de vulgarisation scientifique.
À raison de ce caractere, il serait vain d'y chercher des dis-
cussions sur les textes ou des dissertations critiques. L'apparat
érudit est réduit à une courte bibliographie de deux pages,
fournissant une première orientation au lecteur désireux de
poursuivre des recherches plus lointaines. Mais lhistorien
qui le lit, se rend compte du travail d'approche extrêmement
considérable et de !la parfaite connaissance des institutions
médiévales, qu’exige et que suppose ce petit livre de deux
cents pages.
Les deux premiers tiers du volume traitent de l’organisa-
tion sociale et juridique que l’on qualifie plus ou moins impro-
prement de « féodale » et qui caractérise en Occident, les x°,
xI°, x11° siècles et jusqu’à un certain point le xirr°. On y trouve
une explication des origines de cet état de choses, une analyse
des institutions qui sont propres à cette forme de la société,
un exposé sommaire de la condition des personnes et des
biens. Puis, constituant comme un appendice à ce qui pré-
cède, le dernier tiers du volume comprend deux chapitres
relatifs, l’un à la vie à l’époque « féodale », l’autre aux princi-
pales régions où les institutions féodales se sont développées.
Les deux premiers tiers sont incontestablement ce que le
volume contient de meilleur. Les pages traitant des origines
et de l’organisation de la société féodale nous paraissent en
tous points remarquables et nous croyons ne pas trop nous
avancer en assurant que nous ne connaissons pas d’exposé
général qui les vaille. Le médiéviste éprouve à les lire une
véritable jouissance intellectuelle.
Il faut louer M. Calmette d’avoir pris soin de mettre en
900 COMPTES RENDUS
valeur uA certain nombre d'idées sur lesquelles on n'’insiste
pas taüjours à suffisance et qui sont essentielles pour bien
comprendre les institutions de l’époque féodale.
C’est ainsi qu'avec infiniment de raison, l’auteur, étudiant
la désintégration de la propriété fait observer que l’alleutier
qui concède une terre en fief ou en censive, reste propriétaire.
Il s'attache à faire comprendre qu’une même terre peut être à
la fois alleu, fief et censive, que ce sont là trois qualités super-
posables, que chacune d'elles n’a qu’une valeur relative, et
n’affecte une terre que par rapport à une personne déter-
minée (p. 8-9). Si tous les médiévistes avaient sans cesse ces
principes présents à l'esprit, nous pensons que bien des théo-
ries aventureuses ne verraient pas le jour et que plus d’une
polémique serait évitée.
Parlant plus loin des alleux, M. Calmette attire l’attention
sur un phénomène que l’on perd trop souvent de vue : au x°et
au xI° siecle, à la faveur de situations plus ou moins anar-
chiques, il est arrivé souvent que des vassaux aient usurpé la
propriété de leurs fiefs, en aient fait leurs alleux (p. 119).
Ailleurs, au cours des pages où il analyse le pouvoir royal
à l’époque féodale, il exprime cette pensée si pertinente, que
nous nous permettons de la reproduire telle quelle : « La
royauté, paralysée en fait, restait souveraine en droit. Sa sou-
veraineté a beau se vider lentement de son contenu, tout ainsi .
que le droit de propriété se vidait de sa substance : le droit
royal restait intact en principe, de même que planaïit toujours
sur le sol aliéné, le jus eminens (p. 28). » La suzeraineté n’a
été pour la royauté qu’un moyen, le seuf efficace en fait, pour
faire valoir son autorité. Mais la base du pouvoir royal est
restée la souveraineté.
Dans l'analyse des institutions, M. Calmette fait preuve de
dons extraordinaires de pénétration et de clarté. A lelire, on
croirait qu il est juriste; car on trouve chez lui cette faculté
de classification, d’abstraction et de systématisation que seule
une formation juridique peut donner à l'esprit.
Ce n’est pas cependant que nous soyons d'accord avec
M. Calmette sur tous les points qu'il traite.
Ainsi, bien que nous pensions, comme lui, avec Brunner ({),
(1) Deutsche Rechtsgeschichte, t. I, Leipzig, 1892, in-8°, p. 287 et suiv.
COMPTES RENDUS 901
que l’origine de l’immunité doit être recherchée dans le
régime spécial des terres fiscales, nous ne pouvons admettre
l'opinion de M. Calmette, pour qui, à l’époque carolingienne,
« accordée aux églises et aux laïques, l’immunité a été la con-
dition normale de l’alleutier » (p. 24). Qu'elle ait été la condi-
tion normale des grands domaines ecclésiastiques, nous l’ac-
cordons volontiers. Mais rien ne prouve qu’il en ait été de
même pour les grands domaines laïques. M. Kroell (!) a fait
observer qu'à l'époque carolingienne, on ne relève aucune
concession d’immunité à des laïques, en dehors de l’applica-
tion d’un régime immunitaire aux biens des réfugiés espa-
ænols.
Nous ne pensons pas non plus que les droits perçus par le
seigneur, en cas de vente d’une tenure par le tenancier (œesti-
tura, Saisina, quint, requint, lods et ventes, reliefs) aient
leur source dans un dommage que cette aliénation peut faire
subir au seigneur (p. 46). Nous y voyons plutôt une indemnité
que le seigneur se fait payer pour prix de son consentement à
la vente et pour la mise en possession de l’acquéreur, qui ne
peut être opérée que par lui.
M. Calmette (p. 57) fait de « l’hypertrophie du mithium »
la cause du « morcellement judiciaire », que l’on constate dès
le x° siècle. Il nous paraît qu’il y a là une maniére de voir trés
incomplète : beaucoup de juridictions seigneuriales des x’,
xi° et x1I° siècles remontent, non pas à une juridiction privée,
mais à une juridiction publique que s’est appropriée l'officier
qui en avait la charge.
À propos des cens fonciers, l’auteur parle de « servitudes
réelles » (?) (p. 67 et 116). Il nous paraît que rien n’est moins
justifié. Si l’on admettait cette manière de voir, il en résulte-
rait, en effet, que le seigneur percevait le cens en vertu d’un
droit réel, ce qui est inadmissible. Le droit au cens étant un
pouvoir d'exiger de quelqu'un une prestation, ne peut être
qu'un droit personnel. Mais ce droit personnel est l'accessoire
d’un droit réel; le droit réel étant, en l’espéce, le droit
qu'exerce le seigneur sur la tenure. Le droit personnel au
paiement du cens est intimement lié à ce droit réel et pèse sur
(2) L'Immunité franque, Paris, 1910, 80, p. 160-161.
(?) Telle est à peu de chose près la manière de voir de M. Ocrvier MARTIN
Histoire de la Coutume de Paris. Paris, 1922, in-89, p. 391-392.
902 COMPTES RENDUS
tout occupant de la tenure. Il peut être comparé au droit per-
sonnel qu’a le propriétaire du fonds dominant, dans le cas de
la servitude oneris sustinendi, d'exiger du propriétaire du
fonds servant qu’il entretienne son mur en bon état (1); dans
ce cas le droit personnel est l’accessoire de la servitude, droit
réel.
À propos de la mainmorte (p. 111), il eût été utile d’indi-
quer qu'elle est la conséquence d’une incapacité de transmettre
les biens à cause de mort et que cette incapacité remontant à
la condition des esclaves et des tenanciers demi-libres des
grands domaines du Bas-Empire et de l’époque franque,
trouve sa justification dans le droit de propriété du seigneur :
les biens du serf y sont soumis comme sa personne.
M. Calmette présente la précaire comme l’origine essen-
tielle de la censive (p. 114). C'en est une sans doute et nous
ne contestons pas son importance. Mais les tenures de colons,
d’affranchis, de lites, d'esclaves, de serfs ou d'hommes libres,
si nombreuses dans les grands domaines du Bas-Empire et de
l’époque franque ont joué, croyons-nous, un rôle beaucoup
plus grand dans la formation des censives.
Parlant des alleux, à partir du x° siècle, M. Calmette écrit
que « l’alleutier ayant cessé de prêter au roi la fidélité du sujet
carolingien, est indépendant sur sa terre » (p. 119). Qu'il soit
souvent indépendant en fait, s’il est assez puissant, nous le
voulons bien; il en a certainement été ainsi dans le midi de la
France (?), que M. Calmette a particuliérement étudié dans
ses travaux antérieurs. Mais il en est autrement en droit : le
serment de fidélité de l’époque carolingienne ne créait pas, en
effet, le lien de sujétion, mais le renforçait (?). L'alleutier des
x°, XI, xI1° siècles est soumis à la souveraineté du roi et éven-
tuellement à ce que nous appellerions volontiers la quasi-sou-
veraineté du prince territorial. |
(4) Nous devons cette comparaison à notre savant collègue'et ami, M. EF. De
Visscher.
(?) C'est ainsi qu’au x siècle, des alleutiers bordelais prétendaient ne
point être soumis à une juridiction quelconque et que s’il leur arrivait de
comparaître en justice devant le roi, c'était par l'effet de la violence.
CF. P. Viozcer, Histoire du Droit civil français, 3e éd., Paris, 1905, 8, p. 697.
(3) Tout comme le serment actuel du fonctionnaire belge ne crée pas le
devoir d’obéissance à la constitution et aux lois, mais renforce cette obli-
gation.
COMPTES RENDUS 903
M. Calmette signale l'existence de l’entravestissement con-
ventionnel à Paris, en Anjou et dans l'Orient latin (p. 132).
On le rencontre également en Roussillon (1).
Nous nous excusons de la longueur de ce compte rendu et
de l'ampleur peut-être exagérée donnée à la partie critique.
L'une et l’autre trouvent leur seule justification dans le très
orand intérêt du livre de M. Calmette. Nous ne pouvons assez
le recommander à tous ceux qui désirent acquérir une vue
d'ensemble des iostitutions de l’époque féodale.
FRANCoIs-L. GANSHOF.
Edouard Michel. Abbayes et monastères de Belgique. Leur
importance et leur rôle dans le développement du pays.
Bruxelles et Paris, Van Oest et Cie, 1993, in-&, (12 1/,; X 19),
de 270 p., illustré de 48 planches hors texte. Prix : 20 fr.
Le livre que M. E. Michel publia, en 1920, sous le titre
Hôtels de ville et Beffrois ne passa pas inaperçu. Il y retraçait
en raccourci, d’une plume alerte et élégante, l’histoire de la
Belgique, éclairée par ses monuments civils. Aujourd’hui il
nous apporte un volume quitraite des institutions monastiques
et de leur rôle civilisateur, particulièrement du vif au
XIIe siécle. |
Dés le vrr siècle, plusieurs créations monastiques s’an-
noncent. Elles sont l’œuvre de vaillants apôtres, saint Amand
saint Éloi, saint Éleuthère, saint Remacle, et d'autres. Les
abbayes que ces prédicateurs fondent, sont des postes avancés
en pays palen,comparables aux missions que les missionnaires
chrétiens élévent parmi les populations sauvages de l’Afrique.
Dans la vallée de l'Escaut surgissent Saint-Pierre et Saint-
Bavon, à Gand, mais c'est surtout dans la Wallonie que les
fondations religieuses sont les plus nombreuses : Stavelot-
Malmédy, Lobbes, Celles, Saint-Hubert. Le vi siècle est
aussi l’époque des grands apostolats féminins. La famille de
(1) Par exemple dans le contrat de mariage de Raymond de Castel-Roussil-
lon et de Saurimonde, les héros de la célèbre légende provençale de Guillaume
de Cabestagne. Le contrat de mariage contenant cet entravestissement est du
26 mars 1197 et a été reproduit dans le nouveau fonds de l’École des
Chartes, n° 53.
904 COMPTES RENDUS
Pepin de Landen est peuplée de saintes, qui édifient des
monastères en terre wallonne, à Nivelles, à Andenne, à Mons,
à Maubeuge.
Malgré tant de zèle, les progrès de l’évangélisation furent
lents. La rude population franque résista pendant longtemps
à l’action chrétienne. Au vrre siècle — La Vie de sainte Alène
est là qui nous le dit — la vallée de la Senne était encore toute
paienne. Les fouilles, faites au cimetiere franc d’Anderlecht,
dont les premières inhumations datent de la fin du vi° siècle
et les dernières du début du vire siècle, sont tout à fait
démonstratives. Plus de trois cents tombes ont été explorées,
et nulle part on n’y a découvert la moindre trace de christia-
nisme, sauf une bague, sur laquelle une main pieuse mais
inhabile avait tracé le signe de la croix. Ce n’est qu’au
vire siècle que la prédication chrétienne vaine les dernières
résistances. Les moines préparent alors « le terrain solide,
sur lequel s’appuiera le grand empereur pour tenter l’organi-
sation d’un commencement de civilisation » (p. 12).
Malheureusement, les luttes entre les successeurs de
Charlemagne, les invasions normandes surtout, mettent en
péril l’œuvre si heureusement commencée. Au sortir de la
crise, les abbayes sont relevées de leurs ruines. Réformées
par Gérard de Brogne et par Cluny, elles prennent un prodi-
gieux développement, cultivent lesarts et les lettres, défrichent
les terres, et s’affirment comme les supports de toute
civilisation.
L'auteur montre que cette civilisation monastique a préparé
l'avènement de la civilisation urbaine, au xu siècle. C’est
même là une idée maîtresse qu’il développe avec talent.
Cette thèse est assurément fondée dans ses traits essentiels,
mais l’auteur, entraîné par la beauté de son sujet, n’exagére-t-il
pas quelque peu ? S'il est exact de dire que les monastères ont
puissamment contribué à l'établissement de la paix, à la
diffusion de la notion de fraternité chrétienne, il n’est peut-être
pas tout à fait exact de dire que c'est eux qui ont semé dans
la société laique urbaine les premiers germes de liberté et
d'indépendance. Toute l’histoire des luttes que les villes naïs-
santes ont eu à soutenir, là où elles étaient voisines d’un
monastère — Arras, Saint-Trond, Gand, Saint-Omer —
prouvent, au contraire, que les bourgeoisies ont dù arracher
COMPTES RENDUS 905
aux moines leur liberté, leur droit, leur émancipation
politique. Ce qui est vrai, et l’auteur y insiste en des termes
particulièrement heureux, c'est que les monastères par la mise
en valeur des terres incultes, par les défrichements des bois,
par l'application de méthodes d'exploitation agricole plus
perfectionnées, ont préparé aux villes la nourriture dont elles
avaient besoin. Le probléme de l'alimentation a rapproché les
villes des campagnes. Les unes et les autres se sont trouvées
dans un lien d’interdépendance économique, qui ne se
relâchera qu'à l’aurore des temps modernes.
Dans une deuxième partie, l’auteur fait connaître les abbayes
qui subsistent encore aujourd’hui, ou bien celles dont il reste
des ruines. [Il abandonne, cette fois, la méthode synthétique
et donne à son livre l'allure d’un guide. Il a parcouru la
Belgique, et nous oftre nonante-cinq monographies, conçues,
toutes, sur un plan identique : situation ; intérêt de l’excursion ;
état actuel des bâtiments; histoire; bibliographie sommaire.
Il a choisi « parmi les abbayes existant encore... les maisons
qui lui ont paru particuliérement intéressantes, soit à cause
de leur ensemble à peu près maintenu, soit pour la grandeur
de leurs souvenirs, soit pour: la beauté de leurs ruines ou le
pittoresque de leur site, soit simplement pour la facilité de
leur accès qui doit tenter le voyageur même pressé » (page 54).
Ajoutons que le livre de M. Michel est magnifiquement
illustré et pourvu d'excellentes indications bibliographiques.
1 vient à son heure, aujourd’hui qu’on se préoccupe de la
conservation des vieux monastères de Belgique. Plusieurs
ligues ont été fondées déjà, l’une lutte pour la conservation
de l’abbaye de la Cambre, à Bruxelles; l’autre lance un cri
de détresse afin d’arracher à la destruction les émouvantes
ruines de l’abbaye d'Orval. G. Des Marez.
Etienne Van Cauwenbergh. Les Pelerinages expiatoires et judi-
ciaires dans le droit communal de la Belgique au moyen
âge. Louvain. 1922, in-8°, 244 p. (Recueil de travaux
publiés par les membres des conférences d'Histoire et de
Philologie de l'Université de Louvain, 48° fascicule).
On se réjouira de voir l’histoire du droit, jadis si brillam-
ment pratiquée par Defacqz, Poullet, Lameere et d’autres,
906 COMPTES RENDUS
attirer de plus en plus l’attention de nos historiens. Le Bulile-
tin de la Commission royale des anciennes lois et ordonnances
de Belgique publie réguliérement des contributions intéres-
santes, et dans les différentes universités du pays l’histoire du
droit figure au programme des cours. Peu d’études détaillées,
cependant, ont vu le jour dans ces derniers temps, et depuis les
travaux de F. Cattier sur le Droit pénal dans le Hainaut et
celui de L. Wodonsur le Droit de vengeance dans le comté de
Namur, parus dans les Annales de la Faculté de philosophie
et lettres de l'Universilé de Bruxelles, cette branche particu-
liére de notre droit national ne s’était enrichie que de quelques
rares monographies de détail. Voici que M. Van Cauwenbergh
nous apporte une étude de tout premier ordre : Les Péleri-
nages expiatoires et judiciaires. Tant au point de vue des
sources explorées qu’au point de vue de la mise en œuvre des
matériaux, l’auteur s’est admirablement acquitté de sa tâche.
On peut dire qu’il n’a rien négligé d’essentiel et qu’il à su
exprimer ses idées dans un langage juridique clair et précis.
L'origine du pélerinage expiatoire est à chercher dans la
peine de bannissement, accompagnée bientôt de l'obligation de
visiter tel ou tel sanctuaire déterminé, prononcée par les tri-
bunaux ecclésiastiques. Les tribunaux des communes reprirent
pour leur compte une pratique, qui s’affirmait ainsi dans ses
moindres détails dans la jurisprudence canonique et inquisi-
toriale.
Au xi1I° siècle, se rencontrent les premières manifestations
de la peine du pélerinage dans les jugements des tribunaux
urbains. Dés le x1v° siécle, elle est inscrite dans la législation,
c'est-à-dire dans les keures, les privilèges et les statuts. Elle
va sans cesse en se développant, de manière à former, au
xvI° siécle, dans la principauté de Liége surtout, une longue
série de voyages à imposer comme châtiment à toutes sortes
de délits, depuis l’homicide jusqu'aux moindres contraven-
tions à la police des rues.
Dans l'esprit du droit communal, comme dans celui du
droit ecclésiastique, le pélerinage était considéré comme un
moyen de réconciliation entre familles en cas de meurtre.
Éloigner le coupable était déjà une garantie de paix et de
tranquillité sociale. Ainsi comprise, la pénalité du pélerinage
expiatoire se présente comme une modalité du wehrgeld.
COMPTES RENDUS 907
C'est une satisfaction donnée à la partie lésée, mais comme la
société se substitue de plus en plus à l'individu dans la répres-
sion des délits, elle revendique à son tour une réparation pour
le trouble social occasionné.
Avec le progrès des idées, la pénalité du pélerinage évo-
lua. On établit que le condamné pourrait racheter la peine, si
bien que le pélerinage devint synonyme de peine pécuniaire
ou d'amende.
L'auteur étudie l'institution avec méthode. Il la disséque en
quelque sorte. Il définit d’abord les délits, nous fait assister
ensuite à la procédure, et enfin, décrit l'exécution du juge-
ment. Un chapitre spécial est consacré aux condamnations à
des pélerinages prononcées par le tribunal du recteur de
l'Université de Louvain au xv° siècle. Une série de pièces jus-
tificatives sont publiées en annexe. On lira avec intérêt le tarif
de rachat des pélerinages à Audenarde (1338), à Gand, à
Alost, à Termonde et à Louvain, ainsi que les extraits
empruntés au Correctieboeck de la ville de Lierre, relatifs à
des condamnations à des pélerinages, prononcées par le
magistrat de cette ville, entre les années 1401 et 1484.
G. DES MAREz.
Grappin, Henri. Æistoire de la Pologne des origines à 1922.
Paris, Larousse, 446 p. s. d. [1923 |.
Chacun sait combien il est difficile de condenser en quel-
ques aperçus l’histoire de notre pays : l’entreprise est péril-
leuse et exige un grand effort de la part de celui qui l’assume.
Toutefois, je crois ne pas me tromper en affirmant qu'il
existait une tâche plus délicate encore, celle de reconstituer
dans ses grandes lignes l’histoire de la Pologne. Or, M. Grap-
pin n'a pas hésité à l’entreprendre. Sans le suivre dans le
dédale des faits, je me bornerai à signaler tout l'intérêt que
j'ai pris à lire son précis historique.
Présentées avec un réel souci de clarté, les annales polo-
naises nous deviennent plus familièéres : nous saisissons
aisément la genése et le développement des problèmes poli-
tiques et sociaux qu’elles embrassent. Aussi bien je recom-
mande particulièrement la lecture des cinquième et sixième
parties, consacrées respectivement à la Pologne de 1815 à
908 COMPTES RENDUS
1870 et de 1864 à 1914. Elles retracent lumineusement les
péripéties du drame douloureux dont la Pologne sortit victo-
rieuse, après avoir subi toutes les avanies. Je souhaite que
ce livre de vulgarisation soit consulté non seulement par
les professionnels de l’enseignement, maïs aussi par les jour-
nalistes et chroniqueurs qui ont l’occasion d'entretenir leurs
lecteurs de la grande nation enfin libérée.
Qu'il me soit permis de conseiller à l’auteur, lorsqu'il
publiera une seconde édition de son œuvre, d'y ajouter un
chapitre introductif sur le milieu naturel où se déroulent les
événements. Rien n’est plus instructif, en effet, que la con-
naissance préliminaire des régions géographiques au sein
desquelles se jouent les destins des nations.
CHARLES PERGAMENI.
Baron (L.). Coudeherque. Coudekerque-Branche. Essai de
monographie. Dunkerque, Impr. du Commerce, Guilbert et
Liévyn, xvi-130-xL p. in-&, 30 pl. et 5 plans, 1923.
Le travail de M. Baron comprend quatre parties chrono-
logiques.
La premiére s'étend des origines à la bataille des Dunes
en 1658. L'apparition de Coudekerque doit remonter à 1050
environ. La localité est signalée pour la premiére fois en
mai 1067, dans une charte de Baudouin de Lille, comte de
Flandre, qui donne la dime de son église au couvent tout
voisin de Bergues Saint-Winoc, et le premier habitant est
mentionné en 1164 dans une charte de Philippe d'Alsace
relative à un différend survenu entre l’abbaye et la châtellenie
de Bergues encore. Pendant toute cette série de siécles, du
xi® au milieu du xvr°, l’histoire de cette paroisse va d’ailleurs
rester inconnue : elle est pour ainsi dire perdue dans celle de
la région, où l'on se préoccupe avant tout de se protéger contre
la mer, puis contre les marais et, à cet effet, de creuser des
canaux d'écoulement et de desséchement : ceux-ci entra-
vérent d'abord l’extension des agglomérations, puis contri-
buërent essentiellement à la prospérité économique de Coude-
kerque-Branche en particulier. L'histoire de ces canaux
comme de l’administration des wateringues, c'est-à-dire, on
COMPTES RENDUS 909
le sait, de toute la plaine maritime s'étendant depuis l'Aa
jusqu’à Furnes et depuis les dunes jusqu'aux premiers coteaux
en arrière de 16 kilomètres, forme donc un élément indis-
pensable de l’exposé de cette premiére partie. Elle se termine
avec les guerres du début du règne de Louis XIV. En 1651,
Punkerque est pris par Condé sur les Espagnols et ceux-ci la
reprennent en 1692.
La seconde partie comprend la période de 1658 à 1789.
Le 14 juin 1658, se livre la bataille des Dunes : « cette date
est restée célébre dans l’histoire de Dunkerque. En une seule
journée, la ville fut successivement au pouvoir des trois plus
puissants monarques de l’Europe : espagnole le matin, fran-
çaise à midi, elle était devenue anglaise le soir». Cette
bataille eut en outre des conséquences importantes pour la
région et spécialement pour Coudekerque. Maîtres de Dun-
kerque, les Anglais étendirent leur domination sur toute la
région où l’on s'était battu et qui fut nommée ensuite : «le
territoire >» de cette ville : il comprenait en particulier une
« branche » de Coudekerque, partie qui, tout en restant sou-
mise à la juridiction dunkerquoise, forma une communauté
d'habitants distincte avec son administration particulière; la
paroisse était ainsi scindée en deux, une partie restant espa-
gnole, l’autre devenant anglaise. Depuis ce moment jusqu'à la
fin de l’ancien régime, Coudekerque dans l’ensemble suivit le
sort de Dunkerque. Mais, tandis que le village trouvait tou-
jours moyen d'écouler ses produits agricoles à Bergues, La
Branche, peuplée de jardiniers et de pêcheurs et plus rappro-
chée du port, était plus étroitement liée à ses variations,
ruinée au début et à la fin du règne de Louis XIV, prospére
sous Louis XV et au moment de la Révolution, lorsque
d'ailleurs l’état économique général était aussi favorable
que possible.
A la période qui s'étend de 1789 à 1860 est consacrée la troi-
sième partie. Au moment de la convocation des États Géné-
raux, les deux localités de Coudekerque rédigérent leurs
cahiers de doléances, réclamant contre les impositions arbi-
traires qui frappaient les populations rurales et la mauvaise
administration des magistrats municipaux de Bergues et de
Dunkerque, qui s’exerçait à leur détriment en matière de tra-
vaux publics : «plaintes et remontrances sont présentées en
910 COMPTES RENDUS
termes fermes et précis, tout en étant empreintes de la plus
profonde déférence pour la personne du roi». En décem-
bre 1789, en vertu du décret de l’Assemblée constituante
relatif à la constitution des municipalités, la Branche de
Coudekerque fut définitivement affranchie, devint commune
autonome, procéda à des élections municipales et, libre de la
tutelle de Dunkerque, commença la lutte pour son indépen-
dance. Elle subit les conséquences du siège de cette ville
par les Anglais en 1793, une partie de ses maisons ayant été
volontairement incendiées pour dégager le tir des batteries,
et, en 1814, envahie une derniére fois, elle fut occupée par les
troupes prussiennes. Coudekerque-village continua à mener
sa tranquille existence rurale: « les habitants acceptèrent avec
la même calme indifférence, la même sérénité, les différentes
modifications gouvernementales qui se succédérent »; le seul
souci des municipalités depuis la Révolution semble n'avoir
été « que la tranquillité et la recherche du bonheur des habi-
tants »; elles se préoccupérent tout d’abord de l'Église. La
Branche de Coudekerque de son côté dut avant tout améliorer
sa situation financière que le siège de 1793 avait mise en trés
mauvais état et que le morcellement de son territoire divisé
en quatre sections, ne pouvait qu'aggraver : l'une d’entre elles,
en 1850, fut annexée à Dunkerque.
Une dernière partie expose l’histoire spéciale de Coude-
kerque-Branche depuis 1860 jusqu'à nos jours. Cette même
année, une autre section de la commune. Rosendael, en est
encore détachée pour être érigée en commune indépendante.
Néanmoins, toute l’organisation administrative se développe
et se constitue peu à peu. Mais surtout la ville devient un
important centre d'industrie et de voies ferrées et, aux portes
de Dunkerque, dont elle constitue le complément usinier,
«elle rêve de devenir une des métropoles économiques du
Nord ». Enfin, les dunes appartenant à l’origine en totalité à
Dunkerque et dont la commune a reçu une partie lors de son
affranchissement, après diverses vicissitudes et émiettements
au profit des localités voisines, sont aliénées en 1898 à un
particulier.
Le travail se termine par deux séries de piéces justificatives
de 1556 à 1885 et de 9 plans. Une trentaine de gravures sont
insérées au cours de l'ouvrage. F SEA
COMPTES RENDUS 91]
L'évolution et la division de Coudekerque forment un
exemple d’un réel intérêt de la transformation et du dédou-
blement des villes de Flandre. « Le contraste entre les deux
communes est particuliérement frappant et nettement carac-
téristique. Coudekerque-village, plus isolée et ayant eu à
souffrir plus longtemps que sa voisine des inondations et de
l’insalubrité de son sol plus bas, est restée purement rurale,
tandis que, plus rapidement asséchée et mise par le port
voisin de Dunkerque en communication vresque directe avec
toutes les parties du monde, Coudekerque-Branche devait
nécessairement donner naissance à une agglomération manu-
facturière et former l’hinterland industriel du grand port de
la Flandre française ». Dans la premiére agglomération, le
passé persiste donc, dans l’autre, le présent agit; mais ces deux
localités, issues d’une origine unique, se completent et sont
bien l’image de la région flamande, où tout est riche, parce que
tout est utilisé, la surface, la terre et le sous-sol, grâce en
particulier aux voies de communication de tout genre mises
à sa disposition : l’économie est entière. Et spécialement dans
cette région maritime de la Flandre, l’agglomération a con-
tribué à la lutte de l’homme contre la mer etelle a profité des
moyens employés par lui pour arriver à ses fins : desséche-
ment des marais, creusement des canaux, fixation des dunes.
Tout mérite donc d’attirer l’attention dans cette simple histoire
locale et on doit se féliciter qu’elle ait trouvé un historien tel
que M. Baron pour écrire son exposé, comme on doit louer
l’auteur de la façon dont il a compris et exécuté son sujet,
où, on a pu le constater, les idées générales ne font pas défaut :
il nous a donné un très bon modèle de monographie. Le meil-
leur éloge que l’on puisse faire de son travail est en somme
d'exprimer le vœu que des ouvrages de cette nature arrivent
à se multiplier; ils sauvent de l'oubli ou de la destruction
même maints documents locaux; ils précisent les détails de
l’histoire, dont à vrai dire l’histoire générale est faite du
moins partiellement et ils la confirment ou la ratifient; ils
contribuent à éclaircir les origines de l’histoire urbaine, qui
est celle du monde où nous vivons actuellement, puisqu'il est
sorti des villes; et enfin, ce qui n’est pas un mérite social
négligeable, ils attachent les habitants à leur petite patrie,
dont ils font repasser devant les yeux «ce fait admirable
912 COMPTES RENDUS
qu'est l’énergique persévérance des populations flamandes
luttant avec un courage sans égal autant contre les ennemis
du dehors que contre les éléments eux-mêmes » (1).
- GEORGES ESPINAS.
H. Monnier. Zes Novelles de Léon te Sage. Bibliothèque des
Universités du Midi (Fasc. XVII). Paris, de Boccard, 1923,
in-8°, VIr-226 p.
Il faut savoir gré à l'éditeur, M. G. Radet, et à tous ceux
qui l’ont aidé dans cette laborieuse entreprise, d’avoir sauvé
de l'oubli cette œuvre importante du regretté doyen de la
Faculté de Droit de Bordeaux. L'auteur s’est proposé non
seulement de commenter les Novwelles de Léon le Sage, mais
de dégager les idées religieuses, politiques et morales de
ce souverain, deuxième de la dynastie de Macédoine, sous
laquelle la civilisation byzantine devait atteindre son apogée.
Le recueil des 113 Novelles aurait été, suivant M. Monnier,
publié dans le courant de l’année 894; les Novelles sont vrai-
semblablement l’œuvre personnelle de l’empereur, qui tenait
de ses maitres, et en particulier du savant Photius, une culture
remarquablement étendue. Les idées de Léon le Sage en
matière lécislative sont fort intéressantes et surprennent par
leur accent singuliérement moderne. Sa toute-puissance
législative ne l’aveugle pas: il n’est pas toujours possible
d’abolir un usage invétéré, encore moins d'imposer une régle
de droit en désaccord avec les mœurs. Il y a des lois qui
demeurent sans force, abandonnées ou méprisées. Un silence
profond orpn Baëeïa, s'étend sur elles. Elles sont oisives, ver-
moulues (Nov. 94). Divers adoucissements furent apportés
par l'empereur aux lois pénales; par contre, il semble avoir
abrogé les lois qui permettaient aux juifs de vivre rélu udaico.
En ce qui concerne le droit du mariage, Léon le Sage, con-
firme l'abolition du concubinat, déjà édictée par son pére
Basile [°",et donne un caractére légal à la peine conventionnelle
que l’usage avait introduite pour le cas de rupture de fian-
(1) L'auteur n'indique pas proprement à vrai dire l’origine documentaire de
ce terme de « branche ». Un sociologue lui comparerait les « poches» de
Ludendorff
COMPTES RENDUS 913
çailles. Par la Novelle 39, il subordonne la validité du mariage
à l’accomplissement des solennités religieuses, effaçant ainsi
l’un des caracteres les plus singuliers du mariage romain,
l’absence de toute forme. Quant aux seconds et subséquents
mariages, le droit des Novelles leur est encore défavorable ;
les sentiments de l’empereur ne devaient pas tarder à se modi-
fier; son troisième et surtout son quatrième mariage furent
l'occasion d’un violent conflit avec le patriarche Nicolas, con-
flit qui ne fut résolu qu'après sa mort par le décret Tomus
Unionis (920). Le régime des incapables ne subit pas de
modifications essentielles, sauf en ce qui concerne la venia
aetatis, pour laquelle la condition d'âge est su; primée, et les
prodigues dont tous les actes, y compris le testament, seront
valables s’ils ne portent point la marque de prodigalité (1).
Dans le domaine des droits réels, signalons le rétablissement
de la théorie classique du trésor (Nov. 51), abolie par la
perversa cupiditas (paën n\eoveëia) du fisc, et le trés curieux
droit de retrait consacré par la Novelle 114 (dont l’authenti-
cité parait d’ailleurs douteuse) au profit des voisins et
limitrophes (?).
Les Novelles demeurent fidèles à la règle classique: nuda
pactio non pari obligationem, mais fournissent un moyen
nouveau de la tourner: tout pacte écrit aura pleine eflicacité
si l’on trace une croix sur l'écrit ou si celui-ci contient une
invocation à la Sainte-Trinité (Nov. 72). Repoussée par les
théoriciens du droit, la réforme de Léon le Sage paraît avoir
été peu à peu admise par la pratique: c’est ce que l’on peut
conciure de l'examen des formulaires byzantins.
Quant au droit successoral, tout en maintenant la prohibition
générale des pactes sur successions futures, la Novelle19 valide
(1) La Novelle 39 déclare abroger une loi «qui défendait absolument au
prodigue d'avoir une volonté quant à ses biens... qui lui interdisait de vouloir
quoi que ce füt ou de tester de rebus suis ». Les éditeurs indiquent généralement
le texte du D., 28, 1, 18, comme étant ici visé. L'auteur, observant avec rai-
son qu'il n’est question dans ce texte que de l'incapacité de tester, suppose
qu'une loi postérieure à Justinien aurait frappé le prodigue d’une incapacité
absolue (p. 113-114). C’est une hypothèse gratuite. La loi qu’entend abroger
la Novelle 39 est sûrement celle du D., 50, 17, 40 : « Furiosi vel eius, cui bonis
interdictum sit, nulla voluntas est », texte qui paraît avoir échappé à l'attention
de M. Monnier.
(2) p. 193, n. 3, lisez C. J. IV, 38, 14 au lieu de C. J. IL, 38, 14.
61
914 » COMPTES RENDUS
l'engagement pris par le pére dans le contrat de mariage de
sa fille de laisser à celle-ci une part égale à celle dont hériterait
son frère. Une constitution des empereurs Valérien et Gallien
et du César Valérien (C.J.,11,3,15) avait frappé pareil enga-
gement de nullité, mais son application se heurtait, nous
apprend Léon le Sage, à des usages invétérés. D’autres Novelles
apportent de notables extensions à la capacité de tester (en
faveur des captifs, des esclaves, des moines, des prodigues),
atténuent encore la distinction déjà fort affaiblie entre le
testament et le codicille, etc. |
La Novelle 50 abolit la formalité de l’insinuation pour les
donations supérieures à 500 nomismes. En ce qui concerne la
donation propter nuptias ou contre-dot, l’empereur condamne
le système de l’Écloga, qui avait rompu avec le droit de
Justinien; pourtant la force des usages est telle qu'il est
impossible de rétablir la règle de l'égalité entre la dot
et la contre-dot posée par la Novelle 97, chapitre I de
Justinien (Nov. 20). |
Tels sont quelques-uns des aspects les plus remarquables de
l’œuvre législative de Léon le Sage. Les derniers chapitres de
l'ouvrage sont consacrés à l'examen des conceptions religieuses,
philosophiques et morales de l’empereur. Il ne faut naturelle-
ment point s'attendre à y découvrir beaucoup d'originalité.
Ces pages n'en constituent pas moins un bon document sur la
mentalité et la culture d’un souverain byzantin au 1x° siécle.
Un index analytique minutieux, dû à M. G. Radet, facilite
beaucoup la consultation de louvrage.
F. DE VISSCHER.
N. lorga. Bréve histoire des Croisades et de leurs fondations
en Terre Sainte. Paris, Gamber, 1924, in-8, x1x-196 p.
Le but auquel répond le petit volume de M. Iorga est moins
de fournir un exposé des croisades que de présenter certains
aspects nouveaux de leur étude. Pour examiner l’histoire des
croisades, l’auteur se place, en effet, moins au point de vue des
pays de l’Europe occidentale qu'à celui de l'empire byzantin.
Il en résulte que l’aspect des événements est assez différent
de celui auquel nous étions habitués. La première croisade
devient une expédition byzantine, puisque tous ses chefs ont
COMPTES RENDUS 915
dû prêter à l’empereur hommage, serment de fidélité et « filia-
tion » et qu’ils ont reçu des subsides et une solde du gouver-
nement de Constantinople. M. Iorga insiste sur ce rôle de
Byzance; il fait observer qu'au début de la campagne, l’armée
des croisés était encadrée par des troupes impériales et que
Nicée fut prise et occupée au nom du Baoikeus.
Les chapitres les plus intéressants du livre sont ceux qui
traitent des conquêtes chrétiennes en Terre Sainte aprés la
premiére croisade. M. Jorga montre très bien comment la
constitution du royaume ne se fit qu'après la mort de Gode-
froid de Bouillon, comment à l'époque de celui-ci, il n'existait
que plusieurs groupes territoriaux indépendants les uns des
autres — et constituant, en droit, des usurpations faites sur
l'empire byzantin, au mépris des engagements pris avant le
départ. C’est Baudouin I, qui constitue le royaume en unissant
par des liens féodaux toutes les conquêtes des chrétiens en
Syrie — Antioche, Edesse, Laodicée, etc. — aux Lieux-Saints.
Par la diplomatie et par la force, il rendit son pouvoir effec-
tif et sa politique fut continuée par son successeur Bau-
douin II.
Très instructives et neuves, grâce à une intelligente présen-
tation des faits, sont aussi les pages où M. Iorga étudie la
politique continue d'intervention et d'extension de l’empire
byzantin en Syrie. On y voit notamment Jean Commène, et
> +
après lui Manuel, faire effectivement reconnaître leur auto-.
rité à Antioche, puis en 1158 et en 1170, contraindre le roi de
Jérusalem à prêter hommage à l'empereur. Tout ce qui a trait
à l’action byzantine en Terre Sainte de 1137 à 1176, est à lire
avec grand soin.
Il y a d’autres parties du livre qui méritent elles aussi de
fixer particuliérement l’attention des historiens : au début du
volume, les luttes dans la Méditerranée occidentale, en Italie
et en Espagne contre les Musulmans, du 1x° au xI° siécle; le
rôle des mercenaires normands dans l'empire byzantin; puis
à la fin ce qui a trait à toutes les petites expéditions en Terre
Sainte, aux « croisades non classées ».
Tout ne mérite malheureusement pas les mêmes éloges dans
le volume de M. Iorga : on regrette d’y trouver dans l’exposé
des faits, une certaine précipitation, qui nuit à la clarté et ne
dégage pas autant que l’on aimerait les lignes générales de
916 COMPTES RENDUS
l’histoire. À partir de la troisième croisade, le lecteur se perd
un peu dans un enchevêtrement d'événements
Quelques textes paraissent aussi avoir été lus peut-être un
peu rapidement. C’est ainsi que M. Iorga (p. 8) explique la
concession d'un droit sur les Lieux-Saints, qu'Haroun-el-Ras-
jid aurait faite à Charlemagne, en disant qu’il dut y avoir une
inféodation honorifique par le drapeau, comme l'ont pratiquée
les sultans turcs de Constantinople. Il se fonde évidemment
sur le passage des Annales royales (a° 800) où des moines rap-
portent de Terre Sainte à Charlemagne les clefs du Saint
Sépulchre et de Jérusalem ainsi qu'un drapeau; mais il nous
parait n'avoir pas remarqué que ce drapeau, comme les clefs,
est envoyé non par Haroun, mais par le Patriarche.
P.143. Nous voudrions savoir quel est le Thierry, fils du
comte de Flandre Philippe | d'Alsace | qui débarque en Terre
Sainte en 12v2 Nous pensions que de comte n'avait pas de fils.
Enfin, il eût été utile de donner peut-être quelques dates de
plus, qui eussent servi de points de repére et de joindre au
volume une petite carte et quelques listes de successions pour
les diverses dynasties.
Il n’en demeure pas moins qu'il faut savoir infiniment gré
à M. Iorga d'avoir publié cet intéressant volume sur les croi-
sades et de nous avoir, grâce à sa prodigieuse érudition, sou-
mis toute une série de points de vue nouveaux et de considé-
rations fécondes. FRANGOIS-L. GANSHOr.
Elie Maire. Saint Norbert (1082-1134). Paris, Gabalda, 1922,
in-12, 204 p.
R. P. Eus. Clop. Saint Bonaventure(1221-1254). Paris, Gabalda,
1922;209 p.
Collection Les Saints.
Ces deux volumes s'adressent au grand public. Ils l’inte-
resser'ont sans aucun doute, et lui feront connaître et admirer
davantage le fondateur de l'Ordre des Prémontrés et celui
qu'on à appelé le second fondateur de l'Ordre franciscain.
On ne pourrait cependant les classer parmi les meilleurs
numéros de la collection Les Saints, qui compte plusieurs bio-
graphies excellentes.
M. E. Maire avoue que son œuvre offre simplement une
COMPTES RENDUS 917
réduction de la Vie illustrée de saint Norbert du P. GODE-
FROID MADELAINE, éd. Picquoin, Paris, 1900. I1 a puisé « aux
Histoires générales du moyen âge; à VACANDaRD, Vée de
saint Bernard, t. I, éd. Lecoffre; à BALME et à LELAIDIER,
Cartulaire ou histoire diplomatique de Saint Dominique,
t. Il; et enfin aux documents accumulés en vue de mon récent
travail : Les Cisterciens en France, éd. Lethielleux », « pour
le fond et le rehaut du portrait » (pp. 203 et 204). Ce n'est
qu'occasionnellement « sur les invitations plus pressantes ox
plus alléchantes » des notes du P. Madelaïine, qu’il a consulté
des sources. Aussi, dans sa note bibliographique, ne souflle-
t-il pas mot de la Vita Norberti et de ses deux recensions
anciennes. Du point de vue critique, cet ouvrage ne mérite
donc pas de mention spéciale. Bien divisé, soigneusement
écrit, il évoque avec art aux yeux des lecteurs les principales
scènes de la vie de saint Norbert.
M. E. Maire consacrait deux petites pages à la bibliographie
et n’y parlait que trés peu des sources; le KR. P. Clop a jugé
préférable de supprimer toute bibliographie. Mais le grand
public lui-même aurait intérêt à connaître l'élition monu-
mentale de Quaracchi des œuvres de saint Bonaventure et à
apprendre que parmi les écrits attribués au grand docteur il
y en a qui. certainement, ou qui, probablement, ne sont pas
de lui. Encore si les notes renvoyaient à l’édition dont il vient
d’être parlé! Mais les notes du R. P. Clop sont d’une briéveté
et d’une imprécision peu commune; elles ne mentionnent le
plus souvent aucune édition. En voici un exemple. Pages 30
et 31, l’auteur écrit : « A partir de 1248, Bonaventure, encore
simple bachelier, entre comme professeur à la Sorbonne ;
Salimbene n’a pas tort : Baccellarius eral, nec erat cathedra-
ticus » et la note est ainsi libellée : Chron. Salimbene. Mais
ici, au moins, on trouve une référence. Il arrive qu'on la
cherche vainement.
Le R. P. Clop n’a pas assez étudié le xir° siécle auquel
appartient saint Bonaventure. Il lui échappe plusieurs inexac-
titudes. On sourit en lisant la phrase suivante : « Paris, la
reine des nations, regina nationum, attirait depuis le moyen
âge la jeunesse studieuse de l’univers entier. depuis surtout
que l’empereur Charlemagne y avait institué l’université
(p. 275). »
918 COMPTES RENDUS
« Saint Bonaventure compte surtout parmi les auteurs mys-
tiques, il est même le docteur mystique par excellence »
(introd.). Aussi son biographe consacre-t-il un chapitre au
théologien mystique. C’est, avec les pages consacrées au théo-
logien, au poëéte et à l’orateur, une des bonnes parties de son
œuvre. On ne peut méconnaître les mérites du R. P. Clop:
il a étudié de prés les écrits de son héros, il a tâché de s'en
pénétrer.
E. DE MOREAU, S J.
Dom Ch. Poulet, 0. S. B. Gwelfes et Gibelins, t. I : Lu lutte
du Sacerdoce et de l'Empire (1152-1250). T. IT : La diplo-
mutie pontificale à l'époque de lu domination française
(1266-1372). (Collection Lovanium) Bruxelles-Paris, Vro-
mant, 1922, in-12, 246 et 236 p.
Ce travail, qui fait partie de la collection « Lovanium », n’est
pas destiné aux spécialistes. Dom Poulet y a retracé à larges
traits et sans appareil scientifique, la politique pontificale en
Italie depuis l'avènement de Frédéric Barberousse (1152) jus-
qu'à la mort du pape Grégoire XI (1378). Le tome Ï est tout
entier consacré aux formidables assauts de Frédéric Barbe-
rousse, d'Henri VI et de Frédéric I contre la papauté, repré-
sentée par les grandes figures d'Alexandre [IT, d’Innocent IT,
de Grégoire IX et d'Innocent IV. Il ne s'agissait plus, comme
lors de la querelle des Investitures, de défendre les franchises
de l'Eglise : la lutte entre empereurs et pontifes romains à pris
un caractère tout politique, le pape défend l'intégrité de l'Etat
pontifical et la liberté de l'Italie, et le conflit divise en deux
camps, en (ruelfes et en Gibelins, selon leurs intérêts momen-
tanés, les princes et les puissantes cités de la péninsule.
Le tome IT est intitulé avec raison « La diplomatie pontificale
à l'époque de la domination française ». En effet, apres la mort
de Frédéric [l, la lutte entre Guelfes et Gibelins change de
caractère : la royauté française entre en scène, et sa puissance
se manifeste en [talie par l'établissement de la dynastie ange-
vine de Sicile. Avec Charles d'Anjou, opposé par Urbain IV
aux successeurs gibelins de Frédéric IT, le guelfisme triomphe.
Mais le roi angevin de Sicile reprend bientôt pour son
COMPTES RENDUS 919
compte les projets de domination universelle des empereurs et
menace Rome : voilà donc le guelfisme devenu aussi dange-
reux pour les papes que le gibelinisme, et la papauté offre le
spectacle étrange de devoir résister, du moins par les armes
de la diplomatie, à son propre’parti! Qu'on ajoute à ces con-
flits, la situation précaire du pape à Rome même, où il est
combattu par les grandes familles gibelines, telles que les
Colonna, et la querelle de Boniface VIIT et de Philippe le
Bel, l’allié temporaire des Gibelins. Le roi de France deviendra
d’ailleurs le chef du parti guelfe, quand il aura amené le pape à
s'établir à Avignon. Cet abandon de Rome, qui causa un trou-
ble si profond dans la chrétienté, ne serait imputable, l’auteur
s'efforce de le démontrer, ni à la papauté, ni aux rois de France,
mais serait la conséquence des incessantes querelles entre Guel-
fes et Gibelins, rendant la position du Pontife romain intena-
ble en Italie. Durantla « captivité » à Avignon, les luttes entre
les deux partis continuent avec la même àpreté : conflits avec
la famille gibeline des Visconti de Milan, avec Louis de Ba-
vière, dont Avignon conteste le titre impérial, anarchie à Na-
ples et à Rome. Le travail se termine par le retour momentané
des papes en cette ville, retour toujours désiré par les papes
d'Avignon, mais toujours ajourné à cause de la situation poli-
tique de l'Italie. Le Français Benoit XI, vint, comme on le
sait, mourir à Rome en 1378.
L'ouvrage de Dom Poulet ne se lit pas sans intérêt. Les faits
sont exposés avec clarté, dans un style vigoureux et qui ne
manque pas desaveur.-Ajoutons que deux cartes et des tableaux
synchroniques éclairent le lecteur sur les princes et les régions
engagés dans la lutte entre Guelfes et Gibelins. Quelques indi-
cations bibliographiques placées à la fin de l'ouvrage et rela-
tives à la politique pontificale du x11° au x1v* siécle, n'auraient
pas été sans utilité pour les étudiants. Nous devons pourtant
faire d'importantes réserves sur l'esprit qui anime ce travail.
L'impartialité n'en est nullement la caractéristique L'auteur
est par trop enclin à donner toujours raison à la papauté dans
sa lutte avec les empereurs germaniques. Les travaux histo-
riques destinés au public lettré devraient être éempreints de
plus de sérénité, et l’auteur devrait se borner à y exposer avec
clarté et d'une façon intéressante, mais surtout sans passion,
les derniers résultats de la science. Une interprétation trop
920 COMPTES RENDUS
subjective des faits, comme celle que nous présente Dom Pou-
let, n'est pas sans danger dans les ouvrages de vulgarisa-
tion.
H. Nowë.
Dorothy-Louise Mackay. Les Hôpilaux el la Charité à Paris aw
XIII siècle. Paris, Champion, 1925, in-8°,, 168 “p’,
pl. hors-texte.
M'e D. L. Mackay avait écrit en 1919, pour l'obtention du
titre de Master of Arts à l'Université de Californie, un
mémoire sur « l’'Hôtel-Dieu de Paris au xtrre siécle >. Au cours
d’un séjour à Paris, elle a complété ce travail en rassemblant
les renseignements épars relatifs aux autres hôpitaux de Paris
à la même époque. Les plus importants de ces établissements
avaient déjà fait l'objet de savantes monographies dues à
MM. Boullé (!), Briéle (?), Coyecque (*) et Le Grand (‘).
M'e Mackay a essayé « de les étudier dans leur ensemble,
dans leurs relations mutuelles, et d'apprécier le rôle qu’ils
ont joué dans la vie de l’époque » (5).
Après une courte introduction sur l'aspect de Paris au
x siècle et les origines de la charité chrétienne,
M'e Mackay analyse les documents qui nous renseignent sur
l'origine des différents établissements hospitaliers de Paris.
Des indications qu'elle nous donne on peut conclure que la
fondation de ces maisons fut due, soit : 1° à la transformation
d'établissements monastiques en établissements hospitaliers
publics (léproseries de Saint-Maur et de Saint-Germain des
Prés, Hôtel-Dieu?), 2° à l’intervention des pouvoirs publics :
royauté (Quinze-Vingts), épiscopat (Hôtel-Dieu ?), commune
(léproserie de Saint-Lazare), 3° à l'initiative de particuliers
(Trinité, etc.). Ces facteurs purent évidemment se combiner.
(4) BouLié J., Recherches historiques sur la maison de Saint-Lazare de Paris ;
Paris, 1877.
(2?) BrRièLe L., L'Hôpital de Sainte Catherine en la rue Saint-Denis, Paris 1870.
(5) CoyecQuE E., L'Hôtel-Dieu de Paris au imoyen äge, Paris, 1891, 2 vol.
(4) Le Granp L., Histoire des Quinze- Vingts, Paris, 1886-1887, 2 vol.
(5) Malgré son titre, l'ouvrage ne traite que de l’hospitalisation : il eût con-
venu d'envisager aussi cependant les autres aspects de la charité {distributions
de secours, confréries à but charitable, etc.)
COMPTES RENDUS 921
Du point de vue de l'organisation interne, l’auteur distingue
les hôpitaux proprement dits pour malades et pélerins des
asiles spéciaux pour femmes, aveugles ou lépreux : dans les
premiers, le service était fait par un personnel tout à fait
distinct des hospitalisés, ce: qui n'était pas'le cas dans les
seconds, où tous les pensionnaires formaient une sorte de
communauté. M'e Mackay nous donne de nombreux et intéres-
sants détails sur l’organisation des communautés hospitalières
dans les établissements de la premiére catégorie, sur le
service hospitalier dans les différentes maisons, sur l'aspect
des bâtiments. Elle montre que l’emplacement de ceux-ci
n’était pas choisi au hasard : les hôpitaux pour pélerins étaient
à proximité des portes de la ville, les léproseries formaient
un cercle plus large autour de celle-ci, les autres hôpitaux
installés à l'intérieur des murs se trouvaient aux endroits les
plus fréquentés.
Un dernier chapitre est consacré à l'étude des ressources
financières des hôpitaux médiévaux. M'° Mackay distingue
les ressources propres (dotations des membres, produit des
ventes de vieux vêtements, etc.), celles dues à des fondations,
ou à des privilèges, ou à des dons, enfin les revenus fixes des
propriétés (maisons, terres, rentes) (1).
Des pièces justificatives, des listes des ouvrages et documents
consultés, un bon index complétent l’ouvrage.
P. BONENFANT
G. Lizerand. Le Dossier de l'affaire des Templiers. Paris,
Champion 1923, in-12, xx1v-229 p. (Les classiques de l'his-
loire de France au moyen âge, publiés sous la direction
de L. Halphen.)
Les sources du procès des Templiers se trouvent dispersées
dans une série de pubiications dont plusieurs sont déjà rela-
tivement anciennes et ne répondent pas tout à fait aux exi-
gences de la critique moderne. L'auteur de Clément V et
Philippe le Bel a recueilli les principaux documents d’ori-
() On aurait désiré ici un peu plus de précision dans la terminologie.
Mile Mackay semble employer un peu abusivement parfois (pp. 100-102) les
termes « rentes » et « location ». Elle ne mentionne par contre pas de « cens »,
bien que les documents en renseignent (v. p: 141 et ss.).
922 COMPTES RENDUS
gine française, qui permettent de suivre les différentes péri-
péties de ce fameux procés; il les a tous revus ou fait revoir
sur les manuscrits et y a Joint une excellente traduction,
qui rendra de réels services à tous ceux qui voudront aborder
l'étude de l’une ou l'autre question se rattachant à l'affaire des
Templiers ou se rendre compte par eux-mêmes des diverses
phases que celle-ci a présentées.
Le Temple a été, on le sait, un ordre international, mais
nulle part il ne s'est développé avec plus de vigueur et de
succés qu'en France. Aussi est-ce là qu’il s’attira le plus de
jalousies et que naquit le projet de le fusionner avec l’ordre
de l'Hôpital, dont l’activité économique était moins intense.
M. L. donne, à propos de ce projet, la réponse faite par
Jacques de Molay lors de l’enquête pontificale entreprise à ce
sujet. La série de documents se rapportant à la première phase
de l'affaire commence par l’ordre même d’arrestation des
Templiers(14septembre 1507).Puis viennent les procès-verbaux
de quelques interrogatoires auxquels procéda l’inquisiteur de
France. M. L. les fait suivre de l’un des inventaires des biens
appartenant aux maisons du Temple, inventaires dressés
suivant les instructions de Philippe le Bel.
La deuxième phase du procès, marquée par les efforts faits
par Philippe le Bel pour reprendre le procés au pape, s'ouvre
par les consultations demandées par le roi à des maîtres en
théologie et surtout par les « remontrances » adressées au
Saint-Siege. M. L. publie ensuite quelques documents essen-
tiels relatifs à la convocation des États à Tours et aux négo-
ciations entamées par le roi, à Poitiers, avec le pape. Ces
négociations aboutirent à l'institution des commissions
d'enquête pontificales, qui précédérent la convocation du
concile de Vienne. En ce qui concerne le diocèse de Paris,
M. L. reproduit quelques instructions données par l’évêque
aux membres de la commission qui y fonctionna. Il donne
ensuite toute une série de dépositions de témoins devant plu-
sieurs de ces commissions d'enquête (1309-1311), et il termine
le recueil par deux lettres de Philippe le Bel au pape, l’une
réclamant la suppression de l'ordre, l’autre approuvant, sous
réserve, l'attribution des biens du Temple à l’ordre de l'Hôpi-
tal (1312). En appendice, il a joint un extrait de la régle du
Temple concernant la réception des nouveaux frères.
COMPTES RENDUS 923
L'éditeur est parvenu, on le voit, à rassembler sur cette
affaire, qui fut essentiellement une affaire française. en tant
que suscitéeet en grande partie dirigée par la royauté française,
un choix de piéces vraiment caractéristiques. Il a eu soin de
le faire précéder d'une introduction fournissant un résumé de
l’histoire du procès, le classement des différentes espéces
de sources et quelques détails sur l’état présent des fonds et
les publications modernes. Cette publication qui répond à
toutes les exigences de la critique mocerne, constitue un
instrument de travail très commode grâce à l’index des noms
et des matières dont il est pourvu. Cet index ne comprend pas
cependant ce qui se trouve dans les notes mises au bas des
pages.
H. VANDER LINDEN.
Amé Demeuldre. « La bienfaisance à Soignies avant la Révolu-
tion française. Histoire de nos établissements de charité. »
(Annales du cercle archéologique du canton de Soignies,
tome V, 2e livraison, 1924, p. 107-175, 1 planche.)
M. Demeuldre, connu déjà par les nombreuses monogra-
phies qu’il a consacrées à sa ville natale, nous initie, cette fois,
à l’un des aspects les plus attachants de l’histoire sociale de
Soignies (1). |
Le chapitre I, intitulé « la bienfaisance dans l'antiquité »,
sert d'introduction à son travail. [l y donne un aperçu rapide
de l’histoire de la charité depuis le début de la civilisation
jusqu'aux x1I° et x1v° siècles.
Dans les chapitres suivants, l’auteur étudie successivement
la maladrerie, le béguinage et l'hôpital, les communs pauvres
et l’orphelinat, institutions qui fonctionnent encore toutes
aujourd'hui, à l'exception, bien entendu, de la maladrerie. |
Son travail est basé entiérement sur les documents d’ar-
chives et spécialement sur les comptes remontant à 1495,
conservés dans les archives des hospices civils de Soignies. Il
a consulté également les registres aux résolutions du chapitre
(4) En juin 1896, M. Demeuldre a publie, dans les Annales de lu Societe
d'Archéologie de Soignies, Vinventaire des Archives des hospives civils de
cette ville.
924 COMPTES RENDUS
de Saint-Vincent, des documents appartenant aux Archives de
l'État, à Mons, et des comptes conservés aux Archives géné-
rales du Royaume.
Une utilisation judicieuse de ces sources de tout premier
ordre, nous permet de nous initier, dans le chapitre IT, à
l'histoire de la maladrerie de Soignies. Créée au xrr° siècle,
cette institution perdura jusqu’au xvre siècle. Depuis 1636 il
n’est plus fait mention de lépreux. Le dernier compte porte la
date de 1732. En 1733, les biens appartenant encore à la mala-
drerie sont annexés à la recette de l'hôpital.
Les comptes renseignent abondamment le lecteur sur la vie
des ladres. Aucun détail de leur existence n’est omis : pas plus
leur facon de s’habiller et de se nourrir que le prix de
leurs vêtements et de leurs aliments, leurs distractions, leurs
fêtes appellées « bonnes nuits ». Nous apprenons qu'ils étaient
entourés de soins, mais les sources restent muettes au sujet
des remêdes employés contre la terrible maladie dont ils
étaient affigés.
Cependant, certains lépreux furent guéris et, sur la déclara-
tion du maître du Grand Saint-Ladre, à Mons, admis à
reprendre leur place dans la société.
Le chapitre III est consacré à l’hôpital et au béguinage,
institutions si intimement liées dans leurs destinées qu’on ne
peut songer à les étudier séparément.
La date de fondation de l’hôpital n’a pu être retrouvée,
mais les textes permettent d’en faire remonter l’origine au
xirr° siècle.
Il était destiné à héberger les pélerins et à soigner les
malades de la localité et les étrangers qui s’y présentaient.
Primitivement, le service était assuré par des béguines.
En 1489, elles furent remplacées par les sœurs grises du
Tiers ordre de Saint-François. En 1507, celles-ci conclurent,
avec les représentants de la ville, une convention réglant leur
condition et leurs obligations.
Le chapitre IV étudie les « communs pauvres », c'est-à-dire
le secours à domicile qui fut organisé vraisemblablement
au début du x1v° siècle. Grâce aux comptes, il est possible de
suivre la progression des recettes jusqu’en 1685; après cette
date, les comptes ne se rendent plus que de façon très
fantaisiste.
COMPTES RENDUS 925
Le chapitre V et dernier traite de l’orphelinat, établi seule-
ment à la fin du xvIe siecle.
Antérieurement, les orphelins étaient assimilés aux com-
muns pauvres. Ils étaient mis en pension chez des particu-
liers généralement peu fortunés qui étaient chargés de leur
éducation.
L’orphelinat est dû à la générosité de deux bourgeois qui,
en 1979, consacrérent leur: fortune à son établissement.
L'institution ne tarda pas à prospérer et fut bientôt en état
de procurer à ses pensionnaires, outre les soins matériels,
soit une instruction suffisante, soit la connaissance d’un bon
métier.
Au cours de son exposé, l’auteur publie, in-extenso, de nom-
breux extraits de comptes et plusieurs documents qui lui
paraissent particulièrement intéressants. Il a soin d’expli-
quer en note, les mots dont la signification pourrait embar-
rasser le lecteur.
Je ne citerai que le compte de 1538-1539, le plus complet
que possédent les hospices de Soignies, sur la maladrerie.
La convention du 10 janvier 1507, conclue entre le délégué
de l’ordre des frères mineurs de l’observance des sœurs grises
hospitalières de France et les représentants de la ville.
L'inventaire des biens meubles de l'hôpital, remis aux
sœurs grises lors de leur arrivée à Soignies.
Un tableau des recettes de l'hôpital tiré des comptes con-
sultés par l'auteur.
Enfin, à la page 146, il intercale une reproduction photo-
graphique de l'ancien hôpital.
Tous ces textes renferment force détails pittoresques et
intéressants: mais, dans leur intérêt comme dans celui de
l'exposé, il eût été préférable de les grouper en un appendice
annexé au travail.
Le mélange du texte moderne avec le texte de langue
ancienne, rend parfois la lecture de l'excellente étude de
M. Demeuldre un peu fatigante.
Mais ce n’est là qu'une simple critique de forme. Elle n'en-
lève rien à la valeur du travail de M. Demeuldre, qui con-
stitue un apport sérieux à l’histoire de la bienfaisance en Bel-
cique.
Quelques recherches bibliographiques m'ont permis de
926 COMPTES RENDUS
constater combien peu, jusqu’à présent, ce genre d'étude a
tenté la plume de nos historiens (1).
Souhaitons que l'exemple donné par M. Demeuldre soit
suivi. La publication d’une série de monographies relatives
aux origines et à l’organisation ancienne de la bienfaisance
dans nos villes déciderait, nous l’espérons, l’un de nos savants,
à entreprendre une grande histoire de la charité en Belgique.
/ M. NICODEME.
Tony Borel. L'’abbe de Watteville, conseiller au parlement de
Dole et sa mission en Suisse. Bâle, Frobenius, 1923, in-8°,
467 p.
Le personnage que l’on nous fait connaître ici eut une
existence plutôt tumultueuse. Né à Milan en 1613, Jean
de Watteville est obligé de quitter sa ville natale à la suite d’un
duel qui tourna mal pour son adversaire. Il gagne Paris,
y mêne pendant quelques années la vie des jeunes gentils-
hommes de l’époque, puis subitement pris de remords, il se
fait capucin. Mais l’ordre n’est pas assez sévère à son goût et
il le quitte bientôt pour embrasser celui des Chartreux, où il
devient prêtre. Au bout de quelque temps, il n'y tient plus
et un jour, aprés une lutte à mort avec son prieur, il s'évade
de son couvent pour courir les grands chemins. Dés le len-
demain. ilse batavecun officier, rencontré dans une hôtellerie,
et le tue. Obligé de se sauver, il cherche à gagner l'Espagne.
Chemin faisant, au cours d’une halte à Perpignan, il séduit
la fille de son hôte et promet de revenir l’épouser, dès qu’il
aura une situation. À Madrid, il prend le nom de chevalier
d'Harcourt, mêne une vie galante, et, une nuit, tue en duel le
fils d’un grand d'Espagne, ce qui l’oblige encore une fois à
(1) À signaler parmi les travaux publiés jusqu'à présent : Borexer (J.),
« Les grands malades, étude sur l’hospice des grands malades, autrefois une
léproserie » (Annales de la Société archéologique de Namur, t. 1, 1849,
p. 331-363 et 381-452); DE Vos (G.), Onzer Liever Vrouwen hospitaal van
Geraardsbergen. Grammont, 1903, in-12 de 593 p.; J. Norr, La réforme de la
bienfaisance à Ypres au XVIe siècle, Gand, 1915, in-80 (fasc. 46 du Recueil de
Travaux de la Fac. de Phil. et Lettres).
COMPTES RENDUS 927
s'enfuir. Cette fois, il trouve un refuge dans un couvent de
filles nobles où il ne tarde pas à s’éprendre de la plus belle
d’entre elles. La malheureuse ne résiste pas à ses charmes et,
aprés la découverte de l'idylle, est obligée de suivre son
séducteur à Madrid d’abord, à Lisbonne ensuite, où le couple
s'embarque sur un bateäu en partance pour Smyrne. À peine
arrivée, la jeune femme succombe par suite des fatigues de la
traversée et son volage compagnon, vite consolé, part pour
Constantinople où il va s'enrôler parmi les janissaires du Grand
Turc. Pour faire son chemin, il n'hésite pas à devenir mahomé-
tan, obtient le poste de gouverneur de la Morée, et comme tous
les pachas de son importance, se compose un gentil petit harem.
Mais voici qu’éclate une de ces nombreuses révolutions du
palais qui le prive de ses protecteurs, et craignant vour ses
jours, il projette de rentrer au pays natal. À cet'effet, il doit
se créer des titres à l’indulgence des nombreuses autorités
avec lesquelles il s'est mis en délicatesse. Rien de plus facile.
Avant de quitter son poste, il livre la Morée aux Vénitiens,
alliés d'Alexandre VIT, en échange de « l’absolution du pape
pour son apostasie et ses erreurs passées ainsi que d’une
dispense ledéliant deses vœux monastiques chez les Chartreux
et de lui restituer sa qualité de prêtre séculier » {p. 47). Il
obtient satisfaction et, aprés avoir passé par Venise, gagne
Rome, où il se jette aux pieds du pape, et ensuite l'Espagne,
où son frere le baron de Batteville (prononciation espagnole)
occupe de hautes fonctions à la Cour. Philippe [IV lui accorde,
. le 13 août 1659, le bénéfice de l’abbaye de Baume-les-Moines,
un des plus riches de la Franche-Comté. La bulle papale de
confirmation suit, le 13 novembre 1660. Il y eut même, grâce
au haut doyenné, la perspective de devenir archevêque de
Besançon. Mais malgré l’appui du pape, ce fut son rival
Humbert Guillaume de Précipiano, que nous rencontrerons
plus tard sur le siège archiépiscopal de Malines, qui devint
haut doyen. Le roi d'Espagne lui conféra, quelques années
plus tard, le poste de conseiller-maitre aux requêtes ordinaires
ecclésiastiques au Parlement de Dole.
On sait qu’à la mort de Philippe IV, Louis XIV éleva des
prétentions sur la Franche-Comté. Watteville fut envoyé
alors en Suisse pour tâcher de gagner les cantons à la cause
de son pays et conclure avec eux un traité d’alliance. Les
92 COMPTES RENDUS
démarches minutieusement décrites de l’envoyé, furent
constamment battues en brêche par le résident de France,
Mouslier. Lorsque Watteville rentra de sa seconde mission,
en février 1668, la Franche-Comté était conquise aux trois
quarts, et le plénipotentiaire, désirant soigner ses intérêts
personnels, n’eut que le temps d’aller offrir ses services au
conquérant. La Franche-Comté, de par la volonté des puis-
sances, étant rentrée momentanément au pouvoir de l'Espagne,
Watteville, pour se soustraire à l’indignation de ses compa-
triotes qui, à tort ou à raison (M. Borel croit que c’est à tort)
l’accusaient de trahison, dut s'enfuir aupres de son nouveau
protecteur qui le dota de l’abbaye de Saint-Josse-sur-Mer.
Lors de l'annexion définitive de la Franche-Comté à la France,
Watteville rentra en possession de tous ses biens et dignités,
y compris cette fois le haut doyenné. Il mena une vie joyeuse
et luxueuse jusqu’à la fin de ses jours. Il mourut en 1702, dans.
sa 89° année, après avoir été repris, dans son extrême
vieillesse, de la ferveur religieuse de sa jeunesse.
Cette carrière aventureuse, on le comprend sans peine, dut
tenter la plume de plus d’un écrivain. Du vivant même de
dom Jean, elle prit place dans les mémoires de l’abbé de
Saint-Pierre. Plus tard Saint-Simon lui consacra des pages
savoureuses en ettendant que d’'Abry d’Acier, à la fin du
xvirI* siécle, en fit l'objet d’une monographie. M. Tony Borel
a naturellement connu ces publications et les a complétées au
moyen de maint extrait inédit des archives de Suisse et de
France. [l a même pu utiliser les archives belges grâce à la
publication par feu le professeur Rivier, de certaines lettres
inédites de Watteville (cf. p. 300, note et passim). Il est donc
à supposer que nous connaissons désormais à peu prés tout ce
que l’on peut espérer au sujet du fameux abbé et conseiller
du Parlement. Je ne chicanerai pas M. Borel sur l’atmos-
phére de sympathie dont il entoure son personnage. C'est
une question d'appréciation. Mais je lui fais un grief des
disproportions de son livre. Sur les 467 pages qu’il contient,
il n’y en a pas 100 qui intéressent le sujet proprement dit.
Si l’on peut, à la rigueur, excuser l’auteur d’avoir consacré
une douzaine de pages à l’histoire de l’abbaye de Baume, on
peut se demander s’il était bien nécessaire, à propos des
missions en Suisse de l’abbé de Watteville, de nous raconter
COMPTES RENDUS 929
en détail (après tant d’autres) les origines de la Franche-Comté,
son histoire au xvri° siècle, son affaiblissement, ses rapports
depuis les temps les plus reculés avec la Suisse. les divers
épisodes de la ligue héréditaire et de la neutralité, enfin
l’isolement de la Franche-Comté d'avec la Suisse, quioccupent
Jes pages 66 à 233, dans lesquelles on chercherait en vain le
nom de Watteville. Et lorsque, enfin, on en revient au héros
du livre, est-il vraiment opportun de nous décrire, à la façon
d’un Baedeker, l’histoire et les monuments de chacune des
villes de la Suisse par lesquelles il passe? Tous ces hors-
d'œuvre ne peuvent servir qu'à distraire l'attention de l’action
principaleet font l'effet d’avoir été servis par un auteur inexpé-
rimenté qui n’a pu se résigner à sacrifier aucune des fiches
qu'il a accumulées pour sa propre édification, au cours de
longues et fatigantes recherches.
Étant donné que l’auteur est assez bien au courant de la
littérature générale deson sujet, en ce qui concerne les ouvrages
suisses, français et allemands, on peut s'étonner que, pour ce
qui est de la lutte diplomatique que Watteville eut à soutenir
contre le résident français Mouslier!, il n'ait pas cité l'ouvrage
capital d'Édouard Rott, Histoire de la représentation diplo-
matique de la France auprès des cantons suisses, de leurs
alliés et de leurs confédéres, dont le tome VIT, paru en 1921,
embrasse précisément la période (1663 à 1676) qui se rapporte
à son sujet. De même les ouvrages belges, où il aurait pu
trouver maints détails sur la question, eu égard à la manière
dont il l’envisageait, lui sont restés inconnus. Pour ne pas
parler de la singulière orthographe qu'il est impossible
d'attribuer à l’imprimeur seul, il m'est difficile de ne pas faire
observer que beaucoup de noms belges ont été estropiés au
point de devenir parfois méconnaissables (Pequis pour
Pecquius, Champremy pour Dampremy, etc ).
Malgré ses défauts, trés réels, le livre de M. Borel mérite
d’être signalé à l'attention des historiens belges. Il y a là de
nombreux renseignements, tels les projets d'échange des
Pays-Bas, préconisés du temps de Louis XIV, au sujet desquels
l'auteur a trouvé, dans les archives des Affaires Etrangères
à Paris, des détails nouveaux qu’on ne chercherait pas dans
cet ouvrage.
J. CUVELIER.
930 COMPTES RENUUS
Marcel Marion. Dictionnaire des Institutions de la France aux
X VIT et X VITIE siècles. Paris, Picard, 1923, in-8°, 1x-564 p.
Adolphe Chéruel, l'historien jadis célèbre de Louis XIV,
publia en 1855, un Dictionnaire des Institutions, mœurs
et usages de la France. Ce livre en deux petits in-8° d'environ
590 pages chacun, a prouvé son utilité et sa valeur, d’ailleurs
incontestables, par les huit éditions qui en furent faites. Mais
ce n’est point manquer à la haute estime que mérite cette
œuvre, de déclarer que depuis longtemps elle avait besoin
d'être modernisée et mise au courant des travaux si nombreux
d’érudition et de synthèse qui ont paru depuis un demi-siécle.
Quel ouvrage d'histoire, d'allure quelque peu BERG ne
vieillit pas au bout de quelques lustres ?
Or M. Marion, le distingué professeur du collège de France,
a entrepris une partie de la’ tâche qui s’imposait, mais une
partie seulement, dans ce sens qu’il a négligé les mœurs
et les usages, pour ne s'attacher qu'aux institutions, et qu'il
s'est occupé exclusivement de la période moderne. Encore
réduit à ces limites, l’ouvrage offrait de grosses difficultés :
« La forme dictionnaire, — dit l’auteur dans son introduc-
tion — qui m'a paru la plus utile, parce que l'essentiel est
d’abord de fournir rapidement des explications claires et des
renseignements suffisants, offre en général, et ici particulié-
rement offrait des inconvénients évidents. Elle exige de la
précision, et les institutions de l’ancien régime sont par
excellence le domaine du vagueet del’imprécis; des définitions,
et ces institutions se laissent malaisément définir; de la
briéveté, et de longues explications seraient parfois utiles.
L'enchevêtrement confus des attributions, la non-délimitatidn
des pouvoirs et des compétences, la violation continuelle de
la règle, l’inexécution des lois et des ordonnances, la multitude
des exceptions, des privilèges, des dérogations locales, font
des institutions de l’ancien régime quelque chose de particu-
liérement difficile à saisir et à définir, et les généralisations,
que pourtant on ne peut pas et on ne doit pas s'interdire,
demandent ici plus de précautions et d’atténuations que peut-
être nulle part ailleurs. »
On peut dire que M. Marion s'est acquitté de sa tâche avec
une réelle maîtrise. Professeurs et étudiants trouveront dans
COMPTES RENDUS 931
son Dictionnaire un instrument de travail de premier ordre.
La bibliographie sommaire, mais judicieusement choisie, qui
se trouve à la fin de chaque article essentiel, permettra aux
chercheurs de pousser leur étude plus à fond. Il suffit de
comparer les articles de Chéruel à ceux de M. Marion sur les
mots aîdes, conseils, corporations, dimes, tailles, intendants,
justice, parlement — nous choisissons presque au hasard —
pour se rendre compte du grand progrés réalisé.
Naturellement on trouvera des lacunes, voire des erreurs,
dans cette petite encyclopédie, qui est l’œuvre d’un seul homme.
Pour notre part nous regrettons de ne pas y trouver le mot
manufacture ; au temps de Colbert les manufactures consti-
tuent une véritable institution d’État et il ne suffit pas d’en
parier en passant à propos du mot #ndustrie où au mot
corporation. A l'article fontieu nous avons été désagréablement
surprisen y trouvant cette explication unique: « Droit seigneu-
. rial analogue au droit de plaçage et dû pour les places occupées
par les marchandises mises en vente dans les foires et mar-
chés. > Au mot Justice, il eût fallu mettre mieux en évidence,
par des caractères demi-gras ou une subdivision numérotée,
la distinction entre haute, moyenne et basse justice, sur
laquelle nos étudiants demandent si souvent des explications.
Ils ne pourront trouver celles-ci dans le Dictionnaire de
M. Marion qu’à condition de lire patiemment quinze colonnes
de texte trés serré.
Ces quinze colonnes nous suggérent une autre observation
relative à la méthode. Il arrive trop souvent à M. Marion,
nous semble-t-il, de discuter assez longuement les mérites et
les défauts d’une institution. Non hic est locus. Ces discussions
trouvent leur place dans une monographie ou même, à la
rigueur, dans un manuel. Ce qu'on cherche dans un diction-
naire, ce sont des explications techniques, ayant, autant que
possible, le caractère d’une définition. Il ne faut pas que le
dictionnaire devienne une sorte de manuel rédigé sous la
forme alphabétique. À ce compte nous préférons le manuel
systématique.
M. Marion, en parlant dans sa préface du Dictionnaire de
Chéruel, dit qu’il est plus facile d'en médire que de s’en passer.
Leshistoriens porteront vraisemblablement le même jugement,
trés élogieux somme toute, sur son œuvre à lui. Elle rendra
932 COMPTES KENDUS
de grands services à l'enseignement en France ; aussi en
Belgique, dont les institutions sous l’ancien régime, aussi bien
qu'actuellement, offrent de grandes ressemblances avec les
institutions françaises Mais cela n'exclut pas la grande utilité
qu’il y aurait à posséder un dictionnaire des Institutions de
la Belgique ancienne. Nous formons le vœu qu’un groupe de
professeurs et d’archivistes de chez nous s’attelle à cette
besogne. Nous disons un groupe, car nous avons la conviction
qu'on ne fera œuvre vraiment durable dans ce domaine qu'en
partageant la besogne entre un certain nombre de spécialistes.
H. Van HouTTE.
Eug. Hubert. Le Protestantisme dans le Hainaut au XVIIT,
siècle, Notes et Documents, Bruxelles, Lamertin, 1923,
1 vol. in-4°, 189 p. (Académie royale de Belgique, Classe des
Lettres, Mémoires. Collection in-4°, 2: série, t. IX, fasc. 2).
air.
Le travail de M. Hubert vient compléter la série de ceux
déjà consacrés par l’érudit professeur à l’histoire du protes-
tantisme en Belgique.
Une petite communauté protestante était parvenue à sub-
sister à Dour, se recrutant parmi les houilleurs. M. Hubert
nous retrace ses rapports avec l'État au xvine siècle. À deux
reprises, en 1733 et en 1746, le gouvernement fut amené à
intervenir pour enrayer le développement du protestantisme,
encouragé par les pasteurs de la garnison hollandaise de
Tournai etse manifestant principalement par la lecture de
livres défendus et par des mariages devant les pasteurs. Puis
vint l’édit de tolérance de Joseph II. Les protestants de Dour
réclamèrent le droit de construire un temple et d’avoir un pas-
teur; mais l'opposition du curé de Dour et du fiscal de Hai-
naut, Papin, parvint à faire surseoir pendant trois ans à toute
décision et finalement à faire repousser la requête. Ce n’est
qu’en 1795, après la conquête française, que les protestants de
Dour obtinrent satisfaction.
Fidèle à sa méthode, M. Hubert publie en annexe la plupart
de ses pièces justificatives, provenant soit des Archives géné-
rales du Royaume, soit des Archives de l'Etat à Mons.
P. BoNENFANT.
COMPTES RENDUS 933
Albert Mousset. Un témoin ignoré de la Révolution : le comte
de Fernan Nuñez, ambassadeur d'Espagne à Paris
(1787-1791). Paris, Champion, 1923, in-8°.
Les diplomates, lorsqu'ils possédent les qualités nécessaires
à l’accomplissement de leur mission, sont incontestablement
les témoins les mieux avertis des événements historiques et
leur correspondance constitue une source de toute première
valeur. Aussi faut-il se réjouir de voir mettre de plus en plus
largement à la disposition des chercheurs les documents
d'ordre diplomatique. Comme il n’est pas loisible à tout le
monde d'aller consulter, sur place, les archives des chancelle-
ries et même comme on ne peut songer, à cause de l’abondance
même des documents, à une publication intégrale de ceux-ci,
des ouvrages comme celui de M. Albert Mousset sont appelés
à rendre de précieux services.
Des centaines de dépêches échangées, de 1787 à 4791,
entre le comte de Fioridablanca. premier ministre des rois
Charles III et Charles [V, et l'ambassadeur d’Espagne à Paris,
M. Mousset est parvenu à tirer un récit complet et extrême-
ment vivant de la premiére période de la Révolution. Par la
façon dont il a choisi les extraits de cette volumineuse corres-
pondance et dont il les a unis les uns aux autres par des com-
. mentaires réduits au minimum et le plus souvent inspirés par
la partie non publiée des dépêches, il laisse au témoignage du
comte de Fernan Nuñez toute sa valeur originale et met le
lecteur, de la façon la plus agréable, en contact avec les docu-
ments.
Fernan Nuñez réunit les qualités exigées d’un témoin par
les règles de la critique historique. Alliant « une instruction
plus brillante que solide avec ce scepticisme aimable et mon-
dain qui fit les diplomates de grand style », l'ambassadeur
posséde, d’autre part, le sens des réalités et des habitudes de
pondération qui, tout en le préservant des séductions du
« siècle éclairé »et de la « philosophie des lumières », l’em-
pêchent de s’entêter dans des idées vieillies et de se faire le
défenseur des « abus de l’ancien régime ». À la fois loyal et
prudent, il s’appliquera non seulement à rendre fidèlement
compte à son Gouvernement des événements et surtout des
évolutions de l'opinion, mais, lorsque de témoin il deviendra
934 COMPTES RENDUS
à certains moments acteur du grand drame, nous le voyons
employer toute son influence pour combattre les menées
contre-révolutionnaires qui menaçaient d'annuler l'effet des
concessions où la Couronne avait engagé son prestige et sa
parole.
Nul ne pouvait mieux que Fernan Nuñez être informé de la
marche des événements et même des arcanes de la politique
française. « Ambassadeur de famille », au sens le plus élevé
du mot, il est en relations intimes avec la Cour; la reine
Marie-Antoinette l’honore d’une confiance particulière; le
ministre Montmorin lui parle à cœur ouvert et le consulte
sur les problèmes délicats de politique étrangère. En toutes
circonstances, Fernan Nuñez fait preuve d'indépendance de
caractère ; il interprète toujours latissimo sensu les instruc-
tions de sa Cour; iltient, quand il le faut, un langage assez
raide à Montmorin et même à Marie-Antoinette; il fait preuve
d'esprit d'initiative, au risque même de se voir désavouer par
son Gouvernement et son départ de Paris eut toutes les appa-
rences d’une disgrâce.
Le témoignage de ce diplomate peut donc inspirer pleine
confiance et la lecture du livre de M. Mousset nous aidera à
nous former une opinion éclairée sur les débuts de la Révolu-
tion. Les appréciations sur les divers chefs du mouvement,
ainsi que sur l’origine, l'esprit et le rôle des clubs, sont parti-
culiérement dignes d’être notées. Exactobservateur des scènes
de la rue, Fernan Nuñez nous documente fidèlement sur les
< grandes journées » révolutionnaires et nous fait voir par des
détails savoureux comment s'organisent les manifestations
soi-disant spontanées de l’opinion publique. C’est ainsi qu'il
nous raconte que les émeutiers marchant sur Versailles le
9 octobre 1789, obligeaient tous les passants à se joindre à
eux, entrainant ainsi de force jusqu’au précepteur des enfants
de l’ambassadeur et jusqu’à une pauvre femme enceinte de
neuf mois! Fort judicieusement, il discerne dans le caractère
purement extérieur des désordres populaires, une rigoureuse
discipline et une subordination parfaite à des puissances
occultes.
Très intéressantes aussi, à ce point de vue, sont les indica-
tions qu'il nous donne à plusieurs reprises sur l’action secrète
de l’Angleterre dans les menées révolutionnaires. [1 dénonce
ds mi. à es ff
_—.
COMPTES RENDUS } 935
« l’anglicanisme dont est animée une partie — la plus active
sinon la plus grande — de la nation française >» et montre
comment cette anglomanie est « exploitée du dehors par une
politique envieuse et prévoyante ». Avec beaucoup de clair-
voyance l’ambassadeur expose, dés octobre 1789, comment, en
encourageant l’effervescence des esprits en France, l’Angle-
terre entrainera infailliblement sa rivale dans des difficultés
qui affaibliront ses forces. La Grande-Bretagne « aurait
ainsi en mains, pour longtemps, si ce n’est pour toujours, un
instrument puissant dont elle pourrait user avec plus de profit
et moins de frais qu’elle ne le ferait d'une guerre ».
Fernan Nuñez fournit également des renseignements pré-
cieux sur l’esprit de la Cour et sur les tentatives contre-révo-
lutionnaires. Mis au courant, dès septembre 1789, des plans du
clergé et de la noblesse, il en voit immédiatement tout le dan-
ger et montre à Montmorin les répercussions qui pourraient
en résulter pour la famille royale, « le Roi étant engagé
comme il l’était vis-à-vis de l’Assemblée, de la Nation tout
entière et même de son armée ».
« À mon avis, écrit l’ambassadeur, les seuls moyens dont
on devait et même dont on pouvait se prévaloir sans s’expo-
ser, pour amender dans la mesure du possible le mal qui avait
été fait, c’étaient ceux dont leurs adversaires avaient usé pour
le faire, c’est-à-dire les deux P : la plume et la peur. »
Fernand Nuñez voit également tout le danger de la poli-
tique antireligieuse de l’Assemblée. Certes, il n’a rien d’un
dévôt et, bien que foncièrement catholique, comprend la
nécessité de certaines mesures, mais il voit que le caractère
antireligieux des manifestations populaires, tout comme
l'abolition des vœux, la sécularisation des biens ecclésias-
tiques, la constitution civile du clergé et les mesures de vio-
lence et d’intimidation contreles insermentés, n’auront d'autre
résultat que de pousser les prêtres dans une action de plus en
plus contre révolutionnaire.
Particuliérement intéressant est le chapitre relatif aux
négociations ouvertes en 1790 entre les Tuileries et l’Escurial
pour décider l’Espagne à intervenir pour sauver le roi de
France de l’impasse où, de concessions en concessions, il s’est
engagé et au bout de laquelle il ne peut trouver que l’abdica-
tion ou la déchéance. Ces négociations marquent le point cul-
936 COMPTES RENDUS
minant de la carrière de Fernan Nuñez et forment :a partie
la plus révélatrice et la plus émouvante de sa correspondance.
Il faut lire les pages poignantes où l’ambassadeur rend compte
de ses eutrétiens secrets avec la reine et montre Marie-Antoi-
nette, «au milieu de larmes continuelles », lui dépeignant,
«en termes aussi expressifs que véridiques », l'angoissante
situation de la famille royale. S'il ne parvint pas à obtenir de
Charles IV et de Floridablanca les secours si anxieusement
espérés, Fernan Nuñez mérita cependant le titre que lui
décerna la reine, de dernier ami de la famille royale.
La correspondance de Fernan Nuñez apporte également une
contribution importante à l’histoire générale de la politique
européenne sous le régime du pacte de famille, en nous initiant
aux complications résultant de la question de Pologne et de la
guerre dans le Nord et dans le Levant, ainsi que de l’incident
anglo-espagnol de Nootka qui faillit déchainer une nouvelle
guerre coloniale.
De même l’ambassadeur d’Espagne nous initie à la petite
histoire et ne néglige pas le côté anecdotique de la révolution
et les traits de mœurs lorsqu'il traite des questions d’immunité
etde préséances diplomatiques pendant la Révolution, lorsqu'il
signale l'emploi du théâtre comme moyen de propagande
subversive, etc.
Le style de Fernan Nuñez est alerte et agréable, bien que
sans aucune recherche. Il aime l’anecdote, manie volontiers
l'ironie et certaines expressions constituent de véritables trou-
vailles, par exemple lorsqu'il appelle : nation arbitraire, les
vagabonds qui, « lorsque cela convient à ceux qui les payent »,
représentent l'opinion publique.
La lecture du livre de M. Mousset constituera un passe-
temps agréable en même temps qu’elle abondera en précieux
enseignements et, « si une expression se dégage de cet impor-
tant témoignage, c’est que l’ancien régime a succombé beau-
coup moins à ses abus qu'à une crise de volonté ».
CH. TERLINDEN.
Rodolphe Reuss. La grande fuile de décembre 1793 et la
situalion politique et religieuse du Bas-Rhin de 1794 à 1799.
Strasbourg et Paris, Istra, 1924, in-8°, virr-338 p. (Publica-
COMPTES KENDUS 937
tions de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg.
Fascicule 20.) 20 fr.
Le 13 octobre 1793, les Autrichiens du baron Wurmser
forçaient les lignes de Wissembourg et étaient bien accueillis
par les populations de la Basse-Alsace, populations placides
et pieuses, jadis soumises au pouvoir débonnaire du landgrave
de Hesse, du duc de Deux-Ponts et de quelques autres petits
princes rhénans. Les réquisitions des armées de la République,
lesextravagances d’Euloge Schneider lesavaientconsidérable-
ment refroidies à l'égard des défenseurs des Droits de l'Homme.
Le 26 décembre. au cri de « Landau ou la mort», les
volontaires de Hoche enlevaient le Geisberg à la baïonnette.
Terrifiés à la perspective de tomber sous le « Glaive de la
Loi » — glaive à ce moment manié par Saint-Just et Lebas —
trente mille bourgeois aisés, curés, nobles, cultivateurs et
ouvriers, s'accrochérent en un pêle-mêle indescriptible à
la retraite précipitée des « hordes infàâmes au service des
tyrans » et déferlérent sur la rive droite du Rhin.
C’est l’histoire de cette « Grande Fuite», c'est l’étude de ses
causes, de ses désolants effets, des mesures prises pour en
pallier les conséquences, que M. Reuss, professeur honoraire
à l’Université de Strasbourg, vient de publier en un trés
intéressant volume. Le sujet avait déjà été examiné par le
professeur Marion, dans la Revue Historique de 1923, mais
le professeur Reuss lui a donné une ampleur considérable.
Son livre est le résultat de dix années de recherches aux
Archives départementales de Strasbourg et notamment du
dépouillement de cent quatorze registres in-folio de procés-
verbaux du Directoire et de l'Administration du Bas-Rhin.
Comme l’auteur avait, déjà en 1922, publié deux importants
volumes sur La Constitution civile du clergé et la crise
religieuse en Alsace de 1790 à 1795 (1), il a très justement
joint à son thème fondamental l'examen de questions connexes:
luttes entre l'autorité et le clergé réfractaire, résistances de la
population à l’établissement du calendrier républicain, orga-
nisation de la défense du Rhin, etc. D’où l’importance du
sous-titre de son ouvrage.
(4) Publications de la Faculté des Lettres de Strasbourg. Fascicules T7 et 8.
938 COMPTES RENDUS
M. Reuss compose ses chapitres un peu à la maniére de
Pieter Bor et d’autres érudits du xvi* et du xvrr° siècle, c’est-
à-dire en y intercalant constamment des citations de textes,
voire même en enchaînant ses phrases propres à celles de
MM. les membres du Directoire du Bas-Rhin et vice-versa. Si
par là l'importance documentaire du livre augmente, le
charme de sa lecture s’en trouve au contraire un peu diminué.
Dans sa préface, M. Reuss se plaint avec une bonne grâce
pleine d’aménité d’avoir été accusé par un « critique des plus
autorisés » (gageons qu’il est radical-socialiste !) de manquer
«d'impassibilité». Rien, dans l'ouvrage analysé iei, ne justifie
pareille allégation, et l’auteur y a strictement conformé son
attitude au beau principe développé p. VIII: le droit absolu
pour l'historien de stigmatiser «les actions basses et les crimes
des hommes ».
Ailleurs encore M. Reuss écrit: « J'ai toujours, pour ma
part, rejeté la théorie qui demande qu'on accepte la Révolution
en bloc et cette autre thèse, trop commode pour les malfaiteurs
publics ou privés, que fout comprendre, c’est tout pardonner ».
Je n’ai pas à éxaminer ici en quelle mesure la Terreur fut
rendue inévitable par les manœuvres du clergé, des ci-devants
et par la première Coalition. Mais je puis affirmer que c’est par
la lecture d'ouvrages approfondis comme ceux de Reuss, de
Kleinschmidt. de Verhaegen, de Ch. Pergameni, touchant les
ouffrances des populations d'Alsace, du Palatinat ou de Bel-
œique en 1793-1794, que l’on arrive à la pleine compréhension
du caractère désastreux du sans-culottisme, spécialement au
point de vue moral. Avec ses illuminés sanguinaires au som-
met du pouvoir et son grouillement de voyous dans les clubs
locaux, la Terreur a retardé de cinquante ans l’avènement de
la démocratie. Elle a rendu possibles le Césarisme, la Sainte-
Alliance, le doctrinarisme bourgeois, et l'existence, aujour-
d'hui encore. de partis anti-révolutionnaires plus ou moins
avoués dans presque tous les pays de l’Europe occidentale. La
Terreur ne fut d’ailleurs jamais ni le but ni le fait des braves
en guenilles qui, vingt fois, sauvérent la République, depuis
Jemmapes jusqu’à Fleurus. Ce fut une création factice, œuvre
de politiciens d assez faible envergure, mais qui trouva pour la
soutenir l’appui platement intéressé des innombrables embus-
qués de l’arrière. Jamais pour ma part je ne pourrai admettre
COMPTES RENDUS 939
que les discours enflammés d’un Mirabeau ou les initiatives
d’un La Fayette aient pu déjà contenir en puissance les fré-
nésies d’un Collot d'Herbois ou les platitudes d’un Chaumette.
FRANS VAN KALKEN.
Cardauns, Hermann. ÆXôin in der Franzosenseit. Aus der
Chronik des Anno Schnorrenberg (1789-1802). Bücherei
der Kultur und Geschichte heraussgegeben von Dr. Seb.
Hausmann; Band 30, Bonn et Leipzig, Kurt Schrœder,
1923. Un volume de 220 pages, in-8°.
J’ai eu l’occasion de signaler, en publiant mes diverses
monographies relatives au Régime français en Belgique (1),
combien sont utiles, quand il s’agit d’une période aussi touffue
que celle qui embrasse la Révolution de 1789, les travaux
spéciaux, traitant de la vie locale à la fin du xvrrI° siécle.
Nous ne disposerons jamais de trop d'œuvres de ce genre :
seules, en effet, par leur rapprochement et l’analyse critique
comparée qu'on en peut faire, elles éclairent d’un jour révéla-
teur les événements quotidiens et expliquent, dans une cer-
taine mesure, par la répétition des mêmes faits et l’analogie
des réactions que ceux-ci provoquent au sein de populations
parfois très distantes les unes des autres, la genése des grands
courants d'opinion.
Le présent livre est moins une monographie que la publi-
cation en langue allemande de la chronique latine de
l’Augustin de Cologne, Anno Schnorrenberg, pour autant
qu'elle concerne Cologne, où vécut cet ecclésiastique, durant
les années 1789 à 1802. On sait que le texte de Schnorrenberg,
qui repose aux Archives de la ville de Cologne, avait été lar-
gement utilisé par J. Hashagen (?).
La valeur des extraits qui sont livrés au public tient surtout
à la rareté de ce genre de sources documentaires privées et
au fait que le chroniqueur raconte ce qu'il a vu : il a vécu les
(4) Voir notamment mon livre : L'esprit public bruxellois au début du Régime
francais. Bruxelles, Lamertin, 1914 etles monographies auxquelles je renvoie.
Ces travaux ont mis en œuvre des documents d'archives inédits, reposant aux
dépôts de l'Etat (Archives générales du Royaume, section des manuscrits) et
de la ville de Bruxelles (archives anciennes).
(?) Cf. Das Rheinland und die franzüsische Herrschaft. Bonn. 1908.
940 COMPTES RENDUS
événements qu'il nous rapporte et les détails qu'il fournit sur
Cologne et ses environs immédiats ne laissent pas d'être
intéressants.
Toutefois, le lecteur n’accueillera ses appréciations que
sous bénéfice d'inventaire car il n’oubliera pas que leur
auteur est un ecclésiastique que les idées révolutionnaires
devaient nécessairement alarmer.
On lira avec fruit l'introduction que M. Cardauns consacre
à Schnorrenberg et à sa chronique : elle justifie la publication
même et la méthode qui lui fut appliquée.
CH. PERGAMENI.
A. Roussel le Roy. L’abrogation de la neutralité de la Bel-
gique. Ses causes et ses effets. Etude d'histoire diplomatique
et de droit public international. Préface de M. A. DEFRANCE,
ancien ambassadeur. Paris, Les Presses universitaires de
France, 1923, in-8°, 222 p.
Je ne puis consacrer à cet ouvrage une notice très élogieuse.
En l’écrivant avec un sentiment de trés réelle sympathie pour
nous, l’auteur a certes porté sur l’action de l'Allemagne à
notre égard un jugement que tout le monde ratifiera et il a
sincèrement défendu notre cause contre les accusations qui
pendant la guerre et encore depuis se sont élevées à notre
adresse des pays germaniques. Mais son œuvre, à mon avis,
a le grave défaut d’être superficielle, incomplète, peu ori-
ginale, insuffisamment documentée, inexacte à plusieurs
pages, et de renouveler des erreurs historiques qu’on aurait pu
croire oubliées à jamais.
M. Roussel le Roy trace une histoire succincte des origines
de notre neutralité. Pour la composer il n’a pas consulté ou il
ignore le travail capital publié en Belgique sur cette ques-
tion, celui de M. l’abbé De Lannoy, Les origines diploma-
tiques de l'indépendance belge. Il y aurait vu détruire, une
fois de plus, la légende qu’il ressuscite et qui fait de Talley-
rand l'inventeur de notre neutralité alors qu’elle était dirigée
contre la France et que ce diplomate la combattit autant etaussi
longtemps qu’il le pût. [l est inexact aussi que, comme l'écrit
l’auteur (p. 36), la neutralité intervint comme prix de l’indé-
pendance. L'indépendance nous fut confirmée (nous l’avions
COMPTES RENDUS 941
proclamée nous-mêmes sans demander l'autorisation de per-
sonne) par le protocole du 20 décembre 1830 et, à ce moment,
la conférence ne songeait nullement à nous imposer la neu-
tralité. Celle-ci nous fut donnée plus tard, lorsque la France,
abandonnant sa politique primitive de désintéressement, vou-
lut profiter de ce que les cinq puissances avaient enlevé nos
provinces aux Pays-Bas pour tenter de se les annexer en tout
ou en partie. Si, un mois aprés avoir vu son indépendance
reconnue, la Belgique fut déclarée intangible, ce fut, comme
l’a écrit M. l’abbé De Lannoy, « pour la protéger contre les
ambitions et les désirs de conquête de sa puissante voisine ».
La neutralité nous fut attribuée comme garantie de notre
indépendance, elle ne servit pas à payer celle-ci.
M. Roussel le Roy ignore beaucoup de choses de notre his-
toire. Contrairement à ce qu’il dit (p. 38), ce ne fut pas la
révolution française, mais la révolution brabançonne qui
remit en usage le nom de Belgique.
On peut s'étonner aussi de lui voir écrire (p. 44) que « la
France éprouva de sérieuses difficultés à soutenir presque
seule, à Londres, la cause de l’indépendance de la Belgique ».
Que fait-il donc du rôle primordial de l’Angleterre, la seule
puissance dont l’action dans la création du royaume de Bel-
gique fut désintéressée? Si la France, au début de la confé-
rence de Londres, plaida sérieusement pour notre cause, com-
bien de fois depuis s’efforça-t-elle de la compromettre?
11 n’était pas tout à fait exact non plus de dire qu'en 1831,
lors de la campagne des dix jours, la France intervint en Bel-
gique pour répondre à l’appel du roi des Belges. Cet appel fut
adressé d’abord au roi Louis-Philippe, mais retiré ensuite.
Malgré ce retrait, le maréchal Gérard reçut (trés heureuse-
ment pour nous) l'ordre de pénétrer chez nous, le roi des
Français ayant jugé cette intervention wéile aux intérêts et à
la sureté de la France (*). L'écrivain va donc un peu loin en
disant qu'en cette circonstance la France se fit « le soldat du
droit ». Elle fut peut-être soldat du droit, mais elle se prêta à
ce rôle parce qu'elle pouvait se faire en même temps soldat de
son propre intérêt.
(*) Lettre du maréchal Soult au maréchal Gérard. MarTINET, Léopold Fr et
l'intervention francaise en Belgique, page 127.
942 COMPTES RENDUS
M. André Roussel le Roy omet d'ajouter avec quelle peine on
obtint que les troupes françaises, dont la présence était deve-
nue inutile en Belgique, évacuassent le pays et d'indiquer
l’insistance que mit Louis-Philippe à tenter de faire admettre
des détachements de ses troupes dans les forteresses belges
élevées en 1815 contre la France.
L'écrivain se montre assez arriéré dans la connaissance de
notre histoire, et même dans la connaissance de l’histoire de la
France, en qualifiant de « pseudo-projets de traité secret » le
projet Benedetti. Pour nier la réalité de ce projet, il reproduit
le texte d’une lettre que Napoléon IT écrivit, en 1876, au
commencement de la guerre, au roi Léopold II pour lui pro-
mettre de respecter le territoire belge. L’auteur ignore donc
les aveux faits au sujet du traité Benedetti par l’ancien
ministre Emile Ollivier dans son grand ouvrage L'Empire
libéral, les pages écrites sur le même sujet par M. P. de la
Gorce dans son Histoire du Second Empire, et le livre de
M. F. Charles-Roux, Alexandre IT, Gortchakoff et Napo-
léon IIT, livre qui, rédigé d'aprés les documents conservés au
quai d'Orsay, montre Napoléon III allant, après avoir échoué
prés de Bismarck, mendier à Saint-Pétersbourg près du
prince Gortchakoff l’autorisation d’annexer la Belgique à la
France. La lettre de Napoléon IIT à Léopold IT ne peut en rien
infirmer les assertions de ces écrivains. Les paroles de l’em-
pereur ne concordaient pas toujours avec ses actes. Au
moment où il laissait ou faisait engager à Berlin les négocia-
tions du traité Benedetti, il venait d'affirmer à M. Frére-
Orban, chef du cabinet belge, que jamais il ne porterait
atteinte à l'indépendance de la Belgique. Et combien de fois
n’avait-il pas fait la même promesse aux débuts de son règne,
au lendemain du coup d’ État? À la veille de la bataille de
Sedan, dans un conseil de guerre présidé, si je ne me trompe,
par l’empereur, ne fut-il pas question de faire passer l’armée
française par la Belgique?
Je regrette que la prétention de M. Roussel le Roy de laver
la mémoire de Napoléon III de la tache que lui imprime le
traité Benedetti me force à rappeler ces faits. Mais en cette
occurrence la violation de la vérité historique était trop fla-
grante pour la laisser passer sans la relever,
La partie du livre de M. Roussel le Roy, dans laquelle se
COMPTES RENDUS 943
trouvent exposées les accusations allemandes contre la Bel-
gique et la justification que l'Allemagne entreprit de donner
à la violation de notre neutralité n’est pas mal conçue, mais,
comme presque tout le livre, elle est superficielle et incom-
plête. Elle manque aussi d'originalité, l’anteur l’a composée
surtout d'extraits empruntés aux travaux de MM. Merignhac
et Lemonon.
Pour avoir de la valeur, le chapitre consacré à la prémédi-
tation allemande devrait être complété par les données con-
tenues dans le magistral article que M. Léon Leclére a
consacré à « La Belgique et l'Allemagne du 26 juillet au
4 août 1914 » dans la Revue de l'Université de Bruxelles. Les
lecteurs de cet article auront remarqué que l’auteur innocente
M. de Below-Saleské de l'accusation que lui adresse (p. 82)
M. Roussel le Roy d’avoir connu dés le 1°" août les projets
d’envahissement de la Belgique par les troupes germaniques.
M. Roussel le Roy aurait pu faire une constatation analogue
à celle de l’ancien recteur de l’Université de Bruxelles si, au
lieu de citer les documents publiés par Kautsky d'aprés un
article de journal, il avait eu recours aux documents mêmes.
C’est encore un défaut de son ouvrage que de ne pas aller
assez souvent aux sources premières ou bien de puiser ses
renseignements dans des ouvrages écrits par des auteurs mal
informés comme, par exemple, dans La Belgique et les Belges
pendant la querre, volume publié au cours des hostilités par
le commandant de Gerlache qui ne résidait pas alors dans
nos provinces et qui, par conséquent, n'est pas toujours un
interprète fidèle des faits.
M. Roussel le Roy explique assez bien pourquoi, bien que
non mentionnées dans le traité des XXIV articlesalors qu'elles
l'avaient été dans celui des X VIIT articles, l'intégrité et l’in-
violabilité du territoire étaient cependant garanties comme la
neutralité par les cinq puissances. Mais il paraît ignorer que
lord Palmerston avait écrit une lettre jugeant la cause. Lors-
qu’à la fin de 1838 on craignait de voir la Belgique opposer
une résistance armée à l'entrée des troupes de la Confédération
germanique dans les parties cédées du Limbourg et du Luxem-
bourg, ce ministre fit savoir à Bruxelles qu’une telle résis-
tance serait considérée comme un acte d'agression et que les
cinq puissances retireraient, si elle s accomplissait, la garantie
944 COMPTES RENDUS
qu'elles avaient donnée à l'intégrité de la Belgique dans les
XXIV articles. Qui pouvait mieux que son principal auteur
interpréter ce traité? M. Roussel ne cite non plus aucun des
arguments par lesquels le baron Descamps, dans son livre sur
La neutralité belge, a expliqué la suppression dans le traité des
XXIV articles des mots intégrité et inviolabilite. La démon-
stration de M. Roussel, quoique bonne, est trop succincte. I]
aurait pu rappeler que le gouvernement allemand, dans sa
protestation du 7 octobre 1915 contre le débarquement des
troupes alliées à Salonique, a officiellement reconnu que lui-
même avait violé non pas l'intégrité et l’inviolabilité de la
Belgique mais sa neutralité, et qu'à cette occasion le même
aveu avait été fait par des journaux allemands. Jl aurait pu
relever aussi les singulières contradictions dans lesquelles est
tombé le professeur de Bonn, Schulte, dans cette question de :
neutralité et les fantaisistes considérations émises sur le
même sujet dans un article de la Deutsche Revue par le con-
seiller au tribunal d'empire, Wittmarck. M. Roussel le Roy
ne dit mot non plus de la théorie de Norden contestant à la
Belgique le droit d'invoquer l’article [®" de la Convention de
La Haye de 1907, article qui stipulait l’inviolabilité des États
neutres
Je pourrais relever encore dans l’ouvrage de M. Roussel le
Roy diverses autres lacunes et signaler plusieurs erreurs.
Mais je ne puis allonger davantage cet article. Ce que je viens
de dire du volume soumis à ma critique suffira, je pense, à
justifier la manière dont je l’ai caractérisé dés le début de la
présente notice.
A. DE RIDDER.
A. Springer. Handbuch der Kunstgeschichte, tome I, Das Alter-
tum, 12° édition par Pauz Wozrers. Leipzig, Krôner, 1923,
in-8°, 608 p.
Il serait sans doute oiseux d’insister sur les mérites d’une
histoire de l’art qui vient d’atteindre sa douzième édition et
dont même la crise européenne, qui a gravement éprouvé
l’industrie du livre, n’a point arrêté la diffusion. Ce succés
durable d’un ouvrage devenu classique est dû avant tout au
soin qu'ont pris les éditeurs de je faire revoir toujours par
COMPTES RENDUS 945
des hommes très compétents et de leur laisser toute liberté
de le remanier à leur guise, pour le faire profiter des progres
ininterrompus de la recherche scientifique. On peut dire que
des modestes Bilderbogen que Springer publiait en 1879 il ne
reste plus guëre que le nom de l’auteur. Springer n'était pas'
archéologue, et l’histoire de l’art antique devint de plus en
plus l’œuvre personnelle de Michaelis dans les quatre édi-
tions successives que celui-ci en prépara de 1898 à 1910.
Celle qui vient de paraître a de même subi une refonte com-
plète, gràce aux soins de M. Paul Wolters. Le directeur de la
glyptothèque de Munich a montré dans cette revision non
seulement l’'érudition et le goût qu'on pouvait attendre d’un
des meilleurs connaisseurs de l’art antique, mais la sobriété de
son jugement pondéré, qui écarte les hypothèses aventureuses,
pour ne donner, comme il convient dans un manuel, que des
opinions solidement fondées. Il a recouru à l’aide de
M. Schuchardt pour la préhistoire, considérée avec raison
maintenant comme une époque artistique; pour l'Orient, à la
collaboration de M. von Bissing qui s’est attardé surtout en
Égypte et nous fait passer plus rapidement à travers la Méso-
potamie, l’Asie Mineure, la Phénicie et la Perse. Mais c’est
à la Grèce qu'est attribuée dans ce tome la part du lion, qui
lui revenait, et en particulier l’art égéen a obtenu la place
que lui ont conquise les découvertes merveilleuses de Crète.
Mais à côté de la Grece, l’Italie et Rome n’ont pas été négli-
gées et l’art provincial de l'Orient et de l’Occident est étu-
dié comme celui de la capitale de l’Empire.
Malgré la difliculté des temps, l'illustration est d’une
richesse qui surprend, prés de 1,100 figures et 16 planches
hors texte dont la moitié en couleur. L'on s’est efforcé d'y
reproduire non seulement les grandes œuvres de l’architec-
ture, de la sculpture et de la peinture, mais celles des arts
mineurs : céramique, numismatique et glyptique. L'on s’est
plu aussi à introduire dans ce manuel et à faire ainsi con-
naître du grand public tout ce que les fouilles récentes ont
mis au jour d'essentiel : on y trouvera la curieuse base
d'Athènes avec les joueurs de balle à la crosse et la lutte du
chien et du chat, l’admirable statue archaïque de déesse
assise, probablement originaire de la Grande Grèce, acquise
en 1915 par le musée de Berlin, le puissant Apollon étrusque
63
946 COMPTES RENDUS
de terre cuite, exhumeé des ruines de Véies, même la grande
scène de sacrifice, peinte dans un temple de Doura-Europos,
sur l’'Euphrate et que M. Breasted a fait connaître en 1923,
d’autres œuvres encore qu'il serait trop long d'énumérer. Ce
n’est pas le moindre intérêt de ce livre substantiel que de
nous apporter sur ces sculptures et ces peintures, qui ont
encore l’attrait de la nouveauté et ne sont point définitive-
ment classées, l’opinion réfléchie d’un archéologue d’un
jugement aussi sûr (1). F. CuMoxr.
G. Des Marez. La Place Royale à Bruxelles. (Genése de
l'œuvre, sa conception et ses auteurs; Bruxelles, 1923,
in-4°, 224 pages (Mémoires de l'Académie Royale de Belt-
gique, classe des Beaux-Arts).
Le livre de M. Des Marez dépasse le cadre de l'archéologie:
c'est une étude d'histoire urbaine. L'auteur s’est proposé,
moins l’examen minutieux du détail des constructions, que.
l'exposé de la formation de la place Royale, élément essentiel
du quartier que le xvirr*siécle a vu se développer dans le haut
de la ville de Bruxelles.
C'est en 1769, à la suite d’une initiative du duc d’'Ursel,
gouverneur militaire, que naît l’idée de transformer en une
esplanade, l'ancienne « Place des Baïlles » qui régne devant
les ruines du Palais incendié en 1731. L'idée se précise, se
rattache à celle de l'établissement du Parc et le 2 juillet 1776
des lettres patentes de Marie-Thérèse réglent l’exécution d'une
convention conclue entre le gouvernement et la ville pour la
création de la place Royale
La place devait être établie suivant un plan unique et pré-
senter la grandeur et la symétrie qui sont propres aux construc-
tions classiques et monarchiques du xvui* siècle. Dans les
projets envoyés à Paris pour être soumis à des artistesinvités à
(t) La statue drapée de Berlin posant le pied gauche sur une tortue (restau-
rée) et dont Kekulé a montré l’aflinité avec les figures du Parthénon, est rat-
tachée par M. Wolters à l’Aphrodite Ourania de Phidias. Mais des répliques,
découvertes depuis, de l’Aphrodite à la tortue ne permettent pas de souscrire
sans réserve à ce jugement. CÎ. ScHoger, Jahresh. Oesterr. Instituts,
XXI-XXII, p. 222 s. Le marbre de Sâlihiyeh dont il est question dans cet article
paraîtra bientôt dans les Monuments Piot.
2
COMPTES RENDUS 947
dresser des plans, le gouvernement prenait soin d'indiquer que
« le plan devrait être beau par une simplicité régulière »(p.21).
M. Des Marez étudie le rôle de chacun des architectes dans
la création de la place Royale. C'est Barré, un Français, quisort
le plus grandi de ces recherches. Car c’est à lui — la chose ne
doit plus être mise en doute désormais — que revient le mérite
des plans généraux, notamment du grand plan en élévation
des façades entourant la place. Il est aussi l’auteur de trois
projets successifs pour Saint-Jacques de Caudenberg. Le
deuxième projet de façade qu’il présente pour cette église
(planche 11) alliait le plus heureusement l'harmonie à 14
majesté.
Guimard, encore un Français, eut le mérite d'établir les
plans d'exécution de toutes les façades et ceux de quatre por-
tiques fermant la place vers l'extérieur. De plus il fut le véri-
table conducteur des travaux depuis 1775. C’est malheureuse-
ment à lui, pense M. Des Marez, que l’on doit les modifications
malencontreuses des projets de Barré pour la facade de Saint-
Jacques. Ces projets prévoyaient deux volées d’escaliers, sépa-
rées par un palier supportant quatre colonnes sur lesquelles
devaient reposer le fronton ; Guimard supprima le palier. La
conséquence fut le report en arrière des colonnes, supportées
par des piédestaux trop élevés et trop rapprochées du fond de
la facade sur laquelle le péristyle ne se détache plus,
M. Des Marez consacre ensuite quelques pages au rôle des
architectes Montoyer et Fisco.
Le dernier chapitre du mémoire n’est pas le moins intéres-
sant. On y voit quece ensemble de constructions put être
réalisé « sans qu'il en ait coûté un sou aux finances de Sa
Majesté >. Quelques particuliers, les abbayes de Caudenberg
el deGrimberghe, la riche Corporation des brasseurs, ainsi que
la Loterie Impériale et Royale (Lotto) se chargérent de l’éta-
blissement des divers pavillons, les uns librement, les autres —
notamment les abbayes — sous la pression du gouvernement.
Ce fut, d’ailleurs, pour tous une trés mauvaise affaire.
L’exposé de M. Des Marez a une triste fin : le relevé de toutes
les atteintes qui, au mépris de la loi, ont été portées au xIx° et
surtout au xx° siécle à l'unité de la place Royale, grâce à la
veulerie des autorités.
Avec infiniment de raison, M. Des Marez, a publié en annexe
948 COMPTES RENDUS
à son mémoire les principales pièces des dossiers qui ont été
formés lors de la construction de la place. Elles proviennent
presque toutes des Archives Générales du Royaume et princi-
palement du fonds « Création de la Place Royale et du Parc ».
L'auteur a trés justement rattaché l'établissement au
xviIe siècle des quartiers classiques de Bruxelles, au grand
mouvement de larchitecture classique du xvir et du
xvuI° siècle, en Europe. Parmi les ensembles dont la place
Royale de Bruxelles peut le plus justement être rapprochée,
nous aurions cité de préférence à tout autre, la Place Royale
de Reims. |
Ce que nous en avons dit suflira, croyons nous, pour faire
saisir au lecteur tout l'intérêt du livre de M. Des Marez. Il est
à peine besoin d’ajouter que l'on y retrouve jusque dans les
moindre détails l'esprit critique et l’érudition qui distinguent
tous les ouvrages de l’auteur. Le volume est illustré de trés
belles planches exécutées avec le plus grand soin.
FRANGoIs-L. GANSHOF.
CHRONIQUE
75. — Société pour le Progrès des Études Philologiques
et Historiques.
SÉANCES DU DIMANCHE 9 NOVEMBRE 1924.
Les procès-verbaux des sections de Philologie classique,
romane et germanique ne nous étant point parvenus en temps
utile, ils paraîtront dans le numéro suivant.
Section de philologie classique et romane.
1. M. G. CHARLER (Bruxelles) : Voltaire à Francfort d'après des
lettres inédites.
2. M. L. HERRMANN (Amsterdam) : À propos des tragédies de
Sénèque.
3. M. P. GRAINDOR (Gand) : À propos d’une inscription d'Eleusis.
4, M. A: VINCENT (Bruxelles) : Les diminutifs de noms propres de
cours d’eau.
5. M. O. GROJEAN (Bruxelles) : Quelques lettres inédiles de Renan.
Section de philologie germanique.
1. M. P. GEssLerR (Hasselt) : Tongersche Refereinen uit de
X VI° eeuw.
2. M.J. Durpoxr (Bruxelles) : L'énigme d'Homunculus.
Section d'Histoire.
La séance est ouverte à 10 h. 30, sous la présidence de
M. H. Van der Linden (Liége). Secrétaire : M. KF. L. Ganshof
(Gand).
1. M. L. VaAx per Essen (Louvain): Notre nom national.
A partir du règne de Charles-Quint, le terme « Pays-Bas » est
devenu d'usage général pour désigner notre pays: C'est le mot
dont se servent presque toujours les documents officiels.
Le mot « Flandre » {ital. Fiandra) est employé de préférence à
tout autre au xvi* et au xvii siècle, par les etrangers et surtout
par les Italiens. On le remarque dans les œuvres des écrivains
(Guichardin, Strada, ete ) et dans les pièces officielles, notam-
ment dans les actes émanant de la chancellerie pontificale. Il
950 CHRONIQUE
s'applique aux XVII Provinces, même après la séparation, voire
même aux seules Provinces du Nord; ce n’est qu'à la fin du
xvu® siècle qu’il est dans cette dernière acception remplacé le plus
souvent par « Olanda ».
Quant au mot « Bourgogne », les souverains ne l’emploient
guère. C’est un terme essentiellement populaire; il apparaît
quelquefois au xvi* siècle comme appel d'alarme ou cri de rassem-
blement. Mais il n’a pas la portée anti-française que Kurth a cru
lui découvrir.
MM. Carnoy (Louvain), De Ridder (Bruxelles), Pirenne (Gand)
et le R. P. Willaert S. J. (Namur) présentent quelques observa-
tions.
2. M. P. BoxENFANT (Bruxelles) : La terminologie des actes ofji-
ciels sous Marie-Thérèse.
Seuls ont droit au nom d'ordonnances ou d’édits, les actes du
pouvoir public ayant un caractère de mesure législative, ayant
par conséquent fait l’objet d’une publication (Sur le caractère de
mesure législative, cfr. Pasicrisie, Cassation, 24 juin 1847). Le
terme de lettres patentes ne vise que la forme.
Les actes du pouvoir public, autres que les ordonnances n’ont
que le caractère de mesures administratives : ce sont les
« lettres », « dépèches », « décrets » (communications du gouver-
neur général au ministre plénipotentiaire et aux conseils collaté-
raux), «royales dépèches », «relations », « rapports » et « con-
sultes ».
MM. De Ridder (Bruxelles) et Huisman ere présentent
quelques observations.
3. M. J. VANNERUS (Bruxelles) : À propos de la Ro linguis-
tique.
Aux observations de MM. H. Van der Linden (Rev. belge de
Phil. et d'Hist., t. IX. p. 203 et suiv.) et Van Houtte (Zbid., t.1IIT,
p. 116 et suiv.), M. Vannerus ajoute les remarques suivantes :
La ligne indiquée par M. Van Houtte coïncide à peu près avec
les noms en castra (mont de Castre, Caster, Castre, camp romain
d’Assche, Chastre, etc.), ce qui indique une ligne de défense.
Les forêts n’ont arrêté aucune invasion; par contre, elles
peuvent avoir constitué un obstacle à une colonisation (Forêt de
la Nieppe, Forêt Charbonnière, Forêt d’'Ardenne, en bordure sur
des parties de la frontière linguistique).
Les routes ont dû jouer un grand rôle, à raison de leur impor-
tance stratégique et de la nécessité de les protéger. La ligne for-
tifiée des hauteurs tenue de 259 à 406, et qui a marqué la frontière
lhnguistique couvre la route Boulogne-Cassel-Wervica-Tournai
et, en partie, la route de Bavai à Gand.
|
É
|
CHRONIQUE 951
Enfin, facteur essentiel, la densité de la population gallo-
romaine était trop forte au sud de la ligne qui a marqué plus tard
la frontière linguistique, pour permettre une colonisation germa-
nique. Il n’y avait place que pour une Herrensiedlung. La com-
paraison avec l'Alsace et la Lorraine justifie l'importance des
facteurs route et densité.
Mre Vincent (Bruxelles), MM. Carnoy (Louvain), Des Marez
(Bruxelles), Pirenne (Gand) et Van der Essen (Louvain) pré-
sentent quelques observations.
4. M. E. FarroN (Liége) : Les donations de forêts aux X®° et
XIe siècles.
La communication aura lieu à la séance de mai 1925. L'auteur
se borne à exposer sa thèse : les donations de forêts n’ont aucune
importance au point de vue de la formation territoriale des prin-
cipautés. Elles en ont beaucoup en ce qui concerne l’origine des
droits d'usage, la protection contre les excès de la chasse et la
colonisation. Presque toutes ont pour objet des fonds situés à
l’est de la Meuse et la plupart sont faites à des princes d'église.
La séance est levée à 1 heure.
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE.
(A 14 1/2 heures.)
ed
. Rapport des secrétaires sur les séances des sections.
. M. H. GRÉGOIRE (Bruxelles) : Du nouveau sur « Iphigénie en
Tauride ».
3. M. J. GEssLreRr (Hasselt) : Un nouvel instrument de travail.
. Communications diverses.
[ae]
+
76. — Thèses pour le doctorat en Philosophie et Lettres.
Année académique 1923-1924.
UNIVERSITÉ DE GAND.
GRADES LÉGAUX.
Groupe B. — Histoire.
DEPT, GASTON. — La politique française et la politique anglaise
en Flandre au début du x1° siècle.
BouRGUIGNON, EpMoNp. — Exposé historique et statistique de
l’ancien ne industrie du fer dans le pays de Luxembourg.
DE VUYSDERE, MAURICE, — Histoire de la tyrannie dans la Tolrteia
‘Aünvaiwv d’Aristote.
952 CHRONIQUE
Groupe C. — Philologie classique.
VAX POTTELBERGH, ROBERT. — La vie d’Antisthène, par Diogène
Laërce. (Édition critique, accompagnée d’une introduction et
d’une traduction française.)
VAN DEYCK, CAMILLE. — La vie d'Aristippe, par Diogène Laërce.
(Édition critique, accompagnée d’une introduction et d’une tra-
duction française.)
Groupe D. — Philologie germanique.
Mie CIETERS, PAULA. — Verhandeling over Prudens van Duyse en
zijn werke.
DEBAIVE, CHARLES. — Daniel Heinsius.
VAN GOETHEM, LÉO. — Het proza in de vlaamsche letterkunde
van 1830 tot 1890.
DELFOSSE, GHISLAIN. — Heinrich Mann.
DELFOSSE, LÉONCE. — H. G. Wells.
UNIVERSITÉ DE LIÉGE.
GRADES LÉGAUX.
Groupe A. — Philosophie.
NiHARD, RENÉ. — Etude des sources de la théorie de la justice
dans la philosophie morale de saint Thomas d'Aquin.
Groupe B. — Yistoire.
HARSIN, PAUL. — La politique extérieure de la principauté de
Liége, du xv° au xvu" siècle.
Groupe C. — Philologie classique.
BLONDEAUX, MARCEL. Histoire de la Legio Octava Augusta.
GExicOT, HENRI. — Les Belges dans l’armée romaine.
HuBin, RENÉ. — Le culte du Genius.
SERVAIS, MARCEL. — L\1 langue de Virgile dans les Bucoliques et
les Géorgiques.
XHAUFFLAIRE, PIERRE. — La langue d’Horace dans les Satires et
les Épitres.
Groupe D. — Philologie romane.
CouLÉE, PROSPER. — La pécheresse Marie-Madeleine dans les
textes médiévaux de la Gaule romane.
GERARD, ANDRÉ. — Un romancier du xvin* siècle, Robert-Martin
Lesuire. |
GRAMME, ROBERT. — Mme de Stainlein (1826-1908). Sa vie et son
œuvre.
RiGaAux, MARCEL. — La vie et l’œuvre du baron de Walef.
RANSCELO'T, JEAN. — Le déclin de la poésie au début du xvrr siècle.
CHRONIQUE 953
SERVAIS, Josepn. — L'imitation de Virgile chez les principaux
poètes du moyen âge (du vie au 1x° siècle).
THiRY, PAUL. — La langue de Jean d'Outremeuse.
Groupe E. — Philologie germanique.
VANDERVEIKEN, ROBERT. — De techniek van den humor bij Jean
Paul.
UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES.
Groupe A. — Philosophie.
Corxir,, PAUL. — [a genèse de la pensée (Guyau..
Mie GRESSET, JEANNE. — Durand (de Gros).
Groupe B. — Histoire
BaAïLLION, FERNAND. — La corporation des monnayeurs du xIH° au
xvirie siècle.
LAURENT, HENRI. — Histoire du Brabant sous la branche cadette
de la maison de Bourgogne (I. Le règne d'Antoine de Bour-
gogne).
JACQUEMYNS, GUILLAUME. — Essai sur la crise industrielle et agri-
cole et le paupérisme en Flandre de 1845 à 1850.
Groupe C. — Philolog'ie classique.
Mie MesourE, MARCELLE. — Étude sur le Panégyrique de Théodose
par Pacatus.
M'e L’Horr, OZELNE. -- Les Vies d'Homère.
PEETERS, Fécix. — Contribution à l'étude de la tradition manu-
scrite des Fastes d’'Ovide.
HANTON, EDGARD — Lexique raisonné du recueil d'inscriptions
grecques chrétiennes d'Asie Mineure.
M'e FRÉSON, CÉciLE. — Le problème de l’authenticité du Rhésus.
ABEL, ARMAND. — Étude sur l'inscription d'Abercius.
Mie ToNDEUR, ANKE-MARIE. — Le paganisme et le christianisme
chez Ammien Marcellin.
Mie DELPIERRE. MARIE-J OSÈPHE. — Édition du Cyclope d'Euripide.
Groupe D. — Philologie romane.
Mie Noucer, Emi. — Léon Diercx.
M'e SCHURMAXS, THÉODORA. — Bjoern et la France.
VAN WELKENHUIZEN, GUSTAVE. — Le naturalisme en Belgique.
Groupe E. — Philologie germanique.
VERVAECKE, Louis. — Marnix taal.
JUXG, WERNER. — The knowledge of Shakespeare on the conti-
nent in the xviut century.
Mie VAN EEK, FRANCGINE. — Jan David Heemssen 1580-1644.
954 CHRONIQUE
Me HEYMAN, MADELEINE (Me Hegenscheidt). — Guido Gezelle en
de Engelsche letterkunde (grade scientifique).
AMy, RENÉ. — Essai sur les idées de G. K. Chesterton (grade
scientifique).
UNIVERSITÉ DE LOUVAIN.
1. — GRADES LÉGAUX.
(Doctorat en Philosophie et Lettres )
Groupe À. — Philosophie. |
DE MUNTER, JosEPpH. — Studie over het kalonbegrip en het zede-
lijkheidsvraagstuk bij Aristoteles.
Groupe B. — Histoire.
CAMERLINCKX, FRANÇOIS. — De visitatio van de Leuvensche
Hoogeschoo!l door de aartshertogen Albert en Isabella in 1617.
WizLocx, FERNAND. — L'introduction des décrets du concile de
Trente dans les Pays-Bas et dans la principauté de Liége.
DEXNIL, Josepx. — De liefdadigheid te Thienen.
Groupe C. — Philologie classique.
VAX KEERBERGHEN, FLORENT. — L'idée de gloire dans les œuvres
philosophiques de Cicéron.
DErMoT, PHixiPpre. — L'idée de Dieu dans Sénèque.
Me DE CREEFT, AUGUSTA. — La vie économique de Cicéron.
HaAxCHARD, HENRI. — La praefectura castrorum et la praefectura
legionis.
O’CoxNoR, JAMES. — Le concept orator dans l’Institutio oratoria
de Quintilien.
Groupe D. — Philologie romane.
GUILLAUME, PIERRE. — L’« Arte para servir à Dios » et son
influence sur sainte Thérèse.
NOTHOMB, JACQUES. — Contribution à l’étude des sources de la
Chronique rimée de Philippe Mousket.
DE CoxiIxXCK, JOsEPH. — La littérature politique pendant la Révo-
lution brabançonne.
DEXxISs, JEAN. — Le roman mauresque en Espagne et en France.
GRoOULT, PIERRE. — Les mystiques des Pays-Bas et la littérature
espagnole du xvit siècle.
xroupe E. — Philologie germanique.
VAN ESsscne, FIRMIN. — Sir Anthony Hope Hawkins, zijn leven
en zijne werken.
VAN LANGENDONCK, Emire. — Balthazar Wils, zijn leven en zijne
CHRONIQUE 955
werken. Bijdrage tot de geschiedenis van het tooneel te Ant-
werpen in de XvII° eeuw.
THEUNEN, JosSEPH. — Het vocalisme in de Le en VII Bliscap van
Maria
DE REGGE, MAURICE. — De tendenz in de nederlandsche Reforma-
tie-romans van MY Bosboom-loussaint. Eene bijdrage tot haar
romantechniek.
PEREMANS, JOSEPH. — J. A. Van Droogenbroeck, zijn leven en
zijne werken.
WiLLEMS, Vicror. — Schets van de heropbloei van het modern
Engelsch tooneel rond 1880.
SCIOT, ARMAND. — Het dialekt van Attenrode-Wever.
DE Vos, ANDRIES. —- Over het wezen en de beteekenis van het
komische.
VAN DE CRuYS, Loüis. — Wilhelm Raabe en zijn werk.
DRIESKENS, ha — Het dialekt van Bocholt.
MaATTHYS, AUGUSTE. — Klankleer van het dialekt van Sint-
Truiden.
Van HAvER, ÉMILE. — Het dialekt van Sint-Niklaes.
II. — GRADES ACADÉMIQUES.
(Doctorat en Philologie germanique.)
Mie DE LAET, CHRisTinE. — Lady Georgiana Fullerton (1812-1885);
haar leven en haar werken.
Mie QUINTYN, JULIA. — Albertine Steenhoff-s Smulders, dichteres
en prozaschrijister.
Mie VAN ROoSBROECK, MARIE. — Otto Ernst Schmidt, zijn leven
en zijn werken.
77 — Jury pour la collation des Bourses de voyage.
Grades scientifiques.)
Le jury pour la collation des bourses de voyage (grades scien-
tifiques) a donné son jugement le 23 décembre. Ont été proclamés
lauréats :
1. L'abbé Coppens, Le rite de l'imposition des mains (thèse
manuscrite);
2. Le KR. P. Van der Schelden, $S. J., L'Histoire de la Franc-
Maçonnerie belge sous le régime autrichien. (Ouvrage paru dans
le Recueil des travaux de la Faculté de philosophie et lettres de
l’Université de Louvain et dont la Revue rendra compte prochaïi-
nement.)
956 CHRONIQUE
78. — Prix Emile Bouchet (Dunkerque).
Afin de décerner le Prix quinquennal Emile Bouchet, d’une
valeur de 1,000 francs. destiné à récompenser un ouvrage relatif
à Dunkerque ou à son arrondissement, la Société dunkerquoise
pour l'Encouragement des Sciences, des Lettres et des Arts ouvre
un concours dont le règlement est résumé ci-dessous.
Seront admis à concourir pour le prix les ouvrages manuscrits
et les ouvrages imprimés parus dans les cinq dernières années, et
traitant uniquement de questions locales, c’est à-dire relatives à
Dunkerque et à son arrondissement, comprises dans le cadre
suivant : l. Histoire politique, militaire ou maritime; 2. Biogra-
phie: 3, Histoire religieuse: 4. Histoire des mœurs, coutumes et
instilutions ; 5. Histoire industrielle, économique et commerciale ;
6. Histoire de villes et villages; 7. Linguistique; 8. Histoire litté-
raire ; 9. Travaux d’érudition.
L'envoi des ouvrages devra être fait au plus tard le 15 dé-
cembre 1925. Les auteurs devront personnellement faire con-
naître par écrit leur intention de concourir en adressant, en
double exemplaire, leurs travaux manuscrits ou imprimés à
M. le D' Duriau, président de la Société Dunkerquoise, 20, rue
Royer, à Dunkerque. Le jugement du concours sera effectué par
une commission nommée par les soins du Comité de la Société. Le
résultat du concours sera proclamé dans le courant du mois de
janvier 1926. En cas où aucun travail ne serait jugé digne de
recevoir le prix, le concours serait prorogé de cinq ans et le mon-
tant du prix quinquennal suivant serait doublé. 11 sera répondu
à toute demande d’explications complémentaires adressée à la
secrétaire de la Société, 26, rue Thiers. à Dunkerque.
79. — Archives du Royaume. — Bibliothèque
La Guildhall Library de Londres a fait parvenir gracieusement,
aux Archives générales du Royaume, la série des Calendar of
Letter Books, preserved among the Archives of the Corporation of
the city of London, edited by Reginald R. Sharpe.
Elle comprend onze volumes publiés de 1899 à 1912, renfermant
de précieux renseignements sur les relations commerciales entre
la Flandre et l'Angleterre, de 1275 à 1497.
Par la même occasion, il me paraît utile d'attirer l'attention
des historiens, sur la collection presque complète des publications
du Record Office à Londres, unique en Belgique, qui Ph à la
bibliothèque des Archives générales.
MN:
CHRONIQUE 957
80. — Bibliothèque royale de Belgique.
Cabinet des Médailles.
Grâce à la collaboration de l’État et de la Fondation Universi-
taire, dont on ne saurait trop approuver les fécondes initiatives
en matière scientifique, la collection de monnaies belges de M le
vicomte B. de Jonghe vient d'entrer au Cabinet des Médailles de
la Bibliothèque royale de Belgique. C’est un enrichissement d'une
valeur inappréciable pour les collections nationales.
Depuis 1865, M. le vicomte B. de Jonghe s'est appliqué à réunir
toutes les monnaies des anciennes principautés et seigneuries de
notre pays qui paraissaient dans les ventes tant en Belgique qu’à
l'étranger. Sa collection se répartit de la manière suivante :
Monnaies gauloises, 353; Tournai, 124 ;
Mérovingiennes, 121 : Namur, 255;
Carolingiennes, 155 ; Luxembourg, 281 :
Empereurs de Saxe et de Fran- Liége, 691:
conie, 25; Seigneuriales, 1156;
Brabant, 1,719; Obsidionales. 111:
Flandre, 650: Indéterminées, 200.
Hainaut, 222 :
Soit en tout plus de 6,000 monnaies.
M. le vicomte B. de Jonghe possédait une multitude de pièces
uniques ou excessivement rares. Citons, en outre, toute une série
de pieds-forts, d'exemplaires de poids fort (les dickpenningen que
recevaient les conseillers-maitres du Conseil des Finances et de
la Chambre des Comptes lorsqu'on faisait une nouvelle monnaie),
et de frappes sur or de monnaies d'argent, pièces de plaisir exé-
cutées pour le souverain.
Par suite de cet apport d’une importance capitale pour l’étude
du passé économique du pays, le Cabinet des Médailles se trouve
en possession du matériel scientifique indispensable à la rédac-
tion d’une histoire monétaire de la Belgique. Ce matériel faisait
défaut jusqu’à ce jour. VA
81. — Mélanges Franz Bulic.
La maison Narodne Novine, de Zagreb (Agram), Yougoslavie,
vient de mettre en circulation le volume intitulé Strena Buliciana,
et composé en l’honneur de M. Franz Bulié, conservateur du
Musée archéologique de Split (Spalato\, correspondant de l’Aca-
démie des Inscriptions et Belles-Lettres, à l’occasion de son
75° anniversaire (1 vol. gr. in-4°, 750 p.. portr., 18 pl., 175 fig.
dans le texte, vignettes d’après les objets des musées de Zagreb
958 CHRONIQUE
(Agram), Split (Spalato) et Knin). Les articles en langues slaves
sont accompagnés d’un résumé en français. Voici la table des
matières du volume :
HOFFILLER, VIKTOR, Prehistorijske Zare iz Velike Gorice kraj
Zagreba (tabla 1). — Urnes funéraires trouvées à Velika Goritsa
près de Zagreb : forme inconnue jusqu'à ce jour. 1.
KAZAROW, GAWRIL I., Vorgeschichtliches aus Makedonien 9,
HEBERDEY, RuDOLF, Zur Entstehungsgeschichte des griechischen
Hochreliefs. 13.
PRASCHNIKER, CAMILLO, Zum Friese des Tempels der Athena Nike
(Tafel IT). 19.
SITTE, HEINKkICH, Aphroditekôüpfchen aus Halikarnass (Tafel III).
27.
SCHOBER, ARNOLD, Zur pergamenischen Marsyasgruppe. 31.
BIENKOWSKI, PioTr. Ueber Fragmente eines Frieses in Mantua
und in Rom (Tafel IV). 35.
SCHMID, WALTER. Torso einer Kaïiserstatue (Tafel V). 45.
DREXxEL, FRIEDRICH, Rômische Paraderüstung. 55.
LôwY, EMMANUEL, Appollodor und die Reliefs der Trajanssäule. 73.
WEIGAND, EpMuND, Die Stellung Dalmatiens in der rômischen
Reichskunst (Tafel VI-X). 77.
HEKLER, ANTON, Kunst und Kultur Pannoniens in ihren Haupt-
stromungen. 107.
WEILBACH, JFREDERIK, Zur Rekonstruktion des Diocletians-
Palastes. 119.
BERSA, Josip, Starinska staklena sisaljka za dojilje. — Tube de
verre servant à l'allaitement (antique). 127.
GXNIRS, ANTON, Beispiele der antiken Wasserversorgung aus dem
istrischen Karstlande. 129.
SKRABAR, VIKTOR, Das Mithraeum bei Modrit am Bachergebirge.
TR |
MICHON, ETIENNE, Miroirs et non custodes eucharistiques. 161.
WILHELM, ADOLF, Ein Epigramm aus Thermon. 167.
ZINGERLE, JOSEF, Zu griechischen Reinheïitsvorschriften. 171.
HULSEN, CHRISTIAN, Zum Kalender der Arvalbrüder : Das Datum
der Schlacht bei Philippi. 193.
CAGNAT, RExÉ, Remarques sur une particularité onomastique
dans l’épigraphie latine d'Afrique. 199.
v. PREMERSTEIN, ANTON, Bevorrechtete Gemeinden Liburniens in
den Städtelisten des Plinius. 203.
KüBITSCHEK, WiLHELM, Dalmatinische Notizen. 209.
ABRAMIC, Miovir,, Militaria Burnensia. 22].
Parsca, KArr. Zur Geschichte von Sirmium. 229.
GRGIN, ANTUN, Tri nadgrobna spomenika iz Potravlja u Dal-
CHRONIQUE 959
maci]ji. — Trois stèles funéraires romaines de Potravwlie en Dal-
malie. 233.
Vurié, N., La frontière septentrionale de l’ancienne Macédoine
(en russe). 237.
SARIA, BALDUIN, Zur Geschichte der Provinz Dacien. 249.
GROAG, EDMUND, Zur Aemterlaufbahn der nobiles in der Kaïser-
zeit. 253.
STEIN, ARTHUR, Zu Lukians Alexandros. 257.
VEITH, GEORG, Zu den Käimpfen der Caesarianer in Ilyrien. 267.
STUK, Niko, Insula Tauris Stedro ili Sipan? — l\tletdeTanris;,
est-elle Séedro (Torcola) ou Sipan (Giuppana)? 275. |
KRETSCOHMER, PAUL, Latein. (« agaso » und « equiso ». 279.
AUDOLLENT, AUGUSTE, Iterum « refrigerare ». 283.
SKOK, PETAR, Francisco Bulicio ob honorem. 287.
WiLpERT, JOsEr, Alte Kopie der Statue von Paneas. 295.
SAUER, JOsEr, Das Aufkommen des bärtigen Christustypus in der
frühchristlichen Kunst. 303
SCHUL1ZE, VicTor Christus in der frühchristlichen Kunst. 351.
BECKER, Ericu, Einzug Jesu in Jerusalem. 337.
MANTUANI, JOS1P, Paulinische Studien. 345.
KEiz, Joser, Johannes von Ephesus und Polykarpos von
Smyrna. 367.
BATIFFOL, PIERRE, Secreta. 373.
DELEHAYE, HIPPOLYTE. Servus servorum Dei. 377.
EGGERr, Ruporr, Die Basilika von Manastirine und ihre Grün-
der. 379.
Kovatië, FRaAw, Petovij in Celeja v starokrËtanski dobi. — Poe-
tovio et Celeia aux débuts de l’époque chrétienne. 387.
NETZHAMMER, RAyMunD, Die altchristliche Kirchenprovinz Sky-
thien (Tomis) 397.
ZEILLER. JACQUES, Anciens monuments chrétiens des provinces
danubiennes de l'empire romain. 413.
JOHANN, GEORG, Herzog zu Sachsen, Neue Beiträge zur Ver-
ehrung und Ikonographie des HI. Spyridon. 417.
Mori, D. GERMAIX, A-t-on retrouvé Stridon le lieu natal de saint
Jérôme? 421.
ORsI, PAOLO, Scolture bizantine della Sicilia. 433.
Diexr, CHARLES, L’étoffe byzantine du reliquaire de Charle-
magne. 441.
Vasit, M., L'église de la Sainte-Croix à Nin (Dalmatie) (en russe).
449.
KARAMAN, LJuBo, O datiranju dvaju sredovjeénih relijefa na
stolnoj crkvi i zvoniku sv. Duje u Splitu. — Date de deux bas-
reliefs du moyen âge de la cathédrale de Split. 457.
960 CHRONIQUE
Kor.ENDIC, P., Bonin de Milan àa-t-il pris part à la construction de
la cathédrale de Sibenik? (En russe.) 467.
PEeTKkOVIC, V., Sur quelques motifs antiques dans les fresques
serbes médiévales (en russe) 471.
STELE, FRANCE, Gotsko stensko slikarstvo na Kranjskem. — La
peinture murale gothique en Carniole. 477.
DREXLER, CARLANTONIO, Esempio d’un tardo arcaismo romano nel
Goriziano (tavola XI). 493.
TKALCIE, VLADIMIR. Pacifikal biskupa Luke u riznici zagrebatkog
kaptola. — Une paix de l'évêque Luc dans le Trésor de la cathé-
drale de Zagreb. 495.
Jurté, O. FRANo, Glavni oltar u franjevatkoj crkvi sv. Klare u
Kotoru (tabla X11). — Le maître-autel de l'église franciscaine
à Kotor (Dalmatie). 503.
STRZYGOWSKI. JOSEF, Die Stellung des Balkans in der Kunst-
forschung: 507.
HAUPTMANN, LJUDpMIr, Prihod Hrvatov. — L'établissement des
Croates sur les terres qu'ils habitent aujourd’hui. 515.
Novak, Viktor, Dva splitska falsifikata x11. stoljeca (table XIII-
XV). — Deux faux (chartes) du XII° siècle à Split. 541.
PEROJEVIC, MARKO, Natpis Ljubimira tepdzije i crkva sv. Petra
od Klobucca. — L'inscription de Liubimir tepzi et son lien avec
l'église de Saint-Pierre de Klobucac. 571.
SISIC, FERDO, O sredovjeénom hrvatskom gradu Labu. — Lab,
ville croate du moyen âge 571.
GRUBER, DANE, Ne$to o banu Mladenu II.i njegovoj perodici. —
Le Ban Mladen II et sa famille. 587.
Bizzi1i. P., Nationalité et droit de cité dans la commune médié-
vale (en russe). 591.
Cvaerkovié, BoZo, Dubrovnik i Petar Veliki. — Les rapports de
Raguse avec Pierre le Grand. 595.
NaGy, Josip, I1z korespondencije nadbiskupa Garanjina. —
Témoignages historiques extraits de la correspondance de
l'archevêque Garanyine. 605.
Marié, Tomo, Jerolim Kavanjin o prilikama svojega doba. —
Réflexions de Jérôme Kavan yine (poète de Split) sur la politique
et les mœurs de son temps. 613.
ILESIC, FRAN, Slovenski pjesnik Valentin Vodnik i Napoleonov
katekizam. — Valentin Vodnik, poète slovène, et le cathéchisme
napoléonien. 625.
SzaBo, Duro, Zadatak znanosti za na$u sada$njost i buduénost.
— La mission de la science dans le présent et l'avenir de la You-
goslavie. 633.
OBERHUMMER, EUGEN, Eine Rômerstrasse im Ennstal. 639.
CHRONIQUE 961
Juras, Ivo, O obliku i poloZaju naselja u KaStelima i Donjim
Poljicama. — Formes et méthodes de colonisation à Kañ$tela et
Donja Polyitsa (Dalmatie). 643.
HaumanT, Emire, La constitution géographique de la Yougo-
slavie. 647.
Novak, GRGO, Dim(os) i Herakleia. — Sur l'emplacement de
Dim(os) et Hérakleia (Dalmatie). 655.
Ramsay, WiLLiaM Mircuerx, Epigrams and coins of Phrygian
Cities. 659.
RuzicKA, LEON, Zwei Statuen des Praxiteles auf Münzen von
Ulpia Pautalia (Tafel XVI). 667.
BruNSmip, Josip, Novei gepidskoga kralja Kunimunda. — Mon-
naie de Counimounde, roi des Gépides. 671.
STRATIMIROVIC, DORDE, Starinski grb u Koréuli. — Armoiries
anciennes à Korcula. 675.
RESETAR, MILAN, Ugarsko-dubrovacki talir Marije Terezije. —
Un écu hongaro-ragusain de l’'impératrice Marie-Thérèse. 677.
STOCKERT, CARLO, Tre medaglie inedite della Dalmazia e dell’
Istria (Tav. XVII) 681.
Murko, Maria, Gusle i tamburica sa dvije strune. — Les instru-
ments musicaux yYougoslaves, la ( guzla » et la tamburitsa à
deux cordes. 683.
SiLOvI6, SLADE R., Steëci u okolici Trogira.— Sur les pierres tumu-
laires des vieux slaves aux environs de Trogir (Dalmatie). 689.
TrosANoOvIC, SIMA, Maske u naSega naroda. — Les masques chez
les Yougoslaves. 695.
IvaniSevic, FRaxo, Poljica i glagolica. L'emploi du glagolitique
dans la commune de Polyitsa (Dalmatie). 701.
ZANINOVIÉ, O. ANTONIN. Jedno pismo Rudera Boëkovica. — Une
lettre inédite de Ruder Bo$kovic. 707.
JAGIÉ, VATROSLAV, Mommsen i Raëki. — Les relations de Momm-
sen avec Raëki. 715.
Srockf. ALBx, Neolithicka plastika v Cechâch. — La plastique
néolithique en Bohème. "717.
SCHRANIL, JOSEF, Bronzové sekyry jadranského typu v Cechäch.
-— Cognées de bronse du type adriatique en Bohème. 723.
CiBu;KA, Joser, Papyrus magica Leyd. V (J. 384) a grafito pala-
tinské. — Le papyrus mag. Leyd. V (J. 384) et le « graffito »
du Mont-Palatin. 729.
RosrowczEerr, M.. Souromate II, roi du Bosphore (en russe).
PI XVIII 73L:
Vas, Josir, Editio princeps glagolskog misala stampanoga
g. 1483. — Édition princeps du missel glagolitique imprimé
en 1483. 733.
64
962 CHRONIQUE
82. - Luxembourg. Société d'Études linguistiques.
Une Société de linguistique vieut de se fonder à Luxembourg.
Des statuts, que le Comité nous communique, nous extrayons les
articles suivants.
ART. 1. — Die Luxenburger Gesellschaft für Sprach- und Dia-
lektforschung « Société luxembourgeoise d'études linguistiques et
dialectologiques » bezweckt :
1. Die Freunde der Sprachwissenschaft im Grossherzogtum in
einer Vereinigung Zu gruppieren.
2. Moderne sprachwissenschaftliche Studien, besonders auf
den uns näüher liegenden Sprachgebieten (Deutschland, Belgien,
Frankreich) zu pflegen und zu fôrdern.
3. Im besondern das Sprachgut unsers Dialektes zu sammeln ;
Studien und Vorarbeiten zu einem vollständigen, wissenschaft-
lichen Wôürterbuch unserer Sprache herauszugeben ; und endlich,
nach Vollendung dieser Studien und Vorarbeiten, die Herausgabe
dieses Wôrterbuchs in die Wege zu leiten.
ART. 2. — Die Gesellschaft wird von einem Vorstand geleitet,
der durch die Generalversammlung für zwei Jahre gewählt wird.
Jedes Jahr ist die Hälfte neuzuwählen.
Der Vorstand besteht aus ? Vorsitzenden, 1 Kassierer, 2 Sekre-
tären, | Bibliothekar und 3 Mitgliedern.
Es kônnen auch auswärtige Mitglieder zu Vorstands-Mitglie-
dern ernannt werden. Um die Propaganda und die Zwecke der
Gesellschaft zu fôrdern, ernennt der Vorstand für jeden Kanton
einen oder mehrere Vertrauensmänner.
ART. 3. — Es gibt vier Arten Mitglieder.
1. Ehrenmitglieder (Membres d'honneur) sind von jedem
3eitrag entbunden. Es werden dazu nur solche Luxemburger
oder ausländische Sprachforscher ernannt, die sich grosse Ver-
dienste um die Li:xemburger Sprache erworben haben.
2. Schutzmitglieder (Membres protecteurs) sind solche, die
jäbhrlhich wenigstens 50 Franken oder einmalig 500 Franken ent-
richten. Sie erhalten dafür das Jahrbuch und auf die Verôffent-:
lichungen einen Vorzugspreis.
3. Ordentliche Mitglieder (Membres actifs) bezahlen jährlich
10 Franken. Sie geniessen dieselben Rechte wie die Schutzmit-
glieder.
4. Korrespondierende Mitglieder (Membres correspondants)
sind solche Personen, die der Gesellschaft nicht beitreten, die
aber durch Beantwortung der Fragebogen oder durch ähnliche
Mitarbeit die Ziele der Gesellschaft fôrdern. Ihnen gehen Fra-
gebogen und Jahrbuch gratis zu
CHRONIQUE 963
ART. 4. — Die Arbeiten der Gesellschaft verteilen sich auf fol-
gende fünf Arbeitsgemeinschaîften :
1. Sektion für Germanistik ;
Sektion für Romanistik :
uw D
Sektion für Toponymie;
Sektion für Geschichte und Volkskunde.
Sammlung des Sprachguts aus diesen Gebieten):
=
(9 SES
Sektion für luxemburgische Literatur und Umgangsprache.
(Sammlung des Wortmaterials.)
Für jede Sektion kônnen vom Vorstand je ein besonderer
Arbeitsleiter und Sekretär ernannt werden.
ART. 7 — Die Gesellschaft besitzt in der Bibliothek ein Archiv
für Sprachwissenschaft. Letzteres wird unterhalten durch die
Geldmittel der Gesellschaft, sowie durch die von Privaten oder
von Vereinen gemachten Schenkungen.
Die Verwaltung untersteht dem Vorstand,,der dazu einen
besonderen Bibliothekar ernennt. Die Benutzung steht nur den
ordentlichen Mitgliedern unter bestimmten Bedingungen zu.
Für die dem Archiv geliehenen Manuskripte oder Sammlungen
schliesst der Vorstand mit dem Besitzer, auf dessen Verlangen,
ein besonderes Abkommen ab.
ART 9. — Jedes Jahr wird ein Jahrbuch herausgegeben, das
über die Arbeiten des verflossenen Jahres berichtet.
In zwangloser Kolge erscheinen daneben : « Studien zur
Luxemburgischen Sprach- und Volkskunde ».
Die Fragebogen dienen als Vorarbeit und Hilfsmittel zum
wissenschaftlichen Wôrterbuche. Ausländische Institute, die
sich zum Austauch verpflichtet haben, erhalten diese Verüffent-
lHichungen gratis.
Pour tous renseignements complémentaires, on peut s'adresser
à M. Ernest Platz, professeur à l'Athénée de Luxembourg,
Luxembourg-Clausen.
83. — Une nouvelle revue de linguistique : LITTERIS.
En octobre 1924 a été lancé le premier numéro d’une nouvelle
revue de linguistique, publiée par la Société des Lettres de Lund
(Suède), et intitulée : Litteris, An international critical Review of
the Humanilies. On y annonce des articles de MM. Meillet, Bal-
densperger, Van Tieghem, P. Legonis et Wilamowitz-Moellen-
dorff.
964 CHRONIQUE
84. — Papyrologie.
M. SEYMOUR DE Riccr à donné dans les deux derniers fascicules
dela Revue desétudes grecques(mars et juin 1923, p. 66-114, 217-339)
son cinquième Bulletin papyrologique. qui contient le dépouille-
: ment méthodique de toutes les publications des années 1913-1922.
Index des principaux papyrus littéraires : p. 338-339.
Parmi les ouvrages qui nous sont parvenus, nous signalerons
les livres de M. B. A. vAN GRONINGEN :
lo De papyro Oxyrhynchita 1380 (Groningue, 1921, in-8°, 84 p.),
dissertation qui traite de la célèbre Lilanie grecque d’Isis publiée
et traduite, en 1916, par M. G. LAFAYE (Rev. phil., XL, p. 55-108).
L'auteur examine d’abord (p. 7 61) les invocations, les commente
savamment et propose plusieurs corrections ingénieuses. Il tire
ensuite (p. 61-84) quelques conclusions séduisantes : le texte n’a
pu être écrit qu'à Memphis. Alexandrie ou Naucratis; le rédac-
teur anonyme savait bien la géographie de l'Égypte, mais n'avait
jamais voyagé en pays grecs; il à accueilli sans critique tous les
renseignements que lui ont fournis les marins et les marchands.
20 Le gymnastarque des métropoles de l'Égypte romaine (Gro-
ningue, 1924, in-8°, 164 p ), solide monographie dont la Revue ren-
dra compte ultérieurement.
On se souvient que le British Museum a exposé, il y a deux ans,
sa collection de papyrus trouvés en Égypte (Catalogue de
M. H. I. BEezr, Londres, 1922), et l'on sait que le Neues Museum
de Berlin abrite une exposition permanente de papyrus. Or, nous
avons en ce moment quelque chose d’analogue à Bruxelles.
L'Egypt Exploration Fund (actuellement Society) a fait don aux
Musées du Cinquantenaire d’une centaine de papyrus grecs. que
le public peut librement examiner, en même temps que plusieurs
ostraka (!), dans les salles qui ont servi à l’exposition de pein-
tures égyptiennes. Nous aurions souhaité qu'on y ajoutàât le
adastre de la Bibliothèque Royale, acheté au Caire par M. Ca-
part et déchiffré en 1904 par MM. MAYENCE et SEYMOUR DE Rico!
(2.36 m..X 0:16 m:) (2).
Les 88 documents, dont MM. les conservateurs Capart et Spe-
leers ont bien voulu m'’autoriser à prendre connaissance avant
l'exposition, proviennent d'Oxyrhynchus (66), du Fayoum (12)
et d'Hibeh (8). Tous ont déjà été publiés par MM. GRENFELL et
Huxr. Voici la liste des textes littéraires : 1. Zliade, 5, 662-682
(1) P. Vierecx, Ostraka aus Brüssel und Berlin, Berlin, 1922.
(2) Musee belge, VU, p. 101-117. CÉ. Fr. PReISiGKE, Sammelbuch, 1. 1, 1915
n° 4325.
CHRONIQUE 965
(Oxyrhynchus Papyri, t. IV* no 759): 2 Jliade, 22, 104-137,
402 4902008008(0255278, 330597293,19458/0 0x XV,
n'AGIGN Un O0dYSSÉe., 2,:204410 (0x7 IV, n° 773 TALLEN&P ap,
BÉRARD, Zntrod. Od., 1, p 62 ; 4. Odyssée, 19, 454-471 (Ox., III,
n° 573); 5. Hérodote, I, 105-131 (0x... X, n° 1244): 6. Thucydide,
[I. 22-24 (Ox., VI, n° 878 ; 7 Fragment d'un ouvrage historique
(Ox., VII, n° 1014); 8. Euripide, Andromaque, 5-48 (Ox., III,
n° 449); 9. Aristophane, Acharniens, passim (Ox., VI, n° 856):
10 Apollonios de Rhodes, Argon., III, 727-745 (Ox., IV. n° 690;.
Le reste comprend vingt-cinq lettres officielles ou privées, des
recus, des contrats. des comptes, un exercice scolaire, un frag-
ment relatif à la chirurgie et un vocabulaire alphabétique.
Au moment où le Projet de loi inscrit les éléments de papyro-
logie au nombre des matières à option du doctorat en philologie
classique. il est particulièrement opportun d'avoir sous la main
un choix d’originaux qui permettront aux universitaires d’appré-
cier l'intérêt d’une science complémentaire qui a déjà ses instituts
à Lille, à Milan, à Heidelberg... sans parler du fameux labora-
toire d'Oxford, et qu’il n’est plus permis de confondre avec la
paléographie.
H. PHiIriPPART.
85. — Quelques nouvelles éditions critiques.
La Philologische Wochenschrift reste fidèle à son excellente
habitude de consacrer, surtout aux éditions critiques, des
comptes-rendus approfondis, émanant le plus souvent de savants
eux mêmes spécialistes en la matière A ce titre, nous nous plai-
sons à indiquer quelques articles parus en cette année 1924, dont
la valeur nous à particulièrement frappé; ce sera du même coup
faire connaître à nos lecteurs plusieurs publications que nous
n'avons pas eu l’occasion de signaler.
Libanit opera rec. R. Foerster. Vol X et XI, Teubner 1921-22 ;
col 230-239 (par G. Ammon). — Juliani Epistulae... rec. J. Bidez
et F. Cumont. Paris, 1922; 339-343 (par G. Ammon). —C. Valerius
Catullus hersg. u. erklärt von Wilh. Kroll. Teubner, 1923 ;
425-4351 (par R Helm\. — Z. Annaei Senecae ad Lucilium epistu-
larum moralium libros 1-X1I rec. Beltrami, Brixiae 1916; 111-133 |
(par O Hense)}. — Codex Theodosianus rec P. Krüger, Fasc. I,
Libr. I-VI, Berlin, Weidmann, 1923; 451-464 (par B Kübler). —
Cornelius Nepos, Œuvres, texte établi et traduit par Anne-Marie
Guillemin, Paris 1923: 654-664 (par O Wagner: critiques inté-
ressantes pour les professeurs d’athénée qui expliquent ce texte).
Fe
966 CHRONIQUE
86. — La quatrième églogue de Virgile.
Sur cette question tant controversée, signalons les travaux
récemment parus de deux savants de premier ordre L'un, Sulla
quarta eclog'a di Virgilio. est un mémoire communiqué en 1923 à
l'Académie des sciences de Bologne par Franz Boll, le maitre
éminent qu'une mort inopinée vient d'enlever à la science; l’autre,
Die Geburt des Kindes. Geschichte einer religiôsen Idee, a paru
en 1924 comme Heîft IIL (172 p.) dans les Studien der Bibliotek
Warburg (Teubner) et est l’œuvre d’'Edouard Norden. l’auteur
bien connu d’Agnostos theos. Les deux savants s'accordent à con-
sidérer la quatrième églogue comme le développement d’un thème
très répandu dans l’histoire des religions : la prophétie d’un sau-
veur et de l’avènement d’un âge d’or. Norden apporte des argu-
ments particulièrement convaincants pour rejeter l’idée qui
voyait dans Asinius Pollion ou dans Auguste le père du puer
nascens L'auteur de l’églogue à connu une prophétie sibylline
qui fixait à l’an 40 la naissance d’un enfant sauveur. et qui se
‘attachait elle-même à une vieille prophétie orientale dont les
origines se retrouvent surtout en Égypte, dans la religion d’Isis
et d'Horus Il résulterait de là que les théologiens de tous les
temps ont eu une conception plus juste du sens vrai de l’églogue
que les philologues de métier. On ne peut indiquer ici toutes les
déductions intéressantes qui abondent dans l'ouvrage de Norden.
par exemple au sujet de la date du 24/25 décembre ou du 5,6 jan-
vier pour la naissance d’Apollon — Hélios. 11 faut se borner à
noter Spécialement l'importance du chapitre IV pour la solution
des énigmes que posent les derniers vers de l’églogue : Zncipe.
parve puer, risu... Les decem menses de la grossesse (v. 61)
s'expliquent de la même façon que pour Hermès, Héraclès et
autres enfants extraordinaires dont parle Rabelais dans son
. Gargantua 1, ch. 3: « Comment Gargantua fut unze mois porté
ou ventre de sa mere... Car autant, voire davantage, peuvent les
femmes ventre porter, inesmement quand c’est quelque chef
d'œuvre, et personnage que doibve en son temps faire grandes
prouesses ». Le rire de l'enfant immédiatement après sa naissance
(qui non risere parenti) témoigne également de son origine divine,
car les enfants des hommes pleurent en naissant er, d’après les
Anciens, ne rient à leur mère qu'au bout de quarante jours; seuls,
les enfants des dieux, comme Héraclès, finissent par épouser une
déesse et par entrer dans le cercle des dieux (+. 63). Sans vouloir
réintroduire dans l’exégèse de Virgile l'idée d'une personnalité
historique déterminée, Norden constate curieusement que, si
quelqu'un à pu à l’époque songer à appliquer à sa postérité la
CHRONIQUE 967
prophétie sibylline, ce doit être le triumvir Antoine à qui Cléo-
pâtre donna, en l’année 40. des jumeaux qui reçurent les noms
d’Alexandros-Hélios et de Cleopatra Sélené.
pi
87. — Lettres inédites du prince de Ligne.
La maison d'édition Manz, de Vienne, qui avait publié il y a un
certain nombre d'années Erinnerungen und Briefe des Fürsten
von Ligne, annonce l’apparition d’un nouveau recueil d’une
soixantaine de lettres, en grande partie inédites, de « l'homme le
plus joyeux du siècle », comme l’appelait Gæœthe (Neue Briefe.
Aus dem Franzôüsische übersetzt und herausgegeben von Victor
Klarwill. Mit 32 Bildertafeln und einer Handschrift. Gr. in-8°).
Ces pièces nouvelles sont tirées du Hohenzollernarchiv, de la
Bibliothèque de l'État prussien à Berlin, du Sächsisches Haupt-
archiv à Dresde, de la Bibliothèque nationale de Munich, du
Staatsarchiv et du Kriegsarchiv à Vienne et de la Bibliothèque de
Schaffhouse. Elles sont adressées à un inconnu, à Joseph I. à
Hardegg, à Léopold II, au prince Josias de Cobourg, à Johanires
von Müller, à la baronne Grotthuss. à Frédéric-Guillaume III,
au général baron Mayer von Heldenfeld, à Rahel Levin. à
Charles-Auguste.
88. — Bibliographie historique périodique.
Le Répertoire bibliographique de l'histoire de France, par Pierre
Caron et Henri Stein, dont le tome I à paru récemment (Paris,
A. Picard, F. Rieder, 1923, 283 p.). remplacera désormais, mais
avec un cadre agrandi aux limites de l’histoire de France tout
entière jusqu'en 1914, le Répertoire méthodique de l'histoire
moderne et contemporaine de la France dont la publication, com-
mencée en 1899, a été interrompue par la guerre. La disposition
typographique de ce dernier à été conservée avec raison. Le
volume que nous annonçons ici est consacré aux années 1920
et 1921. Les volumes suivants paraitront tous les deux ans. Il est
inutile d’insister sur la valeur de cet instrument bibliographique.
Les noms de ses auteurs sont le sûr garant de son excellence.
; HP:
89. — The Cambridge Ancient History.
Le volume II de cet ouvrage à paru il y a peu de temps (The
Egyptian and Hittite Empires to c. 1000 B. C. Cambridge Univer-
968 CHRONIQUE
sity Press, 1924, in-8°, xxvi-792 p., 15 cartes, 6 plans). En voici le
sommaire :
PETER GILES, The Peoples of Asia Minor.
— The Peoples of Europe.
JAMES HENRY BREASTED, The Foundation and Expansion of the
Egyptian Empire.
J. H. BREASTED, The Reïgn of Thutmose III.
— The Zenith of Egyptian Power änd the Reign of
| Amenhotep III.
— [khnaton the Religious Revolutionary.
— The Age of Ramses IT.
— The Decline and Fall of the Egyptian Empire.
T. Eric PEgr. Contemporary Life and Thought in Egvpt.
R. CAMPBELL THOMPSON, Assyria.
D. G Hocarru, The Hittites of Asia Minor.
H. R. Harr.. The Keftians, Philistines and other Peoples of the
Levant.
STANLEY A. Cook, Syria and Palestine in the Light of External
Evidence.
— The Rise of Israel.
H. R. HA, The Contemporary Art of Egypt and the Near East.
A..J. B. WA0©E, Crete and Mycenae:.
J. B. Bury, The Achaeans and the Trojan War.
— Homer.
N. T. WaDE-GERY, The Dorians.
D. G. HocarTH, Hellenic Settlement in Asia Minor.
T. E. Peer, THomas Asngy, E. THurcow LEED»s, The Western
Mediterranean.
W. R. HazxDpAY, The Religion and Mythology of the Greeks.
Bibliographies. Tables. Index.
ARS
90. — Les fragments des historiens grecs.
Les philologues disposeront bientôt d’un instrument de travail
meilleur que les cinq volumes des Fragmenta historicorum Grae-
corum de Carl Muller (Didot), dont ils ont dû se contenter pendant
des générations. M. Felix Jacoby vient de publier le premier
volume du grand ouvrage qui doit remplacer Muller, et qu'il
avait promis dès l’année 1908 {Xlio IX 80 ss.) : Die Fragmente
der griechischen Historiker. Erster Teil; Genealogie und Mytho-
graphie. Berlin, Weiïidmann, 1923, 536 p. L'ouvrage entier
contiendra six volumes et on nous en fait prévoir l’achèvement
pour un temps assez rapproché. Le classement admis par le
CHRONIQUE 969
nouvel éditeur ne se fonde ni sur l’ordre alphabétique, ni sur
l’ordre chronologique; les auteurs sont groupés d’après les divers
genres de l’historiographie. Un pareil principe, qui amène, par
exemple, à diviser le groupe des historiens antérieurs à Thucy-
dide, prête naturellement à des objections qui ont été formulées
avec autorité par W. Weber dans son compte rendu très étudié
de la Philologische Wochenschrift, 1924, 204-224. Le présent
volume, consacré au yévoc de la généalogie et de la mythographie
et dont la disposition rappelle à certains égards celle des Préso
cratiques de Diels, contient les fragments de 63 auteurs {depuis
Hécatée jusqu’à Evhémère), avec les Testimonia et un commen-
taire riche d'enseignements de tout genre.
1e
91. —- Travaux américains sur l’histoire romaine.
L’ «American Academy » de Rome, qui fait preuve d’une louable
activité, a ajouté à la publication de ses grands et précieux
mémoires, celle d’une série de Papers and monographs, dont trois
volumes ont successivement paru. Les deux premiers sont consa-
crées aux cultes de deux pays d'Italie, l’un par M. R. Peterson, à
ceux de Campanie, l’autre, par Mie Lily Taylor, à ceux d'Étrurie
(The cults of Campania, 1919; Local cults of Etruria, 1923). On a
considéré jusqu'ici la religion romaine trop exclusivement au
point de vue de la capitale, et l'on n’a guère utilisé les témoi-
gnages que nous possédons sur les cultes des pays italiques que
dans la mesure où ils pouvaient éclairer les croyances de l'Urbs
elle-même. Nous trouvons dans ces monographies, après un court
exposé de l’histoire du pays, un inventaire aussi complet que pos-
sible de ce que les écrivains, les inscriptions et les monuments
nous permettent de savoir des cultes de chaque cité, préromains.
romains, orientaux. Il est à souhaiter que cette enquête soit
étendue au reste de la péninsule ; elle ne nous donnerait pas seu-
lement un utile répertoire de faits, elle permettrait certainement
d'en tirer des conclusions historiques intéressantes
D'un tout autre caractère est le troisième volume composé par
M. Tenney Frank, le très distingué professeur de Baltimore. On
sait combien il est difficile de dater les constructions romaines de
la période républicaine et combien, pour certaines d’entre elles,
les estimations sont divergentes. Dans ses Roman buildings of the
Republic (1924), M. Frank s'est attaché à fixer l’origine des maté-
riaux employés et à déterminer notamment de quelles carrières
provenaient les diverses espèces de tufs mis en œuvre avant et
même après qu'on eut appris à se servir du travertin. Les
970 CHRONIQUE
recherches conduites avec une grande rigueur scientifique ont
conduit l’auteur à des résultats souvent beaucoup plus précis que
ceux de ses devanciers.
Signalons à cette occasion que l'excellente Economic history of
Rome, de M. T. Frank, vient d’être traduite en italien : ceux que
le cours exorbitant du dollar a privés de le possibilité de lire
l’ouvrage original en trouveront ici un bon succédané (T. Frank,
Storia economica di Roma dalle origint alla fine della Republica,
tradotta da Bruno Lavagnini, Florence, Valecch1, 273 p.).
FO:
92. — L'Italie ancienne.
La maison Carl Winter, d'Heidelberg, publie la première
partie de l’Jtalische Gräberkunde (un vol. in-8° de 688 pages, sui-
vies de 37 planches illustrées et de 12 cartes), où le célèbre pro-
fesseur Friedrich von Duhn nous donne le fruit de quarante
années d’un incessant labeur. C'est le relevé le plus minutieux,
appuyé sur la plus vaste documentation, des trouvailles faites
dans 556 localités de l'Italie ancienne et des îles, que les tom-
beaux soient ceux des « habitants primitifs » (périodes néoli-
thique, cuprolithique, etc.) ou des « Italiques » pratiquant l’inci-
nération ou l’inhumation Prix: broché, 30 marcs ; relié, 33 marcs.
Chez le même éditeur : Stand und Aufgaben der Sprachwissen-
schaft. Festschrift für Wilhelm Streitberg. Un vol. in8° de
xx-684 pages (capital). — Chr. Bartholomae, Zarathustra’s Leben
und Lehre. Une brochure in-8° de 20 pages, texte d'une conférence
nette et précise du maître des études iraniennes. — Dr. Alfred
Schmitt, Untersuchungen zur allgemeinen Akzentlehre, mit einer.
Anwendung auf den Akzent des Griechischen und Lateinischen.
In-8° de xvi210 pages.
Em. Ba.
93. — Le dictateur Sylla.
Il à paru récemment en Allemagne, sur le dictateur Sylla, un
ouvrage à tendance politique contemporaine, et d'ailleurs com-
posé entièrement de seconde main: P. Leutwein, Der Diktator
Sulla und die heutige Zeil. Berlin, Heymann, 1920, 92 p. Les
amateurs de ce genre de littérature auront peut-être la curiosité
de comparer l’élucubration allemande avec le livre consacré au
même Sylla par Léon Daudet.
P:
CHRONIQUE 971
94. — Le Corpus Vasorum antiquorum.
A la fin d'octobre 1924 à été distribué le troisième fascicule
consacré à la France. Dùû à Mme Marcelle Flot, il traite du Musée
de Compiègne (Musée Vivence); il comprend un texte de
XvI-32 pages, et 33 planches dont une en couleurs.
95. — Le Corpus vasorum antiquorum.
Dans un article de la Philologische Wockhenschrift (sept. 1923),
M. Caro avait violemment attaqué la publication du Corpus vaso-
rum anliquorum, entreprise par l’Union académique internatio-
nale. M. Pottier, à qui a été confiée la direction du Corpus,
répond à ces attaques dans la Revue archéologique (t. XIX,
p. 280-2941. Sa réponse est aussi calme et sereine que l’accusation
avait été violente et passionnée. L'inexactitude des reproches
qui lui ont été adressés ressort à l’évidence des textes qu'il cite.
Cette attitude haineuse de l’archéologue allemand n’est pas de
nature, On en conviendra, à hâter la réalisation du vœu que
M. Pottier émettait dans la préface du premier fascicule, celui de
voir des savants appartenant à toutes les nations civilisées tra-
vailler, d’un commun accord et en paix, au Corpus vasorum anli-
quorum.
A part cette diatribe de M. Caro, les comptes rendus des pre-
miers fascicules du Corpus ont été très élogieux. Certaines
critiques de détail ont été émises ; M. Pottier, dans l’article cité
plus haut, examine ce que ces critiques contiennent d’utile à
retenir et répond aux objections qui lui paraissent mal fondées.
| FM:
96. — Le Sophocle de Latran.
Dans The Journal of Hellenic Studies NELII, 1922, p. 50 ss.
M. Th. Reinach étudie la statue de Latran dite de Sophocle et
se demande de quel droit elle porte ce nom. Après avoir fait
l’histoire de sa découverte et de sa dénomination, il compare les
autres représentations de Sophocle et arrive à la conclusion que
la statue de Latran ne peut être celle du grand tragique. Elle doit
plutôt représenter un orateur et d’après l’archaïsme voulu du
vêtement et (le la pose du bras, cet orateur doit être antérieur à
la guerre du Péloponèse. Or parmi les orateurs les plus anciens,
Solon est le seul, d’après la tradition littéraire. qui ait obtenu
une statue publique. et cela au milieu du 1v° siècle. Cette statue,
sur l'agora de Salamine. représentait Solon justement dans
l'attitude et le vêtement de la statue de Latran. Celle-ci serait,
972 CHRONIQUE
d’après M. Reinach, une copie de la statue de Salamine, laquelle
était peut-être l’œuvre de Céphisodote l’ancien.
T1 convient de signaler que F. Studniczka dans The Journal of
Hellenic Studies, 43, p. 57 ss. (1923). oppose à la thèse de Reinach
des objections très fondées, et maintient le nom de Sophocle
à la statue de Latran. B:
97. — Sur la légende d’Héraclès.
Le sujet d'Héraclès, un peu délaissé depuis le livre fameux de
Wilamowitz, a été repris dans ces derniers temps par divers
savants qui lui ont consacré d'importants travaux: Gruppe., dont
l’article à paru enfin dans l’Encyclopédie de Pauly-Wissowa
1919), Robert, Heldensage II (1921), en dernier lieu R. Schweitzer,
Heracles (Tubingen, 1922, 247 p.). Plus qu'aucun de ses devan-
ciers, Schweitzer emploie la méthode de la comparaison entre les
légendes des différents peuples, et bien qu'il se laisse aller
quelquefois à des reconstructions hasardeuses, il fait faire à la
question d'importants progrès, et son ouvrage se lit avec beau-
coup d'intérêt et de profit On en trouvera une longue et excellente
analyse critique dans un article de O. Weinreich, Philologische
Wochenschrift, 1924, 807-837. Fe
98. — Histoire de l’Église.
MM. F. Mourret, auteur de la Grande histoire de l'Église, et
J. Carreyre, viennent de publier un Précis d'histoire de l'Église
en trois volumes (Paris, Bloud, 1924, in-8°, 1704 p., 50 fr.). L'ou-
vrage comprend les chapitres suivants : Les origines chré-
tiennes (30 313). -- Les Pères de l’Église (313-476) — L'Église et
les Barbares (476-962). — L'Église et la Chrétienté (9621517). —
La Réforme (1517-1600). — L'Ancien Régime (1600-1775). — La
Révolution (1775-1800). — L'Église au xix° siècle (1800-1903). —
L'Église au xx° siècle (1903-1914).
99. — Nicodème P. Kondakovw,
correspondant de l’Institut de France. 1844-1924.
La longue ('} et laborieuse carrière de l’illustre archéologue
russe, NICODÈME P KONDAKOv. lui a créé une réputation univer-
selle dans le monde scientifique.
(4) L'illustre byzantiniste N. P. Kordakov à célébré cette année son
LXXXe anniversaire. La première année de la nouvelle revue internationale
CHRONIQUE 973
Grâce à ses travaux, la science s'enrichit d’un grand nombre de
matériaux nouveaux et les faits connus avant lui reçurent bien
souvent une explication différente de celle, acceptée auparavant.
Dans le domaine de l’art byzantin et de l’ancien art chrétien, il
occupe une place prépondérante parmi ies contemporains et même
parmi les érudits du temps passé. Ces branches de l’archéologie
peuvent être considérées comme ayant été créées et scientifique-
ment exposées par lui.
Le gouvernement français ayant voulu reconnaître les mérites
de cet éminent savant dans la byzantologie, l’éleva, en 1916, à la
dignité de Grand Officier de la Légion d'Honneur et le désigna,
en son décret, comme « le digne successeur du célèbre Du Cange ».
De même, prenant en vue son œuvre, accomplie pour la gloire des
études byzantines, l’Académie des Inscriptions l’avait élu, à
l’automne de l’année 1923, au nombre de ses correspondants.
Il naquit le 1% novembre 1844, fit son éducation au 11° collège,
ensuite à la Faculté des lettres de Moscou. Déjà. pendant ses
années d'université, il se spécialisa dans l’histoire de l’art. Après
être devenu licencié ès lettres, en 1865. il dut embrasser la car-
rière de professeur aux différents collèges ; mais ce rude travail
ne le satisfaisait guère : il aspirait toujours vers la science.
En 1870, il s'installa à Odessa, car il fut nommé professeur d'his-
toire de l’art à l’Université de Novorossia. À partir de ce moment,
il se consacra aux constants travaux scientifiques et à la vie d’un
savant sérieux.
En 1873, il fit sa première thèse sur « Le monument des har-
_pies, provenant de l’Asie Mineure et les symboles de l’art grec».
Sa thèse du doctorat, basée sur les études des nombreux monu-
ments, « Histoire de l’art byzantin et de l’iconographie d’après les
miniatures des manuscripts grecs », lui créa en Russie et en Occi-
dent ia renommée d’un savant de premier ordre. Sa réputation
devint notoire avec l'apparition de son œuvre la plus importante,
l'Histoire des émaux byzantins, d'aprés la collection de A. V. Zve-
nisorodsky. qui parut en 1892, comme édition de luxe.
Les résultats de ses nombreux voyages au Caucase et en
Orient, jusqu’au Sinaï. furent publiés dans une série d'ouvrages :
L'ancienne architecture de la Géorgie, Les mosaïques de la mosquée
Kahrié Djami, Le voyage au Sinaï }881), Les antiquités du monas-
tère du Sinaï, Les églises et les monuments byzantins à Constanti-
Byzantion, qui paraîtra sous peu, constituera une sorte de volume de Mélanges
en l'honneur du patriarche des études byzantines, dont le fils a bien voulu
écrire, pour la Revue belge de philologie et d'histoire, la notice qui suit.
974 CHAONIQUE
;
nople. En 1884, il fut l'organisateur très actif du VI‘ Congrès de
l'archéologie russe.
Outre ses travaux proprement scientifiques, il s’intéressait à
l'enseignement artistique et l’École des Beaux Arts à Odessa lui
doit sa réforme, de même que l’Académie des Beaux Arts de
Pétrograd lui est redevable du statut grâce auquel la routine
académique prit fin et disparut complètement
En 188$, il se fixa à Pétrograd, où son activité se déploya
plus encore. A cette époque se rapporte la publication des À nti-
quités russes 6 livres). Le voyage au Caucase, entrepris en 1889,
donna un précieux ouvrage sur les antiquités trouvées dans les
monastères, intitulé : La liste des antiquilés gardées dans les églises
et les monastères de la Géorgie En 1891, sur la proposition de la
Société de Palestine, il fit un grand voyage à travers la Terre
Sainte et ses constatations et conclusions scientifiques lui four-
nirent la matière d’un volumineux ouvrage, Le voyage archéolo-
gzique en Syrie et Palestine, qui parut en 1904. Ses etudes sur les
antiquités russes du temps des princes féodaux formèrent son
œuvre Les trésors russes, Où sont analysés à fond les objets et les
parures appartenant aux antiquités dites russo-byzantines.
En 1898, il fut élu à l'Académie des Sciences de Pétrograd; la
même année. en été, il entreprit une expédition au Mont Athos,
qui avait pour but des recherches sur les origines et le dévelop-
pement historique de l’art chrétien dans l'Orient grec et chez les
Slaves méridionaux. Ce travail, intitulé Les monuments de l'art
chrétien au Mont Athos, fut publié en 1902.
Son énergie infatigable le poussait toujours vers de nouvelles
investigations; c'est pour cela qu'il accepta, en 1901, l'offre de
l'Académie d'organiser une expédition en Macédoine pour y étu-
dier les monuments de ce pays. En 1909, parut son œuvre, Macc-
doine, le voyage archéologique, qui est non seulement apprécié
par les spécialistes, mais à aussi de l'importance dans certaines
questions de la politique internationale.
Au commencement du xx° siècle, il sintéressa à l’iconographie
ancienne : ce travail lui révéla la décadence dans laquelle se trou-
vait l’art des icones, car les artisans ne pouvaient soutenir la con-
currence avec les icones, produites et mises en circulation par
voie industrielle. Sur son initiative fut organisé le Comité de pro-
tectorat de la peinture religieuse et des icones, auquel il préta
largement son concours. Dès lors. ses études se concentrent sur
l'histoire des icones russes et occidentales, ainsi que sur la pein-
ture religieuse. Pour mieux accomplir cette tâche, il entrepre-
nait, chaque année, des voyages. visitant des églises, des monas-
tères et des musées en Russie et à l'étranger, particulièrement en
D
CHRONIQUE 975
Italie. Deux volumes parurent sur l'Zconographie de la Sainte
Vierge, comme résultats des etudes faites sur la peinture reli-
gieuse. Cette œuvre importante fut interrompue par la révolution
russe.
Malgré les conditions extrèmement décourageantes pour n'im-
porte quel travail scientifique, il poursuivait ses recherches pen-
dant son séjour en Crimée, à Odessa et plus ardemment encore,
depuis 1920, à l'étranger. Il suppléa au manque de publications
nécessaires par l’analyse de ses collections de photographies,
qu'il avait heureusement emportées avec lui. Après avoir achevé
les deux volumes de ses Zcones russes, il fit un abrégé sur le même
sujet, qu'imprime la Clarendon Press à Oxford, et, en outre, le
troisième volume de l’Iconographie de la Sainte Vierge, réservé
exclusivement à la Madoneitalienne.
De 192 : à 1922 il résida à Sofia, où il fit, à l'Université bulgare,
un cours du plus haut intérêt sur la question si importante des
relations qui existaient entre Byzance et Bulgarie.
Au commencement de l’année 1922, l'Université Charles, de
Prague, l'invita à faire des conférences : il s'installa à Prague et,
durant cinq semestres, il exposa le rôle de l’Europe orientale, des
peuples germaniques, des Slaves et des nomades, dans l'histoire
de formation de la civilisation européenne.
A ce cours se rattachent étroitement ses recherches sur les or1-
gines historiques de l’ornementation des tissus, etsur la formation
des vêtements byzantins, qui ont été empruntés aux barbares et
aux nomades et, après avoir subi certaines modifications, ont
été mis en vogue à Byzance, et passèrent de là dans l'Occident,
qui, à cette époque éloignée, imitait les goûts et les modes de
Byzance.
De cet intéressant sujet, la barbarisation des costumes byzan-
tins, sujet auquel les savants ne prêtaient pas jusqu’à présent
l'attention qui lui est due, il parla au premier Congrès interna-
tional des Ctudes byzantines à Bucarest, au printemps 1924.
Les arguments historiques puisés dans le livre de Constantin
Porphyrogénète et les nombreuses illustrations, empruntées à
différentes époques, à partir des antiquités de la Sibérie, devaient
éclairer son idée principale, exposée ainsi : où faut-il chercher et
quelle voie faudrait-il suivre pour pouvoir trouver et eclaircir
les origines du ( scaramangion » et du « cabate », ces singuliers
vêtements de la cour byzantine, qui ont remplacé les vêtements
amples de l'antiquité?
Sans contredit, une des plus remarquables places dans l’his-
toire de l'instruction russe appartient à l’académicien N. P. Kon-
dakov. « La génération contemporaine des archéologues russes,
976 CHRONIQUE
écrit le professeur $S. À. Gebelev dans son ouvrage L’Introduc-
tion à l'archéologie, se proclame comme appartenant à l’école de
N. P. Kondakov, si vaste est le contenu de ses œuvres et si pro-
fondes sont les traces marquées par tout son travail sur l’archéo-
logie russe ».
Les mérites du professeur Kondakov sont appréciés non seule-
ment en Russie et par le monde slave, mais aussi par les repré-
sentants de la science occidentale. Ils ont reconnu que plusieurs
questions scientifiques ne peuvent être résolues sans le recours
à l’archéologie russe, élevée par Kondakov au point culminant
qu'elle avait atteint vers le commencement du xx° siècle.
S. KONDAKOV.
100. — Huy, Collégiale.
On nous annonce l'apparition de la troisième partie de l’étude
de M. le chanoine Demaret sur La collégiale Notre-Dame, à Huy,
gr. in-8°, 86 p., 27 grav. Cette partie se compose d’une première
section traitant de l’ameublement, d’une deuxième consacrée au
trésor, et d’une troisième donnant un aperçu des archives, et dont
voici le sommaire :
1° Cartulaire sur parchemin (xur' siècle) et chartes de l'Ancien
Chapitre. Cinq volumes du cartulairé du x1v° siècle. Deux volumes
appelés « Martinet ». 2° Archives conservées à la collégiale. Cha-
pitre. Églises paroissiales, ete. 3 Archives de la collégiale con-
servées au dépôt de l’État à Liége. Idem des anciennes églises
paroissiales de Huy et du Neufmoustier. 4 L'Obituaire des cha-
noines de Huy acquis par la Bibliothèque royale de Bruxelles.
5° Transcription d’une charte inédite du pape Jean XXII (1324).
101. — Travaux relatifs à l'Histoire du droit belge.
On connaît trop peu en Belgique et à l'étranger le Bulletin de
la Commission royale des anciennes lois et ordonnances de la Bel-
gique. Ce recueil, que dirige avec autant de dévouement que de
compétence, notre savant confrère, M. Des Marez, a publié
en 1923-1924 toute une série de travaux du plus haut intérêt pour
l’histoire de l’ancien droit de nos provinces.
Signalons d’abord deux importantes éditions de textes : Les
ordonnances des recteurs du Collège de la Société de Jésus à Liége,
seigneurs et prieurs de Muno (1602-1645), avec une introduction et
CHRONIQUE 977
des notes par M. CHarLes TERLINDEN (volume XI, fascicule 3,
p. 63-89) et Coutumes, keures et statuts de la ville de Loo, avec une
introduction et des notes par M. H. E. DE SAGHER (volume XI,
fascicule 4, p. 97-141 et fascicule 5, p. 161-187).
Le baron PAUI, VERHAEGEN a donné au Bulletin une belle étude
sur Thomas Vlas, dit Lineus, humaniste et jurisconsulte belge au
XVI: siècle (volume XT, fascicule 3, p. 45-62).
L'histoire du droit civil, du droit pénal et de la procédure est
représentée par des travaux de MM. J. Simox et P. HEUPGEN :
De M. J. Simon, des recherches originales et suggestives sur
L'usage des lettres de renvoi dites Lettres d'Apôtres (volume XI,
fascicule +, p. 143-156) et surtout un gros article très remarquable
sur Les actions du chef de séduction devant les juridictions ecelé-
siastiques du Brabant aux XVII et XVIII siècles (volume XI,
fascicule 7, p. 241-344).
De M. P. HEUPGEN, deux intéressantes études intitulées : Les
enfants devant la juridiction répressive à Mons du XIV® au
XVIIIe siècle (volume XI, fascicule 6, p 205-236) et Valtonage
(volume XI, fascicule 8, p 347-354).
Enfin le Bulletin publie un important rapport de M. J. CUvE-
LIER : Rapport sur la publication d'un recueil des traités de la Bel-
gique (volume XI, fascicule 6, p. 190-203)
Nous avons eu personnellement l'occasion de constater que
cet ensemble de recherches, de travaux et de publications est
_presque totalement inconnu des travailleurs, non seulement à
l'étranger, mais en Belgique. Les revues consacrées à l’histoire
du droit ne dépouillent pas notre Bulletin, et pour cause: il ne
leur est point envoyé. Bien plus, nous ne connaissons pas une
. grande bibliothèque belge ou étrangère, qui ait un collection
complète du Bulletin sur ses rayons et les derniers numéros dans
sa salle des Périodiques. Cet état de choses lamentable tient,
nous assure-t on, à la manière peu satisfaisante dont le service du
Bulletin est assuré par le département de la Justice.
I1 serait, d’ailleurs, infiniment préférable de faire passer, du
département de la Justice, au département des Sciences et des
. Arts, la Commission royale des anciennes lois et ordonnances. Il
serait dès lors possible de la constituer en commission autonome
de l'Académie royale de Belgique, comme c’est le cas pour la Com-
mission Royale d'Histoire.
Un accord entre les deux départements et un arrêté royal suffi-
raient à réaliser la réforme.
PAUTrC
65
97 CHRONIQUE
102 — Géographie monumentale.
Nous croyons utile d'attirer l’attentior des lecteurs de la Revue
sur une étude de M. J. A. Brutails, intitulée : La Géographie
monumentale de la France aux époques romane et gothique (Le
Moyen Age, 2° série, t. XXV, janvier-avril 1923; en brochure
chez Champion, à Paris, 1923). L'auteur y détermine le domaine
des diverses écoles d'architecture qui se sont partagé le sol de la
France aux époques romane et gothique. Il indique très claire-
ment le rôle des facteurs historiques qui ont contribué au déve-
loppement des principales d’entre elles. Signalons particulière-
ment les pages fort suggestives où il met en parallèle les actions
et réactions successives des diverses écoles architecturales avec
celles des groupes linguistiques et celles des législations. D'excel-
lentes cartes schématiques aident beaucoup à la compréhension.
| G.
103. — Les livres xylographiques. L’ « Exercitium ).
La Société des Bibliophiles belges à eu l’heureuse idée de
donner une reproduction complète d’un joyau de la Bibliothèque
de la ville de Mons, la deuxième édition de l’Exercitium super
Pater noster, dont un second exemplaire se trouve à Paris; elle
y à joint la reproduction de la première édition, conservée à
Paris (déjà publiée en 1908), et celle de l’unique page connue de
la troisième édition (L’Exercitium super Pater noster. Contribu-
tion à l’histoire des xylotypes par Hector De Backer. Mons,
Léon Dequesne, 1924, in-40, 1x-83 p., 19 pl. Société des Biblio-
philes belges. séant à Mons. Publications in-4°. N° 1). Évidem-
ment, il faudrait en être resté aux conditions d’avant-guerre pour
avoir le droit de regretter l'adoption d’un tirage assez peu nuancé,
d’un brun identique pour les trois éditions; on croit remarquer
d'autre part que certaines planches ont été assez fortement
retouchées ; mais ce sont là des critiques de détail, félicitons-
nous de ce que, désormais, l'étude de ces précieuses reliques
bibliographiques soit si grandement facilitée par la nouvelle
publication. Celle-ci comprend une introduction où l’auteur pro-
pose de placer la première édition de l’Exercitium vers les
années 1410 à 1420, et la seconde une trentaine d'années plus
| tard ; il n'utilise d’ailleurs pas certains travaux récents relatifs
à son sujet. Les transcriptions de textes fourmillent littérale-
meut d'erreurs, souvent élémentaires, et les traductions ren-
ferment un nombre élevé de contresens.
À, V.
CHRONIQUE 979
104, — Les ( Primariae Preces » de Maximilien.
Sous ce titre, le Bulletin de la Commission Royale d'Histoire
(t. LXXXVIII, 1924; p. 13-91) publie une intéressante étude de
J. B. Goetstouwers où sont relevées les primariae preces éma-
nant de Maximilien I au cours de l’année 1486 et des années
suivantes. L'auteur s’est borné naturellement à indiquer les
primariae preces adressées à des personnes ou corporations des
Pays-Bas, ou tendant à faire octroyer un bénéfice dont le siège
se trouvait dans les Pays-Bas. Ces renseignements sont extraits
de deux registres contenus dans le volume EE de la Reichs-
Registratur (ancien Haus-Hof- u. Staats Archiv à Vienne). Un
excellent index alphabétique suit la publication.
G.
105. — Histoire de la Géographie.
M. F. Van Ortroy, professeur à l’Université de Gand, a publié
dans les Annales de l'Académie royale d'archéologie (1923) un
travail très fouillé sur le cartographe Chrétien Sgrooten, ori-
ginaire de la Gueldre et auteur de deux importants atlas manu-
scrits, se trouvant actuellement l’un à Bruxelles (1573), l’autre
à Madrid (avant 1592). Il rassemble toutes les données que l’on
possède sur la biographie de ce cartographe et décrit minu-
tieusement chacune des œuvres qui lui sont attribuées. Il donne
en annexe 37 pièces justificatives (1557-1609); quelques-unes de
celles-ci proviennent des archives d’Arnhem et semblent ne
pas avoir été transcrites d’après les mêmes principes que les
autres, notamment celles provenant des Archives du royaume à
Bruxelles.
HAVE:
106. -— Histoire maritime.
Le P. A. Muller, S. J., a écrit dans le Bulletin d’études et d'in-
formations, de l'École supérieure de commerce Saint-[gnace à
Anvers (mai 1924), une courte étude sur l'Angleterre et l'empire
des mers (1558-1815). En quelques pages substantielles, il caracté-
rise les différentes phases de la politique britannique, en parti-
culier la lutte contre la France. Il ne manque pas de noter à
l’occasion les conséquences qui résultèrent pour la Belgique des
guerres amenées par l'expansion de la puissance anglaise. En
tête de son article, il donne une courte bibliographie, où figurent,
980 CHRONIQUE
entre autres, quelques ouvrages anglais. Comme il mentionne la
traduction française des livres de Seeley (qu'il écrit toujours
Seely}), il aurait pu indiquer également celle de l’ouvrage de
Mahan dont il ne signale que l’édition anglaise.
He
107. — Iconographie d'André Vésale.
On annonce la publication, par le Wellcome Historical Medical
Museum, de Londres, d’un recueil iconographique consacré à
André Vésale (M. H. SPieLMANN, The iconography of Andreas
Vesalius (André Vésale), anatomist and physician, 1514-1564, with
notes, critical and bibliographical. With forewords by Professor
Paul Heger, Sir Arthur Keith, Harvey Cushing, Dr. Tricot-
Royer. Illustrated by 100 reproductions from paintings, pictures,
eng'avings, sculptures and medals. London, John Bale, 1925,
in-4° Wellcome H. M. M., Research Studies in Medical History,
No. 3).
L'auteur avait été associé au mouvement créé en Belgique à
l'initiative de M. Paul Héger et patronné par les grandes insti-
tutions scientifiques de la Belgique, par le gouvernement et par
la ville de Bruxelles, en vue de publier, vers la fin de 1914, un
Liber memorialis célébrant le quatrième centenaire de la naïs-
sance du père de l’anatomie moderne. Les circonstances firent
abandonner le projet, et M. Spielmann publie aujourd'hui en
volume indépendant l’étude qu'il avait entrepris d'écrire pour le
recueil de mélanges. Ses commentaires dépassent largement le
cadre de l’iconographie pure. Les portraits peints de Vésale étu-
dies par M. Spielmann sont ceux de : Louvain, Bibliothèque de
l’Université (détruit par les Allemands); Bâle, Université;
Padoue, Université, Musée de la ville; À msterdam, Musée de la
ville; Munich, Pinacothèque ; Florence, Galerie Pitti; Glasgow,
Université (Hunterian Museum), Art Gallery; Woburn Abbey,
collection du duc de Bedford; Londres, Middlesex Hospital,
Royal College of Physicians, British Museum, Wellcome Histor-
ical Medical Museum; Paris, Académie de Médecine, Louvre,
Faculté de Médecine; Bruxelles, Académie royale de Médecine ;
Oxford, Christ Church Library; Brighton, Sir George Donaldson
Museum; Boston (U.S. A.), collection du Dr. Harveÿ Cushing
(2 pièces); West Linton (Écosse), collection Sir James Furgusson ;
Vienne, Musée de l'État (3 pièces); Modène, Institut d'Anatomie
humaine; Castle Goring (Sussex), collection Lady Somerset.
CHRONIQUE 981
108. - La Bataille de l’Yser
Nous attirons l'attention de nos lecteurs sur un article publié
dans Le Flambeau (31 octobre 1924) par le colonel B. E. M. Ch.
Merzbach, chef de la Section historique de l'état-major de l’armée
belge. Sous le titre La Bataille de l'Yser, l’auteur procède à un
examen critique d’un travail de M. Louis Madelin. Celui-ci, au
cours d’une étude sur « Le maréchal Foch » (Revue des Deux
Mondes, 1°" et 15 août 1924), avait présenté sous un aspect tout à
fait inexact, le rôle de l’armée belge au cours de la bataille de
l'Yser. A le croire, nos régiments y auraient fait assez piètre
figure et se seraient, dès le 17 octobre, laissé enfoncer par les
Allemands !
Le colonel Merzbach remet les choses au point et relève de la
facon la plus pertinente les grosses et fâcheuses erreurs commises
par M. Madelin. Son exposé, aussi documenté que précis, ne per-
met pas le moindre doute pour un esprit non prévenu : la bataille
de l’Yser est une victoire de l’armée belge, à laquelle des forces
françaises (brigade de fusiliers marins et, à partir du 24 octobre,
la 42° division) ont contribué.
Ce
109. — Paléographie.
Depuis son apparition en 1889, le Manuel de paléographie
latine et française de M. Maurice Prou, s’est affirmé par des qua-
lités de précision, de clarté et d’information pratique comme le
meilleur ouvrage d'initiation qui s’offrit tant aux futurs paléo-
graphes qu'à ceux qui se proposent simplement d'acquérir les
connaissances nécessaires au déchiffrement des manuscrits La
quatrième édition, que la librairie Picard vient de mettre en
vente (Paris, 1924, un vol. 8 et un album de planches), atteste
la persistance de son succès. Rien n’a été changé naturellement
au plan et à la méthode du volume : ils ont fait la preuve de
leur excellence. L'auteur s’est borné, avec la collaboration de
M. Alain de Boüard, à en tenir à jour la bibliographie tout
en utilisant les derniers travaux parus depuis 1910. date de la
troisième édition, sur la filiation et le classement des écritures
antérieures à la minuscule caroline et les origines de celle-ci. Un
album de 24 planches, d'une exécution aussi remarquable que
leur choix, accompagne le manuel auquel il fournit à la fois des
exemples et des exercices de déchiffrement. |
HE
CHRONIQUE
©
æ
tÙ
ERRATUM
Au tome III, 1924, fascicule 3, p. 642, dernière ligne du C. R. de
la Storia del Diritto Romano de P. Bonfante, par F. De Visscher,
au lieu de : (« qu’il reconnaïssait jadis à la gens »,
lire : « qu’il reconnaissait jadis au groupe agnatique ».
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Livres nouveaux
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1924, in-8°, 511 p.
Verriest (Léo). Les Coutumes de la ville de Tournai. Bruxelles,
Goemaere, t I, 1923 [1924), in-40, 516 p. (Recueil des Anciennes
Coutumes de la Belgique, publié par la Commission Royale des
Anciennes Lois et Ordonnances). |
Vincken (C.). Pater Ferd. Verbiest, missionaris en sterrekundige
in China (1623-1688). Leuven, Xaveriana, [1924], in-8°, 40 p.
(Xaveriana, n' 6).
Nouvelles publications hollandaises.
La maison Nijhoff de La Haye annonce quelques nouvelles
éditions.
Dans les travaux de la Société pour l’histoire économique
(Werken uitgegeven door de Vereeniging Het Nederlandsch Eco-
nomisch-Historisch Archief) le troisième volume des : Documen-
ten betreffende de buitenlandsche handelspolitiek van Nederland in
de XIX® eeuw, uitgegeven door Prof. M' N. W. Posthumus.
Derde deel : Onderhandelingen met Pruisen en andere Duitsckhe
staten tot aan de oprichting van het, Duitsche Tolverbond (1814-
1833). 1923, xx-420 p. gr. in-8°.
Le premier volume de cet ouvrage, paru en 1919, contient les
documents concernant l’Angleterre (1813-1827); le second, paru
en 1921, ceux ayant rapport aux discussions avec l'Angleterre
sur la politique commerciale des colonies (1814-1823).
De l'Annuaire de la Société (Economisch-Historisch Jaarboek),
le volume IX (1923) a paru; ce volume comprend : Twee memoriën
van G. M. Roentgen aangaande deijzerindustrie, uit het jaar 1823
(M. G. de Boer). — Stukken betreffende de nijverheid der Réfu-
gies te Amsterdam II (Léonie van Nierop). — Benjamin Raule
und seine Handlungsbücher (Rudolf Hiäpke). — Eenige stukken
aangaande den Amsterdamschen graanhandel in de 2° helft der
xvir° eeuw (J. G., van Dillen). — Bijdrage tot de geschiedenis van
den handel in Barbarije in de xvin® eeuw (G. J. Lugard).
Ensuite Nijhoff entame une nouvelle série : Economisch- en
Sociaal-Historische onderzoekingen onder redactie van Prof.
988 BIBLIOGRAPHIE
M° NX. W. Posthumus, dont le premier volume est : De handelspo-
litieke betrekking'en tusschen Nederland en Frankrijk (1814-1914),
door D'C. Smit. 1923, vui-148 p. gr. in-8°.
Dans les travaux de la Linschoten Vereeniging a paru le
tome XXII. De reis van Mahu en de Cordes door de Straat van
Magalhaes naar Zuid-Amerika en Japan, 1598-1600, uitgegeven
door F. C. Wieder; vol. II, De Straat van Mag'alhaes. 1924,
xX11-119 p., cartes et il].
*
+ *
La Société historique d'Utrecht à fait paraitre le quarante-
cinquième volume de ses Bijdragen en Mededeelingen. 1924, Am-
sterdam, LXXXIH1-250 p. in-K0. Ce recueil contient, avec les rapports
annuels : De bezittingen van de drie Groningsche commanderijen
in het laatst der xvi‘ eeuw (D' E. Wiersum) — Brieven van Cas-
par van Baerle aan Lieuwe van Aitzema (D' G. Das). — Eene
deductie en een reisbericht van Herman Gijsen uit 1663 betref-
fende de economische belangen der Republiek in de Zuidelijke
Nederlanden (Mr D" S$S. van Brakel), — Nota van Sir Francis
Nethersole over de partijstrijd in de Republiek en Engeland's
houding daartegenover, 1625 (D' P. Geyl). — Een Engelsch repu.
blikein over Willem Il's Staatsgreep in 1650 (D' P. Geyl). —
Engelsche correspondentie van prins Willem IV en prinses Anna.
1734-1743 (D' P. Geyl). — Een brief uit de dagen voor den slag
bij Heilizerlee (D' J.-S. van Veen). — Iene memorie omtrent de
Admiraliteit van de Maas, 1750 (A. Oltmans). — Remonstrantie
van het Hof van Holland en de Rekenkamer nopens de adminis-
tratie van den ontvanger generaal A. Coebel en de Staten van
Holland (D' P.-A. Meilink). — De verdediging van M’ Jacob van
den Eynden voor den Raad van Beroerten (D' P.-A. Meilink). —
Hagepreeken en Beeldenstorm te Delft, 1566-1567 (J. Smibt).
La firme J.-B. Wolters, Groningue-La Haye, vient de publier
le premier volume des Bewijsstukken behoorende bij het Kort
Begrip van het Oud-Vaderlandsch burgerlijk recht, du prof.
M A.-S. de Blécourt. Ce dernier livre avait paru en 1922 (voir
Revue belge de Phil et d'Hist., 11, p. 372). HÈ0:
PÉRIODIQUES
Index sommaire
Linguistique. — 2, 10.
Philologie. Généralités. — 27.
— celtique. — 21.
— grecque. — 9, 15, 16, 21, 22, 29.
BIBLIOGRAPHIE 989
Philologie latine. — 4, 9, 15, 16, 20, 29.
— française. — 19, 20, 93.
— roumaine, — 2, 7.
=: néerlandaise. — 28.
— slave. — 2.
Littérature. Généralités. — 11, 19, 26, 28.
— grecque. — 9, 15, 16, 20, 22, 29.
— latine. — 9, 19, 15, 16, 29.
Ru: — du moyen âge et des temps modernes. — 4.
— espagnole. — 4, 26.
— française. — 8, 19, 20, 23, 26.
— itaiienne. — 1, 3, 8, 26.
— roumaine. —- 2,
— anglaise. — 20, 26.
— néerlandaise. — 13, 28.
—— scandinave. — 26.
— slave. — 9, ®
Histoire. Généralités. — 5, 6, 11, 13, 19, 20, 24, 95.
— de l'antiquité. — 1, 6, 9, 11; 12, 13, 19, 20, 21, 99, 95, 29.
— du moyen âge. — 2, 6, 11, 18, 19, 25.
— moderne. — 4, 10, 11, 18, 20, 23, 24, 95.
— contemporaine. — 10, 11, 13, 17, 18, 19, 20, 25, 27.
= Cuesarts. = 15,19 14/1849.
— dela civilisation. — 6, 7, 14, 20, 24.
— économique. — 25, 27.
— desinstitutions. — 6, 11, 17, 18.
— militaire. — 10.
Sa
-uMides mœurs: = 8,140,:19, 21:
— des religions. — 6, 9, 12, 14, 19, 20, 21, 22, 25, 26.
— des sciences. — 1,3, 9, 12, 13, 16, 19, 27.
Archéologie. — 6, 7, 10, 13, 21.
1. — Aesculape. XIV, 1924.
LecapLain. Le Musée de l'Ecole de Médecine de Rouen, 1.
J. VINGHON. A propos d'un cas d'amour morbide. 12.
4 Masson. De la médecine à la papauté. Le destin de l'oculiste Pierre
d'Espagne. 14.
L. Berrraxr. Les origines morbides de la sensibilité de Flaubert. 18.
R. CLévarp. Le foie dans l'antiquité. La légende de Prométhée ; les sacrifices
divinatoires. 25.
À. Mae. Les convulsionnaires de Saint-Médard. 29, 86.
J. SABRAZES. Buffon précurseur de l’impressionnisme. 34.
J. LorteL. Une saison à Cauterets en 1760 ; la cure de l'abbé Voisenon. 40.
J. Vincaox. L'art et la folie. 44.
J. AvaLox. Le type physique des Egéens. 73.
V. Prror. Les anagyres Come et Damien en Bas-Limousin. 78.
FLETCHER. La mort de Lord Byron, 89, 135.
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N. OC. BEJENARU. Constantin Serban inainte de domnie. 14.
J. JorDAN. Teoriile lingvistice ale lui Karl Vossler. 27, 101.
A. SCRIBAN. Etimologii. 36.
J. BARBULESCU. À neaccentuat neprefacut in à in limba romana.
sh |
— Un Dimitrie Cantacuzin Scriitor in sec. xv. #1.
es Slavistica #ominà indispensabila slavisticei slave.
42.
— Progresele filologiei romine dupa Miklosich. 46.
J. JORDAX. A intärca. 49.
— Laumele. 50.
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turc din 1711. 53.
N. A. BoGpaxX Din trecutul medicinei la noi. 59.
J. BarBuLEsCU. Nasterea individualitatii limbii romime si elemen-
tul slav. 81. |
N. C. BEJENARU. Mircea II. pretendentul. 110.
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J. BarBuLESOU. O biserica a lui Matei Bassarab la Vidin. 123.
— Ghiôrlan. 125.
— Colnic. 126.
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TABLE DES MATIÈRES
Articles de fond et mélanges.
Pages
ki BaAyor. Lecons douteuses de Gormontet Isembart. 203
HOWOOD Les financiers d'ArTrAS 2... . 0. 1.20. 465, 769
se Boisace Le nom de la mer Noire en grec ancien 313
P. BONENFANT. Fragment des comptes d’un office de Louis 1
d'Anjou- Provence, roi de Naples (1405) . . . . . . . 846
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V. Daxrer.. Une fresque du Viale Manzoni expliquée par un
DOS EST) AS ECO ECO MR ET RSS M TO. LUS
M.-G. DE BoEr. Guillaume I et les débuts de l’industrie
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A. DE Ripper La Belgique et la France au lendemain du
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R. JOHANNESEX. Une princesse namuroise sur Ta trône de
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. Now£. La charte de Bornhem-de:1258%. M0 319
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baïllis comtaux de Flandre aux x1r1 et xIv° siècles . 7
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Comptes rate ee eu Ve ete MT NE NES EE
Chronique. . . : . 4 0 NAT ES
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Périodiques . . . : Pt eve 988
TABLE DES MATIRRES HS OU A APS AR Re es à . 1008
Pour le détail ge Comptes rendus et de la Chronique v. p. ? de. la couverture.
Abonnement : 80 fr. (Étranger : : 85 fr.)
Le numéro: 7 fr. 50. (Étranger : 10 fr.)
C2
BRUXELLES
| 1924 |
- / EN DÉPÔT | ;
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5, quai Malaquais fr | 58-60, rue Coudenberg
LIBRAIRIE UNIVERSITAIRE MAURICE LAMERTIN
Editeur-Libraire
58-60, Rue Coudenberg, 58-60, Brirclies
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Liste des Mémoires de l’Académie Royale se Belgique
parus de 1919 à 1924. (Histoire)
VLIEBERGH, E., en ULENS, R., Het Hageland. Zijne platteland-
sche bevolking in de x1Ix° eeuw (49,0 bl. in-8°, 1 kaart, 1921)
BiGwoop, G., Le régime juridique et économique du com-
merce de l’argent dans la Belgique du moyen âge, 1"° partie
(683 p. in-8°, 1 tabl, hors texte; 1921) «et 2° partie (497 p.
in-8°, { tabl. hors te 1922) <<
VAN DOOoRSLAER, G., La vie et les œuvres de Philippe de
Monte (310 p. in- &, o fig. et L'pi, 1921%
Nicoraï, E., Etude historique et critique sur Îla Dette pu-
blique en Belgique (458 p. in-4°, 18 tabl. hors texte et
JATA8r 1021) à 3
GRAINDOR, P., Chronologie des ‘Archontes “Atheniens sous
l'Empire (306 p. in-4°, 1922).
STEIN, H., Nouveaux documents sur Olivier de La Marche
(70 p. in-4°, 1922).
ETIENNE, S., Le genre romanesque en France depuis Pappa-
rition de la « Nouvelle Héloïse >» jusqu'aux prose de
la Révolution (442 p. in-8°, 1922). ere
DELATTE, AÀ., La vie de Pythagore de Diogène Laërce (271 D.
in-8°, 1922) ;
SIMAR, TH., Étude critique sur la formation de Ja ‘doctrine
des races au XvIrI° siècle et son SRATAeS au xix° siècle
(403 p. in-8°, 1922) . :
AUDA, À., L’ École musicale liégeoise au x” siècle. ‘Etienne de
Liége (212 p. in-8°, 5 planches, 1923). )
LEURIDANT, F., Une éducation de Prince au XVIIe siècle :
Charles- Joseph de Ligne (81 p. in-8°, 1923). Le
LECLERCO, J., L'Islande et sa littérature (76 p. in-8°, 1923).
DES MAREZ, F2 La Place Royale, à Bruxelles (224 p. in-4°,
28 fig., 1923) ;
HugerT, E., Le protestantisme dans le Hainaut. au XvHr° siè-
cle. Notes et documents (189 p. in-4°, 1923) .
BERLIÈRE, U., Les Monastères doubles aux xrr° et x11r° siècles
(32 p. in- 8e, 1923).
GossarT, E., Charles-Quint et Philippe IL dans lancien
drame historique espagnol (64 p. in-8°, 1923).
WILMOTTE, M., De l’origine du roman en France (71 p.
in-8°, 1923)
BERLIÈRE, U., Le bte Meut ne los monastères hérédre
tins aux xr11° et xiv° siècles (66 p. in-8°, 1924).
HueEerT, Eus., Notes et documents sur l'Histoire religieuse
des Pays-Bas autrichiens au xvin° siècle. Une enquête sur
la situation religieuse de la partie flamande des Pays-Bas
en: 1723 (142 p: in-4°; 1924) 7. *
CARTON DE WIART, H., La candidature de Philippe d’ Orléans
à la souveraineté des Provinces belgiques en 1789-1790.
(Documents inédits) (86 p. in-8°, 1 pl., 1924)...
WAUTERS, R., L’Évolution du Marxisme, depuis la mort de
Marx (128 p. in-8°, 1924). LENS a On
Fr.
16.00
: 50.00
12.00
39.00
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Société pour le Progrès des Études Philologiques et Historiques
La Société tient deux assemblées par an : le deuxième dimanche
de mai et le deuxième dimanche de novembre.
La Cotisation annuelle est de 5 francs.
Secrétaire-général : M. 0. GROJEAN, directeur au Ministère
des Sciences et des Arts, 238, avenue Brugmann, Bruxelles.
Trésorier : M. F.-L. GANSHOF, char gé de cours à URPT
sité de Gand, rue Jacques J ordaens, 12, Bruxelles,
L'organe de la Société est la Revue belge de Philologie
et d'Histoire, recueil trimestriel.
Les membres de la Société jouissent d’une réduction de
5 francs sur le prix de He
Cours DIRECTEUR
MM. A. Bavor, professeur à l'Université de Louvain; J, Binez, profes-
seur à l’Université de Gand : E. Boïsaco, professeur à l'Université
de Bruxelles; G. Des Marez, professeur à l'Université de Bruxelles;
F.-L. Gansuor, chargé de cours à l’Université de Gand, trésorier
de la Société; H. Grécorre, professeur à l’Université de Bruxelles ;
O, Grozian, directeur au Ministère des Sciences et des Arts,
secrétaire général de la Société; L. ParuENTIER, professeur à
l'Université de Liége; H. PIRENNE, professeur à l'Université de
Gand; P. Taomas, professeur émérite de l’Université de Gand;
V. Tourn£gur, conservateur à la Bibliothèque royale de Belgique; \
- L. Vanper Essen, professeur à l’Université de Louvain; H. Vax-
DER LINDEN, professeur à l'Université de Liége; VERDEYEN, pro-
fesseur à l’Université de Liége; A. ViNceT, conservateur à la
Bibliothèque royale de Belgique.
Prière d'adresser tout ce qui concerne la RÉDACTION
(articles, comptes rendus, etc. destinés à l'insertion, livres
et revues pour compte rendu, etc.) au Secrétaire, M. Aug.
VINCENT, conservateur à la Bibliothèque royale, rue de
la Mutualité, 82, Uccle.
Prière d’adresser les communications relatives à l’'AD-
: MINISTRATION ‘abonnements, etc.), à l’Administrateur,
M. François-L. GANSHOPF, chargé de cours à l’Université de
Gand, rue Jacques Jordaens, 12, Bruxelles. |
Les abonnements peuvent être pee également aux librai-
ries LAMERTIN et CHAMPION.
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La Revue est consacrée à la philologie des langues indo-
européennes, et à l’histoire dans son acception la plus large.
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ture uniforme. Ces tirages à part ne peuvent étre mis dans le
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